Ànn., III, 43. —2 Tac, Ànn., Ilî
repoussèrent dans une rencontre toutes les forces de Tennemi. Tacfarinas change alors de tactique; il renonce aux sièges, divise son armée en petites troupes, attaque et recule dès qu'il est pressé, mais pour reparaître ailleurs, se jouant des Romains et de leur vaine poursuite. Il en vint à cet excès d'audace de députer à Tibère, et, traitant de puissance à puissance, de lui signifier qu'il eût à lui céder de bonne grâce un établissement, sinon qu'il s'attendît à une guerre interminable. L'empereur répondit par l'envoi d'un général habile, Blésus, oncle de Séjan, qui combattit l'insaisissable Numide de la même manière. Deux corps furent placés aux frontières ; à la tète du troisième, Blésus se tint au centre, et de là dirigea dans tous les sens une poursuite acharnée. Quand il eut tué beaucoup de monde à l'ennemi, il partagea ses forces en petites troupes vives et lestes, mit à leur tète, avec de bons guides, des centurions d'une valeur éprouvée, éleva des fortins pour appuyer leurs mouvements, comme nous élevons des blockhaus, et leur fit tenir la campagne, même durant Thiver. De quelque côté que l'ennemi se tournât, il trouvait toujours en face, sur ses flancs, sur ses derrières, un détachement romain. Tacfarinas échappa, mais son frère fut fait prisonnier, et la tranquillité parut rétablie. Tibère envoya à Blésus les ornements du triomphe et laissa ses soldats le proclamer imperaior. Ce fut le dernier général décoré de ce titre.
Depuis neuf ans Tibère était au pouvoir, et son administration avait été heureuse pour l'État. Écoutons Tacite lui-même : « Voici le tableau résumé, que le prince présenta au sénat, des forces de Temple et des provinces où se trouvent les légions : L'Italie avait une flotte sur chacune des deux mers. Tune à Misène, l'autre à Ravenne, sans compter les galères de Fréjus, qui protégeaient la côte de la Narbonaise. Huit légions, sur le Rhin, contenaient à la fois les Germains et les Gaulois ; l'Espagne était gardée par trois légions, la Mauritanie par le roi Juba. Dans le reste de l'Afrique, deux légions, autant en Egypte et quatre seule*
ment dans ce vaste pays qui s'étend à l'ouest de TEuphrate jusqu'à ces royaumes des Albaniens et des Ibères, que notre grandeur protège contre les empires voisins. Rhémétalcès et les enfants de Cotys gouvernaient la Thrace; deux légions en Pannonie, et autant en Mœsie, défendaient le passage du Danube ; deux autres en Dalmatie pouvaient à volonté soutenir les premières ou accourir à la défense de l'Italie. Rome avait ses troupes particulières : trois cohortes urbaines, neuf cohortes du prétoire, toutes levées dans rÉtrurie, TOmbrie, le Latium ou les anciennes colonies romaines. Les flottes, la cavalerie et l'infanterie auxiliaires, qui formaient une force presque égale, étaient distribuées selon le besoin dans les provinces ; mais il n'y a rien de certain ni sur leur destination ni sur leur nombre, qui variaient sans cesse.
« Dans le gouvernement, les affaires publiques et les intérêts les plus graves des particuliers se traitaient au sénat; pour les discussions, on suivait l'ordre ordinaire. Les orateurs tombaient-ils dans l'adulation , Tibère les arrêtait lui - même. Dans la distribution des honneurs , il consultait la naissance, les services militaires et le talent civil : de sorte qu'il eût été difficile de faire de meilleurs choix. Le consulat et la préture conservaient leur écjat extérieur, les magistratures inférieures leurs anciens droits. Quant aux lois, si l'on excepte celle de majesté, on faisait des autres bon usage; les approvisionnements, les impôts et les autres revenus publics étaient donnés en ferme à des compagnies de chevaliers romains. Pour ses affaires particulières, le prince choisissait les hommes les plus considérés, quelques-uns sans les connaître et sur leur réputation. Une fois choisis, il les changeait difficilement; la plupart vieillirent dans leur charge. Le peuple souffrit plusieurs fois de la cherté des grains ; ce ne fut point la faute de Tibère: il n'épargna ni soins ni dépenses pour parer aux mauvaises récoltes et aux accidents de mer qui mettaient, comme il le disait lui-même, la vie du peuple romain à la merci des vents et des flots. Il veillait à ce que les
provinces ne fussent pas chargées de nouveaux impôts, à ce que les anciens ne fussent pas aggravés par Tavarice et la cruauté des gouverneurs. Il défendait les punitions corporelles et les confiscations*.
c Les domaines du prince en Italie étaient peu étendus , ses esclaves sans insolence, et ses affranchis en petit nombre. Avait-il contestation avec des particuliers, les tribunaux et les lois décidaient. Il est vrai que ses formes n'étaient point aimables, qu'il était farouche, et que le plus souvent il inspirait la crainte; mais il sut se contenir jusqu'à la mort de Drusus, où tout changea de face ". ».
C'est cette révolution, qui s'opère à jour fixe dans la vie et les habitudes de Tibère, que nous devons maintenant étudier : fait étrange, qui serait à peine explicable dans un jeune homme, qui devient incompréhensible dans un vieillard de soixante-cinq ans, depuis neuf ans maître du pouvoir, libre par conséquent depuis neuf années de s'abandonner sans contrainte à ses passions et à sa cruauté.
Comme Louis XI , comme tous les princes placés en face d'une aristocratie puissante, Tibère aimait à gouverner avec de petites gens '. Il ne pouvait refuser toujours des
1. Ann. IV, 5-7. Ailleurs Tacite oppose en quelques mots expressifs toute cette prospérité aux malheurs des temps passés : MuUa durxHx veterum melitts et lœtitis mutata; neque enim ut otim ohsideri urbem hellis aut provincias hostiles esse. Cf. Philo, Leg, ad C. , p. 993, B. ; Strab. VI, p. 288 : • Jamais les Romains et leurs alliés n'avaient connu cette abondance de biens. » Vell. Paterc., II, 126 : Vindicatœ ah vnjuriis magistratuum provinciœ, et Dion, LV]I,23. — 2. Tacite dit (Ann. VI, 51): Jusqu'à 56 ans sa vie et sa renommée furent irréprochables de 56 à 65 ans il fei gnit la vertu; de 65 à 71 il mêla sa conduite de hier, et de mal, de 71 à 73 il montra une cruauté sans nom, mais cacha ses débauches; de 73 à 78 il y eut un débordement de crimes et d'infamies, parce qu'il put s'abandonner enfin à son caractère. Tout ceci, dans le style du grand écrivain, est beau comme effet, comme phrases bien cadencées; le rhéteur n'a qu'à admirer. Mais, j'en demande pardon à Tacite, toutes ces divisions sont ridicules. Un esprit aussi fortement trempé que celui de Tibère n'a pas dans l'âge mûr de ces métamorphoses périodiques. Montrez-nous que la situation change , que les dangers s'accroissent, et nous comprendrons que naissent aussi et augmentent les craintes, les' soupçons, la cruauté. Nous aurons le développement régulier d'une situation mauvaise dès le principe, et d'un caractère enclin à l'extrême sévérité, non des changements à vue, comme on n'en trouve qu'au théâtre. — 3. Un jour qu'il avait préféré, pour la préture, aux
commandements aux grands ; mais, leur vanité satisfaite, il lui arrivait souvent de les retenir à Rome, en faisant administrer leur province par des lieutenants*. Le seul favori qu'il ait eu fut un simple chevalier, ^lius Séjan. Ce personnage sut gagner son affection par un dévouement absolu, une activité infatigable et de sages,- d'habiles conseils'. Tibère ne pouvait douter de celui qui, un jour, quand tous fuyaient, seul resta et lui sauva la vie en soutenant une voûte qui s'écroulait au-dessus de sa tête'; aussi lui accordait-il toute confiance : au sénat, devant le peuple, il l'appelait le compagnon de ses travaux , il lui laissait distribuer les dignités et les provinces; il souffrait qu'au théâtre, au forum, dans les camps, on plagât, à côté des siennes, les images de son ministre.
Séjan se laissa éblouir par cette grandeur; parvenu si haut, il voulut monter encore, et voyant les plus nobles et les plus fiers devenir ses clients*, il crut qu'entre lui et la première place il n'y avait que ce vieillard et ses enfants. Nul ne les aimait, je le veux bien, mais pour le plus grand nombre ils étaient le signe de la paix et de l'ordre ; et ce signe, autour duquel l'empire s'était rallié, une fois abattu, l'anarchie renaissait de toutes parts. Là était la vraie légitimité des Césars, cette légitimité qui faisait accepter du monde Caligula, Claude et Néron, et que le monde reconnaîtra à toute famille d'empereurs qui saura durer.
Séjan avait le commandement des gardes prétoriennes. Ces cohortes, dispersées dans la ville et les faubourgs, même dans les bourgades du voisinage , y perdaient leur
plus nobles personnages, un Curtius Rufus qui passait pour le fils d'un gladiateur, il répondit à ceux qui s'étonnaient de Tindignité de Pélu : Rufus est le fils de ses œuvres : Curtius Rufus videtur mxhi ex se natus. Tac., Ann., XI, 21. Il va sans dire que Tacite s'en offense, il a honte de le rapporter, dit-il : vera exsequi pudet. — 1. Tac., ilnn., I, 80 et VI, 27. — 2. Corpus iïli laborum tolerans (Ann., IV, 1). Bonis consiliis notescere volebat {ibid.y 7). — 3. Ce fait est de l'an 26 (Tac, Ann,, IV, 59). — 4. Tibère lui écrit (iinn.,IV, 40) : Magistratus et primores qui, te invito^perrumpunt^ omnibusque de rébus consulunt.
discipline ; il les rassembla dans un camp fortifié entre les deux routes qui partaient des portes Viminale et Colline : innovation utile, si le gouvernement savait toujours les tenir en main; dangereuse, s'il se mettait à leur merci. Elle pouvait aussi servir d'ambitieux projets ; c'est à quoi Séjan destinait ses dix mille prétoriens. Il allait souvent les visiter, les appelait par leur nom, choisissait lui-même leurs centurions et leurs tribuns.
Sa première victime fut le fils même de l'empereur. Drusus, dans une querelle, l'avait frappé de la main au visage; Séjan ne pouvait se venger publiquement, mais il corrompit l'épouse de Drusus, femme dépravée et déjà coupable, en feignant pour elle une passion violente, et la tenant par le vice et le crime, la décida à empoisonner son mari*. Ce coup frappa douloureusement Tibère; pendant quelque temps il défendit à tous ceux que son Ois avait aimés de se présenter devant lui, parce que leur présence renouvelait son affliction '. Il vint cependant au sénat chercher, disait-il, parmi les soutiens de la république des consolations courageuses. Et il leur montrait sa mère fléchissant sous le poids des ans, des petits-fils encore en bas âge, lui-même sur le déclin de la vie. Les enfants de Germanicus étaient maintenant sa seule espérance. Alors il demande qu'on les lui amène. Les deux consuls vont les chercher ; et Tibère les prenant par la main : « Pères Conscrits, dit-il, voilà les orphelins qu'après la mort de leur père je confiais à leur oncle, en le conjurant, quoiqu'il eût des enfants lui-même, de les aimer, de les élever comme les siens et de les rendre dignes de lui et de la postérité. Drusus est mort; c'est à vous que j'adresse maintenant mes prières ; c'est vous qu'en face des dieux et de la patrie j'implore pour ces petits-fils d'Auguste, pour ces descendants des plus illustres maisons. Soyez leur soutien, soyez leur guide; remplissez vis-à-vis d'eux et mes devoirs et les vôtres. Et vous, Néron, Drusus, regardez-les comme vos pères, vous souvenant que,