ESPAGNE ET PORTUGAL
L'absence de développement des sciences dans la péninsule ibérique, comparée à la péninsule italienne, est un des faits les plus curieux de notre civilisation moderne. Climats fort analogues, mœurs et langage dérivés surtout des Romains, religion semblable — tuut aurait fait présumer, à priori, des tendances intellectuelles fort analogues. Et cependant quelle différence î L'Espagne et le Portugal n'ont pas fourni un seul des 101 Associés étrangers de l'Académie de Paris, tandis que l'Italie en a eu 15, après avoir donné auparavant le naturaliste Gesalpin et Galilée. L'Espagne et le Portugal ont eu, il est vrai, des membres correspondants ou étrangers des diverses Académies, mais toujours dans une faible proportion et moins au XIX"^® siècle que dans les époques précédentes. Il vaut la peine de s'arrêter sur les causes de cette infériorité relative.
M. Galton n'en voit que deux, ou du moins ne parle que de deux, parce qu'elles rentrent dans le plan de son ouvrage. « L'Église, dit-il S a d'abord fait la capture de tous les individus ayant de bonnes dispositions morales (gentle natures) et les a condamnés au célibat. Après avoir ainsi rabaissé la race humaine, en laissant le soin de la propager aux gens serviles, indifférents ou imbéciles, elle a en outre persécuté ceux qui étaient intelligents, honnêtes
et indépendants L'étendue de cette persécution se
mesure par quelques renseignements statistiques. Ainsi, la nation espagnole a été purgée des libres penseurs, à raison de mille individus par an, de 1471 à 1781. Pendant
^ Hereditary genius, p. 359.
tout ce temps une centaine de personnes ont été exécutées annuellement et 900 ont été mises en prison. Les chiffres sont, pour les trois siècles, 32,000 individus brûlés effectivement, 17,000 en effigie (laplupart sont probablement morts en prison ou se sont échappés à l'étranger), et 291,000 condamnés à divers emprisonnements ou à d'autres peines. Il est impossible de croire qu'une nation soumise à un pareil régime ne le paie pas fortement par une détérioration de la race, et en effet, quant à l'Espagne, il en est résulté la population superstitieuse et inintelligente de notre époque. »
L'auteur anglais ne dit pas à quelles sources il a puisé ses chiffres, mais je crains fort qu'ils ne soient exacts, d'après d'autres documents. D'ailleurs personne ne peut contester la durée et l'extrême violence des atrocités de la Sainte-Inquisition. L'effet moral indirect, sur les ecclésiastiques et les laïques non persécutés, a dû être au moins égal à l'effet direct lui-même. La péninsule espagnole a été sous un régime de Terreur, pendant trois siècles, et elle n'en est sortie que pour tomber dans des révolutions et des réactions presque aussi effrayantes. Les hommes à esprit indépendant n'y ont jamais eu de sécurité d'une certaine durée. La plupart ont péri misérablement ou se sont échappés du pays, laissant après eux ou derrière eux. un sentiment de crainte tellement répandu, tellement profond, qu'il a dû devenir plus ou moins héréditaire *.
En Italie des persécutions religieuses ont aussi existé çà et là, mais elles n'ont jamais été aussi atroces, aussi
* Je parle ici de la crainte d'avoir une opinion et de la manifester, car les Espagnols et les Portugais ont toujours eu le courage militaire.
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générales et aussi durables. L'Italie était composée de petits pays. Quand on persécutait dans l'un, on pouvait se réfugier facilement dans un autre. L'Espagne, au contraire, est depuis longtemps un pays assez uniformisé et centralisé. Les éléments primitifs de la population étaient du reste meilleurs en Italie, car les Étrusques et les Grecs de la Grande Grèce et de la Sicile appartenaient à la plus ancienne civilisation de l'Europe. Les Cantabres ne les valaient pas, et les Arabes, malgré ce qu'on a dit de leur science, n'avaient reçu qu'un pâle reflet des écoles dégénérées de l'antiquité. Des traditions favorables à l'étude ont pu se conserver en Italie, mieux qu'en Espagne, surtout dans le sein de l'Eglise. L'expulsion des Maures fit dominer au midi des Pyrénées la partie cantabre, c'est-à-dire la moins civilisée de la population, et ensuite il y eut une sélection dans un mauvais sens, comme le dit énergiquement M. Galton. Sans doute, après tant de malheurs, et sous un autre régime, il a paru quelques hommes d'un vrai mérite qu'il ne faut pas oublier, mais lorsqu'il s'agit de détruire l'efïet accumulé des siècles la tâche est rude. Elle est au-dessus de la force d'une ou de deux générations. La lutte contre un passé sinistre n'est pas encore armée, dans la péninsule, de moyens suffisants, car si nous cherchons quelles sont aujourd'hui les conditions favorables aux sciences, nous ne pouvons en compter que quatre ou cinq de celles énumérées p. 410, savoir : 2, 6, 9, 4 1, 17, et même certaines d'entre elles n'existent pas dans quelques provinces.
Les conditions défavorables sont donc toujours, de beaucoup, les plus nombreuses et les plus profondes.
TURQUIE D 'EUROPE, GRÈCE, PRINCIPAUTÉS DANUBIENNES, COLONIES, BRÉSU. ET RÉPUBLIQUES ESPAGNOLES D'aMÉ- RIQUE.
Aucun de ces pays n'a de représentants sur nos listes.
Ils ont tous, plus ou moins, à lutter contre deux grands obstacles : un climat énervant et le mélange avec des races inférieures.
La Grèce, surtout les îles Ioniennes qui doivent avoir des traditions venant d'Italie, présenterait à l'analyse quelques circonstances jusqu'à un certain point favorables, mais dans les contrées soumises au despotisme des Turcs rien n'est encore préparé pour un véritable mouvement scientifique. Il faut plus d'un siècle d'efforts avant qu'un pays devienne civilisé, même quand il est chrétien.
Hors d'Europe, le seul des pays susmentionnés qui jouisse depuis longtemps du repos, avec un régime libéral, est le Brésil. A la tête de son gouvernement se trouve un empereur d'un mérite exceptionnel, très instruit, judicieux et rempli de bonnes intentions. C'est un avantage réel, mais temporaire. A distance je ne puis discerner quelles en seront les effets dans quarante ou cinquante ans. Peut-être faut-il espérer beaucoup des Brésiliens, puisqu'ils respectent un prince honnête et ne font pas des révolutions militaires comme les Espagnols, les Portugais et les républicains de l'Amérique espagnole.
Le Chili semblait devoir prospérer et prendre une certaine valeur scientifique, mais il s'est lancé dans une guerre aussi absurde que celles de nos pays européens.