ANGLETERRE
Newton et la Société royale, fondée à cette époque, témoigne du zèle qu'on avait alors pour les sciences. Non seulement la cour et la noblesse leur étaient favorables, mais la constitution même de la Société royale, avec ses membres en nombre illimité, payant, au lieu de recevoir un traitement, prouve qu'il existait dans toute la classe instruite et aisée de la population une véritable ardeur pour les affaires scientifiques. L'esprit de recherches, qui s'était porté d'abord sur la religion et les institutions politiques, se tournait sur les problèmes de la science, et l'impulsion venait si bien du public en général, qu'elle se fit sentir à Londres encore plus que dans les villes d'universités, A cette époque, les savants anglais étaient évidemment plus nombreux, plus distingués que les écossais. Le tableau p. 224 montre sept Anglais Associés étrangers de l'Académie de Paris, avant qu'on eût nommé un seul Écossais.
En 1750, l'Académie de Paris avait encore plus d'Anglais ou Écossais que d'Allemands parmi ses titulaires étrangers (tableau p. 233), et un seul Écossais pour cinq Anglais. L'Académie de BerUn comptait alors cinq Andais et aucun Ecossais.
Par quelles causes la Grande-Bretagne avait-elle négligé peu à peu les sciences dans la seconde moitié du XVIII™^ siècle? C'est ce qu'il est bien difficile de comprendre. Le fait ressort d'une manière incontestable des tableaux VIII et IX. Non seulement l'Académie de Berlin avait oublié, en 1789, qu'il existât des savants anglais ou écossais, mais, à Paris, l'Académie des sciences en avait nommé depuis quelques années dans une proportion moindre qu'en 1750 et ensuite, au XIX"'" siècle. Le tableau des Associés étrangers, p. 224, montre pourtant qu'il y a toujours eu en Angletei re ou en Écosse, même pendant
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cette période de dépression, quelques savants d'un mérite exceptionnel. Le nombre, plus que la qualité, aurait fait défaut. Je ne puis trouver à ces faits d'autre cause qu'un changement des mœurs et de l'opinion. La guerre avec l'Amérique, les discussions qu'elle excitait dans le Parlement, certaines habitudes grossières qui s'étaient aggravées par l'effet de la richesse, avaient détourné probablement alors des travaux purement intellectuels. Quoi qu'il en soit, l'Angleterre reprit vite un rang élevé dans les sciences. D'après nos tableaux, elle a occupé dans le XIX'"^ siècle une position plus éminente qu'à aucune autre époque. L'Écosse rivalise avec l'Angleterre proprement dite, et même elle la dépasse. l'Irlande seule est restée dans l'ombre.
Si nous cherchons à analyser les causes qui influent à l'époque actuelle, nous serons obligés de parler brièvement de l'ensemble des trois royaumes et de considérer plutôt séparément la Grande-Bretagne (Angleterre et Écosse) et l'Irlande. Ce dernier pays, par son histoire et par ses deux populations d'origine diverse se trouve dans des conditions tout à fait particulières.
L'ensemble des trois royaumes jouit d'une condition favorable qui n'existe nulle part en Europe au même degré. C'est la faculté pour chaque individu de vivre absolument comme il l'entend (M), même quand il est d'âge à porter les armes, et même en temps de guerre, car la presse des matelots n'existe plus, si ce n'est dans l'imagination de quelques écrivains du continent. Notons aussi l'avantage d'un climat tempéré (17), celui d'une langue plus répandue dans le monde que l'allemand ou le français (15) et l'habitude des voyages (20).
La Grande-Bretagne (Angleterre et Écosse) présente spécialement les conditions suivantes :
Circonstances favorables : 1, 2, 3, 5, 7, 8, 9, 10, 13, 1 4 ; on peut même ajouter 6 et 12, avec certaines restrictions.
Circonstances défavorables : — 4 (immigration d'Irlandais et de révolutionnaires de tous les pays).
En Irlande, les conditions paraissent être : circonstances favorables : 4 (immigration ancienne d'Ecossais et d'Anglais), 6 et 7 (en ce qui concerne Dublin), 9.
Circonstances défavorables : — 1, — 2, — 3, — 5, — 8, — 10, — 12, — 13, — 14 (pour le clergé le plus nombreux).
Les tableaux de membres des diverses Académies étrangères feraient présumer pour l'Irlande des circonstances encore plus défavorables. Chose singulière, la partie protestante de la population, originaire principalement d'Écosse, n'a pas montré le zèle ordinaire des Écossais et des Anglais pour les recherches scientifiques. Un seul des anciens Associés étrangers, Sloane, est sorti de celte catégorie dans le XVII™» siècle. Il était fils d'un Écossais et, depuis l'âge de seize ans, il avait voyagé hors d'Europe ou résidé à Londres. On ne peut guère le considérer comme Irlandais. De nos jours, le physicien Thomson, né à Belfast, mais habitant en Angleterre, est devenu aussi Associé étranger de l'Académie de Paris. Le clergé anglican, imposé à l'Irlande par la conquête, avait peu d'occupation, puisque dans beaucoup de villages la majorité est catholique. Cependant, ce clergé n'a pas tourné son activité vers les sciences, du moins je n'en vois pas de preuves dans mes tableaux. Vraisemblablement, l'agitation continuelle du pays et les luttes religieuses ont détourné des travaux scientifiques. Du reste, les Irlandais de l'un et l'autre culte montrent une disposition d'esprit plus favorable aux œuvres
de l'imagination qu'aux recherches positives de la science. Leurs hommes les plus célèbres sont des auteurs de romans ou de comédies (Swift, Sterne, Sheridan). D'après ces noms, l'excentricité des idées peut se trouver chez les protestants comme chez les catholiques, mais si l'esprit est parfois utile dans les sciences, il ne suffit pas à lui seul. La tendance toute positive {matter of fact) des Anglais et des Écossais leur est plus favorable.
En tenant compte de la population, l'Écosse a produit vers la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, plus de savants que l'Angleterre. Les universités y sont nombreuses et pendant longtemps elles ont ofîert, sous le rapport de l'indépendance des opinions et des bonnes éludes scientifiques, des avantages que les universités anglaises n'avaient pas. Le clergé presbytérien s'est montré, dans tous les pays, extrêmement favorable aux sciences. Enfin, la manière de vivre, une certaine disposition à se contenter de modestes revenus et ce qui subsiste encore en Écosse de l'indépendance d'un petit État, sont autant de causes favorables aux sciences dont le pays continue de profiter \ Il est aisé de voir cependant que l'Angleterre attire les savants écossais. Plusieurs d'entre les plus célèbres sont venus demeurer à Londres. Les universités anglaises ont imité ce qu'il y avait de bon dans celles d'Écosse et même on a fondé à Londres une université selon le système écossais. Aujourd'hui, d'une extrémité de la Grande-Bretagne à l'autre, on remarque un zèle assez égal en faveur des recherches scien-
* En parlant de la proportion des hommes scientifiques de notre époque nés en Écosse, en Angleterre et en Irlande, M. Fr. Galton s'exprime ainsi : Il n'y a pas l'ombre d'un doute que l'ordre est celui dans lequel j'ai énuméré ces pays {English nien of sciencCy p. 18).
tifiques. Anglais et Écossais rivalisent à cet égard. Le nombre et l'importance des sociétés en est la preuve. Je ne vois qu'un seul indice de faiblesse pour l'avenir, c'est une disposition croissante des hommes de science à solliciter l'appui du gouvernement. On dirait qu'ils ne se fient plus aux forces individuelles, dont le résultat pourtant a été si admirable dans leur pays. Peut-être se font-ils des illusions sur ce qu'il est possible d'obtenir de chambres, de politiciens et de ministres d'État en faveur des sciences? Peut-être aussi n'ont-ils pas remarqué à quel point le zèle s^ngourdit quand on attend tout de la manne céleste d'un budget? Ils auraient besoin d'étudier un peu, sous ce rapport, les monarchies et les républiques de l'un et de l'autre monde.