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A QUATRE ÉPOQUES, CLASSÉS PAR NATIONALITÉS

Académie de Berlin en 1750.

NOMS ET NATIONALITÉ

Angleterre.

Bradley Folkes Mortimer Pemberton Sloane (Hans)

Danemark.

Horrebow

Winslow(Jac.-Benign,

Espagne.

Belidor (Bern. de)

France.

D'Alembert Bourdelin * Buffon (de) Cassini pére ^ Cassini fils Clairaut (Jean) Clairaut fils (Alexis) Condamine (de la) Depaicieux Fontaine Jacquier L'Isle (de) Jussieu (Ant. de) Moivre (Abr. de) Leraonnier Nicole Outhier Réaumur (de)

RESIDENCE

Greenwich Londres Id.

Londres, Oxford Londres

Copenhague Paris

Paris

Paris Id.

Id.

Id.

Id.

Id.

Id.

Id.

Id.

Id.

Rome Paris Id.

Bayeux Paris

SCIENCE

Astronome.

Chimiste.

Médecin.

Mathématicien.

Naturaliste.

Astronome.

D'' anatomiste.

Ingénieur.

Mathématicien.

Chimiste.

Naturaliste.

Astronome.

Id.

Mathématicien.

Id.

Astronome.

Mathématicien.

Id.

Id.

Astronome.

Botaniste.

Malhématicien.

Astronome.

Physic. naturaliste.

« Dwi'u7; 'l'f la date, ioms Claude. D après la date, Jacques, fils du premier Cassini.

NOMS ET NATIONALITE

RESIDENCE

SCIENCE

Hollande.

Lulolfs

Musschenbroek Superville (Dan. de) Ulhornius (Henri)

Italie.

Algarotti (Comte) Bianconi (J.-L.) Maffei (Marquis, Scipion) Marinori

Poleni (Jean, Marquis)

Russie. Rasumowski (Comte)

Suède.

Linné

Suisse.

BernouUi (Daniel) BernouUi (Jean) BernouUi (Nie.) Cramer (Gabriel) Haller (Alb. de) (Total 42 noms.)

Leyde Utrecht Beyrouth Amsterdam

Paris, Berlin Bologne Vérone Vienne Venise

Saint-Pétersbourg

Upsal

Bâle

Id.

Id.

Genève Berne

Astronome.

Malhém., physic.

Médecin, anatom.

Chirurgien.

Physicien, érudit.

Médecin, physicien. Mathém., astron.

Physicien.

Naturaliste.

Naturaliste.

Mathématicien.

Id.

Id.

Id.

Naturaliste.

Académie de Berlin en 1789.

Espagne.

Ulloa (Ant. d') États-Unis.

Thompson (Colonel) *

France.

D'Aubenton Barthez De Condorcet Jacquier Delambre De Lalande De Machy Messier Le Monnier De Montucla (Jos.) Romé de l'Isle

Diverses Londres Paris

Montpellier Paris Rome Paris

Id.

Id.

Id.

Id.

Id.

Id.

Astronome, chimiste.

Physicien.

Naturaliste.

Médecin.

Mathématicien.

Id.

Astronome.

Id.

Chimiste.

Astronome.

Médecin.

Mathématicien.

Minéralogiste.

• Thompson, comte de Rumford.

EXPOSÉ DES FAITS

NOMS ET NATIONALITÉ

RÉSIDENCE

SCIENCE jj

De Secondât (J.-Bapt.)'

Hollande.

Camper (Pierre) Jacquin (Baron de) Van Marum

Italie.

Bianconi (Jean-Louis) De La Grange Lorgna (Colonel) Scarpa Spallanzani Toaldo Volta

Portugal.

De Barros (Jos.-Joach.) De Magellan»

Russie.

Basumowski (Comte) Euler fils

Suède.

Melander

Suisse.

Bernoulli (Jean) Bertrand (Elie) Bertrand (Louis) connet (tin.) Gessner (Joh.) Huber

Prévost (Pierre) (Total 36 noms.)

' Bordeaux

La Haye

Vienne.

Haarlem

Rome

Turin, Berlin, Paris Vérone Modéne Pavie

Id.

Id.

Lisbonne Londres

Saint-Pétersbourg Id.

Upsal

Bâle

Orbe.

Genève

Id.

Zurich Bâle Genève

Agronome.

Anatomisie. 1 Botaniste. 1 Physicien. jj

D"" et physicien. 1

Anatomiste. 1 Physiologiste. 1 Astronome. 1 Physicien. i

Astronome. 1 Physicien. 1

Naturaliste. 1 Mathématicien. 1

Astronome. 1

Mathématicien. j Géologue. 1 Mathématicien. 1 Naturaliste. 1 Mathématicien. 1 Astronome. i Physicien. 1

Académie de Berlin en 18S9. {1

Angleterre.

Davy

Brewster Brown (Robert) Dalton

Herschel (fils)

Jameson

Ivory

Londres

Edimbourg

Manchester

51ough

EdimlDourg

LiOndres j

Chimiste. \ Physicien. 1 Botaniste. 1 Physicien. 1 (Astronome. 1 -•hysicien. 1 Astronome, physic. 1

' Fils de Montesquieu. 1 * Magelhaens. 1

NOMS ET NA1 lONALITE

Belgique.

Van Mons

Danemark.

Œrsted

France.

Arago Cuvier

De Jussieu (Ant.-L.) Ampère

Beaumont (Elie de)

Berthier

Biot

Brongniart (Alex.)

Desfontaines

Dulong

Gay-Lussac

Larrey

Latreille

Savigny (J.-C.)

De Serres (Marcel)

Thénard

Vauquelin

Fourier

Legendre

Poisson

De Prony

Italie.

Scarpa Balbis Brera Caldani Configliacchi Tenore Carlini Flauti Oriani

Norwège.

Hansteen

Russie.

Loder (von) Eschscholtz Krusenstern (von) Stephan (von)

Suède.

Berzelius

RESIDENCE

Bruxelles

Copenhague

Paris Id.

Id.

Id.

Id.

Id.

Id.

Id.

Id.

Id.

Id.

Id.

Id.

Id.

Montpellier Paris

Id.

Id.

Id.

Pavie

Turin, Lyon.

Padoue

Id.

Pavie Naples Milan Naples Milan

Christiana

SCIENCE

Chimiste, horticult.

Physicien.

Physic, astronome.

Zoologiste.

Botaniste.

Mathématicien.

Géologue.

Vlinéralogiste.

Physicien.

Minéralogiste.

Botaniste.

Physicien.

Id.

Chirurgien.

Zoologiste.

Id.

Géologue.

Chimiste.

Id.

Ingénieur.

Anatomiste.

Botaniste.

Médecin.

Anatomiste.

Physicien.

Botaniste.

Astronome.

Mathématicien.

Astronome.

Moscou Dorpat Saint-Pétersbourg

Id.

Stockholm

Physicien.

Médecin.

Naturaliste.

Voyageur, id.

Chimiste.

EXPOSÉ DES FAITS

NOMS ET NATIONALITÉ

RESIDENCE

Hisinger (von) Florman Wahlenberg Suisse.

Prévost (Pierre) L'Huilier

! De Candolle (Aiig.-P.) (Total 51 noms.)

Skinskatteberg

Lund

Upsal

Genève Id.

Id.

SCIENCE

Minéralogiste.

Zoologiste.

Botaniste.

Physicien.

Mathématicien.

Académie de Berlin en 1869.

Angleterre.

Herschel (fils) Sabine (E.) Airy

Bentham (G.) Cayley

Darwin (Charles) ! Hooker (fils) Huxley

Lyell (Sir Charles) Miller

Murchison (Sir Roderick) ' Owen (R.) Stokes (S.) Sylvester (James) Wheatstone.

Forbes (J.-D.) Grahara

Belgique.

Van Beneden Plateau Quetelet

Danemark.

Steenstrup

États-Unis.

Dana (James) Asa Gray

France.

Regnault

Becquerel (A.-C.)

Bernard (Cl.) I Boussingault I Brongniart (Ad.)

Slough

Londres

Greenwich

Londres

Cambridge

Broraley (Kent)

Kew

Londres

Id.

Cambridge Londres Id.

Cambridge

Woolwich

Londres

Edimbourg

Londres

Louvain

Gand

Bruxelles

Copenhague

New-Haven Cambridge

Paris Id.

Id.

Id.

Id.

Astronome.

Physicien.

Astronome.

Botaniste.

Astronome.

Naturaliste.

Botaniste.

Zoologiste.

Géologue.

Mathématicien.

Géologue.

Zoologiste.

Physicien.

Mathématicien.

Physicien.

Id.

Chimiste.

Zoologiste.

Physicien, géologue.

Botaniste.

Physicien.

Id.

Physiologiste.

Chimiste.

Botaniste.

NOMS ET NATIONALITE

HKSIDENCE

SCIENCE

Caliours Chasles Chevreul Duhamel (J.-M.) Duinas

Beaumont (Elie de) Fizeau

Hermite (Ch.) Lamé (G.) Leverrier.

Liouville

Milne-Edwards (H.) Morin (Arthur) Pambour (F. -M. de) Pontécoulant (G. de) S^-Claire Deville (H.) Tulasne Thuret (G.) Verneuil (de) Wurlz (A.)

Hollande.

Kaiser (Fred.) Mulder (J.-G.)

Italie.

Boncompagni (B.) Libri (Guill.)

Norwège.

Hansteen Sars (Pasteur)

Russie.

Baer (von) Tchihatcheff (P. de) Abich (Herm.) Struve (Otto)

Suède.

Angstrœra Fries (Elias) Sunderwall (Karl)

Suisse Merian (P.

Agassiz (L.^ Marignac De la Rive Studer (B.)

(Total 66 nom.)

Paris.

Id.

Id.

Id.

Id.

Id.

Id.

Id.

Id.

Id.

Id.

Id.

Id.

Id.

Id.

Id.

Antibes.

Paris.

Id.

Leyden.

Bennekom.

Rome Londres

uhristiania

Dorpat

Saint-Pétersbourg

Id.

Pulkowa

Upsal Id.

Stockholm

Bâle.

Etats-Unis Genève

Id.

Berne

Chimiste.

Mathématicien.

Chimiste.

Physicien.

Chimiste.

Géologue.

Physicien.

Mathématicien.

Physicien.

Astronome.

Mécanicien.

Ingénieur.

Mathématicien.

Chimiste.

Botaniste.

Id.

Géologue.

Chimiste.

Astronome.

Physiologiste.

Mathématicien.

Id.

Physicien.

Zoologiste.

Zoologiste.

Voyageur.

Géologue.

Astronome.

Astronome.

Botaniste.

Anatomiste.

Géologue.

Zoologiste.

Chimiste.

Géologue.

SECTION m

Analyse des fiAîts et reclierche des canses qui favorisent ou entravent le développement des sciences.

Jî 1. Proportion des mathématiciens et des naturalistes à difiPérentes époques depuis deux siècles.

Les sciences fondées sur le calcul paraissent avoir devancé les autres, avant l'époque de la création des grandes sociétés ou Académies dont nous venons de parler. En effet, les noms scientifiques les plus célèbres de l'époque précédente, se rattachaient à l'astronomie et aux mathématiques, par exemple Copernic, à la fin du XV'^^ siècle; Galilée et Kepler, à la fin du XV^«; Newton et Leibniz à la fin du XVII"'^ Aucun chimiste ou naturaliste ne pouvait leur être comparé, quoique Cesalpiii, par exemple, contemporain et compatriote de Galilée, fût un observateur philosophe d'un rang très élevé. Plus tard les sciences mathématiques et les sciences naturelles se sont équilibrées ou à peu après.

Cette marche résulte probablement de l'une des différences qui distinguent le plus la science moderne de celle des philosophes de l'antiquité. Je veux parler de la recherche persévérante et spéciale des méthodes ou moyens d'étude. Les anciens abordaient les questions de front avec leur géométrie imparfaite et les yeux dont tout homme est pourvu. Au contraire, les modernes ont compris, dès l'origine, qu'il fallait développer le procédé du calcul pour l'appliquer à l'astronomie et à la physique et lis ont aussi inventé le télescope, le microscope, le thermomètre et bien d'autres instruments ou appareils pour

mieux observer ou expérimenter. Ils ont créé des collections, qu'ils ont pu enrichir des produits de pays nouvellement découverts. L'invention de l'imprimerie a décuplé les moyens d'étude, et dès lors, quand on a vu les progrès accomplis, les méthodes originales et les procédés nouveaux ont été salués comme de véritables découvertes.

Les sociétés ou académies fondées à Londres, Paris et Berlin, de 1662 à 1700, donnèrent une forte impulsion à cette marche logique des sciences. Voyons dans quelles proportions ces illustres compagnies ont rendu hommage aux savants qui s'occupaient ou de calculs ou d'observations et d'expériences.

L'Académie des sciences de Paris a toujours été libre de choisir comme Associés étrangers des savants de toutes les catégories. Or le tableau n° 1 montre qu'elle a nommé 101 associés, savoir :

Jusqu'à la fin du Dans le XVU"' siècle. XIX°" siècle.

Dans les sciences mathématiques et physiques (Mathématiques, Astronomie, Physique, Mécanique) 29 2d

Dans les sciences naturelles (Histoire naturelle, Médecine, Chimie, Minéralogie, Géologie) 23 23

Protecteur des sciences en général. 1

L'impartialité de l'Académie ressort de ces chiffres. En effet, d'après le règlement de 1802, chaque section a six membres, et il y a pour les sciences naturelles une section de plus que pour les sciences de calcul. Si l'Académie avait eu le tempérament des corps politiques, elle aurait marché dans le sens de nommer de plus en plus des chimistes, géologues ou naturalistes comme associés étrangers, au détriment des mathématiciens, astronomes et physiciens, car elle est composée de 36 savants de la

première catégorie et de 30 de la seconde. Elle a nommé, au contraire, depuis 1802, exactement le même nombre dans chacune des deux catégories.

La Société royale de Londres s'est réservé toujours une liberté absolue dans le choix de ses membres étrangers, et voici comment ses nominations, à quatre époques différentes, ont représenté les deux classes de savants :

Sciences mathématiques. .

Sciences naturelles

Des deux catégories *

Indéterminés'

Totaux

On peut encore noter la proportion parmi les correspondants de l'Académie de Berlin, dans le XVIII'"^ siècle. Elle pouvait alors choisir librement dans toutes les sciences, tandis que maintenant elle est obligée de prendre le même nombre de titulaires dans les sciences mathématiques et dans les sciences naturelles.

Sciences mathématiques 26 21

Sciences naturelles 12 13

Des deux catégories^ 2 2

Indéterminés 2 0

Totaux 42 36

' Ulloa était astronome et chimiste ; Réaumur physicien et zoologiste ; Hor.-Ben. de Saussure, physicien et géologue.

" Les savants que j'ai conservés sur les tableaux, sans que j'aie pu cependant constater par les dictionnaires, biographies ou catalogues de livres, de quelle science ils s'occupaient, étaient ordinairement des présidents ou secrétaires des Sociétés on Académies. Ils ont contribué certainement aux progrès des sciences, même en supposant qu'ils n'aient rien publié pour leur propre compte.

^ Ce sont Ulloa et Réaumur, déjà mentionnés, et Bianconi, qui était médecin distingué et mathématicien.

En résumé, la Société royale de Londres s'est montrée tantôt plus tantôt moins favorable aux naturalistes qu'aux mathématiciens; l'Académie de Berlin, dans le siècle dernier, penchait décidément vers les mathématiciens ; enfin, l'Académie de Paris a suivi la direction intermédiaire, probablement plus équitable. Les chiffres des deux premières compagnies et le changement d'organisation fait à Berlin pour exiger autant de nominations d'une catégorie que de l'autre, montrent l'importance croissante des sciences naturelles, et si l'on réfléchit aux développements soit de l'expérience en physique, soit de l'observation en astronomie, on reconnaîtra combien le calcul est moins important aujourd'hui que les autres procédés scientifiques.

§ 2. Application croissante des savants chacun à une seule

science.

Les philosophes grecs s'occupaient de toutes les branches des connaissances, et c'est aussi ce que faisaient les rares et profonds penseurs du moyen âge. Une fois cependant qu'on eut inventé de bonnes méthodes, le nombre des faits connus devint si considérable que chaque savant se vit obligé, pour avancer, de circonscrire le champ de ses travaux. Les hommes qui désirent seulement connaître ou savoir peuvent varier indéfiniment leurs lectures, suivre des cours de toute espèce et discuter entre eux « de omni re scibih et quibusdam aliis. » Ceux, au contraire, qui ont la noble ambition de découvrir et de publier des choses nouvelles, doivent nécessairement concentrer leurs efforts sur une science et même quelquefois sur une seule division de cette science. Ils sont obligés aussi d'abandonner les occupations d'une autre nature. Les savants qui ne peuvent ou ne veulent le faire avan-

cent moins, se voient prévenus ou dépassés par d'autres, et souvent se découragent. De demi-siècle en demi-siècle, les hommes qui ont marqué dans les sciences sont donc devenus plus spéciaux.

J'en ai eu la preuve en consultant les biographies pour pouvoir remplir, dans mes tableaux d'académiciens, la colonne qui indique la science dont chacun s'occupait. A l'époque de Leibniz et de Newton il m'aurait fallu écrire presque toujours deux ou trois désignations pour chaque savant, par exemple : « astronome et physicien, » ou « mathématicien, astronome et physicien, » ou bien n'employer que des termes généraux comme « philosophe « ou « naturaliste. » Encore cela n'aurait pas suffi. Les mathématiciens et les naturalistes étaient quelquefois des érudits ou des poètes. Même à la fin du XVIII'"® siècle les désignations multiples auraient été nécessaires pour indiquer exactement ce que des hommes tels que Wolff, Haller, Charles Bonnet avaient fait de remarquable dans plusieurs catégories des sciences et deslettres. Au XIX-"® siècle cette difficulté n'existe plus, ou du moins elle est rare, et quand un même homme s'est distingué dans deux sciences, c'est ordinairement dans deux sciences connexes.

L'impossibilité de s'élever un peu haut dans les scieiices tout en ayant une profession lucrative ou une cause habituelle de distraction, devient de jour en jour plus évidente. Jadis un savant illustre était souvent médecin, non de titre, mais de fait. Wolff, mathématicien et naturaliste, était chargé de l'enseignement du droit. Newton était directeur de la Monnaie et membre du Parlement. Prieslley était ecclésiastique unitairien. Les astronomes étaient quelquefois des marins et les géomètres des militaires. De nos jours on a vu Cuvier être fonctionnaire civil

d'un ordre supérieur, sans cesser pour cela de contribuer aux progrès de la science, et sir Roderick Murchison, après avoir achevé honorablement une carrière militaire, est devenu un illustre géologue; mais ces cas sont rares et ils le seront tous les jours davantage. Sans doute un grand nombre de personnes cultivent la science et font même des découvertes tout en exerçant une profession ou après en avoir exercé une, mais le temps et les forces leur manquent presque toujours pour parvenir aux premiers rangs. Les titulaires des sociétés ou académies au XIX""^ siècle sont presque tous des hommes qui se sont consacrés de bonne heure à une seule branche des connaissances.

Sous ce rapport l'organisation économique influe sur le progrès des sciences. Dans les pays et les époques où les capitaux sont rares et difficiles à gérer, un grand nombre d'hommes qui seraient disposés à travailler pour les sciences se trouvent dans une position difficile ou sont obligés de s'occuper continuellement de leurs affaires. Il est plus aisé d'administrer une fortune mobilière de 500,000 fr. qu'une propriété rurale de 100,000, surtout dans les pays où l'on n'a pas de fermiers. Il est plus aisé aussi de conduire un patrimoine d'un million en fonds publics ou en bonnes valeurs cotées à la Bourse, qu'une petite partie de cette somme en prêts à des commerçants ou industriels. Le temps de ceux dont la fortune est facile à gérer profite ou peut profiter aune infinité de choses utiles, en particulier aux sciences. De là une cause évidente de supériorité pour certaines populations et certains individus.

Est-ce à la spécialité croissante des savants qu'il faut attribuer l'abandon de la science par la plupart des ecclésiastiques catholiques? Je suis porté à le croire. En tout cas, le fait mérite d'être signalé et discuté.

Jusqu'à la fin du XVIII'"^ siècle on remarquait sur les listes de correspondants ou associés d'académies, des jésuites, des minimes, des abbés, en très grand nombre. En Italie c'était Bianchini, prélat domestique du pape, le père Garcani, le minime français Jacquier, établi à Rome, l'abbé Toaldo, le père de la Torre, le père Bianclii, anatomiste, etc.; en Pologne, Poczobut; à Raguse, le jésuite Boscowich; en France, l'abbé de la Chapelle, Jean Picard, astronome, Jean-Baptiste Duhamel, aumônier du roi, le père Cotte, les abbés Bossut, de la Caille, de Gua, Nollet, Rozier, le père Outhier, etc. Quand on parcourt les noms des membres effectifs de l'Académie des sciences de Paris dans les XVII'"^ et XVIII^^ sièeles, on est étonné de la forte proportion des ecclé,*iastiques. Au commencement du siècle actuel, on voyait encore l'abbé Haûy, et récemment on pouvait citer le célèbre jésuite, père Secchi, mais ce sont des exemples devenus rares.

Pour expliquer ce singulierchangement deux hypothèses se présentent : ou l'Église catholique serait devenue indifférente et même hostile aux progrès delà science; ou la nécessité de s'occuper très spécialement d'une science, pour s'élever au-dessus de la moyenne des savants, mettrait de plus en plus dans l'ombre les prêtres disposés a faire des recherches, comme les pasteurs protestants, les avocats, les fonctionnaires publics et même les industriels et les médecins qui s'occupent de travaux scientifiques.

A l'appui de la seconde de ces hypothèses, je ferai remarquer la condition spéciale des ecclésiastiques catholiques autrefois célèbres dans les sciences. Ce n'étaient pas des évêques, des curés ou des vicaires, mais des abbés ou des membres de certains ordres religieux, c'est-à-dire des prêtres qui n'étaient pas sans cesse occupés de fonctions ecclésiastiques. Un jeune homme qui aimait les sciences

prenait la position d'abbé ou de membre d'un ordre réputé savant, afin de pouvoir mieux se livrer à ses goûts. De cette manière il était assuré d'avoir strictement de quoi vivre et de travailler aux sciences dans un milieu social qui reconnaissait sa position et la respectait. Les devoirs ecclésiastiques étaient si peu gênants pour plusieurs d'entre eux et les dispensaient si complètement de certaines charges, par exemple du service militaire, qu'ils devenaient aisément des hommes spéciaux, plus consacrés à la science que la plupart des laïques. La révolution vint supprimer les ordres religieux, et en même temps les abbayes et les bénéfices. Les seuls ecclésiastiques catholiques conservés furent des prêtres effectifs, comparables aux pasteurs des églises protestantes. Il est naturel qu'on en trouve dès lors un petit nombre parmi les savants spéciaux. Beaucoup de pasteurs protestants sont connus pour aimer les sciences et quelques-uns ont fait des découvertes ; s'ils ne parviennent pas souvent aux premiers rangs de la science, c'est évidemment que le temps leur manque pour devenir tout à fait spéciaux.

J'ai deux remarques à ajouter.

L'une est la singulière disproportion des ecclésiastiques catholiques voués aux sciences de calcul et aux sciences naturelles; l'autre est sur les missionnaires, oucathohques ou protestants.

Les ecclésiastiques catholiques astronomes, physiciens ou mathématiciens ont été nombreux et quelques-uns fort distingués. On dirait que l'Église a voulu répondre aux reproches qu'on lui fait sur Galilée, en cultivant précisément les sciences qui étaient celles de l'illustre philosophe toscan. Ses naturalistes ont été moins nombreux et en général d'une faiblesse regrettable. A peine en trouve-t-on quatre ou cinq dans les listes de membres étrangers des

Académies. Serait-ce que certains détails anatomiques et physiologiques seraient jugés à Kome trop contraires à la pureté des mœurs ? Mais l'Église est forcée de s'en rapporter aux ecclésiastiques dans ces sortes de choses, sans quoi elle interdirait aux prêtres âgés de moins de soixante ans la confession et la lecture des Uvres sur la confession. D'ailleurs la botanique n'a pas les inconvénients de la zoologie.

Les prêtres catholiques appelés, depuis des siècles, à séjourner comme missionnaires dans des pays lointains fort intéressants pour l'histoire naturelle, ont envoyé peu de collections importantes et n'ont publié le plus souvent que des ouvrages médiocres. En regard des moyens dont ils disposaient naguère, c'est assez singulier. Assurément si une ville a pu avoir le plus beau jardin botanique du monde et l'herbier le plus riche, c'était Rome du temps de la souveraineté des papes. Le collège de la Propagande n'aurait eu qu'à donner quelques instructions et quelques encouragements aux jeunes missionnaires qui auraient montré de la bonne volonté pour l'histoire naturelle. Les graines sont faciles à recueillir ; les plantes sèches faciles à préparer. Il faut seulement en comprendre l'intérêt et que les supérieurs approuvent et encouragent. Si les missionnaires proprement dits sont trop occupés ou trop exposés, dans certains pays, ils ont été autrefois parfaitement libres et maîtres des populations dans toute l'Amérique espagnole, au Brésil, aux Philippines et ailleurs. Et si les ecclésiastiques sédentaires dans ces vastes pays ne savaient pas décrire les plantes mieux que les pères Loureiro et Blanco, Vellozo et Montrousier, ils auraient pu tout au moins collecter et envoyer une grande quantité d'échantillons en Europe. Les missionnaires protestants n'ont pas fait mieux, mais ils ne sont à l'œuvre

que depuis un demi-siècle, et n'ont jamais été les maîtres absolus de millions d'indigènes, comme les prêtres catholiques du Paraguay, des Philippines et autres lieux. Ces maîtres qui commandaient à des populations paisibles et dévouées, dans des pays très curieux à explorer, avaient précisément ce qui manque à la plupart des ecclésiastiques en Europe, ils avaient du temps. Ils auraient pu devenir des naturalistes habiles, mais ils ne l'ont pas su ou voulu. Ils n'ont pas même facilité comme ils auraient pu le faire les travaux des naturalistes européens. Une pareille indifférence fait croire à quelque lacune dans l'enseignement des séminaires. Tout y est dirigé, je suppose, vers l'intérieur de l'homme, rien vers l'extérieur. On préfère le calcul à l'observation. Cependant les élèves qui réussissent dans les mathématiques ne sont jamais qu'en petit nombre, et d'autres se plairaient peut-être aux sciences naturelles. Si les ecclésiastiques doivent faire uniquement leur devoir de prêtres, ils n'ont besoin ni de mathématiques ni de botanique. La question est de savoir jusqu'à quel point les Églises entendent bien l'intérêt de l'humanité et même leur propre intérêt, en limitant aussi étroitement les notions scientifiques de leurs élèves. Pour la science, cette hmitation est évidemment regrettable

La spécialité toujours croissante des travaux a déjà séparé, en histoire naturelle, les collecteurs des descripteurs.

* Le père David fait exception par l'importance des collections qti'il a envoyées de Chine au Muséum d'histoire natuelle. — Depuis quelques années l'enseignement de la botanique s'est développé, en France, dans les écoles dirigées par des ecclésiastiques, mais il semble qu'on en fait surtout l'objet d'une distraction, pour des adolescents qui ne peuvent pas aborder les difficultés de la science et qui d'ailleurs ne sont pas destinés à devenir prêtres.

AIÏALYSE DES FAITS. 269»

Elle sépare aussi les hommes qui appliquent les sciences de ceux qui travaillent spécialement aux recherches originales. Dans les sciences mathématiques, il y a de plus en plus des calculateurs, et des expérimentateurs ou observateurs; dans les sciences naturelles, des botanistes, zoologistes ou géologues, et des agriculteurs, des médecins ou des ingénieurs des mines. Enfin, dans toutes les sciences, on sera obligé de séparer peu à peu l'enseignement des travaux purement scientifiques. Les gouvernements demanderont toujours aux savants de professer ; les savants auront toujours plus ou moins besoin de places et quelques-uns, parmi ceux qui peuvent s'en passer, aimeront toujours enseigner. Mais la force des choses domine tout.. Deux hommes de même capacité et énergie étant donnés, celui qui sera chargé d'un enseignement et de nombreux examens n'avancera pas dans la carrière des sciences comme celui qui dispose entièrement de son temps. Au XXF" siècle, les corps scientifiques serecrulerontbeaucoup plus en dehors des professeurs. Cela me paraît inévitable, à moins que le zèle désintéressé pour l'étude n'ait disparu, ce qui n'est nullement probable.

Quand les hommes spéciaux et progressifs seront appelés moins souvent à professer, ils perdront peut-êlrfr sous le rapport de la clarté des idées. Ils oublieront plus vite ce qu'ils savaient en sortant de l'université et c'est bien alors qu'on pourra dire d'eux ce que disait je ne sais plus quel homme politique : Un savant est un hommequi sait ce que d'autres ne savent pas et qui ignore ce que tout le monde sait. D'un autre côté les savants seront moins entraînés à sacrifier l'exactitude à la clarté, et la complication naturelle des faits au désir de simplifier, ce qu'ils ne font que trop souvent aujourd'hui, pour êtrfr agréables aux élèves. Ils penseront moins à l'effet, au

succès passager, et davantage aux choses difficiles et obscures. Ils ne seront pas forcés de revoir continuellement toutes les parties de leur science, mais s'appliqueront de plus en plus à l'une d'entre elles et chercheront à la faire progresser dans toute la mesure de leurs forces.

§ 3. Les femmes et les progrès scientifiques.

* On ne voit le nom d'aucune femme sur les tableaux de savants associés aux principales académies. Ce n'est pas uniquement à cause des usages et des règlements qui n'ont pas prévu leur adjonction, car il est aisé de s'assurer qu'aucune personne du sexe féminin n'a fait un ouvrage scientifique original, ayant marqué dans une science et fixé l'attention des hommes spéciaux. Je ne crois pas qu'on ait jamais désiré pouvoir élire une femme membre d'une des grandes académies scientifiques en nombre limité. M'"^ de Staël, George Sand auraient pu devenir membres de l'Académie française, Rosa Bonheur de l'Académie des Beaux- Arts, mais les femmes qui ont traduit des ouvrages scientifiques, celles qui ont enseigné ou rédigé des ouvrages élémentaires, et même celles qui ont pubUé quelque bon mémoire sur un sujet particulier, ne se sont pas élevées aussi haut, quoique les égards et les appuis ne leur aient pas manqués. Les personnes dont je parle sont d'ailleurs des exceptions. Bien peu de femmes s'intéressent aux questions scientifiques, du moins d'une manière suivie, et pour les questions en ellesmêmes, non à cause des personnes qui s'en occupent ou pour appuyer quelque théorie religieuse favorite.

* Il n'est pas difficile de trouver les causes de cette différence entre les deux sexes.

* Le développement de la femme s'arrête plus vite que

celui de l'homme et chacun sait que les études à l'âge de 46 à 18 ans comptent pour beaucoup dans la production d'un savant de distinction. En outre, l'esprit féminin est primesautier. Il se plaît aux idées qu'on saisit vite, par une sorte d'intuition. Les méthodes lentes d'observation ou de calcul, par lesquelles on arrive sûrement à des vérités, ne peuvent lui plaire. Les vérités elles-mêmes, abstraction faite de leur nature et de leurs conséquences possibles, sont peu de chose pour la plupart des femmes — surtout les vérités générales, qui ne touchent à aucun individu en particulier. Ajoutez une faible indépendance d'opinion, une faculté de raisonnement moins intense que chez l'homme, et enfin l'horreur du doute, c'est-àdire d'un état de l'esprit par lequel toute recherche dans les sciences d'observation doit commencer et souvent finir. En voilà plus qu'il ne faut pour expliquer la position des femmes dans les affaires scientifiques \ Disons, pour les consoler, que

Sur ce fait Bon nombre d'hommes sont femmes.

* La présence de quelques centaines de jeunes personnes dans les universités de Suisse, d'Angleterre et des Etats-Unis ne changera probablement pas ce qui existe. Ces étudiantes apprennent volontiers; elles pourront en-

* M. Francis Galton {English men of science, p. 207) s'exprime ainsi : « A plusieurs points de vue le caractère des hommes scientifiques est fortement anti-féminin. Ils s'occupent des faits et des théories abstraites, non des personnes et des intérêts humains... Ils ont peu de sympathie avec la manière de voir des femmes. Dans les nombreuses réponses qui m'ont été adressées par des hommes scientifiques, l'influence du père a été mentionnée trois fois plus souvent que celle de la mère. Il n'en aurait pas été de même si j'avais questionné des littérateurs, des officiers, des hommes d'État ou — surtout — des ecclésiastiques. >

seigner, ou appliquer leurs connaissances à la médecine, qui est leur étude favorite; mais rien ne fait supposer qu'elles se vouent à l'avancement désintéressé des sciences et qu'elles y réussissent, du moins avec un certain degré de distinction.

§ 4. De quelles parties de la société sont sortis les hommes qui ont fait le plus avancer les sciences.

Nos tableaux sont extrêmement instructifs sous ce rapport.

Assurément les académies ne s'inquiètent guère de l'éducation et de l'origine des savants étrangers qui sont offerts à leurs suffrages. Elles se décident d'après ce qu'ils ont publié et d'après l'influence qu'ils ont exercée, le plus souvent sans connaître leurs personnes ou leurs familles. Si l'on rapproche ensuite toutes les nominations et si l'on fait usage des nombreuses biographies qui existent, on arrive à^onstater la proportion des savants les plus illustres sortis de chacune des couches sociales de nos populations modernes.

J'ai fait ce genre de recherches sur les 101 Associés étrangers de l'Académie de Paris. Leur réputation est assez grande pour qu'il ne m'ait pas été difficile de savoir l'origine de presque tous. Je l'ai indiquée, pour 99 d'entre eux, à la dernière colonne du tableau n» I et l'ai présumée pour un de plus, sur lequel j'ai moins de renseignements.

Sur ces 100 savants illustres, non français, il s est trouvé :

Issus de la noblesse, ou de gentlemen anglais ou de familles aristocratiques d'anciennes villes libres, ou de familles riches g2

De la classe moyenne

De la classe des ouvriers, cultivateurs, etc —

Total 100

La répartition des noms dans ces trois groupes a été faite surtout d'après le degré d'indépendance probable de fortune et de position. Dans la première catégorie, j'ai mis les individus qui pouvaient ne rien faire, s'ils l'avaient voulu, c'est-à-dire les fils de nobles, de gentlemen anglais, de familles aisées, occupant une position plus ou moins aristocratique dans certains pays, ou de familles riches dans les pays démocratiques. J'ai considéré comme sortis de la classe moyenne les fils de professeurs, docteurs, instituteurs, hommes de loi, pasteurs, négociants, petits propriétaires, etc., à l'exception de ceux qui étaient d'ailleurs de famille riche, car tel titre de professeur ou de docteur est accompagné quelquefois, dans certains pays, d'une condition de fortune avantageuse. Pour les savants des villes de Suisse, d'Allemagne et de Hollande, j'ai tenu compte delà position des familles avant l'époque actuelle, et, par exemple, les fils de magistrats, c'est-à-dire de membres du gouvernement, ont été attribués à la première catégorie, non à la classe moyenne, à cause de la manière dont on choisissait autrefois dans ces pays les fonctionnaires d'un ordre supérieur.

Cette classification présente des difficultés pour quelques noms ; mais si Ton faisait certains changements, les conclusions à déduire resteraient exactement les mêmes. Il faut voir, en efïet, les rapports de nombres avec les trois grandes classes de la population. A ce point de vue il y aurait, par exemple, 10 "/„ de la troisième catégorie, au lieu de 7, ou 30 % de la première, au lieu de 41, que les conclusions ne devraient nullement être changées'

La classe des ouvriers, cultivateurs, employés subalternes, marins, soldats, etc., est dans tous les pays la, plus nombreuse. Elle constitue généralement les y, ou les y, de la population. C'est cependant de cette masse

qu'il est sorti le moins de savants illustres, malgré tous les moyens de promotion qui existent par les écoles, l'armée, le clergé, l'industrie, le commerce, etc.

La classe moyenne constitue la partie la plus nombreuse de ce qui est au-dessus de la foule, et le reste, c'est-à-dire une fraction minime de la population totale, compose la classe noble ou riche. A priori, je m'attendais à un nombre de savants illustres beaucoup plus considérable dans la classe moyenne que dans la classe noble ou riche. Celle-ci en effet est la moins nombreuse. Dans la plupart des pays, avant l'époque actuelle, c'est de son sein qu'on tirait les officiers et la plupart des fonctionnaires civils supérieurs. Elle comptait en outre beaucoup d'oisifs. La proportion de ces derniers doit avoir été moindre qu'on ne le suppose, puisque l'ensemble de la classe riche ou noble, la moins nombreuse de toutes et chargée d'emplois, a fourni 41 7„ des savants d'un ordre supérieur hors de la France. On dit l'oisiveté agréable aux hommes. On croit qu'il faut une nécessité pressante pour travailler. Cela est vrai des travaux manuels, non de ceux de l'esprit. Laissez un peu de liberté aux jeunes gens de familles riches; qu'ils reçoivent une éducation propre à diriger leur curiosité vers des choses vraies et relevées; que les obligations militaires ne pèsent pas trop lourdement sur eux; que le socialisme d'Étal ou celui des nihilistes ne les menace pas trop; qu'ils puissent voyager et compléter par eux-mêmes leurs études, et vous verrez beaucoup d'entre eux s'occuper de recherches scientifiques. La preuve en est dans le tableau n» 1 et dans quelques autres qui suivent.

Les plus grands noms de la science sont sortis de chacune des trois catégories de familles : Huyghens, Cassini, Newton, de la Grange, Volta, de Baer, etc., de la classe

noble ou riche ; Leibniz, les Bernouilli, Linné, Herschel père, Berzéliiis, Robert Brown, etc., de la classe moyenne; Davy, Faraday, de la classe la plus nombreuse.

Avant de nous arrêter aux conclusions dont je viens de parler, il faut essayer de combler une lacune. Le tableau des Associés étrangers de l'Académie de Paris ne contient aucun Français. Si des documents analogues sur les savants principaux nés en France donnaient des résultats difTérents, il faudrait évidemment modifier ou limiter mes conclusions. J'ai donc cherché quelque moyen impartial de compléter mes données en tenant compte des savants français.

La Société royale de Londres et l'Académie des sciences de Berhn n'ont pas de catégorie hmitée de membres étrangers qu'on puisse comparer aux huit Associés de l'Académie des sciences de Paris. Cette distinction toute spéciale n'a jamais existé à Londres. On a établi quelque chose d'un peu analogue, dans le siècle actuel, à Berhn, mais ce n'est pas précisément le même système, les Associés étrangers pouvant être nommés parmi les Allemands hors de la Prusse, aussi bien que parmi les étrangers proprement dits. Le nombre des Français sur cette liste d'associés est d'ailleurs trop limitée. Dans le but d'obtenir une énumération de savants français indépendante de toute idée préconçue et formée d'hommes vraiment d'élite je me suis arrêté d'abord à l'idée de réunir les noms des savants français qui ont été à la fois de la Société royale de Londres et de l'Académie de Berlin aux diverses époques indiquées dans les tableaux III et IV. Ils sont au nombre de 40, savoir * :

' Dans ce calcul je ne compte pas M. Milne-Edwards, qui est ne hors de France, d'une famille non française.

Arago

Ampère

Biol

Brongniart (Alex.)

Cuvier (G.)

Dulong

Fourier

Gay-Lussac

Legendre

Poisson

Prony (de)

Thénard

Vauquelin

Dumas

Leverrier

Liou ville

Pontécoulant (de) Regnault Verneuil Wurtz

D'Alembert Buffon

Cassini (Jacques) Clairaut (Alexis) De la Condamine Jacquier L'isle

Jussieu (Anl. de) Réaumur (de) Daubenlon Le Monnier (d"") Messier Secondât (de) Jussieu (Ant. U) Beaumont (E. de) Becquerel (A. G.) Bernard (Cl.) Brongniart (Ad.) Chasles Chevreuil

J'ai cherché ensuite dans les biographies la position des pères de ces savants distingués et j'y suis parvenu pour 36 d'entre eux. En les classant je trouve :

De familles nobles ou riches

De la classe moyenne

De la classe des ouvriers, cultivateurs, etc.

10 soit 28 "U 17 » 47

La Uste sur laquelle j'opérais ce classement ne m'a pas paru suffisante. Des Français très distingués n'étaient pas correspondants, à la fois des corps scientifiques de Londres et Berlin, dans les quatre années auxquelles se rapportent me. tableaux. Quelques-uns l'ont été successive-

ment, à d'autres époques. Il y a trop de noms modernes (13 dans le XVHI"''^ siècle et 27 dans le siècle actuel), tandis que pour les Associés étrangers de l'Académie de Paris nommés d'année en année, depuis '1666, il y avait plus de la moitié antérieurs au siècle actuel. Ne voyant pas de choix académiques propres à guider d'une manière plus satisfaisante, j'ai hasardé de faire moi-même une hste supplémentaire de savants français très distingués, non compris dans mes tableaux des quatre années qui s'arrêtent à 1869. Je n'ai point ajouté de savants plus modernes, parce que les plus jeunes n'ont pas encore la réputation qu'ils auront peut-être plus tard, et qu'en outre je voulais des noms surtout du XVIII"'^ siècle, pour compenser le trop grand nombre de ceux du XIX™*^ dans le calcul qui précède. Voici ma hste. Réunie aux savants affihés aux deux Sociétés ou Académies de Londres et Berlin, elle présente un bel ensemble de noms scientifiques français, un peu plus nombreux cependant qu'il ne faudrait pour avoir des hommes aussi choisis que les 92 associés étrangers de l'Académie de Paris antérieurs à 1870.

Tournefort (Pitton de), botaniste.

Demoivre ou Moivre, mathématicien.

Mairan (de), physicien et mathématicien.

Mariotte (Edme), physicien.

Magnol, botaniste.

La Hire (de), mathématicien et astronome. Maupertuis (Moreau de), mathématicien.

Du Hamel du Monceau, botaniste, physicien. Bouguer, astronome, géographe.

Lamarck (Monet de), naturaliste.

De La Place, mathématicien.

Monge, géomètre.

Delambre, astronome.

Guy ton de Morveau, chimiste.

Fourcroy, chimiste.

Lavoisier, chimiste.

Geoffroy St-Hilaire (Et.), zoologiste.

Ducrotay de Blainville, zoologiste.

Cauchy, mathématicien.

Lalande (Jérôme-Franç. de), astronome.

Latreille, zoologiste.

Haiiy, minéralogiste.

Fresnel, physicien.

Dutrochet \ physiologiste.

Lacépède (de), zoologiste.

Des 25 savants de cette liste, Mariotte est le seul sur lequel je n'ai pas trouvé des renseignements suffisants. Les 24 autres se classent comme suit :

Première catégorie.

Deuxième catégorie.

Troisième catégorie

11 soit 46 Vû

Total... 24 100

La différence d'avec les chiffres du premier calcul s'explique par la différence des temps. La première liste contenait une majorité de savants du XIX'"^ siècle, celle-ci une majorité du XVIII'"^ ; or la révolution a diminué la proportion de la classe de l'ancienne noblesse dans la population française, et a supprimé les abbayes, bénéfices ecclésiastiques et ordres religieux qui donnaient une position avantageuse aux hommes studieux de la classe

1 Je l'indique uniquement à cause de la découverte de 1'^ mose.

moyenne et aux cadets de familles nobles ; enfin elle a facilité à la classe pauvre l'admission dans les établissements d'instruction publique et dans les emplois où la science est exis;ée. Toutes ces modifications de la société française s'aperçoivent dans la comparaison des chiffres de notre premier calcul et du second. La proportion des savants distingués de familles riches ou nobles a diminué; celle des savants de la classe pauvre et surtout celle de la classe moyenne ont augmenté. Loin de moi l'idée d'attribuer à ces chiffres une valeur précise, statistique. Ce sont des indications, des probabilités approximatives ; mais on voit qu'il faudrait de très grandes altérations dans les listes qui m'ont servi de base pour amener des conclusions absolument contraires. Un changement de quelques centièmes dans les proportions ne renverserait pas le raisonnement.

Si pour avoir une base plus solide, on réunit les deux hstes qui précèdent, on trouve 60 savants français distingués, sortis de la

Classe riche ou noble 21 soit 33 %

Classe moyenne 25 » 42

Classe la plus nombreuse 14 » 23

Total. . . 60 100

Ainsi les savants français les plus distingués seraient sortis, pendant deux siècles, dans une moindre proportion de la classe riche ou noble et de la classe moyenne, et dans une plus forte proportion de la classe pauvre, qu'on ne l'avait constaté chez les autres nations \ La différence

' Depuis trois siècles, la haute noblesse (princière, ducale ou d'un rang analogue) des pays catholiques et de l'Allemagne n'a fourni aucun savant très illustre, tandis qu'on a vu en Danemark Tycho- Brahé, et dans les Iles britanniques Bacon, Boyle et Cavendish issus de familles du rang le plus élevé.

est considérable dans la catégorie appelée ordinairement classe inférieure, qui est toujours inférieure en indépendance de fortune, mais qui devient de fait supérieure, (]uand le suffrage universel donne au plus grand nombre le droit de gouverner.

Malgré cette diversité entre la France et les autres pays, on peut remarquer à quel point la proportion des savants de mérite a été partout inverse du chiffre de la population des trois classes. Assurément la catégorie des ouvriers, laboureurs, etc., en un mot des gens occupés de professions manuelles, constitue en France, comme ailleurs, l'immense majorité (peut-être '18 ou 20 millions d'individus sur 36). La classe moyenne est sensiblement moins nombreuse, et la classe de l'ancienne noblesse et des familles riches ne compte peut-être pas dans tout le pays un million d'àmes. A l'époque de la révolution le chiffre des nobles fut évalué à cent mille. Retranchez quelque milliers d'individus, à cause des gentilshommes pauvres de quelques provinces, qui n'avaient aucune indépendance réelle de fortune; ajoutez environ 80 ou 100 mille bourgeois riches, qui pouvaient exister alors ; supposez quatre femmes ou enfants mineurs pour chaque chef de famille; cela formait un total de population qui ne devait pas s'élever à un million. Beaucoup de ces familles se sont éteintes. D'autres il est vrai ont pris leur place. Néanmoins, et sans qu'il soit nécessan-e d'invoquer des statistiques précises, il est clair qu'en France, comme partout, la classe riche, autrefois supérieure, est minime quant au nombre, et la classe autrefois inférieure est énorme. Si le talent naturel, si le goût prononcé pour des recherches scientifiques étaient les seules causes qui déterminent la carrière et le succès des hommes de science, il y aurait eu infiniment plus de savants de fam ''es pauvres que de

savants d'une origine différente — surtout le nombre des savants de familles riches aurait été minime relativement aux autres — ce qui n'est pas arrivé.

Il y a donc plusieurs conditions différentes qui influent sur le développement des hommes les plus célèbres dans les sciences. Nous allons découvrir peu à peu certaines de ces conditions, en étudiant les documents sous d'autres points de vue, mais, avant de passer plus loin, constatons un fait qui explique, en grande partie, la rareté des savants illustres sortis de la classe la plus nombreuse.

Le travail de chercher des faits inconnus et des vérités théoriques ne peut pas être rétribué en proportion de la peine qu'il donne et des chances auxquelles on s'expose en s'y consacrant. Ce n'est pas qu'on ne comprenne dans beaucoup de pays l'importance des découvertes, mais il y a tellement d'irrégularité, de hasard et d'inconnu dans le résultat des recherches qu'on ne sait comment apprécier le travail scientifique au point de vue pécuniaire. Un savant peut travailler longtemps sans rien trouver. Il peut s'abuser sur la valeur de ses travaux. Enfin on ne peut pas toujours deviner l'importance d'une découverte au moment oii elle vient de se faire. Volta invente la pile; tous les physiciens jugent l'idée excellente, admirable. On aurait cru bien faire en décernant à l'auteur quelque prix de 3 ou 4,000 fr. Si l'on avait entrervu les innombrables conséquences de cette invention pour la physique, la chimie et dans toutes les applications, c'est plusieurs milUons qu'il aurait fallu donner, mais où sont les princes et les parlements, les académies et les associations particulières qui disposent de semblables récompenses ? A supposer qu'on eût des moyens pareils de subvention, leur effet ne serait-il pas d'introduire parmi les hommes de science un esprit d'avidité et d'intrigue tout à

fait contraire à leur vocation? D'ailleurs beaucoup de travaux utiles, modestes, qui peuvent servira d'autres, échapperaient à l'attention.

Ainsi, par la force des choses, l'œuvre du savant qui fait des recherches est une œuvre d'abnégation. On ne doit pas la conseiller k ceux qui ne possèdent rien. Le bon sens l'indique, et c'est la grande cause pour laquelle tant d'hommes capables choisissent d'autres occupations quand ils n'ont pas une certaine indépendance de fortune. Même en augmentant les subsides aux élèves pauvres et intelligents des collèges et des universités, on ne changerait guère ce qui existe. Poursuivre des idées ou des choses nouvelles ne sera jamais une profession ni régulière ni lucrative. Les encouragements créent des hommes instruits, surtout des professeurs, mais pour décider un jeune homme à suivre la voie des travaux originaux et pour qu'il s'y consacre au point d'en faire une spécialité, il faut le concours de plusieurs circonstances ou influences autres que l'éducation universitaire. C'est ce que nous allons examiner.

§ 5. Causes diverses pouvant influer sur le nombre, la direction et le succès des hommes qui font faire des progrès aux sciences.

A. Principes généraux.

Avant d'entrer dans le détail des causes, il est essentiel de se rappeler la nature des hommes dont il s'agit et les caractères particuliers qui les distinguent.

Nous ne parlons jamais ici des hommes qui savent, mais de ceux qui s'occupent à découvrir et à publier des choses vraies, dans le domaine des sciences, ou à combattre les erreurs, quand ils les ont constatées. La pierre de

touche pour reconnaître un savant de cette catégorie n'est pas de lui faire subir un examen, c'est de voir s'il est curieux de choses réelles, mal connues ou inconnues ; s'il aime la vérité en elle-même, sans s'occuper de l'opinion d'autrui, ni de ses intérêts personnels, ni des conséquences possibles.

Il s'agit d'un travail libre, ordinairement désintéressé, pour lequel certaines doses de persévérance et de capacité sont nécessaires. Comme en toute chose l'individu doit vouloir et pouvoir.

Bien des causes influent sur ces deux conditions morales et psychologiques. Essayons de les grouper par catégories, afin de les mieux étudier. On peut reconnaître: 1° Des causes antérieures à la naissance (hérédité des facultés, défauts et tendances de l'un ou de l'autre des parents ou des ancêtres). 2° Des variations, soit apparitions de caractères nouveaux dans la famille. 3° Des causes postérieures à la naissance (éducation, exemples donnés, conseils, expérience de l'individu, réflexions à la suite de ses études, des circonstances qui l'entourent, de l'opinion pubhque et des institutions du pays). Si l'on veut ne rien omettre il faut mentionner encore les influences qui agissent depuis la conception jusqu'à la naissance.

M. Galton dans son premier ouvrage sur l'hérédité du génie ' avait réuni beaucoup de données sur des hommes éminents de toutes les catégories: juges, hommes d'État, savants, littérateurs, artistes, etc., principalement de son pays, et tout en parlant de l'éducation et de l'exemple comme de causes qui poussent les enfants dans la direction de leurs pères ou ancêtres, il met fort en évidence

' Hereditary genius. Un vol. in-8. Londres, 1869.

l'hérédité. Le titre même et la première phrase de son hvre * montrent qu'il la regardait comme la cause dominante.

Mes renseignements sur les hommes de science ont été recueillis d'une autre manière. J'ai employé des documents biographiques plus complets, tirés d'ouvrages français, anglais et allemands. Je puis me flatter d'avoir pénétré ainsi davantage dans le cœur de la question. M.Galton avait étudié, d'après les dictionnaires biographiques, 65 des principaux savants depuis Aristote jusqu'à nos jours. Il avait constaté lesquels avaient eu des pères, frères, fils ou autres parents rapprochés plus ou moins célèbres. Je ne doute en aucune manière de l'impartialité du choix, mais en bornant mes observations à l'espace de deux siècles sur lesquels abondent les informations, en m'appuyant sur quelques centaines de noms au lieu de 65, et surtout en employant les listes des membres étrangers formées lentement et scrupuleusement par les trois corps scientifiques les plus compétents qu'on puisse ti'ouver, j'ai pris évidemment une base plus large et plus solide que celle du premier travail de M. Galton.

* Le même auteur, dans le second de ses ouvrages ^ s'est efforcé surtout de démêler les effets de l'hérédité et des influences subséquentes. Pour mieux étudier les faits, il a adressé des questions à '180 personnes qui jouent un certain rôle dans le public scientifique anglais de notre époque. Ce sont des savants distingués ou célèbres, et

1 « I propose to show inthis book tliat a man's natural abilities « are derived by inlieritance, uncler exactiythe same limitations as « are the form and physical features of the wbole organic world. > - C'est-à-dire : Je me propose de montrer dans ce hvre que les moyens naturels d'un homme dérivent par hérédité, exactement comme la forme et les caractères physiques de tout être^organise.

* English men of science, their nature and nurture, 18/4.

aussi des individus qui témoignent de leur goût pour les sciences et montrent une certaine capacité, comme présidents ou membres des conseils de sociétés savantes. Les questions portaient sur l'occupation et les caractères distinctifs des parents, le nombre des frères ou sœurs, les ascendants remarquables s'il y en avait, ensuite sur l'éducation reçue, les dispositions naturelles de chacun, l'origine de son application aux affaires scientifiques, etc. Il est revenu à l'auteur plus de cent réponses, ordinairement très claires et ayant toutes les apparences de la vérité. De cette singulière enquête, qui ne réussirait probablement pas dans d'autres pays, M. Galton a tiré des déductions très intéressantes, dont j'indiquerai plus loin quelques-unes. Elles s'appliquent à une catégorie de savants moins élevée que celle des titulaires étrangers d'académies dont je me suis occupé, et sont spéciales aux Anglais actuels. Cette limitation permet de mieux scruter les influences de naissance comparées aux autres, puisque l'éducation, les lois, les mœurs, etc., sont à peu près semblables pour beaucoup d'individus; mais alors on se prive de comparer les effets d'institutious sociales différentes ou successives, comme j'ai pu le faire dans le procédé que j'ai employé.

B. Étude spéciale de l'hérédité chez les savants. 1° Comparaison de savants par groupes.

* 11 y a deux méthodes pour distinguer l'influence de l'hérédité et des circonstances extérieures dans le développement des savants. L'une est de considérer des groupes d'hommes connus dans les sciences; l'autre d'examiner attentivement les caractères distinctifs de quelques savants et d'en chercher les origines. J'ai employé la

première méthode dans l'article de 1873, que je reproduis ici. Je suivrai l'autre dans un article additionnel. On verra que ce dernier corrige et complète le précédent.

.le parlerai d'abord du tableau 1, des Associés étrangers de l'Académie des sciences de Paris, dont le nombre a toujours été de huit, pour toutes les sciences et tous les savants non français.

Lorsqu'on réfléchit aux conditions d'un pareil choix, la probabilité que deux hommes de la même famille soient nommés dans le laps de deux cents ans paraît infiniment petite, du moins si l'on part de l'idée que, pour ce concours d'une espèce particulière, tous les hommes auraient une chance égale. Huit individus sur plus de 200 millions qui forment la population des pays civilisés en dehors de la France; 101 en tout, dans le laps de deux siècles, c'està-dire sur un milliard peut-être de personnes, c'est une proportion minime \ Nous savons, il est vrai, que la masse des cultivateurs, ouvriers, etc., qui constituent la majorité de chaque population ne donne qu'une très petite proportion des hommes qui se vouent aux sciences. Les femmes, les enfants doivent moins encore être comptés; mais resserrons le champ de calcul ; ne pensons qu'aux hommes instruits; arrivons même à estimer à peu près le nombre des savants qui ont écrit depuis deux siècles, nous trouverons encore que la chance pour chacun d'eux d'être nommé Associé étranger est extrêmement faible. Dans

1 Comme terme de comparaison je dirai que, depuis 1791 jusqu'en 1875, d'après le Journal des Débats du 6 janvier 1875, il a été nommé quarante -trois maréchaux de France, et dans la même période quarante-cinq associés étrangers. Il y a plus de militaires français que de savants hors de France, par conséquent le titre de maréchal est plus rare que celui d'associé.

une seule science, la botanique, il a existé depuis l'origine jusqu'en 1851 plus de cinq mille auteurs dont, je suppose, environ quatre mille depuis deux siècles. On a probablement moins écrit dans la moyenne des autres sciences. Admettons, par exemple, deux mille auteurs pour chacune. Comme il y a en tout huit sciences (zoologie, botanique, médecine, chimie, géologie et minéralogie, physique, astronomie, mathématiques), il y aurait eu depuis deux siècles environ seize mille auteurs. Les savants français ont formé peut-être le quart de l'ensemble de ces écrivains et il y aurait eu par conséquent environ douze mille auteurs scientifiques non français, avant 1851. Sur ce nombre 80 ont été nommés Associés étrangers, c'està -dire un peu plus de 6 sur mille. Dans le siècle actuel, le nombre des savants ayant augmenté énormément et le chiffre des Associés étrangers étant resté de huit, la proportion des élus est moindre relativement au chiffre des savants qui publient.

Cherchons aussi à estimer vaguement combien de savants illustres n'ont pas de fils, ni surtout de fils qui parviennent à l'âge de 50 à 60 ans auquel une célébrité peut être généralement reconnue, il en résultera la conviction d'une probabilité excessivement faible pour qu'un père et un fils se rencontrent sur la liste. Cette coïncidence improbable s'est pourtant présentée cinq fois. Je citerai les noms, d'après le tableau n° I, mais il me faut auparavant répondre à une objection, celle que les fils d'hommes connus dans les sciences seraient nommés plus facilement que les fils d'inconnus.

Je n'ignore pas cette opinion. La pohtessede quelques-

' Voir la table de Pritzel, Thésaurus Uteraturœ botanicœ (1 vol in-4°. Lipsise, 1851).

uns de mes amis ne m'a pas empêché de voir qu'elle existe. Voici ma réponse. Toutes les fois que le fils d'un homme célèbre est mis en avant pour un titre ou une place, le public des savants se divise, comme le grand public, entre trois opinions, dont deux extrêmes et une moyenne. L'une des opinions extrêmes est qu'un homme élevé par un père illustre doit avoir de bonnes méthodes, une bonne instruction et un vif désir de se montrer digne du nom qu'il porte. On est alors disposé à le nommer. L'autre opinion extrême pose en fait que le fils d'un grand homme est nécessairement un imbécile. Enfin l'opinion moyenne soutient qu'il faut l'envisager en lui-même, comme tout autre, et le juger d'après ses œuvres. Quand vient le moment d'une élection par un corps nombreux, tel qu'une Académie, les deux opinions extrêmes se neutrahsent l'une l'autre et l'opinion moyenne doit être celle qui décide.

Nous verrons bientôt que les fils d'Associés étrangers nommés au même titre, ont été quatre fois sur cinq des mathématiciens comme leurs pères. Pourquoi l'Académie aurait-elle été trop favorable à cette catégorie de savants et pas assez aux autres ? S'il y a eu faveur pour les fils de savants, ce doit avoir été aussi bien pour les fils de naturalistes ou de chimistes que pour les fils de mathématiciens ou d'astronomes. La diversité constatée dans les élections prouve l'impartialité du corps qui a nommé et fait présumer un certain degré d'hérédité dans la disposition au calcul.

Admettant, comme on voit, l'impartialité habituelle de

l'Académie, je citerai les noms :

Bernoulli, Daniel, et Bernoulli, Jean, 1 du nom, Associés étrangers, comme leur père Jean Bernoulli.

EuLER (Albert), comme son père Léonard.

Herschel (John), comme son père William. Gandolle (Alph. de), comme son père Augustin-Pyramus.

Outre les cinq Associés dont les pères avaient eu aussi ce titre, nous voyons sur la liste sept fils de professeurs de science, médecins ou pharmaciens, c'est-à-dire d'hommes qui s'occupaient plus ou moins de choses scientifiques, sans parler des fils de pasteurs, instituteurs, magistrats, nobles, etc., c'est-à-dire d'hommes qui avaient passé par des études universitaires et avaient montré quelquefois des dispositions réelles pour les sciences. En somme il y a eu douze Associés étrangers, fils de savants illustres ou hommes scientifiques, c'est-à-dire une proportion de '12 7o-

Je viens de comparer les Associés étrangers avec leurs pères. Maintenant je vais les comparer avec leurs fils.

Il est impossible de savoir le nombre des fils d'Associés étrangers qui se sont occupés d'une manière quelconque de science, mais on en voit quelques-uns figurer sur nos listes II, IIJ et IV, à titre de membres étrangers ou correspondants des trois principaux corps scientifiques, à quatre époques différentes, et j'en ai trouvé d'autres, moins connus, en consultant les ouvrages de biographies ou mes propres souvenirs. Après les cinq fils d'Associés étrangers déjà cités, qui ont été eux-mêmes Associés étrangers, je note d'après les tableaux :

Cassini (Jacques pr), directeur de l'Observatoire de Paris, fils de Dominique, astronome.

Saussure (Théodore de), chimiste, fils d' Horace -Bénédict, géologue et physicien.

D'autres fils d'associés étrangers pourraient être nommés par les académies d'ici à quelques années. Enfin je citerai en dehors de mes tableaux des quatre années :

Bernoulli {Jean du nom), directeur de l'Observatoire de Berlin, fils de Jean II, petit-fils de Jean I", tous mathématiciens.

Bernoulli (Daniel II""® du nom), mathématicien, fils de Jean II.

Bernoulli {Jacques \V^^), membre de l'Académie de Saint-Pétersbourg, mathématicien, fils de Jean II *.

Linné {Charles), botaniste, fils de Charles Linné.

Agassiz {Alexandre), fils de Louis Agassiz.

Si je pouvais ajouter les fils d'associés étrangers qui ont eu une carrière plus ou moins scientifique, comme professeurs de science, médecins, pharmaciens, etc., le nombre en serait bien plus considérable. Évidemment dans la ligne descendante des associés étrangers, il y a eu plus de savants connus que dans la ligne ascendante. Ceux dont je viens de parler ne sont probablement pas les seuls qui aient existé et leur nombre est cependant de 12. Gomme les associés étrangers nommés depuis 1840, par exemple, ont eu des fils qui peuvent encore se faire connaître dans les sciences, il faut comparer le chiffre de 12 avec 74 associés antérieurs à 1840, ce qui constitue la proportion de 16 Vo-

Il serait bien difficile de faire des recherches aussi complètes sur la plupart des listes de simples membres étrangers ou correspondants des trois académies. Le nombre de ces titulaires est très considérable, quelques-uns dans le XVIIl""' siècle sont trop peu connus, et pour les modernes, actuellement vivants, il n'a pas encore été publié des biographies suffisantes. En cherchant une liste pas trop nombreuse, bien composée et d'une date qui pût

1 La relation de frère ne s'est présentée que deux fois, et uniquement dans la famille Bernoulli : Jean et Jaques; plus tard, Daniel et Jean II"» du nom.

faire espérer des renseignements à peu près complets, je me suis arrêté à celle des 48 membres étrangers de la Société royale de Londres en 1829 (page 247). Elle ne contient aucun Anglais, comme celle des associés étrangers de Paris ne contenait aucun Français.

Au sujet des ascendants de ces 48 titulaires, je note, en commençant par ceux dont les pères étaient le plus connus dans les sciences :

Saussure (Théodore de), chimiste, fils de Horace-Bénédict, géologue et physicien.

Cassini (Henri de), botaniste, fils de Jacques- Dominique et descendant en ligne directe des trois autres Cassini plus ou moins illustres comme astronomes.

SoEMMERiNG, fils d'uu médccin.

OErsted, fils d'un pharmacien.

Brongniart, (Alex.), fils d'un architecte célèbre, qui devait avoir fait des études scientifiques.

D'autres ont eu des pères qui, après avoir passé probablement par les études universitaires, n'ont pas continué à s'occuper de science ou du moins ne sont pas connus sous ce rapport.

Cinq sur 48 constituent la proportion d'environ 10 7„. Mais les deux premiers, dont les pères ont marqué dans la science proprement dite, forment seulement le

Quant aux descendants, il m'est impossible de savoir combien il s'est trouvé parmi eux de médecins, pharmaciens, ingénieurs, etc., mais je puis mentionner à titre d'hommes connus dans les sciences :

Brongniart (Adolphe), botaniste, membre de l'Académie de Paris, fils d'Alexandre, minéralogiste.

JussiEU (Adrien de), botaniste, de l'Académie de Paris, fils d'Antoine -Laurent, botaniste.

Thénard (Paul), agronome, de l'Académie de Paris, fils de Louis -Jacques, chimiste.

Candolle (Alphonse de), botaniste, fils de Augustin- Pyramus, botaniste.

Struve (Otto), directeur de l'Observatoire de Pulkowa, fils de François-Georges-Guillaume, astronome.

Par conséquent 5 sur 48, soit environ 10 7o-

Ici, comme pour les associés étrangers, la ligne descendante a fourni plus de savants spéciaux et connus que la ligne ascendante. M. Galton était arrivé a la même conclusion (Hereditary genius, p. 317 et 320).

En ce qui concerne la même liste de la Société royale en 1829, le nombre des frères distingués dans les sciences est de trois. Je remarque en effet :

Ermann (Georges-Adolphe), voyageur et physicien, frère de Ermann (Paul), physicien.

CuviER {Frédéric), zoologiste, membre de l'Académie de Paris, frère de Cuvier (Georges), zoologiste plus célèbre.

Afzelius (Jean), professeur de chimie à Upsal, frère de Afzelius (Adam), naturahste.

De ces faits et des renseignements biographiques à moi connus dont je parlerai tout à l'heure, je ne conclus pas que l'hérédité a tout déterminé. Elle paraît avoir eu peu d'effet, excepté dans les sciences mathématiques. Ce seraient les influences d'éducation, d'exemple, de conseils donnés, etc. \ qui auraient été prépondérantes. Voici mes motifs pour le croire :

1° Les fils de savants reçoivent ordinairement dans leur famille et ailleurs plus de secours intellectuels ei d'encouragements que leurs pères n'en ont eu.

» Nurture, de Galton.

2° Ils suivent presque tous la même instruction collégiale et universitaire que les autres jeunes gens. Je citerai à l'appui nos villes de Suisse, où les faits me sont le mieux connus. Les fils des Bernoulli, des Haller, Saussure, etc., ont tous passé par les établissements d'instruction publique, appelés académies ou universités, de leurs villes respectives. Plusieurs ont complété leurs études hors du pays, mais en cela ils ont agi comme beaucoup d'autres de leurs compatriotes destinés à la médecine ou au barreau. L'instruction publique et l'influence générale des mœurs ou des lois ont donc été parfaitement semblables pour les uns et pour les autres. Si les fils des savants se sont souvent occupés de science, il faut nécessairement l'attribuer aux causes qui existent dans l'intérieur de la famille, mais ces causes ne sont pas seulement l'hérédité, il y a aussi les conseils et l'exemple, le désir de ressembler à son père et l'aide matériel donné par des livres, laboratoires, collections, etc., qui se trouvent dans la maison paternelle. On peut faire les mêmes réflexions pour beaucoup de fils savants des autres pays.

Parmi les causes propres à la famille, l'hérédité serait la principale si les fils de savants distingués s'étaient trouvés dans les écoles supérieures avec une multitude de fils de portefaix ou de laboureurs, car les descendants d'hommes ayant travaillé de la tête, sont probablement, dès leur naissance, plus disposés à étudier que les descendants de ceux qui ont développé seulement leur système musculaire. Mais les élèves des cours scientifiques, dans les établissements supérieurs, sont presque tous des fils de fonctionnaires publics, avocats, pasteurs, instituteurs, négociants, industriels d'un certain ordre, en un mot de personnes qui exercent leur intelUgence plus que leurs bras.

3° Parmi les jeunes gens qui sont sortis de la foule des élèves, depuis deux siècles, pour devenir des savants illustres, un grand nombre étaient des fils de pasteurs ou de ministres * prolestants. Notre tableau des associés étrangers de l'Académie de Paris en indique 14, sur les 100 savants dont j'ai pu constater l'origine au point de vue de la profession du père. Cette proportion a été pour moi bien imprévue. Les fils de médecins, chirurgiens ou pharmacien?, sur la même liste des associés étrangers de Paris, sont au nombre de cinq seulement.

J'ai retrouvé le même fait sur la liste des membres étrangers de la Société royale de Londres en 1829. Elle se compose de 48 savants et j'ai pu constater pour tous la profession du père. Or, il s'est trouvé huit fils de pasteurs (Blumenbach, Encke, Ermann, Olbers, Harding, Mitscherlich, Berzelius, Pierre Prévost), et quatre fils de médecins, chirurgiens ou pharmaciens (OErsted, Sœmmering, Stromeyer, Chevreul).

Pourtant le nombre total des hommes de l'art dans les pays hors de France doit être bien supérieur à celui des ecclésiastiques protestants. En effet, parmi les populations protestantes, considérées isolément, les médecins, chirurgiens, pharmaciens et vétérinaires sont à peu près aussi nombreux que les ecclésiastiques, et quand on ajoute ceux des pays purement catholiques autres que la France, ils constituent un total beaucoup plus considérable que celui des pasteurs et ministres protestants \ Les

1 Le titre de ministre, chez les protestants, répond à celui d'abbé parmi les catholiques, et celui de pasteur au titre de curé.

* La proportion des ecclésiastiques et des hommes tenant à l'art médical varie beaucoup, selon les pays. En France, le recensement de 1861 a donné (Statistique officielle, p. lxvi) : Ecclésiastiques du sexe musculin, 65,481; hommes de l'art médical, 28,308. Aux

études que les hommes de l'art médical ont faites et les travaux auxquels ils doivent se livrer habituellement pour leur profession, sont bien plus dans la sphère des sciences que les études et les travaux d'un pasteur. Si le succès dans les sciences était une affaire uniquement d'hérédité, il y aurait bien plus de fils de médecins, pharmaciens, etc., sur nos hstes, que de fils de pasteurs. Évidemment la manière d'être de ceux-ci, leur vie régulière de famille, souvent à la campagne, les conseils qu'ils donnent à leurs fils ont exercé une influence considérable, plus grande que celle d'une hérédité quelconque des dispositions scientifiques chez les hommes de l'art, ajoutée aux conseils qu'ils ont pu donner à leurs fils. La manière de se conduire, de travailler, l'absence de certaines causes de dérangement, une surveillance du père plus habituelle, en un mot des influences morales et de famille, l'emportent, au moins dans ce cas, sur l'influence d'une transmission purement héréditaire de facultés appropriées aux sciences.

4° Si les hommes scientifiques dont j'ai parlé, fils ou petits-fils de savants, s'étaient livrés à leurs travaux, dès leur jeunesse, par une sorte d'instinct, c'est-à-dire par une habitude devenue héréditaire, on aurait vu le même phénomène, avec les mêmes proportions, dans tous les pays. Or les faits ne se sont pas manifestés de cette manière. En Suisse, il y a eu, depuis deux siècles, plus de

États-Unis, le recensement de 1860 a donné {Seventh Gensus, p. Lxxxi) : Ecclésiastiques, 37,529; hommes de l'art médical, 61,627. Les ecclésiastiques sont probablement moins nombreux que les hommes de l'art dans les pays protestants, et plus nombreux dans les pays catholiques. Mais si l'on réunit les hommes de l'art de tous les pays protestants, mixtes ou catholiques, ils doivent être évidemment plus nombreux que les seuls ecclésiastiques protestants.

savants groupés par familles que de savants isolés, ou du moins la proportion des premiers a été très remarquable, surtout si Ton fait attention aux hommes les plus distingués. En France et en Italie le nombre des savants qui sont uniques dans leur famille constitue au contraire l'immense majorité. Les lois physiologiques sont cependant les mêmes pour tous les hommes. Donc l'éducation, dans chaque famille, l'exemple et les conseils donnés, doivent avoir exercé une influence plus marquée que l'hérédité sur la carrière spéciale des jeunes savants. Il est aisé d'ailleurs de comprendre pourquoi cette influence a été plus forte en Suisse que dans la plupart des pays. Les études s'y font, jusqu'à l'âge de 18 ou 20 ans, dans chaque ville, et dans des conditions telles que les élèves vivent chez eux, auprès de leurs pères. C'était surtout vrai dans le siècle dernier et dans la première moitié du siècle actuel, particulièrement à Genève et à Bàle, c'està-dire dans les deux villes qui ont fourni la plus forte proportion de savants unis entre eux par des liens de famille. Ailleurs, notamment en France et en Italie, il a toujours été ordinaire que les jeunes gens fussent élevés dans des collèges où ils demeurent et se trouvent par conséquent éloignés des influences de famille

^ Le groupement des savants suisses par familles est tellement extraordinaire qu'il mérite d'être exposé plus en détail. J'ai dressé, en 1873, une liste de tous les Genevois qui avaient été rattachés aux Académies des sciences de Paris ou de Berlin, ou à la Société royale de Londres, à titre d'associés ou de membres étrangers, ou encore de membres effectifs à la suite d'une résidence à Paris, Eerlin ou Londres. Ils s'élèvent à 29. Sur ce nombre, seulement 11 se trouvent n'avoir eu aucun père, frère ou fils connu dans les sciences, et trois au moins, peut-être quatre, n'ont pas eu de fils qui leur ait survécu. Les 18 autres savants ont eu des proches, au premier, second ou troisième degré de parenté, au nombre de 20,

AÎÎALySE DES FAITS.

Je ne voudrais pourtant pas nier une influence d'hérédité, mais elle consiste en une transmission de senlitiments ou de facultés utiles dans les sciences, bien plus qu'à une succession d'aptitudes supérieures pour telle ou telle science.

En lisant diverses biographies et en recueillant mes souvenirs au sujet d'un grand nombre de familles de savants que j'ai connues, je regarde comme excessivement rare qu'un homme célèbre dans les sciences ait eu un père aliéné ou idiot, à moins que cette affection ne fût survenue tardivement à la suite de quelque maladie accidentelle ou par l'effet d'un âge très avancé. Les faits sont moins connus en ce qui concerne les mères. Cependant il est permis de dire, avec assez de probabilité, qu'un savant, pour parvenir à un certain degré de distinction, doit avoir reçu de ses parents tout au moins des facultés intellectuelles dans un état normal et des passions qui ne l'entraînent pas d'une manière excessive dans un sens nuisible aux travaux de l'esprit.

La santé physique, dont la transmission est bien con-

qui ont joué un rôle dans la science, savoir 2 qui ont eu des titres académiques de même nature à l'étranger, et 18 qui ont écrit sur les sciences, et faisaient partie de sociétés scientifiques moins importantes. La relation de père à fils s'est présentée 11 fois, celle de frères 5 fois, celle de grand-père à petit-fils 2 fois. Dans le cas de la relation de père à fils, il est arrivé cinq fois que les fils ont été plus célèbres que les pères, deux fois que les pères ont été plus célèbres que les fils, et quatre fois où on ne saurait dire si le père mérite plus de célébrité que le fils. Je craindrais d'être incomplet sur les savants des autres cantons de la Suisse ; mais il est aisé de voir qu'on aurait à Bâle des faits tout à fait analogues. Il a existé huit Bernoulli célèbres dans les mathématiques et un connu comme statisticien, deuxEuler, deuxFatio de Duiller (frères). Seuls, Huber, l'astronome, et Pierre Mérian, géologue, n'ont pas eu à ma connaissance, d'ascendant ou de descendant qui se soit occupé spécialement de science.

nue, doit être telle qu'un jeune homme puisse se livrer sérieusement à l'étude. On cite des savants de premier ordre qui étaient nés délicats, — Newton, par exemple, et Descartes — mais il y a des affections spéciales, souvent héréditaires, qui s'opposent absolument à des occupations scientifiques un peu soutenues.

Il faut aussi une certaine dose des facultés élémentaires, comme l'attention, la mémoire, le jugement, la volonté, la persévérance, l'ordre, facultés qui constituent V homme, aussi réellement que les formes intérieures ou extérieures, et qui se transmettent par conséquent de génération en génération. Ces facultés ne doivent pas être contrariées par un développement excessif de l'imagination, par des vices ou par des défauts d'une certaine gravité. Il faut qu'elles soient combinées d'une manière heureuse. Toutes sont nécessaires, seulement si l'une est faible une autre doit être forte. Ainsi un bon jugement, qui conduit à de bonnes méthodes d'ordre, remplace un défaut de mémoire. Une volonté déterminée et la mémoire peuvent compenser un défaut de force dans l'attention. Une très grande facilité remplace un défaut de persévérance. Les hommes supérieurs ont presque toujours certaines facultés dominantes, mais ce sont tantôt les unes, tantôt les autres. Rarement elles sont égales, comme on les a vues chez Haller, Cuvier, Gœlhe ou Darwin.

* Il y a des instincts et des sentiments assez héréditaires (voir ci-dessus, p. 82, 86, 103), sans lesquels un homme ne peut presque jamais réussir dans les sciences. Je veux parler surtout de l'indépendance d'esprit, de la curiosité, de la véracité et de l'activité.

L'hérédité, considérée ainsi comme un fait relatif aux facultés élémentaires de l'individu et non aux spécialités scientifiques, produit des combinaisons variées et permet

AÎTALYSE DES FAITS. 299

à beaucoup de jeunes gens de suivre une carrière ou une autre, une science ou une autre, avec la même probabilité de succès. Un goût prononcé pour un certain genre d'occupation fait présumer une volonté précise et probablement persévérante qui a ses avantages; mais, excepté dans ce cas, ce doit être plutôt l'ensemble des facultés reçues par hérédité, développées par l'édu^iation et favorisées par les circonstances extérieures qui détermine le succès. L'homme doué d'une forte dose de persévérance, d'attention, de jugement, sans beaucoup de déficits dans les autres facultés, sera jurisconsulte, historien, érudit, naturaliste, chimiste, géologue ou médecin, selon sa volonté, déterminée par une foule de circonstances. Dans chacune de ces occupations il avancera en raison de sa force, de son zèle et de la concentration de son énergie sur une seule spécialité. Je crois peu à la nécessité de vocations innées et impérieuses pour des objets spéciaux, excepté probablement pour les mathématiques. Ce n'est pas, comme on voit, nier l'influence de l'hérédité, c'est la considérer comme quelque chose de général, compatible avec la liberté de l'individu, et pouvant fléchir ou se modifier suivant toutes les influences subséquentes dont l'action augmente à mesure que l'enfant devient homme.

L'observation des faits me conduit à admettre pour les mathématiques une faculté spéciale, comme on l'admet volontiers, pour la musique. Cette faculté serait très développée ou très susceptible de développements chez certains individus, selon leur nature primitive, c'est-à-dire par héritage de leurs parents, ou par une de ces déviations de l'état des parents qui sont dans la nature physiologique des espèces. C'est en effet parmi les calculateurs qu'on trouve des prodiges de précocité, comme chez les

grands compositeurs de musique. Tout le monde connaît l'histoire de Pascal qui, à l'âge de douze ans, avait résolu les trente-deux propositions d'Euclide. Alexis Clairaut fils d'un professeur de mathématiques et préparé par lui, fut en état, à l'âge de douze ans et huit mois, de présenter à l'Académie des sciences de Paris un mémoire original sur certaines courbes douées de propriétés remarquables. L'Académie pensa d'abord que ce mémoire n'était pas entièrement de lui; mais les réponses qu'il fit aux questions qu'on lui adressa dissipèrent tout à fait ce doute. A dix-huit ans, il fut jugé digne d'être nommé de l'Académie. Il fallut demander au roi une dispense, le règlement ayant fixé l'âge de vingt ans comme minimum. Clairaut devint ensuite un des principaux mathématiciens de son époque. 11 n'a pas laissé de descendants. Un de ses frères, après avoir annoncé les mêmes dispositions que lui, était mort jeune. Les Bernoulli ont été de grands mathématiciens dès l'âge de 18 à 20 ans. L'un d'eux, Jean III, fils de Jean II, fut reçu docteur en philosophie à l'âge de ti-eize ans. Gauss ^ que de La Place regardait comme le plus fort calculateur de son temps, avait montré dès son enfance une rare aptitude aux calculs. Il disait de luimême en plaisantant, qu'il avait su calculer avant de savoir parler. A dix ans il aborda l'analyse supérieure. Le jeune Dirichlet à douze ans passait ses soirées à étudier les mathématiques On a vu des paysans, de simples pâtres, faire, tout jeunes et de tête, des calculs extraordinaires. Enfin dans les collèges on remarque de singulières inégalités chez les jeunes gens au point de vue

' Biographie universelle, article Clairaut. * Nouvelle biographie, par Hœfer, au mot Gauss. " Biographie, par Kummer, dans les Mémoires de l'Académie de Berlin, 1860.

de la faculté de calculer, et plus on les observe à un âge encore tendre, plus on a le sentiment que c'est une disposition de naissance, ayant eu son origine chez les parents.

Les grands mathématiciens dont j'ai parlé avaient été quelquefois contrariés par leurs pères dans leurs goûls mathématiques. Jacques et Jean Bernoulli étaient réprimandés quand ils s'occupaient de calculs; aussi le premier d'entre eux, ayant fait de l'astronomie, prit pour devise : Invito pâtre sidere verso. Daniel Bernoulli, fils de Jean P'", concourut secrètement à un prix de mathématiques, et comme il l'obtint de moitié avec son père, celui-ci ne put jamais le lui pardonner complètement ^ . Le père de Pascal, craignant pour la santé de son fils encore jeune, cachait ses livres de mathématiques.

Les biographies de naturalistes mentionnent aussi quelquefois un penchant précoce et déterminé vers l'observation. Ce penchant paraît, dans certains cas, avait été héréditaire. Par exemple, Huber fils, l'historien des fourmis, observait avec autant de persévérance et de finesse que son père, le célèbre aveugle, historien des abeilles. Gaertner fils, Adrien de Jussieu, étaient d'aussi bons observateurs que leurs pères. Ces faits sont moins surprenants que ceux relatifs aux calculateurs. La faculté d'observer implique un ensemble assez varié de facultés. Ce n'est pas quelque chose de tout spécial, comme les mathématiques, et d'ailleurs les hommes sont en moyenne plus disposés à regarder qu'à calculer.

* Les réponses adressées à M. Fr. Galton * par 91 hommes scientifiques anglais (savants ou amateurs distin-

' Nouvelle biographie,, article Bernoulli.

* Galton, English men of science, p. 192, 197.

gués), accusent chez eux une forte proportion de goûts innés (60 "/o)» d'autres termes qui remontent à l'enfance. Selon les réponses 7* à peu près de ces goûts prononcés étaient un héritage du père, aucun de la mère, si ce n'est peut-être par celle-ci d'un ancêtre. On peut rapporter les goûts innés et hérités pour les sciences naturelles à une faculté héritée d'observation. Une fois qu'elle existe, on comprend qu'elle s'arrête tout d'abord sur les animaux et végétaux, dont la diversité frappe les enfants.

La tendance vers les mathématiques ou vers les sciences d'observation ne résulte pas seulement d'une aptitude naturelle pour apprécier les relations de valeurs ou du défaut de cette aptitude, elle provient aussi de certaines manières de raisonner assez différentes, qu'on trouve rarement réunies chez le même individu. Le mathématicien se plaît à suivre un raisonnement rigoureux, dans une direction unique. Le naturaliste, comme l'historien ou le jurisconsulte, est un homme disposé à comparer plusieurs faits, dont aucun n'est absolument prouvé, et plusieurs arguments, dont aucun n'est absolument rigoureux. Son travail consiste à estimer des probabilités, pour conclure dans le sens le plus vraisemblable. Il cherche à voir le plus possible d'une forme ou de l'évolution d'un être, mais il sait bien qu'il ne voit pas toutes les circonstances antérieures, ni les infiniment petits que son microscope ne peut atteindre. Ces causes d'incertitude et d'erreur déplaisent à l'homme doué de l'esprit mathématique. Aussi voyons-nous, dans les écoles, les jeunes gens capables se diviser en deux catégories. Les uns cherchent le raisonnement étroit, profond et rigoureux des mathématiques et le poursuivent volontiers si le calcul ne les fatigue pas ; les autres préfèrent le raisonnement large et plutôt diffus, varié mais peu rigoureux des sciences d'observa-

tion. Il faut aux uns plus de force de raisonnement pour réussir, aux autres plus de jugement.

Le mathématicien calcule certaines probabilités, quand des données précises le lui permettent; le non-mailiématicien estime toutes les probabilités, au moyen d'un exercice continuel de l'observation et du bon sens. Ce sont deux emplois des facultés très différents et il ne faut pas s'étonner si chaque homme et même, probablement, chaque famille, incline plus vers Tun que vers l'autre. Quand les faits se prêtent aux calculs, en raison de leur simplicité réelle ou supposée, les mathématiciens s'en emparent. Lorsqu'ils sont plus compliqués et peu certains, les naturalistes, les chimistes, les géologues, les historiens, les économistes, les jurisconsultes cherchent à les débrouiller, à les comparer, à les expliquer. Si les faits peuvent être énumérés, ils les comptent et ils font sur eux des raisonnements de statisticiens, très différents de ceux des mathématiciens, car ils n'ont d'autre issue qu'une appréciation des probabilités \ Ceci fait comprendre pourquoi, en

^ Je l'ai dit (p. 15), mais il est bon de le répéter : les chiffres employés dans la méthode statistique ne sont qu'une manière de grouper des faits, dans le but d'estimer mieux leur valeur et les causes qui les ont produits. Par exemple, on désire étudier les circonstances qui influent sur les épidémies de choléra morbus. Pour cela, on recueille, aussi exactement que possible, des documents sur la mortalité par cette maladie dans les quartiers d'une ville ou les districts d'un pays; ensuite, on compare les chiffres de ces diverses localités, en pensant toujours aux causes probables qui peuvent influer et dont on désire connaître les effets. Si l'on suppose que l'humidité, le rapprochement des habitants et leur indigence influent, on aura soin de comparer la mortalité de localités sèches et humides, les autres circonstances étant jugées semblables. On comparera de même les localités à population dispersée et à population condensée, les autres circonstances étant semblables. Enfin, les localités à population aisée et à population pauvre, le reste supposé semblable. S'il n'y a pas d'autres causes qui influent, les con-

admettant une hérédité des facultés, il y aurait deux sortes d'héritages, l'une qui rendrait propre aux sciences mathématiques, l'autre aux sciences naturelles, historiques et sociales, indifféremment, sous la condition générale, pour réussir, que les facultés aient une certaine force, qu'elles soient combinées ou équilibrées d'une certaine manière, et que les influences extérieures soient favorables.

Les faits sont assez à l'appui de cette hérédité selon les grandes catégories de facultés plutôt que selon les facultés spéciales.

On voit rarement dans la même famille des poètes ou artistes célèbres et des savants ou érudits d'un ordre élevé. Malgré la chance de ressembler à sa mère ou à quelque aïeul maternel, chance qui doit introduire toutes sortes de diversités, on a de la peine à citer des exemples de ces deux célébrités dans une même famille *. Au contraire,

clusions statistiques seront probantes. Mais combien d'estimations et d'appréciations dans tout cela! Le bon sens d'un homme impartial doit dominer toute la rediercbe ; autrement vous n'avez qu'une de ces statistiques apparentes et sans vraie signification qui encombrent les journaux. C'est un travail de l'esprit complètement différent de celui des mathématiciens. C'est le travail d'un homme qui cherche à se débrouiller au milieu de faits mal connus, déterminés par des causes elles-mêmes variées et mal connues. Il s'efforce de compter les faits, de les peser, de les classer et de les comparer. Avec une forte tête, il pourrait le faire sans chiffres; mais alors ses éléments de conviction seraient personnels, par conséquent contestables. En recueillant et groupant des chiffres, il divise les éléments de la question, et tout le monde peut suivre son raisonnement, le contrôler et juger de la probabilité des conclusions. C est une appréciation motivée des probabilités ; ce n'est pas un calcul mathématique.

1 Un des jeunes peintres les plus distingués de l'école moderne française, Eegnault, tué dans une sortie contre les Allemands lors du siège de Paris, était fils du célèbre physicien, membre de 1 Académie des sciences; mais il était aussi petit-fils, par sa mere, d un auteur dramatique estimé.

rien de plus facile à trouver que deux frères, ou un père et un fils, célèbres l'un dans les sciences naturelles, l'autre dans les sciences historiques ou sociales. Je citerai sans avoir à faire la moindre recherche : les deux Humboldt ; OErsted et sou frère, jurisconsulte et ministre d'Etat en Danemark; Hugo de Mohl, botaniste, frère de Jules de Mohl, orientaliste, de Robert de Mohl, jurisconsulte, et de Maurice de Mohl, économiste et conseiller des finances ; Tiedemann, fils d'un philosophe célèbre; Madame Necker, auteur de l'Éducation progressive, fille du géologue de Saussure; Ampère, érudit et Htlérateur, fils du physicien, etc. Dans l'hypothèse d'une hérédité fréquente de dispositions propres à chaque science, ces exemples seraient extraordinaires. Ils le sont peu si l'on admet une hérédité de facultés générales applicables à toutes les sciences dont les méthodes sont analogues, hérédité qui serait d'ailleurs influencée fortement et quelquefois dominée ou contrariée par l'éducation et les circonstances extérieures.

Nous verrons plus tard un autre motif pour admettre l'hérédité des facultés considérées dans un certain degré de généraUté. C'est le fait que les sciences se sont de plus en plus développées dans le sein des mêmes populations depuis trois siècles. Les savants distingués ne naissent pas au hasard, tantôt dans une partie du monde et tantôt dans une autre, ni même indifféremment dans tous les pays européens. Ils sortent des groupes de population dans lesquels beaucoup de familles ont négligé les travaux manuels et cultivé l'intelligence, pendant une ou plusieurs générations, et ils sortent en immense majorité des familles mêmes dans lesquelles ces antécédents ont existé (p. 272 à 280). Nous reviendrons sur ce sujet en parlant de la classification des savants par nationalités.

* 2° Étude de quelques savants considérés isolément.

La seconde méthode conforme à celle que j'ai suivie dans mes nouvelles recherches sur l'hérédité (p. 54) consiste à étudier les caractères disfinctifs de quelques savants qu'on peut bien connaître et à comparei* ces caractères, autant que possible, avec ceux de leurs parents ou ascendants, pour constater ce qu'ils ont dû à l'hérédité et aux variations personnelles qui s'en éloignent. Le surplus peut alors être attribué aux circonstances d'éducation, exemples, institutions, etc., postéi'ieures à la naissance

Pour essayer cette méthode, je l'ai appliquée d'abord k mon père et à moi. C'était le moyen de ne pas me tromper. Les caractères distinctifs qui m'ont été le plus utiles dans la science existaient chez mon père. Il possédait un caractère nouveau dans la famille (c'est-à-dire une variation) : la mémoire très forte, qui ne m'est pas parvenue et à laquelle j'ai dû suppléer par beaucoup d'ordre. On sait, en histoire naturelle, que les variations sont peu héréditaires.

Plusieurs des remarques contenues dans mon nouvel article sur l'hérédité (p. 54) se sont vérifiées. Ainsi, un des caractères les plus prononcés chez nous, l'indépendance d'opinion, remonte dans la ligne paternelle jusqu'au XVI'"° siècle. Il a été si intense qu'il nous a exposés

' M. Francis Galton a étudié treize familles de savants distingués {English men of science, p. 110), sans énumérer les vingt ou trente caractères distinctifs qu'on pourrait découvrir chez eux et leurs ascendants. Plus loin, dans le chapitre deuxième, il part de la considération de plusieurs caractères essentiels et montre comment ils existaient chez un grand nombre des 180 hommes s'occupant de science, auxquels il avait adressé des questions et chez plusieurs de leurs ascendants. Le résultat de cette enquête, conduite autrement que la mienne, est ordinairement semblable.

souvent à des désagréments ou des persécutions et nous a fait changer quatre fois de pays dans le laps de 300 ans. A ce degré c'est un caractère nuisible dans beaucoup de carrières, mais pour les sciences il est utile.

Puisque j'ai étudié les caractères distinctifs de Darwin (p. 79), je vais les rapprocher de ceux de trois autres naturalistes célèbres, Linné, Guvier et mon père, sur lesquels je puis donner des renseignements suffisants

Voici les qualités qui existaient chez ces quatre grands naturalistes :

Au physique : lêteplus grosse que la moyenne. La grosseur de la tête de Cuvier était surtout remarquable. Elle frappait d'autant plus que sa taille était petite.

Pour les caractères distinctifs de sentiment ou d'intelligence qui peuvent avoir influé sur leurs carrières scientifiques, je note :

Vobnté forte et surtout persévérante.

• Pour Linné on possède sa courte autobiographie, traduite en anglais dans Pulteney et Maton, General vieiv of the wrigUings of Linmeus, ed. 2, in-4° ; La vie de Linné, par Stôver (in-12, 1792) ; La vie de Linné, par Fée (in-8«, 1832). Pour Cuvier l'excellente Notice par son parent Duvernoy, VÉloge par Flourens et la Biographie universelle donnent beaucoup de détails. En outre j'ai eu le bonheur de connaître cet illustre savant, pour lequel mon père avait beaucoup d'amitié et de respect. A l'approche des journées de 1830 il était allé en Normandie, et sur les nouvelles de Paris il gagna l'Angleterre où je me trouvais depuis trois mois. Comme il ne parlait pas anglais je lui offris mes services en qualité d'interprète. Il voulut bien les accepter et me prit plusieurs fois avec lui pour l'accompagner dans des visites. L'anxiété où il était sur son compte et ses inquiétudes pour l'avenir de la France sont restées pour moi un souvenir assez pénible, mais la franchise avec laquelle il s'ouvrait à moi me touchait beaucoup et m'a fait bien connaître son caractère et ses idées. J'ai causé avec Darwin dans de tout autres circonstances (voir mon opuscule : Darwin, etc., Genève 1882). '

Curiosité pour les choses accessibles et vraies.

Activité \ Linné et de Gandolle ont été des marcheurs intrépides dans leur jeunesse. Ils ont fait de longs voyages à pied pour herboriser. Leur vivacité était aussi un indice d'activité. Darwin et Cuvier ne perdaient jamais un moment. L'apparence flegmatique de Cuvier pouvait faire illusion à cet égard, mais tous ceux qui l'approchaient étaient frappés de la continuité de ses travaux et du peu de besoin qu'il avait de se distraire. Son repos dans le jour consistait à changer de travail. Il Usait en voiture quand il se rendait par exemple du Conseil d'État, à l'Académie, et dans les séances de ces deux corps il ne paraissait jamais fatigué. Duvernoy donne des détails extrêmement curieux sur cette activité de Cuvier.

Esprit d'ordre, accusé par le goût des classifications, et dans la vie ordinaire par des habitudes suivies. De Candolle et Darwin avaient imaginé, chacun de son côté, le meilleur système de notes qu'un savant quelconque puisse employer ^

Esprit d'observation. Impossible de citer des naturalistes supérieurs à Cuvier et Darwin sous ce rapport.

Pas de disposition à la métaphysique. Ceci est pour ainsi dire une conséquence de l'esprit d'observation.

Jugement sain. Les naturalistes ont plus besoin de jugement que d'une forte capacité pour raisonner C'est avec le bon sens qu'ils doivent apprécier la valeur des observations et en tirer parti.

» L'activité et la volonté rentrent dans ce que M. F. Galton appelle énergie.

2 J'ai décrit ce mode, très simple, dans ma Phytograplm, page 36. Darwin m'a dit lui-même qu'il l'employait. Cuvier avait une mémoire si puissante qu'il prenait peu de notes.

3 Voir ci-dessus, p. 57, la distinction du jugement et du raisonnement.

Mémoire forte. Linné avait surtout la mémoire des noms €t des formes. Darwin celle des phénomènes et des détails de formes ; de Gandolle celle des vers ' ; Cuvier les avait toutes, à un degré surprenant. Chez lui la mémoire était basée sur l'esprit de classification. Je puis le prouver par une anecdote. Mon père le félicitait un jour de sa grande mémoire. Cuvier lui dit: Mais... c'est tout simple; n'avezvous pas en quelque sorte dans la tête un arbre dont les branches représentent les sciences et les rameaux leurs subdivisions ? Quand un fait se présente, je le suspends à sa place et alors je le retrouve s'il le faut.

Attention. Cuvier avait si bien cette faculté à son commandement qu'il pouvait écouter une discussion, et en même temps suivre son idée, ce qui lui permettait de répondre en développant une opinion. Cela suppose une attention intermittente, promptement dirigée par la volonté. De Candolle et lui, interrompus dans une rédaction, reprenaient leur phrase sans relire. Darwin et Linné n'avaient assurément pas une attention superficielle.

Faculté de généralisation. Remarquable chez ces quatre savants.

Certaines quaUtés manquaient à l'un ou à l'auli e.

Par exemple Vamplitude des idées, c'est-à-dire la faculté d'avoir beaucoup de notions différentes et de rapprocher à volonté les grands et les petits faits était remarquable chez Darwin. Cuvier embrassait toutes les sciences sociales et naturelles. De Candolle a réuni les diverses branches de la botanique qu'on avait séparées depuis un siècle

' Étant au collège il avait reçu un prix, hors concours, parce qu'il pouvait réciter les six premiers livres de l'Enéide. Il a raconté lui même {Mémoires et souvenirs, p. 84) comment il avait fait la plaisanterie d'escamoter une chanson de l'abbé Morellet pour l'avoir entendue deux fois.

et il ne dédaignait pas les sciences morales et historiques. Linné, au contraire, s'était retranché la physiologie et les recherches au microscope. Il ne sortait pas de l'histoire naturelle descriptive et des applications à la médecine.

L'indépendance d'opinion, si utile dans les sciences et si frappante chez Darwin, manquait un peu à Linné et à Cuvier. Le premier par habitude et par un effet des idées de son temps, le second par caractère et par principe * n'aimaient pas affronter des opinions religieuses ou politiques, même quand elles touchaient à la science. Dans la célèbre discussion entre Cuvier et Geoffroy St-Hilaire — à laquelle j'ai assisté — Cuvier était visiblement affecté des audaces de son ami. De Candolle, qui avait montré longtemps auparavant en botanique les mêmes idées audacieuses regrettait la résistance de Cuvier. Il aurait applaudi Darwin et adopté la plupart de ses conclusions s'il avait vécu jusqu'en 1859, date du livre sur l'Origine des espèces.

A côté des ressemblances de ces grands naturalistes il y avait des différences qu'il vaut la peine d'indiquer.

Leur conformation extérieure n'avait aucun rapport. Cuvier était lymphatique de tempérament; les trois autres plutôt sanguins ; aucun n'était nerveux. Leur santé n'était pas la même. Cuvier était le moins robuste. Dans sa jeunesse on le croyait menacé de la poitrine. Il a eu 4 enfants, tous morts avant lui. Les deux botanistes ont souffert de la goutte, mais leur santé et celle de Darwin était meilleure. Cuvier et de Candolle sont morts à 63 ans, Linné à 72, Darwin à 73.

Aucun de ces savants n'avait une disposition naturelle

1 Voir l'éloge de Priestley par Cuvier, en 1805, un des les plus remarquables qu'il ait prononcés.

2 Théorie élémentaire, 1813.

pour les langues. Giivier avait appris railemand pour suivre les cours de l'université Caroline, mais je ne crois pas qu'il ait cultivé cette connaissance dans la suite \ Linné était particulièrement réfractaire à l'étude des langues. De Candolle et Darwin regretlaient de connaître bien peu les autres langues que la leur. Beaucoup de savants ont eu l'antipathie des langues mortes ^ et peu de facilité pour les langues vivantes. Il est aisé d'en comprendre la cause. Toutes les langues sont remplies de choses arbitraires et irrégulières qui rebutent les esprits méthodiques. Le seul attrait qu'elles puissent avoir pour les jeunes gens qui réfléchissent serait qu'on expliquât leur évolution, mais c'est ce qu'on fait le moins dans les collèges et ce qui manquait absolument autrefois.

Les naturalistes se distinguent en général par du bon sens, c'est-à-dire du jugement, plus que par la force des raisonnements. Ils observent, décrivent, comparent, apprécient; mais on pourrait en citer qui n'ont jamais discuté d'une manière suivie et rigoureuse. Linné est un exemple de jugement plus fort que la faculté de raisonner. Son ouvrage le plus remarquable, P/iilosophia hotanica, est une suite d'aphorismes, de définitions, de prescriptions bien rarement appuyées par un raisonnement. Il constituait les espèces avec une sagacité et un jugement extraordinaires, mais s'il avait fallu les motiver en mettant sa définition sous la forme d'un syllogisme, il aurait été bien embarrassé. « Species, a-t-il dit, fo? mmeramus quot diversœ formœ inpnncipiosunt creatœ » (Nous comptons autant d'espèces qu'il a été créé de formes au commencement). Appliquons ceci :

On voyait dans son salon beaucoup d'étrangers de tous les pays, mais je n'ai pas entendu de sa bouche un mot d'allemand.

Voir les réponses de quelques savants anglais dans Galton, English men of science, p. 246.

Le Géranium pratense est une espèce de Linné. Pour la justifier voici le syllogisme qu'il aurait fallu faire : Toutes les formes créées au commencement sont des espèces, le Géranium pratense a été créé au commencement, donc il €st une espèce.

Le premier écolier venu aurait pu demander la preuve que le Géranium pratense a été créé au commencement. Linné n'aurait pas répondu, je suppose : il a été créé au commencement, car il est une espèce. Le bon sens l'aurait empêché de tomber dans un cercle aussi vicieux. Et c'est cependant de la définition de Linné que les naturalistes se sont contentés pendant longtemps, jusqu'à ce qu'ils aient adopté l'idée que l'espèce repose sur la fixité dans la succession des générations! Qui sait? je suis peut-être le premier qui ait montré l'erreur sous une forme inattaquable.

Le progrès des méthodes avait amené chez les trois successeurs de Linné dont je m'occupe des raisonnements plus nombreux et plus généralement exacts que les siens. Cuvier s'est distingué sous ce rapport, ce que j'attribue non seulement à ses facultés exceptionnelles, mais aussi à ses études de droit dans l'Académie Caroline, de Stutoart. Pour interpréter un texte de loi ou d'arrêt il faut raisonner. Il y a un point de départ donné et les déductions doivent s'enchaîner exactement. Avec les mathématiques, auxquelles Cuvier n'était pas étranger, le droit est, à mon avis, la meilleure étude pour apprendre à bien raisonner. Il présente même plus d'avantage, parce qu'il faut mener de front et comparer plusieurs articles de loi, plusieurs précédents, plusieurs arguments, comme dans les sciences physiques ou naturelles, tandis qu'en mathématiques on marche sur une seule ligne, rigoureuse mais étroite.

Je ne parlerai pas de diversités moins importantes

de ces savants. Je terminerai plutôt par l'indication d'un caractère négatif, très honorable, qui leur était commun : Ils n'avaient aucun vice ou défaut grave et se distinguaient au contraire par d'excellentes qualités morales, qui ont aidé beaucoup à leurs succès.

Voyons maintenant l'origine des caractères qu'ils avaient en commun. Puisque ce sont les plus avantageux dans les sciences dont ils s'occupaient il est bon de fixer son attention sur eux, sans insister sur d'autres moins importants.

Linné était fils d'un pasteur de campagne et petit-fils, par sa mère, d'un autre pasteur. Il y avait donc, des deux côtés, des antécédents de culture intellectuelle. Un pasteur, en Suède, devait avoir subi honorablement des examens d'université, ce qui suppose un certain degré de persévérance, d'activité et d'attention. Outre ces qualités transmises au grand naturaliste, son père, le pasteur deRashut, avait de la curiosité, de l'ordre et un esprit d'observation appliqué aux choses réelles, puisqu'il s'était fait un petit jardin botanique, dans lequel il examinait soigneusement les plantes remarquables. Il n'est pas probable qu'il donnât dans des abstractions métaphysiques. Voilà six ou sept des qualités de Linné reconnues chez son père. Les biographes disent que sa mère était une femme de beaucoup d'esprit naturel, d'un jugement sain et d'une grande vivacité dans les manières. Elle a transmis ces trois caractères à son fils. Le jugement venait de la mère et du père, ce qui explique son intensité chez le fils. Je ne vois que la mémoire forte dont on ne trouve pas l'origine chez les parents; peut-être parce qu'on n'a pas assez de renseignements sur eux. On dit cependant que le père de Linné s'impatientait de ce qu'il lui demandait trop souvent de répéter les noms des plantes. Il les savait donc, et Linné les apprenait de-

puis l'âge de quatre ans, ce qui dut contribuer au développement chez lui de cette faculté.

George Cuvier et son frère unique, Frédéric, zoologiste moins célèbre, mais très estimable, étaient fils d'un officier dans les troupes suisses au service de France, qui s'était distingué dans les guerres de Hanovre et de Sept ans et avait reçu la croix de l'ordre du Mérite militaire. Retiré à Montbéliard, sa ville natale, alors principauté des ducs de Wurtemberg, il épousa, à l'âge de 50 ans, une personne des meilleures familles du pays, belle-sœur du général Walther. Je ne découvre aucun détail sur les caractères distinctifs de ces deux parents de Cuvier, mais ils avaient évidemment reçu une culture intellectuelle et l'on peut admettre, d'après une carrière militaire de quarante ans suivie d'une décoration, que le père avait de la persévérance, de Vordre, de Vaclirité et du jugement. D'autres qualités de George Cuvier pouvaient aussi venir de lui ou de sa mère. Je le crois, par exemple, pour la curiosilé, ['attention et Vesprit d'observation, parce que Frédéric Cuvier en était doué comme George. L'intensité du jugement chez les deux frères appuie l'idée que les parents en étaient doués. Le côté faible de Cuvier était un peu le manque d'indépendance et de courage dans les opinions. Probablement son père était de même. S'il avait été tourmenté par l'indépendance, il ne serait pas resté 40 ans au service. Je suppose même qu'il n'y serait pas entré. On ignore si le père ou la mère inclinait vers les abstractions métaphysiques. Il y a quelquefois des officiers qui rêvent des théories sociales, religieuses ou physiologiques, pour échapper mentalement à la routine de leur métier, mais rien ne prouve que le père de Cuvier fut du nombre.

* Fée, Vie de Linné, p. 4, et les autres biographies.

* ANALYSE DES FAITS. olO

Resterait donc la mémoire prodigieuse qui serait une innovation dans la famille, soit variation, et cette mémoire a contribué à l'amplitude des idées. L'éducation très forte de Cuvier a développé en outre chez lui non seulement celte faculté, mais aussi l'attention et le jugement, au point qu'on pouvait l'appeler, comme Leibniz et Haller, une encyclopédie vivante.

Le père d'Augustin-Pyramus de Candolle avait montré dans sa jeunesse une grande activité, unie à une excellente santé. Il fut nommé Conseiller d'État, à titre d'homme entendu aux affaires, qui avait réussi comme chef d'une maison de banque. Il occupa deux fois la première place dans la petite répubhque de Genève (1" syndic). Cette carrière prouve qu'il avait de la volonté, de Y ordre, àu jugement et une certaine force d'attention, qualités qu'il a transmises à son fils. J'ai la preuve par ses lettres et manuscrits, qu'il aimait l'observation, ce qui suppose de la curiosité, et qu'il était éloigné des abstractions métaphysiques. Il avait de V indépendance d'opinion, quoique la prudence nécessaire chez un magistrat l'empêchât souvent de le montrer. Ceci était d'ailleurs un caractère ancien et marqué dans la famille. La culture intellectuelle, remarquable chez les ancêtres d'Augustin Pyramus au XVI""® siècle *, avait faibli, par suite de circonstances

^ Pyramus, duquel nous descendons, était venu de Provence à Genève pour offrir son épée à la république dans la guerre contre les ducs de Savoie. Il fut reçu citoyen pour services rendus. C'était un lettré, comme beaucoup de gentilshommes huguenots. Devenu imprimeur et éditeur, ayant deux établissements, à Genève et Yverdun, le gouvernement genevois lui défendit d'envoyer des ouvriers à Yverdun. Il ne voulut pas s'y soumettre et on lui retira sa bourgeoisie, bien qu'il fut membre des Deux-Cents. Ses entreprises ne réussirent pas, ce qui fut malheureux pour son fils et son petit-fils lorsqu'ils revinrent à Genève. Je donne ces détails

316 raSTOIRE DES SCIENCES.

malheureuses pendant le XVIl'"^ siècle, sans être absolument négligée. L'hérédité et l'atavisme expliquent donc tous les caractères essentiels du botaniste, excepté sa mémoire, qui paraît avoir été une variation personnelle que l'éducation avait accrue.

Quant à Charles Darwin, il est incontestable que toutes les qualités essentielles à un naturaliste, qu'il a possédées à un si haut degré, venaient de son père, le D"" Robert, de son aïeul Erasmus, et par sa mère, des Wedgewood. C'est évident, pour les caractères principaux, et pour d'autres énumérés ci-dessus (p. 79). Il suffit pour s'en convaincre de lire la biographie qu'il a publiée de son aïeul ^ et les observations sur l'ensemble de la famille, de son parent, M. Francis Galton \ Le bon sens pratique du père de Charles a contenu l'imagination venant de son aïeul et donné plus de régularité à ses idées. Presque toutes ses qualités ont été augmentées d'intensité par le fait qu'elles provenaient de plusieurs ascendants. Leur pondération et leur union intime ont été admirables, mais si l'indépendance d'esprit n'avait été une des plus prononcées dans la famille, Darwin n'aurait pas changé la direction des idées au XIX'^^ siècle dans les sciences naturelles et mêmes sociales. Son influence dans le monde n'aurait pas été supérieure à celle d'autres naturalistes célèbres. Il a eu, comme Priestley, le courage d'opinions extrêmes, heureusement sans l'esprit agressif qui avait attiré sur le savant de Birmingham de si grands mal-

pour montrer l'esprit indépendant et la singulière existence des réfugiés de cette époque,

' Préliminary notice hy Ch. Darwin, dans la traduction en anglais de Krause, Eramus Darwin, in-8°. Londres, 1879.

' Galton, Hereditary genius, p. 209; English men of science, p. 45.

heurs \ La modération, l'équité, la générosité, la bonne foi de Darwin ont dissipé les préventions et la tolérance moderne de l'Angleterre a permis son triomphe

Ceci me ramène aux autres causes — les circonstances extérieures — qui déterminent, avec les caractères distinctifs de naissance, le succès d'un savant, comme tous les succès.

Les quatre naturalistes dont je viens de parler ont été singuhèrement favorisés par les circonstances extérieures. Nés dans des pays depuis longtemps civilisés, ils ont reçu l'éducation protestante, qui ne réprime pas la curiosité et l'indépendance des opinions. Ils ont trouvé dans la maison paternelle et autour d'eux de bons exemples, des conseils et des encouragements. Ils ont étudié dans de bonnes écoles, inférieures et supérieures. Guvier et surtout Linné ont souffert pendant les premières années de la position gênée de leurs parents, mais ils ont vite rencontré des protecteurs. Après le bonD"" Rothmann, Olaus Celsius distingua et encouragea le savant suédois. Cuvier fut placé par le duc de Wurtemberg dans la célèbre institution Caroline, où il fit des études très fortes, en vue spécialement de la carrière administrative. Chose singulière, ces deux hommes ont été très près de devenir des pasteurs. C'était le désir de leurs familles et la destination ordinaire dans les écoles qu'ils fréquentaient. Des causes purement accidentelles et secondaires les en ont détournés. Après la théologie, Cuvier fut destiné à l'ad-

^ Sa maison et celles de ses amis furent pillées par une populace fanatisée pendant trois jours.

- Notons, comme preuve de l'hérédité fréquente des caractères dans la famille, que deux des fils de Charles Darwin se distinguent déjà dans les sciences : George, professeur d'astronomie à Cambridge et Francis auteur de bons mémoires de physiologie botanique.

318 mSTOIRE DES SCIENCES.

ministralion, mais ses éludes finies il fut obligé, en attendant une place, de se faire instituteur dans une famille qui résidait en Normandie. C'est là qu'il fit ses premiers travaux d'histoire naturelle et qu'il fut découvert par Tessier, qui l'attira dans la capitale. Assurément Linné, établi dans une de ces paroisses de Suède dont l'étendue fatigue le pasteur, et Cuvier, pasteur ou conseiller, auraient aimé l'histoire naturelle, dont ils avaient pris le goût dès leur enfance, mais ils n'auraient peut-être rien publié sur cette science et leurs noms seraient plus ou moins inconnus. Tant il est vrai que les circonstances influent sur les hommes le mieux doués et sont quelquefois, autant que les qualités, la cause déterminante de leurs succès.

Darwin, et plus encore de Candolle, ont dû beaucoup aux circonstances et aux influences extérieures de toute sorte. On aimait et respectait les sciences autour d'eux, et ce n'était pas peu de chose pour de Candolle d'être né à Genève, d'avoir suivi les cours de philosophie de Pierre Prévost, basés sur l'observation, et de causer avec de Saussure et Charles Bonnet. La bienveillance des savants genevois lui procura celle d'hommes illustres à Paris et facilita singulièrement ses débuts dans la carrière scientifique.

La faculté de généralisation est celle que j'ai pu le moins constater chez les parents de ces quatre naturalistes. Il est possible qu'elle existât chez eux, mais il faut remarquer aussi que les travaux scientifiques la développent.

L'étude que je viens de faire de quatre grands naturalistes et d'autres (p. 65, 76), a jeté dans mon esprit des clartés vraiment très grandes sur les causes qui déterminent le succès d'un savant. J'aurais pu entrer dans plus de

détails, et examiner les caractères accessoires aussi complètement que les principaux sous le rapport de leur origine. La crainte de fatiguer le lecteur et d'avoir à mentionner des choses trop personnelles m'a retenu. J'espère toutefois qu'en ce qui concerne les naturalistes, j'ai élucidé la distinction des caractères hérités ou reçus par ■variation, et de ceux acquis ou augmentés par l'effet des circonstances extérieures, aussi nécessaires que les qualités personnelles.

Il faudrait un travail analogue sur des mathématiciens, des physiciens ou des astronomes. Je ne puis m'en charger, faute de documents et de connaissances spéciales dans les sciences de calcul. J'aperçois seulement qu'on aurait à considérer d'autres qualités comme nécessaires, indépendamment de celles qui sont indispensables dans toutes les recherches scientifiques. Ces qualités une fois reconnues, on trouverait probablement leur origine, en ce qui concerne chaque savant. La méthode s'appliquerait à eux comme aux naturalistes.

c. Influence des goûts spéciaux.

* Plusieurs des hommes scientifiques anglais, auxquels s'est adressé M. Francis Galton ont insisté sur le goût spécial, ou comme ils disent souvent, inné, pour telle ou telle science qu'ils ont cultivée plus tard. Un goût prononcé est assurément une cause de succès. Quant à l'origine de ces sortes de goût, il est bien difficile de savoir s'ils viennent de naissance, ou des impressions vives de la jeunesse et des influences qui les provoquent ou les dirigent. D'ailleurs ces goûts changent et les seuls importants pour la carrière d'un homme sont ceux qui per-

' Englishmen of science, pages 144 et suivantes.

sistent. Dans ce cas, l'individu qui se dislingue dans une science ou qui continue de la cultiver avec plaisir ne manque jamais de dire que c'est chez lui un goût inné. Au contraire ceux qui ont eu des goûts spéciaux dans l'enfance et n'y ont plus pensé n'en parlent pas. Que l'on songe à la multitude d'enfants qui chassent aux papillons ou font des collections de coquilles, d'insectes, etc., qui ne deviennent pas des naturalistes 1 Et k ceux qui construisent des maisons ou des machines sans devenir des architectes ou des mécaniciens ! Je connais aussi bon nombre d'exemples de savants qui ont eu, étant jeunes, la passion de faire des vers ou des pièces de théâtre, et qui dans la suite ont eu d'autres goûts et une occupation bien différente. J'admets cependant une certaine influence des aoûts spéciaux et des antipathies spéciales. Ces goûts et Antipathies me paraissent résulter le plus souvent d'impressions de jeunesse, déterminées par la vue de certams objets, de certains pays, par la conversation ou l'exemple d'un père, d'un maître ou par telle autre circonstance. Il est difficile de savoir s'ils viennent véritablement de naissance.

D Influence de l'éducation, de l'instruction, et des moyens matériels nécessaires dans les travaux scientifiques.

Ce n'est pas ici, en passant, qu'il est possible de traiter du vaste sujet de l'éducation et des études spéciales pour créer des savants et développer les sciences. Je me bornerai k quelques réflexions sur la tendance de l'enseianement et sur les divers moyens d'étude. ' Le principe de toutes les découvertes est la curwsiîé J'entends la curiosité de choses réelles ou vraies, non de choses fictives ou imaginaires. Le désir de connaître, en d'autres termes d'acquérir la connaissance de choses ou

d'idées, est sans doute provoqué et augmenté, comme ie désir de posséder des objets quelconques, par la satisfaction qu'on a éprouvée antérieurement à posséder. II s'en faut cependant que les désirs d'acquisition soient les mêmes chez tous les hommes. On l'es voit différer beaucoup et d'intensité et de nature. Tel a des appétences d'une énergie extraordinaire, tel autre est indifférent; tel est avide de jouissances matérielles, tel autre de jouissances intellectuelles. Celui-ci désire ce qui est vrai, celui-là ce qui est fictif. Mais quelle que soit la vigueur ou la direction de la curiosité, l'éducation peut beaucoup pour l'exciter, la réprimer et la diriger.

Si, dans l'intérieur d'une famille et à l'école, on pose des questions à un enfant, ou si on le met dans des conditions telles que lui-même se pose des questions, sa curiosité est excitée. Si, au contraire, on ne cesse de lui dire qu'il ne faut pas s'occuper de telle ou telle chose, qu'il ne faut pas être curieux, que les maîtres et les parents doivent résoudre tous les problèmes, qu'il est inutile ou nuisible ou défendu de scruter les choses qu'on ne comprend pas, les élans de la curiosité sont arrêtés et l'esprit se plie peu à peu dans le sens de devenir indifférent ou timide. Les parents et les maîtres peuvent aussi parler de légendes et de fables, ou de choses réelles et vraies dont la nature et les circonstances sont à la portée des enfants. La curiosité se trouve ainsi dirigée soit du côté de la fiction, soit du côté de la vérité, c'est-à-dire vers les arts de l'imagination, ou vers les sciences de toute nature. La direction imprimée continue par le fait même des jouissances que la fiction ou la vérité peuvent causer, soit en elles-mêmes soit par le fait de chercher.

Les éducateurs se divisent entre ces deux tendances, et quand ils les raisonnent ils ont des arguments en faveur

de Tune el de l'autre. Chacun a surtout des objections contre celle de ces tendances qui ne lui est pas agréable. On peut trouver des inconvénients à la direction réaliste. Cependant au point de vue moral, c'est une bonne habitude de chercher ce qui est vrai. Il en résulte plus de véracité chez la moyenne des individus, par consétjuent plus de confiance et de solidité dans les relations de toute espèce. Comparez, par exemple, les nations dans lesquelles l'esprit positif domine avec celles où la fiction occupe toutes les têtes — raetlez surtout en comparaison les extrêmes sous ce point de vue, par exemple les Anglais et les Persans, les Hollandais et les Grecs d'autrefois. Vous serez bien vile convaincu de la facilité avec laquelle passent, dans la vie ordinaire et dans la vie publique, les tendances vers le réel ou le fictif.

La conversation et l'exemple sont les grands moyens d'influer sur la curiosité. Aussi est-ce la famille, plus que l'école, dontraction me paraît importante à cet égard. Tel mot dans une promenade, telle observation ou expérience faite pour chercher la vérité, peuvent déterminer chez un jeune homme qui en est témoin une série de recherches analogues et, en général, le désir de chercher. Quelquefois un livre sans prétention, mais bien fait sous le rapport éducatif, a d'immenses conséquences. Faraday, l'un des savants les plus ingénieux de notre siècle, étant à Tâge de treize ans apprenti chez un relieur, se met à lire quelques feuilles des Conversations de M-"" Marcet sur la chimie, ouvrage destiné aux institutions de jeunes demoiselles. Il y trouve, posées familièrement, plusieurs questions sur des phénomènes naturels, comme la congélation, la dilatation, les combinaisons chimiques, etc., avec l'indication d'expériences très simples, très faciles à répéter. Sa curiosité est vivement excitée. Il vérifie les expériences,

et il est de plus en plus enchanté, parce qu'il a compris pour la première fois la puissance des bonnes méthodes; aussi, bien des années plus tard, lui-même racontait-il volontiers cette anecdote, en rendant hommage au modeste auteur des Conversations sur la chimie ' .

L'enseignement, depuis l'école primaire jusqu'à l'Université, favorise, contrarie, ou dirige d'une manière ou d'une auire l'esprit inquisitif des jeunes gens. Questionner à propos, éloigner les demandes frivoles ou inconvenantes, bien accueillir celles qui ont un caractère sérieux et dont la solution est possible pour l'élève, parler des choses qui ne sont pas encore découvertes ou comprises, mais qu'on peut espérer de découvrir ou de comprendre au moyen de recherches et de réflexions, user rarement du principe d'autorité, qui est l'opposé des méthodes scientifiques, voilà ce qu'on peut indiquer aux instituteurs et aux professeurs comme pouvant diriger l'esprit de leurs élèves vers la partie relevée des sciences. Ce ne sont pas les professeurs les plus éloquents ou les plus clairs qui font surgir les esprits inquisilifs. Ce sont plutôt ceux dont l'enseignement laisse des doutes et qui posent des questions. S'ils parviennent à instruire tout en excitant la curiosité, c'est très bien; mais s'ils provoquent les efforts des élèves par un enseignement mal donné, ce n'est pas aussi regrettable qu'on le croit. En particulier pour les sciences mathématiques, où il est si important do forcer son attention soi-même, un professeur médiocre réussit quelquefois mieux qu'un très habile ^ Le pire,

* Éloge de Faraday, par M. de la Eive. J On prétend disàis-je à Regnault, le savant professeur de ILcole polytechnique de Paris, que dans votre jeunesse l'École a produit beaucoup plus de mathématiciens et de physiciens célèbres qu'elle n'en produit maintenant. Est-ce vrai? - Peut-être me

à mon avis, est celui qui représente la science comme faite.

* Les réponses des hommes scientifiques anglais à M. Gallon, sur l'éducation qu ils ont reçue, doivent intéresser beaucoup ses compatriotes, mais de plus elles suggèrent quelques réflexions applicables à d'autres pays. Je remarque d'abord l'avantage qu'on peut retirer de la diversité des écoles. L'Écosse et l'Angleterre ont des systèmes différents, depuis les écoles de village jusqu'aux universités. L'enseignement écossais s'est montré plus favorable aux sciences' et il en résulte qu'on l'imite maintenant en Angleterre. Les écoles anglaises ellesmêmes ne sont pas jetées dans le même moule. Les comparaisons qui en découlent sont utiles, et les élèves se trouvent avoir des connaissances qui s'adaptent mieux à la variété des recherches scientifiques. Un point, sur lequel insistent plusieurs des correspondants de M. Gaiton \ est de laisser aux jeunes gens qui annoncent des goûts sérieux d'étude beaucoup de hberté et de loisir. Comme ils sont originaux, curieux et indépendants d'esprit, ils n'aiment pas beaucoup qu'on leur impose une tâche. Ce sont souvent de mauvais écoliers, mais des écohers qui ont de l'avenir. Il faudrait pouvoir les traiter à part. Malheureusement l'éducation en commun s'y oppose, et c'est une des raisons pour lesquelles tant d'écoles

répondit-il. - Pourquoi? - « Parce que, voyez-vous, notre principal professeur de mathématiques était si obscur que les élèves forts devaient se réunir après chaque leçon pour la refaire. C est moi qui ai rédigé, pendant quelque temps, les cahiers pour mes camarades. Vous ne pouvez pas vous figurer combien cela m a tait

travailler. »

1 English men of science^ p. 216, 225.

2 Ibid., p. 257.

forment des médiocrités, sans favoriser les individus qui sont supérieurs à la moyenne \

Notre tableau, p. 224, prouve qu'il n'est pas sorti des villes d'universités beaucoup de ces savants distingués qui sont devenus Associés étrangers de l'Académie de Paris. On remarque aussi avec surprise, en lisant les biographies des savants, combien les maîtres d'hommes illustres étaient quelquefois médiocres et combien les élèves des professeurs les plus célèbres sont souvent des hommes d'un rang secondaire dans la science. 11 faut en convenir: les savants illustres font les bons enseignements, mais les bons enseignements ne font pas les savants illustres. Libri, dans la préface de son Histoire des sciences mathématiques en Italie, porte un jugement encore plus sévère sur les effets de l'instruction pubhque à l'égard des sciences. « Les « temps, dit-on, où l'on a fait le plus d'efforts pour instruire « le peuple n'ont presque jamais été suivis par une de « ces grandes époques littéraires qui jettent un vif éclat « sur la vie d'une nation... C'est dans les causes qui ten- « dent à augmenter ou à diminuer la force morale des « hommes, plutôt que dans celles qui font varier le nom- « bre des écoles et des professeurs, qu'il faut chercher « l'exphcation des phases de la gloire littéraire des na- « tions. » Libri dont le défaut de probité n'est que trop connu, était comme savant, un homme judicieux, érudit, dont les opinions étaient hbérales. Sans doute il s'appuyait ici sur l'histoire, mais sans tenir compte de tous les pays et de toutes les époques. Il faisait comme beaucoup de nos contemporains qui attribuent la supériorité scientifique actuelle de l'Allemagne à ses universités, oubliant que

• M. Ribot, 'Hérédité physiologique, p. 330, dit que l'éducation n'a d'efficace que sur les natures moyennes.

celles-ci existaient presque toutes et étaient organisées à peu près de la même manière dans le XVIIl'"® siècle, lorsque l'Allemagne était très inférieure dans les sciences. L'enseignement doit évidemment contribuer aux progrès ; seulement il y a beaucoup d'autres causes, et Libri lui-même, malgré sa sagacité, n'en apercevait qu'une partie.

* Un effet regrettable de l'instruction est de diminuer l'originalité. Il est impossible de suivre sans cesse des cours, de lire beaucoup, en un mot de s'instruire, sans perdre un peu de la spontanéité des idées qui est le propre des esprits originaux. L'originalité toute seule, sans instruction, peut fourvoyer et faire perdre du temps à chercher des choses connues, mais elle est bien avantageuse pour rehausser les travaux ordinaires et pour imprimer de nouvelles directions. C'est l'originalité qui suscite les traits de génie. Sans une certaine proportion d'originalité un savant ne s'élève pas au-dessus de la moyenne.

Le sujet de l'instruction publique, au point de vue de l'avanceinent des sciences, est extrêmement complexe. On peut se demander si l'instruction qui prépare pour les universités n'est pas la plus importante. D'après l'exemple de la Suisse et de l'Allemagne, je serais tenté de le croire. C'est à l'âge de 15 à 18 ans qu'un jeune homme apprend à travailler. C'est alors qu'il sent de quoi il est capable en fait d'intelligence et d'énergie. L'enseignement spécial des universités doit lui-même être considéré sous divers aspects. Il convient qu'il favorise les jeunes gens et les professeurs qui ont le plus le goût des recherches scientifiques. Les universités allemandes sont remarquables sous ce point de vue, particulièrement en ce qui concerne les jeunes docteurs. En leur permettant d'enseigner avec le

titre de Privât- Docent, on les fixe dans le champ d'une science déterminée, ce qui est un immense avantage Plus tard, selon qu'ils aiment ou la science ou l'enseignement, ils deviennent des hommes consacrés surtout aux recherches ou donnant un grand nombre de cours et publiant des ouvrages élémentaires. Les professeurs sont moins chargés d'examens et de rapports administratifs qu'en France, en Suisse, en Italie et ailleurs. Malheureusement on voit, même en Allemagne, des hommes très ingénieux, très zélés pour la science, donner à la fois plusieurs cours et des cours prolongés, au détriment de leurs travaux originaux et de la célébrité qu'ils pourraient acquérir. La question des traitements, par l'État ou par les élèves, vient ici se heurter contre les intérêts tantôt de la science, tantôt des professeurs pères de famille. Une combinaison heureuse que j'ai vu réussir naguère à Genève, était de pouvoir offrir des places de professeur agrégé, non rétribuées, mais accompagnées de certains avantages accessoires, à de jeunes savants qui avaient de l'aisance, et de réserver les places payées pour les enseignements les plus laborieux et pour les hommes qui ne pouvaient pas se passer d'un traitement.

Du reste l'importance de l'enseignement oral, relativement aux autres moyens d'étude, n'a pas cessé de diminuer. Avant la découverte de l'imprimerie c'était le moyen principal de transmettre les idées. Les manuscrits ne pouvaient pas rivaliser alors avec la parole, mais peu à peu les imprimés ont pris la place principale dans les affaires intellectuelles. Ils ont porté la lumière hors des écoles, hors des villes, hors des pays civilisés. Les paroles fugi tives ont été remplacées par quelque chose de durable et de précis, qui permet à chacun de réfléchir sur les raisonnements et de comparer exactement les opinions.

Pour peu qu'un livre soit bien fait, il a plus de lecteurs qu'on ne voit d'auditeurs dans les cours les plus fréquentés. De nos jours on a rédigé des ouvrages élémentaires et des traités scientifiques excellents, pourvus de figures qui en augmentent beaucoup l'utilité. Enfin les bibliothèques, les laboratoires, les observatoires, les collections de toute espèce ont pris un immense développement, approprié aux besoins réels de la science. Ce sont des ressources admirables pour les savants, quand ils peuvent et veulent ne pas donner tout leur temps à des détails de pure administration.

E. Influence de la religion.

Pour plusieurs genres d'influences il m'a fallu argumenter quelquefois ojjnon, selon ce qui me paraissait vraisemblable. Quant à la religion, c'est différent. On peut fournir des preuves directes, basées sur des faits.

Les pays non chrétiens sont complètement étrangers au mouvement scientifique. Il ne faudrait pas en conclure à la nécessité d'être chrétien pour être un savant distingué, puisque beaucoup d'exemples contrediraient cette assertion. Il est permis de dire seulement que la religion chrétienne, par une influence générale sur la civilisation, a été favorable aux sciences. On peut affirmer tout au moins qu'elle a été, à Tépoque moderne, la seule religion qui ait coïncidé avec un développement scientifique sérieux.

Mais la religion chrétienne elle-même n'est pas homogène. C'est là un de ses principaux mérites. Elle change, et par conséquent elle peut s'adapter aux circonstances mieux que les autres rehgions. Elle comprend trois groupes, qui sont tous subdivisés, même lorsqu'ils ont la pré-

lention de ne pas l'être, et dont le plus nouveau, celui du protestantisme, est plus subdivisé, plus variable que les autres. La répartition des populations est actuellement pour l'Europe ^ :

Millions. Proportions,

Catholiques romains 144 SI %

Id. grecs 68 24

Protestants 68 Vj 25

280 Va 100

Hors d'Europe il y a fort peu de grecs, mais les catholiques romains sont en nombre à peu près double de celui des protestants, comme en Europe, sans qu'on puisse en donner des chiffres très exacts.

Si nous laissons de côté les grecs, dont la civilisation est trop récente pour avoir pu fournir autant de savants distingués que les autres, il devrait se trouver sur les listes d'associés ou correspondants des principales académies un nombre de catholiques à peu près double de celui des protestants. C'est presque l'opposé qui est arrivé. En voici la preuve.

En Europe, hors de France, il y avait 107 millions de cathohques et 68 raillions de protestants. Or, sur la liste (p. 224) des savants nommés Associés étrangers par l'Académie de Paris, de 1666 jusqu'à nos jours, il y a 18 cathohques, 80 protestants, 1 grec et 2 titulaires dont je n'ai pas pu constater la religion *. L'un de ces derniers était peut-être Israélite.

^ Almanach de Gotha, 1870, p. 1040. Je laisse ces chiffres d'il y a quatorze ans, parce que mes tableaux se rapportent à des époques antérieures au moment actuel. D'ailleurs les proportions doivent avoir peu changé, puisque les populations qui augmentent le plus sont les Irlandais catholiques et les Anglais ou Américains protestants.

^ Dans ce calcul je compte la religion dans laquelle chaque individu a été élevé.

330 HISTOIRE DES SCIENCIiS.

Retranchons 2 protestants des États-Unis, pour ne comparer que les chiffres concernant l'Europe, il se trouve alors que la population européenne, non française, a fourni à peu près quatre fois plus d'Associés étrangers protestants que d'Associés étrangers catholiques, le rapport des populations protestantes et catholiques en Europe, hors de France, étant de 1 k i'/j.

Cette comparaison n'est pas concluante, en ce qu'elle laisse de côté les savants français, qui sont très nombreux parmi les catholiques. Voyons, pour corriger cette cause d'erreur, une liste des membres étrangers de la Société royale de Londres, à une époque offrant le plus possible de Français, par exemple la liste de '1829 (page 247). Elle me paraît avoir à peu près moitié de chaque culte. Je ne saurais préciser davantage, à cause de deux ou au plus trois noms sur lesquels les renseignements me font défaut. Dans la hste de 1869 le nombre des protestants dépasse un peu celui des catholiques. Cependant, en dehors du royaume de la Grande Bretagne et de l'Irlande, il existe, en Europe, i39 7, millions de catholiques et 44 millions de protestants

Il y a quelque chose de plus probant que ces rapports de chiffres basés sur des populations très différentes, où l'on peut soupçonner des influences de climat, de régime politique ou autres, qui prévaudraient sur l'influence des rehgions. J'aime mieux comparer des populations voisines, catholiques et protestantes, ou des populations mélangées des deux cultes. Or, sur la liste des Associés étrangers de l'Académie de Paris, vous ne trouvez pas un seul catholique anglais ou irlandais, quoique leur proportion dans la population des trois royaumes dépasse la

' Alma7iach de Gotha, 1870.

ANALYSE DES FAITS. Odl

cinquième.L'Autriche n'y est pas représentée, et en général l'Allemagne catholique y fait presque complètement défaut, relativement à l'Allemagne protestante. Enfin, en Suisse, où les deux populations se trouvent distribuées par cantons ou mêlées dans certains d'entre eux, et où les catholiques sont aux protestants dans le rapport de 1 à l 'A^ il y a eu 14 Associés étrangers, dont pas un seul catholique. La même différence paraît exister, pour les Suisses et pour les Anglais ou Irlandais des deux cultes, dans les listes de Londres et de Berlin. Je ne puis dire qu'elle soit sans exception, parce que les renseignements font défaut sur plusieurs savants moins connus que les Associés étrangers, mais, s'il y a eu peut-être quelques noms catholiques parmi les Anglais ou Irlandais nommés à Paris ou à Berhn, je puis certifier du moins que sur les quatre listes dont je me suis occupé et que j'ai citées il n'y a pas un seul Suisse qui ne soit protestant. Nous respirons pourtant tous, en Suisse, le même air. Nous avons eu dans tous les cantons le régime républicain, excepté dans celui de Neuchâtel, qui s'était donné volontairement un Prince, dépourvu du reste de toute autorité sérieuse. Les cantons catholiques étaient aussi libres, dans leur administration intérieure, que l'Autriche ou la Bavière l'étaient en Allemagne avant 1870. Donc la diversité dans le nombre des savants qui ont fait le plus progresser les sciences, doit être, en grande partie, l'effet de la religion, soit sur l'éducation dans les familles et dans les écoles, soit sur l'ensemble des mœurs et des idées, soit encore par l'hérédité qui en découle quand des instincts se sont formés.

J'attribue fort peu celte différence aux dogmes, dont plusieurs se rapportent à des doctrines qui ne concernent pas la vie ordinaire ni même la vie présente. D'ailleurs on ne sait jamais s'ils sont véritablement admis, même

par les personnes qui les professent, et bien souvent la pratique n'est pas conforme aux principes. Ainsi, les musulmans croient à la fatalité, et pourtant, lorsqu'un incendie éclate à Constantinople, les riches sortent tous de leurs maisons avec une cassette qui contient leur or et leurs bijoux. On trouverait parmi les chrétiens des contradictions tout aussi grandes. Par exemple, toutes les sectes admettent l'immortalité de l'âme, et cependant combien de cérémonies et de monuments pour notre enveloppe charnelle quand elle est plus matière que jamais ! L'influence des cultes me paraît tenir plutôt au clergé, à son action directe ou indirecte sur l'éducation et surtout à l'habitude qu'il peut avoir de prescrire par autorité ou de laisser chacun choisir librement ses opinions. Un dogme peut avoir de l'importance sans doute, mais le fait de l'imposer et celui de l'accepter d'autorité en ont bien davantage. Plus on procède par la voie autoritaire, plus on diminue la curiosité, mère des sciences, et plus aussi on augmente la timidité de l'esprit. Celle-ci doit être une chose un peu héréditaire. La timidité à l'égard des dangers l'est certainement chez les animaux ; et chez les hommes il y a des races, des classes et des familles plus courageuses que d'autres. Une population éduquée pendant plusieurs générations avec le principe d'autorité doit être naturellement timide dans les affaires intellectuelles. Au contraire une population habituée dès l'enfance à scruter les choses qu'on lui dit être les plus importantes, comme celles de la religion, ne craindra pas d'examiner des questions purement scientifiques et saura mieux les aborder pour les résoudre.

Pour montrer à quel point une éducation fondée sur l'autorité peut rendre timide, je citerai l'exemple de Descartes, homme assurément remarquable et qu'on estime avoir contribué à émanciper l'esprit humain.

Il avait achevé un Traité du monde, dans lequel il devait parler du mouvement de la terre. Ayant appris la condamnation de Galilée, il renonça à la publication de cet ouvrage. Voici ce qu'il écrivait à son ami le P. Mersenne : « On m'a mandé que le livre (de Galilée) avait été brûlé « à Rome et l'auteur condamné à quelque amende; ce qui « m'a si fort étonné que je me suis presque résolu de « brûler tous mes papiers, ou du moins de ne les laisser

« voir à personne J'avoue que si le mouvement de la

« terre est faux, tous les fondements de ma philosophie « le sont aussi, parce qu'il se démontre par eux évidem- « ment. Il est tellement lié avec toutes les parties de mon « traité, que je ne l'en saurais détacher sans rendre le « reste tout défectueux. Mais, comme je ne voudrais pour « rien au monde qu'il ne sortît de moi un discours oii il « se trouvât le moindre mot qui fût désapprouvé par « l'Église, aussi aimé-je mieux le supprimer que de le « faire paraître estropié » (Lettre du 20 novembre 1663). Et ailleurs : « Toutes les choses que j'expliquais dans « mon traité, quoique je les crusse appuyées sur des « démonstrations très certaines, très évidentes, je ne « voudrais toutefois pour rien au monde les soutenir « contre l'autorité de l'Église » (Baillet, Vie de Descartes, cité dans Hœfer, Nouv. biographie). Que serait devenue la science si tous les savants avaient fait comme Descartes !

N'oublions pas, à titre d'influence indirecte de l'organisation du clergé, le fait qu'un grand nombre de savants distingués ont été des fils d'ecclésiastiques protestants. Les sciences ne seraient pas avancées au point où elles en sont aujourd'hui si Linné, Hartsoeker, Euler, Jenner, Wollaston, Olbers, Blumenbach, Robert Brown, Berzelius, Encke, Mitscherlich, Agassiz, etc., n'étaient pas nés. Heureusement leurs pères, qui étaient ecclésiastiques.

n'étaient pas astreints au célibat. Retranchez des listes de savants des pays protestants les fils de pasteurs, et l'égalité se trouve presque rétablie entre les populations des deux cultes au point de vue de leur influence sur les sciences. Ainsi, une règle de pure discipline, étrangère aux dogmes et qui n'a pas même toujours existé dans l'Eglise romaine, a eu des conséquences fâcheuses pour les sciences dans les pays catholiques. Le nombre des personnes qui peuvent élever une famille dans des habitudes morales, simples, laborieuses, avec le désir d'être utiles aux autres et la volonté de s'occuper d'une manière désintéressée de questions intellectuelles, n'est jamais considérable. On regrette de le voir affaibli par une obligation de célibat imposée à des hommes qui ont précisément plus d'instruction et de moralité que la moyenne. Je parle ici du clergé catholique. Le clergé grec est, en partie, marié. Il ne jouit pas d'une bien grande considération au point de vue moral et l'instruction n'abonde pas chez lui. Je n'ai rencontré sur les listes de membres étrangers des académies aucun ecclésiastique russe et je doute qu'il y ait également aucun de leurs fils.

* Il y a trois caractères assez différents chez les chrétiens de toutes les dénominations : Ou l'on exige des fidèles principalement des formalités, ou l'on insiste sur des croyances, ou enfin les recommandations morales jouent le rôle prédominant. Comme la science a besoin de véracité, de dévouement à la vérité et d'autres qualités morales, il est clair que la dernière des tendances religieuses indiquées est celle qui lui est favorable. Les autres lui sont indifférentes ou contraires.

On trouvera peut-être une certaine contradiction entre deux paragraphes du présent arlicle. Je mentionne le principe d'aulorilé comme détournant des sciences, et je

constate plus loin que l'éducation donnée par les pasteurs protestants à leurs fils les a dirigés fréquemment vers les études scientifiques. On sait cependant que l'autorité joue un rôle dans toute influence exercée par des ecclésiastiques. La réponse est facile à faire. L'Église prolestante exerce sur les esprits une pression autoritaire moins intense que les Églises romaine et grecque. Elle est partie de la liberté d'examen pour se séparer de l'Église catholique, et il était difficile après cela de se soustraire complètement et pour longtemps à l'examen ultérieur des doctrines. En particulier dans la période du XVIII™^ siècle et de la première partie du XIX'"^ la liberté d'opinion a été généralement assez grande parmi les ecclésiastiques protestants, surtout en Allemagne et en Suisse. Le retour actuel d'une moitié à peu près des laïques et ecclésiastiques protestantsvers les idées exclusives du XVII"'^ siècle changera probablement les dispositions intellectuelles d'une partie des familles de pasteurs, mais on ne peut pas encore en apercevoir nettement les conséquences et d'ailleurs les variations de ce genre ne sont pas de longue durée.

L'histoire de la petite république de Genève est eurieuse comme démonstration des efl'ets de l'autorité. Pendant près de deux siècles (1535 à 1725), les principes absolus des premiers réformateurs ont régné complètement chez les laïques et les ecclésiastiques. L'instruction était imposée par la religion. Presque tous les citoyens passaient par le collège et beaucoup d'entre eux suivaient plus tard les cours spéciaux de l'Académie ; mais pendant toute celle période aucun Genevois ne s'est distingué dans les sciences. De 1720 à 1730, le principe calviniste d'autorité vint à faiblir; l'éducation et les mœurs changèrent dans un sens libéral, et depuis 1739, date de la

première élection d'un Genevois à une société étrangère importante, celle de Londres, Genève n'a pas cessé de produire des mathématiciens, des physiciens et des naturalistes, dans une proportion remarquable pour sa faible population.

F. Influence des traditions de famille.

Certaines idées, certains sentiments, certaines sympathies ou antipathies se transmettent par imitation et tradition, non seulement de père en fils, mais d'aïeul à petitfils et même au delà. II est impossible d'en douter. Ce n'est pas uniquement dans des familles nobles ou princières qu'on peut le voir, c'est aussi dans les autres. En général on pense du bien de ses ancêtres et l'on est disposé à faire comme eux. Le fait même d'entendre répéter toujours dans sa famille certains conseils, certaines anecdotes, dispose à prendre une direction plutôt qu'une autre. Si l'on retrouve, par hasard, les mêmes idées dans des papiers bien anciens d'un parent qu'on n'a pas connu et que ces idées paraissent justes, la tradition se propage avec plus de force.

Les principes traditionnels peuvent éloigner ou rapprocher de la carrière scientifique.

Dans telle famille, par exemple, on insiste sur la nécessité ou la convenance du travail ; dans telle autre sur le plaisir du far nicnte. Une famille transmet de génération en génération le principe qu'il ne faut rien faire pour rien ; une autre qu'il est beau et louable de travailler sans profit ou avec peu de profit, et qu'il faut savoir sacrifier ses intérêts au bien public, etc. D'avance on peut parier dix contre un qu'il ne sortira des familles dans lesquelles on vante la paresse, ou le lucre tout seul, aucun

savant dévoué aux progrès de la science. On y verra peutêtre des hommes riches s'occupant de science, par manière de distraction, ou des professeurs qui enseignent pour argent, mais les principes moteurs de découvertes ou seulement de travaux de patience et d'érudition feront défaut, car ces principes sont évidemment l'abnégation et le travail.

Les traditions résultent souvent de quelque grand événement qui a influé sur une famille, par exemple, une carrière brillante ou inversement une vie rendue malheureuse par quelque position ou profession. Le désir d'imiter un ancêtre célèbre est combattu par la crainte, plus fréquente qu'on ne le pense, de ne pas pouvoir soutenir la comparaison, mais cependant, en général, l'idée de suivre une carrière dont on s'est applaudi dans la famille, et de le faire avec certaines tendances qui ont paru bonnes, est une idée contre laquelle rien ne fait obstacle. Elle passe aisément à l'état de tradition. De là tant de familles où l'on préfère la profession des armes, de l'administration, du commerce, du barreau, etc., à cause des précédents. Quelquefois des événements malheureux rejettent une famille hors de certaines directions et la poussent vers d'autres. Je connais un cas dans lequel des malheurs politiques ont dirigé vers les sciences plusieurs générations d'une même famille. Il s'agit d'un magistrat d'une ancienne ville libre qui avait cherché à remplir consciencieusement ses devoirs. On l'avait une fois comblé d'éloges pour quelque mesure libérale qu'il avait proposée, mais de révolution en révolution, quatre ans après, les plus honorables de ses collègues furent exécutés et lui-même, fugitif, se vit condamné à mort par contumace. Ayant survécu plusieurs années à ces aflfreux événements, il ne cessa de dire à ses fils et de consigner par écrit,

pour ses pelils-fils, qu'il fallait avant tout se garder d'entrer dans un gouvernemenl quelconque. L'un des fils s'élant distingué dans les sciences a maintenu la tradition. Le petit-fils a eu des goûts studieux, grâce à une sorte d'instinci, soit habitude héréditaire. On l'a vu refuser à deux reprises de prendre part à l'administration supérieure de son pays, en présence, il est vrai, de nouvelles révolutions, et préférer les occupations scientifiques. La troisième génération est imbue des mêmes idées.

L'influence des traditions se voit clairement dans les familles qui ont émigré ou qui ont été expulsées de certains pays. C'est chez elles peut-être que cette influence existe au plus haut degré, parce qu'elles restent pendant quelque temps isolées moralement et qu'elles puisent volontiers leurs inspirations dans des souvenirs.

La population protestante expulsée des pays catholiques au XVI'"^, au XVII"'« et même au XVIII"'' siècle, a produit un nombre extraordinaire d'hommes distingués dans les sciences. On peut en juger, jusqu'à un certain point, par l'ouvrage de M. Weiss, sur les réfugiés d'origine française mais il n'indique pas les réfugiés de divers autres pays et ne mentionne que brièvement les réfugiés français antérieurs à la révocation de l'édit de Nantes. Mes tableaux, complétés par quelques détails biographiques, montreront l'importance du fait pour l'histoire générale des sciences. Je donnerai l'énumération des savants les plus connus parmi ceux, qui descendent de protestants de divers pays, émigrés pour cause de religion. Afin d'avoir une limite indépendante de ma volonté, je mentionnerai seulement les correspondants, associés ou

' Histoire des réfugiés protestants de France depuis la révocation de l'édit de Nantes, jusqu'à nos jours. 2 vol. in-S". Paris, 1853.

membres étrangers de l'une des trois grandes académies ou sociétés de Paris, Londres et Berlin *. J'ajouterai un nom tiré de la liste de l'Académie de Turin en 1883, un de la liste de l'Académie des Lincei, de Rome, la même année, et les deux Bauhin, tous deux célèbres botanistes, un peu antérieurs à la fondation des corps scientifiques dont je viens de parler, et qui auraient sûrement été nommés par eux s'ils avaient vécu quelques années de plus.

TABLEAU V SAVANTS QUI DESCENDENT DE PROTESTANTS EXPULSÉS DE LEUR PAYS ^

i° Descendants de Belges, expulsés à l'époque du duc d'Albe,

réfugiés

A Bâle :

•Jacques Bernoulli, mathématicien.

'Jean Bernoulli, malhémalicien.

Nicolas Bernoulli, id.

'Daniel (fils de Jean) Bernoulli, mathématicien. 'Jean II (fils de Jean) Bernoulli, id.

Jean III (fils de Jean II) Bernoulli, id. Daniel II (fils de Jean II) Bernoulli, id. Jacques II (fils de Jean II) Bernoulli, id. Christophe Bernoulli, physicien et naturaliste.

En Allemagne :

De Bary, botaniste.

^ Quelques-uns ne sont pas sur mes tableaux II, III ou lY, qui se rapportent à quatre années seulement. Les noms ajoutés sont ceux de savants qui ont été nommés par l'une des trois sociétés ou académies dans l'intervalle de ces époques ou depuis 1869.

* Les noms marqués d'un * sont ceux d'associés étrangers de l'Académie des sciences de Paris.

2° Descendants de Français expulsés dans le XV/""" siècle, ou dans le XYII'"" avant la révocation de l'Édit de Nantes , réfugiés

A Bâle :

Jean Bauhin, botaniste.

Caspar Bauhin, botaniste.

A Genève :

Jean Tremblay, mathématicien.

Abraham Trembley, naturaliste, fils de Jean.

*Tronchin, docteur en médecine.

*Horace-Bénédict de Saussure, géologue et physicien.

Théodore de Saussure, chimiste.

'Charles Bonnet, naturaliste.

Senebier, naturaliste.

Simon Lhuilier^ mathématicien.

Pierre Prévost, physicien.

'Augustin-Pyramus de Candolle, botaniste.

"Alphonse de Candolle, botaniste.

A Genève et Lausanne :

Tissot, docteur en médecine.

Dans la principauté de Montbéliard :

Georges Cuvier, zoologiste.

3° Descendants de Français, réfugiés après la révocation de

l'Êdil de Nantes

A Genève' :

Georges-Louis Le Sage, mathématicien et philosophe.

* Descendant de l'un des bourgeois de Paris qui remirent les clefs de leur ville à Henri IV.

* Le naturaliste le plus distingué, descendant de réfugiés français de cette époque, a été Edouard Claparède. Ses ouvrages sont très remarquables, et nous savons tous, à Genève, combien il était savant et ingénieux. Malheureusement, il a été enlevé à 38 ansl C'est pour cela que son nom ne figure pas parmi ceux des titulaires d'Académies.

Jalabert, physicien.

Louis Bertrand, mathématicien.

Henri-Albert Gosse, chimiste.

Jacques-André Mallet, astronome.

Duvillard, statisticien.

Jean-Pierre Maunoir, chirurgien.

Galissard de Marignac, chimiste.

Émile Plantamoui', astronome.

Edmond Boissier, botaniste.

Louis Soret, physicien.

A Neuchâtel et dans le canton de Vaud :

Élie Bertrand*, mathématicien.

Laurent Garcin^ naturahste.

En Allemagne :

Jean de Charpentier, géologue, résidant en Suisse. Achard, chimiste.

Desor, géologue, résidant en Suisse.

En Hollande 3 :

Daniel de Superville, médecin.

De Lyonet, naturaliste. (Originaire peut-être d'une époque antérieure.)

En Amérique :

Jacques Bowdoin, physicien, président de la Société américaine des sciences*.

* D'une famille originaire de Toulouse, autre que celle du même nom, réfugiée à Genève, et dont Louis Bertrand faisait partie. Voir Galiffe, Généalogies genevoises, 4 vol. iu-8°, et Jeanneret et Bonhôte, Biographies neuchâteîoises, 2 vol. in-8°; Locle, 1863.

" Voir Jeanneret et Bonhôte, Biographies neuchâteîoises, L p 373-379.

" Le botaniste Jacquin, né à Leyde, en 1727, devrait peut-être figurer sur cette liste. Il était fils d'un Français venu en Hollande, mais je n'ai pu constater si c'était pour cause de religion.

* L'origine de Bowdoin m'a été donnée par le Asa Gray, l'un de ses successeurs à la présidence de l'Académie américaine. '

4" Descendants de sujets autrichiens émigrés pour cause de religion^ réfugiés de Moravie,

En Hanovre, puis émigrés volonlaireraent en Angleterre :

"William Herschel, astronome.

'John Herschel, astronome.

S" Descendants d'Italiens \ réfugiés,

A Bâle, établis depuis à Genève et en Angleterre : Nicolas Fatio, dit de Duiller.

Jean-Christophe Fatio, physicien et astronome, comme son frère, et comme lui de la Société royale de Londres*.

Il est impossible de n'être pas frappé du nombre de ces savants plus ou moins distingués, qui descendaient par leurs pères de réfugiés protestants de divers pays. Pour tenir compte seulement des plus célèbres, on peut remarquer onze associés étrangers de l'Académie des sciences de Paris, plus Georges Guvier, qui aurait certainement reçu ce titre s'il était resté en Allemagne, où il avait fait ses études, et si Montbéliard n'était pas devenu une ville française. La proportion de 1 1 associés étrangers sur les iOl du tableau I, est énorme pour un groupe de population de moins d'un million d'âmes En supposant ce

' Il ne faut pas compter les De Luc, de Genève, qui ne sont pas d'origine italienne. Voir Galiffe, III, p. 176.

* Voir l'article Fatio dans Senebier, Eist. litt. de Genève 111,, p. 155.

^ Weiss, Histoire des réfugiés protestants de France, l, p. 104,. estime le chiffre des protestants sortis de France, dans les quinze dernières années du XVII™» siècle (révocation de l'Édit de Nantes), à 250,000 ou 300,000, au plus. Supposons qu'il en soit sorti, pendant les guerres de religion du XVI'"" siècle , dans le XVir"<= siècle

ANALYSE DES FAITS. à^O

chiffre d'un million pour la totalité des réfugiés protestants de divers pays, ce qui me paraît plutôt exagéré, l'ancienne confédération germanique, avec les trente millions d'habitants qu'elle comptait dans le XVIII'"^ siècle, aurait dû avoir 330 associés étrangers; or, elle en a eu 23. Le royaume uni de la Grande-Bretagne et l'Irlande, dont la population était d'environ douze millions à la même époque, aurait dû avoir 130 associés étrangers ; il y en a eu 27.

La seule émigration des protestants français, dont on peut évaluer le total, au plus, à 700,000 âmes, a fourni par ses descendants cinq associés étrangers. L'ensemble de toutes les autres populations chrétiennes, hors de la France, qui était peut-être de 150 milhons dans le siècle dernier et qui est aujourd'hui de plus de 300 millions, a fourni les autres, c'est-à-dire 96. On voit à quel degré les proportions sont différentes \

Nous avons ainsi une confirmation du zèle avec lequel les protestants se sont appliqués aux recherches scientifiques, mais il y a d'autres conséquences bien plus curieuses à tirer de ces faits, sous le point de vue de l'influence des traditions, comparée à l'influence de l'hérédité, de la religion

avant 1685, ou (Tans le XVIII™° siècle, un nombre égal, ce qui est probablement exagéré, et que les autres pays catholiques aient expulsé 100 ou 200,000 protestants, ce qui est probablement aussi exagéré, on n'arrive pas à un million pour la totalité des protestants originaires de divers pays catholiques. Je crois cette estimation plus probable que les deux ou trois millions dont parlent quelques auteurs.

* La population des réfugiés français a dû augmenter fort peu, à cause des souffrances qu'elle a endurées à l'origine, et parce qu'elle comptait surtout des gens de la classe moyenne ou supérieure, avec peu de prolétaires. La population générale de l'Europe, en dehors de la France, a au contraire doublé, et au delà, depuis le XVI""* siècle.

^■i* niSTOIRE DES SCIENCES.

et des institutions. Jamais on n'a pu éclaircir cette question, si obscure, au moyen de détails probants. Je prie donc le lecteur de faire une grande attention à ce qui suit.

Les descendants de réfugiés protestants qui se sont le plus distingués dans les sciences, c'est-à-dire onze Associés étrangers, étaient tous fixés en Suisse, à l'exception des deux Herschel. On ne voudra peut-être pas tirer des conclusions d'un choix aussi limité que celui des Associés étrangers, mais si l'on extrait de nos tableaux de 1750, 1789, 1829 et 1869 les descendants de réfugiés français ou belges qui étaient ou Associés ou Correspondants ou Membres étrangers des trois corps savants de Paris, Londres et Berlin, dans ces quatre années, on aura 25 noms, les uns illustres, les autres occupant une bonne position dans les sciences, et si l'on ajoute, comme je l'ai fait (page 339), ceux qui ont été nommés en dehors des quatre années susdites, on trouvera en tout 44 noms, plus ou moins remarquables. Or, de ces 44 savants affiliés aux grandes Académies, 35 étaient ou sont nés en Suisse, 2 en Hollande, 1 aux États-Unis, 4 en Allemagne, 1 en Angleterre, 1 à Montbéliard. Cependant les Français persécutés s'étaient répandus en Allemagne, en Hollande, en Angleterre, pour le moins autant qu'en Suisse. Ils avaient même formé des colonies en Danemark, en Suède, aux États-Unis et ailleurs. Les réfugiés dans ces divers pays formaient un total bien supérieur à celui des réfugiés en Suisse, et ils ont produit moins de savants. Leur direction dans les travaux intellectuels a été différente. Dans tous les pays autres que la Suisse et la petite principauté de Montbéliard, très analogue à la Suisse, ils ont fourni des jurisconsultes célèbres (Sir John Romilli, de Savigny), des philosophes ou historiens (les Ancillon), beaucoup de théologiens et de prédicateurs, des officiers de mérite, en gé-

néral des hommes connus dans les sciences morales ci politiques, plutôt que dans les sciences mathématiques ou naturelles. Simonde de Sismondi \ né à Genève, est avec Rousseau le seul descendant de réfugiés français qui ait brillé dans les sciences sociales ou historiques. Je rappellerai, pour un temps plus ancien, J.-J. Burlamachi, célèbre jurisconsulte, descendant de réfugiés italiens à Genève. Ces trois noms, dans le laps de deux siècles n'infirment pas ce que j'avance, que les descendants de réfugiés en Suisse ont cultivé surtout les sciences mathématiques ou naturelles.

Il y a eu en Suisse 37 descendants de réfugiés affiliés aux grandes corporations scientifiques dont nous avons parlé ^ et seulement 10 dans tous les autres pays. Si l'hérédité déterminait les aptitudes aux différentes branches des connaissances humaines, et si la rehgion seule avait dirigé les protestants vers les sciences, on aurait vu les descendants de réfugiés se distinguer, en tous pays, et dès l'origine, dans les mêmes catégories de travaux. S'ils étaient doués d'une manière spéciale pour les sciences mathématiques, ou pour les sciences naturelles, ou pour les sciences morales et politiques, ou si l'éducation des pays protestants y disposait plus que rien autre, ils l'auraient montré aussi bien en Angleterre, en Hollande, en Allemagne qu'en Suisse. Ils se seraient distingués dès la seconde génération, plutôt qu'à la troisième, la quatrième,

* Le nom d'apparence italienne, pris par le célèbre historien, ne doit pas faire illusion. Le véritable nom de la famille était Simonde. L'aïeul de Sismondi était venu du Dauphiné à Genève, où il avait été naturalisé en 1692. Voir Galiffe, Notices généalogiques sur les familles genevoises, vol. 3, p. 452.

' Denis Pépin était né en France. Je ne parle que des descendants des réfugiés nés hors de France.

OU la cinquième, comme cela est souvent arrivé, surtout à Genève. Donc celte population particulière des réfugiés avîiit probablement une certaine base de capacité intellectuelle héréditaire, surtout de capacité dirigée vers des choses sérieuses ; elle avait aussi dans plusieurs des familles qui la composaient des traditions favorables aux études, mais elle a éprouvé des influences locales qui l'ont tournée vers des travaux différents selon les pays. Quand il a convenu à ces familles de réfugiés de s'occuper de droit, d'histoire ou de théologie, elles ont donné des jurisconsultes, des historiens et des théologiens, ce qui est arrivé surtout en Angleterre, en Hollande et en Allemagne. Dans les très petites républiques de la Suisse et dans la petite principauté de Montbéliard, oîi les sciences morales et politiques présentaient peu d'application et peu d'importance, elles ont fourni des mathématiciens, physiciens, chimistes ou naturalistes. Ainsi les mêmes capacités générales peuvent, comme je l'ai soutenu précédemment, s'appliquer à des choses différentes, pourvu que celles-ci exigent l'emploi des mêmes facultés et de méthodes analogues. Ceci fait la part de l'hérédité, relativement aux influences subséquentes. Voyons maintenant la part de l'éducation publique parmi ces dernières influences.

Les divers descendants de réfugiés recevaient en Angleterre l'éducation des Anglais, en Allemagne l'éducation des Allemands, en Suisse l'éducation des Suisses dans tout ce qui concerne les écoles, collèges ou universités. Ils étaient influencés dans chaque pays, comme les nationaux, par les opinions religieuses protestantes et par d'autres opinions particulières à chaque nationalité. S'ils n'ont pas marché absolument comme leurs condisciples et contemporains anglais, hollandais, allemands ou suisses; s'ils ont fourni par exemple, en Suisse beaucoup plus de malhé-

maliciens ou de naturalistes que la moyenne de leurs camarades, tandis qu'ailleurs ils donnaient des jurisconsultes ou des érudits. il faut que des traditions de famille aient exercé sur eux une grande influence à côté des circonstances générales d'époque et de nationalité. Ces traditions étaient, par exemple, — et ici je parle pour les avoir reçues moi-même, — de n'être pas oisif; de travailler volontiers et d'une manière désintéressée en vue du bien général; d'éviter la politique; enfin de viser à l'approbation des hommes éclairés de tous les pays, approbation qu'on peut obtenir par de bons travaux dans les sciences plus facilement que par des moyens d'une autre nature. D'ailleurs, en supposant la même capacité et la même énergie, les familles anciennes dans un pays et les nouvelles doivent avoir des tendances différentes. Les anciennes doivent viser surtout à une influence locale, et les autres, un peu étrangères pendant quelques générations, doivent penser plutôt à l'Europe, ou du moins à leur pays d'origine, eu même temps qu'à leur pays d'adoption. Le genre des propriétés que possèdent ces deux catégories de familles est ordinairement différent. Les familles anciennes ont surtout des immeubles, qui exigent une surveillance continuelle et quelquefois une résidence hors des villes, tandis que les familles étrangères possèdent plus souvent des valeurs mobilières, qu'on administre sans beaucoup de peine, et résident plutôt dans les villes. Elles se trouvent avoir ainsi plus de temps pour les professions purement libérales.

J'ajouterai encore quelques détails qui méritent d'être notés.

Les descendants, en Suisse, de réfugiés du XVI"'^ siècle, ont donné plus de savants connus et surtout plus de savants illustres, que ceux de réfugiés des époques sub-

séquenles. Cela ne lient pas à ce que les descendants des premiers ont eu un siècle de plus pour se faire connaître, car tous les hommes dont je parle, excepté les Bauhin et les premiers Bernoulli, ont brillé dans le XVII1'"« siècle, non dans le XVII™". Ce n'est pas non plus à cause d'une supériorité de nombre des premières émigrations, car l'affluence par l'effet de la révocation de l'édit de Nantes a été la plus considérable. J'explique ce fait, comme beaucoup d'autres, par la nature et l'importance des traditions de famille. Les réfugiés du XVI"'« siècle (les Huguenots) étaient surtout des gentilshommes éclairés ou des hommes de lettres, le protestantisme s'étant développé beaucoup dans ces deux catégories de la population, en France et ailleurs. Ils apportaient avec eux des idées favorables aux études, avec un sentiment profond d'indépendance et de désintéressement. Les réfugiés de la seconde époque présentaient d'autres conditions. La noblesse française avait abandonné le protestantisme et le nombre des hommes de lettres ou de science qui avaient pu continuer à enseigner dans les écoles, tout en demeurant protestants, était singulièrement réduit. Presque tous les religionnaires français à la révocation de l'édit de Nantes, étaient négociants, industriels ou agriculteurs. Il y avait sans doute parmi eux quelques officiers, quelques savants ou littérateurs, mais par exception. Le flot de ces émigrés se trouva donc favorable à l'industrie, au commerce et à l'agriculture des pays dans lesquels ils furent accueillis. Ils avaient, comme leurs devanciers les Huguenots, des habitudes d'activité, mais plutôt d'activité lucrative. Leur indépendance d'opinion n'était pas moindre, et c'est peut-être ce qui les préparait à réussir quand il leur a plu de s'occuper de choses intellectuelles. Beaucoup se sont distingués non seulement dans le commerce et l'industrie.

mais aussi dans les sciences morales et politiques, surtout en Allemagne, en Hollande et en Angleterre. Je ferai remarquer cependant que dans cet ordre d'idées l'homme qui a laissé la trace la plus profonde et la plus persistante est Jean-Jacques Rousseau, lequel descendait d'un bourgeois de Paris, huguenot, qui était devenu citoyen de Genève en 1555 et exerçait la profession de libraire dans cette ville \

J'aurais aimé pouvoir compléter ces documents en indiquant les descendants par les femmes. Malheureusement il n'est pas facile de savoir l'origine des mères, attendu que les biographies en font rarement mention. Parmi les savants genevois ^ Jalabert, Théodorede Saussure, Pierre Prévost, Senebier, de Gandolle ( Aug.-Pyr.), de Candolle (Alph.), Boissier, Soret et Piantamour soit 9 sur 22 des savants indiqués p. 340, descendaient ou descendent de réfugiés français à la fois parleur père et par leur mère, et Tronchin, d'un réfugié français par son père et d'un italien par sa mère*. Parmi les Associés étrangers de l'Académie de Paris, je citerai comme descendants par leur mère de réfugiés français : de Humboldt et de la Rive. Des renseignements aussi incomplets ne prouvent rien sur l'influence relative des deux sexes dans les faits d'hérédité intellectuelle, d'éducation et de tradition. Je crois l'influence maternelle très

' Kousseau l'ignorait probablement. Son origine est donnée, en détail, dans Galifife, Généalogies genevoises, TI, p. 311.

* D'après Galiffe, Généalogies genev. 4 vol. in-8°.

^ Les protestants italiens réfugiés à Genève, dans le XVI™« siècle, ont été assez nombreux. Ils ont fourni, par leurs descendants, beaucoup d'hommes connus dans les sciences morales ou politiques. J e citerai le jurisconsulte Burlamaqui (à Lucques Burlamachi) et plusieurs théologiens des familles Turrettini et Diodati. Ce sont leurs traditions qui différaient de celles des Français, puisqu'ils recevaient exactement la même éducation et vivaient dans le même milieu, sans avoir les mêmes tendances.

grande pour l'éducation, presque égale à celle du père quant à l'hérédité proprement dite, mais décidément moindre en ce qui concerne les traditions, lesquelles sont déterminées souvent par le nom et par des considérations de fortune ou d'antécédents de famille.

Les puritains anglais qui ont émigré pour cause religieuse en Amérique avaient essenliellement le même caractère et les mêmes dispositions que les protestants français du XV1">« siècle. Aussi leurs descendants directs ou indirects de la Nouvelle-Angleterre ont-ils montré des tendances favorables aux sciences de toute nature, comme ceux des Huguenots en Europe. Ils ont donné les physiciens Franklin et Rumford et une partie des autres savants distingués et des historiens ou littérateurs des États-Unis.

Les émigrations déterminées par des causes politiques ou économiques ne produisent point les mêmes effets. Je mentionnerai les principales, à titre de comparaison.

Un très grand nombre de Polonais ont abandonné leur pays, par des motifs politiques, depuis k peu près un siècle. Je ne vois cependant aucun nom de l'émigration polonaise sur les listes de membres étrangers k Paris, Londres ou BerUn dans les années 1829 et 1869. Les dispositions d'esprit, les habitudes et les traditions ne paraissent pas avoir dirigé ces émigrés du côté des sciences. Il ne faut cependant pas se hâter de conclure d'après une expérience d'un demi-siècle. Si les descendants des Polonais réfléchissent aux malheurs de leurs ancêtres, quelques-uns d'entre eux auront horreur de la politique et des révolutions, ce qui pourrait bien tourner leurs idées vers la culture paisible des sciences.

L'émigration, toute volontaire, mais énorme, des Européens aux États-Unis, offre k peu près le même phé-

nomène. Elle se compose d'hommes laborieux, cherchant la fortune et tourmentés quelquefois d'idées politiques. Les traditions qui s'établissent dans leurs familles ne peuvent guère, eu général, être favorables aux occupations sédentaires et peu lucratives de la science. Un grand nombre viennent d'un pays peu scientifique, l'Irlande, ou des couches les moins instruites des autres populations de l'Europe. S'il y avait eu sur chaque vaisseau d'émigrants un homme, — un seul homme, — tel par exemple que Nuttall, Agassiz, Engelmann, Marcou, de Pourtalès, etc., ou verrait des résultats probablement différents. Déjà autour de ces quelques émigrés savants et de ceux qui leur ressemblent on aperçoit de bonnes traditions scientifiques. Elles viendront s'unir à celles des pèlerins de la Nouvelle -Angleterre. L'ensemble des faits relatifs à l'Amérique confirme l'importance des idées de famille entées sur l'hérédité proprement dite, et le peu d'influence relative des écoles, collèges ou universités pour la production des hommes qui cherchent les vérités purement scientifiques. Je me garderai toutefois de réduire à zéro cette dernière catégorie d'influences, de même que celle de l'opinion publique dont je vais parler maintenant.

G. Influence de l'opinion.

Le nombre des hommes qui se sentent de bonne heure une tendance irrésistible vers telle ou telle occupation est extrêmement limité. Presque dans tous les cas ce sont des causes variées qui influent et même qui décident. Quelquesunes sont inipératives, par exemple la nécessité de gagner sa vie ou l'impossibilité de remplir certaines conditions évidemment nécessaires dans une profession. D'autres sont

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des causes morales, moins déterminées, qui agissent par des moyens détournés ou compliqués. Parmi ces dernières, il faut compter surtout l'opinion publique. Elle est comme une atmosphère qui entoure les individus et les familles, et il est très difficile de ne pas céder k son influence. On aime se sentir appuyé, approuvé, considéré. L'idée d'être blâmé ou tourné en ridicule est désagréable. D'ailleurs l'opinion récompense les personnes qu'elle soutient et qui flattent ses penchants. Il y a des profits pécuniaires, des places, des distinctions et même des mariages avantageux qui résultent de son appui. J'ai connu plusieurs exemples, en Angleterre, à Paris, à Genève, de jeunes gens sans fortune, qui se sont alliés à des familles riches, uniquement parce qu'ils se distinguaient dans les sciences. Pour employer le langage de Darwin, il se fait dans ce cas une sélection sexuelle favorable aux savants.

Rien de plus curieux que la manière dont se crée l'opinion. On dirait d'abord une chose vague, insaisissable quant à l'origine; mais en regardant de plus près on en découvre les principes moteurs. Il y a des intérêts, et aussi des goûts, quelquefois contraires aux intérêts. Evidemment, par exemple, la masse des négociants agit dans un sens favorable au commerce, le clergé dans un sens religieux, les fonctionnaires de l'instruction publique dans le sens qui lui est favorable, les artistes dans le sens de l'art, etc., mais en outre chaque individu a ses goûts de prédilection à côté de ses intérêts, et chacun s'efforce de les faire prévaloir en s'entendant avec d'autres personnes. Dans toutes les professions lucratives il y a des gens qui aiment les questions religieuses ou les sciences ou les arts ou le plaisir, de même que dans le clergé et parmi les professeurs d'université il y a des individus qui préfèrent le lucre au bien de la religion ou de la science. L'union

des tendances secrètes ou avouées forme des courants d'opinion qui luttent avec les grands courants déterminés par les intérêts. Le nombre et la passion des personnes, de l'un et l'autre sexe, qui créent ces divers courants, déterminent aussi leur force relative et par conséquent Topinion dominante.

On peut distinguer six tendances qui dirigent les individus d'une façon plus ou moins dominante ou même exclusive.

A. Recherche habituelle et prononcée de biens matériels, pour le plaisir d'acquérir et de posséder.

B. Recherche de ce qui plaît, c'est-à-dire disposition à ne rien faire, ou à dépenser pour son agrément des valeurs de toute espèce, au lieu d'en créer.

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