ET SUR L'AVENIR PROBABLE DE CETTE ESPÈCE
A une époque où Darwin venait de publier son premier ouvrage sur la variabilité et la sélection, je profilai d'un travail spécial de botanique pour énoncer une opinion sur cette nouvelle théorie. Dans un article souvent
* En considérant tous les hommes comme une seule espèce je suis la trace de Linné, qui appelait le genre Homo et l'espèce sapiens. La définition qu'il donnait de l'espèce ne peut pas être soutenue, mais les naturalistes modernes rapportent à une même espèce toutes les formes d'êtres qui peuvent se croiser, et dont le croisement donne des produits féconds. D'après cette manière de voir toutes les races et sous-races d'hommes appartiennent à un seul groupe spécifique. L'origine des hommes est trop obscure, trop ancienne, pour qu'on puisse la faire servir à une définition, et, sur ce point, il est curieux de voir la science moderne se rapprocher des vieilles idées théologiques. En effet, selon les opinions qui régnent aujourd'hui sur la filiation des êtres, une origine unique pour tous les hommes paraît à plusieurs naturalistes possible, ou même probable. Il n'en était pas de même il y a quelques années; seulement les faits et la théorie prouvent qu'une origine commune doit avoir été bien plus ancienne que les cinq, six ou sept mille ans dont on parlait autrefois.
HÉRÉDITÉ ET SÉLKCTIOK. 25
reproduit \ je montrai les espèces du genre Chêne comme ayant des limites assez vagues et des formes assez variables. Je fis sentir ce qu'il y a de nécessaire et incontestable dans le principe de la sélection, et j'insistai sur les explications qu'on pouvait en tirer pour des phénomènes jusqu'alors inexplicables. En même temps je fis ressortir les causes qui combattent la divergence des formes dans une série de générations, par exemple l'atavisme, la fécondation entre individus plus ou moins éloignés de la forme moyenne, enfin la loi du balancement des organes et des fonctions. Je concluais dans le sens d'une extrême lenteur de la sélection et d'un effet total médiocre pour la plupart des espèces. Je disais en particulier : « Les « races humaines sont instructives à ce point de vue. « Assurément les anciens Hébreux, Grecs et Romains, « et les hommes de la race blanche, ont bien lutté, soil « individuellement, soit collectivement. Les plus faibles « au point de vue physique ou intellectuel ont toujours « eu un désavantage, les plus forts, physiquement et « moralement, l'ont toujours emporté ; et cependant, « soit par l'inteUigence, soit pour la beauté physique, la « force et la santé, on ne peut pas dire qu'il y ait une « différence évidente entre les modernes et les anciens. K On peut croire même qu'elle est nulle, car les uns « l'estiment dans un sens, les autres dans l'autre. »
Après avoir effleuré ce genre de considérations, je complais y revenir. J'avais même rédigé un article assez étendu sur l'hérédité et la sélection dans l'espèce humaine, lorsque plusieurs ouvrages ayant paru coup sur coup
' Archives des sciences naturelles, octobre 1362 ; Annales des sciences naturelles, vol. 18; (en espagnol) Bevista dé las progi-esos de las demias, vol. 14.
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dans lesquels la question est fort bien traitée, je me suis demandé s'il convenait de publier une partie quelconque de mon travail. Ces ouvrages ont été .>urlout ceux de MM. Wallace Herbert Spencer et Galton résumés et complétés en 187'! par Darwin, dans le premier volume de son livre sur l'origine de l'Iiorame *. Les opinions de ces écrivains ingénieux ont été discutées dans de nombreux articles des revues anglaises et plus tard d'autres revues. En Allemagne, l'école darv^^inienne s'est occupée simultanément des mêmes questions, mais plutôt sous le rapport des êtres organisés en général que sous celui de l'espèce humaine et surtout de l'homme civilisé. Je citerai cependant la 3™« et la -i""^ conférence du docleur Buchner, faites de 4866 à 1868, où sont indiquées et discutées les opinions de plusieurs naturalistes allemands Il m'a semblé, au premier aperçu, fort inutile de m'occuper dans ce moment de ces sujets ; cependant, en relisant mon manuscrit, j'ai vu qu'il différait sur plusieurs points des ouvrages anglais et allemands. La méthode d'exposition n'est pas la même ; les opinions ne sont pas toujours semblables, et certaines questions à peine touchées par les auteurs s'y trouvent développées. Une immense quantité de faits relatifs à l'hérédité
' Wallace, dans Anthropological revieio, mai 1864, et dans Quarterly revietv, avril 1869, reproduits dans son volume Contribution to tlie tlieory of natural sélection^ 1870, traduit en français, par M. Lucien de Candolle (1 vol. in-8°; Paris, 1872, chez Reinwald).
* Herbert Spencer, Principîes of biology; 2 vol. in-8°. London, 1867. Voir vol. II, p. 446 à 508.
Galton, Hereditary genius. 1 vol. in-8''. London, 1869.
* Darwin, TJie descent of man. 2 vol. in-S" . London, 1871 ; traduit en français, par Moulinié.
Buchner. La traduction française, approuvée par l'auteur, a paru en 1869, à Paris, chez Eeinwald.
ont été exposés et discutés naguère par le docteur Prosper Lucas*, et plus récemment par Darwin, dans ses trois ouvrages fondamentaux, sans parler d'autres écrivains de tous les temps et de tous les pays Mais c'est précisément l'abondance des documents qui m'a fait conserver, pour l'usage des lecteurs autres que les médecins et les naturalistes, un résumé bref, assez concluant ce me semble, dans lequel sont condensées les opinions ordinaires des hommes spéciaux sur ces questions. J'ai voulu surtout montrer que, pour l'hérédité, de nouveaux exemples ont peu d'importance s'ils n'ont été bien observés ou s'ils ne reposent sur quelque méthode nouvelle, et qu'après tout, le raisonnement conduit à des conclusions assez sûres, grâce à la multitude des faits déjà connus. J'ai cru devoir rappeler aux naturalistes modernes une source importante de diversité dans les générations successives : l'état temporaire des parents au moment de la conception et celui de la mère dans la période qui suit immédiatement.
L'ordre dans lequel j'ai traité le sujet si compliqué de la sélection m'a fait voir certains points de vue qui avaient échappé, par exemple celui des classes de nos sociétés civilisées. Sur le mouvement des populations et l'extinction des familles nobles ou autres, j'ai relevé une singulière erreur qui a échappé aux statisticiens. Enfin, dans les considérations relatives à l'avenir de l'espèce humaine,
^ Lucas, Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle dans les états de santé et de maladie du système nerveux. 2 vol. in-8°. Paris, 1847.
^ Depuis 1878, date de la première édition ici reproduite, il a paru entre autres le volume important de M. Ribot, Hérédité psychologique, éd. 2, Paris, 1882, dont j'aurai l'occasion de parler dans la section II.
je me suis éloigné des idées de plusieurs savants anglais, et j'espère avoir indiqué des aperçus^-hasés sur ce qu'on observe actuellement, sans m'aventurer dans le domaine de pures hypothèses.