‹ Histoire des Romains: depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des AntoninsChapitre 17 sur 40 · Caitis Julius Verus Maximinus · texte numérisé non relu

Caitis Julius Verus Maximinus

lutter malgré sa fatigue. Sur l'heure, sept des plus vigoureux soldats furent, l'un après l'autre, couchés à terre. Cette fois, Maximin eut un collier d'or et fut admis dans la garde. Le « nouvel Ajax », qui était aussi brave que fort, fit un chemin rapide, mais il ne voulut servir ni sous Macrin, qui avait tué le fils de son bienfaiteur, ni sous Élagabal, qu'il méprisait; deux bons sentiments dont il faut lui tenir compte. Il rentra dans l'armée au temps d'Alexandre, qui le nomma tribun laticlave. On sait le reste. Fatigués d'un prince que sa mère tenait en lisière, les troupes voulurent se donner pour chef un vrai soldat, et elles choisirent l'homme qui en avait toutes les qualités extérieures, la force, l'agilité, l'adresse S sans s'inquiéter, bien entendu, s'il y joignait les qualités du commandement. Son fils Maximus n'avait paa vingt ans^; ils le saluèrent césar et prince de la jeunesse.

La fortune inouïe qui arrivait à Maximin ne lui ôta pas le sentiment de son indignité et le mit en défiance contre tous ceux qui possédaient ce qu'il n'avait jamais eu, des aïeux, un nom, l'éducation, la fortune. Il n'osa venir à Rome.. Cette ville pleine de glorieux souvenirs, ce sénat, où il n'était pas encore entré' et qui était toujours rombre d'une grande chose, intimidaient le barbare. Les amis, les conseillers d'Alexandre, toute sa domesticité, et dans le nombre plusieurs chrétiens, furent d'abord bannis ou tués ; puis une conspiration fausse ou vraie coûta la vie au patricien Magnus, personnage consulaire, et à quantité de gens *. L'armée comptait beaucoup de troupes d'origine asiatique et africaine, archers de l'Osrhoëne et de l'Arménie, Maures armés de javelots, Parthes qui avaient fui la domination per«ane, tous dévoués à la dynastie sortie d'Émèse et de Leptis. L'élu des Panno-

1. Je laisse de côté les recils extravagants sur sa force et sa voracité. On ne pourrait les admettre qu'en admettant pour Maximin le cas morbide de polyphagie, dont on trouvera de singuliers exemples dans Létournoau : Phifsiologie des passions. — 2. Il fut tué dans sa dix-huilième ou sa vingt et unième année. (Capit., Max., ï.) — 3. Neque ipse senator esset (Eutr., IX, !)• — 4. Capitolin {Max.^ 10) dit quatre mille.

niens, le meurtrier d'Alexandre leur était doublement odieux ; ils voulurent le renverser et proclamèrent empereur, malgré lui, un consulaire, qu'un de ses amis assassina par dépit de n'avoir pas eu la préférence. Ce meurtre désorganisa la rébellion ; de nouvelles victimes tombèrent, et Maximin se hdta de chercher dans une victoire sur les Germains la consécration de son pouvoir.

Ces barbares ne résistaient pas à une attaque sérieuse. Abandonnant aux Romains, qui les brûlèrent, leurs moissons et leurs villages de bois, ils se réfugièrent au milieu de forêts où ils pensaient que les légions n'oseraient entrer, et en des marais dont seuls ils connaissaient les endroits praticables. Maximin les y suivit, en tua bon nombre et envoya aux sénateurs, avec ses lettres de victoire, un tableau qui le représentait combattant, entouré d'ennemis, sur un cheval à demi enfoncé dans la vase. Il prétendit avoir saccagé le pays sur un espace de 400 milles. D'autres guerres,, que nous ne connaissons pas, lui valurent les titres de Daciquc et de Sarmatique. De Sirmium, dont il avait fait le centre de ses opérations, il surveillait la ligne des Carpathes et se proposait de pénétrer jusqu'aux mers du Nord : ce fils des Goths voulait étouffer la barbarie d'où il était sorti *.

Un tel dessein et sa vie passée dans les camps du Danube, en de rigoureux climats, donnent à ce parvenu une certaine grandeur farouche. Mais les sénateurs, laissés oisifs dans la curie, les énervés de Rome, d'Alexandrie et d'Antioche, qui, du fond de leurs villas somptueuses, n'apercevaient pas les périls que le Nord recelait en ses flancs, et la populace privée de ses plaisirs accoutumés par un prince qui ne songeait qu'à la guerre, s'indignaient de l'affront fait à la pourpre impériale : on l'appelait le Cyclope, le Busiris, la bête fauve; on faisait tout haut des vœux pour sa mort, et, au théâtre, les acteurs déclamaient des vers où il était dit : «L'éléphant est gros, et on

1. Il prit en 236 le tilre de Germanicus. (Eckb., Vlï, 291.) Ses victoires sur les Germains sont donc de cette année.

le tue ; le lion est fort, et on le tue; le tigre est terrible, et on le tue. Prends garde à tout le monde, toi qui ne crains personne ; car ce qu'un seul ne peut faire plusieurs le feront. » Le rude soldat rendait mépris pour mépris à des efféminés dont la main ne savait plus tenir uneépée, à ces foules vivant de sportules et de spectacles, qui nV valent vu couler d'autre sang que celui des gladiateurs ; et l'empereur répondait aux mauvais propos par des sentences. Les meurtres, les conflscations se multipliaient, et la haine croissait contre le Thrace, qui osait dire tout haut qu'on ne pouvait gouverner un tel empire que par la plus extrême sévérité.

Cette haine, Maximin la sentait partout, même dans les flatteries, et sa cruauté en était d'autant plus grande. Ceux mêmes qui avaient aidé à sa fortune devenaient coupables d'en avoir connu les humbles commencements, et il faisait disparaître les témoins gênants de son obscurité. Comme il n'y avait de salut pour lui que dans l'armée, il la gorgea d'or, et, celui de l'État ne suffisant pas, il pilla les villes et les temples, battit monnaie avec les statues des dieux, et confisqua les fonds destinés aux spectacles et aux distributions ; des citoyens périrent en essayant de défendre les images de leurs divinités. Une catastrophe devenait inévitable ; les peuples crurent qu'une grande éclipse de soleil l'annonçait.

Vers le milieu de février 238*, une émeute de paysans éclata en Afrique. Un des agents les plus odieux de cette

1. Cette période offre de grandes difficultés chronologiques, qui ont été levées par Eckhel (VII, 293-5) et parBorghesi {SalV Imp. Pupiano^ dans ses OKuvres, V, p. 488 et suiv.). M. L. Renier, dans une communication à l'Académie des inscriptions, a serré les faits encore de plus près. Ce sont les dates données par lui dans un mémoire sur les inscriptions des Gordiens, que nous suivons ; il y établit, en outre, que Capellianus commandait en Numidie et non en Maurétanie, comme on l'avait toujours cru ; que la legio III* Augusla fut licenciée après sa défaite ; que le vrai nom de Balbin était Decimus Cxlius Galvinus Balbinus (aucune inscription ne l'avait donné avant celle de Bouhira récemment trouvée); qu'enfin un rescrit, inséré au Code (II, 10, 2), prouve que Pupien et Balbin étaient morts avant la 10 des kalendcs de juillet, ou le 22juin4.

tyrannie fiscale, le procurateur de la province de Carthage, avait condamné plusieurs propriétaires de Thysdrus à des amendes qui les ruinaient. Ceux-ci demandent un délai de trois jours et s'en servent pour appeler des champs leurs colons, qui entrent de nuit dans la ville armés dé bâtons et de haches cachés sous leurs vêtements. Au petit jour, les conjurés attaquent, avec cette troupe, la demeure du procurateur, le tuent, puis courent chez le proconsul qui se trouvait, en ce moment, à Thysdrus, et, lui faisant d'un drapeau un manteau impérial, le proclament auguste, malgré sa résistance. Gordien * était le plus noble personnage.de Tempire. On le disait descendant des Gracques, et sa mère, Ulpia Gordiana, appartenait à la famille de Trajan. C'était de plus un lettré, un poëte et un honnête homme ; il avait d'immenses richesses •, mais aussi quatre-vingts ans, et content d'avoir traversé tant de révolutions sans y laisser sa vie ou sa fortune, ce lecteur assidu de Platon et d'Aristote, de Cicéron et dé Virgile, aurait voulu finir en paix. On ne lui laissa pas le choix. D'ailleurs, toucher à la pourpre impériale, ne fûtce qu'un moment, c'était comme autrefois porter la main sur l'arche : on en mourait.

Gordien accepta, et Carthage, qui n'avait pas vu d'empereur depuis Hadrien, reçut avec transport le nouvel auguste. Il s'associa son fils, qui était un de ses légats, et dépêcha sur l'heure des émissaires à Rome avec des

1. M.Antonittë Gordianus. On ne connaît aucune inscription des deux premiers Gordiens. — 2. Gapitolin décrit ainsi un de ses palais : a Dans leur villa, qui existe encore sur la voie Prénestinc, on remarque un temple tétrastyie de deux cents colonnes, dont cinquante en marbre de Carysle, cinquante en marbre Claudien, cinquante en marbre de Synnade, cinquante en marbre de Numidie, trois basiliques de 100 pieds de long et des thermes qui ne sont surpassés en beauté que par ceux de Rome. (Gor(i.,32.) Durant son édilité, il donna à ses frais douze spectacles, un par mois, où combattirent jusqu'à mille gladiateurs, et jamais moins de trois cents. Une fois, il fit lâcher dans Tamphithé&lre cent bêtes féroces de la Libye ; une autre fois mille ours. Aux sixièmes jeux, il abandonna au peuple deux cents cerfs, trente chevaux sauvages, dix élans, cent taureaux de Chypre, trois cents autruches, trente onagres, cent cinquante sangliers, deux cents chamois, deux cents daims. {Ibid,j 3.)

266 L'ANARCHIE MIUTAIRE.

lettres pour les consuls, le sénat, le peuple, les prétoriens, et des meurtriers pour le préfet du prétoire, ministre impitoyable des cruautés de Maximin. Ils y portaient aussi la fausse nouvelle que l'empereur venait d'être tué dans son camp, au fond de la Pannonie. Le préfet, surpris, fut poignardé à son tribunal. Dans sa lettre au sénat, Gordien déclarait s'en remettre à la décision de l'auguste assemblée. Depuis les vrais Antonins, les Pères n'avaient pas entendu ce langage. 11 leur donna de la résolution, et, avant de s'assurer si les titres impériaux étaient réellement vacants, ils les décernèrent aux Gordiens, dans une assemblée secrète* (commencement de mars 238). Le peuple fut, cette fois, d'accord avec le sénat ; un prince qui dédaignait de venir à Rome lui paraissait manquer à tous ses devoirs ; il se réjouit donc de la prétendue mort de Maximin et acclama les empereurs que les Pères lui donnaient. La révolution eût perdu son intérêt principal, si Ton s'était borné à des décrets ; une réaction sanglante frappa les officiers, les partisans du Thrace et les délateurs qui avaient servi sa cruauté. Sous ce prétexte, chacun se débarrassa d'un ennemi; les débiteurs, de leurs créanciers. Le préfet de la ville périt dans un de ces tumultes. Cependant des messagers étaient partis pour faire entrer les provinces dans le mouvement de Rome et de Carthage. Leurs dépêches, écrites au nom du sénat et du peuple romain, demandaient aux nations de secourir la commune patrie et de reconnaître les deux princes qui venaient de délivrer la terre d'une bête fauve *. Maximin se moqua d'abord des nouveaux « Carthaginois » et promit à ses soldats que cette révolte sénatoriale leur vaudrait un

1. Pour un sénat us-consultum tacitum, les scribes, les gens de service, tous ceux en un mot qui n'étaient pas sénateurs, sortaient de la curie; et des naembres du sénat rédigeaient eux- mômes les procès-verbaux et décrets. {H. E, Cod.j 12.) — 2. La lettre est adressée proconstUibus^ prssidibus, legatiSf ducibus, tribunis, magistratibus, ac singulis cimlatibus, et municipiis et oppidis et vicis et castelUs. (Capit., Max,j 15.) Les deux Maximins furent en même temps déclarés ennemis publics, et ron promit bonne récompense à qui les tuerait. {Ibid., 16.)

riche butin. Il n'y avait point, en effet, d'Annibal à Carthage, et lorsque le légat de la Numidie, Capellianus, conduisit sa légion, la ///■ Augusta, contre cette ville, les citoyens sortis à sa rencontre lâchèrent pied à la vue des premiers cavaliers numides et dans leur fuite précipitée s'écrasèrent aux portes K Le second Gordien périt dans la mêlée, et de désespoir son vieux père se pendit : ils avaient régné à peine un mois et quelques jours. Cette nouvelle consterna Rome. Embarqué dans une si terrible aventure, le sénat ne pouvait reculer : il fallait qu'il fût la victime ou le sacrificateur.

Des idées qui prirent corps plus tard germaient alors. Hérodien avait cru, au temps de Caracalla, qu'un partage de l'empire était possible. Dans la délibération qui s'ouvrit après l'arrivée du courrier d'Afrique, un sénateur demanda la nomination de deux empereurs; l'un restant à Rome pour les affaires civiles, l'autre à l'armée pour les opérations militaires : c'était une première ébauche du système de Dioctétien. L'avis prévalut, et le sénat proclama deux augustes, Pupien% un homme de guerre, etBalbin, qui s'était honoré dans la carrière civile*. Pour rendre leurs pouvoirs absolument égaux, on leur donna à tous deux le titre de grand pontife qui n'avait jamais été partagé.

Une foule nombreuse s'était assemblée en face du Capitole, où le sénat délibérait. A la nouvelle des résolutions prises, de violentes clameurs s'élevèrent, surtout contre Pupien qui, gouverneur de la ville, avait réprimé avec sévérité ces infractions à la police que le petit peuple commet ou excuse si volontiers. Aussi quand les nouveaux empereurs voulurent gagner le palais impérial, ils furent avec leur suite refoulés dans le Capitole. Les Gordiens, étant très-riches, avaient beaucoup d'amis qui s'étaient promis d'exploiter leur règne. De

1. Capitolin(Maa;.,19) parle cependant d'une accrrima pugna. — 2. L'inscription de Bouhira donne ses noms : M. Clodius Pupienus Maximus, — 3.Voy. p. 264, n. 1.

268 l'anarchie MILITAIRE.

celle famille il restait un enfant, petit-fils par sa mère du proconsul d'Afrique*, et qui se trouvait alors à Rome. Au moment de Télévation de son aïeul et de son oncle, le sénat lui avait donné la préture et le titre de césar, quoiqu'il ne fût âgé que de douze ans. Après la catastrophe africaine, il fallait des hommes, et on avait oublié Tenfant; mais les intéressés ne l'oublièrent pas: ils ameutèrent la foule, dont les cris forcèrent le sénat à renouveler le décret qui nommait le jeune Gordien césar.

Rome avait trois empereurs, elle n'en eut pas moins la guerre civile. Maximin n'y avait laissé que les vétérans du prétoire, et cette soldatesque, dont nous avons plus d'une fois marqué l'insolence, était toujours mal vue de la noblesse et de la populace. Un jour, deux de ces soldats, entrés sans armes et en curieux dans le temple où les Pères délibéraient, dépassèrent Tautel de la Victoire: grave infraction à l'étiquette. Y ajoutèrent-ils quelques rires malséants ou une parole de menace au nom de leur prince? On ne sait. Mais un sénateur furieux les poignarde, puis s'élance sur la place publique, montre sa main sanglante et crie qu'il faut exterminer ces ennemis du sénat et du peuple romain. On se jette sur les prétoriens épars dans la ville; plusieurs sont tués, les autres s'enferment dans leur camp, où les gladiateurs des grands essayent en vain de les forcer; ces vieux soldats résistent à tous les assauts de la populace et font des sorties meurtrières. Pour ramener la paix, Ralbin multipliait les édits et les supplications. On le repoussait de la mêlée à coups de pierres, même à coups de bâton, sans lui vouloir de mal. C'était une guerre privée entre le camp et la ville, comme on en a vu déjà et comme il s'en produit toujours dans les gouvernements militaires. Les citoyens finirent par couper les conduites qui donnaient

1 . Une inscription d'Algérie (L. Renier, 1431) le dit âivi Gordiani nepos et divi Gordiani sororis filiiis. De môme Hérodien, VU, 27.

l 'eau au camp, afin de contraindre les prétoriens à ouvrir leurs portes. Ils les ouvrirent, mais pour tomber piques baissées sur la foule qu'ils rejetèrent dans la ville, où le combat continua. Assaillis dans les rues étroites par les pierres qu'on leur lançait du haut des toits, ils mirent le feu aux maisons ; et, au milieu de l'incendie, populace et soldats se réconcilièrent en pillant de concert tout ce qui échappait aux flammes. Une grande partie de Rome fut brûlée.

Maximin se trouvait dans la position oii Sévère avait été quarante-cinq ans auparavant; mais il ne montra pas la prévoyance de l'Africain, et son armée, n'ayant pas de vivres préparés sur la route qu'elle avait à suivre, n'avança que lentement. Il est vrai que les dispositions des provinciaux n'étaient plus les mêmes : les habitants fuyaient à l'approche des barbares que Maximin menait avec lui, et les villes où il entrait étaient vides d'hommes et de provisions*.

Le sénat eut donc le temps de faire des levées en Italie, de fortifier les places, de couper les routes. La flotte de Ravenne avait enlevé ou détruit toutes les barques du littoral et ne laissait rien arriver par l'Adriatique à l'armée de Pannonie*. Vingt consulaires s'étaient partagé l'Italie pour en faire comme une forteresse, et de Ravenne, où il réunissait son armée, Pupien dirigeait tout. Cette ville, la Venise des Romains, lui donnait une excellente position stratégique. De là, il veillait sur la haute Italie et sur le cours inférieur de ses deux grands fleuves, le Pô et l'Adige ; sa flotte le tenait en communication avec Aquilée, et il couvrait la route de Rome. Les Italiens se prêtaient de cœur à ces préparatifs ; ils croyaient combattre pour la vieille gloire de l'Italie contre une autre invasion des Gimbres. La religion faisait parler les dieux: dans Aquilée, les aruspices avaient déclaré que Relenus

1. StUtlatis omnibits qux victum prgBbere possent (Capit.; Max,, 21). — 2. /6trf., 23,

promettait la victoire*. D'ailleurs, de bonnes nouvelles arrivaient des provinces. La plupart s'étaient prononcées pour le sénat, et les légions fidèles, surtout celles du Rhin, que Pupien avait commandées, lui envoyèrent des détachements qui l'aidèrent à encadrer une armée considérable de recrues. En Afrique, Capellianus, après sa victoire de Carthage, avait pillé la province au profit de ses soldats, pour préparer son élévation si Haximin succombait ^ Mais le gouverneur de la Maurétanie le vainquit et le tua; la troisième légion Augusta fut dissoute; on martela son nom sur les monuments qu'elle avait élevés, et ses débris furent relégués dans la Rœtie'. Haximin restait donc isolé*.

Quand il atteignit les rives de Tlsonzo, le torrent grossi par la fonte des neiges roulait large et furieux, et; le magnifique pont de pierre qui le traversait avait été coupé. L'armée y fut arrêtée plusieurs jours, jusqu'à ce que ron eût construit des radeaux avec les tonneaux et les planches trouvés dans les maisons abandonnées.

Sur l'autre bord, à quelques milles du fleuve, s'élevait Aquilée, la vraie porte de l'itahe dans cette région. Que Maximin la prît ou que, du consentement des habitants, il la traversât avec ses bandes affamées, la grande et riche cité était perdue. Aussi ces descendants des colons romains s'étaient-ils résolus à faire une résistance désespérée. Ils avaient fermé les brèches de leurs murailles, amassé d'immenses provisions, fabriqué des armes et des machines de guerre. Les femmes, renouvelant des exemples fameux, avaient donné leurs chevelures pour faire des cordages; un temple élevé dans Rome à la Vénus Chauve consacra ce souvenir. Deux consulaires, dont un, ancien duc de Mœsie, très-habile homme de guerre,

1. Capit., Max., 22; Hérod., VIII ,7.-2. Capit., Max., 19. Cf. L. Renier, Inscr. d'Alg.j 3177. — 3. Elle fut reconstituée vers 253 sous le règne de Valérien, qu'elle avait, avec toute l'armée de Rœlie, élevé à l'empire. (L. Renier, Inscr. d'Alg., 4095,4073, et Aur. Vict., de Cass., 32.) —4 orbem Ur^

rarum consensisse in odium Maximini (Capit*, ibid.j 23). .

dirigeaient la défense. Ils avaient peu de soldats, mais la population entière garnissait les murailles et les plus braves des environs s'étaient jetés dans la place.

Toutes les attaques furent déjouées, tous les assauts repoussés; une pluie de poix enflammée arrêtait les colonnes ennemies, et du haut des murs les balistes lançaient contre les machines des javelots enveloppés de matières incendiaires, qui y mettaient le feu. Maximin se vengeait de ses échecs répétés en faisant tuer les chefs qui conduisaient si mal ses affaires. On ne tarda pas à murmurer de ces exécutions injustes : d'ailleurs les vivres manquaient, l'armée ne voyait arriver ni convois ni troupes nouvelles, tout Tempire paraissait ennemi, et le prince n'était pas de ceux qui donnent le courage de combattre contre tous.

Les soldats de la deuxième légion Parthique élaicnt les plus inquiets. Leurs femmes, leurs enfants et leurs biens, laissés à Albano, se trouvaient à la merci de leurs adversaires. Pour les sauver, ils égorgèrent Maximin et son fils. Son règne avait été de trois ans et quelques jours*.

Alors l'armée demanda à entrer dans la place; les Aquiléens n'eurent garde d'y consentir. Ils descendirent des vivres du haut de leurs murailles, en se les faisant payer, puis ouvrirent des marchés à leurs portes, et Ton eut l'étrange spectacle d'assiégés qui nourrissaient les assiégeants. Pupien, accouru de Ravenne au milieu de cette armée sans chef, prit ses serments de fidélité aux

1, Maximin avait soixante-cinq ans. {Chron.Alex,y adann.^ et Zonare, Ann.^Wl, 1 6.) Les écrivains ecclésfastiques (Eus., /Tis^ ceci., VI, 28) plaçaient sous son règne une persécution qu'ils comptaient pour la sixième. Sulpice Sévère ne la connaît pas; il parle seulement (Hist, sacr,j II, 16) de quelques prêtres persécutés.... nonnullorum ecctesiarum clericos vexavit. La persécution dut se borner à quelques violences locales, en Cappadoce, par exemple, dont Firmilianus était évoque. Cf. Cypr., Ep. 75 : erat transeundi facuUas eo quod persecutio illa non per totum mundum^ sed localis fuisset,..» ut per Cappadociam et Pontum; et PÉglise n'a pas, pour ce règne, de martyrs authentiques. Eusèbe n'en cite aucun.

272 L'ANARCHIE MIUTAIRE.

trois empereurs de Rome, et renvoya ces corps dans leurs cantonnements après leur avoir, comme il convenait, largement payé le prix du sang.

Durant ces péripéties, le sénat avaitvécu dans l'anxiété d'un homme qu'on tient le couteau sur la gorge. Aussi sa joie fut extrême, comme Tavait été sa terreur, et il la témoigna par Téclat retentissant de sa reconnaissance envers les dieux et les empereurs : aux uns de solennelles actions de grâces et des hécatombes; aux autres, vainqueurs sans combat, des trophées, des chars de triomphe, des statues équestres dorées et, pour faire du nouveau, des statues portées par des éléphants.

Quand le bruit des acclamations fut tombé et la flamme des sacrifices éteinte, Pupien envisagea froidement la situation et la trouva encore pleine de périls. « Quelle sera, croyez-vous, notre récompense pour avoir délivré Rome d'un monstre? » demandait-il un jour à son collègue. « L'amour du sénat, du peuple et du genre humain, » répondit naïvement Balbin. « Ce sera, reprit le vieux général, la haine des soldats. » 11 voyait juste.

Les deux empereurs vécurent d'abord en bonne intelligence ; en témoignage de leur concorde, ils faisaient frapper des médailles représentant deux mains jointes, avec la légende : amor mutuics, et cette autre : fides mutua^* Mais Balbin méprisait Tobscure naissance de Pupien; celui-ci, la mollesse de son collègue, et, au bout de quelques jours, ils étaient en défiance l'un contre l'autre. Il ét^it difficile que la combinaison imaginée par les Pères donnât un autre résultat et que ce résultat ne produisît pas une catastrophe. Les prétoriens subissaient avec une sourde colère les « empereurs du sénat », et leur haine croissait en proportion des acclamations dont les pères conscrits saluaient les élus du conseil suprême de la république. Ils craignaient qu'on ne renouvelât contre eux

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