‹ Histoire des sciences et des savantsChapitre 3 sur 82 · VIII PRÉFACE · texte numérisé non relu

VIII PRÉFACE

sauce ceux qui proviennent de l'hérédité et ceux qui se manifestent pour la première fois dans une famille et qu'on peut considérer comme des variations individuelles.

Le nombre et la nature des caractères distinctifs hérités, ou venant d'une cause inconnue de variation, ou développés après la naissance par les causes extérieures, sont ce qui détermine l'adaptation de chaque individu aux conditions dans lesquelles il se trouve. La naissance ne dépend pas de l'individu; les causes extérieures en sont plus ou moins indépendantes et elles précèdent ordinairement chaque génération. La modestie s'impose par conséquent aux hommes qui réussissent dans une carrière, et aux peuples dont les prédécesseurs ont créé un état favorable aux lettres ou aux sciences. Si je n'avais eu le sentiment de devoir fort peu de chose à moi-même \ je me serais fait scrupule de citer mon nom sur des listes de savants honorés du suffrage de diverses académies, et de montrer que mon pays — la Suisse — a produit une proportion extraordinaire de savants distingués. L'honneur en revient surtout aux hommes qui nous ont précédés et à des institutions antérieures, décriées souvent ou renversées par ceux qui en profitent.

Une comparaison, développée dans l'édition actuelle, entre la production de savants célèbres dans les sciences morales ou sociales et dans les sciences proprement dites, prouve que la supériorité dans une de ces catégories est

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PEÉFACE. IX

souvent accompagnée d'une infériorité dans l'autre. L'inégalité serait plus frappante si l'on comparaît le développement des arts avec celui des sciences. En général, pour les peuples comme pour les individus, tout dévelop' pement prononcé dans un sens est accompagné de déficit dans quelque autre. C'est une raison de plus pour combattre les amour-propres nationaux.

Les recherches sur l'hérédité, la sélection et les influences extérieures m'ont conduit sur le terrain où l'histoire naturelle s'unit avec les sciences sociales. Gela ne m'a pas effrayé et voici pourquoi. Ma première étude spéciale, en vue d'une profession, qui pouvait devenir nécessaire, a été celle du droit, suivie pendant quatre ans, jusqu'à l'obtention du litre de docteur. Les admirables leçons de législation comparée de Bellot, et la conversation, plus encore que les cours du célèbre Rossi, m'entraînaient alors vers les sciences sociales. J'aurais cédé, si des avantages positifs et des influences qui m'étaient chères ne m'avaient montré une autre voie dans laquelle je me suis engagé. Ce n'a pas été sans regarder quelquefois en arrière, d'autant plus que certaines obligations qui m'étaient imposées et le spectacle des événements autour de moi et en Europe me forçaient à ra'occuper des faits sociaux. Membre de deux assemblées constituantes et de plusieurs législatures genevoises, témoin de nombreuses révolutions, j'ai vu de près comment on fait les constitutions et comment on les viole.

^ PRÉFACE

La pratique, pour moi, a succédé ainsi aux théories. Je dois convenir qu'elle m'avait dégoûté des sciences sociales et inspiré une préférence marquée pour les sciences naturelles. Plus tard, cependant, sorti des luttes politiques et devenu simple spectateur, j'ai pris plaisir à observer les hommes. Il m'a paru, pour la première fois, que je pouvais le faire avec une complète impartialité. Ce sentiment m'avait tellement pénétré, que je pensais, il y a onze ans, pouvoir étudier les sociétés humaines, abstraction faite de ma personne, comme d'autres natura- Ustes ont étudié les sociétés d'abeilles ou de fourmis. C'est alors que j'ai publié la première édition du volume actuel.

Loin de moi la présomption de traiter des grandes questions sur l'ordre social, qui occupent tant d'hommes éminents, historiens, publicistes ou moralistes. Je me borne à des considérations sur les eiTets de l'hérédité et de la sélection soit sur les, individus, soit dans les groupes appelés familles, classes ou nations, et à l'action de ces causes pour développer des savants dans des proportions très variables. Ce sont des points de vue limités, dans lesquels l'esprit d'observation usité dans la pratique des sciences naturelles est un avantage. Pour en profiter, j'ai tenu à ce que, dans mon travail, tout fût basé sur l'observation. Si l'on veut employer le langage pédantesque introduit depuis quelques années, tout y est objectif, non subjectif.

PRÉFACE

Ainsi, pour apprécier l'importance relative des savants de diverses époques et de divers pays, je n'ai rien tiré de mes propres opinions, et me suis fondé sur les nominations de membres étrangers par les principales sociétés scientifiques ou académies, qui sont de grands jurys composés d'hommes choisis et spéciaux. La proportion de ces nominations par pays et sur un million d'habitants m'a fait voir quelles sont les influences favorables ou défavorables au développement de la science. Mes deux derniers articles, sur le sens des mois nature et vie, reposent également sur l'observation pure et simple des faits.

De grands esprits trouveront cette méthode mesquine et insuffisante. Ils préfèrent se tenir dans des régions supérieures, en employant des moyens plus hardis, mais plus ou moins vagues et contestables. Par goût et par habitude, je me contente de m'élever moins haut, en suivant le procédé vulgaire de monter de marche en marche.

Genève, le 15 août 1884.

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