‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des Antonins (volume 5)Chapitre 27 sur 44 · CHAPITRE XLV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLV

LE RÈGNE DE TIBÈRE JUSQU'a LA MORT DE DRUSUS. (14-23 •)

On a VU, au chapitre précédent, quels matériaux nécessaires furent oubliés dans la fondation de l'empire, quels matériaux défectueux entrèrent dans la construction, de sorte que l'édifice fut, dès le premier jour, mal assis et fragile. Après un règne de quarante-quatre ans, il était trop tard pour tout reprendre en sous-œuvre, et nous ne demanderons pas compte à Tibère, pas plus qu'à ses successeurs, de ne l'avoir point tenté. Ils se firent au contraire une loi de ne rien changer aux institutions du < divin Auguste», mais y ajoutèrent, chacun selon sa nature, Tibère

1 . J'ai déjà publié ce chapitre et le suivant en 1 853 sous la forme d'une thèse latine; je n'y change rien. L'opinion que j'y soutenais est celle qui tend à prévaloir en Angleterre, en Allemagne et en Hollande. Cf. Texcellent ouvrage de Merivale {History of the Romans under the empire, 1865); Starh {Tijoerius, 1863); Sievers ( Tiherius und Tacitus, 1870 ; Karsten , de Taciti fide, etc.) . Freyli%f {Tiberius und Tacitus y 1870) et Hoeck (Rômische geschichte) vont môme beaucoup trop loin ; le dernier a osé dire : « Wer die reihe der Imper atonn durch lahrhundert verfolgt hatj und wem hass und Gunst fem liegen, der muss Tiherius prindpat den ehrenwerthesten %uzàMen, » (T. III, p. 190.)

une cruauté froide, Caligula et Néron une folie féroce. Nous revenons donc au simple récit des faits, et nous nous bornerons à dérouler le triste tableau des vicissitudes de ce gouvernement qui reflète à chaque règne la physionomie du prince, parce que le prince y est tout, et que rien n'y fait obstacle à sa volonté.

Des beaux rivages de Baia, de Naples et de Sorrenle on voit à rhorizon sortir de la mer une masse sombre et, sauf en un point, inabordable, Tîle de Caprée, dont les rochers surplombent partout les flots ; sur eux plane encore le souvenir du terrible vieillard qui usait dans la débauche et de cruels plaisirs les restes d'une vie trop longue. Tibère est toujours à Caprée : Tacite a cloué au roc son image. Mais rîle et le tyran se sont fait tort l'un à l'autre. Caprée, séjour aimé d'Auguste, n'était pas si aflreuse*; et Tibère ne fut pas toujours si infâme. Dans ce Plessis-lez-Tours du Louis XI impérial se cachaient moins de terreur et de vices que de mépris pour les hommes. Il les avait trouvés si vils !

Distinguer dans le règne de Tibère le bien et le mal est presque une mauvaise action; montrer que les contemporains de cet empereur ne valaient pas mieux que lui, et qu'il ne pouvait sortir que de fatales conséquences de la situation faite aux uns par leurs vices et leurs souvenirs, à l'autre par son caractère et par les périls dont il était . menacé , ce sera s'exposer au reproche de tenter la réhabilitation d'un tyran. Je ne veux cependant pas reviser le procès de Tibère; la condamnation est légitime, mais tous les considérants ne le sont pas, et le but de cette étude est de rétablir ceux que l'histoire doit garder.

Tacite voit surtout l'ennemi du sénat ^ ; il faut voir le

1 . Derrière son rempart de rochers à pic, Caprée offre de très-beaux sites et est renommée pour la salubrité de son climat. La narcisse y fleurit en décembre et toute Tannée l'air y est embaumé par les parfums des plantps aromatiques. On y a retrouvé, il n'y a pas longtemps, la fameuse grotte azurée, avec les restes des bains de Néron. Cf. Hoare, Classical tour through Italy and SicUy, p, 141. — 2. Sur Tacite; voyez ma thèse de Tiherio, ap-

prince et cesser de mettre tout l'empire dans Rome, de subordonner les intérêts de quatre-vingts millions d'hommes à ceux d'une classe qui protestait par des complots contre son abdication. L'empereur et le sénat, le bourreau et les conspirateurs, les intrigues du palais et les meurtres' juridiques forment sans doute une scène à la fois plus dramatique et plus simple. Au risque d'un peu de désordre sur ce théâtre trop étroit, faisons monter le peuple et l'empire.

Tibère était de cette ambitieuse famille des Glandes qui avait eu vingt-huit consulats, cinq dictatures, sept censures et autant de triomphes. Le mariage de sa mère avec Octave et son adoption par Auguste Tavaient fait entrer dans la maison des Césars. Il avait tendrement aimé son frère *. Pour le retrouver vivant, il avait fait soixante-dix lieues en un jour; et lorsqu'il ramena son corps des bords du Rhin à Rome, il précéda à pied pendant cette longue route le funèbre cortège. Vingt ans après il se souvenait encore de lui , et il associait le nom de Drusus au sien sur un temple élevé avec le butin de ses victoires '. 11 ne s'était

pendix, I, p. 84-91. N'oublions pas en lisant Tacite ce qu'il dit lui-môme de réducation oratoire donnée aux jeunes Romains, de Orat, 35. Le caractère dé la littérature de ce temps est un ton déclamatoire et forcé, qui exagère toute chose, ingentia verha, Pétrone aussi se moque de ces athlètes des écoles qui, lorsqu'ils débutent au barreau, semblent tomber d'un autre monde , tant ils sont étrangers à la vie réelle. Dans leurs déclamations il n'était jamais question que de pirates embusqués sur le rivage avec des chaînes, que de tyrans faisant égorger les pères par les enfants, que d'oracles réclamant des victimes humaines, etc., etc. Satyricon, I. Nuper ventosa isthœç et enormis loquacitaSj Athenas exAsia commigravit animosquejuvenum ad mag^ta surgentes adflavit. Tbid., 2. Strabon se plaignait déjà sous Auguste de l'enflure orientale qui "gagnait Rome. — 1. Suétone (Ttb., 50) dit qu'il le trahit un jour en montrant à Auguste une de ses lettres, qua secum de cogendo ad restituendam libertatem Augtisto agebat, Ai-je besoin de dire que je ne crois pas plus au républicanisme de Drusus qu'à celui d'Agrippa et de Germanicus? Le même écrivain l'accuse de ne pas avoir aimé son fils; la nature et deux écrivains, Josèphe {A. J., XVII, 61) et Dion (LVII, 22), disent le contraire. Tacite lui-même montre la douleur du prince à la mort de Drusus et de son fils {Ann.j IV, 8 et 15). La conspiration contre Tibère subsistait après lui contre sa mémoire (Anw., IV, Il et 33). — 2. Suétone, Tib,, 20. Tacits lui donne un ami qu'il garda trente

séparé de sa première femme pour épouser Julie que sur Tordre exprès d'Auguste, mais son cœur resta toujours avec elle; « un jour qu'il la rencontra par hasard, dit son biographe, ses yeux se remplirent de larmes, et se tinrent fixés sur elle tant qu'il put la suivre ; il fallut qu*on prît garde que Yipsania ne parût plus devant lui K »

A neuf ans il prononça l'éloge public de son père; Auguste avait fait de même à douze. . Les jeunes Romains étaient élevés pour l'éloquence autant que pour la guerre : la parole était l'arme de la paix, et on verra bientôt qu'elle livrait de sanglants combats. Jeune encore, il plaida devant Auguste pour le roi Archélaos, la ville de Tralles, les Thessaliens; et dans le sénat il intercéda en faveur de Thyatire, de Laodicée et de Chios ruinées par un tremblement de terre. Ses premières paroles publiques furent ainsi consacrées à la défense des provinciaux, et Auguste lui donna l'honorable mission d'aller recevoir de la main des Parthes les drapeaux de Crassus. Tous les devoirs dont son père adoptif le chargea furent remplis avec activité et intelligence; au moment de la guerre contre Marbod, il sauva l'empire d'une crise dangereuse '. Depuis la mort d'Agrippa, nul général ne pouvait invoquer d'aussi éclatants services. Il avait combattu en Espagne et dans les Alpes, gouverné la Gaule y donné un roi à l'Arménie et dompté les Pannoniens. Il avait vaincu les Germains, transporté quarante mille barbares dans la Belgique et rassuré l'empire après la défaite de Varus. « Neuf fois, écrivait-il lui-même, j'ai été envoyé par Auguste au delà du Rhin. » Excepté le temps de son séjour à Rhodes, il avait été mêlé pendant trente années aux plus grandes affaires ; et il arrivait à l'empire plein de talents et d'expérience '.

ans, le sénateur Lucilius, dont la mort Paffligea beaucoup : omnium iUi tristium caeterorumque tocius, Ann., IV, 15. 11 en eut d'autres : l'illustre jurisconsulte Nerva et le préfet d'Egypte Flaccus. Philo, adv. F/acc, inta'o.— l.Suét., rib.,7.— 2. Voy. ci-dessus, p. 389etsuiv.— 3. Tantis rehusexercitus, ditTaciie (Ànn.y IV, 11); tantam rerum experientiam {Ibid.y VI, 48). Rien de ce que je dis de Tibère n'est emprunté à Vell. Paterculus ou à Val. Maxime, mais à Suétone et à Dion, qui ne l'épargnent guère, et à Tacite, qui lui est hostile.

Auguste, longtemps prévenu contre lui , avait fini par le regarder comme le meilleur appui de son pouvoir. « Adieu, mon très-cher Tibère, lui écrivait-il un jour. Aie toute sorte de succès. Adieu , le plus brave des guerriers et le plus sage des généraux » Et une autre fois : « Tu me demandes si j'approuve la disposition de tes camps. Je suis persuadé, mon cher Tibère, qu'au milieu de circonstances aussi difficiles et avec d'aussi mauvaises troupes, personne n'eût montré plus de prudence. Tous ceux qui t'ont vu à l'œuvre t'appliquent ce vers :

L'activité d'un seul a raffermi PÉtat.

Il ne me survient pas une affaire sérieuse, pas un chagrin, que je ne regrette mon Tibère. Par les dieux, je te le jure, je ne puis entendre dire que l'excès des fatigues compromet ta santé sans frissonner d'effroi. Ménage toi, je t'en supplie. Si nous apprenions que tu es tombé malade, nous ne vivrions plus ta mère et moi, et le peuple romain serait en danger pour son empire. Qu'importe ma santé si la tienne est mauvaise. Je prie les dieux qu'ils te conservent, s'ils aiment le peuple romain. »

Voilà l'homme qui, par la mort d'Auguste, prenait le pouvoir à Tâge de cinquante-six ans * , après l'amortissement des passions, dans la pleine maturité de l'esprit et de l'expérience. Ajoutez cependant que ses mœurs ne valaient probablement pas mieux que celles de tous les grands de Rome^, que son humeur était chagrine, tristissimus ftominum,

1. Tibère, né le 17 nov. 42 av. J. C, avait 55 ans, 9 mois et 3 jours. On a découvert à Piperno (Privernum) une statue placée aujourd'hui au Vatican et que l'on regarde comme une statue iconique de Tibère. Le second en grandeur des camées que nous possédons (19 centim. de haut sur 25 ctnt de large), représente le triomphe accordé par Auguste à Tibère pour ses victoires sur les Pannoniens. Après avoir appartenu à la France, ce camée est passé au cabinet de Vienne. — 2. Je n'ose dire qu'elles étaient meilleures. Cependant, avant les fameuses débauches de Caprée, je ne lui vois reprocher que le goût du vin par les soldais. Encore son nom était-il autant que lui-même cause de ce reproche : Bibérius Méro pour Tibérius Néro, car Suétone atteste {Tib.j 18) que dans les camps il vivait comme un soldat, mangeant par terie et couchant à la belle étoile.

dit Pline ; son caractère dur, vindicatif, sa répugnance à verser le sang aussi faible que chez tous ces habitués de l'amphithéâtre*; qu'enfin Auguste avait dû plusieurs fois modérer son zèle à punir toute parole, tout acte contraire au gouvernement nouveau. Ces dispositions et lès dangers de son rôle expliquent d'avance son règne. C'est Finverse de celui de son père adoptif. Il ne sera pas plus qu'Auguste vraiment homme d'État et grand politique, mais bon administrateur et, pendant les neuf premières années, prince débonnaire, parce qu'il pourra dans ces neuf années vivre doucement comme lui, en n'usant que d'adresse ; à la fin, il sera cruel comme le triumvir, parce qu'il retrouvera les menaces et les périls qu'Octave n'avait rencontrés qu'à son début.

Le moment de crise pour un gouvernement est la mort de son fondateur. C'est alors seulement que sa nature et sa durée se décident. Tibère ne songea pas plus qu'Auguste au lendemain; il continua son hypocrite modération et en fit comme la loi du gouvernement impérial. De là ces continuelles alternatives de feint abandon de la part du prince et de violences sanguinaires ; ces espérances, continuellement ravivées pour être continuellement détruites, et ce fantôme si souvent évoqué de la république qui entraîna dans la mort tant de généreux mais crédules personnages. Au reste, le testament d'Auguste obligeait Tibère à ces réserves. Il feignit d'abord de remettre tout au sénat et aux consuls, comme s'il eût douté de ses droits. Du palais du prince expirant l'ordre avait été envoyé au centurion qui gardait Agrippa Posthume de l'égorger. Quand le soldat revint dire qu'il avait obéi, « Je ne t'ai rien commandé, dit l'empereur; tu rendras compte au sénat, d On se garda bien

1. Ces continuels spectacles de mort devaient bien endurcir les cœurs. Je vois dans Pline (XXVIII, 2) qu'ils en vinrent à regarder comme un remède souverain, en de certaines maladies, de boire du sang de gladiateur : Ut vivente poeuloy ealidum spirantemque sanguinem. Ajoutez les cruautés permises par la loi contre les esclaves et qu'attestent les faits racontés par Tac. {Ann., XIV, 42; PI., JBp., III, 14 eUz,) au sujet de Pédanius, de Largius Macédo et de Védius Pollion.

de revenir sur cette affaire, la victime n'intéressant personne*.

Il avait convoqué l'assemblée des Pères, en vertu de sa puissance tribunitienne, mais modestement et avec peu de paroles, « afin de délibérer sur les honneurs dus à Auguste. » Cette réserve n'était que pour les sénateurs ; aux légions, il avait écrit en empereur; à Rome même, il avait pris le serment des magistrats, du peuple, de l'armée, donné le mot d'ordre aux prétoriens, appelé autour de lui une escorte de soldats pour l'accompagner au forum, même à la curie ; n'hésitant en rien, ni nulle part, si ce n'est au sénat.

Cette première séance fut la répétition de beaucoup d'autres sous Auguste : flatteries et bassesse d'un côté, faux désintéressement de l'autre; toujours la même scène si souvent jouée, avec cette différence que le prince, cette fois, notait les libres paroles, les vœux imprudents, et marquait silencieusement ceux qui plus tard deviendront ses victimes.

Par une de ces révolutions si fréquentes dans les opinions humaines, on était à la mort d'Auguste plus républicain qu'au lendemain d'Actium; on le sera plus encore àla cour de Néron

1 . Tacite accuse Tibère de cette mort. Selon Suétone : « On ne sait si Auguste mourant n'avait pas laissé l'ordre de le faire mourir ; quo materiam tumultus post se suhducerety ou si Livie, du consentement ou à Tinsu de Tibère , le fit tuer en prétextant un ordre d'Auguste. Ces mots expliquent la réponse de Tibère, se nihil imper asse. Tacite, Dion et Suétone s'accordent à représenter cet Agrippa comme un homme ignorant et grossier, stupide et féroce. Dion ajoute (LV, 32) que ses biens avaient été confisqués, ce qui prouve que dans la pensée d'Auguste cette relégation devait être éternelle, puisque la relégation ordinaire n'entraînait pas la confiscation des biens, pas même la perte des droits civils. Cf. Ovide, Trist.y V,élég., 2, vers 56-57 et Dig., XLVIII, 22, fr. 4, 7, § 3; fr. 14, § 1; fr. 17, 18, pr. La déportation ou l'exil faisait au contraire perdre tous les droits civils. Le déporté était, sous l'empire, considéré comme mort civilement (Dtflf., XXXV 11,1, fr. 13etfr. 7, § 5; ibid., 4, fr. 1,S 8;fr. 6,§2; XLVllI, l'y et Paul. lib. III SerU. tit. 4). Cette mort n'en fut pas moins un de ces crimes d'État devant lesquels le despotisme ne recule pas. Elle fut amenée sans doute par la tentative que fit un esclave d' Agrippa, à la nouvelle de la fin prochaine d'Auguste , d'enlever son maître pour le conduire aux armées de Germanie, qui quelques jours après se soulevèrent (Tac, Ann.^ II, 39).

qu'à celle de Tibère. A mesure que la république s'éloignait pour n'être plus qu'un souvenir, elle se couvrait de ce prestige dont notre esprit enveloppe toutes les choses qui ont longtemps vécu. Disposition heureuse qui. en assurant notre respect au passé, empêche le présent de se précipiter trop vite vers l'avenir; mais illusion dangereuse, quand cette vénération devient un culte et que par ce culte on essaye de rendre la vie à ce que la mort a irrévocablement frappé. Il y avait donc encore des républicains, mais, comme on n'avait rien réglé pour la succession au principat, il y avait aussi des candidats à l'empire. Avec Octave, le fils de César, le vainqueur de Brutus et d'Antoine, le pacificateur du monde , on s'était résigné à l'obéissance. C'était un temps de repos, une dictature utile pour reconstituer l'État et seulement plus Ion* gue que celle de Sylla et de César. Mais si le gouvernement d'un seul était nécessaire, pourquoi le fils de Livie plutôt que celui de PoUion, de Pison ou de Lépide? Et ces nobles qui se croyaient dignes du pouvoir étaient assez nombreux, assez connus, pour qu'Auguste, dans ses derniers moments, les nommât à Tibère et discutât leurs chances*. Un d'eux, Asinius Gallus, osa proposer de faire au nouvel empereur sa part ^ ; « qu'il accepte ou se désiste, » s'écriait un autre. Et il avait ses raisons pour hésiter, ajoute Suétone, car il était de toutes parts environné de périls. Il le savait bien lorsqu'il disait â ses amis, dans son langage souvent vulgaire, mais énergique : « Vous ignorez quel monstre c'est que l'empire ! » ou bien encore : « Je tiens un loup par les deux oreilles'. » On oublie trop et les immenses richesses dont quelques-uns de ces nobles disposaient, et la fierté de ces personnages qui, naguère maîtres du monde et sans frein, ne pouvaient se faire à leur condition nouvelle de sujets d'un homme et de la loi. Tacite, leur ami, nous montre un jeune patricien du nom de Sylla qui, contre tous les usages, refuse, au théâtre, de céder sa place à un ancien

1. Tac, Ann., I, J3. — 2. Ceci se rapporte à la division dont parie Dion, LVII, 2. L'Eppire devait être partagé en trois : Rome et l'Italie, les armées, les provinces. — 3. Suétone, Tib.^ 24, 25.

préteur, et celui-ci un parvenu, forcé, après de longues contestations dans le sénat, de se contenter d'une satisfaction dérisoire*.

Tels étaient les adversaires dont Tibère se sentait entouré ; il les avait vus à l'œuvre, sous Auguste, dans leurs complots ; et il les connaissait bien, car il avait rempli contre eux le rôle d'accusateur public. Mais il avait de plus ses ennemis personnels, les anciens amis des jeunes Césars ou d'Agrippa, ceux qui avaient menacé ou méprisé l'exilé de Rhodes, ceux qui avaient raillé l'époux de Julie, celui qui avait osé fiancer sa première femme Vipsania et qui affectait l'autorité paternelle sur le fils du prince. Compte terrible à régler avec un pareil homme! Au reste, il ne se hâtera point, et il ne se souviendra des vieilles injures qu'après avoir été de nouveau et longtemps provoqué.

Tibère débuta par des faveurs au sénat. Continuant le mouvement de concentration de tous les pouvoirs, commencé par Auguste, il transporta les élections du champ de Mars à la curie*. Ainsi que son prédécesseur, il avait parfaitement compris que la foule de la place publique, facile

1. Ann.y III, 31. — 2. Tac, Ann., I, 15 et 81. « C'était, dit Vell. Paterculus, II, 124, rexécution d'un plan tracé par Auguste. > Il proposait luimême le plus souvent les candidats au titre de consul et de préteur. Quant aux autres charges, il désignait un certain nombre de candidats qu'il renvoyait au sénat, les uns pour que ce corps choisit entre eux, les autres pour que, sous sa surveillance, ils tirassent leur charge au sort. Cela fait, ceux qui devaient remplir des charges curules allaient se présenter aux centuries, les magistrats inférieurs aux tribus, où ils recevaient la confirmation de leur titre. Dion, LVIII, 20. Les comices électoraux jouaient donc sous Tempire le même rôle que les comices curiates avaient joué sous la république, depuis les lois de Publilius Philo. De là le mot de Galba dans Quintil. VI, 3, petis tanquam Cœsaris candidatus. Un changement analogue eut lieu à une époque incertaine^ dans les municipes et les colonies , probablement même en laissant subsister des exceptions : Tordre des décurions nomma aux magistratures, en vertu d'une loi Pétronia souvent mentionnée (Cf. Orelli, n» 3679 et n. 3, ad. h. loc), mais dont le texte nous manque. Zumpt, Comm. Epigr. p. 60 et Becker, III, i, p. 349, rapportent cette loi à Tan 19 de J. C. Ainsi Rome fut gouvernée ^.ovapxixâc, et les municipes àpierroxpa- Tixw;. Cette aristocratie (l'ordre des décurions) deviendra même, à la fin, héréditaire. Dans deux inscriptions récemment trouvées à Prvsias ad Hyptum, un certain Calliclès est dit Agonothète (président) de père en fils des grands jeux augustéens qui se célébraient tous les cinq ans auprès du temple

à tromper, a cependant des retours soudains, formidables, impossibles à prévenir ou à arrêter, mais que rien de semblable n'était à craindre dans la curie, où Ton votait tout haut, sous Toeil du prince. Le sénat hérita donc des comices ; et comme Tibère lui donnait l'apparence du pouvoir électoral, il lui donna l'apparence du pouvoir législatif. Pendant son principat, les comices ne voteront que deux lois * : toute la législation se fwa à la curie par des sénatusconsultes^ ou au palais par des édits*, et, dans la seconde moitié de son principat, il ne se donnera même pas la peine d'élaborer les uns et les autres au sein du conseil privé établi par Auguste. Il laissera aussi le sénat, docile instrument des volontés impériales, empiéter sur les autres juridictions, en multipliant les cas dont il se réservera de connaître. Ainsi, sous le second empereur, cette assemblée, corps à la fois législatif, électoral et judiciaire, tiendra dans l'État une place encore plus large que sous le premier. Elle occupera à elle seule toute la scène. Mais le rôle qu'elle y joue, ne l'oublions pas, c'est le prince qui le dicte et qui le règle. Il y a donc ici la pire chose qui soit au monde, la plus absolue dépendance sous les dehors de la force et de la liberté. Cette force qui n'existe pas épouvantera celui même qui la donne, en même temps qu'elle trompera ceux qui la reçoivent.

Quant au peuple ainsi dépouillé, nous savons assez ce qu'il était depuis un siècle pour qu'on ne s'étonne pas de n'entendre sortir de cette multitude façonnée à la servitude par la corruption ni un mot de regret, ni un murmure. L'aristocratie sera moins résignée.

Le despotisme militaire dont la loi est de demander tout aux soldats, sous peine aussi de leur tout accorder, était

d'Auguste et de Rome, et un des Dix-Premiers , sénateur et censeur à vie. Cf. Perrot, Exploration archéol. de la Galatie. — 1. Lex Norbana^ en l'an 19 (Cf. Gaius, I, 22; et Ulpien, I, 10, 16); et lex Viselliaj en l'an 23; Ulp-, III, 5. — 2. Senatusconsultum legis vicem ohtinet. Gaius, I, 4. Non anibigitur senatum jus facere posse. Ulp. , D., I, 3, S 9. — 3. Il écrivait fréquemment au sénat, et ses lettres, epistolas vel lihellij étaient lues par des questeurs, qui candidati principis dicuntur. D., I, 13, § 4.

au fond du gouvernement établi par Auguste. Il y parut dès le lendemain de sa mort. L'une de ces deux alternatives qui, sous ce régime, se succèdent incessamment, la toute-puissance du prince et les exigences des armées, se présenta dès qu'on apprit l'avènement d'un pouvoir nouveau, sans doute encore faible et timide. Les soldats avaient compris que sur eux reposait la sécurité de l'empereur, autant que celle de l'empire ; et puisqu'il n'y avait plus de guerres civiles pour les enrichir, les successions au trône devaient leur en tenir lieu. Trois légions de Pannonie se soulevèrent, demandant un denier par jour au lieu de dix as, le congé après seize ans, au lieu de vingt, et une somme fixe payée au camp même le jour de la vétérance*. Tibère leur envoya son fils Drusus avec Séjan, un des préfets du prétoire et les soldats disponibles en Italie. Une éclipse de lune (26 sept.) qui effraya les conjurés fit plus que les instances et que les menaces : la révolte tomba d'elle-même'. Sur le Rhin elle fut plus longue et plus dangereuse. Il y avait là huit légions, réparties en deux camps, sous le commandement suprême de Germanicus, gouverneur de la Gaule. Les demandes furent semblables. Au camp inférieur les légionnaires tuèrent leurs centurions qui voulaient les contenir, et quand Germanicus, alors occupé à lever le tribut des Gaules, accourut, ils lui réclamèrent le legs d'Auguste et lui offrirent l'empire. A cette dangereuse parole, Germanicus s'écrie qu'il mourrait plutôt, et il saisit son épée, il en tourne la pointe contre sa poitrine : « Frappe donc, » lui crient les soldats ; et, ses amis lui arrachant le glaive, un légionnaire lui offre le sien : « Prends-le, il est mieux affilé. • Il n'y avait plus à parler d'honneur et de loyauté à ces furieux, qui entre eux comptaient déjà ce que produirait le pillage des cités gauloises; Germanicus céda

1. Ces demandes étaient justes, car les légionnaires ne réclamaient que l'égalité avec les prétoriens pour la durée du service et la moitié de leur solde. Tac, Ann, ,1, 17 et sqq. Lange, Historia mutationum rei militaris Romanorum, 1846. — 2. Drusus en fit tuer les chefs : c'était nécessaire. Tacite pourtant est tout prêt de l'accuser d'un excès de sévérité : Prompt %um ad cbsperiora ingenium. Ann., I, 29.

420 L'EMPIRB ROMAIN DE TIBÈRF A NERVA (14-96).

devant la menace d'une guerre civile que les barbares n'auraient pas manqué de mettre à proût. Il supposa une lettre de Tibère qui accordait tout et doublait le legs d'Auguste. Mais il fallut satisfaire sur l'heure cette soldatesque mercenaire, expédier les congés, donner les gratifications ; les sommes du tribut et tout l'argent du général et de ses amis y suffirent à peine.

Au camp supérieur les esprits étaient moins emportés. Germanicus s'y rendit, reçut le serment, distribua les congés et les dons. Mais des députés du sénat ai1:*i valent à l'autel des Ubiens, où le lieutenant Cécina avait conduit deux des légions rebelles. Les soldats croient que ces envoyés apportent un décret contraire aux promesses du général; ils accusent surtout Tinimitié du chef de la députation, le consulaire Munatius Plancus; ils l'insultent, le poursuivent jusqu'au milieu des enseignes qu'il tient embrassées, sur l'autel du camp, et ils l'auraient tué, sans le courage d'un porte-drapeau et l'arrivée de Germanicus. Cette nouvelle sédition le décide aux mesures extrêmes; il fait d'abord partir, pour la cité des Trévires, Agrippine et toute sa maison, avec son jeune fils Caïus qui, né dans le camp et nourri sous les tentes, avait reçu des soldats le surnom populaire de Caligula * . Mais le spectacle de ces nobles femmes fuyant d'un camp romain pour demander un asile aux barbares, frappe, étonne et touche les séditieux; ils les arrêtent, puis courent à Germanicus pour qu'il ne leur inflige pas cette honte; ils écoutent ses reproches, tombent à ses pieds, et vaincus, comme la multitude l'est souvent, par une femme, ils le conjurent de punir les coupables. Eux-mêmes les saisissent. Un tribunal est élevé; les légions, Tépée nue, l'entourent; chaque prisonnier y monte successivement. Si les soldats le déclarent coupable, on le précipite et il est aussitôt égorgé. Deux autres légions, campées à Vetera Castra^ suivirent cet exemple. Il fallait de la gloire pour expier ces fureurs;

1 . Quia plerumque ad concilianda vuîyi studia, eo tegmine pedum tn> duebatur. Tac, inn., I, 42.

Germanicus profita de l'ardeur des troupes et les conduisit à l'ennemi. Chez les Marses, un espace de cinquante milles fut mis à feu et à sang; une victoire, gagnée au retour sur les Germains embusqués dans les bois, ennoblit cette trop facile expédition.

Varus attendait toujours des vengeurs. Au printemps suivant, Germanicus passa de nouveau le Rhin, espérant profiter de la querelle d'Hermann et de Ségeste, du parti national et du parti romain, qui s'était ranimée plus vive. Ségeste avait un instant tenu son rival prisonnier *, mais lui-même il était maintenant assiégé et il implorait le secours des légions. Les Chérusques menacés par Gécina lui laissèrent ravager tout le pays des Cattes, et délivrer Ségeste. Parmi les captifs se trouva la femme d'Hermann. Digne de son époux, elle marchait sans verser une larme, sans s'abaisser aux prières, les mains jointes et les yeux fixés sur le sein où elle portait un fils du libérateur de la Germanie.

Depuis la retraite de Ségeste le parti national' était sans contre-poids, et les derniers ravages des Romains, les plaintes violentes d'Hermann avaient exaspéré les tribus; une ligue nouvelle se forma. Germanicus, pour la combattre, reprit la route ouverte par son père : une flotte amena quatre légions aux bouches de l'Ems; les Chauques offrirent des auxiliaires et Ton pénétra jusqu'à la forêt Teutberg. On retrouva bientôt les traces du grand désastre, les remparts à demi ruinés des camps, des ossements blanchis, des monceaux d'armes brisées et des têtes d'hommes encore attachés aux troncs des arbres. Quelques témoins de cette fatale journée, échappés du carnage ou des fers, montraient les lieux où les légats avaient péri, ceux où l'on avait pris les aigles, celui où Varus s'était frappé et les autels où les barbares avaient égorgé les centurions. Les légions rendirent à la terre ces restes mutilés qui, depuis

1. Il y avait d'éternelles conleslations entre ces tribus ennemies les unes des autres plus encore que des Romains. Un chef des Amsibarres avait aussi été jeté dans les fers par Hermann. Tac, Ann. , XIII, 55.

six années, attendaient de l'Empire ce dernier honneur; Germanicus porta la première terre du tombeau.

Hermann, vivement poursuivi, reculait en se battant; un jour même il faillit jeter l'armée romaine dans un marais et Germanicus à son tour s'arrêta *. Il regagna l'Ems et remonta sur sa flotte, laissant la cavalerie côtoyer TOcéan et Cécina, avec son corps, regagner le Rhin par la route des Longs-Ponts. Hermann l'y précéda, et tandis que les Romains réparaient cette chaussée à moitié détruite, il se jeta sur les travailleurs, mit le désordre dans les rangs ; et le soir, détournant les eaux des montagnes voisines, il les dirigea sur l'étroit espace où les Romains campaient. La nuit fut affreuse ; tous, légionnaires et Germains, se rappelaient la forêt Teutberg, naguère visitée, et Cécina crut voir en songe Varus qui se levait tout sanglant du fond des marais, qui l'appelait et lui tendait les mains pour l'entraîner avec lui sur sa couche funèbre. Le jour ramena le combat. « C'est encore Varus, s'écriait Hermann, voilà ses légions. • Et en même temps il se précipite sur les cohortes qui ne peuvent, dans ces terres fangeuses, prendre leur rang de bataille. Les barbares visent aux chevaux pour augmenter le désordre. Celui de Cécina est tué, et ce vieux soldat, qui comptait quarante campagnes, allait tomber aux mains de l'ennemi, sans un effort vigoureux de la première légion. L'avidité des assaillants sauva l'armée : pendant qu'ils pillaient le bagage, Cécina gagna un terrain découvert et solide. On se partagea, pour la nuit, quelques vivres souillés de boue et de sang. Tout à coup un cheval échappé s'élapce à travers les groupes, renverse et blesse quelques hommes ; on s'effraye, on croit que les Germains ont surpris le camp; et tous se précipitent sans armes vers la porte Décumane. Ils seraient allés s'offrir d'eux-mêmes aux coups des barbares, si Cécina, qui ne pouvait les retenir ni par l'autorité, ni par les prières, ne se fût jeté en travers de la porte, fermant le passage avec son corps. Ils n'osèrent

1. Le combat finit avec un avantage égal des deux côtés, dit Tacite, manihus fiquis ahscesmm. C'est l'aveu d'une défaite.

fouler aux pieds leur vieux général. Le matin venu il distribue aux plus braves les chevaux des centurions et des tribuns, les siens mêmes, puis il tient silencieusement ses troupes derrière le retranchement. Les barbares s'avancent, comblent le fossé et saisissent les palissades. A ce moment tous les clairons sonnent, toutes les portes s'ouvrent; sur cette plaine solide les légionnaires retrouvent leurs avantages, et bientôt l'ennemi fuit au loin. La route du Rhin était rouverte. Le bruit d'un nouveau désastre s'était déjà répandu sur les bords du fleuve, on voulait couper le pont par où l'on attendait Cécina : Agrippine s'y était opposée; à l'arrivée des troupes elle sortit au-devant d'elles, vanta leur courage, distribua elle-même des médicaments aux blessés, des habits et des secours à ceux qui avaient tout perdu : conduite digne, mais inusitée, et que Séjan présenta comme coupable *.

Germanicus, surpris par les grandes marées et les tempêtes de l'équinoxe, avait lui-même été en danger. Cette campagne malheureuse coûtait donc beaucoup d'hommes, et presque tous les bagages. Le tombeau élevé àVarus était déjà détruit, et les ossements des légions encore une fois semés sur la plaine. Un ancien autel, dressé en l'honneur de Drusus, avait été renversé, et les barbares tenaient assiégé un des forts construits sur la Lippe. Une autre expédition était nécessaire pour abattre la confiance des Germains et le prestige qui commençait à s'attacher à leurs armes. La Gaule, l'Espagne et l'Italie réparèrent avec empressement les pertes de l'armée. Mille navires furent construits ; Germanicus y embarqua ses troupes, après avoir fortifié toute la vallée de la Lippe qui, pénétrant au cœur de la Germanie occidentale, donnait les moyens de tenir en bride les tribus voisines du fleuve. Par TOcéan et l'Ems, huit légions gagnèrent les bords du Wéser, qu'elles franchirent en présence des Chérusques. Les barbares, trop

1. Tacite n'y voit pas de mal, bien entendu, et avec raison; mais lorsque Plancine fait les mêmes choses, ohl alors, elle brave les bienséances de son sexe. Ann., II, 55.

confiants dans leur courage, réunirent leurs forces dans la plaine d'Idistavisus*. Sur ce terrain favorable, la supériorité des armes et de la discipline donna aux Romains une victoire complète; Hermann n'échappa qu'en se faisant jour avec son cheval et son épée, le visage couvert de son propre sang, pour n'être point reconnu. Malgré ses blessures, il entraîna encore son peuple à une seconde action ; ce fut un second massacre : on tua pendant tout un jour» et un trophée, élevé par les vainqueurs, porta cette inscription : « L'armée de Tibère César, victorieuse des nations entre l'Elbe et le Rhin, a consacré ce monument à Mars, à Jupiter et à Auguste. »

Cette fois la honte des armes romaines était effacée. Tibère n'en voulait pas davantage ; on reprit donc le chemin de la Gaule, une moitié de l'armée par terre, le reste sur la flotte. Une tempête de plusieurs jours brisa et engloutit une partie des vaisseaux; quelques-uns furent portés jusque sur les côtes de la Bretagne; d'autres échouèrent sur des terres inconnues et les barbares firent ainsi captifs plusieurs des vainqueurs d'Idistavisus. A ces nouvelles toute la Germanie frémit et s*agita. Mais Germanicus rallia ses troupes; il frappa des coups répétés sur les Cattes, sur les Marses, qui se laissèrent enlever une des aigles de Varus, et les barbares, surpris de tant de vigueur, n'essayèrent point d'entraver la marche des légions vers leurs quartiers d'hiver. (16 de J. C.)

Germanicus y trouva des lettres de Tibère qui l'appelaient à Rome pour un second consulat et le triomphe. Il demandait une année encore, promettant d'en finir en quelques mois avec les barbares. « Mieux vaut, répondit l'empereur, puisque l'honneur de Rome est vengé, les abandonner à leurs rivalités et à leurs guerres intestines ; c'est ainsi que j'ai réduit les Suèves et leur roi à nous donner la paix. Si d'ailleurs les hostilités recommencent, ne convient-il pas

1. C'est la plaine qui s'étend sur la rive droite du Wéser, entre les villages actuels de Hausbergen, Mittekenhausen, Vennebeck et Uoltrup. Cf. Wilhem, Germaniaj p. 164.

de laisser à Drusus quelques travaux et Tunique occasion de gagner lui aussi le titre dHmperator. » Ces réflexions étaient justes, révénement le prouva. Mais Germanicus comprit mieux les raisons que Tibère ne donnait pas : il quitta le théâtre de sa gloire et ses légions maintenant trop dévouées.

Cependant, à Rome, Tibère gouvernait avec sagesse et sans violences. On l'accusait d'avoir laissé mourir Julie de misère, et d'avoir fait tuer un amant de sa femme, Sempr. Gracchus, relégué depuis quatorze ans dans Tîle de Cercine ^ ; mais pour un Romain ce n'étaient point là des crimes. En plein forum, un homme voyant passer un convoi avait chargé tout haut le mort de dire à Auguste que ses legs au peuple n'étaient point acquittés. Tibère continua la plaisanterie ; il fit donner à l'homme sa part, puis l'envoya au supplice, en lui disant: « Va bien vite rapporter toi-même la chose plus exactement. » Cela était cruel, si cela est vrai ^ ; mais je n'oserais pas affirmer que beaucoup de gens de ce temps-là trouvassent la repartie mauvaise. Dans le pays ou l'on jetait vivants les esclaves aux murènes, combien n'eussent pas donné la vie d'un pauvre diable pour un bon mot. Il refusait les honneurs, les temples qu'on lui offrait, défendait qu'on jurât par son nom, qu'on l'appelât Père de la patrie, seigneur ou maître, qu'on parlât de ses occupations divines * et repoussait les basses flatteries du sénat, en homme qui en savait le prix.

1. Tac, Ann. , I, 53, trace de ce Gracchus un triste portrait : « Il ne faisait de son éloquence qu'un usage pervers. Du vivant d*Agrippa, il avait corrompu Julie, et leur adultère opiniâtre avait déshonoré la maison de Tibère. Il n'avait cessé d'enflammer la haine de Julie pour son époux , et on le regardait comme Tauteur des lettres violentes qu'elle écrivait à Auguste contre lui. » Auguste, dit Tacite (Ann.j III, 24), avait condamné à l'exil ou à la mort les complices de sa fille et de sa petite-fille, et il raconte (II, 85) un procès intenté à un mari pour n*avoir point puni les débordements de sa femme. — 2. Suétone, qui raconte cette anecdote (Ttb., 57), dit cependant que Tibère ne voulut pas commencer son règne par des rigueurs, ne quid in novitate acerhit^ fieret, Tib., 25. Tacite parle de même. — 3. Cependant je vois, en Tannée 18, les duumvirs de Florence instituer, pour le jour de naissance de Tibère, un repas public précédé d'une offrande d'encens et de vin, genio Augusti et Tiberiij aux pieds de leurs statues

On voulait donner son nom au mois où il était né : « Eh comment ferez- vous, dit-il, quand vous aurez eu treize empereurs * î »

Sa vie était simple, celle d'un riche particulier ; ses manières, sinon affables, au moins polies. Il se levait devant les consuls, leur renvoyait la plupart des affaires; et, en toute question consultait le sénat *, acceptant la contradiction, le veto des tribuns, les leçons mêmes qu'osait parfois lui donner la liberté mourante ^ Un Marcellus, ancien gouverneur de Bithynie, est accusé de concussions et de propos injurieux , infâmes. Cette fois Tibère s'indigne et veut parler : « Il opinera, dit-il, et à haute voix. » — « Mais à quel rang, demande un sénateur. Si c'est avant nous, tu dictes nos opinions ; si c'est après, j'ai à craindre que mon avis ne diffère. » Tibère se tut et laissa le sénat absoudre*. Quelque temps après il défendit qu'on recherchât les propos tenus contre lui ou contre sa mère^ « Dans un état libre, disaiWl, la langue et la pensée doivent rester libres. Et le sénat persistant à vouloir connaître de ces délits : «Nous avons, répliqua t-il, assez d'affaires importantes, sans nous charger encore de ces soins misérables. Si vous ouvrez cette porte aux accusations, vous ne ferez plus autre chose; et sous ce prétexte, on se servira de nous pour assouvir toutes les inimitiés ^ »

Un Pison, censeur amer de son temps, se plaignait un jour des brigues du forum, de la corruption des juges, de la cruauté des orateurs; il déclara qu'il allait quitter Rome et cacher sa vie dans quelque terre inconnue et lointaine. En disant ces mots, il sortait du sénat. Tibère cherche d'abord à adoucir par de consolantes paroles cette farouche vertu, puis recourt aux prières, et appelle en6n les parents

dressées dans une chapelle. Orelli, n» 686. — 1. Dion, LVII, 18; Tac, Ann,, I, 72; Suét., Tih,, 26, 27. — 2. Dion, LVII, 7. — 3. Vestigia morientis lihertatis. Tac, Ann.^ I, 74. Voyez dans Suétone, Tib., 30 et 31, plusieurs exemples de l'autorité rendue au sénat et aux magistrats. Cum senatusconsultum per disceisionem forte fieret, transeuntem eum in alteram partem, in qua pauciores erantj seculus est nemo. — 4. Tac, Ann., I, 74. — 5. Ibid., II, .-)0. — 6. Suét., Ttb., 28.

de Pison à son aide pour empêcher son départ. Ce même Pison un autre jour cite en justice la favorite de Livie pour une certaine somme qu'elle lui doit. Tout le monde s'étonne; l'impératrice se plaint qu'on l'outrage, exige que Tibère punisse cette offense. Il s'en défend, parle de la loi qui veut être obéie et, pour avoir la paix avec Augusta, finit par lui promettre de plaider pour son amie. Il sort, en effet, à pied du palais, sans gardes, marche lentement, s'arrête à causer avec ceux qu'il rencontre, allonge le temps et le chemin. Cependant au tribunal, l'affaire se débat, les plaidoiries s'achèvent; les juges vont condamner; Livie fait porter l'argent qu'on réclamait*. S'il refusait une injustice à cette mère impérieuse qu'il respecta jusqu'à la dernière heure de sa longue vie, pense-t-on qu'il était disposé à montrer à d'autres plus de complaisance ?

« Il aimait les libéralités qui avaient un motif honorable, et cette vertu il la garda longtemps. Un ancien préteur demandait à sortir du sénat à cause de sa pauvreté, il lui donna un million de sesterces. Un autre avait perdu sa maison dans la construction d'un chemin public et d'un aqueduc, il lui en paya le prix^ « Fontéius offrait sa fille pour remplacer une vestale : Tibère ne l'accepta pas, mais il lui constitua une dot d'un million de sesterces ^ Le petit fils de l'orateur Hortensius, une fois déjà tiré de la misère par Auguste, y était retombé, et mendiait un nouveau secours ; l'empereur refusa \ Tacite lui en fait un crime ; je l'en loue. Lui-même il est contraint, en racontant de Tibère d'autres preuves d'une sage munificence, d'ajouter : « En général il n'accepta de legs que de la part de ses amis et rejeta tous ceux que des inconnus lui offrirent ^ » Mais s'il soulageait la pauvreté honnête et vertueuse, il était sans

1. Tac, Ann.. II, 34. — 2. Tac, Ànn,, I, 75. — 3. Ibid., II, 86. — 4. Cependant, par égard pour le sénat, il donna 200000 sesterces à chacun des quatre enfants de ce noble mendiant. Ibid., II, 38. — 5. Dion, LVII, 17 : Twv ^àp àXXoTpCwv Wx^pâ; àicexouevo; . Tac. , Ànn., H, 48. Ce que Suétone rapporte de Lépida (Tib., 49) est réfuté par Tacite (Ànn,, III, 22, 23), et Sûnèque gui fait le plus triste portrait de Lentulus , parle bien de ses 400 millions de sesterces, mais non des obsessions de Tibère (de Ben,, II, 27).

pitié pour celle qui venait de la débauche et de la prodigalité, comme l'éprouvèrent Varron, Marins Népos, Appius Appianus, Sylla et Yitellins qu'il chassa du sénat.

Ce témoignage que Tacite est forcé de lui rendre n'empêche pas le partial écrivain de reprocher au prince jusqu'à son bon sens. Le Tibre déborde et désole ses rives. Le sénat ne voit d'autre remède que de consulter les livres Sibyllins ; Tibère fait envoyer des ingénieurs pour étudier le régime du fleuve *. 11 a raison, mais l'historien l'accuse, avec une grande magnificence de paroles vides et sonores, de vouloir que tout soit mystère dans les choses divines et humaines '. Un homme jure par Auguste et fait un faux serment; on le poursuit, non pour son improbité, mais pour TofTense commise envers le divin Auguste '. « C'est aux Dieux, répond Tibère, à venger les parjures et euxmêmes \ » Il se plaint du luxe qui transporte chez l'étranger les trésors de l'empire. Pourtant lorsqu'on lui demande de ces règlements somptuaires qui n'ont jamais rien produit, il les repousse, mais recommande aux édiles la police la plus sévère; et ce qui valait encore mieux, donne lui-même l'exemple de la simplicité, en faisant servir sur sa table, jusque dans les jours de fête, les viandes qui restaient de la veille.

S'il permit par son silence, dans une affaire qui fit du bruit, que le veto d'un tribun triomphât de l'autorité du sénat, et s'il continua les travaux de son prédécesseur pour l'embellissement de Rome, il n'eut cependant point de lâches complaisances à l'égard du peuple. Auguste regardait comme un devoir d'assister à tous ses plaisirs et devait à cette déférence une partie de sa popularité. Tibère

1. Le Tibre a des crues énormes (voy. 1. 1, p. 85, n. 1). Les fonctions d'inspecteur du Tibre devinrent permanentes. Cf. Mommsen, Inscr. Neap.^ n"» 2502-3 : Cons. aVbei Tiberis et cloacarumj ou n" 5944, Tiheris riparum; Gruter, p. 167, etc., et Orelli, n» 1117, 2284, etc. — 2. Ann., I, 76.... perinde divina humanaque obtegens, — 3. « En Irlande, ceux qui jurent à faux par la main du seigneur du lieu sont obligés de lui payer une grosse amende. » Ameiotde la Houssaye, Tacite, p. 105 (1690). — 4..i4nn., I, 73, deorum injurias diis curas.

méprisa de tels moyens et laissa le peuple s'amuser sans lui. Il restreignit même la dépense des jeux ; il diminua le salaire des acteurs et défendit aux sénateurs d'entrer chez les pantomimes, aux chevaliers de se laisser voir avec eux en public. Les histrions ne purent donner de représentations que sur la scène, et un sénatus- consulte investit le préteur du droit exorbitant de condamner à l'exil le spectateur turbulent. Des désordres ayant eu lieu au théâtre, il exila les chefs des factions rivales, ainsi que les acteurs pour lesquels on s'était disputé, et jamais il ne céda aux instances que le peuple lui fit pour qu'il les rappelât.

De tous les plaisirs de la foule, les plus vifs étaient les Atellanes et les jeux de gladiateurs. Tibère réprima la licence des uns et ne permit les autres que rarement*. Même à en croire Tacite, qui sans doute ici s'oublie, il reprochait à son fils Drusus de montrer trop de joie à la vue du sang*. Il eut voulu extirper la superstition qui croissait en proportion du déclin même de la religion officielle. Les magiciens furent bannis; un d'eux précipité de la roche tarpéienne; un autre exécuté, « à la manière antique ^ » Les prêtres égyptiens et juifs furent chassés avec leurs sectateurs.

La multitude se recriait contre l'impôt du centième sur ^^ les ventes. Tibère, qui mettait une stricte économie dans les finances, répondit que la caisse militaire n'avait pas d'autres fonds Mais plus tard, quand on n'y songeait plus, il accorda une réduction de moitié, le tribut de la Cappadoce, devenue une province, comblant le déficit. En l'an 19, le blé était cher, la famine menaçante ; il fit ce que nous n'avons su faire, pour la première fois, que dans la disette de 1846 : il maintint le blé à bas prix pour les acheteurs, mais il dédommagea les marchands, en leur tenant compte de la différence, deux serterces par boisseau *.

Rome était toujours sous le coup d'une famine depuis

1. Ann,, IV, 63. Après le grand désastre de l'amphithéâtre de Fidènes, en l'an 28, il Ht décider par le sénat qu'il serait interdit de donner des combats de gladiateurs cui ininnr quadringentorum millium res. Suét., Tib., 34 et 4T. — 2. Ann.y I, 76. — 3. Tac, Ann., II, 32. — 4. Tac, Ann.y II, 87.

que « la vie du peuple romain était à la merci des vents et des flots ». L'Italie, en effet, changée, surtout aux environs de la capitale, en jardins de plaisance et ruinée par la concurrence des blés étrangers, ne pouvait plus nourrir ses habitants. Tibère, pour y ranimer Tagricuiture, renouvela une loi de César qui obligeait les riches à mettre une partie de leur fortune en biens-fonds italiens *. Les routes n'étaient pas encore sûres : il y multiplia les postes militaires et réprima sévèrement tout acte qui compromettait la paix publique. Les habitants de PoUentia avaient arraché par force, aux héritiers d'un personnage dont le convoi traversait leur ville, la somme nécessaire à un combat de gladiateurs. Il expédia aussitôt deux cohortes qui entrèrent dans la cité Tépée à la main ; plusieurs décurions et notables furent saisis, mis aux fers, et n'en sortirent jamais. L'empereur rappelait ainsi à toutes les municipalités de l'empire qu'elles étaient responsables des désordres qu'elles ne punissaient pas *.

Les soldats, qui avaient inauguré ce règne par une révolte, ne tardèrent pas à comprendre qu'ils avaient un maître auquel il ne fallait pas marchander l'obéissance. Tibère retira les concessions qu'il leur avait d'abord faites : la vétérance fut reportée légalement à vingt ans, et même alors rarement donnée. Plus tard, à une époque où il avait besoin de pouvoir compter sur les prétoriens, il refusa qu'on leur permît de prendre place au théâtre sur les bancs des chevaliers et reprocha durement à l'auteur de la proposition de vouloir corrompre ces esprits grossiers et détruire la discipline ', Il doubla pour les légions les legs d'Auguste, mais ce fut l'unique gratification qu'elles eurent de lui. Après la mort de Séjan, les seules légions de Syrie reçurent quelques largesses, parce qu'elles n'avaient point placé l'image du favori parmi leurs enseignes*. Cette sévérité réussit et il n'eut pas, durant tout son règne, une mutinerie à réprimer.

1. Tac, iânn., VI, 16, 17. — 2. Suél., «&., 37. — 3. Tac, An». , VI, 3,4. *- 4. Suôt., Tib., 48.

Quant aux provinces, il continuait la politique d'Auguste. S'il n'osait, comme lui, pour les visiter, s'éloigner de Rome où il n'avait ni un Mécène, ni un Agrippa sur qui compter en son absence, il leur envoyait au moins les gouverneurs les plus habiles, évitait d'augmenter les tributs et soulageait les trop grandes misères. Douze villes de l'Asie, ruinées par un tremblement de terre, venaient d'être exemptées pour cinq ans de tout impôt; une d'elles plus maltraitée, Sardes, avait reçu de lui dix millions de sesterces*. Quelques gouverneurs prenant trop vivement les intérêts du fisc, « un bon pasteur, leur dit-il, tond son troupeau et ne Fécorche pas. » En Egypte, la récolte de l'an 18 avait été mauvaise; le blé était cher : Germanicus employa les réserves de l'État et fît baisser le prix en ouvrant les greniers publics ^ Aussi les provinces témoignaient leur reconnaissance : les unes en élevant des temples à la divinité des empereurs; les autres, comme la Gaule et l'Espagne, en fournissant spontanément aux armées tous les secours dont elles avaient besoin. La Macédoine et la Grèce faisaient encore un meilleur éloge du gouvernement impérial : elles demandaient, comme remède pour leurs maux, à passer de l'administration des proconsuls du sénat sous celle des lieutenants de l'empereur.

Ainsi l'empire était sagement et doucement gouverné. Mais, en voyant ces allures débonnaires du nouvel empereur, les grands s'enhardirent. Un Pison soutint en face même de Tibère qu'en l'absence du prince le sénat devait continuer ses délibérations et les affaires. Cette proposition, qui déplaçait le pouvoir souverain, ne fut rejetée qu'après une longue et douteuse discussion. Ce Pison est le même personnage que nous verrons, faisant revivre audacieusement les habitudes des derniers temps de la république, armer ses esclaves, lever des troupes, et, de sa pleine autorité, déclarer la guerre à un général romain,

l. Tac, Ann., II, 47; Cf. Dion, LVII, 17. Une médaille porte la légende Civitatibus Asiœ restitutis, — 2. Ànn, , II, 59»

pour rentrer de vive force dans une province. Un autre, un de ceux qu'Auguste avait désignés comme très-désireux de recueillir son héritage, Gallus, demanda que les magistrats fussent nommés cinq ans d'avance. C'eût été désarmer le pouvoir, et donner aux élus une dangereuse influence. Comme Pison voulait que le sénat prît au sérieux ses pouvoirs politiques, quelques-uns voulaient qu'il exerçât avec indépendance son droit électoral. Germanicus et Drusus soutenaient, de concert et très-vivement, un de leurs parents, dans la poursuite de la préture ; le sénat le repoussa longtemps et le candidat des Césars et de la cour ne fut élu qu'à une très-faible majorité*. Ainsi les Pères conscrits étaient tout disposés à reprendre leur ancien rôle, en gardant, bien entendu, les nouveaux pouvoirs qui leur avaient été donnés. J'ai jugé sévèrement les institutions d'Auguste; mais entre le despotisme d'un homme et celui d'une assemblée telle que le sénat, je n'hésite point à passer du côté des empereurs.

Les secrets sentiments du patriciat se montrèrent mieux dans la double tentative de Libon et de Clémens. L'un était un jeune patricien apparenté à la famille impériale, et à qui les astrologues, alors fort en renoia, avaient fait espérer une haute fortune. Cette fois ce n'était pas seulement des paroles imprudentes; on trouva des tablettes où les noms de Tibère et de quelques sénateurs étaient précédés de notes menaçantes ou mystérieuses. Libon, évidemment coupable % se tua. On envoya au supplice deux astrologues et les autres avec tous les magiciens furent chassés d'Italie. Clémens était un esclave d' Agrippa Posthume, qui se fit passer pour son maître. Secrètement encouragé par des chevaliers, des sénateurs et des personnages même de la maison du prince, il réunit quelques partisans. Déjà on le

1. Tac. ,i4nn., 11,51. — 2. Suétone, Tiber. 25, qui parle des dangers dont Tibère était menacé de toutes parts.... undiqv^ imminentium discriminum, affirme la conjuration (Cf. Dion, LVJI, 15), et son imporlance est marquée parce fait que dans des municipes des fêtes furent instituées, du 10 au 13 sept., pour célébrer la découverte du complot de Libon; Cf. Orelli, ch. xxn : Fast. d'Amiternum.

disait débarqué à Ostie et des rassemblements clandestins se formaient dans la ville. Deux émissaires, qui endormirent sa vigilance en lui offrant leur courage et leur bourse, le surprirent une nuit et l'amenèrent à Tibère. « Comment es-tu devenu Agrippa, lui demanda-t-il? » — « Et toi, répondit fièrement l'esclave, comment es-tu devenu César? » On l'exécuta dans le palais, mais l'empereur défendit toute recherche.

Plus près de lui Tibère trouvait des ennuis domestiques : Livie, habituée aux égards d'Auguste, croyait régner encore et voulait être écoutée. Le fils de Tibère, Drusus, n'avait rien fait et ne promettait ni talents ni conduite. Je ne doute pas de la fidélité de Germanicus; mais la fille de Julie ne pouvait oublier les auteurs de la ruine de sa mère. Avide de pouvoir, fière de sa naissance, de sa fécondité, de sa vertu et de l'amour du peuple pour le vainqueur dldistavisus, Agrippine bravait avec emportement la veuve d'Auguste et ne souffrait pas que l'épouse de Drusus marchât son égale *. Ces rivalil^s de femmes partageaient la cour et faisaient naître des haines que les courtisans vont envenimer.

Tibère avait rappelé Germanicus des bords du Rhin autant pour l'enlever à ses légions, à des tentations mauvaises, que pour rester libre de suivre sur cette frontière la sage politique d'Auguste, celle qu'il y avait pratiquée lui-même. Il lui permit d'entrer à Rome en triomphe, ses cinq enfants placés autour de lui sur son char ; il lui fit élever un arc triomphal et frapper des monnaies avec cette devise qui devait immortaliser sa gloire et que nous lisons encore, signisrcceptis y deviclis Germants*] enfin, après avoir distribué en son nom trois cents sesterces par tète, il partagea avec lui le consulat pour Tannée suivante. Germanicus n'en prit possession qu'en Grèce, où il fut envoyé à la fin de l'an 17.

1. Paulo commotior.f. indomitum animum. Tac, Ann., I, 33. Cf. Jd., II, 43 et II, 72, exueretferociam,... neu,.., œmulatione potentiœ validiores irritaret. Il la représente, œqui impatiens, dominandi avida. VI, 25. — 2, Eckhel, D. N, , VI, p. 209. Tac, Ann., II, 42.

Depuis C. Caesar, nul membre de la famille impériale ne s'était montré en Orient. Cependant il était nécessaire qu'ils y parussent de loin en loin, pour ne pas laisser toujours à de simples lieutenants le soin dangereux de traiter les graves questions qui s'y agitaient. A ce moment les Parthes redevenaient hostiles. Ils avaient chassé Vonon, le roi que Rome leur avait donné, et mis à sa place Tarsacide Artaban, qui, élevé chez les Dahes, barbares voisins de la Caspienne, n'apportait sur le trône ni les mœurs efféminées d'un habitué du Quirinal ou du Palatin, ni les sentiments d'un élève d'Auguste. Le fugitif, retiré en Arménie, s'y fit proclamer roi; Artaban voulait l'y poursuivre. Pour éviter une guerre avec les Parthes, le gouverneur de la Syrie attira Vonon dans sa province et l'y retint. Ce n'était là qu'une solution provisoire: Tibère vint exposer au sénat la nécessité d'une intervention. Si l'on n'avançait point sur le Rhin, au moins ne fallait-il pas reculer sur l'Euphrate ^ En outre, le vieux roi de Gappadoce, qui avait autrefois offensé Tibère, venait de mourir à Rome où il avait été appelé et son royaume avait été réuni à l'empire; il fallait l'organiser en province. La Comagène et la Cilicie, depuis quelque temps sans rois, étaient pleines de troubles ; la Syrie et la Judée réclamaient une diminution d'impôt. « Germanicus seul, disait Tibère, peut calmer par sa sagesse les mouvements de l'Orient, puisque je suis déjà sur le déclin de l'âge et que Drusus manque encore de maturité. » Un décret du sénat déféra au jeune prince le gouvernement des provinces au delà de la mer, avec une autorité supérieure à celle de tous les gouverneurs. Avouons que si c'était un exil, il était honorable, et d'accord avec les vrais intérêts de l'empire ^ Tibère envoyait en même temps Drusus en Pannonie pour veiller sur les

1. Josèphe va plus loin : suivant lui, et il était bien informé de ces choses, le nouveau roi des Parthes avait déjà établi son propre fils comme roi en Arménie, i. J., XV III, 3. — 2. Tacite condamne d'avance les soupçons qu'il élèvera plus tard sur la complicité de Tibère dans la mort de Germanicus, en disa^nt ici: Se tutiorem rebatuff utroque fdio legionet obtineme. Ànn.j II, 44.

mouvements des Suèves. Lui au centre, ses deux fils sur les deux frontières menacées, et la tranquillité sévèrement maintenue partout dans les provinces comme dans les États alliés, c'est-à-dire les intrigues du dedans prévenues et les dangers du dehors conjurés, Tempire gardait une ferme et digne attitude : il était à la fois gouverné et défendu ; il donnait la paix et l'ordre * ; c'était aux provinciaux à y joindre le bien-être. Pour la liberté, ils avaient dans leurs municipes celle dont ils étaient capables, puisqu'on n'avait pas su les convier à de plus larges institutions.

La tâche de Drusus était la plus simple : il n'avait qu'à assister paisiblement aux déchirements intérieurs de la Germanie que Tibère avait si bien prévus. Sous la double pression que Rome exerçait par le Rhin et par le Danube, deux ligues puissantes s'étaient formées : au nord celle des Chérusques sous Hermann et son oncle Inguiomar, vieux guerrier, qui dans toutes les rencontres avait disputé de CQurage avec son jeune collègue : au midi celle des Marcomans sous Marbod, qui à la tète de 80 000 soldats avait répandu autour de lui la terreur et Tobéissance. Sa conduite ou, comme beaucoup disaient, sa trahison, après la défaite de Varus, avait détaché de lui plusieurs peuples. Les Semnons et les Longobards ses alliés étaient passés du côté des Chérusques. Mais Inguiomar, éclipsé par Hermann et honteux d'être réduit à servir sous ses ordres, s'était rendu au camp de Marbod avec tous ses leudes. La Germanie était partagée entre ces deux hommes; ils combattirent pour décider à qui resterait l'empire. L'action fut indécise et sanglante. Marbod en se retirant le premier sur les hauteurs fit l'aveu de sa défaite ; bientôt il rentra en Bohème et demanda des secours à l'empereur. « Tu ne nous as point aidés contre les Chérusques, répondit Tibère, tu n'es pas en droit de compter sur notre assistance. » Cependant il envoya Drusus pour achever par l'intrigue ce que les armes avaient préparé, la destruction de ce grand royaume

1. Tacite dit encore (inn., II, 65) : Nihil œque Tiherium anxium hahehat quam ne composita iurbarentur.

barbare. Marbod, déshonoré par sa défaite, vit ses sujets se révolter et ses lieutenants le trahir. Un chef des Gothons, Catwald, soutenu par Tor de Rome et secrètement appelé par les principaux chefs des Marcomans, força sa ville royale. Tibère exposa au sénat avec une joie orgueilleuse les mesures qui avaient amené la chute de ce roi redouté * et montra les lettres où il demandait à se retirer sur les terres de Tempire. On lui assigna Ravenne pour résidence. Catwald, cliassé peu de temps après par les Hermondures, vint aussi mendier un asile et fut relégué à Fréjus (i9 de J. G.). On retint les leudes qui les avaient accompagnés, de peur que leur turbulence ne troublât ces deux villes et on les laissa s'établir sous la protection romaine au delà du Danube, dans la Moravie, en leur donnant pour roi le Quade Vannius. Plusieurs peuplades suéviques se rattachèrent à ce petit État placé à portée des légions et qui resta longtemps fidèle^.

La puissance des Marcomans était détruite, celle des Chérusques tomba la même année. Un chef des Cattes offrit d'empoisonner Hermann : Tibère répondit comme Fabricius : «Ce n'est point dans l'ombre et par la perfidie que les Romains se vengent; mais publiquement et par les armes.» Ce retour à l'héroïsme des anciens temps n'était pas dangereux : Hermann était entouré d'ennemis. Le cœur enflé par ses succès, il voulut régner et tomba sous les coups des siens. Aux yeux de son peuple, sa fin expia son ambition et l'on ne se souvint que du libérateur de la Germanie. « Il est encore, dit Tacite, chanté par les barbares. » Le temps en fit presque un dieu. Quand Charlemagne pénétra jusqu'au sanctuaire des Saxons, il y trouva l'Hermann-Saùl, mystérieux symbole représentant à la fois la patrie, un dieu et le héros. De nos jours, la poésie a évoqué sa mémoire, les bardes modernes l'ont célébré, et son nom s'est retrouvé dans les chants de guerre contre le nouvel empire d'Occident.

La Germanie naguère si menaçante était donc rendue à

\ 1. Lœtiore Tiherio quia pacem sapitntia firmaverat quam si beUum per } actes confecisseL Tac, Ann.f II, 64.-2. Tac, Ànn.t II, 63.

Tanarchie, ramenée à la faiblesse et à Timpuissance. La politique avait mieux réussi que les armes. Tacite aurait dû reconnaître que Tibère avait exaucé d'avance ses vœux homicides, lorsque, en face d'un champ de bataille où gisaient soixante mille barbares égorgés par leurs frères, l'historien s'écriait : < Âh I puissent les nations, à défaut d'amour pour nous , persévérer dans cette haine d'ellesmêmes, puisque la fortune n'a désormais rien de plus à nous offrir que les discordes de nos ennemis *. »

La même conduite avait en Orient le même succès. Germanicus réprimant sur sa route les rivalités des villes, ou les excès de pouvoir des magistrats, et portant partout le mot d'ordre du nouveau gouvernement, la justice et la paix, était arrivé en Arménie. Il y établit pour roi le fils d'un fidèle vassal de l'empire, du roi de Pont Polémon, et le couronna de sa main dans Artaxata. Ce choix était habile. Vonon avait prouvé que la politique romaine dépassait le but en donnant aux peuples d'Orient des rois trop romains. Le nouveau prince avait depuis longtemps adopté les usages, la parure et tous les goûts des Arméniens. Aussi les grands et un peuple immense l'accueillirent avec acclamation. Le règlement des affaires de la Cappadoce fut plu» simple encore: on lui donna une formule et un gouverneur; on désigna quelques villes où il établirait son tribunal;' et pour que le peuple gagnât à ce changement, on diminua quelque chose des tributs qu'il payait à ses rois. On fit de même pour la Comagène. En Syrie Germanicus trouva des envoyés du roi des Parthes. Artaban demandait le renouvellement de l'alliance, une entrevue avec le fils de l'empereur sur les bords de l'Euphrate et l'éloignement de son compétiteur. Il n'y avait point de motifs pour rejeter ces ouvertures : Vonon fut relégué en Cilicie *, où il périt Tannée suivante dans une tentative d'évasion.

En Thrace, un des deux rois du pays avait tué l'autre. C'était Auguste qui avait établi ce partage entre Rhescupo-

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