‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 5)Chapitre 24 sur 44 · CHAPITRE XLIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIV

L^ŒUVRE d'auguste ET LE CARACTÈRE DU NOUVEL EMPIRE.

Les années qui suivirent Actiutn furent l'époque critique du monde ancien. De la direction où la société romaine allait s'engager, dépendait l'avenir d'innombrables générations. Ira-t-elle vers l'Orient pour retourner au régime mortel des monarchies asiatiques, ou vers TOccident pour reprendre les institutions fédérales et libres des peuples grecs, italiens et gaulois? La cité conquérante restera-t-€ille, sous un maître, cité souveraine et privilégiée, ou va-t-il se former un grand État dont les parties seront solidaires et au sein duquel se préparera en paix l'avènement des nations modernes? C'est le problème qui s'imposait au fondateur de l'Empire, à moins qu'il ne* préférât, comme un ambitieux vulgaire, se faire le serviteur des événements et les suivre avec une égoïste docilité, tout en les exploitant à son profit.

On a vu dans les chapitres précédents l'œuvre d'Auguste, et, au soin qu'il prit de rédiger les mémoires de sa vie, dont le résumé fut gravé sur les murailles des temples, on doit croire qu'il comptait sur la reconnaissance publique*.

1. Je note que dès les premiers mots de Pinscription d'Ancyre il se vante d'avoir violé la loi : Annos undeviginti natus exercitum privato con- Hlio etprimta impensa comparavi. Quatre-vingts ans plus tôt, Pompée se glorifiait aussi de n^avoir jamais eu d'autre général que lui-même. Dans ce résumé, bien entendu, il n*est parlé ni des proscriptions, ni de Varus; le sénat et le peuple semblent avoir tout fait en pleine liberté; et beaucoup de chefs et de pe> pies sont cités pour donner à croire que de grandes victoires

Cette reconnaissance, il la méritait de ses contemporains ^ sinon de la postérité, car c'était une grande chose que d'avoir donné au monde une paix demi-séculaire.

On a, tout à la fois, exalté et rabaissé ce personnage au delà de la juste mesure. Sa longue prospérité ne tient pas à d'heureux hasards, car la fortune ne sert que ceux qui savent Tenchaîner; et ceux-là sont de deux sortes : les forts et les habiles, les seconds moins grands que les premiers, mais, dans certaines circonstances, plus utiles. Auguste était de ce nombre. Cette domination que César avait établie, son fils d'adoption , après l'avoir reconquise, chercha à la rendre durable. En quatre ans, Napoléon alla du consulat à l'empire; Auguste employa presque un demi-siècle à conduire doucement Rome à la royauté. Car, en France, ce qui était vieux c'était la monarchie, et, en dépit des idées, les mœurs y portaient; à Rome, c'était la république, et les souvenirs en étaient difficiles à effacer. Il fallait mettre les mœurs, les idées, les lois et l'administration en rapport avec le nouvel ordre de choses. Sur les mœurs, je veux dire celles de la vie publique, il agit par Mécène, par Salluste, par tous ceux de ses amis qui se tenaient loin des charges et qui montraient les habitudes à prendre : plus d'ambition, plus de brigue, un désintéressement affecté ou

ont été gagnées et de grandes conquêtes accomplies. Mais la plus large place est encore occupée par l'énumération des honneurs et des charges dont il fut revêtu et des dépenses qu'il fit pour les distributions en argent, en blé, en jeux et en constructions. C'est ce dernier point qui frappa le plus les peuples ou que Fadministration tint à mettre en relief. Du moins, le traducteur du Testament^ à Ancyre, dans un résumé en quatorze lignes qu'il ajoutai rinscription, se borne à faire le total des temples construits ou réparés par Auguste et des sommes données par lui au trésor, au peuple et aux soldats, qui s'élèvent à 600 millions de deniers, soit 648 millions de francs. 11 termine ainsi : « 11 est impossible d'évaluer les dépenses qu'il a faites pour les jeux, les combats de gladiateurs et d'athlètes, le combat naval et les chasses de bêtes fauves, non plus que ses dons aux villes et aux colonies d'Italie, aux villes de province délruitcà par des tremblements de terre ou par les incendies, ou bien encore à ses amis et aux sénateurs dont il a complété le cens. » — On ne s'inquiète pas d'où Auguste tirait tant d'or; on ne voit que la main qui donne, et aux yeux de ces peuples mendiants les libéralités du prince font sa gloire. Voy. ci-dessus, p. 133. — 1. Sur la popularité d'Auguste, voyez Suétone, Oc( . , 57, 58.

sincère, une docilité sans bornes, afin de détourner les regards et les espérances de la curie et du forum où rien ne se faisait plus, vers le palais du prince où tout se donnait. Sur les idées, il agit par Horace, par Virgile, noblement conquis à sa cause, et il ne payait qu'une dette légitime lorsqu'il jurait par les Muses, car sous son règne elles furent monarchiques. Enfin par ses lois, ses règlements et sa vigilance, il mit la justice dans Tadministration , l'ordre dans les finances, la paix dans les provinces et tout le pouvoir dans ses mains ; mais il couvrit son usurpation de manière à ne paraître que le premier citoyen de la république et il fut grand en affectant de se faire petit.

Écoutons ce qu'il pensait lui-même de la nature de son pouvoir, ou du moins ce qu'il voulait qu'on en pensât : « Après avoir étouffé les guerres civiles, j'étais, du consentement unanime des citoyens, maître de toutes choses; mais j'ai volontairement remis le pouvoir au sénat et au peuple romain. En récompense, un sénatus-consulte me décerna le titre d'Auguste et prescrivit que ma porte serait entourée de lauriers et surmontée d'une couronne civique; que dans la curie Julia on placerait un bouclier d'or avec une inscription attestant que le sénat et le peuple romain avaient voulu honorer ma vertu, ma clémence, ma justice et ma piété. A partir de ce moment, je fus au-dessus de tous les autres en dignité, mais je n'eus pas plus de pouvoir que ceux qui furent mes collègues dans les magistratures. »

C'est bien là fa pensée dernière, car il ajoute : « Quand j'écrivais ces lignes, j'étais dans ma soixante-seizième année. » Cependant on ne peut croire que le grand trompeur se soit pris lui-même au mensonge de sa vie. Il savait bien qu'il était le maître, et maître absolu ; mais il voulait égarer le jugement de la postérité, et, par un juste retour, cette postérité lui reproche l'hypocrisie stérile d'une politique sans grandeur.

Une révolution est légitime quand ce qu'elle établit vaut mieux que ce qu'elle remplace. A ce compte^ Auguste eut

L'ŒOVBE D'AUGUSTE. 369

raison à Actium, et Fempire était un progrès pour le monde. Nous le disons hardiment, en opposant à Tacite, Tacitelui-même*, Pline, Strabon, Josèphe, Philon, Aristides, Dion Cassius et tous les écrivains provinciaux * ; à Caligula, à Néron, non-seulement Vespasien et Trajan, mais le bonheur d'un empire qui était trop vaste pour que les folies et les cruautés d'un seul homme pussent le troubler jusqu'au fond de ses provinces. Qu'on cesse un instant de ne regarder que les tragédies du palais ou de la curie, et l'on verra Domitien faire d'excellentes lois que Nerva confirme; sous Caracalla, c'est Papinien qui rédige les édits.

Ainsi, nous approuvons Auguste d'avoir repris la tâche de César ; nous le louons de sa libéralité d'esprit, et de son goût pour les lettres et les arts; de son administration honnête, de son habileté à faire passer les Romains de leur liberté anarchique au repos d'une paix qui aurait pu devenir féconde. Mais un fondateur .d'empire est responsable, même pour ce qu'il n'a point fait. Quand on monte si haut, c'est afin de regarder au loin, surtout du côté par où l'avenir approche. Le premier empereur a-t-il eu ces vues larges et profondes de l'homme supérieur? Après la mort d'Antoine, il pouvait tout, qu'a-t-il fait de ce pouvoir? Occupé du soin unique de sauver sa fortune en la cachant, il vécut au jour le jour, pour lui seul, sans souci du lendemain, replâtrant çà et là le vieil édifice, au lieu de le prendre d'une main puissante et de l'asseoir sur des fondements nouveaux qui l'eussent porté des siècles.

Sans doute, l'empire devait mourir; c'est la loi d'éternelle transformation. Mais ce terme fatal, il est donné à l'homme de le reculer à force de prudence. Quatre siècles, dont la moitié passée dans la misère et la honte, ne sont pas une vie de peuple; l'empire pouvait durer plus longtemps et

1 Is optimus civitalis status hahendus est in quo nihil taie [amhitus

comitiorumi expilati socii, cives trucidatt] patimur. De Orat.f 37, 41. — 2. Str., liv. VI, ad /înem ; Philo , Leg. ad Caium, 21; Jos. , A, /., XXI, 2; PI., III, 5; Dion., LUI, 19. 'H pièv o5v iroXixeia oûtw tôte upoçTe to péX- Tiov vtal îcpô; xà acoTYipiwSéffTepov |UTey.off{jLyi6Yi • xal y*? ^^^ **' Ttavtàicaotv àSwvocxov ^v ôyjiiLOîtpaxoviJLêvou; auTOÙ; (TcoÔTivai. Voy. ci-dessus, p. 130 et suiv.

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370 l'empire sous AUGUSTE.

mieux. Quel État fut jamais préparé comme celui des Césars, par la nature et les hommes , pour une forte et glorieuse existence ? Des frontières faciles à défendre contre des ennemis alors peu dangereux, et derrière ce rempart de grands fleuves, de déserts et de hautes montagnes, des populations qui, heureuses de leur obéissance, parce qu'elles y trouvaient le repos et la richesse , ne savaient désigner le pouvoir placé au-dessus d'elles que par le beau nom de la Paix romaine, Pax romana.

Ainsi, du dedans et du dehors, nul péril à craindre; tout le mal, puisqu'il n'était ni dans l'ennemi, ni dans les sujets, s'est donc trouvé dans la constitution de l'État; et une cruelle expérience vient de nous montrer ce qu'une organisation habile et ferme, qui ne laisse se perdre aucune parcelle de la force nationale, peut donner à un peuple de succès inespérés, tandis que le courage, le dévouement, le patriotisme, toutes les ressources d'un pays industrieux et riche sont paralysés ou rendus inutiles, par une organisation insuffisante.

On a cherché bien des causes pour expliquer la rapide décadence de l'empire romain ; toutes celles qu'on a données : l'état économique et les mœurs de cette société, l'esclavage, l'indiscipline des légions, la fiscalité, etc., sont vraies, mais elles sont dominées par une autre qui, à elle seule, aurait suffi à rendre la chute inévitable et prompte. , L'empire tomba si vite, parce qu'il n'eut pas d'autre institution d'État que la volonté de l'empereur. Ce mal date de son premier jour et de son premier prince; nous avons donc le droit d'en demander compte à celui qui inocula à ce grand corps une maladie avec laquelle des Orientaux pouvaient vivre, mais qui était mortelle aux populations de l'Occident.

Dans les anciennes républiques de l'Italie et de la Grèce, chez les peuples de l'Espagne et de la Gaule, le pouvoir était une fonction de la liberté. Il garantissait la liberté générale en se subordonnant, au besoin, les libertés particulières. De là les dictatures; taais elles étaient tempo-

raires et Auguste rendit la sienne permanente. En Orient du moins le roi est fils du ciel : la religion et les castes le protègent; à Rome quelles seront les défenses qui couvriront le trône qu'on élève et abriteront le monarque qu'on accepte? Dans ce monde depuis si longtemps travaillé par des idées d'égalité, personne ne prend au sérieux l'apothéose du prince et il reste sans prêtres, sans noblesse, seul et à découvert, en face de quatre-vingts millions d'hommes : double danger pour lui, car dans cet isolement il est exposé à tous les coups des conspirateurs qui, pour saisir le pouvoir suprême, n'auront qu'une poitrine d'homme à percer et, à cette hauteur d'où il voit le monde à ses pieds, où il se sent si près des dieux, le vertige pourra le prendre, la tête lui tourner. C'est ainsi qu'on peut s'expliquer la folie ou l'assassinat de tant d'empereurs; on compte, jusqu'à Constantin, que les deux tiers * périrent de mort violente ; et je ne parle pas des Trente Tyrans, qui tous finirent mal.

On voit que l'institution impériale d'Auguste a été d'abord fatale aux empereurs, et l'on doit ajouter qu'il n'en pouvait être autrement. Dans les États où la loi règne, les partis et les ambitieux s'agitent pour changer la loi ; mais lorsque le prince est tout, c'est le prince lui-même qu'on change; alors l'émeute ou l'assassinat deviennent la loi de succession à l'empire. Il fallait donc dans l'intérêt de chacun, peuple et souverain, trouver pour fonder la monarchie impériale autre chose que la concentration dans les mains d'un seul homme de tous les vieux pouvoirs républicains, avec leur inévitable cortège d'irritants et dangereux souvenirs de liberté. Il fallait encore, puisque « la Ville était devenue un Univers *, » préparer la formation du nouveau peuple de l'empire qui remplacerait l'ancien peuple de la cité. Or, pour concevoir cette organisation nouvelle, il n'é-

1. Quarante et un sur cinquante-neuf. D'après la listé dressée par Brotierj sur cent huit personnes rattachées h. la maison Julienne par le saog et les alliances, depuis César jusqu'à Néron, trente- neuf, ou plus du tiers périrent de mort violente.— 2. Urhem fecisti quod prius orbis erat. Rulil. Itin., 66.

tait pas nécessaire de recourir à des idées que le temps n'aurait permis ni d'avoir ni de réaliser. Lorsque nous aurons montré les institutions existantes qu'une prévoyance habile pouvait développer et les funestes résultats produits par quelques-unes de celles qui furent établies, l'histoire qui trop souvent se contente de saluer le succès ou de pleurer sur des ruines, sans rechercher si l'un était légime et les autres inévitables, aura le moyen de prononcer son verdict sur le premier des Césars. Comme les successeurs d'Auguste hériteront de sa politique, on pressentira en même temps le caractère que l'empire tiendra de son fondateur et celui qu'il léguera à plusieurs États modernes, où les légistes du moyen âge, à l'aide des lois impériales, ont refait la monarchie absolue.

Et d'abord, puisque Auguste était si désireux de faire croire au maintien de la république qu'il en conserva toutes les apparences; puisqu'il était si zélé partisan dupasse qu'il appliqua tous ses soins à restaurer, par ses petits côtés il est vrai, l'ancienne société, pourquoi répudia-t-il la tradition nationale en deux points essentiels : la constitution du pouvoir et l'extension progressive de la cité?

Si la révolution accomplie à Actium et acceptée par tous avait pour conséquence obligatoire la concentration de l'autorité, elle n'en demandait ni la possession viagère et absolue qui expose l'État au péril d'être gouverné par une main débile ou passionnée, ni l'hérédité qui lui fait courir le risque d'avoir des chefs mineurs par l'âge ou par la raison. La monarchie héréditaire n'est une force de conservation que dans les pays où existent par eux-mêmes, comme dans la France des Valois et des premiers Bourbons, de grands corps qui, intéressés au maintien du trône, s^en font les soutiens ; ou chez les peuples tels que les Belges et les Hollandais, dont les institutions de cité, de province et, par suite, d'État, sont assez fortes pour que la royauté y serve seulement d'appoint et de parure : sorte de clef de voûte qui achève l'édifice, mais sans laquelle, ainsi qu'au Panthéon d' Agrippa, la voûte ne s'écroulerait pas. Rome n'a-

vait point les grands corps politiques qui sont Tœuvre du temps^ et Auguste né sut pas lui donner les institutions qui peuvent être Tœuvre d'un homme. La monarchie n'y trouvait donc aucune des conditions nécessaires à son existence régulière; c'est pourquoi elle n'y aura qu'une existence désordonnée.

Cependant, puisque cet immense empire exigeait l'unité du commandement, il fallait chercher une combinaison qui ne fût ni l'hérédité, ni la possession viagère du pouvoir, double principe particulièrement odieux dans le monde grécoromain où tout se donnait à l'élection et à la virilité, et où rien n'était préparé pour un système contraire. Or il était facile à Auguste de couvrir sa royauté déguisée d'un caractère qui convînt à la fois aux circonstances, aux opinions, aux traditions même de la société romaine. Il n'avait qu'à limiter la durée de son pouvoir, et à inaugurer franchement pour le gouvernement ce qui existait déjà, dans la loi politique, pour certaines charges, et dans la loi civile, pour la famille naturelle. Les membres du sénat étaient choisis par les deux censeurs, le dictateur par un des consuls, les augures par leurs collègues, et l'adoption, l'adrogatîon donnaient le moyen de constituer une famille légale, même aux dépens des héritiers du sang. Il y pensa. Nous l'avons vu se faire renouveler tous les dix ans ses pouvoirs, mais sans avoir le courage d'y renoncer jamais; et durant une maladie qui semblait mortelle, il donna son anneau à Agrippa, comme au plus, digne. Avec l'âge, l'égoïsme des affections paternelles prit le dessus et l'intérêt de la famille domina l'intérêt de l'État. Il blessa le grand Agrippa par ses faveurs au fils d'Octavie, et Tibère, qui n'avait encore montré que des talents, en lui préférant les jeunes Césars, Cependant sa pensée vacilla jusqu'à la dernière heure entre deux idées contraires, la grandeur de sa maison qu'il voulait maintenir dans une condition royale, et la sécurité de l'empire qu'il sentait mal garantie par l'hérédité du pouvoir. Dans son testament, il recommanda encore de ne pas confier toute l'autorité à un seul et de laisser aux magis-

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trats républicains une part considérable d'influence et d'activité *.

N'oublions pas que le système tout romain de l'adoption nous a valu le siècle des Antonins. C'est le principe dont Auguste aurait dû faire la loi du gouvernement impérial, en déterminant les règles précises de la transmission du pouvoir, ainsi que la part qui serait faite au prince et au sénat dans cette désignation du nouveau chef de l'empire. Il était assez fort pour engager sur ce point ses successeurs et l'avenir, surtout s'il avait combiné le principe nouveau avec un ensemble d'institutions prévoyantes qu'il devait à l'empire, et dont on verra bientôt que le germe existait dans toutes les provinces.

L'ancien sénat, les Gracques, Drusus, surtout César, même les rois, dès les premiers temps, avaient voulu asseoir sur de larges bases la domination romaine, en accroissant sans cesse le nombre des citoyens. Tout le Latium, une partie de la Sabine et de l'Étrurie avaient successivement obtenu le droit de cité, l'Italie proconsulaire l'avait conquis par la guerre sociale, César Tavait donné à la Cispadane, à la Sicile et à tant d'autres qu'il se trouva plus de quatre millions de citoyens en état de porter les armes au premier recensement fait après Actium*. Tout conseillait de persévérer dans cette voie. Auguste s'y arrêta court; il fut trèsavare du droit de cité, le refusa à des protégés de Tibère, même de Livie, et recommanda dans son testament de ne point faire de nouveaux citoyens*. Cependant toute l'histoire de la république , toute l'explication de sa fortune se

1. DioD) LVIy 33 et Suét., Oct., 37 : quo plures partem administrandae reipublicss caperent, — 2. Voy. ci-dessus, p. 152. — 3. D'après le Monument d'Ancyre, le recensement de Tannée 28 donna 4 063 000 citoyens; celui de 'an 8 av. J. C. 4233 000 ; celui de Pan 13 après J. G. 4 937 000. C'est en 41 années de paix une augmentation annuelle d'environ 20 000 citoyens, chiffre qui est de beaucoup au-dessous de l'accroissement moyen annuel des populations dont le nombre augmente le plus lentement, puisqu'il aurait fallu, à ce compte, deux siècles et demi pour que la population romaine doublât. Auguste n'aurait pas dit lui-môme qu'il s'était imposé la règle d'être très avare du droit de cité, que nous pourrions conclure des chiffres qui précèdent que les con cessions qu*il fit de ce titre furent peu nombreuses. Je dois ajouter que la

résumaient en ces mots : admission successive des plébéiens dans la cité patricienne, des Italiens dans la cité romaine. Voilà la tradition nationale, et Auguste la rejette au moment où la révolution césarienne faisait une loi d'opérer un progrès nouveau, en remplaçant le peuple usé de la cité souveraine par le peuple nouveau de l'empire. Après la victoire des plébéiens et des Italiens, l'heure des provinciaux était venue ^ Par la faute d'Auguste, ils l'attendirent deux siècles, et quand elle arriva, il était trop tard; l'égalité des droits décrétée par Garacalla n'était plus que l'égalité des charges.

Le peuple romain se recrutait d'une autre manière, par les affranchissements; il gagna ainsi Livius Andronicus, l'auteur des premières comédies romaines, Gécilius, autre poëtê comique, Térence, Horace, Syrus, Phèdre, Tiron, 1 ami et l'éditeur probable des lettres de Cicéron , Épietète et tant d'autres d'origine ou de condition servile qui furent l'honneur des arts, des lettres et de la philosophie ^ Les affranchis étaient souvent un élément de corruption ; mais ils pouvaient être un élément de progrès, car ils étaient le résultat d'une sorte de « sélection naturelle » qui désignait pour la liberté les plus intelligents des esclaves , et comme ils ne provenaient pas alors de races inférieures, ce sang nouveau qui coulait dans les veines d'un vieux peuple n'était pas toujours vicié. Auguste essaya de tarir encore cette source de renouvellement. Il limita le nombre des affranchissements testamen-

question politique était doublée, pour la question du droit de cité, d'une question financière. Les citoyens ne payaient ni la capitatîon, ni Timpôt foncier; en augmenter le nombre, c'était donc diminuer les revenus de l*État. Mais il n'y avait pas à hésiter entre une mesure politique qui s'imposait impérieusement et un intérêt fiscal auquel il était aisé de pourvoir par d'autres moyens. — 1. Dans le discours que Dion Cassius prête à Mécène se trouve le conseil à Auguste de donner aux provinciaux le droit de cité (Lir, 19) ....T^ç noXiTEiaç irâai (Tçi'ffi [toïç àpxojjivoiçl jJieTaSoÔYÎvai çrifjLi Ôeïv, tva xal TauTTj; l<ro|jLoipoùvTeç, 7ri<rtol <rO(i(iaxoi Vijiïv oxrtv, âaicep Tivà jxtav ti^v ^liETÉpav «ôXiv olxoûvTeç. — 2. M. Wallon en cite un certain nombre (Histoire deVescîarage dant Vantiquitéj t. II, p. 439-446 et note 61. On trouve un statuaire parmi les esclaves d'Auguste, un peintre et quelques artistes dans le tombeau des esclaves de Livie.

taires (loi Furia Caninia) ; il fixa l'âge auquel le maître put donner la liberté, Tesclave la recevoir (^/îa Sentià), et son testament contenait le conseil d'embarrasser d'obstacles la route qui menait hors de servitude*. C'était donc un système logiquement suivi. Auguste concevait l'État romain d'une manière aussi exclusive que certains patriciens des anciens jours, et quatre siècles plus tôt il aurait sans doute applaudi aux paroles de Manlius menaçant de poignarder le premier Latin qui oserait venir siéger au sénat. De l'ancienne société romaine il voulait restaurer tout, excepté sa grande politique et ses libres institutions; par là nous avons la mesure de ce génie étroit qui ne sut lire ni dans le passé pour y prendre des conseils, ni dans l'avenir pour en prévoir les nécessités. Cherchez bien dans la longue énumération de ses actes qu'il fit graver sur l'airain pour éterniser sa gloire, et vous n'y trouverez pas une pensée politique : preuve qu'il n'avait point une conception nette de l'œuvre dontles événements l'avaientfait l'instrument nécessaire.

Cependant le monde ne pouvait continuer d'aller à l'aventure. À la révolution qui dans Rome substituait un pouvoir permanent à des pouvoirs divisés et annuels, devait correspondre dans les provinces une révolution qui sans détruire l'existence distincte des peuples ou des cités, constituerait une vie générale, laquelle serait la vie même de l'empire et sa raison d'être.

Un grand État, en efiet, ne peut subsister et se défendre qu'à la condition d'avoir des idées qui réunissent beaucoup* de citoyens dans un même sentiment, avec des institutions qui dirigent beaucoup de volontés vers un même but et arment beaucoup de bras pour un même effort. Ces institutions générales , Auguste aurait pu les donner à l'empire, et ces idées communes, une administration plus habile aurait cherché à les faire naître.

Les anciens, qui ont si parfaitement organisé la cité^ n'ont jamais eu qu'une très-insuffisante conception de VÉ-

Voy. ci-dessus, p. 191, n. 5 et 211 , n. 2 et 3.

ttU. Leurs plus glorieuses villes, Athènes, Sparte, Carthage, n'ont pas fondé de domination durable, parce que, ne comprenant que la souveraineté directement et personnellement exercée par chaque citoyen en un lieu déterminé, elles ont toujours réservé les droits politiques à un petit nombre et, par suite, maintenu la distinction entre les vainqueurs et les vaincus, ce qui les empêcha de faire jamais des maîtres et des sujets un seul et grand peuple. Cependant, je l'ai déjà montré S lantiquité n*était pas aussi ignorante qu'on le suppose du régime représentatif, c'est-àà-dire , de la souveraineté exercée par délégation. Chaque province romaine avait ses assemblées générales, formées par les députés du pays, qui se réunissaient annuellement pour des fêtes , des jeux , quelquefois aussi pour discuter des intérêts communs, pour examiner la conduite du gouverneur qui était tenu de laisser copie de ses livres de gestion dans deux villes de la province; pour lui voter une statue, une couronne d'or ou décider l'envoi à Rome d'un comité d'accusation. Ainsi les Lyciens possédaient un vrai corps législatif formé par les députés de leurs vingt-trois villes; les plus considérables en nommaient trois, les moyennes deux, les autres un seul. Cette assemblée avait même des attributions executives, puisqu'elle choisissait le chef du corps Lyciaque, les fonctionnaires et les juges du pays. Au temps de Tibère, Strabon dit encore : « Autrefois on y délibérait sur la paix , la guerre et les alliances ; aujourd'hui cela ne se fait plus que du consentement des Romains, qui n'autorisent de pareilles délibérations que lorsqu'ils y ont intérêt. » La Carie était organisée de même. On a vu l'assemblée de Lyon dans les trois Gaules investie de droits analogues et les exerçant, avec ce trait particulier et significatif que les députés se réunissaient dans un district fédéral*. Tacite nous montre même, en l'année 70, les députés de toutes les cités gauloises convoqués à Reims pour décider si la Gaule entière prendra le parti de Civilis

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