Eckhel, Vil
Texécution faite par Sévère des prétoriens de Julianus. Dans un sénatus-consulte on eut l'imprudence d'écrire : « Ainsi agissent les princes nommés par les hommes sages; ainsi périssent les princes choisis par des gens sans expérience^ » C'était une bravade: les soldats la relevèrent. Un jour que les jeux scéniques avaient attiré hors du palais bon nombre de ses gardiens ordinaires, ils y coururent. Maxime veut aussitôt appeler la garde germaine; Balbin, qui redoute une trahison de son collègue, refuse de la faire venir. Pendant qu'ils se querellent, les prétoriens forcent les portes, saisissent les deux princes et les entraînent au travers de la ville, avec mille outrages, en criant: « Voilà les empereurs du sénat et du peuple romain*! » Ils voulaient les conduire jusqu'au camp pour jouir de leur lente agonie. Mais, la garde germaine approchant, ils les tuèrent et laissèrent les deux cadavres au milieu du chemin (juin 238*).
Moins de cinq mois avaient suffi pour l'accomplissement de la triple tragédie dont Rome, Carthage et le camp d'Aquilée avaient été le théâtre. La restauration sénatoriale avait duré tout juste le temps nécessaire pour que le soldat revînt de la surprise que lui avait causée cette entreprise audacieuse ; et elle ne pouvait durer davantage, parce que le sénat n'avait pour lui ni force d'opinion ni force matérielle : la puissance était ailleurs. De Commode à Dioclétien, les vrais maîtres de Tempire ont
1. Hérod., VUI, 21. — 2. Avec le règne de Pupien et de Balbin se termine l'ouvrage d'ilérodien qui, malgré tous ses défauts, était fort utile pour cette époque si pauvre en écrivains. Menlionnons, en cette année 238, la publication du livre de Censorinus, de Die natali. Vers ce temps-là aussi Commodianus, le plus ancien des poëtes chrétiens, écrivait ses Instructions j quatre-vingts pièces de vers barbares. Son Carmen apologelicum est de Tannée 249. Gennadius {de Script, Eccles,j\b) dit de lui ; .,..Scripsit^ mediocri sermone quasi versu^ librum adversus paganos. Et quia parum noslrarum attigerat litterarum, magis illorum destruere potuit dogmata quam 7iostra firmare. Les lettres initiales des vingt-six derniers vers d'une de ces pièces forment les mots suivants : Commodianus Mendicus Christi, Un autre exemple de ces acrostiches, avec une prosodie et une métrique Imrbares, se retrouve dans une inscription de l'Algérie. (L. Renier, 2074.)
été les soldats, et les malheurs de cette domination ne furent momentanément conjurés que lorsque l'armée eut à sa tête des chefs à la fois énergiques et habiles, tels que Sévère, Aurélien et Probus. La constitution de l'empire exigeait, pour qu'il fût prospère, que de grands princes tinssent toujours le gouvernail. Mais la nature n'est pas si prodigue d'hommes supérieurs, et la sagesse humaine n'avait pas suppléé, par de bonnes institutions, à ce que la nature ne donnait pas.
En quelques mois, six empereurs avaient péri : il ne restait qu'un enfant, Gordien III*. Les meurtriers l'emmenèrent dans leur camp. Naguère, ils l'avaient fait césar par haine de Maxime et de Balbin ; quand il fut seul, ils le firent auguste : un prince de douze à treize ans était le chef qui leur convenait. Cependant l'empire fatigué des dernières commotions se reposa durant quelques années. On ne parle que d'une insurrection en Afrique ; elle fut vite apaisée par le gouverneur de la Maurétanie Césarienne' (240). Mais les choses tournèrent mal à la cour. Gordien II avait eu jusqu'à vingt-deux concubines; pour garder ce harem, il avait dû recourir à la mode orientale des eunuques, et son neveu hérita de cette dangereuse domesticité. Mal protégé par sa mère contre eux et contre les affranchis. Gordien les laissa maîtres du palais et du trésor qu'ils mirent au pillage. Leur règne dura jusqu'en 241 ou 242; à cette époque, le prince épousa la fille de Timésithée et nomma son beau-père préfet du prétoire ^
Ce Timésithée qui avait honnêtement rempli d'importants emplois de finance et fait plusieurs fois fonction de gouverneur de province, vice prsesidis^ se trouva être un homme; il repoussa dans l'ombre ceux qui n'auraient ja-
1 . « La plupart lui donnait onze ans, quelques-uns treize, Junius Cordus seize » (Capit., GorcL, 22). — 2. L. Renier, Inscr. d'Alg., 99, et C ï.li VI, 1090. — 3. C. Furius Sabinius Aquila Timesitheus. Voy. Spon, Antiq.àfi Lyon, édit. de 1857, p. 163. Sa fille s'appelait Furia Sabinia Tranquillina.
mais dû en sortir. Une de ses lettres à Gordien montre rétendue du mal et Ténergie du remède : « A Auguste, mon maître et mon fils, Timésithée son beau-père et son préfet. C'est pour nous une grande joie de vous voir échapper à la honte de ce temps, où des eunuques et des hommes que vous regardiez comme vos amis faisaient de tout un infâme trafic- Notre joie est d'autant plus vive, que vous vous applaudissez de cet heureux changement : ce qui prouve assez, mon respectable fils, que de tels abus n'étaient pas votre ouvrage. On ne pouvait, en effet, souffrir plus longtemps que des eunuques disposassent des commandements militaires; que d'honorables services fussent laissés sans récompense; que le caprice ou l'intérêt de quelques hommes fît périr des innocents et absoudre des coupables; que le trésor fût vidé par ceux qui formaient tous les jours des intrigues pour vous inspirer de fâcheuses préventions contre les meilleurs citoyens; qui écartaient les bons, avançaient les méchants, et trafiquaient des paroles mêmes qu'ils vous prêtaient. Remercions donc les dieux qui vous ont donné la volonté de guérir les maux de la république. Il est doux d'être le beau-père d'un prince qui veut tout savoir et qui éloigne de lui les hommes par lesquels il semblait jadis être mis lui-même à l'enchère. »
A cette lettre. Gordien répondit : « L'empereur Gordien Auguste à Timésithée, son père et son préfet. Si les dieux tout-puissants ne protégeaient Tempire romain , nous serions encore comme exposés en vente par des eunuques, achetés eux-mêmes au marché. Enfin, je comprends maintenant que ce n'était ni un Félix que je devais mettre à la tête des cohortes prétoriennes, ni un Sérapammon qu'il fallait nommer chef de la quatrième légion, et, pour ne pas tout rappeler à la fois, que je ne devais point faire bien des choses que j'ai faites. Mais je rends grâces aux dieux de ce que vous, dont le désintéressement est connu, vous m'ayez appris ce que la captivité où l'on me tenait m'empêchait de savoir.
Que pouvais-je faire, lorsque Maurus vendait mon gouvernement et que, d'accord avec Gaudianus, Reverendus et Montanus, il louait ceux-ci et blâmait ceux-là? Que pouvais-je, sinon approuver ce qu'il m'avait dit et ce que confirmait le témoignage de ses complices? Croyez-moi, mon cher père, un empereur est bien malheureux quand on lui cache la vérité. Ne pouvant aller s'en instruire au dehors, il est forcé d'écouter ce qu'on lui dit, et de se décider sur les rapports qu'on lui fait. »
Timésilhée n'était renommé que pour son éloquence et son intégrité ; il se montra, quand ce fut nécessaire, bon général. Il fit réparer les fortifications des villes frontières, y entassa de grandes quantités de vivres pour que les corps pussent au besoin s'y ravitailler. Les places de première ligne furent approvisionnées pour un an, en blé, lard, vinaigre, orge et paille ; les villes moins importantes, pour un ou deux mois. 11 savait ce que contenaient les magasins d'armes et s'assurait du bon état de celles qui étaient aux mains des soldats. Des camps, il renvoyait les bouches et les bras inutiles, les vieillards et les enfants, qui étaient un embarras et la cause d'un grand gaspillage de rations, La discipline était facilement maintenue, parce qu'il veillait avec la plus active sollicitude à tous les besoins du soldat, de sorte que, môme dans les marches lointaines, les provisions arrivaient toujours à point. Aussi avait-il pu faire reprendre l'usage d'entourer d'un fossé le lieu où l'armée campait, ne fût-ce qu'un jour ; et comme il visitait, les postes, môme durant la nuit, personne ne manquait de vigilance. En peu de temps un homme habile et dévoué uu bien public rendait aux troupes leurs qualités militaires : et l'armée redevenait l'instrument redoutable qu'elle avait été si longtemps.
Les Perses s'en aperçurent. Satisfaits ou fatigués du premier choc qui avait eu lieu sous Alexandre Sévère, ils s'étaient tenus en repos jusque vers la fin du règne de Waximin ; mais les nouvelles dynaslies asiatiques ne
remplacent pas immédialement la lente par le harem. Elles ont besoin, pour se consolider, de donner issue, de temps à autre, à la belliqueuse ardeur qui a servi à les fonder. Ardeschir menaça de nouveau TArménie et les provmces romaines. A sa mort, en 240, il eut pour successeur son fils Sapor, qui fut, durant un tiers de siècle, l'infatigable ennemi des Romains. Ce prince dirigea une invasion formidable, que rien n'arrêta, jusqu'au cœur de la Syrie. 11 prit les fortes places d'Atra, de Nisibe et de Carrhes, franchit TEuphrate et menaça Antioche *. A ces nouvelles. Gordien ouvrit le temple de Janus (241) ', cérémonie qui semble avoir eu lieu alors pour la dernière fois, et il fit route, avec de grandes forces, par la vallée du Danube, que les Sarmates et les Goths ravageaient depuis quatre ans*; des Alains avaient même pénétré jusqu'aux environs de Philippopolis en Thrace, où. ils battirent un corps romain. Les barbares ne purent tenir devant la grande armée que Gordien conduisait, et qui, en passant, chassa ces pillards *.
En 242, il était sur le bord de THellespont^ d'où il gagna rapidement FEuphrate.
La cavalerie persane ne résista pas mieux que les Alains et les Goths. Mais le souvenir de ces combats est perdu. Il n'en reste que quelques lignes d'une dépêche de l'empereur au sénat : « Après le récit des avantages remportés durant notre marche et dont chacun mériterait l'honneur d'un triomphe, nous avons brisé le joug que les habitants d'Antioche portaient déjà noué autour de leur tête et nous avons délivré la Syrie de ce roi et de sa
1. Mirkhond, Ilist. des SassanideSy traduclion de Sylv. de Sacy, p. 288. — 2. Aur. Vict., de Cass., 27. — 3. Vinilium belli Scylhici date du règne de Maxime etBalbin, en 238. (Capit., 16.) C'estdans cette première invasion que
les Goths détruisirent Istria sur la côte de l'Euxin. — 4 delevU, fugavil
expulit atque sit6mot)i7 (Capit., Gord., 26). Sur le tombeau de Gordien on grava les mots Victor Golhorum. (Ibid.j 34.) — 5. Une médaille avec la légende TrajecttLS Aug, montre Gordien assis sur la poupe d'une galère prétorienne autour de laquelle nagent trois dauphins. On voit encore dans i'Hellespont quantité de marsouins auprès des navires.
278 L'anarchie militaire.
domination. Nous avons rendu à Tempire Garrhes et les autres villes. Nous voici à Nisibe et, si les dieux nous favorisent, nous serons bientôt à Gtésiphon, pourvu qu'ils nous conservent Timésithée, notre préfet et notre père, qui a tout disposé et tout conduit. C'est à lui que nous devons ces succès, et nous lui en devrons d'autres encore. Votez donc des supplications aux dieux et des actions de grâce à Timésithée. » Le sénat décerna au prince un quadrige d'éléphants et au préfet un char triomphal traîné par quatre chevaux avec cette inscription : « Au tuteur de la république *. »
Malheureusement, quelque temps après, le sage tuteur mourut, emporté par une maladie ou par un poison que Philippe lui aurait donné (243). Ce Philippe était un Arabe de la Trachonitide % fils d'un chef de voleurs fameux en ce pays-là et qui avait vécu d'abord comme son père. Enrôlé dans les troupes romaines, il s'y éleva de grade en grade jusqu'à se trouver l'officier le plus important de l'armée après la mort de Timésithée. Gordien lui donna l'héritage de celui qui était peut-être sa victime, la préfecture du prétoire, et Ton continua les opérations contre les Perses. Une grande bataille, gagnée près de Resaina, sur le Chaboras, avait ouvert la route de la capitale persane, quand une sédition éclata.
Le nouveau préfet du prétoire l'avait fomentée en désorganisant à dessein le service si bien établi par son prédécesseur. Des ordres secrets égaraient les convois et empêchaient les bateaux chargés de vivres d'arriver au camp. Quand il vit le mécontentement naître et s'étendre, il chargea ses émissaires d'aller, par les tentes et les
1. Capit.; Gord.^ 27.-2. Il s'appelait M. Julias Philippus et sa femme Marcia Otacilia Severa. Voy. L. Renier, /mer. d^Alg,, 2540. Suivant AoreliM Victor (de Caes,j 28]^ il était né à Bostra^ ville à laquelle il aurait donné le nom de Philippopolis. Les conciles distinguent Bostra de Philippopolis, qui aurait été bâtie dans ses environs (Labbe, Conc, VIII, p. 644, 675). M. Waddington a retrouvé les ruines de Philippopolis^ où Ton voit encore un théâtre, unaquedoc, des bains, des temples et de nombreux édifices publics ; mais l'enceinte o'a jamais été remplie : Philippe n'eut pas le temps d'achever son œuvre.
groupes de soldats, se répandre en plaintes contre Gordien : un prince si jeune était incapable de gouverner l'empire et de conduire Tarmée ; il fallait lui donner un collègue qui pût rendre les services que Timésithée avait rendus. L'année, pressée par la famine, déféra l'empire à Philippe et ordonna qu'il gouvernerait conjointement avec Gordien, comme son tuteur.
Les amis du jeune empereur ne pouvaient se méprendre sur ce partage d'autorité imposé par les soldats : c'était un maître qu'on lui donnait, et les insolences préméditées de Philippe ne permettaient pas d'en douter. Us préparèrent une contre-révolution. Quand ils crurent pouvoir compter sur un nombre suffisant de fidèles, ils obtinrent une convocation de l'armée, comme si elle était une assemblée délibérante. Gordien, monté sur son tribunal, se plaignit de l'ingratitude de Philippe, qu'il avait, dit-il, comblé de ses bienfaits, et demanda justice aux soldats, c'est-à-dire la destitution de l'empereur qu'ils avaient nommé. Mais le parti contraire l'emporta, et ce fut Gordien dont ils prononcèrent la dégradation. Ici Capitolin place une scène de lâches supplications où Gordien aurait descendu honteusement toutes les marches du pouvoir, en mendiant d'abord le partage de l'autorité, puis le rang de césar ou le titre de préfet du prétoire ; enfin le grade de duc et la vie. Nous n'avons pas plus de raisons de croire à la bassesse de ce jeune homme qu'à son grand courage : mais à vingt ans on ne meurt pas ainsi. Gordien fut tué près de Zailha, la ville des Oliviers , où son assassin lui fit du moins élever un magnifique tombeau, que l'empereur Julien trouva encore debout ^ Philippe écrivit au sénat que les soldats l'avaient élu empereur à la place de Gordien, mort de maladie, et le sénat décerna à l'un l'apothéose, à l'autre les titres impériaux. Il se consola de sa secrète douleur, en accordant à tous les membres survivants de cette tragique famille, naguère