T. I, p. 541 et sqq. — 2. Ci-dessus, p
contre Yespasien. « Au nom des Trois Gaules^ » des lettres furent adressées aux Trévires pour leur enjoindre de déposer les armes*. L'Espagne, toutes les provinces orientales :Bithynie, Pont, Cappadoce, Galatie, Cilicie, Asie Pergaméenne, Phénicie, Crète, les divers cantons de THellade, la Macédoine, avaient des réunions semblables, et Adrien fixera à Athènes, au Panhellénion, la résidence d'une assemblée générale des Grecs.
Les Romains qui n'aimaient pas à intervenir dans les affaires intérieures de leurs sujets, voyaient ces assemblées sans jalousie et eussent sans regret laissé leur prince en accroître les attributions. César l'eût fait assurément, lui qui avait si bien compris que Rome devait élargir ses institutions, comme elle avait agrandi son empire; qui avait envoyé de nombreuses colonies au delà des mers pour latiniser les vaincus, donné à des millions d'étrangers les droits des citoyens, appelé au sénat beaucoup de provinciaux, et décoré quantité de leurs villes de ces monuments qu'Auguste réservait pour Rome seule. Il n'aurait pas manqué d'utiliser, comme souverain, ces assemblées dont, en Gaule, en Espagne, en Cilicie, etc., il avait, comme général, tiré si bon parti pour ses propres affaires. Auguste, esprit sans étendue, agit en sens contraire. Il négligea cette salutaire institution qui, développée avec intelligence, lui aurait fourni le point d'appui qu'il ne trouvait nulle part dans une société troublée par tant de guerres, décimée par tant de proscriptions et où rien de fort n'était resté debout, si ce n'est la crainte de guerres et de proscriptions nouvelles. Il vit surtout Rome dans l'empire et dans Rome le sénat, qu'il aurait voulu ramener au chiffre de trois cents membres ^, pour conserver le gouvernement du monde dans les mains de l'aristocratie romaine ; quant aux députés des provinces, il ne leur demanda que de venir brûler de l'encens sur son autel. Ses successeurs* montrèrent longtemps la même défiance aux membres de l'aristocratie pro-
1. Scrthuntur ad Treviros epistolaej komine galliarubc, ut ahstinerent armis. H., IV, 67-69.— 2. Dîo., LIV, U. — 3. Claude excepté.
yinciale; ceux des anciens sujets qui obtinrent un siège au sénat furent contraints de résider à Rome, ce qui était juste; mais pour aller revoir un moment dans la cité natale leurs dieux pénates et leurs concitoyens, une permission de l'empereur était nécessaire, et s'ils briguaient une charge, il leur fallait d'abord employer un tiers de leur fortune à acheter des biens fonds en Italie*.
Cependant, entre l'État représenté par le prince avec sa volonté souveraine et les mille cités qui gardaient leur administration intérieure, il aurait fallu un corps intermédiaire placé au-dessous du gouvernement redouté de l'empereur, mais au-dessus des magistrats humbles et timides dont l'action, le regard et les affections ne dépassaient point les murailles de leur ville. Ce corps existait partout sous des formes diverses. Si Auguste lui avait donné une vie large et sérieuse; si, comme César l'essaya, comme Mécène et Claude le proposèrent *, il était allé prendre quelques-uns de ses fonctionnaires et de ses pères conscrits au sein de ces assemblées et de cette aristocratie provinciale ', non par des faveurs individuelles, mais en vertu de règles établies; s'il avait rattaché par quelque lien le sénat de Rome aux sénats des provinces, de manière à faire véritablement de cette assemblée Ip conseil suprême de la nation, il eût substitué à la constitution purement municipale de l'empire une forte et vivante organisation d'État. Alors, au lieu d'être une pyramide qui n'avait que le sommet et la base, sans les assises intermédiaires , l'empire eût formé
1. Plin., Épist., VI, 19. — 2. Claude dans le discours de Lyon, Mécène dans celui que lui prête bien (LU, 19). De ce que Mécène n'a certainement pas prononcé ce discours, il ne s'ensuit point qu'il n'ait pas eu la pensée d'ouvrir le sénat et l'ordre équestre aux notables des provinces, la cité romaine aux sujets, pensée qui étaitdan s la tradition de la politique de César et une des nécessités du gouvernement nouveau. — 3. L'empereur Sévère fit inscrire les sénateurs d'Alexandrie parmi les sénateurs romains. Dio., LI, 17; mais il était trop tard. Si le sénat romain avait compris les personnages les plus considérables de Rome, de l'Italie et des provinces, il aurait eu, comme la Chambre des lords d'Angleterre, une puissance propre et une grande influence, tandis qu'il n'eut, comme nos Chambres des Pairs et le Sénat des deux empires, qu'une autorité de reflet que le prince ou l'opinion donnent et retirent à volonté.
une construction harmonieuse et, pour des siècles, indestructible. Faute d'un lien, toutes les villes restèrent isolées, indifférentes aux intérêts généraux et par conséquent privées de « cette vie de relation » qui fait d'une réunion d'atomes un être existant par lui-même, et capable pour se défendre de réagir énergiquement contre les influences dangereuses du dehors.
L'idée que je présente dans ces considérations et que Tacite aurait certainement acceptée*, puisqu'il souhaitait, comme Cicéron, un gouvernement mélangé de royauté, d'aristocratie et de démocratie, cette idée était si praticable, que ce qui n'avait point été fait par le premier empereur à l'heure opportune, fut tenté par quelques autres quand il n'était plus temps. Par Tédit célèbre de 418, renouvelé d'un rescrit de Gratien en 382, Honorius ordonna aux magistrats et aux curiales, c'est-à-dire aux propriétaires de la Novempopulanie et de l'Aquitaine, d'envoyer chaque année des députés dans la ville d'Arles pour soumettre au préfet du prétoire des Gaules leurs vues touchant les nécessités publiques; et de très-savants hommes ont fait remonter à cet édit l'origine des états provinciaux et généraux du Languedoc qui ont duré jusqu'à la Révolution française ^ La raison et des textes autorisent à affirmer que pareille prescription fut faite en d'autres provinces. Malheureusement, en 418, les barbares avaient déjà pénétré dans l'empire et l'inévitable dissolution était commencée, même accomplie.
Chose digne de remarque, les deux plus grandes nations de l'antiquité, les Grecs et les Romains, souffrirent du même mal : en Grèce, la division du territoire en une foule de villes étrangères les unes aux autres ou ennemies; dans l'empire, l'isolement des communes avec l'autorité ab-
1. Il le souhaitait, mais le croyait difficile à conserver {Ànn.f IV, 33). C'est le régime qui aurait été établi si Auguste avait donné aux assemblées provinciales le droit de délibérer avec indépendance sur les affaires de leur province et une part dans le recrutement du sénat romain et des grands fonttionnaires de l'empire. — 2. Caseneuve, États génér. duLang., p. 14; Hauteserre, Rer. Aquit., IV, chap. 2, Dom Vaissette, Hist. du lang., 1. 1, des preuves; Fauriel, Hist. de la Gaule mérid., I, 148.
solue du prince. Au dernier moment de leur existence, les deux peuples recoururent aussi au même remède pour se sauver, en essayant de constituer enfin VÉtat, l'un par des ligues, l'autre par une sorte de gouvernement fédératif *. Ils n'y réussirent point. Mais que serait-il arrivé, pour les uns, si Philippe de Macédoine avait trouvé devant lui la ligue achéenne étendue à toute la Grèce, et, pour les autres, si, quatre siècles et demi avant Honorius, Auguste avait consacré une institution qui était alors vivante dans tous les esprits et dans tous les cœurs.
Quant au recrutement des ordres et des fonctionnaires par les provinciaux, cette idée qu'Auguste repoussait s'imposa à lui-même et à ses successeurs, comme une nécessité, pour combler les vides que l'incurie des familles et la cruauté des empereurs faisaient dans les rangs de la noblesse romaine» Tou TÉXouç aXtYavSpouvToç *. Alusl Tacite montre dès les premières années de Tibère le sénat encombré d'hommes nouveaux que la faveur avait appelés du fond des provinces'; Caligula, d'après Dion *, compléta l'ordre équestre avec les plus nobles, les plus riches des provinciaux, et accorda à plusieurs d'entre eux le laticlave; enfin, Ton sait, par le discours de Lyon, que Claude voulut faire de cette idée le principe de son administration. Mais ce recrutement auquel Rome devra quelques-uns de ses meilleurs princes, ne résulta pas d'un plan général de gouvernement : exécuté au hasard, par grâces personnelles, il n'eut pas les avantages d'une organi • sation qui aurait relié toutes les provinces et utilisé, en les agençant, toutes les forces, je veux dû'e toutes les influences d'origine et de relations, d'intelligence et de fortune.
C'est que le prince entendait, comme l'ancien sénat, gouverner le monde, de Rome et par Rome; tout se concentra dans la capitale et tout en partit : là battra le cœur de l'em-
1. Voy. mon Histoire grecque, t. II, p. 409, où commence la huitième période de cette histoire (272-146) qui a pour titre : Efforts impuissants pour «'ttfitr et se sauver. — 2. C'est le terrible mot de Polybe sur la Grèce morte faute d'hommes, ôXiyavSpicf. Puisse-t-il ne pas être un jour appliqué à un autre peuple. -— 3. Novi homines e municipiis et coloniis atque etiam provins c'%\s inset^atumcrebro assumpti, Ann. , III, 55 ( ad annum 22) . — 4 LIX, 9.
pire, mais trop vite. Aussi est-ce. au bord du Tibre que nous trouverons le premier exemple de ces cités fameuses qui^ attirant à elles toute la vitalité du pays, sont sujettes à des désordres périodiques dont le reste du corps social souffre douloureusement. Auguste, qui ne sut pas protéger par de fortes institutions cet unique foyer de la vie politique romaine, le couvrit du moins par une belle ordonnance extérieure. On a vu ses minutieux règlements pour fixer à chacun une place et l'y tenir. Cette police des conditions sociales, ces encouragements donnés à la vanité par des distinctions dont le prince dispose, étaient du plus pur esprit monarchique. Mais Auguste devait faire un pas de plus et établir la hiérarchie des fonctions civiles, comme il rendait permanente la hiérarchie des fonctions militaires. La constitution républicaine ne comportait ni l'une ni Tautre, parce qu'elle ne connaissait pas pour la vie civile les pouvoirs subordonnés et qu'elle ne les admettait que temporairement pour la vie militaire. Chaque magistrat y était indépendant et souverain, sauf sa responsabilité par devant le peuple ; les grades militaires ne valaient môme que pour une campagne : tel, aujourd'hui consul, trioniphateur, servait demain comme tribun légionnaire. La subordination des pouvoirs est, au contraire, une des conditions de la royauté. Auguste en eut le vague instinct, non la vue nette ; et quoiqu'on trouve en germe dans ses règlements « la divine hiérarchie » de Constantin et de ses successeurs qui feront du maintien des rangs et des classes la principale affaire de l'État, on peut dire encore que le premier empereur ne donna pas à sa monarchie l'organisation administrative qui est nécessaire à cette forme de gouvernement. Les institutions libres, c'est-à-dire l'âme^ manquant alors au corps social, il faut au moins, pour le maintenir, en envelopper toutes les parties de liens nombreux qui aboutissent à la main du prince.
Ainsi, pour conserver et défendre cette inmiense domination qui devait subir un jour de si furieux assauts, Auguste avait à choisir entre deux systèmes : ou bien, des institu-
lions libres de cités, de provinces et d'État qui auraient fait Tunion de bas en haut et au cœur même du pays; ou bien, une pure monarchie savamment organisée avec des agents du prince présents partout, ou Tunion se faisant de haut en bas par des liens administratifs. Il n'essaya ni Tun ni l'autre système, conserva, en l'améliorant celui que la conquête avait produit, et se contenta de donner une tête à la république, un maître à ses proconsuls. Le pillage des provinces fut arrêté, mais la force et la durée de l'empire ne furent pas garanties.
Les sujets auraient pu être appelés d'une autre manière à mettre en commun leurs sentiments et leurs intérêts. D'après les idées grecques et romaines la défense du pays était le premier devoir du citoyen. En imposant cette obligation aux provinciaux, en faisant passer régulièrement leur jeunesse par la discipline des camps, Auguste aurait doté son empire d'une organisation militaire qui y aurait conservé les habitudes viriles et qui eût rapproché les populations. On a vu qu'il créa bien une armée permanente, et l'on trouvera plus loin quelles furent les suites de cette institution qui désarma 80 millions d'hommes et leur ôta le souci de se défendre. Pour rester dans Tordre d'idées où nous nous tenons en ce moment, je me borne à dire que les assemblées générales auraient entretenu la vie politique et prévenu bien des révolutions ; que les milices provinciales eussent empêché la perte de l'esprit militaire; qu'enfin les deux institutions réunies auraient fait naître le patriotisme qui est l'honneur des temps prospères et la ressource des jours de malheur.
Si l'on objectait qu'il n'y avait pas d'organisation capable de faire vivre de la même vie les Coptes des bords du Nil et les Gaulois des rives de la Seine, je dirais encore qu'il se peut bien que ces institutions n'eussent pas sauvé l'empire^ mais qu'elles auraient hâté la formation des grandes nations modernes; et celles-ci organisées, armées, disciplinées, seraient devenues assez fortes pour résister d'ellesmêmes à linvasion.
Je cherche tout ce qui pouvait servir de trait d'union entre les diverses nations romaines et leur donner des idées communes, par conséquent une force de cohésion et une vie nationale. Je vois bien que Tidiorae latin va se répandre en Occident \ le grec en Orient et la loi romaine partout. Mais cette loi ne règle que des questions d'invidus, de famille ou de ville, et ces deux langues, instruments utiles pour les échanges, ne serviront pas à l'expression de ces sentiments fraternels dont se compose la plus grande des forces sociales, l'amour du pays.
Chez les anciens, la cité faisait le citoyen par les traditions pieusement conservées au foyer domestique ou sans cesse ravivées à l'agora et au forum, dans les solennités ou dans les chants populaires, par Téloquence, la poésie et l'art. Mais à tant de peuples séparés par l'histoire, par la religion et, pour longtemps encore, par la langue, qu'allaient enseigner les prêtres de l'empire et ses philosophes, ses artistes et ses poètes, ses politiques et ses lettrés? Ce que les institutions ne faisaient pas, l'éducation allait-elle le faire?
Les religions païennes étaient sans influence sur la direction morale de la vie, parce que les questions de mérite et de démérite ne trouvaient point de place au milieu de ces conceptions religieuses où les dieux n'étaient que la personnification des forces brutales de la nature. Les dogmes, affaire de sentiment et d'imagination, peuvent être contraires ou indifférents à la morale sans que, pour cela, la nature humaine perde nécessairement ses droits, et les prêtres auraient été forcés de tourner ces croyances à l'édification des fidèles, si le culte païen avait comporté la prédication. Mais, au temple, les prêtres accomplissaient des rites ; ils n'enseignaient pas. Ce rôle qu'ils abandonnaient avait été pris par les poètes et les philosophes, souvent par
1. Le latin se répandit aussi en Orient et plus que nous ne le pensions. On a trouvé à riicomédie une inscription latine de Tan 2 avant notre ère. Â partir du second siècle^ sur certains points, à Ancyre par exemple, on rencontré autant d'inscriptions latines que d'inscriptions grecques, et dans les listes d'officiers municipaux de Gyzique, les noms latins sont au moins aussi nombreux que les noms grecs. I-errot, Galatie, p. 6 et 75.
les premiers avec de grands dangers pour les mœurs, et par les seconds avec de grands périls pour les dieux. Leurs livres, plus propres à détruire qu'à fonder, à séparer qu'à unir, étaient cependant les seuls livres d'éducation que cette société connût *.
Dans l'ancienne Grèce, les chants populaires, les grandes épopées nationales, les vers d'Hésiode, de Tyrtée, de Pindare, qui* étaient dans toutes les bouches ; au moyen âge, les légendes des saints, les chansons de geste, même les fabliaux des conteurs, formaient un enseignement pour la foule. Chez les peuples modernes, l'école, le livre, le journal, la chaire, la tribune, influent diversement sur l'éducation et font l'opinion publique. La société impériale n'eut rien de pareil. Faites pour les esprits délicats, les lettres et la philosophie y restaient sans action sur la multitude.
L'art n'en avait pas davantage, et, comme les lettres, n'était qu'une affaire de luxe et de plaisir. Un temple égyptien partout couvert d'inscriptions et de sculptures, historiques ou divines, parlait aux yeux et à l'àme, et, en face de ces sanctuaires de la religion et de la patrie, les habitants se sentaient une nation; une église chrétienne avec ses récits bibliques peints sur les vitraux, sculptés sur le portail, aux chapitaux des colonnes, à l'enceinte du chœur, était un grand livre que tous comprenaient, même l'ignorant, et où tous lisaient qu'ils étaient frères. Que disaient au peuple les thermes d'Agrippa, le portique d'Octavie, la basilique Julienne, l'amphithéâtre de Taurus et les monuments du même genre élevés dans les cités provinciales ? Entre tous ces peuples il n'y avait donc de commun que la nécessité de l'obéissance et l'intérêt de la paix. C'est assez poOT durer, tant que le péril est loin ; ce n'est pas assez
1. L'enfant quittait les femmes vers 7 ans; jusqu'à 12 ou 14 il suivait les leçons d'un grammairien et ses livres d'études étaient les poètes classiques. De récole du grammairien, il passait à celle du rhéteur, qui lui enseignait Tart de discourir; après quoi il s'attachait à un philosophe qui le mettait au courant du système en vogue et des connaissances nécessaires dans fa vie publique. Ces écoles étaient des entreprises privées et absolument libres, même sous l'empire.
pour vivre d'une vie glorieuse et forte. Auguste parut comprendre que sans lien moral les mille cités enfermées dans son empire resteraient divisées, et il essaya de les unir, en leur donnant à toutes une divinité nouvelle, celle de Rome, puis la sienne, à gui dans chaque ville on éleva des autels ; en même temps, il proposa à leur imitation, par ses poètes et par ses historiens, par ses discours et par ses édits, l'idéal suranné de la vieille société romaine, cette aristocratie maintenant couronnée d'un roi, avec ses mœurs d'un municipe latin et son esprit étroit d'ancienne cité conquérante. Il ne réussit qu'à entretenir parmi les habitants de Rome un orgueil stérile, et à réveiller chez quelques-uns l'esprit républicain des derniers temps, sans faire naître dans le cœur des provinciaux le sentiment général de la patrie commune, qui est l'âme d'un peuple.
Sous la république, ce peuple et cette âme existaient. Le cri Civis sum romanus était un appel redouté à la justice de la terre et du ciel ; sous l'empire, personne ne songea jamais à faire entendre cette protestation suprême, parce qu'alors il y eut bien des citoyens romains, c'est-à-dire des privilégiés, épars dans les provinces, mais il n'y eut pas de nation romaine;.et partant point de patriotisme impérial.
Débarrassé du souci des affaires publiques, puisqu'un seul homme pensait et agissait pour tous, chacun vivait à l'écart et cherchait ses aises et son plaisir, en regardant tout devoir social comme une gène importune. Plus de brigues, plus de tumultes; le forum est paisible; mais aussi, vers la fin de son règne, Auguste ne trouve plus le nombre de candidats nécessaire aux magistratures et aux dignités. Il lui faut user de contrainte pour faire entrer au sénat et pour que les sénateurs viennent aux séances. Personne ne veut être édile, tribun ; mais personne non plus ne veut prendre les armes, même quand l'Italie et Rome tremblent à la nouvelle du désastre de Varus. Ainsi l'on s'éloigne des magistratures et Ton se refuse à l'enrôlement. C'est que tout tombe à la fois dans les États libres qui perdent leur
liberté : l'esprit militaire disparaît en même temps que Tesprit politique ; Ton manque de soldats, parce qu'il n'y a plus de citoyens, et il n'y a plus de citoyens, parce qu'un seul homme est tout : la loi, la patrie ^
Nous avons trouvé dans l'établissement de l'empire bien des lacunes, bien des vides par où s'échapperont la force et la vie de ce grand corps ; il est une autre recherche à faire, celle des conséquences fatales qu'eurent plusieurs des institutions d'Auguste.
En établissant les classifications rigoureuses que nous avons montrées; en mettant une sorte d'hérédité dans le sénat et dans l'armée; en rendant très-étroite la porte des honneurs et en n'y laissant passer que ceux qu'il désignait
1. « n ne se trouvait personne qui voulût entrer au sénat, môme les fils | ou descendants des sénateurs; mais il contraignit (xaTnvàyxave) ceux qui avaient le cens à devenir sénateurs. > pio., LIV, 26.) Le même écrivain nous montre Auguste obligé de multiplier les mesures qui devaient assurer l'assiduité aux séances d'un nombre de membres suffisant pour valider une délibération. Il ajoute : « Personne non plus ne se décidait aisément à demander le tribunat.... Cette charge étant peu recherchée, il prescrivit par une loi que les magistrats proposeraient chacun un chevalier possédant au moins 250000 drachmes et que le peuple choisirait parmi ces candidats les tribuns qui lui manquaient, avec faculté pour ceux-ci, à l'expiration de leur charge, de faire partie du sénat, s'ils le voulaient, sinon de rentrer dans l'ordre équestre. » Ibid.y 30. •— « Personne ne consentant de bon gré à être édile, des citoyens tirés au sort parmi les anciens questeurs et tribuns du peuple furent contraints d'accepter cette charge. » Id., LIV, 24. — Un édile en charge donna sa démission. ^ « Comme aucun de ceux qui avaient rage de porter les armes ne voulait s'enrôler ({ayiSsIç ....xaxaXex^îivai ^ôé- Xeaev) , il les fit tirer au sort, et ceux que le sort désigna, un sur cinq parmi ceux qui n'avaient pas 35 ans, un sur dix parmi ceux qui étaient plus âgés, furent dépouillés de leurs biens et notés d'infamie. Beaucoup refusant encore d'obéir, il en pUn|t plusieurs de mort. Il enrôla aussi par la voie du sort le plus qu'il put de vétérans et d'affranchis. » Id., LVI, 23. Une autre fois, Auguste fit vendre corps et biens aux euchères un chevalier romain qui avait coupé le pouce à ses deux fils {poUex truncatuSj d'où poltron) afin de les soustraire au recrutement. Suét, Oct.y 24. Sous Tibère on ne veut plus aller gouverner des provinces. Ainsi Lépidus et Blésus refusent le proconsulat d'Afrique. Tac., Ann., III, 35. Lamia ne se rend point dans son gouvernement de Syrie. Ann., VI, 27; et Claude est obligé de prescrire que tous les gouverneurs devront avoir quitté Rome au milieu d'avril. Dion. , LX, 17, Ce prince ayant chassé durant sa censure bon nombre de sénateurs^ la plupart en furent charmés, Sià wevîav. Un autre voulait se retirer à Carthage, il le força à demeurer (LX, 28).
lui-même aux électeurs, candidati Cœsaris; enfin en concentrant tout le gouvernement dans les quelques pieds carrés où il délibérait avec les membres du consistorium^ Auguste s'ôtaà lui même et enleva à ses successeurs le moyen de trouver des hommes. Le propre des républiques ou du moins des institutions libres est d'en faire, lorsque la liberté n'y est pas la licence, parce qu'alors tout est ouvert à tous, et que le talent prend de lui-même sa place. Le propre des cours est de faire des courtisans qui enlacent peu à peu le prince de mille liens invisibles, quelles que soient sa force et sa volonté contraire; qui l'empêchent de regarder au delà de son entourage et d'aller aux gens de mérite dont le rôle et la dignité, dans l'état monarchique, sont d'attendre, pour se produire, que l'on vienne à eux. Un Mécène et un Agrippa peuvent se trouver sous un Auguste, un Sully sous un Henri IV, un Colbert sous un Louis XIV; mais aussi Néron nommera Tigellinus préfet du prétoire et Louis XV fera de Soubise un maréchal de France. Les favoris de l'empereur seront les maîtres de l'empire et le règne des affranchis va commencer.
Je sais bien qu'Auguste crut avoir trouvé pour son gouvernement un principe de conservation et pour ses fonctionnaires un mode de recrutement, en constituant à Rome une aristocratie d'argent que les autres villes s'empressèrent d'imiter *. La république ne demandait pas à Cincînnatus, à Fabricius, ce qu'ils avaient d'or avant de les faire entrer au sénat; Fabius Butéo ne s'inquiétait pas si le cens sénatorial * manquait aux citoyens honorés de couronnes civiques, qu'il inscrivait, après Cannes, parmi les Pères
1. Pline reconnaît bien que toute la constitution de Tempire reposait sur une aristocratie d^argent ; il dit, après avoir vanté les temps anciens : Posteris.... rerum amplitudo damno fuit : postquam senator censu Ugi cceptuty judex fieri censu ^ magistratum ducemque nil magis exomare quam census. H. N., XI V, 1. Ce jugement est expressément confirmé par Dion, LIV, 17. Voy. ci-dessusj p. 187, n. 1. — 2. Becker serait disposé à croire qu'après la loi Sempronia judiciaria un cens particulier a été établi pour les sénateurs, mais il n'en peut fournir aucune preuve et ne trouve rien de précis à cet égard avant Auguste. !!• partie, 2* sect. p. 393.
l'œuvre d'auguste. 389
conscrits, et César en donnant le laticlave à des centurions considérait leurs services, non pas leur fortune. Auguste, plus difficile, exigea 1 200 000 sesterces des sénateurs et 400 000 des chevaliers : c'était un moyen de faire d'une partie d'entre eux ses pensionnaires. Et puis, comme le sénat impérial n'avait plus le pouvoir, il fallait bien lui donner autre chose qui brillât aux yeux de la foule et, de loin, fit illusion. Mais une aristocratie d'argent ne devient un corps politique subsistant par lui-même que dans une société marchande et industrielle où Ton sait le prix de l'or et où l'on honore ceux qui l'ont honnêtement gagné. A Rome, la fortune n'était pas le produit du travail honnête et libre. Elle provenait le plus souvent de sources impures : l'usure, la chasse aux testaments, les complaisances coupables, les industries malsaines, la mendicité autour du prince. Aux premiers bancs de l'amphithéâtre, d'où l'inspecteur chassait l'honnête homme pauvre, Juvénal voyait des barbiers enrichis et des fils de gladiateurs, de crieurs publics, d'industriels infâmes qui, avec de l'or ramassé dans laboue, avaient acheté le droit de s'asseoir au milieu de Tordre équestre*.
Aussi, en face même d'Auguste, un ûls d'affranchi osait bafouer cette fausse noblesse : < Qu'il te manque pour le cens équestre six ou sept mille sesterces, dit Horace, et te voilà du peuple, aurais-tu le courage, les mœurs, l'éloquence, la probité.... Et cependant les enfants, dans leurs jeux, disent : Fais bien, tu seras roi.... C'est ce que disaient aussi les Curius, les Camille, ces hommes de mâle courage .... Aujourd'hui, vieux et jeunes de s'écrier : D'abord il faut chercher la fortune; arrière la vertu et vive l'argent !» — A quoi Tesclave syrien répondait : « La fortune ! mais elle fait habituellement un sot de celui qu'elle comble de ses faveurs. »
£n outre, pour que la richesse donne à celui qui la possède l'indépendance et la dignité, c'est-à-dire pour qu'elle soit une force, il faut qu'elle ait la sécurité; et par la loi de ma-