AVANTAGE POUR LES SCIENCES
D'UNE LANGUE DOMINANTE & LAQUELLE DES LANGUES MODERNES SERA NÉCESSAIREMENT DOMINANTE AU XX™* SIÈCLE
A l'époque de la Renaissance, le latin servait aux hommes instruits de toute l'Europe. L'Église romaine l'avait conservé soigneusement et aucune des langues vivantes ne présentait alors une littérature assez riche pour lui faire concurrence. Plus tard la Réformation brisa le faisceau de l'unité romaine. L'italien, l'espagnol, le français, l'anglais devinrent des idiomes réguUers, riches en productions littéraires de toute espèce. Enfin il y a quatrevingts ou cent ans au plus, le progrès naturel des sciences fit sentir les inconvénients du latin, langue morte, d'ailleurs peu claire à cause de ses inversions , de ses mots retranchés et de l'absence d'articles. On voulait divulguer les découvertes qui se faisaient en très grand nombre. On voulait aussi expliquer et discuter sans être obligé de chercher ses mots. Toutes ces causes, agissant presque partout, firent adopter les langues modernes dans la pratique de la plupart des sciences. L'histoire naturelle seule fait exception. Elle emploie encore le latin, mais seulement dans les descriptions, partie toute spéciale et technique.
OÙ le nombre des mots est limité et la construction très régulière.
A vrai dire, ce que les naturalistes ont conservé, c'est le latin de Linné, langage dans lequel chaque mot est précis, et chaque phrase ordonnée logiquement, clairement, comme aucun auteur romain ne l'a fait. Linné n'était pas linguiste. 11 savait à peine quelque chose de.-; langues modernes, et il est aisé de s'apercevoir qu'il luttait contre beaucoup de difficultés quand il écrivait en latin. Avec un vocabulaire limité et une tournure d'esprit qui répugnait à la fois aux périodes cicéroniennes et au>L réticences de Tacite, il sut créer une langue précise, appropriée à la description des formes et intelligible même pour les écoliers. Il ne s'est jamais servi d'un terme sans l'avoir défmi. Renoncer à ce langage spécial de l'illustre Suédois, serait rendre les descriptions moins claires et moins accessibles aux savants des divers pays. Quand on essaye de traduire en latin de Linné certaines phrases des nores modernes écrites en anglais ou en allemand, on s'aperçoit bien vite de longueurs inutiles et d'un certain défaut de clarté \ Ce serait encore pire si les auteurs n avaient mtroduit dans leur langue beaucoup de mots purement latins Du reste, en dehors des textes relatifs aux caractères, et toutes les fois qu'il s'agit de phénomènes successifs ou de théories, on constate aisément la supériorité des langues modernes. C'est pour cela que, même en histoire naturelle, le latin est chaque jour moins employé.
La perte du lien établi jadis entre les savants de tous pays par l'usage de la langue latine s'est pourtant fait sentir. Il en est résulté d'abord une tentative fort chi-
1 Voir sur le style de Linné un article spécial dans ma Phytographie (Un vol. in-8°, Paris, 1880).
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mérique, celle de créer quelque langage artificiel, qui ■aurait été pour les nations comme l'écriture pour les Chinois. On l'aurait basé sur les idées, non sur les mots. Le problème n'a pas été résolu le moins du monde, et s'il pouvait l'être, on aurait quelque chose de tellement -compliqué, de si peu pratique et si peu flexible qu'on renoncerait bien vite à s'en servir. La nécessité et les ■circonstances de chaque époque ont amené de préférence l'emploi de l'une des principales langues européennes €omme trait d'union entre les hommes éclairés de tous pays. Le français a rendu ce service pendant deux siècles. Aujourd'hui plusieurs causes modifient l'usage de cette iangue à l'étranger et l'habitude s'est introduite, à peu près partout, que chacun écrit dans sa langue. C'est donc une période de confusion dans laquelle nous sommes entrés. Ce qu'on croit nouveau dans un pays ne l'est pas pour «eux qui lisent des ouvrages dans une autre langue. On a beau étudier de plus en plus les langues vivantes, on «onnaît toujours tard et incomplètement ce qui se publie à l'étranger. Peu de personnes savent bien plus de deux langues, et quand on veut dépasser une certaine limite en' fait de connaissances linguistiques, le temps manque pour autre chose, car il y a un degré où l'étude des moyens de savoir empêche d'apprendre. Les discussions et les conversations dans deux langues ne répondent pas aux intentions de ceux qui les recherchent. Elles sont trop obscures €t il arrive trop souvent qu'on répond tare pour barre.
Je suis persuadé qu'on sentira de plus en plus les inconvénients d'un pareil état de choses. Je crois aussi, d'après l'exemple du grec dans l'empire romain et du français dans les temps modernes, qu'une langue dominante s'impose presque toujours. Certaines nécessités y ramènent, après une période d'anarchie. Pour le comprendre, il faut
réfléchir aux causes qui font préférer une langue, et à celles qui en propagent l'emploi malgré les défauts qu'elle peut avoir.
Aux XVII"'* et XYIII""* siècles, il existait des motif* pour faire succéder le français au latin dans toute l'Europe. C'était une langue parlée par une grande proportion des hommes instruits de l'époque; une langue assez simple et fort claire. Elle avait l'avantage d'être voisine du latin, qu'on connaissait à merveille. Un Anglais, un Allemand avait tout naturellement appris la moitié du français en apprenant le latin. Un Espagnol, un Italien en savait d'avance les trois quarts. Si l'on soutenait une discussion en français, si l'on publiait ou traduisait dans celte langue, tout le monde comprenait.
Dans le siècle actuel, la civilisation s'est beaucoup étendue au nord de la France et la population s'y est augmentée plus qu'au midi. L'emploi de la langue anglaise a triplé par le fait de l'Amérique. Les sciences sont de plus en plus cultivées en Allemagne, eu Angleterre, dans les pays Scandinaves et en Russie. Le centre de gravité des sciences s'est avancé du midi vers le nord.
Sous l'empire de ces nouvelles conditions, une langue ne peut devenir dominante que si elle réunit deux caractères : 1° Avoir assez de mots ou de formes germaniques et latines pour être à la portée, à la fois, des Allemands et des peuples de langue latine; 2° Être parlée par une majorité considérable d'hommes civilisés. — Outre ces deux conditions essentielles, il serait bon, pour le triomphe définitif d'une langue, qu'elle eût aussi des quahtés de simplicité grammaticale, de brièveté et de clarté.
L'anglais est la seule langue qui puisse, dans cinquante ou cent ans, oiîrir toutes ces conditions réunies.
C'est une langue moitié germanique et moitié latine.
LANGUE DOMINANTE. OOO
Elle a des mots allemands, des formes allemandes, avec des mots français et une construction de phrases française. Elle est une transition entre les principales langues usitées aujourd'hui dans les sciences, comme le français l'était jadis entre le latin et plusieurs langues modernes.
La prépondérance future de la langue anglo-américaine est évidente; elle sera imposée par le mouvement des populations dans les deux hémisphères. En voici la preuve, qu'il est facile de donner en peu de mots et peu de chiffres \
Dans le moment actuel on parle ^ :
Anglais.