CHAPITRE XLII
LES DERNIÈRES ANNÉES d' AUGUSTE ET LA SUCCESSION A l'empire.
Comme Louis XIV, Auguste finit son règne dans le deuil et l'isolement : c'est le sort des trop longues existences. Il avait vu mourir Tun après l'autre tous ceux qui lui étaient chers par les liens du sang, de l'amitié ou de la gloire, tous ceux qui étaient Tappui ou Fhonneur de son gouvernement : sa sœur Octavie (11 av. J. C), Marcellus (23), à la fois son neveu et son gendre; Virgile (19), Agrippa (12), Drusus, Mécène (8), Horace (8). Huit ans avant notre ère, il ne lui restait que les enfants nés du second mariage de sa fille Julie avec Agrippa, ceux de Drusus et Tibère.
L'empereur avait pour ses pelits-fils une tendre affection. Des soins donnés par lui-même à leur éducation et des honneurs prématurés révélèrent ses desseins sur eux. Dans sa pensée, il leur réservait son pouvoir. Celte grave question de la succession au principat n'avait pas encore été publiquement traitée. Cependant, après avoir fondé le gouvernement impérial, par la concentration aux mains d'un seul homme de toute l'autorité, il fallait désigner à l'avance celui qui hériterait des droits impériaux; car un empire si vaste, qui avait des lois et point d'institutions, des habitants et pas de citoyens, des mœurs municipales et pas de patriotisme en dehors de la cité, ne pouvait retomber périodiquement dans les incertitudes et les troubles d'une élection. Auguste reconnaissait bien cette nécessité, mais le désintéres-
sèment affecté de sa vie entière Fempêchait de décréter ouvertement l'hérédité, et son esprit ne fut ni assez libre, ni assez fort pour trouver et établir un autre système. Fidèle à ses habitudes de temporisation, il attendit les événements pour régler sur eux sa conduite, au lieu de les dominer. On ne voulut donc prévoir ni les minorités, ni l'extinction de la famille impériale, pas même la maladie ou la mort du premier empereur. Tout fut remis au hasard, à la Fortune du jour^ cette grande divinité des Romains et de leur .chef. Ce fut une faute qui pesa trois cents ans sur l'empire, et Ton doit en demander compte à Auguste, car il était assez sur, dans la seconde moitié de son principat, de la docilité des Romains, pour renoncer enfin aux hypocrites ménagements.
Ce qu'il n'osait fonder en droit, il tâcha de l'établir en fait. Gonmie César, il n'avait pas eu de fils. Il adopta d'abord son neveu Marcellus, et à la mort de ce jeune prince, donna Julie, sa veuve, à Agrippa. Prendre le vieux soldat pour gendre, c'était presque l'associer à son pouvoir et le désigner une seconde fois pour la succession à l'empire. Auguste confirma les Romains dans cette pensée, en partageant, l'an 19, la puissance tribunitienne* avec lui, et en adoptant plus tard ses deux fils, Caius et Lucius César.
La mort d' Agrippa ayant tout remis en question, il se décida à faire enfin dans le gouvernement et dans sa maison une grande place au fils de Livie. Tibère fut obligé d'épouser la veuve d' Agrippa et de Marcellus, bien que sa femme Yipsania, qu'il aimait, lui eût déjà donné un fils et commençât alors une seconde grossesse. L'emperem comptait que l'ambition satisfaite de Tibère laisserait aux fils de Julie le temps de grandir et de s'approcher peu à peu du pouvoir qu'il leur destinait. Dès qu'ils furent sortis de la première enfance, il reprit pour eux le système qui lui avait si bien réussi, de l'occupation des magistratures républicaines. Dès sa quatorzième année, Lucius était au-
1. Àgrippam socium ejus poiestatis..,, delegit^ ne successor in incerio foret. Tac, Ann.^ III, 36*
gure; Caius, d'un an plus âgé, avait un sacerdoce, l'entrée au sénat, le droit de siéger dans les jeux et les banquets publics, avec le laticlave, au rang des sénateurs ; tous deux étaient consuls désignés pour entrer en charge cinq ans après; en attendant, ils prenaient le titre de Princes de la jeunesse. Dans le sénat,, dans la ville, personne ne réclama : on eût accepté bien plus si Auguste avait osé davantage; on ne s'indigna que dans la famille impériale. Malgré sa dissimulation profonde, Tibère ne put voir sans dépit qu'il fût accordé moins à ses longs services qu'à la naissance de ces deux enfants, qui ne ménageaient point son orgueil. Gâtés par des honneurs prématurés et par les adulations , ils vivaient dans la débauche avec la présomption de leur âge, l'arrogance de leur fortune, et ils ne cachèrent pas leur mécontentement quand Auguste, afin de tenir en bride leur turbulente ambition, donna à Tibère la puissance tribunitienne pour cinq ans. Il ne fallait pas beaucoup de clairvoyance à un homme qui était disposé à en trop avoir, pour sentir dans ces deux jeunes gens de futurs et implacables ennemis. Les débauches de sa femme Julie pesaient aussi à la fierté de celui qui était le chef de la plus noble des maisons romaines. Il ne pouvait répudier la fille de l'empereur, et il se voyait enlever la récompense qu'il avait attendue de ce mariage odieux. Avec sa décision habituelle et la ténacité des Claude, il se résolut à quitter la cour, Rome, l'Italie même pour aller vivre en Orient dans une condition privée. Cette retraite était une sorte d'accusation publique contre les faiblesses paternelles d'Auguste. L'empereur le comprit et chargea Livie de retenir son fils ; luimême alla jusqu'à se plaindre dans le sénat d'être abandonné. Tout fut inutile; plutôt que décéder, Tibère déclara qu'il se laisserait mourir de faim , et, de fait, il resta plusieurs jours sans manger. Lorsque Auguste eut autorisé son voyage, il partit modestement, ne se plaignant pas, n'expliquant rien, et alla se fixer à Rhodes. Agrippa avait agi ainsi, au moment de l'élévation de Marcellus. Tibère se croyait autant que lui nécessaire, et pensait être rappelé
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comme lui, de façon à être tiré de pair d'avec les jeunes Césars. Auguste, vivement blessé, le prit au mot sur son dégoût des affaires publiques, feignit de Toublier à Rhodes et Vy laissa sept ans. Il se trouvait délivré par cet exil volontaire de la gène qu'imposaient à ses affections la présence de ce fils de Livie, dans la maturité de l'âge et l'éclat des services^ Mais c'est alors qu'il est frappé dans tous les siens, comme si le génie du mal planait sur sa maison, pour y jeter le deuil et la honte. D'abord, Julie s'abandonne aux plus scandaleux excès. Peqdant longtemps on cache tout à l'empereur, pour que l'impunité entraîne sa fille à d'irrémédiables imprudences, et quand on lui ouvre les yeux, le père ne peut reculer, le réformateur des mœurs doit punir: Julie est exilée dans Tile de Pandataria, et Auguste, la poursuivant jusque dans la mort, défendit que son corps fût jamais rapporté au tombeau de la famille impériale. La mère de Julie, Scribonia, voulut partager sa captivité. Était-ce une protestation contre un éclat imprudent et une condamnation trop sévère (2 av. J. G.)*?
Livie espérait peut-être faire rejaillir sur les enfants la honte de la mère. Ce calcul, s'il a été fait, fut trompé. L'empereur, pressé de montrer l'héritier de son pouvoir aux peuples et aux légions, investit Caius César de l'autorité proconsulaire sur tout l'Orient et l'envoya en grand appareil dans ces provinces, où se faisaient vite les renommées retentissantes. Ce fut au milieu d'une cour formée par tous les rois vassaux de l'empire que le jeune prince prit, à Antioche, le 1" janvier de l'an 1 de J. C, possession du i consulat. Phrahatacès, venu à sa rencontre, eut avec lui i une conférence sur les bords de l'Euphrate, et Tigrane, roi | d'Arménie, lui demanda en suppliant la couronne. Tibère comprit qu'il avait fait fausse route : on l'oubliait à Rome, et on le menaçait en Asie. Un des familiers de Caius avait proposé au jeune prince, dans un festin, de partir à l'instant pour Rhodes et de lui rapporter la tête de « l'exilé».
1 ', Beaucoup de nobles personnages ses complices furent punis avec elle. Suét. , 64, 5 ; Dion. , LV, 10 et 13.
Le séjour de Rhodes devenait plus dangereux que celui du Palatin, où sa mère du moins pouvait veiller sur lui. D'humbles soumissions à Gains et à l'empereur lui permirent de rentrer dans la ville, à la condition d'y vivre loin des affaires. Les événements le ramenèrent, bientôt au pouvoir.
Durant une expédition en Arménie, Gains, en écoutant le gouverneur de la ville d'Artagira, qui prétendait avoir d'importants secrets à lui révéler, avait été frappé par le traître d'un coup de poignard ; la blessure ne semblait pas mortelle, mais le fer sans doute était empoisonné; une incurable mélancolie saisit le malade, qui traîna quelque temps et mourut en Gilicie (4de J. C.)^ Dix-huit mois plus tôt, son frère, Lucius, envoyé par Auguste aux légions d'Espagne, avait succombé à Marseille. Cette double mort, amenée sans doute par de précoces excès, ne parut pas naturelle, quoique toute preuve de crime manquât, et, comme il arrive toujours, bien des voix accusaient ceux à qui elle donnait l'empire ^
Un fils de Julie vivait encore, Agrippa Posthume ; mais il n'avait que quatorze ans. Auguste, qui sentait la vieillesse peser sur lui, crut devoir à l'État lesacriûce de ses préventions; il adopta à la fois Agrippa et Tibère. « Je le fais, disait-il amèrement, pour le bien de la République*. » Et il força Tibère, bien qu'il eût lui-même des enfants, d'adopter son neveu Germanicus. Auguste reportait sur ce jeune homme l'affection qu'il avait eue pour Drusus, son père, et il voulait s'en faire au besoin une ressource et un appui contre son impatient héritier (4 de J. G.).
Cette succession, qui avait déjà reposé sur tant de tètes, était donc réglée. Car, malgré le mensonge officiel des droil£ du sénat et du peuple, malgré la prorogation décennale des
l. Dion représente Caius comme étant d'une faible raison et d'une pauvre santé: .... fATiôè Oyieivo; ^v (19* o^wep xal triv Siàvotav iÇÊ>é).uTO, 7coX>.(î> liàXXov àTCTjiJLgXuvÔYi, LV, 11. —2. Tacite se contente de dire : If ors fato propera, vel novercœ Lioiœ dolus ahgtulit. {Ann,, I, 3). Je m'étonne qu'il n'ait pas ajouté que Séjan était un des familiers de C. César {Ann,j IV, 1.) — 3. Voyez les premiers mots de son testament. Suét., Tib.y 23.
pouvoirs impériaux, tous acceptaient d'avance l'hérédité. Une conspiration faillit cependant renverser et l'empereur et l'héritage. Un petit-fils de Pompée, Cinna, forma le projet de poignarder l'empereur au milieu d'un sacrifice. Le complot découvert, Auguste voulait punir; Livie, plus habile^ conseilla de placer cette fois la clémence entre lui et de nouveaux coupables. L'empereur appela Cinna, lui dévoila ses plans, lui nomma ses complices et Faccabla d'un magnifique pardon; plus tard, il lui donna le consulats
Rien n'était* terminé pour la succession impériale tant qu'il restait deux héritiers. Agrippa avait les mêmes droits que Tibère. On se débarrassa de ce rival, en lui faisant le soii de sa mère. Auguste cassa son adoption et le relégua dans l'île de Planasia. Pour celui-là, l'exil suffisait; ses débauches, sa grossièreté et le dégoût public rendaient tout retour impossible (7 de J. C.) ^ Auguste n'en avait pas encore fini avec ses malheurs domestiques : Tannée d'après, la seconde Julie, accusée des mêmes crimes que sa mère, fut comme elle exilée dans une île de l'Adriatique*. Auguste, par un cruel abus delà puissance paternelle, défendit même qu'on nourrît l'enfant qu'elle avait mis au monde, et le vieil empereur, juge impitoyable de tous les siens, se trouva seul, dans sa maison désolée, entre Livie et Tibère.
Vers le même temps, Ovide, le poète aimé de la haute société romaine, reçut l'ordre de quitter l'Italie et même l'Empire, puisqu'il fut relégué à son extrême frontière, vers les bouches du Danube, dans la pestilentielle région de la Dobrutcha. Je n'ajouterai pas une conjecture nouvelle à celles qu'on a faites pour soulever le voile de cette mystérieuse aflaire. Je me borne à remarquer que, pour priver un citoyen, un chevalier de sa liberté, et, en réalité, de sa fortune et de ses droits, bien que la relégation n'impliquât
1. Sénèque de Clem.j I, 9, 10 et Corneille. Cependant il y eut encore une
dernière conspiration^ celle de Paulus et de Kufus. On ne sait pas leur sort.
— 2. Rudem sane bonarum artium et robore corporis stolide ferocem. Tac.,
nn.. I, 3; Velleius, II, Il 2 et Suétone, Oct.^ 65, parlent de même. —
Fine. Vllj 46.
ni la confiscation de Tune ni la suppression des antres, il suffît de la volonté du prince, sans jugement public ni décret du sénat, et que personne, pas même la victime, ne réclama au nom des lois. Malgré sa réserve habituelle, le maître absolu s'était montré. Ovide mourut à Tomes (Kustendjé) trois ans après Auguste *.
Les services que Tibère rendit à l'empire dans les terribles années où l'on vit avec effroi Marbod menaçant, la Pannonie rebelle et 30000 soldats romains égorgés, effacèrent peu à peu les préventions du prince, et, en Tan 13, sentant sa fin approcher, il le prit pour collègue. En vertu d'un sénatus-consulte et d'une loi des centuries, il partagea avec lui les plus importantes prérogatives de l'autorité impériale : la puissance tribunitienne, le pouvoir proconsulaire dans les provinces, le commandement des armées et le droit de faire le cens. Lorsqu'il ferma le lustre, il fit prononcer par Tibère les vœux accoutumés pour la prospérité de l'empire. « Je ne dois pas, disait-il, faire des vœux dont je ne verrai pas l'accomplissement. » Ce n'est pas qu'aucun mal le menaçât; il avait toujours eu une de ces santés chancelantes avec lesquelles on vit l'âge de Nestor. Mais le corps était épuisé et la vie allait s'éteindre. Tibère partant pour l'Illyrie, il voulut le conduire jusqu'à Bénévent, afin d'échapper aux ennuis de Rome et aux affaires. Il alla par terre à Astura, s'embarqua dans cette ville et parcourut lentement les beaux rivages de la Campanie et les îles voisines, heureux de son oisiveté, faisant des bons mots, de mauvais vers, se plaisant à voir les jeux des matelots ou les luttes des jeunes Grecs de Gaprée, qu'il récompensait par un festin dont le dessert était livré au
1. Dion (LVI, 27) rapporte un règlement d'Auguste relatif aux exilés, a II défendit à tous ceux à qui l'on avait interdit le feu et l'eau, de séjourner sur le continent ou dans les îles qui en étaient éloignées de moins de 400 stades, à l'exception de Cos, Rhodes, Lesbos et la Sardaigne. Ils ne purent changer de domicile, posséder plus d'un vaisseau de transport de la capacité de mille amphores, ni plus de deux bâtiments à rames, avoir à leur service plus de vingt esclaves ou affranchis et conserver une fortune supérieure à 185000 drachmes. «
pillage. De Bénévent il revint à Noie. Là de vives douleurs Tarrêtèrent II y reconnut les atteintes de la mort, et lit aussitôt revenir Tibère, avec lequel il s'enferma longtemps. < Le jour de sa mort, il s'enquit plusieurs fois si son état ne causait aucun tumulte, et, ayant demandé un miroir, il se fit arranger les cheveux. Quand ses amis entrèrent : « Eh <c bien, leur dit-il, trouvez-vous que j'aie assez bien joué • cette farce de la vie? » et il ajouta en grec la formule qui termine les pièces de théâtre : « Si vous êtes contents, applaudissez.... » Quelque temps après, il expira dans les bras de Livie (19 août 14)*.
On a voulu croire, avec l'auteur qui rapporte ce passage tant cité, que l'empereur, à son dernier jour, ôta ce masque qu'il avait porté quarante-quatre ans. Quand la pièce dure si longtemps, il n'y a plus d'acteur; le rôle passe dans la vie, et Ton devient à peu près ce que Ton veut paraître. Ce n'est pas le sceptique badin, mais le grave poli* tique qui s'entretient à ses derniers moments avec son successeur, qui s'inquiète si la tranquillité n'est pas troublée; et je le vois mourir comme il a vécu, avec cette pensée si nécessaire au monde romain, de l'ordre public.
Il était âgé de soixante-seize ans moins trente-cinq jours. Son corps fut apporté de Noie à Bovilles par les décurions des municipes et des colonies. On ne marchait que la nuit, à cause de l'extrême chaleur; le jour, le corps était déposé dans les édifices publics ou dans les temples A Bovilles, les chevaliers vinrent le recevoir et le portèrent à Rome, au Palatin, dans le vestibule de la maison impériale, où il fut exposé sept jours sur un lit d'or et d'ivoire. Le cadavre restait caché sous des draperies brochées de pourpre et d'or, mais on voyait une statue de cire faite à la complète
1. Comparez avec ce récit de Suétone le tableau que trace rimagination sombre de Tacite {Ann. , I, 4) et la ridicule accusation formée contre Livie d'avoir hftté la fin de ce vieillard de 76 ans. Je doute aussi beaucoup de la visite faite à cet Agrippa odieux au peuple : trucem ... non œtate neque rerum experierUia tantas moli parem (Tac, Ann.f 1, 4) ; dans quel but Teûl-il faite, puisqu'elle ne devait pas avoir de résultat, et qu'il donnait à cette heure même à Tibère de grandes marques d'estime?
ressemblance d*Auguste, qui était couchée sur le haut du lit et semblait dormir. Un jeune et bel esclave agitait doucement, au-dessus de la figure du mort , un éventail en plumes de paon, pour protéger son éternel sommeil; à gauche venaient successivement s'asseoir tous les sénateurs en habits de deuil; à droite, les matrones vêtues de la longue stole blanche, sans colliers ni parures. En avant du lit, on avait placé la statue d'or de la Victoire comme si la déesse était de la famille Julienne.
Cependant Tibère avait convoqué le sénat pour délibérer sur les honneurs à rendre à son père. Les Vestales, qui avaient reçu en dépôt le testament d'Auguste, l'apportèrent à la curie : il l'avait écrit seize mois auparavant, et instituait pour héritiers Tibère et Livie ; à leur défaut, Drusus, fils de Tibère, pour un tiers, Germanicus et ses trois fils pour le reste. Par une disposition singulière , il adoptait Livie, qui devait prendre le nom de Julia Augusta. Il léguait au peuple romain, c'est-à-dire au trésor public, 40 millions de sesterces ; à la plèbe de la ville, 3 millions 500 000 ; à chaque prétorien, 1000 sesterces; à chaque soldat des cohortes urbaines, 500; à chaque légioimaire, 300. Quatre livres qu'il avait composés, furent lus par Drusus* : l'un réglait l'ordre de ses funérailles, le second renfermait divers conseils à Tibère et à la république : ne point étendre les frontières de l'empire, restreindre les affranchissements, être avare du droit de cité % et, ce qui était étrange de sa part mais conforme à toute sa conduite, probablement même à sa conviction, ne point accumuler tout le pouvoir sur une seule tête*. Le troisième livre, que nous avons perdu, était un état des forces et des ressources de l'empire; le quatrième, un précis de sa vie destiné à être gravé sur des tables d'airain devant son mausolée *. Celui-là nous l'avons
1. Dio., LVI, 32; Suét., 102 et Tac., Ann., I, 11 ne parient que de trois
livres. — 2 ?va icoXù xô ôiàçopov àuioîç upo; xoùç utcyixôou; ^. Dio.,
LVI, 32. — 3. Ta te xoivà icàat toi; Ôuva(xévoiç xal elôévat xal irpàrcèiv éTcirpéicsiv, xal e; (JiYjSéva iva àvapxqlv aùxà napTgvecre çiffiv 'ôicco; (jnfÎTE xupavvi8o; xt; èTriôujjLTJ'JXI W'I'^* *î i wtaiffavxo; Èxeîvou, xà 6Y](jL6(rtov oçocXti. Id. ihid, — 4. Voy. l'appendice à la fin de ce volume.
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encore presque entier, et nous pouvons y lire'sinon la pensée véritable du fondateur de l'empire, du moins les titres qu'il croyait avoir à la reconnaissance de ses contemporains.
Le jour des funérailles, les magistrats prirent sur leurs épaules le lit funèbre , et, par le forum, se dirigèrent vers le champ de Mars, où Ton avait établi le bûcher. Derrière eux Ton portait trois statues d'Auguste revêtu de la toge triomphale, et les images de ses aïeux, de tous les Ro • mains illustres, depuis Romulus jusqu'à Pompée, qui semblaient sortir de leur tombeau pour lui faire cortège, celles enfin des nations qu'il avait vaincues : chacune de celles-ci avec le costume national ; venaient ensuite Tordre entier des sénateurs et des chevaliers, suivis des matrones et mêlés à des chœurs de jeunes garçons et de jeunes filles des plus illustres maisons, qui chantaient des hymnes funèbres; après eux les soldats du prétoire et de la garde urbaine, enfin TimmensB foule du peuple. Au forum, deux discours en l'honneur du mort furent prononcés : l'un par Tibère, devant le temple de J. César, l'autre par son fils Drusus, du haut de la tribune aux harangues.
Au champ de Mars, où l'on arriva par la porte triomphale, le bûcher s'élevait sous la forme d'un temple carré, à quatre étages en retraite l'un sur l'autre. Il était décoré de tableaux, de statues et couvert des plus riches tentures. Quand le lit funèbre eut été placé au second étage, au milieu des fleurs, les prêtres, les magistrats et les sénateurs firent lentement le tour du monument; les chevaliers, les soldats et le peuple défilèrent plus vite, en jetant sur le corps, les uns leurs récompenses militaires, les autres des aromates et des parfums. A un signal de Tibère, des centurions désignés par le sénat lancèrent sur le bûcher des torches allumées. Au moment où la flamme monta, un aigle s'échappa du petit temple qui terminait l'édifice et prit l'essor dans les cîeux, comiie s'il emportait à l'Olympe l'âme du mort.
Le bûcher brûla pendant cinq jours : du moins Livie attendit jusqu'au soir de la cinquième journée pour aller,
LES DERNIÈRES ANNÉES D'aUGUSTE. 315
avec les principaux des chevaliers, recueillir les ossements au milieu des cendres refroidies. Après les avoir lavés et parfumés, elle les plaça dans une urne d'albâtre orientale, et les porta au mausolée d* Auguste, dans la chambre sépulcrale que l'empereur s'était réservée au faîte de son colossal tombeau.
De son vivant, il avait autorisé les provinciaux à lui dé* cerner l'apothéose ; dans la ville, il n'avait d'abord osé prétendre qu'à la sainteté {Augtcstus)y mais plus tard il laissa les chefs de quartier placer son image parmi celles des Lares, protecteurs des carrefours*. Le jour des funérailles, un ancien préteur affirma sous serment qu'il avait vu l'image du nouveau Romulus sortir du milieu des flammes et monter au ciel. Il n'en avait coûté à Livie qu'un million de sesterces pour faire à Rome même de son vieil époux un dieu. Cela nous paraît monstrueux, et, à nos yeux, doit l'être. Mais il faut juger les anciens d'après les idées anciennes. Or le culte des empereurs se rattache d'un côté au culte grec des héros, de l'autre au vieux culte romain des génies ; c'était la religion des aïeux , la piété envers les ancêtres. Aux beaux temps de la Grèce, on n'honorait que les hommes illustres des anciens jours; depuis Alexandre, tous les puissants eurent des autels, même de leur vivant: ce qui changea un culte respectable en une servilité intéressée et basse. Cette servilité, produite par les mœurs et par les croyances, passa de l'Asie dans tout rOccident, et dans l'Italie même, où elle s'autorisa de la singulière croyance, profondément enracinée en ce pays, qui donnait un génie à chaque homme, même à chaque dieu. Tout était donc prêt pour l'apothéose d'Auguste : le sénat le proclama divus'\ ce qui répond à peu près à notre
1. Ce n'était pas une nouveauté: M. Marius Gratîdianus avait obtenu pareil honneur un siècle plus tôt pour une mesure populaire ...»cui vicatim populus statuas posueratj eut thureet vino supplicabat. Sén.,de Ira, III, 18. — 2. Le mot divus n'avait pas précisément le sens de divin comme nous l'entendons. Lesdivi mânes étaient les morts purifiés par les cérémonies funèbres et devenus Tobjet d'un culte domestique, culte de souvenir, d'affection ou de respect, non de sainteté. C'est ainsi que Cicéron parle
canonisalion, car rbomme de tous les temps, excepté celui de rislam, a éprouvé le besoin de peupler rimmensité qui le sépare de TÊtre infini. L'empereur défunt eut un cuite public,' des fêtes, des jeux, des sanctuaires, un sacerdoce: chaque ville institua un flamine augustal; à Rome, on tira au sort, parmi les principaux personnages, vingt et un pontifes, auxquels furent adjoints Tibère, Drusus, Claude et Germanicus. Il eut même un culte domestique : beaucoup de familles réservèrent dans l'atrium de leur maison une place au milieu des lares pour celui qui semblait avoir reçu, avec le titre de Père de la patrie, le droit d'être honoré par les citoyens, comme ils honoraient le. chef de leur race et leur génie protecteur. Livie devint elle-même prêtresse du nouveau dieu, Augusta sacerdos. Tous les matins, on la vit dans la chapelle quelle érigea au milieu de sa demeure du Palatin, brûler de l'encens devant l'image de celui dont mieux que personne elle avait connu les humaines faiblesses.
Nous montrerons plus loin les conséquences politiques et légales de cette nouveauté sacrilège qu'avant Auguste le monde romain ne connaissait pas ^ et qui achève de caractériser la révolution césarienne.
dans plusieurs de ses lettres à Aiticus du temple qu'il veut élever à sa fille Tullie. Les mânes, qui n'étaient d'abord que l'esprit des morts, se confondirent avec les génies protecteurs des vivants, et tous peuplèrent silencieusement les profondeurs de la terre et les régions sereines de Téther. <^Le génie, dit le jurisconsulte Paulus, est fils des dieux et père des hommes; * il ajoute : Genius meus nominatur qui me genuit. Aussi le génie domestique était-il honoré aux jours de naissance de chacun des membres de la famille. On voit que l'idée de paternité et de protectorat est essentielle dans la conception des génies, ce qui conduisit tout naturellement les dévots politiques ou religieux, hypocrites ou sincères, à regarder le Pater patriœ comme le génie même de l'empire. — 1 . C'est lui qui avait consacré un temple à César, à la place même où son corps avait été brûlé et il en avait fait, en souvenir de sa clémence, un asile inviolable.