‹ Histoire des sciences et des savantsChapitre 61 sur 82 · POPULATION · texte numérisé non relu

POPULATION

million 8

En France 37 V,

En Belgique (partie française) 2 Va

En Suisse (parlie française) Va

En Algérie et dans les colonies 1

Au Canada 1

Total 42 Va

D'un autre côté, d'après les accroissements qui ont eu lieu dans le siècle actuel, on peut estimer que la population augmentera comme suit* :

En Angleterre elle a doublé en 50 ans. Supposons un premier doublement semblable et ensuite une augmentation de 25 % seulement pour 50 ans, elle sera dans un siècle tie 90 millions.

Aux États-Unis elle a presque quadruplé en 50 ans, de 1830 à 1880 (de 12,866,020 à 50,155,783, d'après le Compendium of tlie tenth census, p. 4). Il est probable que la même progression continuera une cinquantaine d'années, à cause de l'immigration et des terres vacantes. La population sera donc alors de près de 200 millions. Pour la suite je supposerai un accroissement de moitié moindre, 50 7o en 50 ans, ce qui ferait en tout. . . 300

Au Canada et en Australie la population double en 25 ans, ce qui fera 24 millions dans 50 ans. Supposons alors qu'elle double en 50 ans, le total serait dans un siècle 48 »

Ajoutons pour le Cap, l'Inde, etc., environ. ^

Total probable de la langue anglaise en ^ggQ 450 millions.

1880 ou 1881, selon la date des derniers recensements dans chaque pays.

^ Almmach de Gotha pour 1870, p. 1039.

En Allemagne, la population du Nord double en 56 à 60 ans ; celle du Midi en 167 ans. Supposons 100 ans pour la moyenne. Elle sera probablement en 1980, pour les pays de langue allemande, de 116 millions.

La population de la France ^ double en 224 ans, d'après les chiffres de 1831 à 1881. Les populations beaucoup moins considérables de Belgique, de la Suisse française et surtout celle du Canada augmentent plus vite. Supposons pour l'ensemble de la langue /"rawçaise 50 % en un siècle, le total serait de 63 à 64 millions.

Ainsi les trois langues principales parlées aujourd'hui le seront dans un siècle avec les progressions suivantes :

La langue anglaise aura progressé de 93 à 450 millions.

Les individus parlant allemand seront le quart et ceux parlant français, la septième partie de ceux de langue anglaise, et tous ensemble ne formeront pas la moitié des individus parlant anglais ! Les pays allemands ou français seront alors vis-à-vis de ceux de langue anglaise, comme aujourd'hui la Hollande ou la Suède à l'égard d'euxmêmes. Je suis loin cependant d'avoir exagéré l'accroissement des populations anglo-australi-américaines. Quand les États-Unis auront la densité de population de l'Allemagne (84 hab. par kil. carré), leur population sera de 643 millions. Quand le Canada (Dominion) aura la densité de population de la Russie d'Europe (15 hab. par kil.), il aura 124 millions 1/2. La Nouvelle-Zélande, peuplée comme l'Écosse (47 hab. par kil.), aura 13 mil-

allemande française

* Économiste français, 1883, semestre 1, p. 200.

lions, et je ne sais quelle densité de population aura la Nouvelle- Hollande. L'ensemble des hommes parlant anglais approchera alors d'un milliard \

La langue anglaise est d'ailleurs plus répandue qne toute autre en Afrique et dans l'Asie méridionale. L'Amérique et l'Australie ne sont pas, j'en conviens, des pays où la culture des lettres et des sciences soit aussi avancée qu'en Europe, et il est probable que, pour longtemps encore, l'agriculture, le commerce et l'industrie y absorberont les forces les plus actives. Je le reconnais. Mais ce n'est pas une raison pour qu'une masse aussi considérable d'hommes intelligents et instruits ne pèse pas d'un poids décisif dans le monde en général. Ces peuples nouveaux, d'origine anglaise, sont mêlés d'Allemands, qui compensent les Ii-landais sous le rapport des facultés intellectuelles. Ils ont en général de l'ardeur pour apprendre et pour appliquer les découvertes. Ils lisent beaucoup. Les ouvrages publiés ou traduits en anglais auront, dans cette immense population, un très grand débit. Ce sera un encouragement pour les écrivains et les traducteurs que ni l'allemand ni le français ne pourront offrir. Nous savons, en Europe, à quel degré la publication des livres spéciaux est difficile. Mais, ouvrez à la librairie un immense marché, et les ouvrages les plus sérieux pourront se vendre. Lorsque les traductions seront lues par dix fois plus de personnes, il est évident qu'on en fera davantage, ce qui ne contribuera pas peu à rendre la langue anglaise prépondérante. Aujourd'hui déjà beaucoup de personnes parlant français achètent des traductions en anglais d'ouvrages allemands, de même que les Italiens achètent des

» Les surfaces et la densité de population de ces pays ont été tirées de l'Almanacli de Gotha, de 1883.

iraductions en français. Si les libraires anglais ou américains avaient l'idée de faire traduire dans leur langue ce qu'on publie de meilleur en russe, en suédois, en danois, en hollandais, etc., ils satisferaient un public dispersé dans tous les pays, en particulier les nombreux Allemands qui savent l'anglais. Nous ne sommes pourtant qu'au début de la prépondérance numérique des populations parlant anglais.

La nature d'une langue ne semble pas, au premier aperçu, influer beaucoup sur sa diffusion. On a préféré le français pendant deux siècles, et cependant l'italien était une langue tout aussi claire, plus élégante, plus harmonieuse, plus rapprochée du latin et qui avait depuis longtemps une littérature remarquable. Le nombre, l'activité des Français, la position géographique de leur pays, sont ce qui a décidé. Toutefois les qualités d'une langue, surtout les qualités préférées par les peuples modernes, ne sont pas sans avoir de l'influence. On aime aujourd'hui la brièveté, la clarté, la simphcité grammaticale. Les nations, du moins celles de notre race indo-européenne, ont commencé par parler d'une manière obscure, compliquée ; en avançant elles ont précisé, simplifié. Le sanscrit et le basque, deux langues très anciennes, sont excessivement compliqués. Le grec et le latin le sont à un moindre degré. Les langues dérivées du latin ont revêtu des formes plus claires et plus simples. Je ne sais comment les philosophes expliquent le phénomène de la complication des lafigues à une époque ancienne, mais il est incontestable. Les simplifications ullérieures se comprennent mieux. Lorsqu'on a trouvé une manière plus simple et plus commode d'agir ou de parler, on la préfère. D'ailleurs la civilisation augmente l'activité individuelle, et celle-ci exige des mots courts et des phrases courtes. Le

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pi-ogrès des sciences, le contact fréquent des personnes qui parlent des langues différentes et ont de la peine à s'entendre, conduisent à un besoin de clarté de plus en plus impérieux. Il faut vraiment avoir été élevé dans les collèges classiques pour ne pas trouver ridicule la construction d'une ode d'Horace. Traduisez-la exactement à un industriel illettré, en conservant à chaque mot sa place: elle lui fera l'effet d'un édifice dont la porte d'entrée est au troisième étage. Ce n'est plus une langue possible, même en poésie.

Les langues modernes n'ont pas toutes au même degré les avantages de clarté, simplicité et brièveté qu'on recherche aujourd'hui.

Le français a des mots moins longs que l'italien et des verbes moins compliqués. C'est probablement ce qui a contribué en partie à son succès. L'allemand n'a pas subi l'évolution moderne de commencer chaque phrase ou partie de phrase par le mot principal. Il coupe encore des mots en deux, et il en disperse les fragments. Il a trois genres, tandis que l'italien et le français en ont deux. Il a des conjugaisons de verbes assez compliquées. Les tendances modernes pèsent pourtant sur les Allemands et ils modifient un peu leur langage. Les auteurs scientifiques se mettent quelquefois à employer les tournures directes et les phrases courtes des autres nations, de même qu'ils ont abandonné les caractères gothiques d'imprimerie. S'ils correspondent avec des étrangers, ils ont souvent la politesse d'écrire en lettres latines. Ils introduisent volontiers dans leurs rédactions des termes tirés des langues étrangères ou du latin. Ce sont des modifications tantôt de fond et tantôt de forme, qui témoignent de l'esprit moderne et du jugement éclairé des hommes instruits, si nombreux en Allemagne. Malheu-

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reusement ces modifications de forme n'ont pas beaucoup d'importance et celles de fond se produisent lentement.

L'anglais, plus pratique, coupe les phrases et les mots. 11 s'empare volontiers de mots étrangers, comme l'allemand, mais de cabriolet il fait cab, de mémorandum il fait mem. Il n'a que les temps indispensables et naturels : le présent, le passé, le futur, le conditionnel. Il n'a aucune distinction arbitraire de genres. Les objets animés sont masculins ou féminins; les autres sont neutres. La construction ordinaire est si bien de commencer par l'idée principale, qu'on peut se dispenser souvent dans la conversation d'achever les phrases. Il a encore certaines inversions germaniques, mais dans les modifications de mots, plus que dans les phrases. Le défaut capital de l'anglais, son infériorité à l'égard de l'allemand ou de l'italien, est une orthographe absolument irréguhère, tellement absurde, qu'il faut un an de plus aux enfants pour apprendre à lire*. La prononciation est peu articulée, peu définie. Je n'irai pas jusqu'aux imprécations amusantes de M""^ Sand sur ce point, mais il y a du vrai dans ce qu'elle a dit. Les voyelles ne sont pas assez distinctes. Du reste l'anglais, selon la remarque du même habile écrivain, est une langue claire, aussi claire que toute autre, du moins quand les Anglais veulent bien relire leurs

^ Surpris, une fois, de la lenteur avec laquelle des enfants anglais, intelligents, apprenaient à lire, j'ai voulu en savoir la raison. Chaque lettre a plusieurs sons, ou si l'on veut chaque son est écrit de plusieurs manières. On est donc obligé d'apprendre la lecture mot par mot. C'est affaire de mémoire, à peu près sans règle. — A peine avais-je émis cette assertion, en 1873, que M. W. Axon, dans un article curieux sur la langue anglaise [Quarterly journal of science, de juillet 1873), a dit que le retard causé dans l'éducation élémentaire est bien plus grand que je ne l'avais supposé. L'auteur propose un alphabet phonétique de 38 signes.

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manuscrits, ce qu'ils ne font pas toujours. Ils sont si pressés !

Les formes de l'anglais sont adaptées aux tendances modernes. Faut-il hêler un vaisseau, crier stop à un train, démontrer une machine, faire une expérience de physique, parler en peu de mots à des gens pressés et pratiques, c'est la langue par excellence. Relativement à l'italien, au français et surtout à l'allemand, l'anglais fait l'effet, à ceux qui parlent plusieurs langues, du plus court chemin d'un point à un autre. Je l'ai constaté dans des familles où l'on sait également bien deux langues, comme il y en a souvent en Suisse. Lorsque les deux langues sont l'allemand et le français, ce dernier l'emporte presque toujours dans l'usage. Pourquoi? demandai-je k un Suisse allemand établi à Genève. « Je ne sais, me répondit-il d'abord : chez moi nous parlons allemand, pour habituer mon fils à l'allemand, mais il retombe toujours dans le français de ses camarades. Le français est plus court, plus commode. » Avant les événements de 1870, un grand industriel d'Alsace envoyait son fils étudier à Zurich. Je fus curieux d'en connaître le motif. « Nous ne pouvons pas, me dit-il, amener nos enfants à parler l'allemand qu'ils savent pourtant comme le français. J'ai voulu y obhger mon fils en le mettant dans une ville oiî personne ne parle français. » A de pareilles préférences il ne faut pas chercher des causes de sentiment ou de fantaisie. Quand un homme a le choix de deux passages, l'un droit et ouvert, l'autre courbe et quelque peu embarrassé, il prend, pour ainsi dire sans réflexion, le plus court et le plus commode. J'ai vu aussi des familles dans lesquelles les deux langues connues au même degré étaient l'anglais et le français. Dans ce cas l'anglais se maintient, même en pays de langue française. Il passe quelquefois d'une

LANGUE DOMINANTE. Old

génération à l'autre. On l'emploie quand on est pressé, quand on veut dire nettement et brièvement quelque chose. La ténacité des familles françaises ou anglaises établies en Allemagne à parler leurs langues, et la disparition rapide de l'allemand dans les familles allemandes établies dans les pays français ou anglais s'expliquent par la nature des langues, plus que par les influences de mode et d'éducation. Règle générale : Dans le conflit de deux langues, toutes choses d'ailleurs égales, c'est la plus brève et la plus simple qui l'emporte. Le français bat l'italien et l'allemand, l'anglais bat les autres langues \ Inutile d'ailleurs de rappeler que plus une langue est simple, plus il est aisé de l'apprendre, et plus vite on parvient à la posséder au point d'en profiler réellement.

L'anglais a un autre avantage dans l'intérieur des familles. C'est la langue dont la littérature convient le mieux aux femmes, et chacun sait combien les mères influent sur le langage des enfants. Non seulement elles leur apprennent la langue dite maternelle, mais encore, quand elles ont de l'instruction, elles se plaisent à parler en langue étrangère. Elles le font avec gaîlé, avec grâce. Tel jeune homme qui trouve son maître de langue bien pédant, sa grammaire bien ennuyeuse, n'a pas la même impression lorsque sa mère ou sa sœur ou une amie de sa sœur s'adresse à lui dans une langue étrangère. Ce sera souvent en anglais, par une raison excellente. Aucune langue n'est aussi riche en ouvrages écrits avec une parfaite convenance sur des sujets qui intéressent les femmes : religion, éducation, romans, mémoires, poésie, etc.

* Je lis dans le Galignanis' Messenger du 28 janvier 1884 l'observation, faite au Sénégal et aux Antilles, que les nègres préfèrent l'anglais au français, à cause de la simplicité de ses conjugaisons.

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La prépondérance future de la langue des Anglais, Australiens et Américains me paraît donc assurée. La force des choses y conduit et la nature propre du langage accélère ce mouvement.

Les peuples qui parlent anglais se trouvent ainsi chargés d'une responsabiUté, qu'il est bon de leur faire apercevoir dès à présent. C'est une responsabilité morale, visà-vis du monde civilisé des siècles prochains.

Leur devoir, comme leur intérêt, est de maintenir l'unité actuelle de la langue, tout en admettant les modifications nécessaires ou heureuses, qui seraient faites d'un commun accord, sous l'influence d'écrivains éminents ou de conventions discutées convenablement. Le danger à redouter est que l'anglais ne se brise, avant un siècle, en trois langues, qui seraient relativement les unes aux autres comme l'italien, l'espagnol et le portugais, ou comme le suédois et le danois. Quelques auteurs ont la manie de forger des mots nouveaux. Dickens en a fait beaucoup. Cependant l'anglais a déjà plus de mots que le français, et l'histoire de sa littérature montre qu'il a plus besoin d'en supprimer que d'en ajouter. Aucun écrivain, depuis trois siècles, n'a employé, à beaucoup près, autant de mots différents que Shakespeare ; donc il y en avait une foule d'inutiles. Probablement chaque idée et chaque objet avait autrefois un terme d'origine saxonne et un d'origine latine ou française, sans parler de mots celtes ou danois. L'opération très logique du temps a été de supprimer les doubles et les triples mots. Pourquoi en rétablir? Un peuple aussi économe de paroles n'a pas besoin de plus d'un mot pour une chose.

Les Américains, de leur côté, innovent dans les mots.

l'accent et rorlhographe\ Les Australiens en feront autant, s'ils n'y prennent garde. Pourquoi n'auraient-ils pas tous la noble ambition de donner au monde une langue uniforme, concise, appuyée sur une immense littérature, et parlée dans un siècle par 4 à 500 millions d'hommes civilisés? Ce serait, pour les autres langues, comme un vaste miroir dans lequel chacune viendrait se réfléchir, grâce aux journaux et aux traductions, et tous les amis de la culture intellectuelle auraient un moyen commode pour s'entendre. Les Anglo-Saxons rendraient ainsi un immense service aux races futures, et en même temps les savants et les littérateurs parlant anglais donneraient une forte impulsion à leurs propres idées. Les Américains surtout sont intéressés à la stabilité, puisque leur pays sera le plus important de ceux de langue anglaise. Comment pourraient-ils mieux influer sur la vieille Angleterre qu'en parlant exactement sa langue?

La liberté d'allure des races anglaises risque de produire assez vite une division linguistique. Heureusement certaines causes qui ont brisé la langue latine n'existent pas chez elles. Les Romains avaient soumis des peuples dont les idiomes se maintenaient ou reparaissaient çà et là, en dépit de l'unité administrative. Les Américains et Australiens, au contraire, n'ont devant eux que des peuplades sauvages qui disparaissent sans laisser aucune trace. Les Romains ont été conquis et morcelés par les barbares. De leur ancienne civilisation il ne resta aucun moyen d'unité, si ce n'est l'Église, qui

' Ils écrivent presque toujours labor, harhor, au lieu de labour, Jiarbour. - Modification, j'en conviens, très naturelle et facile à adopter. Des mots américains entrent chaque année dans le parler des Anglais, et ce sont souvent des mots inventés par des bûcherons du far îvest !

elle-même subissait l'influence du déclin de toute chose. Les Américains et Australiens ont des écoles multipliées, florissantes. Ils ont la littérature anglaise, outre la leur. Ils peuvent influer, s'ils le veulent, dans le sens de maintenir l'unité de la langue. Ainsi, les instituteurs et les professeurs sortent en majorité des États de la Nouvelle- Angleterre. Si ces hommes influents comprennent le rôle futur de leur pays, ils porteront leurs eff'orts sur la transmission exacte de la langue ; ils suivront les écrivains classiques et repousseront les expressions et les innovations locales. En fait de langage, leur patriotisme bien entendu, ou, si l'on veut, le patriotisme d'un Américain très ambitieux pour son pays, doit être de parler l'anglais des Anglais, d'imiter la prononciation des Anglais, et de suivre leur orthographe bizarre, jusqu'à ce qu'ils la changent. S'ils obtiennent cela de leurs compatriotes, ils auront rendu, pour l'avenir, à toutes les nations et à la leur, un service incontestable.

L'exemple de l'Angleterre prouve l'influence de l'instruction sur l'unité du langage. C'est le contact habituel des gens instruits et la lecture des mêmes ouvrages qui ont fait disparaître peu à peu l'accent et les mots écossais. Encore quelques années, et la langue sera uniforme dans toute la Grande-Bretagne. Les principaux journaux rédigés par des hommes instruits, exercent aussi une influence heureuse dans le sens de l'unité. Il y a des pages du Times écrites dans la langue de Macaulay et de Bulwer. Des millions de personnes les lisent, et il en reste une impression qui maintient le public dans de bonnes habitudes littéraires. Malheureusement quelques littérateurs se plaisent à introduire des mots inutiles. L'Amérique n'a pas une presse aussi lettrée, mais ses écoles atteignent toute la population, et ses universités comptent des pro-

fesseurs extrêmement savants dans la spécialité de la langue anglaise. Si jamais l'opinion des deux pays s'ébranlait dans le sens de faire subir des modifications à l'orthographe ou même à la langue, une réunion des délégués des universités des trois royaumes, d'Amérique et d'Australie serait excellente pour discuter et proposer. Elle aurait sans doute le bon sens de ne pas vouloir beaucoup innover et grâce à une action commune elle obtiendrait probablement d'être suivie'. Quelques modifications, dans l'orthographe seulement, rendraient la langue anglaise plus facile pour les étrangers et contribueraient à maintenir dans les pays anglo-américains l'unité de prononciation^

* * Plusieurs Anglais très distingués ont formé une commission pour examiner les changements qu'on pourrait faire dans l'orthographe. Darwin en était membre. Lorsque j'allai lui faire une visite, en 1880, une des premières choses qu'il me dit fut : Je suis bien fâché de n'être pas né plus tard, à l'époque que vous annoncez, dans laquelle on traduira en anglais tous les ouvrages scientifiques. Je profitai de cette allusion obligeante à mon volume de 1873 pour lui demander ce que faisait la commission et j'exprimai le désir qu'elle ne voulut pas trop innover. Il me répondit, en riant, que pour lui les plus grandes innovations seraient les meilleures. J'ai essayé depuis d'écrire l'anglais comme il se prononce, en introduisant quelques nouveaux signes. Cela m'a paru inabordable et inacceptable par le grand public. Une des principales difficultés, dont les Anglais s'aperçoivent peu, est que leurs voyelles se prononcent souvent d'une façon vague, intermédiaire entre deux sons.

" L'orthographe française n'a pas les anomalies de l'anglaise ; cependant on a senti, de temps en temps, le besoin de la régulariser et de la rapprocher de la langue parlée. Voltaire, dans le siècle dernier, usant de sa grande influence, a fait passer des modifications qui sont restées. Il a réussi, parce qu'il a proposé des changements peu nombreux et judicieux. A la même époque, un naturaliste qui avait du génie, mais plus d'originalité encore que de vrai génie, Adanson, publiait un livre dans lequel toute l'orthographe était changée. Chaque son était représenté d'une seule

manière. 11 y avait en tête une Préface istorilce sur l'état de la hotanike et une téorie de cette science. Les plantes étaient ranjées dans cet ouvraje d'après une noicvele et hone niétode, etc. L'auteur i montrait de l'espri, mais l'esprit ne suffit pas à tout, quoi qu'en dise le proverbe. De nos jours, on a proposé des changements analogues, sans se douter qu'en 1763 l'auteur dont je viens de de parler, dans son ouvrage intitulé Familles des plantes (2 vol. in-8°), avait échoué pour avoir trop innové et parce qu'il n'avait pas l'appui d'un auteur populaire ou d'associations composées de manière à entraîner le public. Une modification facile à faire en français et en anglais serait de supprimer la plupart des lettres redoublées.

vin

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