Voy. p
Vers ce temps, la remuante population d'Alexandrie proclama empereur Saturninus, habile général qu'Auréîien et Probus appréciaient, mais tête légère et esprit inquiet, comme cette race gauloise, dit Thistorien, d'où il était sorti*. D'abord il laissa la populace jouer à l'empire; puis, pris de peur, il se sauva en Palestine, pour échapper à ce dangereux honneur, et, finalement, croyant qu'il n'y aurait plus de sécurité pour lui comme particulier, il prit un voile de pourpre à une statue de Vénus, et s'en fit un manteau impérial. Mais il disait en pleurant aux soldats qui l'enchaînaient à cet honneur : « Ah I la république perd un citoyen utile. J'ai restauré les Gaules, j'ai repris l'Afrique sur les Maures et pacifié l'Espagne. A quoi cela me sert-il? En un jour je perds tout ce que j'avais gagné. En m'appelant à l'empire, vous me traînez à la mort. » Probus voulait l'épargner; il lui adressa des lettres amicales avec promesse de pardon. Les soldats, qui comptaient exploiter sa fortune, le forcèrent à garder son titre. A l'arrivée des troupes impériales, il se réfugia dans un château, où il fut pris et égorgé.
Môme aventure à Lyon. Depuis que les armées reprenaient, sous la forte main de leurs nouveaux chefs, des habitudes de discipline, la populace des grandes villes semblait hériter de leur turbulence. Les Lyonnais proclamèrent Proculus, homme grossier, qui se vantait d'exploits honteux', et que Probus n'eut qu'à toucher du doigt pour le précipiter. Bonosus, autre soudard, se révolta pour échapper à la responsabilité d'une faute : il avait laissé brûler par les Germains la flottille romaine sur le Rhin, dont il avait la garde. Battu par les troupes impériales, aidées d'auxiliaires germains, il se pendit. Ci Ce n'est pas un homme, disait-on, c'est une outre qui
1 oriundo fuit Gallus, ex gente hominum inquietissima (Vopisc,
Saturn.y 7). Zosime et Zonare le font Maure. —2. Centum ex Sarmatia virgine^ cepi. Ex hisuna nocte decem inivi; omnes tamen, quod in me erat^ mulieres inira dies quindecim reddidi (Vopisc., ProcuL, 12).
« pend*. » Probiis avait épargné la famille de Proculus ; il fit de même pour les enfants et pour Hunila, femme de Bonosus : celle-ci, traitée avec respect, reçut une pension viagère.
Il est encore question d'une tentative de révolte en Bretagne. Un ami de Tempereur lui avait conseillé de donner le gouvernement de cette province à un certain personnage dont le nom n'a pas été conservé ; apprenant que la fidélité de son protégé chancelait et redoutant de paraître son complice, le protecteur feignit d'être tombé en disgrâce, se rendit en Bretagne et, bien accueilli du gouverneur, le poignarda.
Toutes ces révoltes avaient misérablement échoué. Elles n'en étaient pas moins un fâcheux symptôme. Les mauvais instincts, qui avaient, un moment, cédé au sentiment des malheurs de TÉtat, se réveillaient. Probus devait sa fortune à la guerre; cependant il aurait voulu ne s'occuper que de travaux d'utilité publique, et il y condamnait ses soldats. Ceux-ci consentaient à relever les fortifications en ruine et à réparer les voies militaires, comme l'avaient fait tant de fois leurs prédécesseurs ; mais Probus leur fit construire des temples et des portiques, régulariser le cours des fleuves et dessécher des marais, défricher les terres et planter des vignes en Gaule, dans la Pannonie, en Mœsie, où ces vignobles, plus vivaces que l'empire, subsistent encore, et il courait de lui un mot dangereux : « Un jour viendra oîi Rome n'aura plus besoin d'armée. » Nous devons notre sym pathie à ce vaillant soldat qui ne méconnaissait pas la part due, dans une société régulière, à l'autorité civile ; qui, au milieu des armes, songeait aux œuvres de la paix et y employait ses légions, chez lesquelles il maintenait une sévère discipline. 11 était jeune encore*, aimé du sénat, redouté des barbares, et il aurait, s'il avait vécu, assuré de beaux jours à l'empire : mais on ne le
1. Vopisc, Bonns.y 15. — 2. Il avait cinquante ans. (Orelli, 1104.)
laissa pas vivre. L'armée romaine était composée d'éléments trop grossiers pour que les idées de dévouement à la chose publique, se produisant sous une autre forme que le courage dans les batailles , pussent être comprises par ces hommes qui n'avaient rien de romain. Un jour d'été, par une chaleur torride qui rendait la fatigue plus grande et les esprits plus exaltés, les soldats occupés au dessèchement d'un marais aux environs de Sirmium jetèrent leurs outils, prirent leurs épées et, forçant l'entrée d'une tour d'où Probus surveillait les travaux, ils regorgèrent* (septembre ou octobre 282). Le coup fait, ils pleurèrent celui qu'ils venaient de frapper, et sur son tombeau ils écrivirent : « Ici repose l'empereur Probus, un véritable homme de bien, qui vainquit toutes les nations barbares et tous les tyrans. » Carus, qu'il avait comblé d'honneurs, vengea sa mort sur les meurtriers.
M. Aurelius Garas était encore un Illyrien", mais il avait été élevé dans la capitale, se disait Romain et avait exercé des charges militaires et civiles, le proconsulat de Gilicie, même un consulat substitué et la préfecture du prétoire. 11 était donc sénateur; pourtant il eut moins d'égards pour le sénat que Probus, et se contenta de lui notifler son avènement en le félicitant de ce que le prince fût, cette fois, sorti de son ordre.
Il avait deux fils d'inclinations fort différentes: Carinus, violent et débauché; Numerianus, de mœurs douces et
1 . Celte tour était garnie de fer, turris f errata^ d*où je conclus que déjà avaient éclaté des murmures et que Probus avait pris des précautions contre une surprise. Zonare fait précéder ce meurtre d'une révolte d'autres soldats qui auraient contraint Carus à prendre la pourpre et à marcher sur l'Italie. Cf. Vopisc, Pro6., 21; Aur. Vict., 37; Eutrope, IX, 17; Orose, VII, 24; le Syncelle, elc, L'autorité de tous ces écrivains n'étant pas grande, je m'en tiens à ce qui m'a paru le plus vraisemblable. — 2. Né du moins en Illyrie. Un de ses historiens le faisait fils d'un Carthaginois, Pœnis parentibus (Vopisc, Carus, 4) ; Zonare le dit Gaulois*
d'esprit cultivé. A en croire les flatteries du sénat, qui lui fit dresser une statue dans la bibliothèque Ulpienne *, celui-ci aurait été un grand orateur; et on comparait ses vers à ceux du poëte le plus fameux du temps, Nemesianus. Le nouvel empereur nomma césars ses deux fils, et, partageant Tempire avec Carinus, il lui donna le gouvernement des provinces occidentales, non peut-être sans quelque hésitation. On prétend, du moins, que bientôt il s'en repentit et songea à lui retirer ses pouvoirs pour les donner à Constance Chlore*. Lui-môme, reprenant le projet que Probus avait formé, de frapper un grand coup sur l'ennemi héréditaire, le Persan, se dirigea vers l'Orient, suivi d'une armée redoutable; son second flls l'accompagnait (janvier 283).
A la nouvelle de la mort de Probus, les Quades avaient franchi le Danube et couru toute la Pannonie* ; Carus en tua seize mille et en prit davantage, parmi lesquels bon nombre de femmes *.
Il gagna ensuite rapidement la Mésopotamie. Vararam II, dont les principales forces guerroyaient alors à l'autre extrémité de l'empire, essaya, par une humble ambassade, de conjurer l'orage. Quand ses envoyés eurent franchi la porte du camp, on les conduisit vers un vieillard assis à terre, couvert d'une simple casaque de laine et mangeant quelques pois cuits avec un peu de salaison. Sans se lever, le vieillard leur dit qu'il était l'empereur, que si les Perses ne reconnaissaient plus la majesté romaine, il rendrait leur pays aussi nu que l'était sa tête, et en môme temps, ôtant son bonnet, il leur montrait un
1. Cette statue portait cette inscription : Numeriano Cxsari oratori temporibu9 $ui8 potentissimo (Vopisc, Num,, 12). — 2. Id., Carin,, 16, — 3. Eutrope (IX^ 6} met les Quades dans les Carpathes orientales : ce doit être une erreur, nous les avons toujours trouvés au voisinage des Marcomans. ^- 4. Une monnaie frappée en souvenir de ce succès montre les deux empereurs sur un char triomphal et couronnés par la Victoire; mais ni le père ni le flls ne devaient rentrer dans Rome, et, de ce triomphe, les peuples ne virent jamais que les monnaies qui en portaient le.s emblèmes. (Eckhel, VII, bl2.)
t28 RAFFERMISSEMENT DE L'EMPIRE (268-284).
crâne tout chauve. « Avez-vous faim? ajouta-t-il, prenez dans le plat, sinon retirez-vous*. » Une victoire lui livra la route de Séleucie, où il entra sans peine; il franchit le Tigre, prit Ctésiphon et se disposait h exécuter ses menaces, quand un jour, à la suite d'un orage, on vit sa tente en flammes. Aper, son préfet du prétoire, prétendit que le tonnerre y avait mis le feu, après avoir tué l'empereur. Le tonnerre n'était sans doute pas si coupable. Carus était dur, et les soldats, les officiers, fatigués de cette campagne d'été sous un climat brûlant, se voyaient avec effroi entraînés par lui au fond de l'Asie. On fit courir une prophétie portant qu'aucun empereur romain ne pourrait dépasser Ctésiphon, et l'on profita de Torage pour faire le coup. La foudre avait accompli Toracle, et l'incendie faisait disparaître les traces du crime (dernier mois de 283). Le secrétaire du prince écrivit au préfet de la ville : « Carus, notre cher empereur, était dans son lit malade, lorsqu'il éclata sur le camp un furieux orage. Le ciel devint si obscur, que nous ne pouvions nous reconnaître les uns les autres, et les éclats continuels de la foudre nous ôtèrent la connaissance de tout ce qui se passait dans la confusion générale. Immédiatement après le plus violent coup de tonnerre, nous entendons crier que l'empereur n'est plus. Il paraît que les officiers de sa maison, dans les transports de leur douleur, ont mis le feu à la tente impériale : ce qui a donné lieu au bruit que Carus avait été tué de la foudre; mais, autant qu'il nous a été possible d'approfondir la chose, nous croyons que sa mort a été l'efifet naturel de sa maladie*. »
Numérien hérita du titre d'auguste, que son frère Carinus prit aussi à Rome, et l'armée, abandonnant ses conquêtes, rentra dans les provinces. Le jeune empereur,
1. On attribue ces paroles à Probus; mais ses monnaies le montrent avec une épaisse chevelure, et Carus était chauve. — 2. Vopisc., Car,, 8. T\
nature douce et contemplative, aimait mieux rêver à ses vers qu'ajouter de nouveaux exploits à ceux de son père. Sa constitution était délicate ; il n'avait pu supporter les fatigues de cette expédition, et le soleil, le sable brûlant du désert, lui avaient donné une ophthalmie qui l'obligeait à vivre dans Tobscurité. Il ne sortait point de sa tente ou de sa litière; de sorte que les soldats s'habituèrent à ne le point voir. On traversa ainsi lentement la Mésopotamie, les provinces syriennes et l'Asie Mineure. Le préfet du prétoire, Aper, beau-père de Numérien, commandait. Au commencement de septembre, on arriva sur les rives du Bosphore. Une partie de l'armée avait déjà franchi le détroit, quand le bruit se répandit que Numérien était mort. Les soldats courent à sa tente et trouvent un cadavre que la vie avait abandonné depuis plusieurs jours. Ce secret, gardé si longtemps, tourne tous les soupçons contre celui dont le devoir était de le révéler dès la première heure : on entoure Aper, on Taccuse d'être le meurtrier de son gendre, on le charge de chaînes, et les généraux, réunis à Ghalcédoine, sur la rive asiatique, se fornienten tribunal pour juger le meurtrier, dont le crime n'est révoqué en doute par personne. Avant le jugement, ils choisissent un d'entre eux pour chef : c'est le fils d'un ancien esclave, un soldat de fortune, le comte des domestiques*, Dioclétien, mais un homme aussi qui devait être un capitaine estimé, puisque, sans brigue ni intervention de la soldatesque, il était l'élu de ses compagnons d'armes. Il monte au tribunal, jure par le Soleil, par ce dieu qui voit tout, même les pensées secrètes, il jure qu'il n'a point trempé dans le meurtre ni désiré
1. Domeslicoa regens (Vcpisc, Numer,, 13). Les domestiques^ qu'on trouve déjà mentionnés au temps de Caracalla, étaient des compagnies de gardes du corps; leurs chefs prirent naturellement l'autorité et le rang que leur donnait la confiance du prince, dont la vie était entre leurs mains. Une inscription trouvée à Nicomédie mentionne un garde, du corps des Protecteurs, proleclores divini laleris^ sous Aurélien. Une autre nomme un chef de cette garde, qui fut consul en 261. (Perrot, la Galatie, t. I, p. 6.) C'est encore une institution dont Dioclétien héritera.
Teonpire; pais, fe toamanl Ters Xper : « Yoilà Tassassin ! » 9'écrie4-il9 et il lai plonge son épée dans le cœur, comme le prêtre qai immole la Tictime dérooée aox dieux infemaax sept 2M'.
Dioclétien est empereur ; une ère noarelle ya s'oaTiir : lliistoire de Bome répablicaine et impériale est finie ; celle do Bas-Empire commence.