CALIGULA (37-41) ET CLAUDE
Né le 31 août de Tan 12, Caligula, dont le vrai nom, celui des actes officiels et des médailles, était Caius César, allait achever sa vingt-cinquième année. Le vieil empereur lui préférait Tibérius Gémellus, son propre sang; mais il fit céder ses prédilections à ce qu'il crut être l'intérêt public : son petit-fils n'avait que dix-sept ans, Caligula semblait donc plus capable de gouverner; d'ailleurs, choisir Gémellus c'eût été probablement décider sa mort. Il se contenta de lui donner une part de son héritage domestique et des prérogatives impériales. Le sénat cassa ce testament et conféra au seul Caligula tous les pouvoirs * .
Quant au prince mort, on lui fit des funérailles impériales sans beaucoup de pompe et avec encore moins de douleur ; on ne lui décerna aucun des honneurs qui avaient été décrétés pour Auguste; on ne s'engagea même pas à jurer par ses actes et on ne fit point de lui un dieu : c'était presque le déclarer tyran. Aussi son nom ne fut jamais placé sur la liste des empereurs que renfermait la formule du serment prêté chaque année par les consuls, à leur entrée en charge. Mais je pense que si Tibère avait pu, comme dit Pline, assister à sa postérité, il se serait peu soucié des affronts faits à sa mémoire, même de la divinité qu'on lui refusait.
1. Jus arhitriumqm omnium rerum illi permissum est. Suét., Tib,, 14.
Rome, fatiguée du sombre despotisme qui finissait, salua de ses acclamations Tavénement du fils de Germanicus. Le nouvel empereur justifia d'abord toutes les espérances. Il rendit de grands honneurs à la mémoire de sa mère et de ses deux frères, dont il alla lui-même chercher pieusement les cendres ; et, pour qu'on ne craignît point de nouveaux supplices, il brûla tous les papiers de Tibère. Il défendit les accusations de lèse-majesté, rappela les bannis, ouvrit les prisons et releva de la sentence qui les frappait ces autres condamnés d'Auguste et de Tibère, les livres de Labiénus, de Crémutius Cordus et de Sévérus : « Qu'on les lise, dit-il, je suis intéressé plus que personne à ce que la postérité sache tout. » Il décerna a son aïeule Antonia les honneurs que Livie avait eus; à ses sœurs, les prérogatives des vestales; à son oncle Claude, le consulat. Il adopta Gémellus et lui conféra le titre de Prince de la jeunesse. Le peuple eut des largesses, les soldats des gratifications qui portèrent au double les legs de Tibère. En même temps l'impôt odieux sur la vente des marchandises était supprimé pour l'Italie. Les magistrats rentraient dans le plein exercice de leurs droits, sans qu'on pût en appeler au prince de leurs sentences; et les comices d'élection étaient rétablis; seulement il ne se trouvait plus ni candidats, ni électeurs. Enfin, quand il prit possession du consulat, il prononça dans la curie un discours rempli de si magnifiques promesses, que le sénat, pour lier le prince par ses propres paroles, ordonna que chaque année il serait fait une lecture solennelle de la harangue impériale.
Avec ce digne fils de Germanicus, le plaisir et la liberté rentraient donc dans la ville; les âmes comprimées se relevaient, et toutes les voix, naguère muettes, éclataient en joyeuses acclamations. Ce n'était plus que fêtes, jeux et spectacles: l'âge d'or d'Auguste était revenu; n'avait-on pas mieux que la liberté? Un jeune empereur qui donnait tout à tous. L'encens fumait sans relâche sur les autels où la foule vêtue de blanc, couronnée de fleurs, accourait chaque jour remercier les dieux d'avoir accordé un tel prince à la
terre : en trois mois on immola cent soixante mille victimes, et le sénat, pour ne pas demeurer en reste avec le favori du peuple, décréta que le jour de son avènement serait célébré comme l'anniversaire d'une nouvelle fondation de Rome.
Aussi quel effroi lorsque, au huitième mois, Caligula tomba malade. Chaque nuit le peuple assiégeait son palais pour avoir des nouvelles; il y en eut qui offrirent leur vie aux dieux en échange de la sienne !
La maladie provenait d'excès honteux. « Gains, dit le juif Philon, qui le vit à Rome, changea sa première manière de vivre, laquelle, du temps de Tibère, avait été plus sobre, et conséquemment plus salubre, en une plus somptueuse et délicieuse; car on ne parlait lors que de boire force vin tout pur, manger force viandes, et encore que le ventre fût plein et appesanti de tant de choses, la gloutonnerie pourtant n'était assouvie. Les bains suivaient, puis hors temps et saison, vomissements et de rechef tout incontinent l'ivrognerie et gourmandise sa compagne, et paillardise avec enfants et femmes, et autres vices semblables qui détruisent l'âme et le cx)rps *. » Pour Caius, le corps se tira de la crise, mais non l'esprit. Ce mal inconnu' semble avoir développé en lui une sorte de folie furieuse; il se releva tel qu'on prétend que Tibère l'avait deviné. « Je le laisse vivre, aurait dit le pénétrant vieillard, mais ce sera pour son malheur et pour celui du monde. »
Durant sa maladie, il avait institué sa sœur Drusilla héritière de tous ses biens et de l'empire; quelque temps après il l'épousa et, quand elle mourut, il en iit une divinité (38). Gémellus Tinquiétait, il le tua. La vertueuse Antonia lui adressait quelques reproches, il l'empoisonna ou la réduisit à s'ôter la vie. Macron avait été son confident, son protecteur, sous Tibère, et la femme de ce favori avait
1. Phil., leg, ad C, traduction de Bellier, p. 1034 (1612). — 2. D'après Suétone (Caius, 50) on attribua la fureur de Caligula à un breuvage, philtre d'amour, amatoria pocula^ qu'il aurait reçu de son épouse Césonia. On a dit même chose de Lucrèce.
oublié polir lui ses devoirs, il les fit mourir tous deux. Silanus, son beau-père, eut le même sort. Ses deux sœurs, après avoir été les jouets de ses caprices honteux et cruels, furent chassées de son palais et reléguées dans des îles désertes. Les exilés, à qui la loi laissait leur fortune et les règlements impériaux certaines aises, lui parurent mener une vie trop douce; il les fît tuer, de sorte qu'il ne se trouva pas une grande famille romaine qui ne fût dans le deuil. Un des droits les plus chers aux citoyens était de ne pouvoir jamais subir une punition corporelle. Un questeur fut battu de verges, des sénateurs furent mis à la question. Un vieillard, un consulaire, vint un jour le remercier de ne lui avoir pas ôté la vie ; il lui donna son pied à baiser! ïl trouva plaisant d'obliger ceux qui durant sa maladie avaient fait des vœux imprudents à tenir parole; un d'eux hésitait : on le couvrit comme une victime de verveine et de bandelettes, puis on le livra à une troupe d'enfants qui le poursuivirent par les rues, en lui rappelant son vœu, jusqu'à la roche Tarpéienne d'où on le précipita.
Après Drusilla, il enleva successivement à leurs maris deux matrones qu'il épousa pour les répudier aussitôt et les condamner à l'exil. Une troisième, Césonia, sut mieux le fixer, mais au prix de quelles terreurs? Il voulait, lui disait- il, la faire mettre à la torture afin de savoir pourquoi il l'aimait tant; ou bien encore : « que je fasse un signe, et cette chère tête tombera. » Il se plaisait à renouveler avec ses amis ces plaisanteries cruelles. Au sénat, il aimait à parler et il invitait tout l'ordre équestre à venir l'écouter. Dans son palais, il rivalisait avec les cochers du cirque, les gladiateurs et les mimes. Trois consulaires furent un jour gravement convoqués pour l'entendre chanter; c'était déjà Néron.
Cette fois nous avons bien un tyran insensé qui joue avec la fortune et la vie des Romains, un de ces génies malfaisants qui tuent pour le plaisir de tuer : son règne est l'orgie du pouvoir. Pour l'honneur de l'humanité il faut croire que ces attaques d'épilepsie dont il souffrait dans
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son enfance, et le dernier mal dont il avait été frappé avaient rendu son esprit trop faible pour qu'il ne fléchit pas sous tant de puissance. Il est rare que le rapide passage d'un état de gêne et de terreur à une liberté sans bornes se fasse impunément : Tàme la plus ferme en est ébranlée. Que devait produire ce soudain changement sur un jeune homme dans Tâge des passions violentes, hier moins assuré de son existence que le dernier des sujets, aujourd'hui maître absolu de 80 millions d'hommes? Gains était à l'époque de la vie où la jeunesse s'épanouit sur le visage, et un teint hâve, des yeux enfoncés, des tempes creuses sous un large front dégarni de cheveux, lui donnaient l'aspect d'un vieillard. Ses nuits sans sommeil, son activité désordonnée, sa fièvre de débauches montrent un corps malade autant qu'une âme perverse : turbata mens^ dit Tacite.
On a cru que pour lui, comme pour Tibère, l'histoire s'était montrée trop sévère, et que Suétone, Dion n'avaient ramassé que des anecdotes de provenance suspecte. Il se peut qu'on ait chargé certains détails de sa vie et dépassé la mesure de ridicule que pouvait supporter, sans le comprendre, cet (Bsprit troublé. Mais durant son règne je ne trouve rien qui ressemble à la sagesse administrative de Tibère. Get esclave de la veille ne songe qu'à faire trembler; il se plaît à épouvanter ses femmes, ses favoris, tous ceux qui l'approchent : « Qu'on me haïsse, pourvu qu'on me craigne, » répète-t-il sans cesse. Il a la monomanie de la force, et il s'étudie devant un miroir à prendre des airs terribles. Il ne veut ni conseillers, ni ministres, et, par ostentation de puissance, il provoque les peuples, les corps, lés individus, sans songer que les Germains qu'il fait mine d'attaquer peuvent lui répondre par une guerre dangereuse; les Juifs, dont il outrage les croyances, par une révolte; la plèbe de Rome, soumise à l'impôt, par une émeute; le sénat, menacé, par des conspirations; et Chéréas, qu'il insulte, par un coup de poignard. Au milieu d'un festin, il se prend tout à coup à rire; les consuls veulent
connaître la joyeuse pensée qui égayé Tempereur : « C'est que je songe, leur répond-il, que je puis d'un mot vous faire étrangler tous les deux. » Cette idée de l'omnipotence impériale est toute sa politique, et, avec la ténacité du maniaque, il la pousse à ses dernières conséquences : il se fait dieu sur la terre et croit lui-même à sa divinité. « J'ai droit, dit il, sur tout et sur tous : » Omnia mihi et in omnes licere^. Avec les conditions de pouvoir établi par Auguste, c'était de la logique, mais la logique d'un insensé.
Il était fou assurément lorsque, assis entre les statues de Castor et de PoUux, il se faisait publiquement adorer sur la grande place de Rome; lorsqu'il prenait successivement le costume et le nom de tous les dieux, qu'il allait s'entretenir au Capitole avec son frère Jupiter, quelquefois le menaçant, le défiant : « Tue-moi, lui criait-il, sinon-je te tue '; ^> ou que durant l'orage il répondait aux éclats de la foudre par des pierres qu'une machine lançait contre la nue, avec de sourds grondements qui voulaient imiter le bruit du tonnerre. Les sanctuaires les plus vénérés furent profanés. Il commanda qu'on lui amenât d'Olympie le Jupiter de Phidias et qu'on érigeât sa propre image à Jérusalem dans le temple même de Jéhovah, ce qui était pour les Juifs la plus cruelle des insultes. Heureusement, le gouverneur de Syrie, Pétronius, prit sur lui de gagner du temps, en faisant travailler lentement les ouvriers â la statue. Il eût payé cette prudence de sa tête si le tyran avait vécu. Même sort attendait en Grèce Memmius qui avait osé désobéir en invoquant de menaçants présages pour sauver le chef-d'œuvre de Phidias. Auguste et Tibère laissaient les Grecs d'Asie leur élever des temples, Caius s'en fit bâtir à Rome même et institua en son honneur des sacrifices et des prêtres : sacerdoce étrange, car il avait nommé son cheval Incitatus un des nouveaux pontifes; il est vrai qu'il voulait aussi le
1. Suét., Cal,, 29. Du reste c'était déjà la théorie admise : Jure cirilt\ dit Sénèque {deBenef., VIT, 4), omnia regissunt.,. adregespotestas omnium perlinetf ad singuîos proprietas; etch. \n: Cxsar omnia habet, fiscus ejus privata tantum ac sua; et universa in imperio ejus sunt, in patrimonio propria. C'est ainsi que parlera Louis XIV. — ?. Sén. , de Ira, I, 16.
faire consul. C'était une manièic d'outrager la vieille magistrature républicaine.
On doutera peut-être de la véracité de ceux qui racontent ces folies, mais qu'on lise la Légation de Philon, qui est une sorte de document officiel, et l'on n'hésitera plus à croire que Gains prenait au sérieux sa divinité. Philon, personnage considérable dans sa nation et un des hommes éminents de ce siècle, était venu à Rome avec quatre autres députés pour réclamer justice au nom des Juifs alexandrins. La première fois que Gains vit les envoyés, il leur dit en grinçant des dents : « N'étes-vous pas de ces gens, ennemis des dieux, qui seuls, quand tous les hommes reconnaissent ma divinité, me méprisez et préférez à mon culte celui de votre Dieu sans nom? » Et plus loin : « Ges imbéciles.... qui ne veulent pas croire que je participe à la nature divine I » — « La cause de la haine que Gains portait à notre peuple, dit Philon, était sa conviction que les Juifs ne souscriraient jamais à son désir de passer pour Dieu. »
Parlerai-je de ses profusions insensées, de ses soupers contant dix millions de sesterces, de ses constructions impossibles, de ses villas flottantes, navires décorés de pourpre, d*or et de pierreries, portant des arbres, des vignes, des jardins, des portiques; et de ce pont jeté sur la mer entre Baïa et Pouzzole, long de 3600 pas, couvert d'une chaussée comme la voie Appienne? Il y passa à cheval, armé de toutes pièces, les troupes suivant, enseignes déployées, car on battait un ennemi, Neptune. Le lendemain course de chars, l'empereur en tête, dans le costume des cochers du cirque. Puis une fête splendide la nuit aux flambeaux, et, pour dernier passe- temps, les convives jetés au hasard dans la mer. En moins de deux ans il eut vidé l'immense épargne de Tibère; des condamnations la remplirent. Une des victimes était moins riche qu'il ne croyait: * Celui-là m'a trompé, dit-il, il pouvait vivre. » Il voulait qu'une part lui fût assurée dans les testaments. Mais si le testateur le faisait trop attendre, pour qu'il se hâtât, il lui
500 l'empire romain de TIBÈRE a NERVA (14-96).
envoyait du poison. Cependant il n'aimait pas que la mort arrivât vite et faisait tuer ses victimes à petits coups : « Frappe, disait-il au bourreau, de façon qu'on se sente mourir. »
Des impôts de toutes sortes furent établis : deux et demi pour cent sur toutes les sommes en litige devant les tribunaux de l'empire; droit sur les portefaix, sur les courtisanes, même, ce qui était plus grave, sur les denrées alimentaires mises en vente dans Ron\e. On les levait avant même qu'ils eussent été promulgués; et comme on se plaignit, il fit afficher son décret si haut et en si petits caractères qu'on ne put le lire, ce qui permit de trouver beaucoup de gens coupables de contraventions. Aussi le peuple et l'empereur, si bien d'accord aux premiers jours, finirent par ne plus s'entendre; l'un murmura, l'autre sévit. Un jour au théâtre les soldats chargèrent l'assistance; une autre fois on manquait de condamnés pour les bêtes, il leur fit jeter des spectateurs.
Il est méchant, mais de plus il est envieux. Toute gloire l'importune, et il voudrait maintenant supprimer l'histoire comme il supprime ceux qui le gênent. Il fit abattre les statues des hommes illustres qu'Auguste avait érigées dans le champ de Mars; il proscrivit les poëmes d'Homère, et voulut chasser Tite-Live des bibliothèques, comme infidèle et mauvais historien. La science des jurisconsultes lui semblait inutile : il répétait souvent qu'il ferait en sorte que l'on n'aurait à consulter personne, excepté lui. Les souvenirs de famille ne sont pas plus respectés ; il interdit aux plus nobles Romains les distinctions de leur race : à Torquatus le collier, à Gincinnatus la chevelure bouclée, à Cn. Pompée le surnom de Grand.
« Ce prince, qui semblait n'être au monde, dit Sénèque, que pour montrer ce que peuvent les plus grands vices dans la plus haute fortune % » ambitionna cependant la gloire militaire. En l'an 39 il partit subitement de Rome