SECTION VI
Sur la marcbe des sciences morales et sociales comparée à celle des sciences mathématiques et naturelles.
§ 1. Réflexions préliminaires.
11 y a toujours de l'intérêt à voir comment l'esprit humain avance dans des directions différentes par des causes tantôt semblables et tantôt dissemblables. Je ne puis me flatter de jeter beaucoup de lumière sur une question aussi complexe, mais, après avoir employé une méthode nouvelle pour apprécier la marche des sciences d'une certaine nature, il est assez opportun d'examiner jusqu'à quel point cette méthode pourrait s'appliquer à d'autres catégories des travaux de l'esprit.
Je laisserai de côté les produits de l'imagination, qui doivent résulter de circonstances et d'individualités autres que ceux du jugement. Les grands poètes, les grands artistes, ont paru à diverses époques. Les pins célèbres ont été ordinairement les plus anciens et ont précédé les hommes de science. Homère a paru avant Socrate et Aristote ; Dante, Michel- Ange et Raphaël avant Galilée; Shakespeare
avant Newton. Si les premiers grands poètes français et allemands ont été contemporains de philosophes et de savants illustres, il faut ajouter que leur élan poétique n'était ni très vif ni très original. On sent chez eux l'influence de l'imitation, de la règle, et quelquefois des deux en même temps. Ceux de mes lecteurs qui seraient curieux d'apprécier la part de l'hérédité dans la production des hommes d'imagination, feront bien de lire l'ouvrage déjà cité de M. Galton \ Une enquête sur les artistes et les poètes, dans le genre de celle qu'il a faite plus tard sur les hommes scientifiques anglais, serait intéressante. Elle montrerait ce qu'il faut attribuer chez eux à la naissance et aux influences subséquentes. N'ayant pas cette sorte de document, je me contenterai de parler des hommes qui se distinguent dans les sciences morales et sociales.
Le but étant le même dans ces sciences que dans les sciences mathématiques ou naturelles (la recherche désintéressée du vrai), les moyens étant les mêmes (l'observation directe ou de témoins dignes de foi, l'expérience, le raisonnement, le calcul), on doit s'attendre à beaucoup d'analogie dans la marche. Il est aisé de voir, en effet, que les grandes époques scientifiques coïncident avec un développement des idées morales et sociales. Le XVI'"^ siècle a été celui de la Réformation et de très importantes découvertes scientifiques. Newton a été contemporain de la révolution anglaise. Le XVIII"^« siècle, en France, a produit une foule de mathématiciens et de naturalistes célèbres, au milieu du mouvement philosophique duquel est sortie la révolution française. Plus récemment, en Angleterre et en Allemagne, comme en France, on a vu des his-
* Hereditary gmius, 1869.
toriens, des érudits, des philologues, se distinguer d'une manière remarquable, pendant que des astronomes, des chimistes, des naturalistes de premier ordre brillaient à côté d'eux.
J'aurais voulu suivre ces faits dans leurs détails, et classer les savants qui ont cultivé les sciences philosophiques et sociales, comme je l'ai fait pour les mathématiciens et les naturalistes. Malheureusement je ne suis pas parvenu à découvrir un procédé pour constater la valeur réelle des hommes qui se sont occupés de sciences de cette nature. Les nominations par des Académies expriment le degré de célébrité, mais la célébrité dans cet ordre de choses n'est pas toujours en raison de la valeur réelle. Assurément elle dépend beaucoup de l'effet produit dans le pubhc grâce à la forme employée ou aux dispositions de l'opinion. Dans les sciences proprement dites un homme ne devient pas célèbre sans avoir eu des idées neuves et justes, ou sans avoir fait des découvertes que chacun peut vérifier. Les réputations exagérées baissent très vite, et quand des travaux importants ont été négligés au moment de leur pubUcation, il suffît d'en constater la date pour leur donner immédiatement une valeur considérable. Dans cette catégorie, le fait, l'idée, la date, sont les choses qui classent un savant, et ce sont des choses précises. La forme des écrits, la notoriété qu'ils ont eue à l'origine, sont accessoires. Dans les sciences morales et politiques c'est bien différent. La forme et la notoriété jouent un grand rôle. Elles déterminent, en grande partie, la célébrité d'un homme, même après sa mort. Par exemple, un historien pourrait traiter d'une époque sans donner aucun fait nouveau, ni même une idée nouvelle, et se faire lire cependant par des millions d'hommes. Il suffît qu'il ait donné des récits extrêmement bien faits, en choisis-
sant les réflexions les plus justes ou les plus saisissantes émises par ses prédécesseurs et en s'adressant k l'imagination ou au sentiment d'une nombreuse population. Un écrivain religieux ou philosophique, un socialiste, un historien qui fait vibrer les fibres populaires, peut avoir une immense réputation et la conserver. Que dis-je? un écrivain dans les sciences morales et politiques peut, comme certains hommes d'État, princes ou généraux, obtenir et garder une célébrité d'autant plus grande qu'il a fait plus de mal.
Détournons les regards de ces cas extrêmes qui ne font pas honneur à Thumanité. Pensons aux gloires pures des hommes qui ont cherché le bien de leurs semblables dans les voies de la philosophie, de la religion, du droit, de l'organisation sociale. Il n'en est pas moins vrai que, pour eux, la célébrité est venue beaucoup de l'influence sur les masses, et cette influence elle-même de la forme donnée aux idées, de leur répétition incessante, de l'opportunité, et de l'appui de certains individus ou groupes d'individus. Et comment pourrait-il en être autrement ? Les faits nouveaux sont rares dans les sciences morales et les idées sont presque toujours anciennes. C'est surtout l'impression qu'elles produisent qui peut être nouvelle. Dans les sciences proprement dites il a été ajouté, de siècle en siècle, des branches absolument nouvelles, et les faits qu'on découvre provoquent des théories qui sont aussi nouvelles, tandis que dans les sciences morales cela n'est guère arrivé. On peut citer, j'en conviens, la philologie comparée, l'économie politique, et la méthode numérique soit statistique, appliquée aux faits sociaux. Pour le reste, et surtout en fait d'idées, on puise ordinairement dans un fonds immense, d'une antiquité quelquefois singulière. Un homme très érudit pourrait, peut-être, faire la gageure
de trouver toutes les idées philosophiques connues dans les livres des anciens Grecs, toutes les idées rehgieuses des Européens et de leurs descendants d'Amérique dans la Bible et dans les poèmes en sanscrit, toutes les notions de droit dans le droit romain ou le droit germanique, et quant aux idées de politique, il suffirait d'ajouter Jefferson et Montesquieu à Machiavel et à Platon pour les avoir à peu près toutes. Une idée nouvelle dans ces trois catégories des sciences est presque toujours une idée renouvelée, qu'on offre au public d'une certaine manière et à propos. L'histoire, l'économie politique et la philologie sont, pour ainsi dire, les seules branches dans lesquelles on procède au moyen de faits en partie nouveaux et de recherches dans l'inconnu, comme dans les sciences physiques et naturelles. C'est donc dans ces trois branches qu'il est le plus facile de trouver des réputations basées sur le fond et sur la nouveauté, plus que sur la forme, l'opportunité et l'effet.
Ces réflexions doivent faire présumer, pour les conditions du développement des sciences morales et politiques, des différences assez grandes d'avec les sciences proprement dites.
Puisque l'effet sur le public est si important, les auteurs qui écrivent dans une langue peu connue et ceux qui appartiennent à une petite nation, doivent, avec la même dose de capacité et d'efforts, rester au-dessous des écrivains qui publient dans une des principales langues et au milieu d'un grand pays. Les petites nations qui ont le malheur de parler une langue spéciale, peuvent avoir des moralistes, des théologiens, des historiens, des jurisconsultes d'un très grand mérite, mais on ne les connaît pour ainsi dire pas. S'ils ont traité de leur propre pays les étrangers n'y feront guère allenlion, quoique les observa-
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lions faites sur un petit pays et les lois imaginées par leurs législateurs soient, dans certains cas, tout aussi bonnes que celles relatives à de grandes populations. Peutêtre le sentiment patriotique, ordinairement très développé dans les petits pays, pousse-t-il fortement certains hommes capables vers les sciences morales et politiques, mais la difficulté de se faire connaître au dehors doit en décourager d'autres et les porter plutôt du côté des sciences mathématiques et naturelles, qui sont cosmopolites. Avec celles-ci, du moins, la publication la plus obscure, dans une langue quelconque, si elle renferme une découverte ou une idée neuve, doit être examinée. Je dis doit, car un savant, dans ces sciences, n'est plus considéré que comme un ignorant s'il ne fait pas attention à tout ce qu'on publie dans sa spécialité.
La position personnelle de ceux qui émettent certaines opinions influe beaucoup dans les sciences morales et politiques. Si une doctrine religieuse est émise par un évêque, ou un principe de droit par un juge, ou une théorie politique par un homme d'État, c'est bien autre chose que l'énoncé, fait peut-être avec plus de talent, par un simple laïque, un avocat ou un journaliste. Rien de semblable n'existe dans la catégorie des sciences proprement dites.
Enfin, la nature des institutions politiques influe beaucoup sur la culture des sciences qui se rapportent à l'état social. Dans les pays où l'on ne peut pas émettre son opinion, elles tombent à néant. Si la liberté de pubher existe, mais qu'il faille convaincre des gens puissants et ianorants, comme il y en a de toute dénomination — rois, seigneurs ou peuples — la tâche est si lourde que la plupart des hommes d'études, et les plus sérieux, y succombent. C'est dans certaines conditions rares de la
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société, lorsque les hommes les plus intelligents et les plus honnêtes conduisent les affaires, que les sciences morales et sociales doivent le plus prospérer, tandis que pour les sciences naturelles ou mathématiques les institutions influent médiocrement.
Des différences aussi importantes sont de nature à détourner des comparaisons qu'on voudrait essayer de faire sur les sciences morales d'une époque à l'autre et d'un pays à l'autre, même s'il se présentait un moyen facile à employer, tel que celui dont j'ai fait usage pour les sciences proprement dites. Je vais cependant essayer ce moyen — les nominations par des Académies — ne fût-ce que pour voir ce qu'il vaut dans cet ordre de faits.
* § 2. Exemples de nominations académiques dans les sciences morales et sociales et comparaisons qui en découlent.
Les Académies dans lesquelles on s'occupe de sciences morales et sociales au point de vue purement scientifique, sont assez rares. Il n'en existe point en Angleterre. En France, l'Académie des sciences morales et politiques, rétahlie en 1832 et organisée à peu près comme l'Académie des sciences, doit avoir les qualités désirables pour que ses nominations de membres étrangers soient faites avec discernement et impartialité. En particulier, avant la malheureuse année 1870, il n'y avait pas de raison pour qu'une assemblée de savants français se montrât plus favorable aux Anglais qu'aux Allemands, aux Hollandais ou aux Suisses qu'aux Italiens. Les élections de membres étrangers ont l'avantage d'être moins influencées par la forme des écrits ou par l'éloquence des candidats que celles des nationaux. On est obligé de considérer à leur égard le fond des idées plus que la forme, puisqu'fl faut
se décider d'après des traductions, ou en lisant une langue étrangère, dont les nuances vous échappent en partie. Je prendrai donc l'Académie des sciences morales et politiques de Paris comme un jury éclairé et impartial à l'égard des étrangers, dans les objets dont elle s'occupe. Cette Académie nommait cinq Associés étrangers et, depuis 1857, elle en nomme six. Elle a des correspondants, nationaux ou étrangers, dont le nombre réglementaire a varié de 30 à 48. Il était de 45 en 1869, parmi lesquels 35 étrangers. L'Académie se compose de cinq sections : Philosophie, Morale, Législation, Économie politique et statistique. Histoire.
D'autres sciences analogues, savoir la linguistique, les antiquités et l'érudition dans le domaine des choses anciennes, sont attribuées à l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Celle-ci ne se divise pas en sections. Elle nomme huit Associés étrangers et 50 correspondants dont 30 doivent ne pas être Français.
J'ai dressé la liste des Associés étrangers de ces deux Académies depuis le rétablissement de celle des sciences morales, sur le même plan que l'énumération des Associés étrangers de l'Académie des sciences (page 224). La comparaison peut offrir de l'intérêt, quoique la valeur des litres ne soit pas semblable. Il y a huit Associés pour l'Académie des sciences et treize pour l'ensemble des deux autres. Dans cette répartition les sciences morales et sociales n'ayant que cinq Associés sont un peu sacrifiées aux sciences d'érudition qui en ont huit, mais l'Académie des inscriptions a quelquefois nommé des savants qui auraient pu figurer sur la liste de l'Académie des sciences morales \
'■ La liste a été faite au moyen de l'Almanach royal ou national,
La comparaison de ce tableau avec celui des Associés de l'Académie des sciences (page 224 ou 374) fait naître de nombreuses réflexions. Il s'agit dans les deux cas de savants étrangers à la France. Voici ce qu'on peut remarquer à l'égard des associés de l'Académie des inscriptions et de l'Académie des sciences morales :
1° La proportion des savants nés dans des familles nobles ou riches paraît plus grande que sur la liste de l'Académie des sciences. Je n'ai pu constater, il est vrai, l'état social des pères que pour 28 individus, mais sur ce nombre 14 sont de familles nobles ou riches, soit 50 7» au lieu de 41. (Voir page 272.)
2° Cinq des titulaires sont fils de pasteurs ou autres ecclésiastiques prolestants. Relativement au chiffre de 28, c'est une proportion de 18 Vol elle est plus forte que celle de 14 % constatée (page 294) pour les Associés de l'Académie des sciences de Paris.
3° Les descendants de réfugiés protestants qui abondaient sur la liste de l'Académie des sciences n'ont ici que deux représentants : de Savigny et de Sismondi. (Voir ci-dessus, page 339.)
4° Sur les 46 titulaires dont j'ai pu connaître la religion, il se trouve 33 protestants et 13 catholiques, c'està-dire 72 7o protestants et 28 7o catholiques.
Pour les Associés étrangers de l'Académie des sciences, les proportions étaient (page 224), sur 98 titulaires dont j'ai connu la religion : prolestants : 81 7o» calhohques 18 7. et grec 1 7„.
des Annuaires de l'Institut de 1852 à 1884, d'un article des Comptes rendus de l'Académie des inscriptions en 1857, et de quelques renseignements tirés du Bulletin de l'Académie des sciences morales. Ce qui concerne l'histoire de chaque savant est tiré surtout de la Biographie universelle par Hœfer et du Conversations-Lexicon.
tara
-al
se