ALLEMAGNE
Lorsqu'on est pénétré de l'importance actuelle de l'Allemagne dans toutes les branches de la science, on remarque avec surprise à quel point ce rôle est nouveau. Pendant un siècle et demi la Confédération germanique a passé bien après l'Angleterre (tableaux p. 390, 398, 402), et même après un très petit pays, la Suisse. En 1750, l'Académie des sciences de Paris avait distingué cinq, en 1789 trois savants allemands, el, aux mêmes époques, six et cinq savants suisses (p. 233), de sorte que, même sans tenir compte des populations respectives, la différence était en faveur de la Suisse. Pendant la longue période de '1666 à '1800, l'Allemagne a eu six associés étrangers de l'Académie de Paris, l'Angleterre 13 et la Suisse 10. C'est surtout de 1830 à 1840 que l'Allemagne a commencé sa marche ascendante. Maintenant, sur plusieurs listes d'Académies, elle égale ou dépasse l'Angle-
terre et même la France. Il est vrai qu'en tenant compte des populations, l'avantage n'est pas aussi prononcé et que, sur la liste anglaise, il demeurait encore à la France en 4869 (p. 398).
C'est afin de mieux établir la position relative des trois grandes nations, en 1869, que j'ai consulté la liste des étrangers de l'Académie de Saint-Pétersbourg. Elle les place dans Tordre suivant : Allemagne, France, Angleterre — même en tenant compte des populations respectives.
La supériorité actuelle de l'Allemagne doit tenir aux causes qui existaient il y a vingt, trente ou quarante ans, puisque les hommes devenus célèbres en 1869 ont été élevés et se sont décidés pour des occupations scientifiques à une époque déjà ancienne. C'est donc l'Allemagne de 1820 à 1840 ou 1850 qu'il faut comparer à celle de 1789 et de 1869, ainsi qu'aux pays étrangers.
Allemagne du XVllI^^ siècle.
La Confédération germanique se ressentait des anciens ravages de la guerre de Trente ans et de la profonde division causée par la Réforme. Les États protestants avaient marché dans le sens de l'émancipation intellectuelle, tandis que l'Autriche, la Bavière, les principautés ecclésiastiques s'étaient cramponnées aux anciennes croyances, aux anciens usages et au principe d'autorité en toute chose. La Prusse n'était pas encore ce qu'on peut appeler un grand pays, mais elle en avait les allures et les tendances. Quand on cherche à résumer les conditions favorables ou défavorables aux travaux scientifiques, dans ces divers groupes des peuples germaniques, pendant le XVIII"« siècle, on trouve :
Dans les petits États protestants :
Circonstances favorables : 2, 3, 5, 6, 7, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 20.
Défavorables : aucune de bien caractérisée ; cependant quelque rapprochement vers les conditions — 1, — 8, — 9, — 10, c'est-à-dire que sous ces différents points de vue la civilisation n'était pas encore dans un état aussi satisfaisant que, par exemple, en Angleterre, en France ou en Italie.
En Prusse :
Les conditions étaient les mêmes, excepté l'avantage, n° 4, de l'immigration des savants étrangers appelés à Berlin et de celle des réfugiés protestants, après la révocation de l'édit de Nantes. La politique des souverains de la Prusse avait été heureuse à cet égard. D'un autre côté, le pays était pauvre ( — 1), la liberté d'opinion était souvent gênée ( — 9) et les fonctions civiles ou militaires étaient trop importantes pour ne pas détourner des sciences (— 10, — 16).
Dans les États cathohques :
Toutes les conditions étaient défavorables, excepté celles communes aux divers pays allemands, comme 11, 15, 17,18,20.
Allemagne moderne.
Au XIX'"^ siècle, les parties catholiques de l'Allemagne se sont peu à peu rapprochées des autres. Il s'est fait un mélange de population qui contribue au progrès des lumières. L'Allemagne savante s'est renforcée non seulement de catholiques éclairés, mais encore d'israélites, que des préjugés et même des lois positives plaçaient naguère en dehors du mouvement intellectuel. L'instruction publi-
que s'est améliorée partout. Les bibliothèques, collections, observatoires, etc., n'ont rien laissé à désirer. La curiosité du public s'est détournée de la poésie pour des choses positives. L'opinion générale est devenue favorable aux sciences. La liberté des opinions s'est accrue. Elle a gagné même l'Autriche. La liberté personnelle seule a diminué, par le fait du service militaire obligatoire, mais sur ce point encore les exigences sont réduites pour les jeunes gens qui suivent des études. Les conditions sont donc devenues de plus en plus favorables, excepté la dernière, et elles se sont répandues de proche en proche dans toute l'Allemagne. Il est resté des obstacles dans une partie des populations catholiques, mais à un degré moindre qu'ailleurs, l'immense majorité des Allemands, de l'un et l'autre culte, ayant pris l'habitude de hre, de réfléchir, de penser par soi-même, de chercher consciencieusement des choses réelles ou vraies sans demander permission à Rome. De là, une multitude d'hommes spéciaux, qui se sont consacrés avec succès à l'avancement de toutes les sciences.
Je constate les faits. De plus habiles que moi pourront en découvrir les causes intimes.
Il y a eu des changements moraux, bien difficiles à apprécier, surtout pour un étranger. Ordinairement, on attribue une grande influence aux universités. Comme elles ont été le centre des idées allemandes modernes et qu'on Toit les illustrations scientifiques en sortir à l'âge de 22 ou 23 ans, on est disposé à croire que l'enseignement a tout fait. Cependant, plusieurs de ces universités étaient déjà très bien organisées au XVIII"^ siècle. Quelques-unes remontent à trois ou quatre cents ans. Elles avaient jadis une grande réputation. J'en donnerai comme preuve que nos jeunes Suisses du siècle dernier, lorsqu'ils voulaient
achever leurs éludes, allaient aussi volontiers à Gœttingen, à léna, à Heidelberg, qu'à Montpellier, Paris ou Edimbourg. C'est l'esprit du public allemand qui a changé après les désastres de l'invasion française, et le nouvel esprit s'est fait jour à son origine dans les universités. Cependant l'Allemagne a vécu encore quelque temps de ses grands poètes. Le goût des fictions s'y est prolongé jusque vers 1820 ou 1825, et, dans le midi, un peu plus tard. On le trouvait çà et là, même dans les sciences, témoin l'école des philosophes dits de la nature (Naturphilosophen). Encore en 1827, lorsque jeune homme j'allai àMunich, la foule des étudiants se pressait aux leçons d'Oken, oîi l'habile professeur enseignait que l'homme était venu d'un embryon jeté sur une côte par les flots de la mer, etc. Oken, du reste, me priait, en souriant, de ne pas aller l'écouter. Il s'excusait sur les goûts de la jeunesse qu'il fallait un peu flatter, — on comprend pourquoi. Peu d'années après, à Munich aussi bien qu'à Berlin, les professeurs étaient obligés de se montrer sérieux dans les aff"aires scientifiques. L'esprit avait changé : les Universités se pliaient à des conditions nouvelles, — mais il avait fallu que l'ancienne génération poétique eût disparu, ou du moins se sentit très efl"acée.
En général, les mouvements profonds et généraux de l'opinion sont difficiles à expliquer. Il y a des changements rapides et superficiels, qu'on peut qualifier de modes, et qui résultent de quelque grave circonstance. Par exemple, après les révolutions tout le monde demande l'ordre, après la guerre la paix. Les ridicules d'une génération frappent les personnes qui ont quelques années de moins et de là un changement. Mais les modifications profondes et durables se produisent autrement. Elles résultent des réflexions de ceux qui étaient enfants
lorsque certains événements sont arrivés. En France, les voltairiens qui n'avaient pas péri sur l'échafaud de 1793 sont restés ce qu'ils étaient jusqu'à la fin de leur vie. La génération actuelle des Français a été formée par la lecture des ouvrages de Thiers, Victor Hugo, Alexandre Dumas, etc. ; elle ne saurait refaire son éducation. Ce sont les adolescents d'aujourd'hui qui se formeront sous des influences différentes. En Allemagne, la société sentimentaie du XVIII'"'^ siècle avait duré après les malheurs du pays. Ce sont les fils et quelquefois les petits -fils qui ont eu d'autres idées, sous l'influence d'écrivains autres que Schiller et Gœthe. Quel sera dans quarante ans l'effet de l'unité croissante de l'Allemagne, de sa force actuelle, morale et militaire, de la présomption qui doit en résulter, du changement d'esprit des étrangers à l'égard d'un pays prépondérant, les uns se mettant à le flatter, les autres à le craindre et à le détester ; c'est ce qu'il est bien difficile de prévoir. Pour ce qui concerne les sciences, l'exemple des autres peuples et l'étude des conditions favorables ou défavorables peuvent servir à deviner. Je laisserai chacun de mes lecteurs apprécier celles de ces conditions qui se modifient aujourd'hui en Allemagne. Ils pourront se livrer à des conjectures basées au moins sur quelque chose, et l'avenir montrera ce qu'elles valent.