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TABLEAU XVI

Sciences morales, historiques et philosophiques.

Associés ou correspondants étrangers de l'Académie des Lincei de KoME et de l'Académie de Turin, en janvier 1884

(Les associés sont maïqués d'une *, sept sont communs aux deux listes.)

Nombres O/o

Allemagne. Brunn, Biiecheler^ Ermann (Ulr.), Fischer (K.}^ Giesebrecht, Gneist, *Gregorovius, Haenel, Henzen, HollzendorfT, Jhering (von), Jordan (M.), Krehl, Krone, Lepsius,

* Mûller (Max.), * Ranke (von), Roscher, Schullz-Delitsch, Sybel (von), Ville (C), Wie-

seler, *Zeller ' 23 31

Autriche. Arnelh (von), Stein (von) 2 3

Angleterre (les trois royaumes). Freemann,

* Gladstone, Newton (G.), Rawlinson, * Spencer (Herijert), Summer Maine 6 8

Belgique. Haulleville, Laurent, Laveleve (de),

Witte (baron J.-J.-A.) 4 5 Va

Danemark. Madvig, * Mommsen ' 2 3

Espagne. Colmeiro (Manuel) 1 1

États-Unis. Bancroft, Wells (D.-A.), Whitney

France. Boissieu (de), Bréal, GhampoUion- Figéac, Delisle (L.),Dulaurier, *Egger, Frank (Ad.), Geffroy, Giraud (G.), Janet, Jourdain,

* Laboulave, " Levasseur, * Longperier (de), Lucas (G.), Michel (Fr.), *Mignet, Paris (G.), Perrens, Régnier (Ad.), Renan, Rendu (E.), Renier (L.), Saint-Hilaire (Barthélémy), Simon (Jules), Taine, Waddington 27 37

Hollande. * Bool (J.-G-G.), Dozy (R.) 2 3

Inde. Surindro Mohun Fagore i 1

Suisse. Daguet, Matile ^ ^

Total 73 100

» Transunti dei Lincei, janvier 1884; Atti delV Acad. di Torino, déc. 1883, vol. XIX, p. 22. — Laboulaye et de Longperier, morts récemment, ont été conservés sur le tableau.

» Mommsen étant né en Slesvig, alors danois, a été classé comme tel, selon la règle suivie ci-dessus.

Comparons ce tableau avec celui des 403 titulaires des mêmes Académies, la même année, pour les sciences mathématiques, physiques et naturelles (tableau XIV, page 490).

Académies des Lincei et de Tnrin, ponr les sclenoea

Mathém. phys.

Morales, historiq,

et naturelles.

et sociales.

Autriche

Espagne

1 Va

États-Unis

France

Hollande

Suède

Les trois États Scandinaves

gronpe's ensemble ....

Ainsi deux Académies italiennes importantes ont honoré de leurs suffrages, pour des travaux antérieurs à 1883, beaucoup moins de Suédois, Russes, Suisses et Anglais dans les sciences morales, historiques et sociales que dans les sciences mathématiques, physiques et naturelles.

Elles en ont distingué au contraire un plus grand nombre en Autriche, en Belgique, aux États-Unis, en Hollande et en Danemark, sans parler de la nomination isolée d'un Indien.

La France et l'Allemagne figurent à peu près au même rang dans les deux catégories de sciences.

514 HISTOIEE DES SCIENCES.

Ces différences et ressemblances concordent avec celles qui résultaient des nominations d'Associés par les deux Académies de Paris.

Pour apprécier la valeur scientifique des populations, il faut voir le nombre des élus sur un million d'habitants. Voici les proportions pour les sciences morales, historiques et sociales d'après les deux. Académies italiennes :

Académies des Lincei et de Turia

(sciences morales)

Proportion Nombre pour un million Pava. des élus, d'habitantb'.

Danemark 2 1,000

France 27 0,720

Belgique 4 0,714

Suisse 2 0,714

Hollande 2 0,500

Allemagne (Empire d') 23 0,489

Angleterre 6 0,150

Autriche 2 0,091

États-Unis 3 0,065

Espagne 1 0,059

Inde 1 ^

Total 72

Les trois Étals Scandinaves (Suède, Norvège, Danemark) 2 0,250

Comme terme de comparaison, et afin de pouvoir classer l'Italie, qui ne figure pas ici, je dirai que l'Académie de Bruxelles, en 1883, comptait 47 étrangers dans sa section des lettres, sciences morales et politiques, savoir : 11 Allemands, 10 Français, G Hollandais, 6 Italiens, 3 Anglais, 2 Suisses, 2 Espagnols, 2 Autrichiens

1 Les chiffres de population ont été pris dans VAhnanaeh de Gotha de 1884, et modifiés comme je l'ai indiqué ci-dessus, p. 492.

et 1 du Danemark, des États-Unis, de Grèce, de Portugal et de Suède.

Laissant de côté les pays qui n'ont qu'un seul représentant, la Suisse dont les deux titulaires résident à Bruxelles, et la Hollande dont le nombre extraordinaire paraît également tenir à des relations amicales personnelles, les proportions sur un million d'habitants des autres pays, sont :

Académie de Bruxelles

(sciences morales)

France 0,265

Suède, Norvège, Danemark 0,250

Allemagne 0,244

Halle 0,210

Autriche 0,100

Angleterre 0,075

Espagne 0,059

L'ordre relatif de ces pays est à peu près le même que sur les listes des deux Académies italiennes : la France est également au-dessus de l'Allemagne et l'Angleterre bien au-dessous.

En tenant compte de ces différentes listes de Paris, Turin, Rome et Bruxelles, pour les sciences morales, historiques et sociales , on peut dire que l'importance d'un million d'habitants des divers pays, au XIX'"^ siècle, a été, dans les sciences morales, pour les quatre principales nations :

France,

Allemagne (sans Autriche),

Italie,

Angleterre.

On peut ajouter que la Belgique, la Hollande, la Suisse

et les trois royaumes Scandinaves groupés ensemble sont à peu près dans la moyenne, entre l'Allemagne et l'Italie ;

Que l'Autriche, les États-Unis, l'Espagne et le Portugal sont au-dessous;

Enfin, que les autres pays sont encore inférieurs, attendu qu'ils n'ont aucun représentant sur les tableaux.

Pour apprécier ces résultats, il faut jeter un coup d'œit sur la valeur des populations dans les sciences mathématiques, physiques et naturelles, en 1869, d'après le tableau XII (page 402).

§ 3. Déductions relatives aux causes qui favorisent ou entravent le développement des sciences morales, sociales et historiques.

Les nominations d'étrangers par diverses Académies, en ce qui concerne les sciences morales, ne donnent pas des indications aussi claires que celles pour les sciences mathématiques, physiques et naturelles. Elles manquent pour les époques anciennes et pour plusieurs pays. On sent d'ailleurs, en comparant les listes et en hsant des biographies des titulaires que les opinions ne s'accordent pas sur le mérite des travaux dans cette catégorie des connaissances. J'avoue que les tendances politiques ou religieuses ont moins influé que je ne l'aurais cru, mais les relations personnelles paraissent avoir déterminé les choix plus qu'il ne faudrait. Je le suppose, du moins, en voyant que plusieurs savants nommés à Paris, Rome ou Turin avaient séjourné dans ces villes.

Malgré ces objections, beaucoup de faits résultent clairement de l'élude des listes de ces Académies et l'on peut en déduire quelques notions sur les causes qui ont influé sur le progrès des sciences morales et historiques.

D'une manière très générale, les mêmes causes qui

* SCIENCES MOKALES. 517

favorisent les sciences mathématiques, physiques ou naturelles favorisent aussi les sciences morales. La preuve en €st qu'elles se sont toutes développées dans la même région qui s'étend de l'Itahe, par la France, jusqu'à l'Écosse, et par l'Allemagne, jusqu'aux pays Scandinaves, avec la projection en Amérique, dans la Nouvelle- Angleterre. Cette similitude géographique fait présumer que la plupart des causes énumérées à la page 410 ont profité aux sciences morales et sociales comme aux autres.

Cependant il y a des différences dans les détails, c'està-dire dans l'intensité du développement des sciences morales et des autres sciences selon les pays. Essayons d'en rendre compte pour découvrir les causes particulières qui influent.

Les petits pays n'ont pas dans les sciences morales et sociales la supériorité qu'ils nous ont montrée dans les sciences proprement dites. En d'autres termes, la cause n° 16 de la page 410 ne les concerne pas. S'il était question seulement de la Hollande, des pays Scandinaves, du Portugal, de la Grèce ou de la Hongrie, je dirais que l'usage de langues spéciales peu connues est un obstacle très sérieux à la diffusion d'ouvrages d'histoire, d'économie politique, de philosophie, etc. Mais la Suisse et la Belgique parlent français ou allemand. Pourquoi les Suisses, qui ont brillé au premier rang dans les sciences naturelles ou mathématiques, sont-ils si inférieurs dans les sciences morales et sociales? Le fait est nouveau, car depuis le milieu du siècle dernier jusque vers 1840, les écrits de J.-J. Rousseau, Jean de Muller, Lavater, Necker, de Sismondi, Etienne Dumont, etc., ont marqué dans l'histoire littéraire, sans parler de M'"^ de Staël et de Benjamin Constant, tous deux nés de parents suisses.

La connaissance que j'ai de plusieurs de mes compatriotes voués aux sciences morales et historiques me permet d'affirmer qu'ils ne manquent ni de zèle ni de capacité. Ce serait donc pour n'avoir pas bien adapté leurs tra- Taux aux conditions extérieures générales que plusieurs d'entre eux sont moins connus. J'en trouve la confirmation en les comparant avec leurs prédécesseurs ou leurs rivaux dans les sciences historiques et avec ceux de leurs concitoyens qui s'occupent de sciences physiques ou naturelles. Les Suisses les plus distingués autrefois dans les sciences morales., avaient beaucoup vécu hors de la Suisse et se sont occupés de pays étrangers ou de questions qui intéressent tout le monde. C'est évident pour J.-J. Rousseau. De Sismondi s'est fait connaître par une histoire des républiques italiennes; Étienne Dumont par des études faites en Angleterre sur le régime représentatif et sur les idées de J. Bentham. Plus tard, Antoine Cherbuliez, Ernest Naville et Bluntschli, tous trois correspondants de l'Institut de France, ont écrit sur des questions étrangères à la Suisse, et d'eux d'entre eux ont vécu assez longtemps hors de leur pays natal.

Le genre actuel des travaux historiques consiste à chercher des documents dans les archives de divers pays et dans des ouvrages publiés en diverses langues ou des manuscrits. Deux Américains, Prescott et Motley, ont franchi l'Atlantique pour fouiller dans les archives d'Espagne et de Hollande, comme Mignet et plusieurs Allemands dans ces mêmes archives et dans celles d'Italie. De là un mérite supérieur de leurs travaux qui a frappé généralement.

Parmi les naturalistes suisses, Oswald Heer, honore aussi des suffrages de l'Institut de France, après avoir visité l'île de Madère, où il a fait de bonnes observations.

a maintenu des rapports continuels avec divers pays. Ses meilleurs travaux ont été sur des plantes fossiles du Groenland et du Spitzberg. M. Boissier a publié à Genève des flores d'Espagne et d'Orient et d'autres ont fait des monographies de plantes ou d'animaux exotiques. Jamais un de nos géologues ou naturalistes ne recule devant un voyage pour étudier des faits sur place ou dans des musées de divers pays. Lorsqu'on s'occupe d'une science quelconque et qu'on habite un petit pays, il faut savoir être bon citoyen dans les affaires locales et cosmopolite dans les affaires scientifiques. Le succès tient à celte condition, autant peut-être qu'à un mérite personnel.

Le système politique de la Suisse moderne est aussi une cause qui ralentit probablement le progrès des sciences morales et sociales ou historiques.

Les hommes d'un esprit indépendant et impartial ne peuvent guère s'accommoder d'assemblées législatives nommées à court terme, occupées surtout d'intérêts de parti, de localités ou de personnes, dans lesquelles la science n'est ni comprise ni recherchée. Ceux qui acceptent d'en être membres ■ — à moins qu'il ne s'agisse d'une assemblée constituante — usent leurs forces dans des discussions bien .différentes de celles des Rossi, des Bellot, des Dumont, des Sismondi, dans l'ancien Conseil de Genève.

La démocratie absolue est si peu faite pour les savants * que les Américains de la nature des Prescott, Motley, etc.»

' Je parle toujours des savants qui cherchent à faire avancer la science. D'autres hommes, la plupart des avocats, appliquent leurs connaissances de droit aux questions législatives, comme les ingénieurs emploient les mathématiques ou les médecins les sciences naturelles. Ils rendent de grands services sous ce rapport, et je ne sais ce que deviendraient les conseils législatifs sans leur présence.

s'en sont tenus à l'écart, et c'est une des causes de l'étendue et de l'importance de leurs publications.

Les populations catholiques n'ont pas, dans les sciences morales, l'infériorité prononcée qu'on leur connaît dans les sciences mathématiques, physiques et naturelles. En Italie et surtout en France, les savants ont eu des succès à peu près semblables dans les deux catégories de sciences. D'un autre côté, plusieurs pays catholiques, l'Autriche, l'Espagne, le Portugal sont restés fort en arrière, ainsi on ne peut pas admettre que la religion romaine ait été plus favorable aux sciences morales et sociales qu'aux autres. Probablement elle a mis à l'index plus de livres d'historiens et de philosophes que de physiciens, de mathématiciens ou de naturalistes. On est donc obligé de croire que Mignet, Renan, Laboulaye, J. Simon, etc., etc., ont jeté de l'éclat sur la France littéraire malgré l'opposition de l'Église et par des causes variées dont ils ont ressenti les heureux effets. Je note d'après les pages 410 et 411, les suivantes comme favorables à la France: 3, 5, 7, 9, 10, 15, 17, 18, 19. La plupart de ces causes existent aussi en Belgique et en Italie, mais plusieurs manquent en Autriche, en Hongrie et surtout en Espagne, en Portugal, en Grèce et dans les nouveaux États de la Turquie d'Europe.

L'infériorité de l'Angleterre dans les sciences morales, d'après l'opinion des Académies du continent, n'est peut-être pas bien réelle, ou du moins elle n'existe pas dans toutes les branches de cette catégorie des sciences. Les listes de Paris, Rome et Turin sont chargées en effet d'un nombre considérable d'hellénistes, orientalistes ou érudits allemands, qui ont empêché d'élire tels ou tels historiens, économistes ou philosophes de divers pays malgré leur mérite. Or l'Angleterre se distingue précisé-

ment dans les sciences historiques et politiques. Malthus, Macaulay, Hallara, Grote, etc., ont bien figuré sur les tableaux, mais Herbert Spencer n'est pas encore correspondant de l'Académie des sciences morales de France. Il faut reconnaître pourtant que depuis la mort de ses grands historiens et économistes, l'Angleterre n'occupe pas dans les sciences morales un rang aussi élevé que dans les sciences mathématiques, physiques et naturelles. Tâchons d'en découvrir la cause.

L'Angleterre jouit de la plupart des conditions reconnues favorables à la culture intellectuelle (page 410), n°« \, % 3, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 13, 14, 15, 17, 19, 20. Elle a surtout le grand avantage de parler la langue ^ la plus répandue dans le monde, la plus facile à apprendre quand on veut se contenter de la lecture des ouvrages. La rapidité avec laquelle les œuvres de Waller Scott, xMalthus, Macaulay, Darwin se sont répandues à l'étranger, montre à quel point la langue anglaise est, en quelque sorte, un porte-voix, auquel cent millions d'hommes, dans toutes les parties du monde, prêtent l'oreille. D'un autre côté la presse et les discussions parlementaires absorbent certaines forces intellectuelles qui se porteraient sans cela sur des questions philosophiques, historiques et sociales. Dans les débats incessants de la poUtique anglaise les détails d'intérêts locaux, personnels ou de partis jouent un très grand rôle et il est rare qu'on discute des principes. Mêmes circonstances en ce qui concerne le droit envisagé comme science. Les hommes les plus distingués passent leur vie à discuter devant les tribunaux des précédents ou des applications de la loi. Ce sont toujours des interprétations au lieu de vues générales et de créations. La science est si peu recherchée qu'on n'a pas même changé la forme diffuse et obscure de la rédaction

522 HISTOIRK DES SCIENCES.

des lois qui s'oppose aux comparaisons avec les lois des autres pays. Ajoutez l'esprit politique si cher aux Anglais, c'est-à-dire des transactions habituelles entre ce qu'on croit être vrai ou juste et ce qu'on estime pouvoir obtenir.

Voilà des obstacles dont il faut tenir compte. De loin en loin des hommes hardis et indépendants, comme Jérémie Bentham, Mallhus, Brougham, Stuart Mill, Herbert Spencer, surmontent ces résistances, mais ce sont des exceptions.

Plusieurs des mêmes causes défavorables pèsent sur l'Amérique. Aussi a-l-on vu des savants de Boston se 'toustraire aux plateformes et aux caucus, aux journaux et aux discours de leur pays pour s'occuper de questions historiques étrangères, effort devant lequel reculent sans doute bon nombre de leurs compatriotes.

Un grand pays, la Russie, a donné quelques mathématiciens, astronomes ou naturalistes célèbres, mais aucun savant de premier ordre dans les sciences morales et politiques. Beaucoup de causes favorables aux travaux intellectuels manquent à cet empire récemment et partiellement civilisé et, pour comble de malheur, la jeunesse studieuse s'y repaît d'utopies, souvent criminelles, qui feraient retourner l'homme à l'étal sauvage si elles triomphaient.

Je termine par deux réflexions.

La culture des sciences morales paraît exiger plus que celle des autres sciences une civilisation séculaire, à la suite de laquelle beaucoup d'individus héritent d'heureuses dispositions, donnent de bons conseils, de bons exemples et transmettent de bonnes traditions dans leurs familles. L'ignorance et les préjugés de la foule, même dans les pays depuis longtemps civilisés, sont des obstacles

* SCIENCES MORALES. OZà

qui découragent les penseurs. Ils pèsent d'un très grand poids sur les pays qui sont hors de la région scientifique dont j'ai indiqué les limites (page 482). Aussi l'observation monlre-t-elle que les grands philosophes, historiens ou économistes ne s'élèvent jamais dehors de cette région.

Les circonstances politiques influent notablement sur le progrès des sciences sociales. Quand un pays s'émeut pour changer ses conditions d'existence, ou quand il vient de subir une transformation, les esprits se portent avec activité sur les problèmes sociaux. Les fondateurs de l'indépendance américaine n'auraient pas déployé leur science d'organisation pohtique sans les événements. L'approche et la suite de la révolution française ont fait surgir des philosophes et des jurisconsultes éminents. La préparation à l'indépendance italienne a développé beaucoup de penseurs, comme jadis les approches de la révolution française. La Belgique profite de l'impulsion qu'elle a reçue il y a cinquante ans. Nous avons remarqué une action analogue des événements sur les sciences physiques et naturelles, mais pour les sciences sociales l'efTet est plus prononcé.

* SECTION vn

*ConcInsions sur l'importAnce relati-ve des eauses qui conduisent au succès.

§ 1. Chez les hommes qui s'occnpent de science ou en général d'études sérieuses.

La méthode que j'ai suivie, d'observer les faits successivement et d'en tirer des déductions isolées, m'expose à ce qu'un lecteur superficiel me taxe de nombreuses

524 HISTOIKE DES SCIENCES.

contradictions. Cependant si l'on rapproche les différentes déductions, il est visible qu'elles aboutissent à une conclusion unique et générale.

Cette conclusion est que l'hérédité ne donne pas aux hommes scientifiques des facultés spéciales ou extraordinaires, mais plutôt un ensemble de qualités morales et intellectuelles applicables, selon les circonstances et la Tolonté de chaque individu, à l'étude des sciences comme à d'autres objets sérieux et positifs.

La part de l'hérédité et des causes subséquentes (nature et nurture, de M. Galton) se fait de la manière suivante :

L'homme qui a reçu de ses parents et ancêtres une certaine dose et une combinaison heureuse d'activité, d'attention, de jugement, de volonté, de curiosité, de véracité, d'esprit d'ordre, de goût d'observation et d'indépendance d'opinion peut réussir dans tous les travaux sérieux des lettres, des sciences, du droit, de l'administration et en général dans les affaires qui exigent de la moralité et de la capacité intellectuelle. S'il est aidé par des circonstances de famille, de fortune, d'éducation et autres, si l'opinion pubhque et les institutions lui sont favorables, s'il n'est pas entraîné hors de la voie du raisonnement par trop d'imagination ou arrêté par certains vices ou défauts contraires à la vie studieuse et à la recherche du vrai, il peut s'élever très haut.

J'ai montré des exemples d'une hérédité remarquable des facultés élémentaires de l'homme (p. 305), qui ont conduit deux frères à des carrières différentes, et il est évident que ni les uns ni les autres n'auraient réussi dans un milieu contraire aux études.

En ce qui concerne les mathématiques, il y a des faits, soit dans l'histoire des savants, soit dans l'observation

ordinaire, d'après lesquels une certaine facilité de calculer serait souvent héréditaire, à peu près comme celle de comprendre instinctivement la musique. On peut avoir cette facilité sans aller loin dans les sciences mathématiques, comme on peut avoir l'oreille juste sans être compositeur; mais pour devenir mathématicien il faut avoir le point de départ d'une aptitude naturelle au calcul, car sans cela on se dégoûte de travaux trop lents et fatigants. Une aptitude naturelle est toujours probablement héritée, puisque les parents sont la cause qui a précédé et déterminé l'existence de l'individu. Les exceptions s'expliquent par la diversité des parents, leur état momentané lors de la conception, l'atavisme, ou l'une de ces déviations d'une génération à l'autre que l'on constate, sans pouvoir les expliquer d'une manière suffisante.

La distinction des grandes races humaines est essentielle toutes les fois qu'on parle des aptitudes sérieuses de l'esprit. Évidemment, la race blanche est plus intellectuelle que les races colorées. L'absence complète, parmi ces dernières, d'hommes ayant fait des découvertes scientifiques en est la preuve. Cela tient beaucoup à ce que l'individu mâle, dans la race blanche, continue à se développer sous le rapport de l'intelligence plus longtemps que dans les races colorées. Au milieu de la race blanche elle-même certains groupes de population paraissent dépourvus des individualités exceptionnelles qui ont le goût de chercher des vérités et des faits, sans application immédiate et lucrative. On voit dans les populations peu civilisées quelques individus se tourmenter sur des idées théoriques, mais de préférence sur celles qu'ils n'ont aucun moyen de vérifier, lis ne comprennent pas que pour arriver à certaines fins il est indispensable d'avoir un moyen, c'est-à-dire une méthode et même une mé-

thode éprouvée et reconnue par tout le monde. Celte notion distingue les peuples européens ou d'origine européenne des peuples orientaux. De là une conséquence grave, h ne suffît pas d'introduire chez les peuples arriérés des causes favorables aux sciences pour susciter de véritables savants. Il faudrait pouvoir modifier l'esprit et les penchants hérités de longue date et devenus instinctifs. On le voit très bien en Turquie, en Egypte, dans l'Inde, oii la civilisation européenne commence à pénétrer chez des hommes de la même race que la nôtre au point de vue extérieur, mais très différents sous le rapport intellectuel.

Les subdivisions anciennes de la race blanche, en Europe, cadrent mal avec les faits historiques de la science. Sans doute le mélange de ces anciennes subdivisions, appelées sous-races, est très grand, et comme on l'a souvent remarqué il y a peu de nations européennes dont la population ne soit le résultat d'un amalgame de plusieurs peuples primitifs. Cependant on rencontre çà et là des populations qui se sont conservées pures de tout mélange, et dans ce cas leurs tendances intellectuelles sont curieuses à observer. Une origine semblable, avec isolement subséquent, n'a pas toujours amené un caractère intellectuel semblable. Ainsi, la population celtique s'est conservée pure en Irlande et en Bretagne ; le climat y est à peu près le même ; la religion est la même. Cependant l'Irlande n'a produit aucun savant, de race celtique, assez célèbre pour avoir été nommé Associé étranger de l'Académie de Paris, et dans les correspondants ou membres étrangers des Académies de Paris et de Berlin, aux quatre époques de nos tableaux, je n'ai pas pu m'assurer qu'il y eut un seul Irlandais celtique. Au contraire, la Bretagne, avec une population inférieure, a donné deux

savants qui ont été honorés des suffrages d'Académies étrangères: Bouguer et Maupertuis. Les littérateurs de ces deux pays sont très différents : d'un côté, Swift, Sterne, Shéridan, de l'autre Chateaubriand, Lamennais, Renan. Le caractère des Bretons se retrouverait plutôt en Cornouailles et dans le pays de Galles, autant qu'il est permis de juger de ces provinces depuis leur fusion intime avec l'Angleterre, et ce n'est pas surprenant puisque la langue montre une affinité plus intime avec ces pays qu'avec l'Irlande. Les fragments de l'ancienne popiilation finnoise sont restés uniformément stationnaires, sans influence sur le mouvement des idées. Inversement, les trois pays Scandinaves, qui sont aussi de race pure, mais d'une race bien différente, ont marché dans le sens d'une forte et sérieuse civilisation.

Quant aux populations mêlées qui constituent les peuples espagnol, italien, français, anglais, écossais, la plus grande partie des Allemands et une grande partie des sujets russes, il est évident, par leurs diversités successives dans la carrière des sciences, que les influences primitives des races sont effacées. L'Allemagne n'est pas plus germanique aujourd'hui qu'elle ne l'était au siècle dernier, et cependant elle est devenue beaucoup plus scientifique. L'Angleterre, la Hollande, l'Italie ont eu des variations considérables sous ce rapport, sans changement intérieur dans l'amalgame des peuples primitifs qui s'y sont fusionnés. Les faits montrent une tendance des populations mélangées à devenir des sous-races, caractérisées par des différences intellectuelles, seulement ces sous-races ne sont pas bien stables, parce qu'elles ne sont ni très distinctes ni très anciennes. On voit des sous-races bien établies, se dédoubler en ce qui concerne une faculté, sans avoir changé de configuration extérieure. Par exemple, les israélites allemands

oui développé, depuis un siècle, une faculté de composition musicale extraordinaire, qui n'existe pas du tout au même degré chez les autres israélites.

Comme l'espèce humaine a des caractères physiques et des caractères moraux et intellectuels, il est tout simple que ses groupes subordonnés se distinguent tantôt par un de ces ordres de caractères et tantôt par l'autre. C'est un point de vue que les anthropologistes ne remarquent pas toujours suffisamment. Les historiens et les hommes politiques y font plus d'attention. Dans leur langage les dispositions morales et intellectuelles d'un peuple se nomment son génie, son caractère national. Ils s'inquiètent assez peu de chercher ce qui est héréditaire et ce qui provient de l'éducation ou des institutions dans ces tendances plus ou moins évidentes, mais ils ne tombent pas dans le défaut de s'imaginer qu'une forme matérielle, visible ou palpable, se he nécessairement à des tendances intellectuelles distinctes. Cela peut être vrai dans certains cas, faux dans d'autres, et d'ailleurs on ne connaîtra jamais ce qui est matériel au delà du degré de petitesse accessible au microscope, ainsi la questionne sera jamais tout à fait résolue.

♦ § 2. Chez les hommes d'action ou d'imagination.

On pourrait faire les mêmes recherches sur les hommes devenus célèbres dans les carrières actives, comme voyageurs, mihtaires, intrigants pohtiques, grands industriels, spéculateurs audacieux, etc., ou dans les beaux-arts. Évidemment, il leur a fallu toujours certaines facultés natives combinées avec des circonstances subséquentes de telle ou telle nature. Seulement les conditions de naissance et les autres sont assez différentes de celles qui

conduisent aux études sérieuses. Je n'essayerai pas d'entrer dans les détails, mais il me paraît qu'on peut entrevoir ce qui résulterait d'une semblable recherche.

Dans toutes les carrières, l'activité et une volonté ou forte ou persistante sont, pour ainsi dire, indispensables. Ce sont des qualités de naissance. L'éducation, les exemples, les institutions du pays les modifient à peine.

Lorsqu'il s'agit d'influer sur les hommes, par aiitorilé, par adresse ou par le jeu des passions qui entraînent, il est évident que les caractères favorables, de naissance, sont : l'esprit de commandement, la dissimulation et même le mensonge, l'égoïsme, l'ambition, l'audace, l'esprit de combinaisons, l'attention, la mémoire, le jugement, sans parler des conditions physiques, telles qu'une santé robuste et un extérieur imposant ou agréable. D'autres individus pourront réussir par de bonnes qualités, seules ou combinées avec des défauts. Mais les Washington sont rares, et, d'ailleurs, comme le dit Quinet' : « Ceux qui emploient tour à tour le vrai ou le faux, suivant l'intérêt qu'ils ont à choisir l'un et l'autre, ont l'avantage sur ceux qui n'emploient que le vrai. Ils ont deux voies ouvertes, là où les autres sont confinés dans une seule. » Pour toutes les catégories d'hommes actifs, influents sur les masses, les conditions de naissance paraissent plus utiles que celles d'éducation, de traditions, d'institutions, etc., qui agissent plus tard.

Il en est de même pour les artistes.

Chez eux l'imagination influe fortement, dès l'origine. Certaines dispositions pour la musique ou les arts du dessin doivent être naturelles, c'est-à-dire de naissance. L'esprit d'observation et le jugement, autres qualités

' E. Quinet, L'esprit nouveau, p. 55.

natives, leur sont avantageux pour éviter les écarts d'imagination et inspirer du goût. L'audace et l'indépendance d'opinion peuvent amener des traits de génie. Le rôle de l'éducation, des exemples, des institutions, des circonstances de famille, etc., semble avoir moins d'importance, mais l'histoire des artistes et des écoles montre qu'il ne faut pas l'oublier. J'en donnerai une preuve tirée des arts du dessin. Lorsqu'on réfléchit à l'origine des quinze ou vingt artistes de premier ordre, on trouve que bien peu étaient nés riches. Léonard de Vinci est peut-être le seul, tandis que dans les sciences le cas n'est pas très rare. Il ne suffit donc pas, pour réussir dans la peinture ou dans la statuaire, d'avoir de l'inspiration et d'autres qualités natives qui peuvent exister dans les familles riches comme dans les autres. Il faut, de plus, un travail assidu, imposé par l'obligation de gagner.

En définitive, et sauf examen plus attentif, l'hérédité paraît plus importante que les influences qui suivent dans les carrières actives et dans les arts, tandis que c'est plutôt l'inverse dans les carrières scientifiques.

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