ÉTATS-UNIS
Les deux Associés étrangers de l'Académie de Paris et la majorité des correspondants américains de cette Académie et des deux autres corps savants sus-mentionnés appartenaient aux États du nord-est. Par conséquent, les chiffres calculés sur l'ensemble de la Confédération ne donnent pas des idées exactes et, si l'on veut apprécier les influences, il faut distinguer entre les six États du nordest et le reste du pays.
L'époque la plus brillante pour ces Etats a été celle de Franklin et de Rumford. La population de cette partie des États-Unis était alors d'un demi-million seulement et elle présentait, en raison de son origine, des conditions très favorables, savoir les n°« 3, 4, 5, 6, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17.
Les seules conditions défavorables étaient les n°»— 1, 2,-7, 18. Ni les unes ni les autres ne sont très
graves ni très caractérisées. On comprend donc pourquoi cette partie des Etats-Unis a marché dans la voie scientifique comme les pays les plus civilisés de l'Europe. Les pèlerins primitifs ressemblaient aux protestants sortis de France et de Belgique par leur ancienne culture intellectuelle, leur dévouement à des idées plus qu'à des intérêts, leur vie laborieuse et sévère. La rigueur de l'ancien calvinisme fit place au bout de quelque temps en Amérique, comme à Genève et en Écosse, à des idées plus larges et plus tolérantes. Franklin n'aurait pas été possible sans cela et l'influence scientifique de l'université de Harvard ne peut guère s'expliquer autrement. Si quelque chose aujourd'hui paraît nuisible à cette population choisie, c'est l'émigration continuelle de ses enfants vers les autres parties de l'Amérique et l'immigration d'étrangers, la plupart très différents des premiers colons. Peut-être aussi l'activité caractéristique des Américains est-elle un obstacle à la culture des sciences, même dans les États de la Nouvelle - Angleterre. Pour l'ensemble de la Fédération, c'est évidemment la principale difficulté. Les jeunes gens abandonnent les études de bonne heure. Ils changent souvent de résidence et de profession, dans l'espoir de gagner davantage et plus vite. Les savants, dont le métier n'en est pas un, doivent faire une singulière figure dans une société aussi dévouée à la production de toutes les valeurs négociables. Aussi l'esprit inventif des Américains se porte-t-il de préférence sur les applications, qui ne sont pas de la science proprement dite. Je ne fais ici que répéter ce que disait un savant américain fort distingué, à l'ouverture d'une session de l'Association scientifique des Etats-Unis
« Nous avions déjà donné au monde plus d'un chef-d'
Du reste, pour être juste et pour répondre à certaines idées européennes fondées sur l'apparence extérieure du peuple des États-Unis, il convient d'ajouter une réflexion. Ce n'est pas par avidité d'argent et de jouissances matérielles que les Américains se jettent avec tant d'ardeur dans les occupations lucratives. Ils sont très capables de sacrifier leurs intérêts à des idées, comme on Ta vu dans leur grande guerre civile. Certainement, l'intérêt des deux fractions du pays était alors de vivre en bonne intelligence, au moyen de concessions réciproques, mais dans le midi on tenait à l'ancienne souveraineté des États, dans le nord à la grandeur actuelle et future des États-Unis et une partie du public tenait à l'abolition de l'esclavage. On a tout sacrifié à des sentiments et à des idées. Quand les Américains auront quelques centaines d'hommes aussi zélés pour l'avancement des sciences que leurs volontaires l'ont été pour des idées politiques, ils réussiront à merveille. Ce n'est ni l'activité ni l'intelligence qui leur manquent, c'est de vouloir s'appliquer à une chose qui ne rapporte rien et qui ne répond à au-
dans les arts de la paix et de la guerre : le bateau à vapeur, la machine à coton et la machine à coudre, l'application pratique du télégraphe électrique et l'impression des dépêches par la machine elle-même; les formes les plus parfaites de la machine à vapeur et de la chaudière; l'artillerie la plus puissante et les vaisseaux les mieux défendus; les télescopes de Clark et de Fitz, les microscopes de Spencer et de Toiles; enfin, le moyen de supprimer les douleurs dans les opérations chirurgicales. Nous avons fait avancer la civilisation en résolvant des problèmes politiques d'un ordre très élevé. Mais au point de vue de la science, notre pays est resté en arrière. Il n'est pas même au niveau de plusieurs peuples de l'Europe, qui ont eu à surmonter des obstacles tout aussi considérables que les nôtres, bien que d'un genre différent.. (Discours de M. Benj. Apthorp Gould, président de l'Association scientifique amencame, en 1869.)
AiîALYSE DES FAITS. 4:05
Cime des passions du public. 11 semble aussi que dans ce peuple jeune (excepté la Nouvelle- Angleterre), on soit encore très curieux de choses imaginaires. Les poètes des deux sexes y sont nombreux. Les sectes religieuses témoignent parfois d'une grande force d'imagination. La plus excentrique, celle des Mormons, a voulu rétablir une institution très connue, la polygamie, mais elle a aussi inventé la théorie de femmes spirituelles qui, par sa pureté, sa grâce et sa nouveauté, méritait véritablement un prix de poésie. Le spiritisme a plus de faveur aux États-Unis qu'en Europe. Or, pour arriver à une belle époque scientifique, il faut un pubhc avide de choses vraies, de choses pouvant se démontrer par des procédés parfaitement sûrs, et j'ajouterai aussi, de choses dont l'utilité pratique est nulle ou fort éloignée.
Les antécédents, les traditions profitables aux travaux gratuits de la science, font défaut dans la plus grande partie des populations qui émigrent aux Etats-Unis. La sélection de ces populations se fait dans le sens d'une activité lucrative et elle produit des résultats parfaitement conformes à la théorie. Il en serait bien autrement si, par exemple, les guerres et les révolutions détruisaient peu à peu la civilisation en Europe et si des milliers de familles ayant exercé des professions hbérales depuis cent ou deux cents ans espéraient trouver plus de sécurité en Amérique. On verrait alors, en grand, ce qui s'est passé au profit de la Nouvelle-Angleterre, de la Suisse, de la Hollande, de la Prusse, à l'époque des anciennes persécutions des protestants français et belges. L'Amérique recueillerait l'héritage de la culture séculaire des sciences en Europe. A défaut de semblables événements, les progrès de la richesse héritée, de l'instruction, et de l'existence déjà manifeste de beaucoup d'hommes éclairés au miheu de la foule démocratique, doivent accroître peu à peu, dans une cer-
taine partie du peuple américain, le goût des recherches désintéressées purement scientifiques. Les largesses de beaucoup de personnes riches en faveur des musées, bibliothèques, etc., sont déjà un indice de dispositions très heureuses.
L'éloigneraent des anciens pays civilisés a nui longtemps aux travaux et k la réputation des savants américains. Comme preuve, je ferai remarquer la circonstance que les seuls citoyens des Étals-Unis appelés à la haute distinction du titre d'Associé de l'Académie des sciences de Paris, Franklin et Thompson, comte de Rumford, avaient résidé en Europe, le premier dans une position qui le mettait fort en évidence, le second pendant une longue série d'années. Sans cela, il est très possible qu'on eut fait moins d'attention à leurs travaux. De nos jours, les communications sont devenues plus faciles. Beaucoup de jeunes Américains étudient en Europe. D'autres viennent y faire des excursions, après avoir publié des mémoires. Leur zèle scientifique est ainsi accru et les savants européens les connaissent davantage. Enfin, la langue anglo-américaine est destinée, par la force des choses, à devenir prédominante. De toute manière, on peut donc espérer un plus grand développement des sciences aux États-Unis — il est vrai dans un avenir quelque peu éloigné, car les influences favorables se font apercevoir après une ou deux générations seulement.
POLOGiNE ET RUSSIE
La Pologne a donné de bonne heure des preuves d'une haute civilisation, puisque Copernic a précédé Keppler et Galilée \ Je ne sais par quelles causes, à une époque où
' Copernic est né en 1473, Galilée en 1564, Keppler en 1571,. Newton en 1642, Leibniz en 1646.
ce pays était parfaitement indépendant et maître de son sort, il a délaissé de plus en plus les recherches scientifiques. Entre Copernic et le premier partage de la Pologne (1772), il s'est écoulé à peu près trois siècles. L'Académie des sciences de Paris a été fondée en 1666 et le nombre des savants distingués était alors si peu considérable qu'ils arrivaient au titre d'associé étranger presque aussi aisément qu'on parvient aujourd'hui au titre de correspondant, du moins dans certaines sciences \ Malgré cela, on ne trouve sur le tableau des Associés étrangers qu un seul Polonais, le prince Jablonowski, nommé en 1761. Il n'y avait pas de correspondant polonais de l'Académie de Paris en 1 750 (tableau p. 233). En 1 789, il y en avait deux, tous deux ecclésiastiques ; en 1829 et 1869, aucun. Les tableaux de Londres et Berlin (p. 246 et 253) ne contiennent qu'un Polonais. Évidemment, l'ancienne civilisation du pays n'a pas été favorable aux sciences. Le clergé catholique avait fourni quelques savants dans le siècle dernier; maintenant il paraît avoir tourné le dos à la science. Avec de pareils antécédents, il ne faut pas s'étonner si l'émigration polonaise s'est montrée différente de celle des réfugiés protestants du XVI"^ siècle.
La Russie a suivi des phases absolument contraires. Elle était plongée dans la barbarie quand la Pologne produisait un Copernic; mais depuis Pierre I", elle n'a jamais cessé de faire des efforts pour développer toutes les bran-
' Le nombre des chimistes distingués, hors de France, est peutêtre aussi considérable maintenant que celui de tous les savants étrangers à la France à l'époque de Leibniz. Il y a dans ce moment six correspondants, non français, pour la chimie, et il y a toujours eu huit associés étrangers. On peut faire la même remarque sur d'autres sciences.
ches de la civilisation moderne. Sous le point de vue scientifique, ces efforts commencent à produire des effets visibles. La Russie n'a eu d'abord sur le tableau des Associés étrangers qu'un seul membre, qui n'était pas un véritable Russe : le fils du mathématicien suisse Euler, attiré à Saint-Pétersbourg en qualité de professeur. M. Tcliebitchef, célèbre mathématicien, vraiment Russe, a été nommé en 1874. Le nombre des représentants de la Russie sur les tableaux II, III, IV a plutôt augmenté de 40 en 40 ans, mais les noms ont été en général de forme allemande et indiquent une origine ou germanique ou des provinces de la Raltique. Si l'on observe cependant les noms de 1869 comparés à ceux de 1829, ou du siècle actuel comparés à ceux du XVIII™^ on verra que les noms russes deviennent plus nombreux. Dans les mémoires de l'Académie de Saint-Pétersbourg et de la Société des naturalistes de Moscou la fréquence des noms d'auteurs à désinences russes est de plus en plus accusée. Les conditions deviennent réellement plus favorables aux sciences, en particulier les suivantes: 4, 6, 7, 9, 10, 20.
Il reste beaucoup de conditions défavorables, en particulier: — 1, 5, — 8, — 11, — 12, — 13, — 16,
Parmi les premières, la plus spéciale à la Russie et la plus heureuse, a été l'immigration de beaucoup de savants étrangers etd'hommes instruits, en qualité de professeurs, instituteurs, ingénieurs, etc., depuis le commencement du XVIII'°° siècle. Ils ont donné un bon enseignement, une bonne impulsion, de bons exemples, et leurs descendants, amalgamés avec les Russes, ont communiqué à certaines familles des traditions favorables aux choses intellectuelles. La noblesse a manifestement le désir de s'éclairer, mais le service militaire, dont elle ne peut presque pas se dis-
penser, l'attrait que présentent les fondions publiques dans un aussi puissant empire et l'obligation de s'occuper de propriétés foncières, détournent dans bien des cas des travaux spéciaux et sédentaires de la science. Je n'ai pas osé noter le n° 8 comme favorable. Il y a beaucoup de curiosité dans l'esprit des Russes, mais elle se porte souvent sur des légendes, des fictions et de pures hypothèses. Leurs volontés sont mobiles, et la méthode lente et serrée du raisonnement scientifique n'est pas encore précisément de leur goût, excepté chez quelques individus qui font exception ou qui descendent de familles étrangères. Les femmes sont zélées pour l'instruction. La noblesse ne recule pas devant des services publics gratuits ou mal rétribués. Tout cela est d'un bon augure pour l'avenir scientifique du pays, et si les résultats s'en font attendre, il faut se rappeler quelle a été la durée séculaire du développement des causes favorables dans d'autres pays. La formation d'instincts et de penchants sérieux, honnêtes, désintéressés, comme il en faut pour la culture des sciences, est l'œuvre du temps, combiné avec la sécurité qui résulte de propriétés individuelles bien assurées. Or la Russie en est encore au point où les propriétés collectives et de la couronne occupent une place considérable, tandis que les propriétés particulières sont mal garanties contre leurs ennemis de toutes sortes.
Au dire de beaucoup de Russes, dignes de confiance, l'état moral et intellectuel de leurs prêtres n'est pas satisfaisant. Le clergé inférieur, marié, est trop ignorant pour donner à ses fils l'éducation que reçoivent ceux des ecclésiastiques luthériens, presbytériens ou anglicans, et le clergé supérieur, ainsi que le clergé séculier, par l'effet du célibat, se trouve isolé. Dans toutes ces catégories on se cramponne àd'anciennes idées, à d'anciennes formes et au
principe d'antorilé. La puissance civilisatrice de la Couronne ne paraît pas pouvoir influer sur l'Église. On se figure à l'étranger que l'Empereur est le chef de la religion. C'est une grande erreur. D'après plusieurs Russes qui m'en ont parlé il n'oserait pas même changer le calendrier !
Les savants russes publient souvent leurs observations en français ou en allemand. Ils n'ont pas tout à fait élevé, entre eux et le reste de l'Europe, cette muraille de Chine qui résulterait de l'emploi exclusif du russe, et c'est une preuve à la fois de connaissance des langues et de jugement. L'habitude des voyages, si répandue en Russie, peut développer une curiosité pour les choses réelles qui profiterait aux sciences. A moins de subversions communistes ou socialistes, dont il y a les éléments dans la constitution ancienne de la propriété et dans l'esprit singulier de la jeunesse des deux sexes, il est permis de concevoir des espérances pour les sciences du développement déjà bien accentué du pays.