‹ Histoire des sciences et des savantsChapitre 51 sur 82 · RÉFLEXION FINALE · texte numérisé non relu

RÉFLEXION FINALE

La revue que nous venons de faire justifle pleinement

la distinction de causes nombreuses, les unes favorables, les autres défavorables au développement des sciences. Les divers pays se succèdent bien sur nos tableaux p. 398 et 402, en raison de l'abondance et de l'importance des causes favorables, de la rareté et du peu d'importance des causes défavorables. C'est une confirmation, à la fois, de notre méthode pour apprécier la valeur scientifique des populations et de la variété supposée des causes qui influent.

Je vais montrer maintenant ces causes groupées d'une manière plus générale que par la distinction des nationalités, ce qui nous permetlra de remonter à l'origine de plusieurs d'entre elles.

§ 7. Origine de plusieurs des causes qui influent sur le développement des savants et durée de ces causes.

Je me suis efforcé jusqu'à présent de reconnaître les différentes causes qui ont influé sur le développement des sciences. Je les ai considérées d'abord une à une, apriori; ensuite, d'après leurs effets dans les classes de la société, les nations et les divisions géographiques des pays civilisés. Voici le moment de conclure, et aussi de chercher l'origine des causes, car tout s'enchaîne et il y a nécessairement pour chaque cause une ou plusieurs causes antérieures.

J'ai distingué (p. 410) vingt causes immédiates favorables aux sciences. Elles appartiennent à deux catégories : les unes sont physiques, les autres morales ou plutôt historiques.

Les causes physiques sont le climat, la distance des pays civilisés, la race (en entendant sous ce mot les grandes distinctions de race blanche et de couleur) et l'héré-

dité dans le sein d'une même race. L'homme ne peut pour ainsi dire pas modifier ces catégories d'influences, sauf la dernière qui dépend un peu de l'éducation, des institutions, etc. 11 ne peut rien sur le climat. La rapidité des communications diminue, sans doute, l'inconvénient des distances, mais elle agit sur tous les pays en même temps, et si l'Amérique paraît aujourd'hui plus rapprochée de l'Europe, les villes d'Europe aussi paraissent plus rapprochées les unes des autres. Relativement parlant, l'échange des idées sera toujours plus difficile quand la distance géographique est plus grande. Les races aussi peuvent changer, mais en supposant des progrès dans une race inférieure, les races les plus avancées en font de leur côté et la difi'érence continue d'exister.

Toutes les autres causes se rattachent au développement historique des populations et sont moins stables. Elles changent, ou elles ont changé, dans la série des années ou des siècles, selon les circonstances dans lesquelles se sont trouvés ou se sont placés les peuples par leurs conflits avec d'autres et par leur évolution intérieure.

L'ordre dans lequel les causes ont été énumérées à la page 410 n'est pas celui de leur nature, ni de leur importance. C'est la marche de l'investigation qui l'a amené. Il convenait pour l'étude. Maintenant nous pouvons aisément distinguer des causes principales et secondaires. Par exemple, la cause n° 3, Ancienne culture de l'esprit et des sentiments, depuis plusieurs générations, est importante, parce qu'elle entraîne forcément d'autres conditions favorables, comme les n°s 5, 6, 7, 8, 9, 10. La cause n° 12, Religion faisant peu d'usage du principe d'autorité, conduit également à d'autres causes favorables 6 (et par conséquent 7), 9, 10, 13. La cause n° 14, Clergé non astreint

au célibat, conduit presque nécessairement au n° 12, dont nous venons de voir les conséquences importantes. Certaines causes ont quelquefois ou ont eu jadis une importance majeure, mais seulement dans tel ou tel pays. C'est le cas du n° 4, Immigration de gens éclairés, pour la Suisse; du n° 46, Réunion de petits pays indépendants, également pour la Suisse ; du ri° 41, Liberté d'agir, etc., pour l'Angleterre et les Etats-Unis ; du n° 9, Liberté de publier, pour la Hollande, l'Angleterre et les États-Unis. Le n° 45, Emploi de lune des langues principales, a profité surtout aux pays de langue française, depuis deux siècles ; il commence à profiter aux pays anglais.

Évidemment plusieurs des causes favorables sont liées les unes aux autres. C'est précisément ce qui rend quelques-unes d'entre elles plus importantes, et c'est aussi ce qui nous permet de reconnaître une cause supérieure, d'une importance encore plus grande.

Cette cause supérieure est que tout individu soit bien assuré de pouvoir faire ce qu'il juge à propos sous la condition générale de ne pas nuire à autrui. On rend cette idée ordinairement par deux termes, sécurité et liberté, mais pour peu qu'on réfléchisse, on s'aperçoit qu'il n'y a pas de sécurité sans liberté, ni de liberté sans sécurité. L'un de ces biens est le complément de l'autre. On peut dire qu'il en fait partie. Les atteintes à la liberté sont des atteintes à la sécurité, et vice versa. Par exemple une autorité absolue militaire, cléricale ou populaire, vous menace, vous fait peut-être emprisonner pour avoir émis une opinion, c'est une limitation de liberté ; en même temps, vous et vos amis perdez de la sécurité. On nomme de mauvais juges, une majorité qui paie peu ou point d'impôts vous taxe outre mesure ou menace de vous spolier, on vous force de marcher pour défendre une

dynastie ou l'équilibre européen ou quelque autre chose, vous n'avez plus de sécurité, et en même temps vous n'avez plus la liberté de soutenir vos droits, de garder votre fortune, de disposer de votre personne. Toujours les deux idées sont connexes. Les partis qui demandent uniquement la sécurité et ceux qui demandent uniquement la liberté sont à plaindre quand ils obtiennent ce qu'ils ont demandé, car alors ils n'ont ni sécurité ni liberté. C'est pour cela que tant de guerres et de révolulions font beaucoup de mal et peu de bien. Elles s'appuient sur une idée incomplète. Pour donner de la sécurité ou de la liberté à certains individus, elles diminuent ou détruisent celles des autres. C'est un changement de despotisme, au lieu d'une consécration de garanties à l'usage de tout le monde, en particulier des moins nombreux, des plus faibles, des plus exposés aux attaques.

Je reviens à l'énuméralion des causes qui ont favorisé les sciences (p. 410). Presque toutes les causes morales n'ont pu s'étabUr que par l'existence d'un certain degré de sécurité ou, si vous voulez, de liberté. C'est évident pour la formation, la répartition et l'emploi des capitaux (n°s 1, 2, 7); bien plus encore pour la faculté d'étudier, d'enseigner, de publier, de manifester des opinions (n°^ 6, 9, 10, 12), et même pour la facilité de choisir sa manière de vivre sans être exposé à des peines ou des désagréments d'une certaine gravité (n°« 11, 14). Enfin, lorsque ces conditions favorables produites par la sécurité et la liberté ont existé un certain temps dans un pays, on voit de bons instincts devenir héréditaires, de bonnes traditions se former, le public et le clergé se montrer curieux de choses vraies, favoriser l'instruction et les sciences; on voit aussi des étrangers de mérite s'établir dans le pays à la suite de persécutions ou d'inquiétudes, qui les forcent à s'exiler (n°* 3, 4, 5, 8, 10, 13).

Si nous avions à nous occuper ici de la piiilosophie de l'hisloire, il faudrait remonter aux causes, politiques et religieuses, qui ont amené dans quelques parties de l'Europe une dose de sécurité assez grande pour inspirer le sentiment de la liberté, ou si l'on veut une liberté assez complète pour donner toute la sécurité désirable. Je me contenterai de rappeler brièvement quelques faits. Si l'on représente, sur une carte d'Europe, les événements principaux de l'histoire moderne, on verra très bien pourquoi les causes favorables aux sciences sont accumulées dans un espace triangulaire compris entre l'Italie moyenne,

l'Ecosse et la Suède, avec une projection au delà de l'océan, vers la Nouvelle-Angleterre. Il s'est manifesté, en effet, depuis le XV""® siècle, trois mouvements, — pour ainsi dire trois courants intellectuels, — qui ont décidé de la civilisation européenne. Ce sont la Renaissance, née en Toscane, la Réformation, partie d'Allemagne, et la liberté politique développée péniblement et lentement en Angleterre.

Chacun de ces courants s'est propagé autour de lui, mais avec des intensités et une durée bien différentes. Le premier n'a guère servi qu'à préparer les autres. Le second s'est trouvé infiniment plus sérieux et plus efficace, comme tout ce qui repose sur des idées religieuses. Le troisième était trop spécial aux Anglais pour être bien compris par les autres peuples. On ne pouvait pas l'imiter complètement, puisqu'il découlait des antécédents et du caractère national d'une population déterminée ; aussi les imitations n'ont-elles guère profité ni duré. Elles^ étaient d'ailleurs accompagnées souvent de violences, qui étaient la négation de la liberté, ou bien elles laissaient subsister des principes contraires, qui devaient les renverser. Si la liberté politique n'avait pas eu le protestan-

tisme pour appui dans quelques États du contineut, ce n'est pas l'exemple de l'Angleterre qui l'aurait fait vivre. Heureusement la liberté religieuse et l'organisation du €lergé protestant étaient propres à favoriser et à régler la liberté politique. Réunies elles ont donné à quelques populations un degré de sécurité qui n'existe pas ailleurs. Voici bientôt un siècle que les pays uniquement ou principalement protestants comme la Suède, la Norvège, le Danemark, l'Angleterre, la Hollande, jouissent d'une tranquillité intérieure complète, sous des institutions libérales, tandis que les pays purement catholiques sont livrés à de continuelles révolutions. Ils n'échappent aux violences populaires qu'en subissant un joug de nature à ôter toute sécurité et qui prive de leur hberté naturelle un grand nombre d'individus. Les pays mixtes, tels que l'Irlande, l'Allemagne, la Suisse, ont eu leur part du défaut de sécurité, mais c'est à cause du conflit des deux religions et des deux principes qui se font la guerre dans les populations catholiques.

Les événements du XVI'^^ siècle et du XVII"^^ siècle n'ont pas fait triompher partout un des principes, d'une manière complète. La France et l'Italie n'avaient pour ainsi dire plus de protestants au XVII"« siècle, mais il restait des tendances au libre examen, sous la forme, par exemple, en France, de. Port royal et de l'Église gallicane. Bossuet discutait, donc il admettait le droit d'examiner, et s'il approuvait les persécutions, c'était par une sorte d'inconséquence analogue à celle de Calvin. Les principes absolus ayant triomphé en Autriche et en Espagne, l'espace dans lequel on a pu ressentir les effets de la renaissance, de la réformation et du régime représentatif s'est trouvé resserré, comme je le disais, sous la forme d'un triangle, ou plutôt d'un secteur, dont l'origine est en

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Toscane et qui se prolonge au nord-ouest par la France et la Suisse jusqu'en Ecosse et en Suède. La lutte continue aujourd'hui, dans ce triangle, et s'étend sur ses côtés sudouest et nord-est. Il est difficile d'en prévoir l'issue, d'autant plus que les partisans de la sécurité, soit liberté individuelle, ont à côté d'eux des ennemis plus formidables que jamais, l'absolutisme des majorités populaires, et la violence criminelle de minorités qui s'attaquent aux bases de toute civilisation.

Ces considérations tout à fait générales n'affectent pas directement les causes qui influent sur le progrès des sciences. On peut travailler, faire des découvertes, an milieu des guerres, des abus d'autorité, des révolutions de toute espèce. Je dirai même que ces désordres excitent au travail désintéressé et élevé des sciences par l'indignation et le dégoût qu'ils causent. Mais, à côté de l'action directe et momentanée sur les individus, il y a une action indirecte et prolongée plus importante. La civilisation rétrograde. La plupart des causes favorables aux sciences diminuent d'intensité et les causes défavorables deviennent prépondérantes. Quelquefois des hommes illustres brillent au moment même où l'état social qui les avait préparés s'écroule. Ce sont les générations suivantes qui s'aperçoivent des progrès de la médiocrité ou de l'ignorance et du défaut de dévouement aux idées et aux principes, à moins qu'elles ne soient tombées elles-mêmes assez bas pour ne plus apprécier leur décadence.

En définitive les causes supérieures, ou si l'on veut antérieures, qui paraissent produire les nombreuses causes secondaires immédiatement favorables aux sciences, sont: 1° Que la race soit européenne ou d'origine européenne, c'est-à-dire appartenant à cette partie de la race blanche qui a pris depuis longtemps, au moins dans certaines

ANALYSE DES FAITS. "tll

classes de la population, l'habitude des travaux intellectuels; 2° qu'une longue sélection ait préparé beaucoup de familles à des travaux intellectuels ; 3° que le climat ne soit pas d'une chaleur accablante; 4° que la situation géographique ne soit pas trop éloignée des centres de culture intellectuelle; 5° enfin, qu'il y ait eu des habitudes de liberté individuelle, et surtout de respect de la liberté d'aulrui, poussées jusqu'à produire un sentiment général de sécurité, en ce qui concerne les propriétés, les opinions et les personnes.

Les quatre premières conditions (race, sélection, climat et position géographique) ont évidemment manqué aux pays qui ne sont ni l'Europe ni le nord des Etats- Unis. Les colonies australes et le Canada ne sont pas encore assez peuplés d'Européens pour avoir pu jouer un rôle dans les sciences. Il faut donc fixer notre attention sur l'Europe et les États-Unis, afin de voir si la dernière condition, celle d'une liberté assez complète pour produire la sécurité, se trouve justifiée par l'histoire des sciences, telle que nous l'avons déduite de l'opinion des principaux corps scientifiques. Naturellement je m'attacherai à ceux des grands pays, qui ont joué un rôle important, et dont l'histoire, connue de tout le monde, embrasse une période de plus d'un siècle.

De ces grands pays (Italie, France, Angleterre et Allemagne), je n'en vois qu'un seul dans lequel, depuis plus de cent ans, aucune guerre civile ou d'invasion, aucun service public rendu obligatoire, aucune révolution, aucune persécution pour opinion politique ou rehgieuse, enfin, aucun abus flagrant d'autorité ne soit venu troubler la sécurité des familles et diminuer la liberté de penser et d'agir de chaque individu. Ce pays est la Grande Bretagne, c'est-à-dire l'Angleterre et l'Écosse. Le dernier

incident qui ait menacé la paix intérieure de celte île vraiment exceptionnelle, a été la tentative du prétendant en 1745. Depuis lors, le système de la société s'y est développé régulièrement dans le sens de la liberté individuelle, contenue par la liberté d'autrui. Les pouvoirs s'y sont trouvés divisés. Aucun d'eux n'a disposé d'une force militaire de quelque importance. Le plus considérable de ces pouvoirs, celui de la chambre des Communes, est resté dans les mains de la classe la plus intéressée aux affaires du pays à cause de sa fortune, et la plus responsable à cause du petit nombre de ceux qui la composent et de la position fort en évidence qu'ils occupent. Le pouvoir judiciaire a été une garantie, même contre les autorités politiques. La multitude n'ayant jamais été armée et exercée, l'émeute en a été réduite à des moyens tout primitifs d'agression, comme le jet de pierres ou le bris de clôtures. Ce n'est pas que les mœurs manquent de passion et même de rudesse, mais la partie de la société qui a beaucoup à perdre a eu l'esprit de ne pas enseigner à l'autre l'art de se battre. D'ailleurs les opinions s'accordent sur beaucoup de points essentiels, en particulier sur le respect des droits de chaque individu ou agglomération d'individus.

Cet ensemble de choses, qu'on peut appeler singulier, tant il est rare, a produit un sentiment général de sécurité, dont on se fait mal l'idée à moins d'avoir vécu dans le pays. — Voici maintenant quelle a élé l'histoire des sciences. — L'époque si agitée de la révolution avait eu un mouvement scientifique réel, dont Newton demeure le représentant très illustre, sans doute, mais un peu isolé (voir tableau p. 224). Je ne sais s'il faut attribuer aux désordres antérieurs le déclin qui suivit, mais il est de fait que pendant une grande partie du XVllI'"'' siècle l'Angle-

terre et l'Écosse ne comptèrent pas pour beaucoup dans les sciences. On y voyait des liommraes célèbres, comme Haies, Bradley, mais en petit nombre. Plus tard, après cinquante ou soixante ans de la sécurité absolue qui s'était établie, le flambeau de la science brilla de nouveau dans les mains de Hunier, Priestley, Hutton ; et enfin, quand l'ordre social fut encore mieux consolidé, on vit paraître la grande époque de la science anglo-écossaise, représentée à la fin du XVIII'"^ siècle et au commencement du X1X™% par Cavendish, Davy, Wollaston, Brewster, Herschel, Robert Brown, Dalton, Faraday, Murchison, etc. Il a fallu un demi-siècle de grande et complète sécurité fondée sur la liberté, pour engendrer la richesse, l'application désintéressée à des travaux intellectuels, le goût de l'instruction et les traditions, qui conduisent aux découvertes dans les sciences. Une fois ces causes favorables immédiates établies, leur action est de nature à continuer un certain temps, même sous l'empire de circonstances différentes, à cause de l'hérédité et des traditions de famille. Or, l'état social de l'Angleterre et de l'Ecosse n'est pas exposé à changer totalement et brusquement. S'il dure encore, par exemple, un demi-siècle, on peut augurer une prolongation, au delà de celte époque, du mouvement scientifique commencé depuis environ quatre-vingts ans.

L'Irlande n'a jamais joui d'une sécurité même médiocre, et il est aisé de constater que si elle a produit quelques savants isolés d'un certain mérite, elle n'a pas eu de grandes illustrations véritablement indigènes (p. 224) ni une époque scientifique marquée.

L'histoire des sciences sur le continent n'est pas moins instructive.

La France a brillé d'un vif éclat scientifique pendant

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la seconde moilié du XVIII"'^ siècle et la première moitié du siècle actuel. La période comprise entre Lavoisier et Arago peut être citée comme particulièrement remarquable. Demandons-nous, d'un autre côté, à quelle époque, dans les temps modernes, les Français ont eu le plus de liberté et de sécurité. Si je ne me trompe, c'est dans les soixante-cinq années qui ont séparé le despotisme de Louis XIV de celui de la Révolution. Sous cet ancien régime, la classe pauvre était encore exposée à des actes arbitraires, mais nous savons, par nos recherches (p. 272), que jamais cette partie de la population ne fournit un nombre quelque peu considérable de savants distingués. La classe moyenne et la classe riche, d'où sortent en général les hommes de science, ont eu de 1745 à 1789, particulièrement sous le règne de Louis XVI, beaucoup de liberté d'opinion et une assez grande sécurité. Les ecclésiastiques eux-mêmes jouissaient d'une indépendance qui étonnerait aujourd'hui. Les nobles devaient le service militaire, mais il leur était facile de le rendre léger. D'ailleurs, les guerres se démenaient hors du territoire et ne demandaient pas le concours de millions de soldats comme aujourd'hui. Les illusions ajoutaient à la sécurité générale. Avant 1789, on marchait à une catastrophe en croyant approcher d'un âge d'or. Ainsi, le grand développement scientifique de la France a suivi la sécurité vraie ou supposée et, de même qu'en Angleterre, il a fallu environ cinquante ans pour que l'effet du nouveau régime se fît sentir.

Après 1789, l'observation des faits est bien plus curieuse qu'en Angleterre. Au lieu de voir consolider le système qu'on avait espéré sous Louis XVI, des calamités sans nombre et presque sans exemple ont accablé la France, avec peu d'intervalles. Deux terreurs,

ANALYSE DES FAITS. ^'f>

trois invasions, les hommes les plus énergiques, et souvent les plus instruits, massacrés tantôt dans les rues, tantôt sur les champs de bataille, des émeutes et des révolutions qu'on ne peut plus compter, la ville de Paris, principal centre intellectuel du pays, condamnée un jour à périr de la manière la plus affreuse, plusieurs dynasties, plusieurs formes de gouvernement, dont aucune stable, et, dans les moments de calme entre les tempêtes, la tutelle du clergé et de l'État invoquée pour éviter de plus grands maux. Tout cela est bien propre à diminuer le sentiment de la sécurité et à faire considérer comme dangereuses les forces individuelles. Cependant, de 4790 jusqu'à nos jours, le lustre scientillque de la France a continué 1 Tant il est vrai que plusieurs des causes qui favorisent directement les sciences persistent nne fois qu'elles se sont manifestées. L'hérédité, les traditions, l'exemple, les moyens d'étude accumulés dans les musées et les bibliothèques, l'enseignement de quelques professeurs, les sociétés qu'une opinion favorable aux sciences a fait naître, continuent malgré le désordre et le despotisme, pourvu qu'ils ne soient pas extrêmes et d'une grande persistance. En général l'esprit d'examen se développe lentement, mais diminue plus lentement encore. Quand les circonstances sont malheureuses, les hommes instruits cherchent volontiers des consolations dans l'étude. Cicéron, Tacite, Montaigne et bien d'autres l'ont prouvé, et cependant, ces illustres littérateurs ou philosophes, au milieu des crimes de l'espèce humaine, n'étudiaient que l'homme, tandis qu'un naturaliste, un astronome, un physicien peut se placer par ses travaux dans un milieu complètement différent. S'il a fait ce qui dépendait de lui pour éviter le malheur de ses compatriotes, il peut au moins s'en distraire par des occupations graves et honnêtes, et il conserve ainsi le feu sacré de la science.

L'Italie montre bien la durée que peut avoir l'impulsion une fois reçue. Sa grande époque, sans remonter jusqu'à l'école de Bologne et à Galilée, le fondateur de la science moderne, a été la fin du XVII"'® et le commencement du XVIII"'® siècle. Dans la période de 4666 à 1740, l'Académie des sciences de Paris, ayant à nommer ses associés étrangers dans tous les pays hors de France, il s'est trouvé qu'elle a choisi dans ce laps de temp^., dix Italiens sur vingt-quatre nominations (tabl. p. 224). Plus tard, l'Italie a eu moins de savants très illustres, mais elle a continué d'en produire d'un rang assez distingué. En 1789, elle occupait encore une position remarquable sur nos listes académiques (tabl. p. 390), et si elle a faibli au XIX™^ siècle, il faut se rappeler combien la concurrence est plus grande parmi les savants depuis que leur nombre a augmenté dans tous les pays. En réalité, les Italiens n'ont jamais cessé de s'occuper de science et d'y réussir. Leur grande époque tenait à des causes anciennes qu'il faudrait étudier dans l'histoire de la renaissance. Au point de vue qui nous occupe, rappelons que jamais l'oppression n'a été complète et générale en Italie, grâce la multiplicité des États. La Toscane a été gouvernée avec beaucoup de douceur pendant un siècle, €t Venise savait très bien ne pas se laisser dominer par Rome.

L'Allemagne a eu sa grande époque scientifique aussi tard que l'Italie l'a eue de bonne heure. Dans les Etats du nord et du centre, le protestantisme avait créé depuis longtemps l'habitude de l'indépendance intellectuelle, dont il était l'expression, et la multiplicité des souverainetés, dans toute la Confédération, permettait à chaque Allemand de se soustraire, sans beaucoup de peine, aux menaces locales de despotisme. Malheureusement la Uberlé

individuelle et la sécurité des familles ont presque toujours été compromises en Allemagne par de longues guerres, civiles, religieuses ou politiques. La guerre de Trente ans avait ruiné le pays, et la civilisation reprenait au XVIII'"^ siècle, lorsque la guerre de Sept ans vint préluder aux guerres qui ont fini en 1815. Alors et pour la première fois, il régna dans le pays un sentiment de sécurité. L'Europe était lasse de guerres, et l'union des grandes puissances, déclarée sainte, faisait croire à quelque chose de pins durable qu'une paix ordinaire. Aussitôt l'esprit allemand se tourna vers les travaux intellectuels avec une ardeur singulière, et les causes directes favorables aux sciences, qui existaient déjà dans le pays, obtinrent assez vite leur complet épanouissement. De 1820 à 1850 l'Allemagne n'a pas cessé de grandir dans les sciences. Aujourd'hui, nous la voyons parcourir une phase brillante dans cette voie où le succès ne nuit à personne et profite au monde entier.

La revue que nous venons de faire des principaux pays montre bien les causes favorables aux sciences comme naissant à la suite d'une époque de sécurité et de liberté individuelles, dans des populations européennes ou d'origine européenne, déjà habituées aux travaux de l'intehigence et vivant sous un climat convenable. Il ne faudrait pas en conclure cependant que, la condition de sécurité existant, le zèle pour les recherches scientifiques doive nécessairement se produire. Chaque jour nous voyons des jeunes gens se diriger spontanément vers d'autres choses et, dans le sein d'une population parfaitement libre, certaines circonstances peuvent détourner la presque totalité des hommes capables de la carrière purement scientifique. Elle est si peu lucrative, le succès y est si peu assuré, qu'elle doit être considérée toujours

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comme une exception. Seulement, c'est une exception qui se montre çà et là, et il faut au moins que les germes n'en soient pas étouffés par des vexations, des humiliations ou des contraintes. Une fois l'impulsion donnée : Vires adquirit eundo.

§ 8. Bégion géographique des sciences.

L'étude des tableaux U, III, IV et VI conduit à des idées bien différentes de celles de la plupart des écrivains et du public en général. On ne cesse de parier du progrès des sciences, de la diffusion des lumières, etc. Cependant les principales Sociétés ou Académies, dans leurs nominations d'étrangers, depuis 4666 jusqu'à nos jours, n'ont pas étendu régulièrement le cercle des pays dans lesquels ces nominations ont été faites. Ainsi l'Académie des sciences de Paris (tabl. p. 373), pendant le XVIII'"^ siècle, a nommé des associés étrangers dans neuf pays différents, et auXIX'"^ dans huit pays. Les nominations d'associés étrangers et de correspondants réunis (tabl. p. 233) avaient montré, pendant le XVIII™« siècle, une augmentation croissante des pays scientifiques en dehors de la France, puisque les choix de 1750 ont été faits dans sept pays et ceux de 4789 dans 14; mais, depuis 4789, la marche a été absolument contraire. On pouvait compter en 4789 quatorze pays différents, en 4829 onze, en 4869 sept. De même pour les nominations faites par la Société royale de Londres. Elles ont été, aux quatre époques du tableau p. 243, dans 9, 44, 41 et 40 pays différents. A Berhn (p. 253) les nominations ont été faites plus uniformément, savoir dans 9, 9, 9 et 14 pays. L'ensemble des trois listes indique des nominations, en moyenne, dans 8, 12, 40 et 9 pays différents, pour les quatre époques de 4750, 4789, 1829 et 1869.

Ce sont les savants des pays du centre de l'Europe qui ont absorbé la plus grande partie des nominations. Ceux des pays éloignés, comme le Portugal, l'Espagne, l'Italie méridionale, la Turquie d'Europe, l'Autriche, la Pologne, la Russie, l'Amérique, sont faiblement représentés sur les listes ou même n'y figurent jamais. Avant l'époque dont je me suis occupé les grandes illustrations scientifiques paraissaient, çà et là, dans des pays très éloignés et quelquefois excentriques ; Copernic en Pologne, Keppler en Allemagne, Galilée à Pise, Newton en Angleterre. Le génie scientifique paraissait alors un don exceptionnel et personnel, distribué un peu au hasard, comme le génie des poètes. Au contraire, depuis que le nombre des savants a beaucoup augmenté, leur distribution géographique se montre plutôt par groupes, dans les pays très civilisés du centre de l'Europe, et plus les sciences font de progrès, plus il devient difficile aux pays excentriques ou nouvellement civilisés de lutter contre les pays du centre.

La multiplicité des causes qui influent sur la production et le développement des savants et la lenteur avec laquelle certaines de ces causes peuvent agir, expliquent jusqu'à un certain point ce phénomène. Les pays qui ont pris les devants il y a deux siècles, ont conservé l'avantage de causes favorables antérieures. A supposer même un arrêt dans la marche de l'un d'eux, il existera longtemps au sein de sa population des causes intimes, qui peuvent reparaître avec énergie et ramener une marche ascendante, par exemple l'hérédité et des traditions favorables aux sciences dans certaines familles ou une tendance héréditaire générale aux occupations intellectuelles. Il y a aussi pour les pays du centre le bénéfice, qu'on ne peut leur ôter, d'une situation près des autres pays civilisés et sous un chmat convenable. Il faudrait donc

des événements bien extraordinaires et bien prolongés pour enlever à l'Europe centrale son hégémonie en matière scientifique.

Malgré les faits et les raisonnements, ce résultat m'a causé quelque surprise. J'ai voulu le contrôler par une autre méthode, moins bonne ce me semble, mais dont je dirai cependant quelques mots.

Je me suis demandé quelles ont été les découvertes scientifiques les plus importantes, depuis une quarantaine d'années, et dans quels pays elles ont été faites. Pour cela j'ai consulté des personnes compétentes sur les sciences autres que l'histoire naturelle. J'ai cru devoir me limiter aux découvertes: 1° qui ne sont pas des appUcalions de la science; 2° qui ont ouvert des horizons nouveaux, c'est-à-dire qui ont créé des branches nouvelles dans les sciences, ou qui ont obligé de remanier toute une science, en raison d'idées neuves, pouvant expliquer des faits jusqu'alors inexplicables.

Certaines sciences ont fait de grands progrès, depuis trente ou quarante ans, par un ensemble d'observations, d'expériences, de raisonnements ou de calculs qui ne sont pas à proprement parler des découvertes de premier ordre. C'est le cas, par exemple, de l'astronomie, de la chimie, des mathématiques pures. Mais, dans les sciences physiques et naturelles, on ne refusera pas le titre de grandes découvertes aux sept que je vais indiquer ^ :

Analyse spectrale (Kirchhofï, Bunsen, etc.).

» Jamais les études sous le microscope n'ont été aussi générales qu'à notre époque, et cependant une seule des très grandes découvertes a été faite par ce moyen. Les autres sont venues d observations à la vue simple, on de raisonnements et d'expériences quon aurait pu faire en tout temps.

Transformation des forces (Mayer, Joule, Clausius, etc.).

Ancienne extension des glaciers (Venetz, de Charpentier, Agassiz, etc.).

Antiquité de l'homme et éludes préhistoriques (Boucher de Perthes', en France; Rutimayer et autres savants, en Suisse ou en Danemark).

Sélection naturelle, expliquant l'évolution des formes (Darwin et Wallace).

Générations alternantes (Sars, en Norvège, Steenstrup, à Copenhague, etc.).

Exploration du fond des mers (Expédition anglaise du Challenger).

J'ai rappelé entre parenthèses les savants dont les noms se trouvent le plus liés avec les découvertes mentionnées, sans prétendre qu'ils soient les seuls et sans ignorer que la plupart des idées nouvelles sont amenées par des travaux antérieurs. Il y a des notions très importantes qui se répandent spontanément et qui s'imposent pour ainsi dire à une certaine époque, sans qu'on puisse les attribuer à tel ou tel indi-idu. C'est le cas de la transformation des êtres organisés dans la série des temps, qui était déjà admise implicitement, de quelque manière^ par la plupart des naturalistes, comme un fait incompréhensible, lorsque l'idée neuve de la sélection offrant un moyen d'explication vint donner à la théorie un appui très important.

Malgré ces difficultés historiques, les grandes décou- Tertes dont j'ai parlé sont curieuses au point de vue de

Ml y a toujours des précurseurs, auxquels on ne fait pas attention jusqu'à des découvertes réitérées. Ainsi Schmerling en 1829 avait constaté la présence de l'homme en Belgique pendant a u7ip mammouth, le renne et le lion s'y trouvaient (Dunont 7 2>endant l'âge de la pierre, 2- éd., 1872, p 12).

leur origine. Elles sont toutes sorties des pays Scandinaves, de rAUemagne centrale, de la Suisse, du nord de la France ou de l'Angleterre, c'est-à-dire de pays qui occupent sur nos listes les premières places. Si l'on étendait la recherche aux cinquante ou soixante dernières années, au lieu des quarante dernières, ce serait la même chose, car on aurait les découvertes d'Arago, de Faraday, de Dumas, de Berzelius. OErsted, Ampère, Ehrenberg, etc., qui sont sorties des mêmes pays, à l'exception de la Suisse.

Ainsi, en tenant compte des plus grandes découvertes depuis un demi-siècle, de même qu'en calculant la proportion, sur un million d'habitants, des savants qui ont été honorés du suffrage des principales Académies, on trouve qu'il existe dans une partie moyenne de l'Europe, s'étendant du nord-ouest au sud-est, une région très scientifique, moins vaste qu'elle ne l'était à la fin du XVII'"^ siècle. Cette région, d'après les découvertes, se compose de deux bandes, ayant des frontières plus ou moins vagues, dont l'une s'étend du midi de l'Angleterre, par Paris et le nord de la France, jusqu'à la Suisse, et l'autre partant de la Suisse traverse l'Allemagne, le Danemark et aboutit à Stockholm et au midi de la Norvège.

D'après les nominations faites par les Académies, cette région est également dirigée du nord-ouest au sudest, mais elle constitue sur la carte une seule bande, plus longue et plus large. Cela devait être, puisque les conditions pour devenir membre étranger ne sont pas d'avoir fait une très grande découverte et qu'il suffit d'avoir publié des travaux originaux, utiles à la science. Si l'on envisacre les deux siècles qui ont fait l'objet de nos études, et si l'on tient compte plus particulièrement du tableau des Associés étrangers de l'Académie de Paris, on trouve dans

la région essenliellement scientifique l'Italie moyenne et septentrionale, le raidi de la France, l'Ecosse et la Hollande. Si l'on veut ajouter la considération des titulaires moins célèbres qui n'ont pas été Associés étrangers de l'Académie de Paris, et de deux Associés étrangers russes, dont un, Euler fils, d'origine suisse, il faudra étendre la région scientifique jusqu'à l'Espagne, le Portugal et, au nord, jusqu'à Saint-Pétersbourg. On doit aussi mentionner la Nouvelle- Angleterre, qui était du temps de Franklin et qui est encore aujourd'hui une région dans laquelle on cultive les sciences avec succès. Il résulte cependant de l'examen des faits que la partie centrale de la région scientifique européenne est la plus importante. C'est là que les plus grandes découvertes ont été faites, depuis un demi-siècle, et là aussi que l'Académie des sciences de Paris a nommé le plus d'Associés étrangers depuis son origine. L'énergie scientifique, si l'on ose employer celte expression, diminue sur les bords et aux extrémités de la région qui s'étend d'Edimbourg et d'Upsal jusqu'à l'Italie centrale.

Les hommes très distingués ou illustres constituent, en quelque sorte la charpente de l'histoire des sciences, mais on voit à côté d'eux un nombre considérable de savants qui contribuent peut-être tout autant, par leurs efforts collectifs, aux progrès incessants des sciences. Use trouve dans cette catégorie des hommes très ingénieux, très laborieux, très dignes de figurer dans les premiers rangs, mais qu'une mort prématurée enlève à la science, ou qu'un défaut de méthode ou d'activité empêche de publier, ou enfin qui se trouvent obligés de donner la plus grande partie de leur temps à des travaux dont il ne reste aucune trace dans les ouvrages. Les célébrités qui paraissent au grand jour sont, en réahté, la manifestation de l'existence

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d'un certain public instruit et ami des recherches. Le travail scientifique est bien plus qu'il ne semble une œuvre collective C'est une des raisons pour lesquelles certains pays et certains groupes de population l'emportent sur d'autres et conservent leur supériorité pendant des siècles. Un ou deux hommes célèbres peuvent disparaître, sans que la population choisie et progressive dont ils étaient la plus haute expression soit annulée. De nouvelles illustrations peuvent toujours être ramenées dans un groupe quand il en a produit une fois.

Le peu de diffusion de la culture des sciences en dehors de la partie moyenne de l'Europe tient à l'accumulation dans les régions voisines de causes défavorables, et surtout à ce que ces causes sont précisément les plus défavorables de toutes.

§ 9. De la vanité nationale et des illustrations scientifiques.

Lorsqu'un homme obscur, médiocre et ignorant se targue d'avoir pour compatriote un savant illustre, la première impression vous porte à rire. On croit entendre un nain se vanter de la taille élevée des gens de son pays. La réflexion fait ensuite apercevoir quelque chose d'utile et de fondé dans cette vanité, si commune en tout pays. Il convient, en effet, qu'on loue des hommes dont la célébrité n'a coûté de larmes à personne et dont les travaux agrandissent la sphère des connaissances, au profit de l'humanité tout entière. Puisque l'opinion publique est un des éléments qui favorisent la science, il est avantageux qu'elle se manifeste, même par des organes obscurs et d'une faible importance.

» M. Francis Galton {English men of science, p. 7) en donne des exemples nombreux.

D'ailleurs, au fond, il y a dans cette vanité quelque chose qui n'est pas une erreur. Les hommes illustres et les hommes simplement distingués se trouvent placés plus ou moins haut, d'une manière absolue, c'est-à-dire dans l'histoire et dans le monde, suivant la moyenne de la population au-dessus de laquelle ils s'élèvent. Chaque multitude a une moyenne de capacité. Les individus qui se classent au-dessus et au-dessous sont nombreux, près de la moyenne et rares à une certaine distance. Au-dessus et très haut sont les grandes illustrations, audessous et très bas les idiots. Si la moyenne est élevée, relativement à d'autres populations, les exceptions supérieures et inférieures se trouvent, absolument parlant, plus haut ou plus bas. Jusqu'à présent du moins il n'a pas été démontré qu'il y eût plus de distance de iNewton ou de Leibniz, de Galilée ou de Pascal à la moyenne des Européens que d'un Chinois célèbre comme Confucius à la moyenne des habitants de la Chine à son époque, ou du nègre le plus intelligent de tous, qui n'a fait aucune découverte scientifique, à la moyenne des nègres. En admettant l'hypothèse d'un écartement uniforme, les exceptions supérieures remarquables doivent avoir au-dessous des moyennes remarquables. Les individus qui se trouvent dans ces moyennes, et même ceux qui sont audessous, doivent donc être supérieurs à l'égard d'autres individus de position correspondante parmi d'autres populations, et ils en ont le sentiment. Leur instinct prouve la vérité de l'assertion ; ainsi, des Européens ordinaires, peu instruits, lorsqu'ils se trouvent au milieu d'indiens on de nègres, prennent spontanément la direction. On leur obéit, par l'effet d'un sentiment inverse. La même cho^e se remarque au contact d'individus de pays très civilisés avec ceux de pays qui le sont moins, ou d'individus ayant

développé et éprouvé leur intelligence avec d'autres individus peu instruits ou sans expérience en ce qui concerne leur propre capacité.

Ces réflexions s'appliquent à tous les groupes de population. Il est de mode aujourd'hui de croire les peuples inégaux en capacité et les familles égales dans le sein du même peuple, mais si l'on réfléchit aux causes de l'inégalité des peuples, comme la race, la sélection, l'éducation, les traditions, etc., on voit bientôt qu'elles agissent avec une force encore plus grande sur les familles et qu'il doit y avoir des difi'érences sensibles de l'un de ces petits groupes à l'autre.

La vanité nationale au sujet des illustrations scientifiques repose donc sur une base positive. Elle serait cependant ridicule chez les personnes qui parlent ou agissent dans le sens de diminuer l'intensité des causes favorables au développement des sciences ou qui secondent les causes défavorables. Il ne sied pas, par exemple, à ceux qui recommandent surtout de travailler pour gagner, à ceux qui aiment les arguments d'autorité, à ceux qui poussent à la destruction des petits peuples et qui mettent la force matérielle, l'intrigue ou le nombre au-dessus de l'intelHgence honnête, à tous ceux qui engagent l'opinion publique dans des directions absolument contraires aux sciences, il ne sied pas, dis-je, à tous ces individus de tirer vanité de leurs compatriotes savants, car ceux-ci ont été célèbres malgré ce qu'ils ont pu faire. Que chacun donc, avant de dire « notre illustre géomètre * ou « notre grand naturaliste » ou « notre célèbre astronome, » fasse un peu son examen de conscience. Les individus seulement qui ont agi, selon leur position et leurs moyens, dans le sens de développer de bonnes conditions pour la culture des sciences, peuvent se montrer fiers des résultats.

Une espèce de solidarité existe, mais pour eux, non pour les autres.

Quant aux hommes de science, en particulier, la vanité nationale est tout simplement un écueil. Leur rôle est d'être cosmopolites. Une science n'est ni d'une nation ni d'une autre. En général les notions morales et intellectuelles sont du domaine de l'homme et fort au-dessus des distinctions de familles, de classes et de peuples. Les associations scientifiques le comprennent volontiers, et elles le prouvent tantôt par leurs nominations de membres étrangers et tantôt par les éloges que prononcent leurs présidents ou leurs secrétaires dans des séances solennelles.

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