CHAPITRE LXII
COMMODE, PERTINAX ET DIDIUS JULIANUS (iSo-igS).
Commode (180-192). — Le 31 août fut un jour deux fois néfaste pour l'empire, car ce jour-là naquirent Galigula et Commode. Depuis deux cent dix ans que Rome avait des empereurs, celui-ci était le premier qui eût vu le jour dans la pourpre, porphyrogénète^ ; mais son règne ne sera point fait pour recommander aux Romains le système de l'hérédité. Il n'avait pas dix-neuf ans quand Marc-Aurèle mourut*. Son père lui avait donné les meilleurs maîtres;
1 . C'est-à-dire né durant le règne de son père. — 2. Marcus Lucius -^lius Àurelius Commodus Àntoninus^ né le 31 août 161, succéda à Marc-Àurôle le 17 mars 180. Sur son règne, nous avons Tabrégé informe de Dion, par Xiphilin (liv. LXXII), le l"' livre d'Hérodien, qui est l'œuvre d'un rhéteur, et la confuse biographie de Lampride.
mSTOIRE DES ROMAINS. VI — 1
une nature ingrate rendit leurs soins inutiles : à douze ans, trouvant un jour que son bain n'était pas assez chaud, il avait commandé de jeter le baigneur au four. Le pouvoir absolu dont il hérita si jeune acheva de le perdre. Ceux qu'un ancien appelle « les instituteurs de cour* » prendront bien vite de l'empire sur cet esprit faible; méchant et craintif à la fois, il sera cruel quand un mot, un signe, suffiront pour le délivrer de ceux qui lui feront peur.
L'empire n'était pas héréditaire, mais les empereurs voulaient toujours qu'il le fût : en l'absence de véritables institutions de gouvernement, c'était naturel et inévitable. Les fils de princes trouvaient donc dans leur berceau les titres et les honneurs dont quelques-uns eussent été, pour un citoyen, la récompense d'une longue vie de services publics. A cinq ans, Commode avait été fait césar ; à quatorze, membre de tous les collèges sacerdotaux et prince de la Jeunesse, quoiqu'il n'eût pas encore la toge virile ; à seize, il était consul, imperator, et revêtu de la puissance tribunitienne ^. C'est dire qu'il avait tous les titres impériaux, moins celui d'Auguste qui était le signe du rang suprême, moins encore celui de souverain pontife, qui alors ne se partageait pas. Marc-Aurèle l'associa à son triomphe sur les Germains, et l'emmena, en 178, dans son expédition contre les Marcomans. Le bruit courut qu'on avait aidé le Sage « à rendre à la nature les éléments qu'elle lui avait prêtés ». Dion Cassius accuse les médecins de Marc-Aurèle de l'avoir empoisonné, à l'instigation de Commode ; mais Dion était un contemporain, et les contemporains ont l'oreille ouverte à toutes
!.. .. qui in aula institutoy^es habentur {Ldimpr., Comm.j 1). Dion, qui le connut bien, dit cependant de lui (LXXIÏ, 1) qu'il était sans malice, mais trèstimide et d'une simplicité d'esprit qui le rendit l'esclave de ceux qui l'approchaient. — 2. D'après son inscription tumulairc, il avait, à la fin de 192, sa dix-huitième puissance tribunitienne. (Orelli, 887.) Sa quatrième salutation impériale est antérieure au mois d'août 179. (Cohen, Méd, impér.) Lampride (Comm.^ 8) dit qu'il prit en 183 le titre de Pieux, senalu rideiile, et celui de Félix après la mort de Pérennis en 185.
les calomnies. Deux hivers passés sous un ciel înclément étaient dangereux pour cet homme du Midi qu'une constitution délabrée faisait, à cinquante-neuf ans, un vieillard à bout de force et de vie. Ajoutez les soucis d'une guerre difficile, puis la peste, et vous n'aurez pas besoin de charger Commode d'un parricide : son compte est suffisamment lourd. Je mentionne pour mémoire qu'il dédia un temple à son père, avec des prêtres, des flamines antoniniens et tout ce que l'antiquité avait établi pour ce les consécrations » *. Plus tard le dieu nouveau ne lui parut pas d'assez bonne condition ; il ne voulut plus ôlre appelé fils de Marcus, mais fils de Jupiter*.
Commode prit le pouvoir sans opposition. On lui conseillait de profiter de l'épuisement des barbares pour les accabler. Mais de jeunes nobles, ennuyés de ces combats sans gloire dans les marécages de la Pannonie, de cette vie sans plaisirs en des campements sauvages, sous des huttes de boue et de roseaux, lui rappelaient les villas de marbre de Tibur, les fêtes de l'amphithéâtre, les séductions de la voie Sacrée; et il eut hâte d'aller jouir à Rome de ses palais, de son or et de sa volonté souveraine. Il attendit cependant que les vieux généraux de son père eussent renouvelé le traité que Marc-Aurèle avait, une fois déjà, imposé aux barbares *. Les Marcomans et les Quades promirent de ne pas approcher à plus de 40 stades du Danube ; de livrer des armes, des auxiliaires*, leurs captifs, les transfuges et une certaine quantité de blé, dont Commode leur accorda plus tard la remise. Défense leur fut faite d'attaquer les Yazyges, les Bures et les Vandales. Ils avaient des marchés que fréquentaient les négociants romains, mais qui étaient aussi l'occasion, pour eux, d'assemblées où l'on concertait les projets d'invasion, où s'échangeaient les serments. On leur interdit de les tenir plus d'une fois par
1. Capitolin, Anton, philos., 18. — 2. Hérodien, !, 14. — 3» Voy. t. IV, p. 457. — 4. Les Quades en donnèrent treize mille; les Marcomans, moins*
mois ; on en détermina remplacement, et des centurions eurent commission de surveiller ces réunions. Un traité analogue fut conclu avec les Bures.
L'empire put croire alors que sa domination, ou son influence incontestée, régnait sur les deux versants de la vallée du Danube, depuis la mer Noire jusqu'à la Bohême, et que les Karpathes, avec les monts de Moravie, lui seraient une sûre barrière. Mais Commode avait renoncé à l'ancien droit de faire des levées annuelles chez ces tribus batailleuses, c'est-à-dire de prendre leurs meilleurs guerriers. En outre, il leur rendait toutes les forteresses conquises sur eux*. Du haut de ces murs, les légions eussent tenu les barbares en bride, et garanti la sécurité des colons qui, à l'abri des épées romaines, auraient fait de ces pays une Dacie nouvelle. Mais Commode n'était point Trajan *.
Ce fut la dernière fois qu'il parut à la tète des troupes. Heureusement les grandes traditions de guerre n'étaient pas encore perdues, et il restait à Rome des généraux tels que Marcellus , Niger, Pertinax , Albinus et Septime Sévère, qui firent bonne garde contre les barbares \
Il rentra dans Rome* entouré de toute la pompe triomphale, pour des victoires qu'il n'avait point gagnées, et, au lieu de placer sur son char l'image de Marc- Aurèle, le vainqueur véritable, il y fît asseoir un bel esclave, son mignon. C'était le vice, en effet, qui rentrait au palais impérial où, avec Marc-Aurèle, avait habité la vertu.
Laissant le soin des affaires à Pérennis, préfet des gardes *, Commode ne songea qu'à ses plaisirs, et une
1. Dion, LXXn, 2 et 3. — 2. C'est le récit de Dion. Hérodien (I, 15) parle en outre de grosses sommes données aux barbares pour acheter la paix. — 3. Dion et Lampride mentionnent quelques succès remportés sur les barbares du Danube, par Albinus et Niger, en 182 et 184. Il y eut des combats plus sérieux en Bretagne (184) et en Afrique (187-190). Cf. Eckhel, VU, 120 et 123. — 4. Le 22 oct. 180. — 5. ToO yàp Ko[ji(x6$ou.... twv t^ àp^ti npoorixovTwv oùSèv, a)Ç eiTitïv, upaTxovxoç, ô Ilepévvioç ^vayxà^eTO oùx 6x1 xà (rrpaxtcoxixà, iXkà xaî xàXXa ôià X'^P^Ç èx^iv, xa\ toO xoivoO irpoaxaxeîv (Dion, LXXH, 9).
partie de la haute société romaine fit comme lui^ Les derniers empereurs avaient imposé à la cour des mœurs sévères. On se dédommagea de cette retenue prolongée en se jetant dans le désordre, comme nos jeunes seigneurs après la trompeuse austérité des dernières années de Louis XIV. Un prince, dansTâge des passions ardentes, propageait au milieu de son entourage les vices qui étaient en lui : naguère il était de mode de philosopher, à présent il paraissait du meilleur ton de courir à toutes les folies. On dit que les deux impératrices en donnèrent l'exemple : Tune, Grispina, femme de Commode, sera, sous l'inculpation d'adultère, reléguée dans l'île de Gaprée, puis mise à mort. L'autre, Lucilla, fille de Marc- Aurèle, avait conservé de son premier mariage avec Tempereur Verus les honneurs impériaux ; au théâtre, elle était assise sur un siège royal, et, dans les rues, on portait le feu sacré devant elle*. Son père l'avait contrainte d'épouser, en secondes noces, le vieux et respectable Pompeianus, qu'elle trompait, dit-on : un contemporain l'accuse d'avoir mis au nombre de ses amants jusqu'à son propre gendre. Mais Lucilla est peut-être encore une victime de ces médisances qu'on aimait tant à colporter dans Rome, au témoignage de Tertullien qui les entendit *. Elle devait avoir alors bien près de quarante ans, l'âge qui, pour les femmes du Midi, n'est plus le temps de la beauté ni des folles amours.
Les écrivains qui nous ont conservé l'histoire de ce
1. Selon Hérodien, Commode aurait régné sagement jusqu'à la conspiration de Lucilla, qu'on place en 183. Mais c'est probablement une réminiscence littéraire du quinquennium Neronis. — 2. Ammien Marcelliu et Quinte- Curce disent que les rois de Perse croyaient posséder un feu tombé du ciel, qu'ils l'entretenaient avec soin et le faisaient porter devant eux dans les expéditions^ sur de petits autels d'argent^ au milieu des mages qui chantaient des cantiques. Cet usage était bien ancien^ car Hérodote en parle. (Voy. Mém* de l'Acad. des inscriptions, t. III, p. 263). Les empereurs auront pris cette coutume orientale, comme ils en ont pris tant d'autres, et ce feu devint un symbole de leur majesté. On voit, par la citation de Dion Cassius, que cet usage était déjà établi à la fin du deuxième siècle. — 3. Apolog.f 35.
principal la remplissent de monotones récits d'exécutions sanglantes. On n'y trouve, pour ce règne de douze années, ni bonne mesure de gouvernement ni rescrit qui améliore la législation ; rien qui montre le souci de l'intérêt public; Commode n'acheva même pas les constructions commencées par son père. Cependant Tempire tient debout par son propre poids, mole sua stat. Les marchands traflquent, les marins naviguent, les ouvriers travaillent, et les gouverneurs veillent sur les provinces, comme si un prince sage présidait aux destinées de l'empire. Le fisc accorde encore des subventions pour relever Nicomédie ruinée par un tremblement déterre *, pour construire un gymnase à Antioche *, divers monuments à Alexandrie et constituer à Carthage une flotte africaine, classis Afincana, afin de parer avec les blés d'Afrique à l'insuffisance des récoltes que la flotte d'Egypte devait apporter à Ostie*. Enfin les soldats continuent de prêter leurs bras pour les travaux publics. Ceux de Dalmatie relèvent un pont écroulé sur la Cettina * ; le long du Danube, ils con-
struisent des postes fortifiés pour arrêter les maraudeurs germains '. Si ces débris étaient plus nombreux, on constaterait partout le même labeur. Ce que Fénelon disait de la monarchie de Louis XIV, « que la vieille machine allait encore du branle qu'on lui avait donné >^, on pourra le dire longtemps de l'empire.
Mais on voit aussi apparaître les symptômes inquiétants. Sous la main faible et violente qui tient les rênes, la discipline romaine se relâche dans tous les ordres ^ Au milieu de la ville, des émeutes éclatent ; le règne des soldats s'annonce par des séditions; la guerre religieuse,
1 ico»à ixapitjoLxo (Malalas, Chronogr,^ XII, p. 289, édit. de Bonn).
Antioche avait acheté, en 44, des habitants d'Élis, pour un terme de 90 olympiades* le droit de célébrer des jeux olympiques, et elle y dépensait chaque année près d'un million de francs ; mais ces jeux ne se célébrèrent régulièrement à Antioche qu'à partir du règne de Commode. (Gibbon, ch. XXII.)— 2. Malalas, i6trf., p. 283-6.— 3. Lampride, Comm.y 17. — 4. Or.llenz., 5272. — 5. Ibid.^ 5487 : .... clandestinos latrunculorum iransiliLS, — 6. Spart., Pescenn. Nig.^ 10: Commodi (emporum dissolutio.
par des désordres nés auprès des temples * , et Tanarchie qui menacera bientôt de dissoudre l'empire se montre par les insolents succès d'un bandit pillant impunément plusieurs provinces. Enfin l'esprit militaire s'afTaiblit : les sénateurs désertent les emplois où il faut prendre l'épée. Un d'eux obtient de Commode d'être dispensé du service militaire *.
Aux frontières, point de guerre sérieuse durant ces douze années : Niger et Albinus, qui, tous deux, devaient goûter au pouvoir' et en mourir, semblent avoir eu à défendre la Dacie contre les Sarmates, et la Gaule contre les Frisons. En Bretagne, les Calédoniens ayant franchi la ligne des défenses romaines, Marcellus, un soldat des anciens jours, les rejeta dans leurs montagnes; quelques mouvements dans la Maurétanie furent aussi rapidement réprimés*.
Commode n'entendit même pas l'écho de ces bruits d'armes lointains. Laisser le souci des affaires publiques à son préfet du prétoire, sauf à lui envoyer au premier soupçon un ordre de mort; afin de n'avoir rien à craindre des provinces, retenir en otages les enfants des gouverneurs' et assurer sa sécurité à Rome en accordant toute licence aux prétoriens ; c'est à cela qu'il réduisit la science du gouvernement. Quant aux finances, il avait repris le système de battre monnaie avec des condamnations, ou bien, comme en 188, il annonçait son prochain départ pour un voyage lointain et sous ce prétexte puisait à pleines mains dans Vœrarium. Ces précautions prises, il s'abandonnait en toute quiétude à sa passion pour les courses du cirque, les chasses et les luttes de l'amphithéâtre.
Chacun des tyrans de Rome eut sa folie particulière ou son vice dominant. Calîgula se croyait un dieu; Néron, un incomparable chanteur. Dans la bande infâme, Vitellius fut le Silène; Commode sera le gladiateur. 11 combattit sept
1. Voy. p. 22, n. 1. — 2. Orelli, 5003 ; L. Renier, Mél. d'Épigr,, p. 12 et 20. — 3. Tac, Ann.y VI, 20 :.... degustahis imperium, — 4. L'inscriplion d'Orelli 887, son épitaphe, lui attribue huit salutations impériales ; il y avait donc eu, sous son règne, quelques succès aux frontières. — 5. Hérod., III, 4.
cent trente-cinq fois dans Tarène : combats ruineux pour le trésor qui payait chacune de ces représentations princières 250 000 drachmes* ; combats aussi sans péril, car tout était disposé pour que la Majesté impériale n'eût rien à craindre de répée des malheureux destinés à être des victimes, ni de la dent des fauves qu'on amenait souvent en cage. Sans cesse entouré d'habiles archers parthes et maures, il excella à lancer une flèche ou un javelot. Un jour, cent ours tombèrent sous ses coups. A chacune de ces faciles et honteuses victoires, le sénat poussait en chœur de joyeuses acclamations : « Tu es le maître, tu es le premier, tu es le plus heureux des hommes. Tu es vainqueur; tu le seras à jamais, Amazonius le Victorieux ! » Mais nous savons à quelle triste condition étaient réduits, sous de tels princes, les héritiers des maîtres du monde, leurs continuelles terreurs et leurs déshonorantes adulations*. Un seul, Pompeianus, le gendre et Tami de Marc-Aurèle, osa protester contre cette dégradation en refusant de paraître à l'amphithéâtre, même au sénat. Dion déclare ne l'y avoir jamais vu, si ce n'est au temps de Pertinax. Ce chevalier d'Antioche* était le Caton du temps. La vieille Rome mettait encore son empreinte sur quelques-uns de ses nouveaux enfants.
Mais comnie il était facile que la tête tournât à un jeune prince étourdi par cette épaisse fumée d'encens ! Le sénat n'est pas seul à épuiser tout le vocabulaire de la servilité, le peuple, les soldats, font comme lui, et Commode peut entendre les acclamations des provinces répondant à celles de Rome. Les jeunes gens de Népète se cotisaient pour consacrer un monument « à Commode le Victorieux* «. Une monnaie d'Éphèse lui donne, comme autrefois à Hadrien, le surnom d'Olympios %
1. A prendre sur le fonds des jeux, qu'une telle dépense épuisait vite, ce qui obligeait de recourir au trésor public. (Dion, LXXH, 19.)— 2. Voy. t. V, p. 247, où j'ai cité un passage de Dion Gassius qui montre sous quelle ter> reur les sénateurs vivaient, —3. Voy. t. IV, p. 462. — 4. Orelli, 879. — 5. Eckhel, VU, p. 136.
et une inscription l'appelle « le plus noble, le plus heureux des princes* ». Dans une autre, Toffrande est faite a à THercule romain* ». Aussi « le dieu' » ne respecte rien sur la terre : il ôte aux mois de l'année leurs noms pour leur imposer les siens*; il change même celui de Rome qui devient la Colonie Commodienne ^ Son règne est Tâge d'or; du moins Ton date ainsi ses lettres impériales, ex sœculo aiireo, et son jour de naissance doit être fêté par tout l'empire. Mais la fête est pour lui seul, car « ce jour-là, raconte Dion, il nous faut, nous, les sénateurs, nos femmes et nos enfants; lui donner chacun deux aureiy et les décurions de chaque ville lui doivent cinq deniers*. »
Sa plus haute ambition était de ressembler au fils d'Alcmène, qui, pour lui, n'était que le dieu de la force brutale. On portait devant lui, par les rues, la massue et la peau de lion du vainqueur de l'hydre; à l'amphithéâtre, on les posait sur une estrade dorée, et parfois il s'en servait. Dion raconte que, ayant réuni bon nombre d'estropiés et d'infirmes pris au hasard dans Rome, il les fit affubler en monstres de la Fable, avec d'immenses queues de serpents, et qu'il leur donna des éponges en guise de pierres pour se défendre contre lui, quand il se jetterait sur eux avec sa massue. Il s'imaginait renouveler ainsi les exploits d'Hercule; le bruit courut même que les spectateurs lui semblaient pouvoir fort bien remplir le rôle des oiseaux de Stymphale et qu'il s'était proposé de lancer ses traits dans la foule qui garnissait l'amphithéâtre''. Pour rendre cette menace toujours présente aux yeux des sénateurs, il fit placer, devant la curie, une statue qui le représentait en Hercule, l'arc en main et tendu. Un jour, rencontrant un homme d'une grande corpulence, il lui ouvrit le ventre pour voir tomber ses
1. Renier, Tnscr, de V Algérie, n» 4408. — 2. Orelli, 886. — 3. lxa>£ÏTo xal Oeo; (Zon., XH, 5).— 4. Id., ibid, — 5. Cohen,ni, p. 127, médailles 469 et 470. — 6. LXXII, 16. — 7. Ses médailles le représentent souvent en Hercule. Cf. Cohen, III, passim.
intestins*, c»^ Jamais, dit rhistorien qui fut témoin de ce qu'il raconte, jamais il ne se montra en public sans être taché de sang; » et Lampride ajoute : « Comme il venait de frapper mortellement un gladiateur, il plongea la main au fond de la blessure, puis Tessuya à ses propres cheveux. 5> C'était un bouchera
Nous voilà donc encore une fois en présence d'un fou à qui l'ivresse de la jeunesse et du pouvoir a donné Tivresse du sang. Néron valait mieux, car, dans cet artiste grotesque, il y avait du moins une étincelle d'art, et ses fêtes babyloniennes arrivaient, dans l'infamie, à une certaine grandeur. Commode n'avait que de bas instincts et ne cherchait que de vulgaires ou hideux plaisirs. C'est pourquoi il n'y a point à s'étonner de la légende qui lui donnait pour père un héros de l'arène.
La populace est peu difficile sur le choix de ses favoris : là où elle vote, ce sont les déclamations violentes qui lui plaisent; lorsqu'elle n'a que le droit d'applaudir, ce qu'elle aime, c'est l'adresse et la force physique. Aussi les exploits de carrefour de son empereur qui scandalisaient les sages, la charmaient. Elle chérissait cet homme, qui lui jetait de l'or et ne quittait pas l'amphithéâtre; qui lui donnait un autre spectacle, la terreur des grands^ ; et, comme intermède, de temps à autre, un cadavre à traîner par les rues. Mais la noblesse s'indignait de trembler sous un prince qui lui paraissait singulièrement petit à côté des grands empereurs de l'âge précédent. Il n'y avait plus dans le sénat, ainsi qu'au premier siècle, des rancunes de républicains ou des ambitions patriciennes. On savait à présent combien un empereur véritable était nécessaire à l'empire; combien il fallait, dans le rang suprême, de vigilance, d'habileté, de ferme résolution pour maintenir, avec la grandeur de l'État, la sécurité de chacun et la vraie hberté de tous. Ces sentiments se montreront quand, pour remplacer le dernier des Antonins,
1. Lampr., Comm,, 10. — 2 Id., ibid., 16. — 3. Voy. t. V, p. 247.
COMMODE, PERTINAX ET JULIANUS (180-193). Il
tout le monde s'accordera dans la curie à mettre la pourpre des Césars sur les épaules du fils d'une affranchie. Dès la troisième année du règne, une conspiration se forma dans le palais même; Lucilla en fut l'âme*. Commode, sans doute, tenait à l'écart cette femme ambitieuse et jalouse de l'impératrice, qui lui ôtait le premier rang. Elle pensa qu'en remplaçant son frère par son gendre ou par Quadratus, jeune et riche sénateur qui s'était associé à ses projets, elle aurait une meilleure part du pouvoir. Pour être bien sûre de l'exécution, ce fut son gendre, un familier du prince, qu'elle chargea du coup. Comme l'empereur passait par un couloir sombre qui menait à l'amphithéâtre, le meurtrier se jeta sur lui avec un poignard, en s'écriant : « Voilà ce que le sénat t'envoie. » Il fut désarmé avant d'avoir frappé (183). Son imprudente parole était une sentence de mort pour nombre de sénateurs. De ce jour, en effet, les anciens amis de Marc- Aurèle ne parurent plus à son fils des censeurs silencieux, mais des ennemis dont il fallait prévenir les coups. Les beaux jours des délateurs reparurent et les meurtres commencèrent pour ne plus s'arrêter. Lucilla, son gendre, le père de celui-ci, Quadratus et bien d'autres périrent. Un des préfets du prétoire, Tarrutenius Paternus, savant légiste qui a mérité de prendre place parmi les jurisconsultes des Pandectes *, ne put être convaincu d'avoir participe au complot. Mais Pérennis, son collègue, voulait être seul chef des gardes. Il le fit nommer sénateur pour lui ôter la préfecture du prétoire, puis ill'accusa de trahison; Paternus fut condamné avec le petit-fils du grand jurisconsulte d'Hadrien. Ce Salvius Julianus était, à l'avènement de Commode, à la tête d'une puissante armée et fort aimé de ses troupes; il n'avait pas voulu disputer l'empire au fils de Marc-Aurèle, mais il l'aurait pu : c'était assez pour qu'il fût coupable, puisqu'il passait pour dangereux. La liste des victimes du tyran est longue ; Dion assure que, de
1. Zonare (XU, 4) dit qu'à cause de ses vices et de ses cruautés TcXeicxTaxi; iKeêouXeuÔYi. — 2. On y trouve des fragments d'un livre de lui de re militari.
tous ceux qui avaienl joui de quelque crédit dans l'État au temps de Marc-Aurèle, trois seulement, sous Commode, échappèrent à la mort. Comme Caligula, il ne prit souvent les têtes que pour prendre les biens et apurer ses comptes ; plusieurs femmes périrent à cause de leurs richesses.
Le sort des Quintilius frappa Fimagination des contemporains, quelque habitués et endurcis qu'ils fussent à ces scènes de meurtre : c'étaient deux frères, Troyens d'origine, renommés pour leurs richesses, leur savoir leurs talents militaires et qui ne s'étaient jamais séparés. Les princes, se plaisant à honorer cette amitié fraternelle, leur avaient fait courir ensemble la carrière des charges publiques : ils avaient été en même temps consuls, chefs d'armée et gouverneurs d'Achaïe, Tun servant de lieutenant à l'autre; ils signaient tous deux les dépêches, et Marc-Aurèle sanctionnait cette illégalité touchante, en adressant à tous deux un rescrit qui se lit encore au Digeste *. Commode les réunit aussi, mais dans la mort^ . On voit encore, dans la campagne de Rome, les grandes ruines de leur palais qu'au moyen âge on appelait la Roma Vecchia^. Dion raconte que, pour échapper, le fils de Tun d'eux, Condianus, avait répandu le bruit de sa mort. Simulant une chute de cheval, il s'était fait rapporter chez lui tout sanglant et, tandis qu'un bélier brûlait à sa place sur le bûcher, il s'était enfui et caché. Plusieurs payèrent de la vie leur ressemblance avec le jeune Quintilius. Après la mort de Commode, un faux Condianus réclama le riche héritage. Il était fort au courant de Thistoire de sa prétendue famille et répondit pertinemment à toutes les questions. Mais Pertinax, vieux professeur de grammaire, s'étant avisé de lui parler grec, il se troubla, et Ton
1. XXXVni, 2, 16, § 4. — 2. Dormis Quintiliorum omnis cxstincta (Lampr., Comm,j 4). Cet écrivain donne une longue liste des victimes de Commode. — 3. Les fouilles exécutées dans ces ruines par le prince Torlonia ont donné bon nombre de statues, de bas-reliefs, de colonnes et d'entablements en marbres précieux.
décida qu'un homme qui faisait des fautes dans la langue d'Homère ne pouvait être un Quintilius.
Durant la guerre de Bretagne, Pérennis avait remplacé par des chevaliers les sénateurs qui commandaient les légions de ce pays. Les soldats, dit-on, s'irritèrent de ce qu'on diminuât ainsi Téclat des grades militaires. Cette sollicitude, dans les camps de Bretagne, pour les privilèges des Pères conscrits, m'est fort suspecte. Il doit y avoir eu d'autres motifs de mécontentement. On parle vaguement d'une grande sédition quePertinax apaisa*, après y avoir couru risque de la vie ; d'un empereur, Priscus ou Perti* nax lui-même, que ces légions voulurent nommer, et qui refusa. Quoi qu'il en soit, les soldats envoyèrent quinze cents d'entre eux porter leurs plaintes à l'empereur. Inquiet à l'approche de députés si nombreux qui semblaient apporter des ordres, bien plus que des prières, Commode sortit de Rome à leur rencontre : « Qu'est-ce cela, camarades, leur demanda-t-il , et quel dessein vous amène ? — Nous sommes venus, répondirent-ils, parce que Pérennis conspire contre toi ; il veut faire son fils empereur. » Sans plus d'informations, le lâche prince livra son fidèle serviteur*. On le battit de verges longtemps, puis on lui coupa la tête, et sa femme, sa sœur, ses deux fils, furent égorgés (185)*. Les soldats venaient de défaire un ministre, bientôt ils feront et déferont des empereurs.
On ne sait où placer la singulière histoire de Maternus*; Hérodien la raconte après la chute de Pérennis. Ce soldat, ayant déserté avec quelques hardis compagnons, courut la campagne en pillant les villages. Sa troupe, organisée militairement et grossie des bandits, des condamnés aux-
1. Dion, LXXIII, 4, et Capitolin, Pertin,^ 3. — 2. C'est le témoignage que Dion lui rend (LXXII, 12). Hérodien (I, 24) lui est contraire. Il remplace les soldats de Bretagne par des légionnaires d'IUyrie et raconte qu'un philosophe à besace vint au milieu d'une fêle dénoncer les intrigues du préfet, qui le fit brûler vif. — 3. Eckhel, VII, 113, 135-6. — 4. Dion Cassius n'en parle pas, mais Lampride {Comm.j 16) mentionne le bellum desertorum, etSpartien {Nig,, 3) ditdeNiger qu'il avait été envoyé ad comprehendendos deserlores qui innumeri Gallias tune vexabant.
quels il ouvrait les portes des prisons, se trouva assez forte pour s'attaquer aux villes, dont plusieurs furent mises à sac et incendiées. Il parcourut ainsi TEspagne cl la Gaule, pillant et brûlant, sans avoir rien à craindre des milices municipales qu'une longue paix et le bon ordre des provinces avaient fait tomber en désuétude. Le gouvernement dut se résoudre à envoyer contre lui des troupes régulières. Maternus n'était pas un bandit vulgaire : il résolut de tenter un grand coup. Au bruit des préparatifs faits contre lui, il divisa ses bandes, commanda à ses hommes de gagner, en toute diligence, ritalie par des chemins détournés, et leur donna rendezvous à Rome pour la fête de la Mère des dieux. Ce jour-là, les travestissements étaient autorisés. Maternus complaît revêtir, avec ses gens, le costume des gardes, s'approcher ainsi de l'empereur, le tuer et prendre sa place. Dénoncé par un complice, il fut mis à mort avec ceux des siens qu'on put découvrir.
Rien n'autorise à dire que l'audacieux bandit ne pouvait pas réussir. Dans un État où il ne se trouve entre les ambitieux et le souverain pouvoir aucune institution vivace et forte qui mette le prince à l'abri d'une surprise, un coup de poignard suffit à changer une dynastie. Nous avons déjà vu de ces catastrophes et nous allons en voir bien d'autres. A cet égard, la dignité impériale n'était pas sans analogie avec le sacerdoce du temple de Diane Aricine dont le grand prêtre devait avoir tué son prédécesseur*.
Un ancien portefaix devenu chambellan de Commode, l'affranchi Cléander, remplaça Pérennis dans la faveur du prince. Il avait gardé tous les vices de la servitude, en y ajoutant Tâpreté au gain. Il vendit les charges, les provinces, les jugements : on vil plusieurs préfets des gardes en une semaine et jusqu'à vingt-cinq consuls en un an *. Avec une partie de cet argent, il achetait les maî-
1. Strab., V, 12. — 2. Du moins Lampride le dit, mais nous n'en avons d'autre preuve que sa parole^ et ce n'est pas assez.
tresses de Commode et Commode lui-même. Les prétoriens suivront bientôt cet exemple, mais c'est Tempire qu'ils mettront à l'encan. Les gouvernements récoltent ce qu'ils sèment.
Burrus, beau-frère de Commode, voulut l'éclairer sur ces indignités. Cléander l'accusa d'aspirer au principat et obtint contre lui un ordre de mort qui s'étendit à beaucoup de sénateurs. Il prit alors la préfecture du prétoire, qu'il consentit à partager avec deux collègues.
Cet affranchi, qu'on appelait le ministre du poignard, aurait pu continuer impunément à décimer la noblesse ; mais il laissa la populace avoir faim : elle le précipita. Depuis quelques années il y avait disette, et le prix du blé montait. Commode voulut contraindre les marchands à vendre les vivres à meilleur compte; il en résulta que les denrées se cachèrent et que le mal augmenta. Un immense incendie qui rappela celui de Néron, une épidémie, qui, dans Rome seulement, enlevait deux mille personnes par jour*, portèrent au comble l'exaspération populaire. Ces fléaux ne paraissaient pas naturels; le peuple réclama une victime. On prétendait que Cléander amassait des blés. Nous connaissons le sort de ceux qu'en temps de disette la populace accuse d'être accapareurs. Comme on célébrait les jeux du cirque, une bande d'enfants s'élancèrent dans l'arène, avec de grands cris, ayant à leur tête une virago de taille élevée et d'aspect farouche, qui, sans doute, disparut dans la bagarre, ce qui permit aux niais et aux ennemis de Cléander de prétendre ensuite qu'une divinité avait tout conduit. Aux clameurs des enfants se joignent celles des spectateurs; l'émotion gagne tout le monde; on quitte les jeux et on court hors de la ville au palais Quintilien où Commode se trouvait. Cléander, pour arrêter cette multitude, la fait charger
1. Une autre avait eu lieu en 182. Cf. Or.-Henz., 5489. Il semble que la grande peslequi avait fait tant de ravages sous Marc-Aurèle avait laissé derrière elle des foyers d'infection, d'où elle sortit pour reparaître sous Commode par accès intermittents.
par des cavaliers de la garde germaine ou prétorienne; plusieurs personnes sont tuées, d'autres blessées, etTimmense cohue est refoulée sur la ville. Afin d'en achever la dispersion, les cavaliers s'engagent dans les rues. Assaillis par une grêle de tuiles et de pierres qui tombent du haut des toits, attaqués par les soldats des cohortes urbaines qui font cause commune avec le peuple, ils reculent en désordre, et la foule revient vers la demeure impériale, mêlant à ses cris de mort contre Cléander, des vœux de prospérité pour le prince. Une concubine de Commode lui montre Témeute qui approche, le péril qu'il peut courir, le moyen de le conjurer. Commode fait tuer son favori et livre le corps à la populace. Longtemps celle-ci promena dans la ville, au haut d'une pique, la tête du tout-puissant ministre et traîna par les rues son cadavre. Son fils, un enfant en bas âge qu'on élevait à la cour, fut broyé sur le pavé. Ceux qui avaient partagé la fortune du favori partagèrent l'ignominie de sa mort; après avoir servi de jouet à la tourbe abjecte, ils finirent aux gémonies (189) *.
Au dernier jour des jeux. Commode avant de descendre dans l'arène avait remis sa massue à Pertinax. On s'en souvint plus tard et l'on y vit un signe. L'expiation, en effet, approchait. Le fils de Marc-Aurèle, que son biographe appelle « plus cruel que Domitien, plus impur que Néron, » était une bête fauve qui ne pouvait manquer d'être un jour ou l'autre abattue. Dans l'héritage d'une de ses victimes, Commode avait trouvé une femme à laquelle il s'attacha passionnément et dont il fit sa concubine. Cette union, sorte de mariage morganatique que la société romaine reconnaissait*, permit à Marcia de
1. Effrayé par cette émeute, Commode donna quelque soin à l'approvisionnement de Rome, comme l'attestent plusieurs médailles le représentant en Hercule^ le pied droit sur la proue d'un vaisseau et donnant la main à l'Afrique, qui tient des épis, avec cette légende : Providenlix Auguslad. Cf. Cohen, CommodCj aux n" 212, 213, 719, etc. On verra Septime Sévère veiller de très-près sur ce service. — 2. Le concubinat n'avait pas tous les effets civils des jusfœ nupliae, mais il n'encourait pas le sluprum attaché aux
recevoir presque tous les honneurs réservés aux impératrices ^ Cette femme, qui paraît n'avoir manqué ni d'étendue d'esprit ni de résolution, avait fpris un grand ascendant sur l'âme amollie de cet histrion hébété : ses médailles, que Ton peut prendre pour des portraits, annoncent un caractère viril, et Ton a vu sa décision dans Taffaire de Cléander. Elle était chrétienne % autant que le pouvait être une maîtresse de Commode, et les chrétiens lui durent la paix dont ils jouirent sous ce règne. Mais, à faire le vide autour de leur trône, ces tyrans insensés finissent par tourner contre eux-mêmes les instruments de leur tyrannie et de leur plaisir. Marcia, le chambellan Eclectus, Laetus, le préfet des gardes, se sentirent menacés. Commode surprit-il quelques paroles imprudentes? On ne sait; mais il crut à un complot qu'il provoqua, s'il n'existait encore. Hérodien raconte, d'une manière trop dramatique peut-être, le dernier incident qui ne fit sans doute que décider le jour de l'exécution. La veille des Saturnales, Commode se mit en tête d'aller passer la nuit dans une école de gladiateurs, d'où il sortirait le lendemain pour la fête du jour, armé de pied en cap, et précédé de tous ses compagnons de l'arène. En vain sa femme et ses confidents firent les plus vives instances pour qu'il renonçât à cet indigne dessein ; il les congédia avec colère et, pour en finir avec cette opposition à ses volontés, il écrivit sur des tablettes les noms des nouvelles victimes qui devaient périr la nuit
unions illégitimes. C'était un mariage véritable^ qui n'a été supprimé que par Léon VI le Philosophe. (Cf. Accarias, Précis de droit romain, 1. 1, p. 193-5.) Peut-être les enfants suivaient-ils, comme dans les mariages morganatiques de nos jours, la condition de la mère, et n'étaient-ils pas soumis à la palria potestas du père. — 1. Elle les avait tous, dit Hérodien (I, 50), excepté qu'on ne portait pas le feu devant elle. Gapitolin {Max. jun., 1) donne le détail du costume officiel des impératrices. — 2. Ou, du moins, elle favorisa les chrétiens ...-TcoXXà te Onèp XpiaTiavwvcrnouSâcyai. Ce témoignage de Dion (LXXII, 4) est confirmé par les Philosophumena (IX, 12), qui l'appellent q?i>68eo; et qui racontent qu'elle chargea le vieil eunuque qui l'avait élevée d'aller délivrer les exilés chrétiens de Sardaigne. La mesure dut être générale. (Voy. chap. LXiv.)
prochaine : en tête étaient ceux de Marcia, de Laetus et d'Eclectus. Lorsqu'il sortit de sa chambre pour se rendre.au bain, il mit ses tablettes sous le chevet de son lit. Mais un enfant dont les jeux amusaient l'empereur et qui errait librement par tout le palais, entra dans cette chambre, aperçut les tablettes et les prit pour un jouet. Marcia le rencontra et lut la liste funèbre; elle prévint, en toute hâte, ceux que Commode lui donnait nécessairement pour complices. Ils convinrent qu'après le bain elle présenterait au prince un breuvage empoisonné ; et, comme le poison ne produisait qu'un vomissement, ils le firent étrangler par un jeune et vigoureux athlète (31 déc. 192). Son corps, secrètement emporté du palais, fut enterré précipitamment, et Ton répandit le bruit que Commode avait été frappé d'un coup de sang. Le sénat, qui l'encensait hier, poursuivit sa mémoire de toutes les malédictions*; il voulait le déclarer ennemi public et faire jeter son cadavre au Tibre: Pertinax s'y opposa; maison brisa ses statues et l'on traîna par les rues ses images. 11 avait trente et un ans, l'âge où Néron périt; Caracalla sera tué à vingt-neuf; Caligula l'avait été à vingt-huit; Élagabal le sera plus tôt encore, à vingt et un. Les vrais tyrans ne vieillissent pas.
Commode a contre lui trop de choses détestables pour que nous ne lui tenions pas compte d'une bonne : il donna la paix aux chrétiens et ouvrit les prisons où son père les avait jetés ^
A un point de vue plus général, son principat commence,
1. On peut en lire, dans Lampride (18), la longue énumération. — 2. Voy. le chap. Lxvi. On lit dans Eusèbe (//. £*., V, 21). « Apollonius fut accusé par un ministre du démon, dans un temps où cela n'était pas permis. Pérennis condamna le délateur à être rompu; mais^ à son tour, il déféra Apollonius au sénat, et celui-ci, ayant refusé de renoncera sa foi, eut la tête tri«ichée, parce qu'il était défendu par la loi d'absoudre les chrétiens qui avaient été accusés, à moins qu'ils ne changeassent de sentiment. » Ainsi le préfet du prétoire punit de mort un accusateur des chrétiens, ce qui devait intimider ceux qui auraient été tentés de suivre cet exemple. Mais Apollonius ayant sans doute, à cette occasion, manifesté publiquement sa foi, il lui appliqua le rcscrit de Trajan. Voilà la jurisprudence bien marquée.
pour rhisloire de Tempire, une période nouvelle. C'est la fin des temps heureux et le commencement des jours de malheur. Un seul règne avait suffi pour développer le germe funeste qui se trouvait au sein de la monarchie impériale, la prépotence des soldats. Ce mal avait déjà fait explosion à la mort de Néron, et Tempiçe avait failli en être brisé ; la main ferme de Vespasien, de Trajan et d'Hadrien l'avait une première fois étouffé. Il éclata de nouveau lorsque les hasards de la naissance ou de Témeute firent arriver à la tête des légions, au lieu de princes glorieux et respectés, un gladiateur tel que Commode et un Syrien affolé de luxure comme Élagabal. Du jour où le soldat vit de près la honte de*ses princes et les lâches adulations du sénat, l'autorité du commandement et de la loi civile tomba.
Dans les camps, le voisinage de Tennemi maintenait quelque reste de Tancienne discipline ; mais, à Rome, au milieu des séductions de la grande ville, les prétoriens avaient pris beaucoup de besoins qui exigeaient beaucoup de licence. Pertinax se les aliéna en leur défendant d'injurier et de maltraiter les citoyens *. Commode, au contraire, dont ils étaient la seule défense contre la noblesse, qu'il décimait, avait pour eux des complaisances funestes, et ses défiances à Tégard des grands l'obligeaient à donner Tépée du prétoire à des parvenus, même à un affranchi. Ces généraux d'aventure prenaient à leur tour des précautions contre l'empereur. Ils cherchaient à s'assurer de leurs cohortes et, pour cela, les composaient de gens auxquels ils pouvaient tout demander, parce que eux-mêmes ne leur refusaient rien. Ils appelaient dans les rangs, autrefois ouverts aux seuls Italiens, puis aux plus braves des provinciaux, jusqu'à des barbares : le chef de la bande qu'on verra se ruer sur le palais de Pertinax, sera un Tongrien. De tels soldats devaient s'inquiéter bien moins de l'honneur du nom romain que des avantages à tirer de la crainte qu'ils inspiraient. Ainsi l'empire n'est pas