‹ Histoire des Romains: depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin du règne des AntoninsChapitre 3 sur 40 · Hérodien, II · texte numérisé non relu

Hérodien, II

encore ébranlé; mais, en face d'un sénat que le prince avilit et de magistrats devenus impuissants, une soldatesque turbulente et avide fera, dans l'intérêt de sa cupidité, des révolutions qui ruineront les provinces et ouvriront les frontières aux barbares. L'ordre militaire l'emportera bientôt sur Tordre civil. Les Antonins avaient pris leur point d'appui dans le sénat, leurs successeurs vont le prendre dans les légions, et durant un siècle, tous, si Ton en excepte trois, serontles serviteurs plutôt que les maîtres des soldats. Les officiers, à leur tour, plieront devant les hommes qui feront les empereurs : de sorte que le pouvoir politique des armées aura pour conséquence nécessaire la perte de la discipline et, par suite, la ruine de la grande institution militaire d'Auguste et d'Hadrien*.

Pertinax (193). — Les meurtriers de Commode se hâtèrent de choisir un empereur, Publius Helvius Pertinax, vieux général qui, dans sa verte vieillesse", paraissait conserver assez de vigueur pour qu'on n'eût pas à craindre de voir succéder aux excès de la jeunesse l'impuissance de la sénilité. Laetus le conduisit au camp des prétoriens.

Renommé pour sa sévérité, Pertinax ne pouvait plaire à des soldats qui regrettaient Commode; mais ils n'avaient sous la main personne à qui mettre la pourpre sur les épaules, de sorte qu'entre le prince qui ne pouvait plus rien pour eux et celui qui promettait un donativum, ils se résignèrent au fait accompli. Quant au peuple, il avait applaudi Commode; il acclama Pertinax : c'était un spectacle et un congiaire de plus.

Avec Commode, nous avons vu qu'un fils de prince était tout arrivé; Pertinax nous montre comment de petites gens arrivaient. Fils d'un affranchi, marchand de charbon à Alba Pompeia, enLigurie, Pertinax avait cher-

1. « A cette époque, ditHérodien (H, 24), commença la corruption des soldats. Depuis ce temps, ils montrèrent une insatiable et honteuse cupidité et le plus grand mépris pour le prince. » — 2. 11 avait soixante-six ans. (Zon.,Xn, 7.)

ché d'abord à gagner sa vie en enseignant la grammaire ; le métier n'allant pas, il demanda et obtint, par le crédit d'un patron, le grade de centurion. Son mérite Téleva rapidement aux premiers rangs de l'armée, par suite dans l'État. Il devint préfet d'une cohorte en Syrie, commandant d'un escadron en Bretagne et dans la Mœsie, commissaire de la voie Émilienne pour surveiller la distribution des pensions alimentaires*, chef de la floltille du Rhin, receveur du fisc en Dacie avec un traitement de 200 000 sesterces, tribun légionnaire, sénateur, préteur, légat d'une légion qui se distingua sous lui dans la Rsetie et le Norique, enfin, consul. Les services qu'il rendit à l'époque de la rébellion de Cassius contre Marc- Aurèle lui valurent le commandement de l'armée du Danube, puis le gouvernement des deux Mœsies, de la Dacie et de la Syrie. Ainsi, à cinquante-quatre ans, il avait rempli des fonctions très-différentes et administré quatre provinces consulaires. Ses talents ne paraissent cependant point avoir dépassé la commune mesure, et ce rapide avancement prouve gue la route des honneurs était ouverte à tous ceux qui savaient y marcher.

Il n'avait pas vu Rome depuis sa nomination au sénat. Lorsqu'il y rentra, on lui reprocha d'avoir gagné de grands biens dans ses divers emplois. Il n'avait pas cru qu'il eût le devoir de s'y ruiner, et une économie sévère suffit sans doute à mettre la fortune dans sa maison ^ Relevons deux traits à son honneur : il garda sa mère près de lui dans ses divers commandements*, et, lorsqu'il éleva de beaux édifices dans sa ville natale, il y encadra la boutique de son père, le charbonnier.

1 . Cette fonction de proc. ad alim. gérée par Pertinax, et qu'on retrouve indiquée dans plusieurs inscriptions (par exemple chez Or.-Henz.,3190, 3814, 6524, et au n* 1456 du C, I. L., t. lil, p. 235, proc. ad alim. per Apul. Calabr.^ Luc. et Bruitios, pour un contemporain d'Alexandre Sévère et de Gordien III), prouve que l'institution alimentaire de Trajan était encore en pleine vigueur vers le milieu du troisième siècle. — 2. Hérodien (II, 3) prétend qu'il était pauvre.— 3. Elle mourut près de lui dans la Germanie Inférieure, où Ton montra longtemps son tombeau. (Renier, Mél. d'Épigr., p. 272.)

Pérennis le fit exiler ; mais Commode, à la mort de ce préfet, le rappela et le mit à la tête de la turbulente armée de Bretagne. Plus tard, il le chargea de surveiller les approvisionnements de Rome, prœfectus frumenti dandi^lui donna le proconsulat d'Afrique* et, ce qui était le suprême honneur, la préfecture de la Ville. Ces grandes charges avaient mûri son expérience. Par nature, il était honnête, sans ambition et quelque peu avare, comme ceux qui ont fait difficilement leur fortune; mais, dévoué au bien public, il aurait pris rang parmi les meilleurs princes, si on l'avait laissé vivre ou s'il avait su se défendre.

Le pouvoir l'effrayait; il n'y avait nul goût*. Dans le sénat, il offrit l'empire à Pompeianus, qui avait protégé ses débuts % à Glabrion, qu'on disait descendant d'Énée: c'étaient des sages; ils préférèrent lui laisser le fardeau et les périls. Quelques jours après, un autre sénateur s'étant aventuré au milieu des prétoriens, ceux-ci voulurent le faire empereur. Échappé à grand'peine de leurs mains, la toge en lambeaux, il vint se réfugier au palais de Pertinax et, pour fuir plus sûrement l'empire, s'éloigna de Rome. Ces désintéressements révèlent une situation pleine d'anxiété.

Pertinax refusa pour sa femme le titre d'Augusta^ pour son fils celui de césar : « Il sera temps de le lui donner, dit-il, quand il l'aura mérité *. » Tous les siens, parents et serviteurs, furent retenus dans la modestie de leur condition : il leur abandonna ses biens personnels et luimême resta simple dans sa vie privée. A la nouvelle de son

1. Dans cette province, il eut, suivant Capitolin (4), à réprimer multas seditiones causées vaticinationibiLS earum quae de templo Caelestis emergunt. — 2. Horruisse illum imperium epistola docet. Capitolin, qui parle de cette lettre (15), a eu le tort de ne pas nous la donner, d'autant plus que Julien, dans les Césars, accuse Pertinax « de s'être fait complice, au moins par la pensée, des embûches où périt le fils do Marcus. » — 3. Sur Pompeinnus, cf. L. Renier, Inscr. de TroesmiSj p. 5. — 4. On a trouvé à Metz une inscription qui donne le titre d'Augusta à sa mère et celui de césar à son fils. (L. Renier, Mél. d'Êpigr,) Ces provinciaux avaient cru que les choses s'étaient passées à Rome comme à l'ordinaire^ ou ils s'étaient permis une flatterie dont ils étaient sûrs que le prince ne s'offenserait pas.

avènement, ses compatriotes des montagnes de la Ligurie , gens âpres au gain, étaient accourus en foule pour exploiter cette fortune ; il les renvoya comme ils étaient venus. 11 avait à remplir la même tâche que Vespasien, c'esl^ à-dire à remettre l'ordre dans l'État, dans les magistratures troublées par tant de nominations arbitraires *, dans les finances ruinées par des prodigalités insensées : au trésor, il n'avait trouvé que 1 million de sesterces. Pour se procurer l'argent que les soldats et le peuple réclamaient, il vendit aux enchères les mignons de son prédécesseur, les complices ou les victimes de ses débauches, tout un harem , ses armes, ses vêtements de soie et d'or, ses meubles précieux et mille curiosités parmi lesquelles je note des voitures à sièges mobiles qu'un train articulé permettait de faire tourner aisément et qui marquaient à la fois l'heure et le chemin parcouru. Il dépouilla de leurs biens les bouffons, fit rendre gorge aux affranchis et chassa du palais toutes les bouches inutiles. Les goinfres qui, sous Commode, vivaient de la table impériale ne lui pardonnèrent pas ce qu'ils appelèrent sa ladrerie, et l'on se mil bien vile à jouer de la langue contre lui. Telle était l'immensité des ressources de cet empire, que moins de trois mois d'une administration économe et sévère permirent à Pertinax de tenir la moitié de ses promesses aux prétoriens % de payer plusieurs dettes de l'État et de recommencer les travaux d'utilité publique. Il supprima quelquesunes des entraves qui gênaient le commerce et exempta d'impôts pendant dix ans ceux qui mettraient en culture les terres désertes d'Italie. Enfin la réhabilitation des victimes de Commode, le rappel des exilés, la condamnation

des délateurs et la protection accordée aux citoyens contre les insolences de la soldatesque ramenèrent la sécurité.

1. Sons Commode, quantité de gens avaient été adlecti inter prœtorios Il les oblige de prendre rang après ceux qui avaient réellement géré la préture. (Capitolin, Pcr/., 6.) Il fit sans doute le même règlement pour les autres magistratures. C'était l'ordre remis dans le sénat. — 2. Promisit duodena millia nummurri; sed dédit sena (Capitolin. ibid.y 15).

2k LES PRIXCKS AFRICAINS ET S^TUENS.

Mais cet ordre, cette économie, ne faisaient le compte ni des prétoriens ni du peuple. Aux premiers, il avait eu l'imprudence de défendre le port d'armes dans les rues % les brutalités aux passants, et de leur dire : « Dans notre siècle, il s'est introduit beaucoup de désordres, qu'avec votre concours nous corrigerons, » et son premier mot d'ordre avait été : miiUemuSy combattons. Dans ces paroles, ils avaient vu Fintention de les ramener à l'ancienne discipline et au service de guerre. Au peuple, il supprima les distributions de blé que, depuis Trajan, les enfants recevaient à partir de neuf ans. Enûn il se montra [>eu disposé à se laisser conduire par Laetus, qui regarda cette défiance comme un présage de disgrâce et travailla dès lors en secret les cohortes prétoriennes. Une conspiration se forma, ou du moins un consulaire, Falco, fut accusé d'aspirer à l'empire; le sénat allait le condamner, quand Pertinax jura que jamais un sénateur ne serait mis à mort sous son règne. Un esclave ayant accusé plusieurs prétoriens de complicité avec Falco, Laetus les fit tuer et rejeta sur le prince Fodieux de l'exécution. Mal payés et se sentant suspects, ils résolurent de se débarrasser de tout souci et d'un empereur avare. Trois cents se rendirent en armes au palais * ; il s'y trouvait assez de soldats pour repousser cette poignée de factieux; mais toute la domesticité, ceux que Dion appelle les césariens et qu'un prince économe ^ ruinait, ouvrirent les portes aux assassins. Pertinax crut les arrêter en allant sans armes au-devant d'eux. La vue du prince les contint un instant et déjà quelques épées rentraient au fourreau, quand un Tongrien s'élança sur lui et le blessa. Aussitôt l'hésitation cesse; tous frappent et sa tête mise au bout d'une pique est portée au camp des prétoriens. Eclectus seul avait essayé de le défendre et était mort avec lui. Il avait régné quatre-vingt-sept jours (28 mars 193).

] liTiTc TiiX^Kii; çÉpeiv (xeTà X£<^P«C (Hérod., Il, 4). — 2. Zonare [XII, 6)

dit deux cents.

Julianus (193). — A la différence de son prédécesseur, Julianus* était fort riche et de noble extraction, car il descendait du grand jurisconsulte d'Hadrien et avait été élevé dans la maison de Domitia Lucilla, mère de Marc-Aurèle. C'était un petit esprit, d'une vanité puérile, à qui la vie n'enseigna rien. Il remplit toutefois sans déshonneur les plus hautes charges de l'État, gouverna plusieurs provinces, battit quelques tribus germaines et, à un âge qui aurait dû être pour lui l'âge de la sagesse, soixante ans, il se laissa entraîner à l'abîme par l'ambition d'ajouter* une bande de pourpre à son laticlave.

Quoique l'empire eût été souvent acheté, il n'avait pas encore été vendu à la criée : Rome allait voir cette honte. Pour calmer les prétoriens, Pertinax avait envoyé à leur camp son beau-père, Sulpicianus, le préfet de Rome. Ce sénateur était encore une de ces médiocrités vulgaires qui, ignorant les obligations du pouvoir, ne voient de lui que ce qui brille. Quand on lui montra la tête de Pertinax, il proposa sur l'heure aux meurtriers de leur acheter la pourpre trempée dans le sang de son gendre. Le bruit s'en répandit bien vite, et Julianus courut lui faire concurrence. Alors commença une scène sans nom et heureusèment sans exemple. Julianus était sur le haut du mur, Sulpicianus dans l'intérieur, et chacun d'eux enchérissait sur l'autre. Du mur d'enceinte au prétoire allaient des messagers disant à celui-ci : « Il donne tant; qu'y ajoutestu ?» Et à celui-là : « L'autre offre plus d'argent; prometstu davantage? » On arriva à 5000 drachmes, et, les offres se balançant, le soldat attendait, bien sûr de tirer meilleur parti de sa marchandise; à la fin, Julianus déconcerta son adversaire par une surenchère hardie de 1250 drachmes. Il criait la somme du haut mur ; il la comptait sur ses doigts pour que ceux qui ne l'entendaient pas pussent le comprendre, et il leur jetait ses tablettes où il avait écrit qu'il rétablissait la mémoire de Commode ; tandis que Pertinax

1. Marcus Didius Severus Julianus. (C. /. L., t. VI, n» 1401.)

serait certainement vengé par Sulpicianus. Celui-ci n'osa pousser plus loin. Chaque prétorien allait donc recevoir environ 6000 francs : « Jadis, le sénat avait proclamé la vente d'un morceau du territoire de la république, c'était celle du champ où campait Annibal *. » Nous avons raison de trouver cette scène indigne, mais ce donativum^ dont on a vu l'origine, était un usage auquel un empereur n'aurait pu se soustraire. Marc-Aurèle avait donné presque autant que Julien ', et chez des nations très-libres, môme très-fières, on achète encore le pouvoir, sinon aux prétoriens, qui fort heureusement n'existent plus, du moins aux électeurs.

L'adjudication faite, les soldats apportèrent une échelle pour que l'acquéreur pût descendre au camp et prendre livraison des serments de ses nouveaux gardes et des ornements impériaux. Ils lui firent nommer deux préfets du prétoire qu'ils avaient eux-mêmes choisis, puis ils ouvrirent les portes et, en ordre de bataille, les enseignes déployées, conduisirent au sénat leur nouveau chef qu'ils saluaient du nom menaçant de Commode.

Pourtant ils eurent l'attention de lui faire jurer qu'il ne garderait pas rancune à son compétiteur. Il ne fallait pas décourager ceux qui pourraient être tentés de recommencer cet honnête commerce.

Beaucoup de sénateurs tremblaient, à commencer par notre historien, Dion, qui, dans ses plaidoiries, avait eu plusieurs fois occasion de prendre Julianus à partie. Ils aimaient Pertinax, ils trouvaient son successeur ridicule et avaient horreur du marché qui venait de se conclure. Mais les alentours de la curie, la curie elle-même, étaient remplis de soldats. On se hâta de sourire au prince, de trouver fort éloquentes les niaiseries qu'il débita, et de faire les acclamations accoutumées. Julianus monta ensuite au palais ; y trouvant le souper préparé pour Per-

1. Chateaubriand, Etudes historiques. — 2. 20000 sest. Voy. t. IV, p. 437. Or les 1250 drachmes de Julianus ne faisaient que 5000 sesterces de plus.

tinax, il se moqua de la simplicité des mets, en envoya chercher d'autres et joua aux dés à quelques pas du cadavre de son prédécesseur*; mais dès le lendemain allaient lui venir les terribles soucis d'un pouvoir contesté et, au bout de quelques jours, les angoisses d'une mort inévitable et prochaine.

Il n'avait rien promis au peuple, qui se trouva blessé dans sa dignité par cet oubli offensant. Lorsqu'il se présenta le lendemain à la curie, la foule l'accueillit avec de grands cris, l'appelant usurpateur et parricide. Il prit d'abord la chose doucement et leur assura qu'il donnerait de l'argent. «Nous n'en voulons pas, s'écrièrent-ils, saisis d'un désintéressement inaccoutumé, nous ne l'acceptons pas! » Alors il les fît charger par les soldats, qui en 'uèrent plusieurs ; les autres se sauvèrent par la ville et se réfugièrent au Cirque. Dion prétend qu'ils y restèrent une nuit entière et le jour suivant, invoquant les dieux et, ce qui eût été plus sûr, les chefs militaires, surtout Pescennius Niger ou le Noir qui était alors bien loin au fond de la Syrie. On les y laissa, et l'impuissante émeute tomba d'elle-même.

Cependant la Monnaie impériale frappait des médailles qui représentaient le nouveau prince la tête couronnée de lauriers, avec ces mots en exergue : Hector orbis; sur d'autres on gravait la légende : Concordia militarisa, mais, du monde, Julianus ne possédait que l'espace occupé par le palais où il venait d'entrer, et la concorde militaire n'existait que contre lui. Les légions des frontières venaient d'apprendre ce que rapportait une élection d'empereur et elles n'entendaient pas laisser aux seuls prétoriens les avantages de ce trafic profitable. De puissantes armées, composées chacune de trois légions, occupaient la Bretagne, la Pannonie Supérieure ' et la Syrie sous des géné-

1. Spartien le montre frugal et préoccupé; mais, à la fin de son récit, il dit le contraire. Hérodien confirme Dion^ que souvent il copie. — 2. Eckh., VII, 149.— 3. Spartien (Scv., 4), Hérodien (II, 33) etBorghesi (Œuv. compL,\, p. 368) font Sévère gouverneur des deux Pannonies ; mais Dion, qui commanda

raux renommés, Albinus, Sévère et Pescennius Niger. Lorsqu'on y apprit qu'en trois mois deux empereurs avaient été assassinés et qu'un troisième avait brocanté l'empire, il y eut un soulèvement de dégoût contre les soldats qui faisaient ces exécutions ou ces marchés et contre le sénat qui les sanctionnait. Ce sentiment se montrait surtout dans les camps du Danube où Pertinax avait commandé et laissé d'honorables souvenirs.

On revit alors ce qui s'était passé à la mort de Néron. Deux de ces armées, celles de Pannonie et de Syrie, proclamèrent leurs chefs (avril 193), et la troisième en eût fait autant sans d'habiles négociations de Sévère avec Albinus. En môme temps qu'il s'assurait la neutralité de l'armée de Bretagne, il gagnait l'assistance des légions voisines de son commandement, de sorte qu'en peu de jours il se trouva avoir dans les mains près de la moitié des forces militaires de l'empire *. Il avait donc déjà cause gagnée quand il prit la route de Rome, précédé de la déclaration qu'il y portait la vengeance de Pertinax^. De secrets émissaires avaient fait sortir ses enfants de la ville avant que la nouvelle de son élévation à l'empire y parvînt.

Julianus le fit déclarer ennemi public par le sénat et commença des préparatifs. On se mit à remuer de la terre pour creuser un fossé en avant de Rome ; on fit venir les gladiateurs de Capoue, gens de sac et de corde, sur lesquels il ne fallait pas compter ; on appela les sol-

lui-même dans la Pannonie Supérieure, ne donne à ce général que ce gouvernement et ne montre sous ses ordres que les trois légions stationnées dans cette province. Sévère en aurait eu quatre, s'il les eût gouvernées toutes deux. — 1. « Les quatorze légions qui acclamèrent Septime Sévère et auxquelles le nouvel Auguste fit distribuer une monnaie de joyeux avènement, donativum, étaient les dix légions qui défendaient les provinces du Danube et les quatre qui gardaient la frontière du Rhin. » (Robert, les Légions du Bhin, p. 46.) Spartien dit (Seu., 5) qu'il fallut faire violence à Sévère, repugnans. II a pris ce mot sans doute dans l'autobiographie du prince. —

2 excipiebatur ab omnibus quasi ultor Pertinacis (Spart., ibid.^ 5 ;

cf. Hérod., U, 9, 10). Il prit même le nom de Pertinax qu'on trouve dans un grand nombre d'inscriptions ; sur une d'elles trouvée à Constantine on lit : Divo Perlinaci AugusH pairi. Cf. L. Rcn., Mél. d'Èpigr.j p. 180 et suiv.

dats de la flotte de Misène, qui prêtèrent à rire par leur maladresse à manier le javelot, et on arma en guerre les éléphants du Cirque qui jetaient à terre les tours dont on voulait les charger. Julianus fit môme barricader le palais impérial, en signe de la résistance désespérée qu'il opposerait à Tennemi jusque dans Rome forcée. Les prétoriens auraient dû donner l'exemple; mais ils étaient riches, habitués à vivre mollement et payaient pour qu'on fit leur besogne, tout en insultant le peuple dont ils étaient la terreur ^ En gage du maintien de son alliance avec eux, Julianus fît tuer Lœtus et Marcia, les meurtriers de Commode. En môme temps, il consultait les magiciens, dépêchait des assassins à Sévère *, des sénateurs à son armée pour la débaucher, et le préfet du prétoire à Ravenne, afin de mettre en état de défense cet avant-poste de Rome où stationnait la flotte de TAdriatique. Mais Sévère se gardait bien et avançait vite. Proclamé à Car^ nuntum^ près de Vienne, le 13 avril, il avait dû employer dix ou douze jours à négocier avec les légions de la haute Germanie et à mettre son armée en mouvement. Cependant il arriva aux environs de la capitale avant le 1" juin, de sorte que ses troupes eurent à faire, devienne à Rome, en moins de sept semaines, 266 lieues, ou 6 lieues etdemie par étape, sans s'arrêter un seul jour *. Cette marche rapide d'une armée nombreuse entrante l'improviste en campagne, prouve l'abondance des provisions que l'agriculture et le commerce pouvaient instantanément réunir, le bon état des chemins et la soumission des provinces, c'est-à-dire la prospérité et le calme de l'empire durant les orages de Rome. Elle prouve aussi la discipline maintenue par Sévère dans ces légions auxquelles il pouvait imposer de telles fatigues sans qu'elles fissent entendre un murmure.

Cette rapidité déjouait toute résistance. Sévère franchit, sans trouver d'obstacles, les Alpes, l'Adige et le Pô, entra

1. Dion, LXXIII, 16; Spartien, Didius Julianus, 5. — 2 Aquiliuin

centurionem nolum cxdibus ducum miserai (Spart., Pescenn. Nig,, 2). — 3. GibboD;Ch. v.

dans Ravenne avant le préfet envoyé de Rome, et fit passer les députés du sénat de son côté. Ainsi Julianus voyait se resserrer chaque jour Tétroit espace où il lui était encore permis de régner et de vivre.

Les dernières nouvelles le firent tomber dans Taccablement. Inquiet, irrésolu, il demandait des conseils, que le sénat se gardait de lui donner: il ofi^rit l'empire à Pompeianus, qui répondit : « Je suis trop vieux, et ma vue est trop faible. » Réduit au misérable espoir de se concilier son terrible adversaire en lui mendiant la vie et une part de pouvoir, il voulait, comme autrefois Vitellius, qu'on envoyât les vestales au-devant de Sévère, puis qu'on le nommât son collègue * .

Les Pères se hâtèrent cette fois de déférer à son désir, et il fit porter le sénatus-consulte au nouvel Auguste par un des préfets du prétoire, qu'on soupçonna de méditer, sous ces apparences de paix, un assassinat. Le décret qu'il apportait fut dédaigneusement rejeté et lui-même mis à mort.

Cependant, afin d'éviter d'ensanglanter Rome par un grand combat comme au temps de Vespasien, Sévère y préparait un mouvement en sa faveur. Il écrivait aux magistrats; il envoyait des édits, qu'on affichait; il nommait un préfet du prétoire, que Julianus tremblant reconnaissait et il faisait annoncer aux prétoriens qu'il leur promettait le pardon s'ils livraient les meurtriers de Pertinax. Aussi lâches que leur prince, les gardes se saisirent des trois cents, puis vinrent dire au consul Messalla que leurs camarades étaient enchaînés: c'était la fin. «Aussitôt, dit Cassius, Messalla nous réunit et nous exposa ce que les soldats avaient fait. Alors, nous décrétâmes la mort de Julianus ; nous donnâmes les droits impériaux à Sévère et les honneurs divins à Pertinax. » Julianus fut tué dans son lit. Il ne dit que ces mots : « Quel mal ai-je fait? » (2 juin 193.) Il avait tenu l'empire soixante-six jours ^

1. II éleva aussi à tous les honneurs le grand-père maternel de Sévère. (Dion, LXXIU, 17.) -- 2. Dion, LXXU, 17. Zonare (XII, 7) dit soixante.

et ne méritait pas de le tenir davantage. C'était trop déjà qu'il eût inscrit son nom sur la liste des empereurs. L'histoire doit, à son tour, faire justice de ces aventuriers qui ne veulent le pouvoir que pour en jouir : l'ambition dont on n'a pas les talents est un crime *.

Aurelius Victor, Eutrope et la Chronique d'Eusèbe lo font mourir dans une bataille au pont Milvius, preuve d'un bien grand défaut de critique de la part de ces écrivains. — 1 . Le mot est de Chateaubriand à propos d'un personnage de ses Mémoires,

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