SECTION I
Hérédité et diversités d'une génération à l'autre '
L'hérédité des facultés physiques, morales et intellectuelles dans l'espèce humaine a donné lieu souvent à des idées fausses ou exagérées. Pour faire comprendre la nature de ces erreurs et pour limiter le champ des questions véritablement obscures et contestables, il faut comprendre d'abord comment on doit observer les faits, et quelles personnes peuvent les bien observer.
La ressemblance des enfants avec leurs parents se montre surtout, et dans certains cas se montre seulement, à un âge déterminé. Il faut avoir connu un père, une mère, à l'âge oîi l'on observe leurs enfants, ce qui suppose 25 ou 30 années de distance entre les époques d'observation. 11 est bon aussi d'avoir connu d'autres ascendants ou parents, car un individu ressemble quelquefois à son aïeul ou k son aïeule, à son bisaïeul ou à sa bisaïeule, et même à un oncle, à un parent plus éloigné, chez lesquels se sont montrés peut-être plus clairement certains caractères de la famille. Ce sont par conséquent les personnes âgées qui doivent le mieux constater les
' Ceci est le texte de la première édition légèrement modifié. Les recherches nouvelles que j'ai faites sur l'hérédité forment une section II dans laquelle j'étudie les questions en suivant une nouvelle méthode qui me paraît meilleure. On remarquera, j'espère, une supériorité des idées de 1884 sur celles de 1873.
ressemblances, et ces personnes doivent aussi être douées de l'esprit d'observation et d'une mémoire suffisante. Il est à désirer que, par la nature de leurs études ou de leur profession, elles aient été exercées à remarquer les faits dont il s'agit. Les naluralistes, les médecins, ceux des artistes qui font des portraits ressemblants, c'est-à-dire des hommes en général doués de plus de perspicacité que d'imagination, sont les individus dont le témoignage, dans ces sortes de choses, mérite confiance. Lorsqu'il s'agit de questions morales ou intellectuelles, les ecclésiastiques, les administrateurs, en savent quelquefois autant que les médecins. Je me suis laissé dire cependant qu'on est plus véridique avec ceux-ci qu'avec ceuxlà, et qu'une consultation étant souvent plus spontanée et plus nécessaire qu'une confession, dévoile mieux les faits et les penchants. En tout cas, je le répète, l'observateur doit être à la fois d'un certain âge, et digne par ses antécédents et ses habitudes d'un certain degré de confiance. Je ne dis pas que dans le nombre des négociants, des militaires, des agriculteurs, on ne trouve des hommes qui observent bien et même mieux que tel ou tel médecin, tel ou tel naturaUste, mais je parle ici de la moyenne des individus de chaque profession. Et si l'on doute de l'incapacité de la commune des hommes et des femmes pour juger sainement des ressemblances, j'invoquerai l'expérience, si souvent faite, de montrer un enfant ou un portrait dans une réunion de famille. Combien d'idées différentes sur la ressemblance ! Combien de discussions ! Evidemment les uns voient justes, les autres voient mal. Beaucoup commettent la faute de regarder certains traits et de négliger les autres.
Après l'observation pure et simple, ce qu'il y a de difficile, c'est de s'élever à un certain degré de général!-
sation qui ne soit ni faux, ni absolu. Les enfants peuvent ressembler tantôt à l'un, tantôt à l'autre de leurs parents ou môme de leurs ancêtres, et tantôt d'une manière, tantôt d'une autre. Il faut savoir classer, coordonner et apprécier des faits aussi compliqués. Les naturalistes ont à cet égard un avantage incontestable, leur métier étant précisément de classer les êtres en raison de ressemblances et de différences excessivement compliquées. Ils ont l'habitude de subordonner les caractères les uns aux autres, selon leur gravité. Par exemple, dans la question de savoir si un enfant ressemble plus à son père qu'à sa mère, ils feront attention à la forme générale du visage, du nez, du front, plutôt qu'à l'expression de la bouche lorsqu'elle sourit ou à la teinte des cheveux. Ils savent tenir compte de plusieurs ressemblances ou dissemblances à la fois, au lieu de conclure d'après celle qui frappe au premier abord.
Laissons donc de côté les réflexions si communes et quelquefois si erronées du public dans ces sortes de choses, et voyons ce que les hommes doués des conditions nécessaires pour bien observer admettent, ou peuvent au moins présumer, en ce qui concerne l'hérédité dans l'espèce humaine.
Il y a d'abord chez les individus qui descendent les uns des autres, des ressemblances tellement frappantes et tellement évidentes qu'on ne peut guère les nier. On est obligé de les attribuer à l'hérédité, sans que l'influence de l'éducation ou de l'exemple des parents aient pu s'y mêler. Voici les cas dont je parle. Je les énumère en commençant par les plus apparents.
i° La forme extérieure de l'ensemble et de chaque organe, celle par conséquent des parties osseuses, la coloration de la peau, de l'œil et des cheveux, présentent
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généralement des ressemblances dans les générations successives, ressemblances d'autant plus habituelles et d'autant plus marquées que la parenté est plus rapprochée.
2° Le tempérament sanguin, bilieux, nerveux ou lymphatique des parents se retrouve fréquemment chez les enfants. Ces termes sont un peu vagues, mais ils indiquent pourtant une nature propre des organes intérieurs et de leur manière de fonctionner. Le son de la voix trahit aussi quelquefois une ressemblance d'organes intérieurs dont on ne se douterait pas sans cela. Il en est de même de la disposition dans certaines familles à se développer promptement ou lentement, de la longévité, d'une fécondité plus ou moins habituelle chez les individus du sexe féminin. On a remarqué des familles dans lesquelles la naissance de jumeaux n'est pas rare. Tous ces faits tiennent à des ressemblances internes que l'examen extérieur ne peut nullement indiquer.
3° Les maladies physiques ou mentales sont fréquemment héréditaires. On peut dire qu'elles le sont toutes jusqu'à un certain degré, pourvu qu'il ne s'agisse pas de maladies causées par des circonstances extérieures, comme les fièvres paludéennes et les épidémies ou contagions. Il faut noter, et ceci est important, que l'état de maladie ne peut être distingué nettement de l'état de santé. Il n'y a peut-être point d'homme qui soit constamment dans un équilibre parfait au point de vue de la santé physique et de la santé morale ou intellectuelle. Chacun commence et finit la vie par un état morbide, et chacun, lorsqu'il se croit bien portant, a quelque tendance vers tels ou tels maux. Certaines tristesses ne sont qu'une hypocondrie légère ; certaines passions telles que l'amour, la jalousie, la colère, l'ambition, l'avarice, sont des maladies mentales, puisqu'elles dominent l'individu. Les affections
bien caractérisées élaril héréditaires, pourquoi les afïectious moins intenses ne le seraient-elles pas à un certain degré ?
4° Les gestes sont souvent héréditaires, et je parle ici de ceux qui paraissent tout à fait spontanés et irréfléchis, non de ceux que l'éducation, l'imitation ou certaines habitudes prises ont pu déterminer. Darwin (Variations, chap. i2) en a cité des exemples curieux, auxquels j'ajouterai le suivant que j'ai entendu raconter à Oxford, en 1866, au célèbre chirurgien Sir James Simpson. « J'avais été appelé, disait-il, pour les couches de la marquise de B. C'est moi qui annonçai au marquis la naissance du fils dont on parle beaucoup aujourd'hui. Il fut extrêmement content, et se frotta les mains, en les tordant d'une manière si particulière qu'elle me frappa. Douze ou quinze ans plus tard, je fus appelé de nouveau dans la famille pour une cause toute différente. Le marquis était mort peu de mois après la naissance de son fils, et celui-ci, par conséquent, n'avait pu conserver aucun souvenir de son père. J'appris qu'on avait fait de la peine au jeune homme en lui refusant la permission d'acheter une petite machine à vapeur. Je crus devoir demander à sa mère de revenir sur cette décision. Lorsque j'allai ensuite apprendre au jeune marquis la faveur qu'on lui accordait, il en ressentit une vive joie et, à ma grande surprise, je le vis se frotter et se tordre les mains exactement comme le faisait son père. »
Les gestes dépendent probablement de l'organisation intérieure et extérieure des individus, qui est héréditaire. Il n'est donc pas étonnant que la démarche, la manière de danser, de faire des armes, de jouer au billard ou à la paume, etc., se transmettent souvent par hérédité, mais les mouvements par lesquels on exprime la
joie, la douleur, la surprise ou tel autre sentiment, dépendent bien moins de la forme des organes, et nous venons de voir que, dans certains cas, ils ne dérivent pas de l'imitation. Ils paraissent, comme on dit, irréfléchis, instinctifs; mais sous ces deux mots, combien de choses obscures et inconnues I Si nous pouvions décomposer le temps par millionièmes de secondes, et si nous avions la perception de ce qui se passe en nous dans ces périodes si courtes, ne verrions-nous point que tel acte qui nous paraît spontané, irréfléchi, est amené au contraire par une sensation et une réflexion qui nous échappent? A vrai dire, spontané signifie, probablement, connu et exécuté dans un temps si court que nous ne pouvons pas le décomposer. Nous ne comprenons pas ce qui se passe dans un temps bref, comme nous ne voyons pas les rayons d'une roue quand elle tourne très vite. Les physiciens ont imaginé des appareils pour apprécier des temps plus courts que ceux dont nous avons naturellement la perception ; mais on a fait peu de progrès dans ce sens, et, au delà de ces progrès, au delà de ceux qu'on fera sans doute encore, il y a l'infini de la subdivision du temps. Le brouillard qui nous entoure s'éloigne un peu, mais l'homme sera forcément toujours environné de brouillards.
5° Le sentiment de la musique, c'est-à-dire une aptitude à mesurer le temps et à distinguer les notes est une disposition de naissance chez beaucoup d'enfants, et une disposition dont on trouve l'origine clairement, dans beaucoup de cas, chez le père, la mère, ou les ascendants qui ont précédé. Quand les parents des deux côtés sont musiciens, presque toujours les enfants naissent avec l'oreille juste. Quant l'un des parents est seul musicien ou que dans l'une ou l'autre des familles cette quahté
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n'est pas ordinaire, on voit souvent des frères on des sœurs différer sous ce rapport. L'aptitude musicale, dans ce cas, n'est pas fractionnée ou atténuée pour chacun des enfants, mais l'un a l'oreille juste, l'autre ne l'a pas. Or. l'impression causée par les sons est physique, mais la relation entre les sons et la mesure du temps est plutôt du domaine intellectuel.
6° La faculté de calculer, c'est-à-dire de comprendre rapidement et de manier, pour les comparer ou les combiner, des valeurs numériques ou algébriques, paraît un peu héréditaire, comme l'appréciation des temps qui est la base de la musique. Cela résulte de l'histoire des mathématiques, dont j'aurai bientôt à parler, et de l'observation, faite souvent dans les écoles, d'enfants doués d'aptitudes spéciales pour le calcul, indépendamment des qualités supérieures de raisonnement qui permettent à certains d'entre eux de devenir mathématiciens.
Par les affections mentales, le calcul, le sentiment musical, les gestes appelés communément instinctifs ou irréfléchis, nous passons peu à peu des faits physiques aux dispositions morales et intellectuelles. On les croit souvent héréditaires, mais ce ne peut être qu'à un degré obscur et contestable, à cause des circonstances variées qui influent sur les individus, entre autres l'éducation, les exemples donnés et les réflexions personnelles à la suite d'observations, de lectures, etc. Le commun des hommes a toujours confondu ces diverses influences, les unes originaires, lesautres subséquentes. J'essayerai plus loin de les démêler ; mais la masse du public regardera toujours certaines dispositions, certains caractères, certaines aptitudes ou incapacités, comme propres à des familles, ou aux classes de la société, lesquelles sont en quelque sorte de grandes familles, à cause des alliances.
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On pousse ordinairement cette idée jusqu'au préjugé, dans ce sens qu'on admet le fait sans réflexion et sans preuves. On l'admet comme général, tandis qu'il faudrait distinguer : i° chaque individu, à cause des nombreuses exceptions, et 2° chaque genre de facultés, parce que probablement certaines d'entre elles sont plus souvent héréditaires. Que ce soit l'éducation ou l'exemple ou l'hérédité ou la volonté de chacun ou tout cela ensemble qui détermine les différences entre les hommes, il n'en est pas moins vrai que tous les peuples ont eu, pendant la plus grande partie de leur existence, des monarchies et des aristocraties héréditaires. Même dans les pays et aux époques essentiellement démocratiques, il est surprenant de voir combien l'idée d'une transmission des opinions, des tendances et des capacités est admise par ceux même qui croient en être le plus affranchis. En France, après 1848, les fils ou petits-fils de conventionnels ont surgi partout, et les actes ou les opinions de leurs pères ont été pour eux des titres favorables. Il y a tel club où le descendant d'un Robespierre, s'il en avait existé, aurait eu une place d'honneur et aurait été porté avec enthousiasme aux plus hautes charges. Dans la petite république où j'ai eu le loisir d'observer les hommes au milieu de beaucoup de révolutions, les comités électoraux, les électeurs et même les corps législatifs m'ont paru souvent rechercher ou exclure les individus en raison de leurs noms, c'est-à-dire de leurs pères ou de leurs ancêtres, et même d'autant plus que ces comités, électeurs ou législateurs se disaient plus démocrates. Il y a des noms populaires et d'autres impopulaires. Donc le peuple croit à la transmission des idées, du caractère, des facultés morales et intellectuelles, sans distinguer ce qui tient à l'hérédité ou aux influences d'éducation et d'exemple, qui enveloppent
OU dominent plus ou moins chaque individu ; sans tenir compte aussi suffisamment des exceptions déterminées tantôt par des causes inconnues, tantôt par l'intelligence personnelle d'êtres qui observent et réfléchissent.
L'homme est certainement soumis aux influences de l'hérédité, de réducation,de l'exemple des autres hommes, à quoi il faut ajouter les circonstances physiques extérieures,, comme le climat, l'action des lois, du gouvernement, des opinions religieuses, en général des institutions qui pèsent sur chaque individu par l'existence des tribunaux ou un efl"etdes mœurs et d'une intolérance plus ou moins répandue. En cela, l'homme est semblable aux animaux, surtout aux animaux sociables, et plus particulièrement aux animaux à la fois sociables et domestiques. Seulement chez l'homme, l'intelligence a une part d'action d'autant plus grande pour chaque individu que ses réflexions sont étendues et fortifiées par celles des autres au moyen des conversations et des lectures. Dans quelques espèces animales, l'exemple a plus de force que chez l'homme. On connaît l'histoire des moutons de Panurge. Quant à l'action d'un gouvernement, il ne faut pas croire qu'elle manque absolument chez les animaux. A l'état sauvage, ce sont les plus forts ou les plus expérimentés qui conduisent, du moins dans les espèces sociales, et quand un troupeau de chamois place des sentinelles, pour être averti des dangers, il obéit bien à une organisation analogue à celles des tribus humaines. Chez les animaux domestiques, l'homme conduit les troupeaux, et en cela, suivant la remarque d'un ancien, les animaux sont plus heureux que nous, car ils sont dirigés et dominés par un être supérieur, tandis que les hommes sont gouvernés par des hommes.
Au milieu de toutes les causes qui influent sur l'espèce
humaine, quelle part faut-il attribuer à l'hérédité, en d'autres termes à l'instinct, puisque l'instinct n'est qu'une habitude héréditaire ' ? La réponse à cette question s'est trouvée difficile pour les animaux; elle l'est bien plus «ncore pour l'homme.
Un naturaliste doué d'une grande sagacité, M. Walîace ^ a montré comment beaucoup de faits attribués à i'instinct chez les animaux, sont dus a l'éducation des petits par les parents ou à l'exemple. Les oiseaux chantent par imitation et ils imitent quelquefois des espèces qui ne sont pas la leur. Ils construisent leurs nids par une action combinée de l'éducation, de l'exemple, des causes extérieures et de l'intelligence. En particulier, ils choisissent les matériaux en raison de ceux qui sont à leur portée, et en faisant attention aux accidents ou aux inconvénients qui peuvent en résulter. Quand l'homme arrive pour la première fois dans une île ou au fond de vastes forêts, il est étonné de voir que les animaux n'ont pas peur de lui. Au bout de quelques années, au contraire, ils sont devenus craintifs. Est-ce l'expérience personnelle de chaque animal qui le rend prudent, à mesure qu'il connaît mieux la méchanceté de l'homme ? Ou bien cette expérience est-elle accrue par hérédité, et même par
^ M. Asa Gray {American journal, septembre 1870) s'exprime d'une manière heureuse en disant : Instinct briefly defined is a conffenitaï habit (l'instinct, défini en peu de mots, est une habitude congénitale). — On a dit aussi: l'instinct est une disposition à agir sans imitation, ni expérience faite. — Depuis ces manières de définir l'instinct on en a proposé d'autres (voir Nature, 14 et 21 février 1884) ; mais il ne semble pas qu'elles soient meilleures. Heureusement, ce qui est le plus important, n'est pas de définir, mais de comprendre comment il faut interpréter les actes attribués tantôt à l'intelligence et tantôt à l'instinct.
* Wallace, Contributions to the theory ofnatural sélection. 1 vol. in-S" ; London, 1870, p. 201. — Traduit en français ; Paris, 1872.
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héi'édité et sélection, chaque génération ayant perdu successivement de bonne heure les individus trop confiants, et s'étant recrutée surtout par les plus défiants? On n'a peut-être pas assez observé les faits pour pouvoir répondre à ces questions. Darvi^in croyait surtout à l'hérédité, devenue un instinct, et à la sélection, M. Wallace réduit l'instinct, jusqu'à le nier presque complètement.
Une jeune hirondelle, en automne, se précipite vers l'Afrique, au travers de la mer Méditerranée. Est-ce parce que ses parents et ancêtres l'ont fait et lui en ont transmis le désir instinctif, lequel se manifesterait au moment où la température change? Ou bien l'oiseau suit-il l'exemple donné par les autres de son espèce, qui ont déjà presque tous fait le voyage? Pour le savoir, il faudrait retenir, séparées les unes des autres, de jeunes hirondelles, nées en Europe, et les lâcher isolément. Encore même, si elles se dirigeaient vers l'Afrique, on pourrait dire qu'elles ont remarqué le côté du midi comme étant le plus chaud, et qu'à l'approche du froid, elles vont au midi par réflexion.
Les chiens amenés d'Europe au Brésil ne savaient pas chasser le tatou. Ils ont su le faire après quelques générations. En général les chasseurs admettent que « bon chien chasse de race. » Mais l'homme n'a-t-il pas dirigé les chiens vers telle ou telle manière de chasser? N'a-t-il pas éliminé, de génération en génération, les individus médiocres et propagé la race par les meilleurs? Dans tous ces cas, on peut pomHant affirmer que l'oiseau naît en état de chanter, à cause de l'organisation de ses prédécesseurs, et qu'il est disposé à imiter, ce qui est bien de l'instinct. L'enfant peut parler, à cause de la nature de sa bouche, et quand il apprend une langue, on voit qu'il est né avec une disposition à imiter. Le chien
naît avec une disposition à chasser. Beaucoup d'oiseaux s'agitent par moments dans leur cage, où ils ne manquent de rien, donc ils ont une disposition native à changer de lieu.
Sans doute, dans l'espèce humaine, ce qu'on peut attribuer à l'instinct est plus douteux, plus obscur et plus limité que parmi les animaux. Cependant, il y a des tendances héréditaires qui sont positives. Il existe une certaine hérédité, non seulement des formes, mais comme nous le disions tout à l'heure, des tempéraments, des gestes, des maladies physiques et mentales, de l'appréciation des temps et des sons musicaux. Si une disposition à la colère est liée au tempérament sanguin; si une disposition aux maladies mentales est liée au tempérament nerveux; si un penchant à l'hypocondrie résulte souvent des affections dans les voies digestives; si un développement considérable ou du cerveau ou du cervelet se lie à, l'activité des dispositions ou intellectuelles ou sensuelles, — et tout cela est impossible à nier; — si d'un autre côté les tempéraments sanguins et nerveux, les affections des voies digestives, le développement spécial du cerveau ou du cervelet, sont en quelque degré héréditaires, — et cela encore ne peut être nié — on est conduit forcément à la conclusion que beaucoup de tendances morales et intellectuelles sont héréditaires, bien entendu avec toutes les chances de l'hérédité, c'est-à-dire avec ressemblance tantôt à l'un des parents, tantôt à l'autre, et même à des ancêtres plus ou moins éloignés, et avec une foule d'exceptions, comme il en existe dans toutes les règles générales.
Une observation patiente, prolongée et raisonnée des faits conduit ordinairement aux mêmes résultats. Pour les animaux domestiques, cela n'est pas douteux. Les éle-
veurs ont constaté dans plusieurs espèces des lignées plus intelligentes que d'autres Quant à l'espèce humaine, les moyens d'observation sont moins précis, mais ils conduisent aux mêmes conclusions. Ma propre expérience est sans doute peu de chose. Elle est basée pourtant sur soixante années d'observations, et sur des faits de môme nature que mon père, grand observateur dans ces sortes de choses, m'avait fait remarquer. En définitive, les dispositions morales et intellectuelles nous ont paru moins héréditaires que les formes extérieures et les dispositions purement physiques, mais elles le sont cependant un peu*. Nous avons connu, par exemple, des familles où la majorité des individus a été méchante, d'autres où elle a été composée de gens bons et affectueux; des familles où l'imagination domine, d'autres où c'est la raison; des familles bornées et des familles intelligentes. Je pourrais étendre encore cette sorte d'énumération. Il est difficile d'attribuer de semblables faits uniquement à l'éducation, à l'exemple et aux influences raisonnées des individus à la suite de rapports intimes avec leurs parents. Dans la plupart des cas, l'éducation diffère beaucoup d'une génération k l'autre. L'indépendance assez ordinaire des jeunes gens, leuj' âge relativement à celui des parents, et la circonstance qu'ils ont rarement des rapports un peu suivis avec leurs grands-pères ou grand'mères, diminuent la force des influences d'éducation et d'exemple, tandis que les changements de lois et de mœurs dans le laps d'une trentaine d'années, diminuent aussi certains genres d'influences très puissants. 11 faut donc en revenir pour un certain degré à l'hérédité. Selon mes propres
' Darwin, Descent of man, I, p. 110.
* Je montrerai plus loin qu'elles le sont beaucoup.
observations et réflexions, cette influence serait plus sensible dans les faits moraux que dans les faits intellectuels, et on le comprend, les dispositions morales étant assez spontanées et prenant naissance de bonne heure, tandis que l'intelligence se développe surtout après l'enfance, par l'observation, l'étude et l'expérience.
Les données historiques sur les familles princières et aristocratiques conduisent k des conclusions analogues. Certainement, quand on connaît l'histoire de France, on trouve les Valois faux et cruels. Le souverain le plus chevaleresque de cette race, François l^', ne craignit pas de manquer à la parole qu'il avait donnée à Charles- Quint, pour se libérer. Il fit brûler Dolet, avec des raffinements de cruauté, « pour le plus grand amusement des dames de la cour. » Au contraire, les princes de la maison de Bourbon, excepté Louis XIV, le duc de Charolois et quelques autres hors de France, ont été généralement humains \ Les Stuarts ont eu des traits de caractère que les Anglais n'ignorent pas. On peut en dire autant des Médicis, de la maison de Guise et de beaucoup d'autres familles historiques. La transmission des caractères par les femmes est souvent frappante : « H suffit « de consulter l'histoire pour reconnaître Scipion dans
^ La dévastation du Paiatinat et la persécution des protestants peuvent, à la rigueur, être envisagés comme les conséquences d'une politique mal entendue, plutôt que d'une volonté d'être cruel ; mais il faut lire dans les mémoires de Saint-Simon (année 1705) le récit du procès et de l'exécution de Fargues. La note ajoutée à la fin du volume, dans l'édition de 1865, prouve que Lamoignon ne fut pour rien dans ce crime, qui fut simplement une vengeance basse et cruelle de Louis XIV, agissant à la manière de Louis XL II faut voir aussi dans les papiers de la Bastille publiés par Ravaisson les tortures et l'exécution de Marsilly, que Louis XIV avait fait enlever sur le territoire suisse, comme Napoléon Bonaparte fit enlever plus tard le duc d'Enghien.
« Coriiélie ; Cornélie dans les Gracques ; Gaton dans « Porcia; Gicéron dans Tullie; Agrippine dans Néron; « Blanche dans saint Louis ; Gatherine de Médicis dans « Gharles IX et Henri III; Henri II dans Jeanne d'Ai- '< bret ; Jeanne d'Albret dans Henri IV ; Henri IV « dans Henriette d'Angleterre; Anne d'Autriche dans « Louis XIV \ ))
* L'ouvrage du D-'Paul Jacoby ' renferme une longue énumération de faits regrettables d'hérédité dans les maisons souveraines. Il insiste trop, à mon avis, sur ce qui concerne les empereurs romains qu'on connaît par un trop petit nombre d'historiens et chez lesquels les naissances adultérines étaient fréquentes, mais pour les monarchies modernes ce qu'il indique forme un ensemble, si ce n'est impartial, du moins assez frappant.
Je sens bien le côté faible de ces arguments tirés d'exemples particuliers ou de faits historiques. On est toujours frappé des cas favorables à son opinion; les autres passent inaperçus ou négligés. Il est complètement impossible, dans cette méthode, de savoir la proportion des faits à l'appui de l'hérédité et de ceux contraires, d'autant plus que les faits eux-mêmes sont malaisés à constater. J'attribue donc plus de valeur aux arguments généraux qu'on peut résumer ainsi :
Dans les faits physiques et matériels de l'organisation humaine l'hérédité est incontestable. Elle est évidente pour les caractères qui constituent la classe, le genre, l'espèce et même les races bien tranchées.
Une liaison de phénomènes moraux et intellectuels
' Brierre de Boismont, Annales d'hygiène publique, vol. 42, p. 232. * P. Jacoby, Etudes sur la sélection dans ses rapports avec l'hérédité chez l'homme. Un volume in-S". Paris, 1881,
avec les organes est certaine dans beaucoup de cas, on peut même dire dans tous les cas, puisque les facultés peuvent être anéanties par une lésion ou une ablation d'organe : donc les manifestations morales et intellectuelles sont, en quelque degré, sous l'influence de l'hérédité.
Cela revient à dire qu'en naissant, nous tenons de nos pères, mères ou ancêtres, une disposition à pencher dans tel ou tel sens, plutôt que tel ou tel autre. En même temps nous recevons la faculté de favoriser les bons penchants et de résister plus ou moins aux mauvais. De là une responsabilité morale personnelle. Les criminalistes ne demandent pas qu'on punisse les intentions vicieuses, mais le fait de ne leur avoir pas résisté suffisamment. En cela, ils font une distinction juste, tandis que les morahstes vont quelquefois trop loin lorsqu'ils représentent à des esprits faibles toutes les mauvaises intentions comme coupables. Il y a des idées fâcheuses qui naissent à l'improviste, en quelque sorte comme les rêves. Si on ne les cherche pas, si on ne les nourrit pas, surtout si on les repousse après réflexion, la responsabilité morale n'est réellement pas engagée. Un directeur de conscience raisonnable plaint les personnes qui ont certaines idées sans le vouloir, peut-être par hérédité ; il ne les punit pas.
Un dernier mol sur les capacités spéciales et les célébrités.
On peut très bien croire à une certaine hérédité des facultés, sans admettre l'hérédité de capacités spéciales et surtout de la célébrité. Chaque faculté de l'homme s'applique à plusieurs choses de nature analogue. Supposez un enfant né avec un penchant vers l'imagination, peut-être parce qu'il a eu des ascendants qui en étaient
doués et qui avaient cultivé les choses d'imagination, il aura de la peine, je suppose, à devenir un bon agriculteur pratique, un bon notaire, un bon juge, un naturaliste observant au microscope ou décrivant avec beaucou{) de précision, etc., mais il a une chance de réussir comme poète, et, dans certaines spécialités, en apparence très positives, il aimera probablement la partie qui demande le plus d'invention. S'il est musicien, il composera; s'il est mécanicien, il inventera des machines; s'il est théologien, il cherchera le sens de l'Apocalypse; s'il est calculateur, il se posera des problèmes nouveaux; s'il est physicien ou naturaliste, il aimera les hypothèses hardies, €t si, par hasard, il est doué en même temps de patience €t d'un vrai talent d'observation, il appuyera ses hypothèses sur de bonnes bases.
Supposez, au contrah'e, un enfant né avec peu d'imagination, mais avec une tendance à comparer, examiner, discuter en lui-même et avec d'autres, il sera propre aux affaires pratiques, aux professions qui exigent du jugement, de l'exactitude, et aux occupations scientifiques •ou littéraires qui demandent de la précision.
A chaque faculté ou plutôt à chaque combinaison de facultés répondent des spécialités diverses. La seule chose qu'on puisse présumer d'après les lois de l'hérédité, c'est <jue les descendants de personnes ayant certaines dispositions très développées se refuseront souvent à telles ou telles études ou occupations, et porteront, dans des cai'rières assez différentes, les dispositions d'esprit de leurs parents et aïeux. L'éducation, l'exemple et les encouragements de toute nature aident à continuer certaines tendances ou professions dans la même famille, mais là encore ce sont des catégories et non des spécialités qui se remarquent le plus souvent. Vous verrez rarement
des fils d'artistes, j'entends d'artistes ayant de l'imagination, devenir des hommes de loi ou des hommes absolument pratiques, et si vous cherchez quelles professions avaient été exercées par les pères de jurisconsultes, d'administrateurs, de négociants, de médecins, etc., qui ont réussi, vous trouverez presque toujours des professions dans lesquelles l'ordre et le jugement sont phis utiles que les dons de l'imagination. S'il se présente des exceptions, elles résultent souvent de ressemblances qu'on peut constater avec la mère ou un autre ascendant.
La célébrité est moins héréditaire encore que la spéciahté. Elle n'est jamais qu'une exception, déterminée par plusieurs causes rarement réunies. Pour qu'un homme devienne célèbre, il ne suffit pas qu'il soit doué d'une grande capacité. Il lui faut encore des circonstances favorables, et surtout la volonté d'agir, de se montrer ou d'être utile. L'indifférence, la paresse de corps ou d'esprit peuvent arrêter des hommes très capables, qui brilleraient sans cela au premier rang. Dans chaque spécialité, certaines conditions morales sont' nécessaires. Par exemple, l'habitude de tromper jetterait un savant dans un tel discrédit qu'on ne l'écouterait pas. Du désordre dans les notes, une extrême inexactitude dans les heures, ou la disposition de s'occuper de trop de choses différentes, arrêtent quelquefois l'essor d'un homme qui aurait pu devenir célèbre. Inversément il ne manque pas d'exemples d'après lesquels un individu doué de talents médiocres,, mais qui veut et sait les employer, arrive à une réputation méritée. L'hérédité n'est pour rien dans tout cela,, ou du moins elle ne peut avoir influé que d'une manière très accessoire, aussi est-ce un des préjugés les plus faux, quoique l'un des plus ordinaires, de croire, par exemple, que les descendants d'un habile capitaine peuvent con-
duire une armée mieux que d'autres, ou que le fils d'un malhémalicien célèbre, sera lui-même un grand mathématicien. A supposer, dans ces deux cas, une ressemblance du fils au père, plutôt qu'à la mère ou à d'autres ascendants, il y aura seulement une probabilité, au moment de la naissance, pour le fils du grand capitaine, d'être un homme disposé à commander, et pour le fils du mathématicien, d'être un homme disposé à calculer, ce qui peut faire du premier un bon piqueur ou majordome, et du second un teneur de livres très exact. Pour s'élever au-dessus de la moyenne, bien d'autres choses sont nécessaires, qui dépendent d'autres facultés, héritées ou non héritées, de l'éducation, des exemples, des conseils et généralement des circonstances extérieures.
A mesure qu'un enfant se développe, l'action des autres individus, ses propres réflexions elle poids des institutions sociales influent davantage sur lui. Elles diminuent, en apparence, ou augmentent la part qu'il faudrait attribuer à l'origine. Si l'enfant est élevé sous des influences contraires à celles qui avaient formé ses parents ; s'il réagit de lui-même contre les idées de sa famille, ce qui se voit assez souvent; s'il a autour de lui certains exemples très influents; si les institutions du pays ont beaucoup changé, le cachet primitif transmis par l'hérédité s'efface plus ou moins. Si, au contraire, des influences analogues à celles qui avaient agi sur les parents continuent d'agir, les traits de la famille prennent des lignes plus accentuées. La race tend alors à se former, et dans le cas où, pendant plusieurs générations, les mêmes influences continuent, la ressemblance accidentelle aux aïeux (atavisme) vient consolider encore cette race, puisque le fait de ressembler à l'un de ses ancêtres, comme à son père ou à sa mère, produit les mêmes efi'ets.
Dans les dispositions morales et intellectuelles, cette uniformité de tendances constitue un instinct. Lorsque toute une population participe aux mêmes instincts, par une longue suite d'influences communes et d'unions entre compatriotes, il en résulte un caractère national.
Si l'hérédité ne jouait aucun rôle dans le caractère des peuples, on ne verrait pas les enfants, mêmes jeunes et à l'école, différer sensiblement d'un pays à l'autre. Rien de plus curieux cependant, que de comparer une réunion de petits Italiens et de petits Allemands. Les premiers ont des physionomies éveillées, une grande vivacité, une singuhère promptitude à saisir ce qu'on leur enseigne; les seconds se distinguent par le calme, le sérieux, l'application. Ces enfants diffèrent peut-être plus que les Italiens et les Allemands d'âge mûr.
n existe cependant des causes de trouble dans la transmission héréditaire la plus suivie et la plus probable. .le veux parler de l'état physique, moral et- intellectuel des parents à l'époque où la transmission d'une génération à l'autre s'est effectuée. Une maladie temporaire de l'un des parents peut influer, de même qu'une affection de la mère pendant la gestation. Ceci est d'une importance très grande, et je ne puis comprendre pourquoi les naturalistes modernes n'insistent pas sur certains faits bien constatés, dont ils peuvent lire le détail dans l'ouvrage classique du docteur Lucas \ Comme exemple tiré d'animaux, cet auteur mentionne l'observation suivante de Girou de Buzareingues. Une chienne ayant reçu, au moment de l'accouplement, un coup très fort sur le dos, et étant demeurée plusieurs jours paralysée du train de derrière, a donné naissance à huit petits, dont un, bien con-
' Traité de l'hérédité naturelle, II, p. 502.
formé, ressemblait au père, el sept avaient le train de derrière mal conformé ou défectueux, à ce point que les exirémités postérieures manquaient, ou étaient trop courtes, ou ne pouvaient pas se mouvoir. Dans l'espèce humaine, le trouble des facultés intellectuelles déterminé par l'ivresse a causé l'idiotisme, uni quelquefois à des difformités, chez des enfants dont la conception avait eu lieu sous cette fâcheuse influence. Les anciens l'avaient déjà pensé *, mais Lucas cite des observations positives publiées par Hufeland, Esquirol, Seguin et Rœsch. Voilà donc une affection momentanée du système nerveux qui s'est transmise. Il est difficile après cela de ne pas admettre comme possible une transmission d'autres affections momentanées, telles que la colère, la tristesse, une idée fixe, c'est-à-dire une monomanie. Un des enfants adultérins de Louis XIV, dit M. Lucas, conçu dans une crise de larmes et de remords de madame de M., que les cérémonies du Jubilé avaient provoquée, garda, toute sa vie, un caractère qui le fit nommer des courtisans : l'Enfant du Jubilé.
Il ne faut pas s'étonner si quelques philosophes ont attribué une importance très grande, probablement trop grande, à ces influences temporaires. On ne peut douter cependant qu'elles existent quelquefois. Les circonstances purement physiques ne varient pas beaucoup chez les personnes mariées qui sont encore dans la force de l'âge, et s'il survient quelque maladie, elle est souvent une cause
' La fable attribuait la difformité de Vulcain à une cause semblable que Leti a mise en vers :
Quis noscit crudo distentum nectare quondam Induisisse Jovem Junoui ; atque inde creatum Vulcanum turpem, cœlique ex arce ruendum ? (Calvidii Leti, Callipœdia, poema. Lugd. bat. in-4°, 1655,lib.II.)
HÉEÉDITÉ ET SÉLECTION. 49
de séparation de fait des époux, même quand elle est peu grave. Ceci fait obstacle à l'hérédité de plusieurs affections momentanées qui seraient théoriquement transmissibles. D'un autre côté les variations de l'état moral et intellectuel sont fréquentes, et la violence de certaines passions, surtout de celles que deux époux peuvent ressentir également, ne s'oppose pas aux relations conjugales. L'agitation d'esprit causée par les révolutions et par la guerre, le trouble apporté par un événement de famille heureux ou malheureux, des menaces, des inquiétudes, des spectacles ou des lectures qui frappent l'imagination, peuvent jeter momentanément un des conjoints ou tous les deux dans un état du système nerveux exceptionnel, voisin de la monomanie, et dangereux pour l'enfant dont la conception remonterait à cette époque. C'est là une cause de déviation dans les qualités mentales héréditaires. Si l'affection momentanée a été violente, ce peut être une cause de folie ou d'idiotisme dans une famille ordinairement saine d'esprit \
* M. Ribot * cite le fait suivant qui lui a été communiqué par un médecin : « Un père, homme d'un esprit distingué et d'une grande droiture morale, eut pendant toute sa vie des tendances sensibles vers un état mental maladif. Il traversait des périodes d'abattement et des périodes d'excitation. Il eut de nombreux enfants; deux furent aliénés : l'époque de leur conception coïncidait avec des moments où le père avait eu au plus haut degré ces tendances maladives. » Le même auteur mentionne
' Linné, grand observateur et médecin, admettait la transmission des maladies temporaires. Voir Amœn. acad. 4, p. 501.
* VhérédUé psychologique, éd. 2, p. 255. Voir pour d'autres faits la page 9.
des expériences de Browii Seqiiard * dans lesqdelies des cobayes ayant été rendus épileptiqnes par ablation d'une partie du système nerveuK et s'étant ensuite guéris, ont engendré pendant leur état maladif des petits qui ont été épileptiques.
Je serais tenté d'attribuer à l'état moral momentané des parents les différences quelquefois très sensibles de caractère entre des frères consanguins non jumeaux, ou des frères légitimes et illégitimes. Ceux-ci ne sont pas seulement de mères différentes, ils ont de plus été procréés sous des influences d'affection et de passion ordinairement plus vives. Dans la vie ordinaire, on a rarement l'occasion de s'apercevoir de ces différences, mais certains faits historiques sont curieux. En général le rôle qu'ont joué les bâtards ou des branches illégitimes de familles princières est remarquable, quand on pense à leur petit nombre. Je citerai : Dunois, le bâtard de Savoie, don Juan d'Autriche, le prince Eugène, Vendôme, le connétable de Bourbon, Maurice de Saxe, tous fils ou petitsfils de bâtards, sans parler de quelques modernes. Ces personnages ont eu de l'audace et peu de moralité, ou, si l'on veut être parfaitement dans le vrai, ils ont eu toujours de l'audace et presque toujours une absence complète de moralité. Ces deux traits de caractère, d'après le fait même de leur naissance illégitime, devaient se trouver chez les parents, du moins à l'époque de la transmission héréditaire ^.
De pareils exemples font réfléchir. Ils montrent une
^ Archives de physiologie, 1871-72.
^ Une influence de l'état temporaire des parents sur les conditions physiques, morales ou intellectuelles de l'enfant conçu alors, s'explique dans l'hypothèse, assurément compliquée et hasardée, de la pangénèse de Darwin.
source importante de diversités dans les individus sucsessifs d'une famille. Cependant, je ne saurais trop le répéter, dans toutes les choses obscures et singulières, on est frappé des exemples favorables à quelque théorie, et Ton ignore ou néglige des faits contraires, peut-être plus nombreux. 11 en est ainsi des rêves et des pressentiments. Ceux qui se réalisent nous frappent, et nous en parlons volontiers. De ceux qui ne laissent aucune trace dans notre esprit et que rien ne vérifie, il n'est plus question.
Quant aux faits d'hérédité, les exemples favorables, à côté de notre ignorance des cas contraires, sont assurément une objection, mais ils signifient seulement qu'on ne peut pas préciser la proportion des individus qui ressemblent à leur père, à leur mère, ou à d'autres parents, ou qui ne ressemblent ni aux uns, ni aux autres. Le doute seul de la proportion des ressemblances constate l'hérédité, car on n'élèverait pas une question semblable pour savoir combien de descendants d'une espèce de singe, par exemple, ressemblent à des hommes, ou même combien de fils des hommes de la race blanche ressemblent, sur des points importants, à des nègres.
Il ne serait pas impossible d'obtenir des documents précis pour résoudre ces questions de proportions. Supposez, par exemple, deux ou trois médecins âgés, bons observateurs et impartiaux, qui feraient chacun le relevé des familles dans lesquelles ils ont connu trois généralions. Ils pourraient constater sur ces groupes d'individus réunis indépendamment de toute théorie, combien ressemblaient à leur père, leur mère, leurs aïeuls ou aïeules, combien à deux d'entre eux, et par quels traits physiques, moraux ou intellectuels ils ressemblaient \ Les documents
' Voir plus loin un essai de cotte méthode.
de M. Galton ' sur les familles des juges et des premiers ministres d'Angleterre, ceux que j'ai réunis pour les savants affiliés aux Académies et sur leurs ascendants et descendants, approchent des conditions désirables. Jusqu'à ce qu'on possède quelque chose de mieux, les arguments généraux sont peut-être les plus forts. Ils doivent entraîner, ce me semble, les esprits disposés à réfléchir. L'hérédité des attributs qui constituent l'espèce animale ou végétale, et même la race, est de toute évidence. L'homme se continue de génération en génération avec les caractères physiques et moraux de l'espèce humaine, et l'homme de la race nègre avec les caractères de celte race. La ressemblance porte aussi, et assez fréquemment, sur les caractères secondaires qui distinguent les subdivisions de races et les familles; les enfants peuvent ressembler tantôt à l'un, tantôt à l'autre de leurs parents et même de leurs aïeux (atavisme), et cela tantôt par un caractère, tantôt par un autre; enfin il y a des dissemblances d'une génération à l'autre. Les doutes, je le répète, roulent non sur ces principes fondamentaux, mais sur la fréquence des ressemblances de telle ou telle catégorie, les cas n'ayant pas été constatés et énumérés comme il le faudrait pour obtenir des résultats statistiques probants. L'incertitude est après tout assez limitée, et au surplus, pour les ressemblances dans les espèces animales, les expériences des éleveurs ont donné des preuves déjà complètes.
Dans ce qui précède, j'ai mêlé quelquefois les effets de l'éducation ou de l'imitation avec ceux de l'hérédité. Ils sont difficiles à distinguer. D'ailleurs, en définitive, pour ce qui concerne la sélection, ils concourent aux
* Hereditary genius, 1869.
mêmes résultats. Qa'un Indoii mange uniquement du riz, parce que son estomac est semblable à celui de parents qui s'accommodaient de cette nourriture, ou parce qu'il voit ses parents et voisins manger uniquement du riz, peu importe — ce sera toujours une raison pour présumer que lui et ses descendants s'arrangeront de vivre de riz. Que le fils d'un Européen studieux lise et réfléchisse par imitation plutôt que par hérédité, le résultat n'en sera pas moins qu'il s'adaptera aux conditions dans lesquelles un travail de cabinet devient profitable. De même pour toute espèce de qualité, défaut ou tendance que les uns attribuent à l'hérédité ou à l'instinct, les autres à la simple imitation.
La base de la sélection est à la fois dans l'hérédité, fortifiée par l'imitation, et dans les dissemblances que diverses causes peuvent aggraver après la naissance. Pour qu'un enfant s'adapte mieux que ses parents à des circonstances environnantes, il faut qu'il diffère d'eux de quelque manière. Ensuite il transmettra probablement cette diversité à ses enfants, et si elle est transmise, la génération suivante en héritera avec plus de probabiUté encore, puisque l'atavisme viendra s'unir dans ce cas à l'hérédité au premier degré. Les dissemblances importent donc beaucoup à ceux qui croient à l'hérédité comme règle principale, sans croire à la fixité indéfinie et absolue des caractères dans les êtres organisés. C'est pour cela qu'il est essentiel d'observer les dissemblances et d'en scruter les causes. J'ai insisté sur l'une de ces causes, qui est l'état momentané physique, moral et intellectuel des parents ou de l'un des parents, à l'époque de la transmission des caractères distinctifs. D'autres influent probablement aussi pendant la gestation, mais elles sont difficiles à constater. Enfin l'éducation et la profession.
54 NOUVELLES EECUERCHES KUR l'hÉRÉDITÉ.
qui amènent des habitudes matérielles et intellectuelles chez un individu peuvent influer sur sa descendance, puisque même des lésions accidentelles ont été quelquefois transmises.