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C. Recherche d'influence et d'action politique

D. Préoccupation d'idées religieuses.

E. Recherche de la vérité, en elle-même, ce qui est le principe et le but de toutes les sciences morales, sociales, mathématiques ou naturelles.

F. Recherche du beau, en lui-même, ce qui est l'essence des arts et de la littérature.

Les individus très passionnés n'obéissent guère qu'à une seule de ces tendances, mais en général chacun inchne vers deux ou trois d'entre elles. C'est pour cela qu'on aime si fort la propagande. Elle attire et unit les tendances de second ou troisième ordre de beaucoup d'individus, de façon à accroître la force du courant en faveur duquel on se démène. Ainsi l'homme pohtique va chercher des appuis, au moyen de ses discours et de ses journaux, dans toutes les parties de la société; de même le prédicateur ou l'orateur religieux; et aussi l'homme de science, au moyen des sociétés libres et des conférences

qui se sont si fort multipliées de nos jours. Le résultat de cette lutte continuelle des tendances diffère selon les pays et les époques. Quelquefois une tendance en écrase une autre, mais presque toujours il y a une, deux ou trois tendances dominantes, qui caractérisent l'opinion, sans anéantir complètement les autres.

En partant de ces bases, on peut indiquer aisément ce qui distingue tel pays ou telle époque au point de vue de l'opinion. Ainsi, dans le siècle actuel, en Angleterre et aux États-Unis, les tendances A, C et D sont prépondérantes, mais en Angleterre la tendance E prend également de l'importance d'année en année. En Italie, la tendance G est venue faire un contre-poids à B. En Allemagne, dans le XYIII™® siècle, les tendances B et F dominaient, tandis que maintenant C et E ont pris la conduite de la société. La France est tellement divisée entre A, B, G et D, qu'il en résulte des tiraillements et des crises, non sans inconvénient pour les tendances E et F.

Ceci me conduit à parler de l'antagonisme qui existe ou qu'on prétend exister entre certaines de ces tendances. Évidemment A et B contrarient les autres, mais est-il vrai, comme on le dit souvent, que la science et la religion ne puissent pas marcher d'accord? J'en doute beaucoup, et voici mes motifs, indépendamment de ceux qu'on peut déduire de nombreuses biographies de savants.

Il existe, je le reconnais, dans le but poursuivi de part et d'autre et dans les méthodes, des différences très réelles. L'homme de science ne cherche absolument que la vérité en elle-même, sans s'occuper des conséquences l)ossibles ou probables. L'homme attaché d'une manière particulière à une rehgion est persuadé qu'il tient la vérité. Il n'aime pas qu'on la discute. Il lui répugne d'en voir contester certaines déductions. Il redoute aussi les

découvertes qui pourraient entamer ce qui lui semble plus important que tout le reste. L'homme de science repousse absolument le principe d'autorité. Jurare in verba magistri lui est antipathique; à plus forte raison se soumettre à l'opinion d'une académie ou à la majorité d'une réunion quelconque. Il tient beaucoup à n'admettre que des choses prouvées, et comme il en existe fort peu qui le soient mathématiquement, il s'attache à des probabililés, qu'il pèse dans son esprit et qu'il doit toujours être prêt à abandonner quand d'autres lui semblent prévaloir. L'homme essentiellement religieux ne redoute pas le principe d'autorité. Il l'admet sous plusieurs formes, ou verbales ou écrites, et même pour des choses qu'il ne comprend pas. La foi, à laquelle il tient essentiellement, consiste à croire par intuition, sans preuves directes, ce qui est réprouvé dans les sciences. Ce sont là de grands contrastes, mais en même temps il y a de véritables analogies. Ni les hommes de science, ni les hommes religieux ne sacrifient leurs opinions à des intérêts matériels, à la politique ou au plaisir. Quand cela leur arrive, ils sortent de leur catégorie et perdent l'estime du public. Les uns et les autres s'occupent de choses intellectuelles, et doivent pour réussir, accepter une vie réglée, laborieuse, même sévère quand ils sont d'une famille pauvre. Ils ont enfin en commun le précieux sentiment de travailler d'une manière désintéressée au bien de l'humanité.

L'opposition me semble moins forte que celle des hommes de science et des hommes politiques, puisque ceux-ci défendent, non pas toujours ce qu'ils croient vrai, mais ce qui leur paraît pratique, c'est-à-dire pouvant se réaliser, et qu'ils admettent d'ailleurs l'autorité des chefs ou des majorités. Les politiques s'amalgament aisément avec les

individus de la catégorie désignée ci-dessus par la lettre A, car ils on! besoin souvent des mêmes procédés pour réussir; mais l'homme qui cherche la vérité pure, en histoire, en droit, en science morale, naturelle ou autre, sans penser à lui, est bien dépaysé dans une assemblée politique. Il ne peut s'y trouver guère que par patriotisme ou par un entraînement momentané, et très vile il reconnaît qu'il n'est pas h sa place. Gomment pourrait-il se se prêter aux manœuvres des po/i7ic/ens? — par exemple, trafiquer d'un principe contre un chemin de fer, d'une fondation de charité contre une élection ; du renversement d'un ministère ou d'une dynastie contre certains avantages personnels? Comment admettrait-il les transactions entre le vrai et le faux, sorte de marché des opinions, qui est habituel dans les affaires? Les hommes de science se sont trouvés quelquefois assez nombreux dans les assemblées politiques. On s'est empressé alors de leur donner un nom, par exemple, celui de doctrinaire, pour les bafouer et les renverser, comme on a fait du nom d'aristocrate, le plus beau de tous (apiaroc, meilleur), une épithète injurieuse. Décidément, l'amour du bon, du beau ou du vrai, c'est-à-dire la religion, l'art et la science, occupe un des côtés de la sphère morale de l'homme, et l'amour de soi l'autre côté.

H. Influence des institutions et des gouvernements,

La répartition, par nationalités, des savants qui ont fait le plus avancer la science, montrera tout à l'heure combien la forme du gouvernement exerce peu d'influence à cet égard. Chaque système pohtique peut avoir certaines mani'^ères d'encourager et de décourager les savants. Il serait difficile de déterminer, d'après les faits, comme à priori, lequel est le plus favorable.

En général, les gouvernements confondent beaucoup trop l'enseignement avec le progrès des sciences. Plusieurs croient avoir tout fait en créant des écoles, des universités. Ils ne comprennent pas non plus qu'en gênant ces institutions dans les méthodes ou dans le choix des professeurs, ils font quelquefois plus de mal que de bien. Ils ignorent à quel degré la science vit de hberté et du travail individuel des maîtres et des élèves en dehors des leçons. Souvent ils surchargent les professeurs de cours, d'examens ou de détails administratifs qui enlèvent k ceux qui voudraient travailler le temps de le faire \ Ils s'occupent fort peu d'encourager les publications originales, que la vente par les libraires est loin de rémunérer, et quand ils le font, c'est assez maladroitement*.

*Une idée très répandue aujourd'hui est de construire à grands frais des bâtiments d'universités, des laboratoires, etc. Ce luxe permet certains travaux et donne les moyens d'obtenir plus de précision dans les expériences, mais il décourage les savants isolés qui n'ont pas les mêmes ressources, et cependant les travaux à domicile sont les plus réfléchis et ordinairement les plus originaux

' Au moment où je rédige cette phrase, j'ai sous les yeux des lettres de professeurs français, allemands et italiens, qui se lamentent de ne plus pouvoir travailler pour la science, chargés comme ils le sont par des centaines d'examens. Qu'on désire des hommes forts pour les leçons, cela doit être; mais les examens pourraient parfaitement être confiés à d'autres personnes, moins connues, moins âgées, dont le temps est moins précieux.

* *Par exemple, ils font des publications très dispendieuses, qui se vendent aux hommes spéciaux à des prix trop élevés, ou des publications qui traitent de sciences différentes, mal coordonnées sans index, etc., etc.

' Hseckel est allé jusqu'à dire : La valeur intrinsèque des ouvrages publiés est en raison inverse de la grandeur des édifices et

Les souverains absolus ont quelquefois attiré dans leurs capitales et favorisé des hommes célèbres. Leurs intentions, sans doute, étaient bonnes, et les résultats en ont été utiles à leur pays. Mais, après tout, ce n'était qu'une manière de déplacer la culture scientifique, non de la créer. Louis XIV fit venir d'Italie Dominique Cassini, qui a contribué par lui-même et par ses descendants à l'illustration scientifique de la France; mais on enlevait cette famille remarquable à un autre pays. Le même Louis XIV forçait les Français protestants à opter entre leur pays et leur religion, ce qui chassait, par exemple, le mathématicien de Moivre, membre de l'Académie de Paris, et décidait Huyghens, fixé en France, à retourner en Hollande. Les rois de Prusse et les empereurs de Russie ont attiré un grand nombre de savants français, suisses, italiens et autres, et leur ont donné des titres et des pensions, comme membres de leurs Académies royales ou impériales; mais ces hommes, déjà connus dans les sciences, auraient probablement travaillé chez eux. C'est évident, tout au moins pour Maupertuis, de la Grange, Euler et bien d'autres. En général, cependant, ces émigrations de savants ont été utiles à eux-mêmes, à la science et aux pays dans lesquels ils recevaient un si bon accueil, d'autant plus que les souverains avaient quelquefois assez de bon sens pour laisser à leurs académiciens le temps de travailler. Les gouvernements constitutionnels

de leur apparence splendide. Il suffit de mentionner les petits et misérables établissements et les maigres ressources avec lesquelles Baer à Kœnigsberg, Schleiden à léna, Jean Millier à Berlin, Liebig à Giessen, Virchow àWurtzbourg, Gegenbauer à léna, ont avancé leurs sciences spéciales et même créé des branches nouvelles. (Citation d'après le journal Nature, 1876, p. 135). On peut ajouter l'exemple de Darwin.

ne peuvent guère employer ce mode d'encouragement, qui suppose des choix et des dépenses plus ou moins arbitraires. Obligés de suivre des règles uniformes et de tout expliquer au public, ils sont conduits à traiter un homme de génie comme un autre et quelquefois à favoriser une médiocrité nationale à la place d'un étranger plus capable.

D'un autre côté, les gouvernements absolus exercent, sur les hommes de science, pour les obliger à accepter des emplois, une certaine pression à laquelle beaucoup d'entre eux ne peuvent ou ne veulent résister. Le médecin botaniste Gamerarius, ayant refusé obstinément d'être attaché à quelque prince d'Allemagne dont j'ai oubhé le nom, prit cette fière devise : « AUerius non sit qui smis esse potest. » Je cite cet exemple à cause de sa rareté. Combien de jours et d'années certains savants désireux de travailler n'ont-iis pas perdu dans des devoirs de cour, d'administration ou de délibération, censés volontaires et qui ne l'étaient pas? Heureusement pour plusieurs d'entre eux, telle charge imposée conférait des avantages utiles à leurs travaux : par exemple, une bonne position de fortune, la dispense du service militaire, ou plus de liberté dans Ténoncé des opinions. J'ai connu des républiques demi-aristocraliques chez lesquelles la partie principale du traitement d'un professeur était l'exemption mihtaire. Les régimes de pure démocratie ne peuvent pas créer un privilège aussi énorme. Si les États-Unis laissent une hberté personnelle complète à tout le monde, il faut l'attribuer aux traditions anglaises et à la position géographique particulière du pays.

Les démocraties ont aussi leurs manières d'encourager les savants. Elles leur laissent une grande liberté d'opinion scientifique, par la raison fort simple qu'elles s'oc-

cupenl plus d'aiïaires matérielles et d'intérêts de personnes ou de partis que d'affaires intellectuelles. Quand elles persécutent, ce n'est pas pour longtemps, leurs majorités étant variables. Les démoci'aties ont surtout le grand avantage d'éloigner de la vie politique et des fonctions publiques, y compris l'enseignement, des hommes qui ont le goût des recherches, du travail de cabinet, de l'indépendance des idées, de la vérité mise au-dessus de la popularité et des intérêts matériels, c'est-k-dire précisément ceux qui peuvent faire avancer le plus les sciences. En Amérique, en Suisse, comme autrefois à Athènes, les mœurs et les procédés démocratiques éloignent l'une de l'autre les catégories G et E de ma classification des tendances (page 353). Pour moi, qui en ai profité d'une manière très positive, il me serait impossible de ne pas être reconnaissant envers la démocratie absolue de mon pays. Si je laisse une faible trace dans la science, je le dois certainement au loisir que deux révolutions et certains procédés administratifs m'ont imposé, à l'âge où la maturité d'esprit se trouve le mieux combinée avec la force intellectuelle. Il y a des ouvrages qui demandent à être rédigés sans interruption et dont le succès dépend beaucoup du moment où ils paraissent. En général quelle que soit la forme ou la tendance d'un gouvernement, les hommes qui cultivent la science pour elle-même, doivent s'estimer plutôt heureux s'ils sont en défaveur dans la région gouvernementale.

*Le principal moyen d'encouragement dont disposent les démocraties est l'argent. Elles ne peuvent pas conférer une position de famille, un litre durable, l'exemption de certaines charges, etc. C'est une cause d'infériorité, car il y a des hommes de mérite qui ne tiennent pas à l'argent ou n'ont pas besoin d'en demander et qui seraient sensibles à d'autres faveurs.

Le principe des aristocraties est de réserver chaque catégorie d'occupations à des catégories d'individus et même de familles. C'est le système des spécialités, qui paraît fiivorable aux sciences, d'après ce que nous avons remarqué ci-dessus (page 262). Les démocraties, au contraire, considèrent tous les individus et toutes les familles comme propres k tout. Le même citoyen, à côté de sa profession, est électeur ou député ; il est aussi juré, militaire, etc. Cette confusion, nuisible aux hommes spéciaux qui déterminent la supériorité d'une nation a l'avantage de relever la moyenne d'intelligence par l'élévation du grand nombre, et si la conséquence n'est pas de faire naître plus d'hommes scientifiques de premier ordre, du moins il y a une foule mieux disposée en faveur des sciences.

Au surplus, les idées des démocraties diffèrent autant que celles des souverains absolus et des aristocraties. Je ne parle pas des démocraties qui s'improvisent au milieu des révolutions, mais des républiques démocratiques bien établies, qui marchent avec aussi peu de guerres civiles ou de révolutions que la plupart des pays monarchiques. Aux Etats-Unis, par exemple, on crée des collèges et des universités par fondations, et ces fondations, ordinairement indépendantes des gouvernements, sont respectées. L'enseignement y serait entre les mains de jésuites ou de communistes — et il est souvent sous l'influence de sectes fort exclusives — qu'aucune législature n'aurait l'idée de s'en mêler. On provoquerait plutôt, par souscription, d'autres établissements dirigés dans un autre esprit. En Suisse, au contraire, les gouvernements se sont faits pédagogues, et les fondations de toute espèce ont été si peu respectées dans certains cantons que personne

' Voir ci-dessus, p. 80.

n'aurait l'idée d'en faire de nouvelles. On pourrait citer d'autres différences, qui montreraient les démocraties aussi diverses les unes des autres que, par exemple, les aristocraties d'Angleterre et d'Autriche ou les despotismes de Louis XIV et de Louis XVL

La forme des gouvernements n'a donc pas pour les progrès scientifiques l'importance qu'on lui attribue quelquefois. Pourvu que la civilisation ne soit pas détruite par une série de violences révolutionnaires, guerrières ou communistes agissant pendant plusieurs siècles, il n'y a pas de raison de croire que les travaux scientifiques s'arrêtent dans un pays uniquement à cause du régime politique. Les mœurs ont plus d'importance, et surtout l'éducation et les traditions dans le sein des familles, sans parler de l'hérédité des facultés qui est la base. Celleci, je le répète, me paraît donner aux individus une impulsion plus générale que spéciale, impulsion modifiée ensuite et accrue ou diminuée par toutes les autres influences.

* I. Influences des sociétés scientifiques.

Plus les sciences ont avancé, plus il s'est formé de sociétés destinées à rapprocher les personnes qui s'en occupent et à favoriser leurs recherches ou leurs publications. L'influence de ces sociétés tend à augmenter par le fait de leur nombre et de la diversité de leur organisation ou des objets dont elles s'occupent. Il y a des sociétés libres, dans lesquelles ordinairement le nombre des membres n'est pas limité, et des académies officielles où il l'est ; des sociétés à poste fixe, et d'autres qui se transportent de ville en ville, dans le même pays, ou d'un pays à un autre. Il existe aussi des sociétés qui n'ont pas

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de séances et qui s'occupent seulement de publications ou d'échanges d'échantillons, de documents, etc. Toutes ces associations rendent des services, mais d'une manière différente, selon leur nature.

Les sociétés libres ont l'avantage de donner aux véritables savants un public spécial qui les apprécie. La cotisation payée par chaque membre assure un personnel favorable aux sciences et peu disposé aux divagations qui s'en éloignent. Les communications y sont écoutées avec intérêt, surtout dans les sociétés qui ont une seule science pour but, et les discussions y sont quelquefois lumineuses. Il y a, par le fait des élections de présidents et de membres du Conseil, une succession d'influences diverses, qui empêche l'esprit de coterie ou le despotisme d'hommes influents de s'établir d'une manière durable.

De leur côté, les académies officielles peuvent mieux seconder les gouvernements dans les affaires qui touchent aux sciences. Elles sont un appui, et quelquefois une ressource pécuniaire pour des savants isolés, pauvres ou victimes de quelque injustice. Leur forme s'adaptait bien aux conditions sociales des monarchies dans les XVII™« et XVIII™« siècles. L'élection des membres en nombre limité rehausse ceux-ci dans l'opinion publique, mais elle a l'inconvénient de créer des brigues, des jalousies, et de faire que pour un élu il y a presque toujours un ou deux mécontents. Les sociétés libres favorisent les jeunes savants ; celles-ci les savants âgés. Le triomphe d'idées nouvelles, s'il doit arriver, est donc plus rapide dans les sociétés libres, non sans quelque danger d'ouvrir trop la porte aux charlatans.

Les sociétés nomades jouent à notre époque un rôle important.

Elles ont pris naissance en 1815, à Genève, par la

formation de la Société helvétique des sciences naturelles. Henri-Albert Gosse en a été le principal fondateur, avec l'aide de plusieurs savants suisses. Cette Société a eu des sessions dans tous les cantons et môme dans des localités isolées, comme le couvent du Saint-Bei-nard et Saint- Moritz, dans l'Engadine. Elle a développé singulièrement les goûts scientifiques, autrefois concentrés dans deux ou trois villes de Suisse seulement.

Oken, qui avait vécu à Zurich, le comprit bien et il s'empressa de fondera Munich, en 1822, la Société des naturalistes et médecins allemands. L'association britannique date de 1831, et successivement la plupart des pays civilisés ont créé des sociétés analogues. L'Association française, une des plus importantes par les capitaux dont elle dispose, est de 187'!. Plusieurs des sociétés libres qui résident dans les capitales, voyant le succès des sociétés nomades, ont pris l'habitude d'avoir des sessions extraordinaires dans diverses localités. Le point faible de toutes ces réunions est l'encombrement qui résulte de la présence de simples curieux et de personnes qui appliquent la science plus qu'ils ne la cultivent. C'est aussi le luxe par lequel on fête l'arrivée d'une société. La division des travaux par sections, suivant les sciences, disperse un peu la foule des auditeurs, mais il est probable qu'on ira plus loin, et que diverses branches des sciences auront séparément leurs associations nomades. Dans leur pays d'origine, la Suisse, nous avons vu déjà les médecins, les pharmaciens, les agronomes, etc., se détacher de la Société helvétique pour constituer des associations distinctes.

Les Congrès internationaux scientifiques ne sont que limitation et l'extension des sociétés nomades de chaque pays. Ils sont, pour ainsi dire, nécessaires lorsqu'il est

question d'obtenir de l'uniformité dans des choses qui intéressent tous les pays, comme les mesures géodésiques, les observations météorologiques ou le premier méridien à adopter; ils conviennent quand il s'agit de voir et de comparer des objets dans une exposition, ou de recommander certaines méthodes pour que les travaux faits en divers pays soient plus comparables. Ainsi un grand nombre de botanistes européens ont examiné dans le Congrès de Paris, en 1867, les procédés de nomenclature, et un congrès de géologues, à Bologne, a recommandé un coloriage uniforme des cartes géologiques. En dehors de ces questions d'intérêt commun préparées d'avance par une commission ou par un homme spécial, je ne vois pas que les congrès soient bien utiles. Les communications qu'on leur apporte peuvent être faites dans les sociétés ou académies de chaque pays, et les discussions souffrent beaucoup de la diversité des langues. J'ai pu m'en apercevoir dans deux congrès que j'ai eu l'honneur de présider. L'un n'a été pour ainsi dire d'aucune utilité, parce qu'il n'avait aucune question internationale à examiner, et dans tous les deux les savants qui ne parlaient pas facilement la langue dominante étaient dans une position d'infériorité désagréable. J'ai vu, à Genève, un congrès de géodésie réussir très bien, parce qu'il comptait tout au plus une centaine d'hommes spéciaux, qui désiraient s'entendre, et avaient à traiter d'un petit nombre de questions, desquelles ils n'ont pas été détournés par trop de fêtes ou cérémonies.

Grâce à la multitude de ces associations de toute sorte, la plus grande partie de l'Europe et des États-Unis est couverte d'un réseau scientifique, propre à recueillir toutes les observations, toutes les idées, et à répandre uniformément le goût des sciences. Elles agissent directement

sur l'époque actuelle et auront un effet éloigné, en au^^mentant le nombre des familles dans lesquelles, par hérédité ou par imitation et tradition, les jeunes gens s'occuperont de science.

K. Influence de la grandeur du pays.

Si les institutions publiques pouvaient véritablement exciter aux recherches scientifiques et les faire réussir, les grands pays auraient un avantage manifeste. En d'autres termes, il y aurait habituellement plus de savants illustres, sur un million d'âmes, dans une grande nation que dans une petite. La statistique nous montrera bientôt des faits tout contraires et il n'est pas impossible de deviner pourquoi.

Il y a dans les petits pays, en ce qui concerne les sciences, deux avantages qui doivent compenser amplement les places lucratives et les distinctions honorifiques des grands pays.

L'un de ces avantages est l'importance relativement

moindre de toutes les fonctions publiques. Evidemment, dans un petit pays, les carrières de l'armée, de la magistrature, de l'administration doivent tenter médiocrement les jeunes gens qui se sentent de la capacité. S'ils aspirent à une réputation européenne, les sciences sont le moyen le plus à leur portée pour y parvenir. Le public le comprend, et comme il désire de son côté qu'on ne mesure pas la valeur du pays à l'étendue de son territoire, il appuie moralement les hommes qui cherchent à se distinguer dans les affaires purement intellectuelles. Cet appui de l'opinion, très sensible dans les États tout à fait petits, comme le Danemark, les cantons de la Suisse, etc., entraîne un autre avantage. Les hommes de mérite préfè-

rent rester dans leur pays. Ils y conservent de bonnes influences, de bonnes traditions, au lieu de se transporter dans les capitales des grands États. Les très petits pays, comme étaient autrefois plusieurs villes libres en Allemagne, en Suisse, en Italie, ont encore cet avantage relativement à des pays un peu moins restreints, de comprendre qu'ils ne peuvent pas suffire à l'éducation de leurs jeunes gens et de mettre à profit, sans aucun froissement d'amour-propre, les ressources d'instruction des pays étrangers. Ces réflexions, faites a priori, ne persuaderont peut-être pas, mais je donnerai plus loin des preuves positives de la supériorité des petits pays dans les afl'aires scientifiques.

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