‹ Histoire des sciences mathématiques en ItalieChapitre 2 sur 29 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

Depuis Fibonacci jusqu'à Galilée les Italiens ont marché presque seuls, ne recevant des étrangers que de bien faibles secours, et nous avons pu jusqu'ici tracer l'histoire des siences en Italie,

sans avoir égard aux autres contrées. Mais au seizième siècle la scène change , et il n’y a guère de nation en Europe chez qui les sciencesnesoient cultivées. À Colomb, à Vespuce, succèdent par- | tout mille hardis navigateurs ; Copernic, Tycho- Brahé, Kepler, paraissent devoir fixer dans le nord le règne de l’astronomie. En France, Viète perfectionne l'algèbre et fait trop peut-être oublier les travaux de ses devanciers. La nouvelle philosophie pénètre chez tous les peuples et les éclaire : pour chaque découverte, il se présente désormais plusieurs prétendans qui l’ont préparée ou qui semblent avoir trouvé en même temps le IV. 1

fait fondamental. Dans ce mouvement continuel des esprits, il n’est plus possible de suivre les progrès intellectuels d’un peuple, quel qu’il soit, sans jeter un coup-d’œil sur ce qui s’est fait chez les autres, ni d'apprécier à leur juste valeur les travaux d’un savant, sans tenir compte de ce qu'ont pu faire ailleurs ses devanciers ou ses contemporains : pour étudier avec fruit l’histoire scientifique de l'Italie, il devient donc nécessaire de s'arrêter un instant à contempler la marche de la civilisation en Occident depuis la renaissance des lettres.

A la chute de l'empire romain, l’Église devint dépositaire de la civilisation de l'Europe, et préchant l’évangile aux envahisseurs, elle adoucit les mœurs des plus farouches et leur enseigna la charité. Par l'influence de la religion, ils apprirent les élémens des lettres latines et s’habituerent à vénérer en Rome, même après l'avoir asservie , la capitale de la chrétienté. Les picux. missionnaires qui parcouraient alors l'Occident représentaient un ordre social bien moins imparfait que tout ce qui existait chez les barbares ; et leur parole désarmée descendant sur des ‘hommes qui semblaient destinés à faire,

de l'Europe un immense tombeau. les arrêta ; ,

(3) les subjugua, leur inspira l'amour du prochain, qui était pour eux la plus nécessaire des vertus. Ge fut le plus beau | temps du christianisme, qui, comme toutes les religions, semble plus propre à commencer l'éducation d’un peuple qu'à l'achever, et qui, à l'exemple d’autres institutions, fut plus vénérable, plus sublime aux jours de lutte et d’adversité que dans ses temps de puissance et de splendeur. Alors la majesté des pontifes ne brillait pas uniquement par la pompe du Vatican, et leurs seules vertus rendaient formidable le Dieu au nom duquel ils parlaient. Mais un si grand ascendant ne pouvait être impunément accordé à des humains, et tout en continuant à parler du ciel, on commenca às’occuper des choses de la terre. La charité publique qui s'exerçait de préférence en faveur des couvens; la doctrine de l’expiation par les aumônes, les fondations pieuses que l'Église imposait souvent aux fidèles, procurèrent des biens immenses aux ministres du Seigneur. Les richesses corrompirent les mœurs, le pouvoir qu’avaient acquis les pontifes leur inspira le désir de létendre encore, et ils prétendirent à la domination universelle. Ils s’élevèrent alors au-dessus des rois et se dirent chargés de faire exécuter les

(4) arrêts de la Providence. Parvenus à cet exces de puissance, ils voulurent s’y maintenir, et, ne régnant que par les idées, ils proscrivirent toutes celles qu'ils n'enseignaient pas, interdirent la discussion et punirent le doute. Pour faire exécuter ces décrets, il fallait une sanction pénale, et l'inquisition fut créée ; pour faire respecter l'autorité de l'Église il fallait dompter l'autorité séculière ou faire cause commune avec elle, et après des luttes acharnées avec les empereurs, on finit par proclamer le droit divin du despotisme: c'est ainsi qu’une religion quisemblait devoir délivrer le monde, lui forgea des fers, et qu'après avoir établi sa domination à l’aide d’un livre, elle voulut brüler tous les autres. Elle ne commençait à instruire que pour asservir , et s'Opposaitaux progrès qui pouvaient conduire à l’affranchissement. Bientôt toute innovation lui parut une menace et elle sefit lesoutien du passé. Longtemps elle combattit et résista, et lorsqu'elle se sentit vaincre par les idées nouvelles, elle s’enferma dans une armure de vieux préjugés, et sans céder sur aucun point, laissa à d’autres le soin de présider à la marche de l'humanité. Déchue de son ancienne puissance, redoutant l'esprit d'innovation et de révolution, l’Église

est devenue nécessairement l’alliée de la tyrannie, et ne sait plus s’en séparer. Désormais elle est plutôt destinée à entraver qu’à faciliter le progrès des lumières; car, si jadis elle a donné l'alphabet aux Illyriens et aux Ouigours (1), elle a seulement voulu qu’on sût lire le catéchisme (2) et obéir aux décrétales; elle n’a jamais demandé d'autre science.

Nous savons que des hommes d'un grand mérite , des esprits élevés, ne partagent pas ces idées, et que, frappés des maux de notre époque, voyant dans la prépondérance des intérêts matériels la cause de ces maux, ils voudraient rendre force à la religion pour relever la société. Tout homme de cœur s’affligerait profondément, s’il était condamné à voir la décadence de la morale et des plus nobles sentimens de l'humanité ; mais il ne faut pas.

(1) On sait que saint Cyrille et saint Méthodius ont donné un alphabet aux Illyriens; les Ouigours ont recule leur des Nestoriens (Voyez Abel Remusat, Recherches sur les langues. tartares. Paris , 1820 , in-4, p. 29 etsuiv.).

(2) Un fait assez remarquable, c’est que, parmi les livres publiés en différentes langues orientales, à Rome, par la Pro- . pagande, il ÿ a beaucoup de catéchismes et très peu de bibles ou d’évangiles. La société biblique, qui a publié tant de bibles, est, comme on le sait, dirigée par des protestans.

F6 ) transformer nos vœux en preuves historiques, nise flatter de pouvoir rendre la vie à des corps où le sang ne circule plus. D'ailleurs, ceux qui pensent que la civilisation moderne n’est due qu’à l'influence du christianisme, devraient expliquer pourquoi , après avoir eu le malheur d'assister à la ruine de l’empire romain, l’Église, qui prit les barbares sous sa tutelle, ne put jamais réussir à les policer entièrement, tant que d’autres principes de civilisation ne vinrent pas à son secours. Et cependant, ces peuples, avec la nouvelle religion, avaient adopté les lettres latines, mais au lieu de marcher vers la renaissance, ils se bornaient à continuer la décadence des Romains. Quelques hymnes ecclésiastiques, quelques légendes fabuleuses, des commentaires sur la Bible, des traités sur le comput, voilà ce qui nous reste de cette époque. Sans prendre encore une forme nouvelle, la langue s’altère tous les jours davantage, le goût se corrompt, l'élégance disparait, et pourtant l'énergie ne se développe pas encore. Après l’arrivée des barbares, l’Église dirigea seule les intelligences en Europe : elle régna sur des peuples dociles, et cependant elle fut impuis-

sante à régénérer le monde intellectuel. Peut-

(84 être faut-il lui attribuer la civilisation du siécle de Charlemagne; mais bientôt l'ignorance l’emporta de nouveau, et le monde fut plongé dans des ténèbres encore plus profondes. Tous les ef. forts qu’on fit pour les dissiper échouèrent jusqu'au moment ou les Arabes purent exercer une action sur l’Europe : et ce qui prouve que c’est aux Orientaux que l'on doit principalement la renaissance, c'est que les premiers symptômes se développèrent chez les Juifs qui, par leurs voyages et leur commerce, eurent les plus anciennes relations avec les Arabes, et qui certainement ne subissaient pas l'influence de l’Église. D'ailleurs, chez les Chrétiens, c’est en Espagne, cest dans le midi de l'Italie, que le goût des sciences se développed’abord; et pourquoi? c’est que là on se trouvait dans le voisinage des Musulmans. Au lieu de se rendre à Rome, ceux qui alors voulaient s’instruire allaient à Séville ou à Bagdad. Les Catalans et les Espagnols imitent. les Arabes, les Provençaux les suivent, et quand ils puisent à une autre source, c'est aux Bretons qu'ils s'adressent ; et certes, ce n’est pas uniquement à des inspirations chrétiennes que l’on doit les prophéties de Merlin. Si les barbares

veulent se forger des ancêtres, ils ne les cher-

(8) chent pas à Jérusalem : c’est Troie, la mère de Rome païenne, qu'ils prennent pour origine (1). Au reste, après leurs premières conquêtes, les Arabes ont semé partout les germes de la #civilisation. Quand Mahomet apparut, l’Inde, la Perse, l’Asie centrale, l'Asie mineure, lAfrique, étaient dans une entière décadence : deux siècles plus tard toutes ces contrées avaient été fécondées par le génie des Abbassides, les sciences et les lettres y étaient cultivées, les mœurs s’y étaient policées. Pour se convaincre de la supériorité des musulmans à cette époque, il n'y a qu'à comparer l'Egypte, la Mésopotamie et l'Espagne lorsque le christianisme y dominait au cinquième siècle, avec ce qu’étaient ces contrées trois cents ans plus tard sous les Arabes. À la première époque, tout menace ruine, après linvasion mahométane tout est force et splendeur: partout la civilisation arabe

communique aux esprits une nouvelle activité.

(x) C’est un fait très singulier que ces origines forgées par les peuples du Nord. Dans les anciennes chroniques, dans les romans de chevalerie, Rome et Troie sont ordinairement les villes d’où descendent les peuples et les familles les plus illustres.

Depuis long-temps, l'ancienne littérature persane s'était éclipsée; sous les Mahométans, elle se relève et enfante le Sha-Nameh. Plus tard les Mongols viennent renverser le trône des califes, mais ils subissent à leur tour la même influence , et les sciences brillent d’un nouvel éclat au siècle de Nassir-Eddyn. Les Arabes ont rendu à l'Occident la philosophie et les mathématiques des Grecs ; ils ont été les maitres en tout des Chrétiens. Nous le répétons, l'Eglise avait eu plusieurs siècles pour relever la civilisation, et elle ne l’a pas fait; en peu de temps les Musulmans ont ranimé les sciences en Europe : ils ont puissamment influé sur la littérature et sur les institutions des Occidentaux. Ce n'est donc pas à l'Eglise que l’on doit la renaissance des lettres, ni la civilisation moderne.

On pourrait peut-être voir une preuve de l'influence du christianisme dans la facilité avec laquelle les nouveaux maitres de l'empire romain changèrent de religion. Nous avons déjà dit que l’Europe doit son unité à cette conversion; mais ce fait, qui s’est reproduit souvent ailleurs, prouve seulement l’ascendantdesnationscivilisées, même lorsqu’ellessontesclaves, surles peuplesbarbares.

En effet, en Orient aussi, les vainqueurs ont em-

(uo ) brassé à plusieurs reprises la foi des vaincus: les Mongols victorieux se sont faits bouddhistes à la Chine et mahométans en Perse. Au reste, c’est dans les invasions des Turcs et des Mongols qu’il faut chercher surtout les causes de la décadence des Arabes, décadence d’où l’on a voulu déduire la supériorité du système pontifical sur celui des califes; car ces peuples indomptables ont été pour l’Asie occidentale ce que furent pour l’Europe les Vandales et Les Huns. En Orient et en Occident la marche a été la mème : l'empire fondé par Mahomet s’est partagé comme l'empire des Césars. À Bagdad comme à Rome le luxe a produit le relâchement des mœurs et la ruine de l'Etat. Là comme ici, des hordes énergiques et sauvages ont facilement asservi des peuples amollis : mais ni en Asie, ni en Europe, la religion n'a pu empêcher que la civilisation ne fit un immense pas rétrograde. Il s’est passé neuf cents ans depuis le jour où Alaric entra dans Rome jusqu’au siècle de Dante. Bagdad a été prise en 1258, et il faut attendre encore long -temps pour savoir si les ténebres auront duré davantage parmi les Musulmans en Asie, qu'en Europe parmi les Chrétiens. Aïn-

si, l'Eglise, qui a trouvé le monde romain au

(ur) bord du précipice, na pas su l'empêcher d'y tomber. Après les invasions, elle retrouve une race de néophytes bien mieux disposés à croire que les premiers Chrétiens , elle les subjugue, et les pétrit à sa volonté; mais lorsqu’il s’agit de relever l'Occident, elle ne sait produire que des tentatives avortées auxquelles succèdent la féodalité, le monachisme, et une décadence complète dans les lettres et dans les arts. Cependant l’Église n'avait pas survécu seule aux invasions. La grandeur de l'empire romain avait frappé vivement l'imagination des barbares; ils se groupèrent donc autour de Rome et chercherent plusieurs fois à relever l’empire, à imiter sa puissante organisation, Si cette idée suivit toujours les princes, le sentiment de la municipalité si puissant chez les anciens n’abandonna jamais les peuples. Religion, empire, municipalité, voilà, à notre avis, les trois principes fondamentaux que le monde romain a légués au moyen âge. La religion s’est mise à l’œuvre, mais en politique elle n’4 réussi qu’à créer la suprématie du pape, et en littérature elle n’a produit que des romans populaires qu’on appelait légendes. L'empire a été contrarié dans ses tenta-

tives par l'Eglise, par l’hétérogénéité des nations

(12) barbares , par la féodalité (institution née d’une conquête qui avait superposé des peuples à d’autres peuples, et qui n'est pas, comme on Ja cru à tort, un fait appartenant exclusivement à l'Europe) et par l'esprit municipal. Enfin la commune est arrivée sur la scène , et a enfanté des, merveilles, mais on ne peut pas dire qu’elle ait été une des causes premières de la civilisation moderne, car elle n'a montré sa puissance que lorsque l'Occident prenait déjà un nouvel aspect. L'énergie des barbares était nécessaire au monde moderne; leurs croyances et leur poésie, en réa-. gissant sur la religion et sur les lettres des peuples vaincus (1), ont préparé le développement de Ja littérature populaire. En même temps les Arabes qui cernaient l’Europe de toutes parts, lui rendaient les idées de la pompe et du luxe,

(1) On n’a pas fait assez attention , ce me semble, à l'in. fluence qu’exercèrent les anciennes religions sur les croyances des nouveaux chrétiens. Je ne veux pas parler ici du principe même du christianisme : mais il est impossible de, ne pas reconnaître dans les légendes et dans les romans du moyen âge une foule de croyances qui se rattachent au paganisme ou aux religions des peuples septentrionaux. Quelquefois l’Église sanctionnait ces erreurs par son silence : souvent elle leur donnait une nouvelle force en les proscrivant non pas comme erreurs, mais Comme operations diaboliques.

(13) lui donnaient l'exemple d’une vaste organisation politique, lui transmettaient les sciences et les chefs-d’œuvre de l'antiquité. Voilà les causes de la civilisation moderne ; elle est le résultat de ces divers élémens, mais aucun ne peut s’attribuer une part exclusive.

Après avoir tout détruit, les barbares sentirent le besoin d'introduire de nouveau l’ordre dans les pays qu'ils avaient conquis, ne füt-ce que pour consolider leur autorité, et pour résister aux attaques d’autres peuples qui voulaient les déposséder. Mais leurs premières tentatives furent sans effet, car il était également difficile d’accoutumer aux lois des hommes qui n’avaient pour code que leur épée, et des esclaves tremblant toujours devant la verge du maître. L’énergie et l'ignorance pouvaient jusqu'à un certain point préparer la spontanéité littéraire, mais elles ne suffisaient pas pour amener la renaissance des lettres; et les chants des sauvages prouvent que toutes les poésies populaires ne sont pas des chefs-d’œuvre. Le christianisme seul n’enseigna qu'une mauvaise latinité, et pendant plusieurs siècles , des ouvrages ascétiques et des vers latins rimés formérent la seule littérature de ces néo-

phytes, incapables non-seulement d’imiter, mais

(14) même de bien comprendre Horace ou Virgile.

Seuls, les Arabes n'auraient jamais pu policer des peuples ennemis qüe la différence de religion rendait encore plus irréconciliables. Pour produire la civilisation moderne, il fallait ce concours heureux de circonstances et de principes divers : il fallait surtout du temps et beaucoup de temps, afin que l'excès des maux qui pesaient sur les hommes les obligeàt à chercher une nouveille forme sociale et une existence moins misérable. C’est dans l'association, qui était nécessaire au faible pour résister à l'oppression du puissant, et dans l'ordre, qui est la première condition de toute association, que la société devait trouver son salut. Cette grande transformation, qui fut retardée par mille causes diverses, était indispensable pour préparer la renaissance des lettres. À plusieurs reprises, des hommes supérieurs s'étaient efforcés de remettre les études en honneur, mais ce n’est qu’au onzième et au douzième siècle que les sciences et les lettres commencèrent à être cultivées avec fruit. Les premiers pays qui donnèrent le signal de la renaissance furent, nous l'avons déjà dit, ceux sur lesquels s’exerça d’abord l'influence des Orien-

taux.

L'Espagne a long-temps été le rendez-vous de tous les savans de l'Europe. Gerbert, Pierre le Vénérable, Platon de Tivoli, Gérard de Crémone, y allèrent chercher la science, et cette contrée n'a jamais été plus savante que sous la domination des Sarrasins. Plus tard, lorsque les Chrétiens, descendant des montagnes des Asturies, eurent refoulé les Mores vers le Midi, ceux-ci sardèrent encore le dépôt des sciences et des arts. Cependant de si fréquentes relations ne pouvaient rester stériles. Les Chrétiens qui vivaient chez les infideles s’instruisirent dans leurs sciences; plusieurs écrivirent en arabe, d’autres s’appliquèrent à traduire en latin les livres des Orientaux. La poésie espagnole naquit de la poésie arabe, et elle a toujours conservé des traces de son origine. Déjà au treizième siècle l'Espagne chrétienne s'était associée à la gloire de ses maîtres; l’homme le plus éminent qu’elle produisit alors fut Raimond Lulle, qui, avec Albert le Grand et Roger Bacon, forma cette célébre triade à laquelle on attribua tant deprodiges.

Si, d'après l’usage ordinaire, on ne considere l'histoire de l'Espagne que depuis la conquête de Grenade, on ne peut pas trouver

qu'elle ait assez fait pour les sciences; mais nous

ne savons pas pourquoi on veut scinder ainsi l’histoire d’un pays. Pour bien apprécier cette contrée, il faut la regarder comme ayant été habitée d’abord par des nations dont nous ne connaissons pas l’origine , et auxquelles sont venus se superposer à différentes époques divers peuples étrangers. Après les Carthaginoïis, les Romains y introduisirent leur langue , mais Sénèque et Lucain sont restés Espagnols, bien qu'ils aient écrit en latin. Cette langue fut adoptée ensuite par les Goths, tandis que les Arabes . gardèrent la leur; mais ces divers conquérans ne formièrent toujours qu'une petite portion de la population espagnole: etsous des noms différens, Chrétiens et Musulmans ont été un même peuple divisé par des guerres de religion. Le Cid est le frère des Abencerrages : ils portent tous des noms arabes et ils ont été chantés également par les Mores et par les Chrétiens. La gloire des Espagnols mahométans appartient à l'Espagne ; Almanzor et Pélasge étaient du même pays; les tables astronomiques d’Alphonse-le-Sage, comme les poésies de Valadie, princesse de Cordoue, sont dues à des Espagnols.

La patrie du Cid a eu toutes les gloires, excepté celle de donner un grand mathémae

ticien à l'Europe, et les sciences ont décliné dans cette contrée avec empire des Arabes.

La poésie, les arts, l'érudition, l'histoire , ont été cultivés avec succes par les Espagnols, qui furent jadis les plus hardis navigateurs et les plus intrépides soldats de l'Europe; mais jusqu’à présent le ciel n’a donné à l’Tbérie ni un grand géomètre, ni un grand physicien, et l’histoire n'a encore enregistré aucune découverte scientifique du premier ordre faite par un Espagnol. Sans doute l'avenir réserve ce mérite à l'Espagne, car rien n’est plus injuste que de croire certaines nations dépourvues d’un genre quelconque de talent. La gloire est pour tous les peuples une affaire de temps. Le pays qui a produit Cortès, Murillo et Cervantes, ne manque assurément d'aucune grande qualité.

Par sa position géographique, la France était le pays où les divers élémens de la littérature moderne devaient se rencontrer , se réunir, se féconder mutuellement. Tandis que la Provence, soumise à l'influence des Arabes et des Espagnols, les imitait et cherchait des inspirations dans les anciennes luttes contre les Sarrasins

pour la délivrance de la patrie, le nord de Îa

France adoptait les traditions des Bretons, et IV. 2)

(18) chantait les hauts faits d’Artus et des rois d’Albion qu'on supposait issus de Brutus. Au cœur

du royaume, c’étaient les traditions latines qui

régnaient encore : à Paris, l’Université, institu-.

tion formidable qui traitait d'égal à égal avec les princes, luttait contre l'esprit du peuple; dans les couvens, on tonnait contre les troubadours et les romanciers. Mais malgré de telles résistances, ces divers élémens devaient nécessairement finir par se combiner, et la nouvelle littérature populaire, la littérature de la chevalerie, de l’amour et de la féerie, repoussa les attaques de l’église, et finit par s'emparer de tous les esprits. Sans méconnait-e les services que saint Bernard et Abaiïlard ont pu rendre aux études sévères, il ne faut pas croire, comme on l'a fait souvent, que l'instruction ecclésiastique füt alors la seule qui existât en France. Tandis que, dans les écoles, quelques esprits élevés disputaient en latin sur des abstractions, on traduisait en langue vulgaire pour le peuple, des romans où les saints et le diable jouaient les principaux rôles, et dans les châteaux on lisait avidement les prouesses de Guillaume au court nez, et les

amours fatales d’Iseult et de Tristan. Ce sont là

les véritables sources de la littérature nationale

au moyen àge; c’est là qu'a pris naissance cet admirable mouvement des esprits, qui a produit de si beaux fruits en France depuis le douzième jusqu’au milieu du quatorzième siecle.

Lorsqu'une nation s’éveille, elle ne se borne jamais à cultiver une seule branche des connaissances humaines. Chaque nouveau principe d'énergie qui s'empare d'un peuple produit un siècle glorieux ou les progrès des lettres et des sciences se suivent toujours de près. On n’a vu dans les troubadours que des poètes élégans et des romanciers pleins d'imagination; mais il ne faut pas oublier que ces mêmes troubadours mirent en vers, comme les Hindous, des traités de géométrie et de cosmographie.

Il est vrai que pendant long-temps, il n’y eut pas en France un mathématicien comparable à Fibonacci, mais des le dixieme siècle Gerbert avait brillé d’un éclat qui éclipsa tous ses contemporains, et plus tard l’esprit encyclopédique qui se développa de si bonne heure chez les Français produisit le grand Miroir de Vincent de Beauvais, ouvrage prodigieux qui égale en étendue les plus volumineuses encyclopédies modernes, et . qui mériterait d'être étudié et analysé avec soin. C'est le

plus vaste recueil scientifique du moyen âge; au milieu des erreurs et des croyances grossières du temps où vivait l’auteur , il contient des observations intéressantes et des renseignemens précieux sur l’histoire des sciences. Cette tendance encyclopédique était à-la-fois le résultat de l'influence des Orientaux et de l’étude persévérante des ouvrages d’Aristote, qui pour la première fois furent expliqués publiquement à Paris. Elle mérite d’être signalée parce qu'on peut y reconnaitre dès cette époque le caractère expansif de l’esprit français; caractère qui plus tard devait assurer à la France un si grand ascendant sur l'Europe.

Cependant il faut avouer que jusqu’à Viète il n’y a pas eu en France un véritable géometre. Oronce Finée et Butéon avaient, il est vrai, cultivé les mathématiques; mais leurs ouvrages, postérieurs à ceux des premiers algébristes italiens, n’ont pas même reproduit en entier les découvertes qu’on avait faites au-delà des Alpes. Au siècle des traducteurs, les Français ne s’occupèrent guère de faire passer en latin les chefsd'œuvre des géomètres grecs que les Arabes s'étaient appropriés; et lorsqu'on entreprit, trois siècles plus tard, de traduire du grec ces im-

(AR ) mortels ouvrages, les Français reçurent de l’'Etalie ces nouvelles traductions.

Il est impossible de jeter un coup-d’œil sur

l'histoire de la civilisation moderne sans être

frappé du double développement littéraire de la France. Depuis Gerbert jusqu’à Froissart, on ne cessa de s'occuper à-la-fois de philosophie, d'histoire et de gaie science, et mille compositions de tous les genres répañdirent au loin la langue des trouvères et celle des tronbadours. Puis ce grand mouvement se ralentit et finit par s'arrêter. La France, envahie par les étrangers et déchirée par les factions, ne songe qu’à se défendre; la langue s’altère, l'originalité disparait, et lorsque après ces grandesluttes, Bcrnard Palissy, Viète, Montaigne et Ronsard se montrent à-la-fois à l’Europe, on semble oublier

qu'il y à un passé illustre avant ces nouvelles gloi-

res, et l’on ne fait dater la renaissance que du

seizieme siècle. Pendant long-temps la France a

négligé ses ancienstitres de noblesse; et c’est de

nos jours seulement que l’on s’est enfin aperçu que le Guillaume d'Orange valait peut-être mieux que tous les poèmes épiques écrits en français depuis trois siècles. Une transformation

inévitable dans la langue française a fait rejeter

comme s'ils appartenaient à un autre peuple des ouvrages qui ne pouvaient plus être compris sans étude. Les Italiens en cela ont été plus heureux; leur littérature est moins ancienne que la httérature francaise, mais leur idiome n’a subi que de très légères modifications, et les écrivains d'aujourd'hui peuvent au moins imiter le langage de Dante. |

Nous ne saurions analyser ici les travaux de Viète, géomètre doué d’une grande pénétration et à qui les sciences doivent de notables progrès; à la vérité, ses découvertes ne semblent pas pouvoir être comparées à celles de Ferro et de Ferrari, mais il a donné une nouvelle forme à l’algèbre par ses notations, et en généralisant avec talent des remarques à peine indiquées par ses devanciers, il a posé les bases du calcul d’approximation. Viète était un esprit éminemment philosophique, qui doit être plus admiré pour ses méthodes que pour les résultats auxquels il est parvenu. Quelquelois il s’est égaré en voulant trop subtiliser. Dans son Harmonicon cœleste {1), qui n’a pas été publié, il combattit

Copernic et voulut prouver que son système

mme.

(1) Delambre à dit, d’après Boulliau , que cet ouvrage de

cap

était le résultat d'une mauvaise géométrie |

Bien qu’éloignée du foyer de la littérature latine, l'Angleterre ne cessa jamais de s'associer aux travaux du midi de l'Europe. Dans les siecles les plus ténébreux elle produisit Bède et Alcuin, dont les écrits et l’influence se répandirent au loin. Plus tard, Adelard de Bath voyagea chez les Mores, visita l'Italie et la Grèce, traduisit Euclide et composa un traité de physique. Au treizième siècle, Jean d’Holywood écrivit divers ouvrages sur les mathématiques et Roger Bacon entreprit avec une hardiesse extraordinaire les questions les plus élevées des sciences et de la philosophie. Plusieurs fois, il sembla deviner les plus belles découvertes : les écarts de

son génie, les violentes persécutions qu’il en.

EE

Viète est perdu (Delambre, Histoire de l'astronomie moderne, Paris, 1821, 2 vol. in-4 ,;tom. II, p. 148), mais c’est une erreur, et je l'ai retrouvé depuis. D'abord, il était facile de voir qu’un manuscrit, imparfait à la vérité, de l’Xarmonicon existait à la Bibliothèque royale, puisqu'il est indiqué au catalogue imprimé des manuscrits latins, sous le numéro 7274; mais, de plus, l’ouvrage entier se trouve à la bibliothèque Magliabechiana de Florence, qui possède le manuscrit autographe et une ancienne copie destinée probablement à l'impression. Voyez la notel, à la fin du volume. ”

dura, devaient se reproduire trois siècles plus tard dans Campanella, moine italien qui, à.

l'exemple de Bacon, gémit long-temps dans les fers et qui, comme lui, ne cessa de philosopher dans son cachot.

On se tromperait en croyant que l'Angleterre n'avait alors aucune relation avec l'Italie : liée par le commerce à cette contrée depuis des temps reculés, elle accueillait saint Anselme à Cantorbéry, et répandait en Italie ses chroniques fabuleuses (1). À une époque ou tous les Lombards étaient négocians, les connaissances se propageaient au loin par l'entremise de ces marchands qui s’appelaient quelquefois Fibonacci ou Boccace. Plus tard, d'illustres Italiens, qui avaient embrassé la réforme, répandirent dans le Nord, où ils durent se réfugier, le gout de la littérature italienne. Voilà pourquoi, sous Elisabeth, on connaissait si bien en Angleterre les écrivains italiens, même du second ordre, et pourquoi Shakspeare pouvait puiser dans les écrits de

Porto et de Bandello. Au reste, malgré les tra-

(1) Au commencement de son histoire, Villani cite la chronique de Salisbury et les romans bretons, à propos de la généalogie du roi Artus, qu’il fait descendre d’Énée (Villani, G., storia. Fiorenza, 1587, in-4, p. 17, lib. EL, c. 24).

vaux de quelques esprits éminens, jusqu’à la fin du seizième siècle, l'Angleterre n’a guère contribué aux progrès scientifiques de l'Europe. Ce n’est que depuis le chancelier Bacon et surtout depuis la fondation de la Societé royale que les Anglais ont agrandi le domaine des sciences.

L'Allemagne fut plus précoce : pendant que quelques-uns de ses peuples étaient encore à demi sauvages et conservaient leurs anciennes traditions, d'autres, voulant faire revivre l'empire romain.(ce fut toujours le rêve chéri des barbares), cultivaient non sans originalité la langue latine et les sciences. Aux comédies sacrées de Hrosvite,aux commentaires universels d’Herrade, vierges chrétiennes qui semblaient avoir hérité de l'esprit des vierges de l’ancienne Germanie, succédèrent bientôt les écrits encyclopédiques d’Albert-le-Grand, qui renferment des vues théoriques ingénieuses et une foule d’observa-

tions dignes de remarque (1). La renommée de

(1) On s’est occupé à plusieurs reprises dans ces derniers temps d'extraire des ouvrages d’Albert-le-Grand ce qu’ils contiennent de plus intéressant pour les sciences. Voyez à ce sujet les Commentarii societatis Gottingensis , tom. XII, p- 94-115, et les Comptes rendus de L’ Academie des Sciences, 1%: p. 625, année 1837, 1°" semestre.

(26) cet évêque de Ratisbonne se répandit dans toute l'Europe, etses connaissances en physique et en alchimie le firent passer pour magicien. Depuis lors, cette Allemagne qui semblait cachée aux peuples méridionaux n'a cessé de produire des hommes extraordinaires; à ce mystérieux moine Schwartz qui dut être sans contredit un savant alchimiste, succéda bientôt Guttemberg avec son invention merveilleuse dont l'influence se fera sentir jusqu'aux générations les plus reculées. Copernic, qui suffit seul à la gloire scientifiquede la Pologne, découvrit le système du monde, et mourut après trente ans d'admirables travaux, avant que ses ouvrages fussent connus du public (1), et n'emportant dans la tombe que les sarcasmes dont on l'avait accablé sur le théâtre allemand. Après lui, Tycho-Brahé quitta la cour pour se reléguer dans une île glaciale où il fit bâtir une ville astronomique; mais après de longues années consacrées à l’observation

des astres, il dut céder à la persécution et aller

(1) On sait que ce ne fut qu’à son lit de mort que Copernic

reçut le premier exemplaire de ses Revolutiones orbium cæœlestiurm.

(HF) mourir dans une terre étrangéère. Cet exemple n’arrêta pas Kepler, poète sublime dans les mathématiques, qui apercevait des rapports entre les objets les plus éloignés, et qui devina les plus admirables lois dusystème du monde. Quoique décoré du titre pompeux de mathématicien des Césars , 1l dut traîner sa vie dans la misère, car le César qu'il servait n'avait pas de quoi payer sa pension. $es manuscrits furent dispersés, et après avoir été menacés d’une entière destruction, ils gisent à présent dans une des bibliothèques du Nord, pour la plupart inédits (1). Et ces grandes choses, les Allemands les accomplissaient au milieu des convulsions de la réforme, entre le bücher de Jean Huss, les prédications de Luther, et les massacres ordonnés par l'empereur Ferdinand. Ils les accomplissaient par une impulsion propre et nationale ; animés paruneimagination qui rappelle lOrient et soute. nus par une persévérance à toute épreuve : double caractère de la race germanique que les na-

tions méridionales ont long-temps méconnu, et

(1) Voyez l’histoire des manuscrits de Kepler dans la Bibliographie astronomique de Lalande (Paris, 1803, in-4, p. 367 et suiv. ).

( 28 ) dont elle nous montre encore de nos jours de si admirables exemples.

Voilà les rivaux avec lesquels, après la mort de Michel-Ange, devait désormais se mesurer l'Italie. Devenue la proie de l'étranger, elle ne tentait même plus de briser ses chaines, et celui qui aurait étudié alors les mœurs du peuple et des princes italiens, n'aurait pu prédire que le siècle corrompu des imitateurs de Marini. Mais tandis que par l'influence des Espagnols, que subissait toute l’Europe, la littérature tombait en Italie, de l’Arioste à Achillini, de Machiavel à Bisaccioni, comme en France on passait de Mon: taigne à l'hôtel Rambouillet, la science se releva tout-à-coup et enfanta Galilée. Le dix-septième siècle a été pour l'Italie le siècle des découvertes et le triomphe de la philosophie; mais on étudie peu l’histoire des sciences, et l’on ne retient que des vers de mauvais goût qui ont été colportés dans toute l’Europe et qu’alors l’Europe entière admirait (1). Ce préjugé est très répandu, même

chez les Italiens, qui oublient les découvertes de

(1) Achillini, qui écrivait au roi de France Le monde servira de boulet à tes canons, recui de magnifiques présens du cardinal Richelieu.

leurs ancêtres, et qui, en lisant quelques pages de Galilée, de Torricelli, de Redi, pourraient se convaincre que ces grands philosophes étaient aussi des écrivains du premier ordre, et que leurs ouvrages sont des modèles de style, de correction et de goût.

Il est impossible de ne pas s'arrêter un instant à ce spectacle d’une nation qui, après avoir brillé pendant trois siècles, tombe sous le joug de l'étranger et semble avoir perdu toute énergie morale, et qui, cependant, quand l’inspiration poétique lui échappe, se relève tout-àcoup, et saisit le sceptre des sciences. Mais le peuple ne pouvait pas enfanter ces merveilles, et l’on doit reconnaitre ici la puissance de l'individu. Dans tout le reste de l’Europe, il existait alors un principe d’activité capable d’agir sur les masses : en Espagne , une prodigieuse puissance, l’or du Pérou et le dessein d’une domination universelle : en France, en Angleterre, en Allemagne, les guerres de religion donnaient une nouvelle énergie au corps et à l’esprit. Peu importe qu’au seizième siècle , en Angleterre, on fit jurer solennellement à un prince prêt à monter sur le trône que si jamais le roi ÆArtus (l’Artus des romans de chevalerie), transformé

(3) par .enchantement depuis plusieurs siècles en corbeau, venait à reprendre sa forme, il lui rendrait la couronne (1); ces grossières erreurs, proclamées à la face du monde peu d'années avant la naissance de Bacon, n’empêchaient pas le peuple anglais de subir toutes les influences politiques et religieuses qui devaient plus tard le conduire si loin. Mais en Italie, qu'était devenue l'énergie populaire après la mort des derniers défenseurs de Florence? ;et qu’attendre

d'un peuple qui ne se levait pas tout entier

(1) Voici comment Castillo, écrivain contemporain, raconte ce fait curieux dans l’Historia de los reyes Godos (Madrid, 1624 , in-fol. p. 365).

El anno de 1554 estando viudo el Catolico Rey don Felipe Il, por muerte de la Princesa donna Maria , Infante de Portugal , en quien tuvo al principe don Carlos que murio antes de heredar se casd en Inglaterra en Hunchriste donde esta la tabla redonda de ios veinte y quatro Cavalleros, que ensütuyù y ordeno el rey Artus de Inglaterra, como se ha dicho : la qual mesa es de veinte y quatro girones lo ancho dellos a la parte de fuera, y las puntos adentro que van a dar todas a la Rosa de Inglaterra que està en medio: y el Rey Artus pintado con una espada en la mano, y en lo ancho de lo girones son blancos y verdes: y es fama comun que el Rey Artus està encantado en aquella tierra en figara de cuervo; y que ha de bolver à reynar : e cierto dizen que su Majestad del Rey don Felipe IT jurd (Gentil juramento) que si el Rey Artus viniesse en algun tiempo, le dexaria el Reyno.

pour courir à la victoire ou à la mort, lorsqu'un vice-roi espagnol répondait à ses plaintes par ces paroles : Si les impôts vous semblent lourds, cédez-nous vos femmes et vos filles, el nous paierons poyr vous! Il faudrait fermer lés yeux à la lumiere pour méconnaitre la puissancé de l’individu en Italie : aux temps les plus reculés, Ro- mulus, disciplinant une poignée de voleurs, les ‘a lancés à la conquête du monde; à la fin du seizième siècle, lorsque le peuple italien ne savait même plus murmurer, Galilée a rendu à sa patrie une gloire qu’elle ne semblait pas pouvoir espérer. Ces exemples devraient de nos jours servir de guido en Italie aux esprits élevés et imposer silence à ces hommes qui attribuent toujours au peuple la cause de leur petitesse. , et qui voudraient trouver dans les circonstances politiques une excuse à leur nullité.

Ilest difficile de partager l’histoire des sciences en périodes parfaitement distinctes, car la marche de l'esprit humain est presque toujours graduelle, et les découvertes les plus inattendues ont été longuement préparées par des travaux dont la postérité seule peut apprécier l'influence. La naissancé de Galilée est une époque

chronologique des plus remarquables; mais en

nous arrêtant à cette époque dans le volume précédent, nous n'avons pas prétendu que dès ce jour les sciences prendraient une autre direction. Au début de ce troisième livre, nous trouvons les mathématiques au même point où nous les avions laissées à la fin du second, et poursuivant Ja même carrière :mais la tendance des esprits se modifie peu-à-peu. On a déjà vu que vers le milieu du seizième siècle, l'étude des sciences se répan= dit généralement; pour satisfaire ce goût presque universel , les recherches des inventeurs furent réunies et leurs méthodes examinées avec soin; on composa des traités élémentaires, et, comme cela arrive toujours lorsque beaucoup

d’esprits se tournent vers les considérations

scientifiques, on abandonna insensiblement les

spéculations trop abstraites pour s'occuper

surtout des applications. Ce n’est pas que Gali-

lée et Torricelli ne fussent des géomètres du premier ordre; mais ils étudièrent principalement

la philosophie naturelle, et tout le monde les imita. Dans leurs mains, les mathématiques devinrent surtout un moyen de recherche, et la véritable physique, la physique du poids et de la mesure, fut le résultat de l’emploi de cet

admirable instrument.Toutefois jusqu’au jour où

Galilée fut proclamé chef de la science, les savans italiens flottèrent au hasard. Au milieu de cette espèce de confusion, il serait difficile d'exposer dans un ordre rigoureusement chronologique les travaux scientifiques faits en Italie dans la seconde moitié du seizième siècle. Nous tâcherons donc de choisir les plus importans parmi ces travaux, et de les présenter de manière que lon puisse saisir, en général, la marche de la science. Les savans qui n’ont pas subi l'influence de Galilée nous occuperont d’abord, et nous rattacherons à l’histoire de cet homme célebre toutes les recherches qu'il a pu inspirer et tous les écrivains qui l'ont pris pour exemple et pour guide.

Le résultat le plus remarquable de la tendance qui se manifestait à cette époque d’appliquer les mathématiques aux phénomènes naturels et aux usages de la vie, ce fut la réforme du calendrier, déja plusieurs fois demandée (r),

et que les exigences de la liturgie ainsi que les

(1) Voyez à ce sujet Montucla, histoire des mathematiques, deuxième édition, tom. I, p. 677 et suiv. — Delambre, histoire de l'astronomie du moyen äge. Paris, 1819, in-4 ,p.435. — Tiraboschi, storia della letteratura italiana. Venezia, 1795, 16 vol. in-8, vol. XI, p. 453 et suiv.

Fr.

Le

(54) besoins de la société rendaient indispensable. On sait que César, négligeant la correction d'Hipparque, avait supposé la durée de l’année de trois cent soixante-cinq jours et un quart. Les pères du concile de Nicée, qui donnèrent des règles pour la détermination du jour de Pàques, crurent que cette durée était rigoureusement exacte et que l’équinoxe resterait toujours au 21 mars (1); mais la durée de l’année julienne étant trop longue de plus de onze minutes, cette supposition donnait environ un jour d'erreur pour cent trente ans. On ne tarda pas à s’en apercevoir, et plusieurs écrivains tentèrent d'y porter remède. Au neuvième siècle, on corrigeait déjà, dans quelques églises, l'erreur provenant de la précession des équinoxes (2). Quatre cents ans plus tard, Roger Bacon (5) adressait au pape un plan de réforme, et deux siècles après, Pierre d’Ailly et le cardinal de Cusa présentèrent à di-

vers conciles des projets analogues.

(r) C’est le jour où se trouvait l’équinoxe en 325.

(2) Voyez l’ancien calendrier de Florence, dont parle Ximenes dans le Gnomone (Firenze, 1957 ; in-4, p. 4 et suiv.).

(3) Baconis, Rog.,opus majus. Venetiis, 1750, in-fol., Præf., p. 16.

Sixte IV voulut employer Régiomontanus à cette réforme (1), et le récompensa d'avance en le nommant à l'évêché de Ratishbonne; mais les projets du pape s’'évanouirent à la mort du savant astronome. Léon X reprit ce dessein, et ne l’exécuta pas non plus : enfin, les écrits de Gauricus et un projet de Lilio, savant Calabrais (2), décidèrent la question. Grégoire XIII nomma, pour examiner ce projet, une commission composée de Danti, de Clavius, de Ciaconio, du frère de Lilio et de plusieurs cardinaux. Le rapport de la commission fut adopté, et le pape ordonna qu'en 1582, on passerait, sans interruption, du 4 au 15 octobre pour remettre d'accord le

calendrier avec Pétat du ciel.

(x) Tiraboschi, storia deil. lett. ital. vol. VIE, p. 378. —- Montucla , hist. des math., tom.I, p. 678.

(2) Montucla dit que Lilio était de Vérone (Montucla, hist. des math., tom. I, p. 678), mais on a reconnu qu'il était Calabrais. Je ne sais pas où Delambre (Hist. de Vastron. moderne, tom. I, p. 5et57) a pris que l’auteur du projet de la réforme du calendrier s’appelait Luigi Lilio Giraldi ; évidemment il confond ici l’astronome napolitain avec un polygraphe de Ferrare qui s'appelait Giglio Gregorio Giraldi, et qui a écrit aussi sur le calendrier grec et latin (7#raboschi, storie delè. lett. ital., vol. XIL, p. 827 etsuiv.).

Tant de travaux n'auraient pas été nécessaires s’il ne se füt agi que de profiter des observations astronomiques pour corriger le calendrier; mais la difficulté se trouvait augmentée considérablement par des conditions relatives au jour de Pâques auxquelles on voulait satisfaire. Nous essayerions en vain de donner une idée de ces difficultés qui, même de nos jours, ont occupé les plus savans astronomes (1) : il suffira de dire que la commission suivit les vues de Lilio, et que la nouvelle réforme du calendrier, qui, sans être parfaite, offre de grands avantages sur l’ancienne, fut admise dans tous les pays catholiques. Les protestans la repoussèrent longtemps, ét elle n’est pas encore adoptée par l’église grecque, qui suit toujours l’ancien calendrier, comme si une erreur d'astronomie devait jamais devenir un article de foi.

(1) Au commencement de son Hrstoire de l’ Astronomie moderne, Delambre a consacré un long chapitre à l'examen dela réforme du calendrier; mais il l’a fait d’une manière si confuse qu’on ne peut guère tirer parti de son exposé. Montucla, sans employer les longues formules de Delambre, avait été plus clair (Hist. des math., tom. T, p.678 et suiv.). On peut consulter à ce sujet les ouvrages de Clavius, un traité de Ciccolini intitulé Formole analitiche pel calcolo della Pasqua, et le Manuel de chronologie, par M. Ideler.

L'histoire de la réforme du Calendrier, les discussions animées auxquelles donna lieu cette réforme, ont été souvent exposées; mais, nous le répétons , il serait impossible d'en donner ici une idée satisfaisante. Mieux vaut parler du plussavant parmi les membres de la commission qui présida à cette réforme, d’Ignace (1) Danti, dominicain, que des travaux de plusieurs genres signalent à l'attention de la postérité.

Ce savant moine appartenait à une famille qui a produit plusieurs hommes distingués dans les lettres et dans les arts (2). Son frère, Vincent, fut un des plus habiles sculpteurs du seizième siecle,

et publiaun Traité des proportions (3) que les ar-

(1) Son véritable nom était Pellegrino, mais, en entrant dans les ordres, il le changea en celui d’'Ignace (Fermiglioli, scritloriperugini, Perugia, 1828 ,2 vol. in-4, tomel, p. 366).

(2) Voyez à cet égard l’ouvrage de Vermiglioli , que nous venons de citer. Les femmes elles-mêmes étaient savantes dans cette famille: Teodora avait commenté Euclide et composéun traité sur la peinture. Ignace Danti la cite avec éloge dans le proemio de la Sfera di Sacrobosco tradotta da Pier Vincenzio Dante de Rinaldi (Firenze, 1579,in-4)}. Ce Pier Vincenzio était l’aïeul d’Ignace.

(3) Danti, Vincenzio, il primo libro delle perfette proporziont, Firenze, 1567, in-4.— Cet ouvrage, qui est devenu très rare, devait contenir quinze livres, dont le premier seulement fut imprimé.

(358 ) tistes estiment beaucoup. Ignace se voua de bonne heure aux mathématiques, et il les professa en Toscane, où le grand-duc, probablement à son instigation, ordonna qu'elles fussent enseignées (1)dans toutes les universités. Côme I°* lui confia le projet, qui ne fut pas exécuté, d’unir l’'Adriatique à la Méditerranée, et il lui fit dres-

ser de grandes cartes géographiques (2). La mé-

(1) C'est Dantilui-mème qui nous l’apprend, dans la dédicace de sa traduction de la sphère de Proclus, où il dit : « Grande e maravigliosa è l’eccellenza delle matematiche Iilustriss. Sign. poichè, non solo ci aprono queste la strada alla cognizione, et intelligenze di tutte l’altre scienze, che senza Îloro non possono perfettamente essere apprese, ma svegliano ancora gl’ ingegni nostri, e gli rendono atti alle speculazioni delle cose più alte, per la qual ragione gli antichi usavano avanti ad ogn’altra scienza , intorno all acquisto diesse affaticarsi : dal| esempio de’ quali mosso il Gran Cosimo padre di V. Eccell. Illustriss. ha sempre cotanto amato questa nobilissima facultà , et ha volsuto, che si legga publicamente in tutte le università del suo felicissimo stato, sapendo che questa scienza è quella che ci fa scala a quelle arti et virtü che debbono ornäre gli animi nobili. Onde dovendo io quest’ anno ricominciare da capo il corso delle matematiche, etc.» (Proclo, La sfera, Fiorenza, 1575. in-4. De= dic.). — Il résulte de là que le mème professeur enseignait successivement toutes les mathématiques en plusieurs années.

(2) Voyez Vasari vite, Fiorenza, 1568, 3 vol. in-4, LL part., 2° vol., p. 877.

ridienne que Danti traça à légiise de sainte Maria Novella de Florence mérita toujours les éloges des astronomes (1) : celle qu'il construisit à Bologne fut respectée par Cassini, mais elle périt plus tard par des mains moins savantes {2). Le pape appela Danti à Rome pour qu’il coopérât à la réforme du calendrier, et le nomma évêque d’Alatri; mais le savant astronome ne jouit pas long-temps de cette dignité (3) et il mourut en 1586, à peine âgé de cinquante ans.

Danti a traduit et commenté la perspective d'Euclide, avec celle d'Héliodore (4), et la sphère de Proclus (5) : ses remarques sur ces auteurs ne sont pas sans mérite (6); il se plaisait à com-

(1) Xèmenes, lo gnomone, p. XLV-LIV.

(2) Vermiglioli, scritiori perugini, tom. I, p. 368.

(3) Vermiglioli, scrittori perugini, tom. TL, p. 368-369.

(4) Euclide, la prospettiva... insieme con la prospeltiva d'Eliodoro, tradotta da Egnatio Danti. Fiorenza, 1573, in-4.

(5) Cette traduction, que nous avons déjà citée, se trouve ordinairement réunie au Trattato de Puso de la sfera, par Danti (Fiorenza, 1573, in-4).

(6) On y trouve beaucoup de faits curieux pour l’histoire des sciences : nous citerons à cet égard ce qu’il dit dans ses notes sur la Perspective d'Euclide relativement à la chambre: obscure.

Voyez la note IT à la fin du volume.

(40) menter : il a donné une édition de la Perspective de Vignole avec des additions (1), et il a travaillé sur un ouvrage d’Orsini (2). On a de Jui un livre intitulé : Les Sciences mathématiques réduites en tables (3) : c'est une espece d'arbre encyclopédique des mathématiques qui doit intéresser ceux qui s'occupent de la classification des sciences. Il publia aussi un traité de V’Astrolabe (4) où l’on trouve une remarque capitale qui a été toujours attribuée à Tycho- Brahé (5), savoir : la diminution de l’obliquité

(x) Vignola, due regole di perspettiva: Roma, 1583, in-fol. — M. Chasles a remarqué que les deux règles de Vignole, démontrées par Danti, ont beaucoup d’analogie avec une méthode de Newton pour la transformation desfigures (Chas- Les, apercu. Bruxelles, 1837, in-4, p. 348). J’ajouterai que, dans cet ouvrage, se trouvent des procédés pour tracer des images qu'on ne peut voir distinctement que par réflexion, ou sous un angle déterminé (Vignola, due regole ; p. 94-96).

(2) Orsini, Trattato del radio latino. Roma , 1583, in-4. — Danti , dans la préface, fait le plus grand éloge de cet instrument.

(3) Danti, Le scienze matematiche ridotte a tavole: Bologna, 1597, in-fol.

Voyez la note IT à la fin du volume.

(4) Danti, Trattato del’ astrolabio. Fiorenza, 1569, in-4. — Cet ouvrage fut fréquemment réimprimé avec des additions.

(5) Delambre, hist. de l’astron. moderne, tome I, p. 182. — Montuela, hist. des math., tome IV, p. 226.

de l’écliptique (1), déduite de la comparaison des anciennes observations avec les modernes.

La perspective; à laquelle Danti s'était appliqué avec une sorte de prédilection, fut cultivée à cette époque par les artistes et les savans, et lon connaît un grand nombre d'ouvrages pu:

bliés en Italie sur ce sujet. Alberti, Léonard de Vinci, Serlio, Barbaro, Vignola, Sirigatti, ont donné différens traités de perspective qui contiennent des remarques intéressantes (2), mais où l’on ne trouve pas encore les principes géométriques de la science (3). Guido Ubaldo del

Monte les démontra plus tard dans un livre sur

(1) La. declinatione del Sole la quale continuamente si va scemando par rispetto del molo della trepidatione o di altra cagione posta dal Fracastoro. Percheiat tempo di Arato era gradi 24, et al tempo di Tolomec gradi 23 minuti 50, et ai tempi nostri à 23 gradi et 28 minuti, et in tanta alteza l’ho osservata to già duoi anni alla fila (Danti, Trattato de l’astrolabio, p. 86, part. IL, pr. 30). — Danti a composé aussi un traité de l’anemoscope, qui renferme des faits curieux sur l’histoire de la division des vents (Danti anemoscopium. Bonon. 1558, in-fol., p. 23-25).

(2) Chasles, Aperçu, p. 156, 481, etc. — M. Chasles cite Barbaro parmi les géomètres qui s'étaient occupés des polygones étoilés (Voyez Barbaro, la pratica della perspettiva: Venetia, 1569, in-fol., p. 27).

(3) Montucla a consacré quelques pages à l’histoire de la

(4) lequel nous reviendrons en exposant les travaux de cet homme célèbre.

Le nombre des auteurs qui écrivirent sur l’astronomie alla toujours en augmentant vers la fin du seizième siècle, mais aucun d’eux ne s’éleva au-dessus de la médiocrité, et d’ailleurs la plupart, encouragés par la crédulité universelle (1 ), spéculérent sur la science et se livrèrent à l’astro-

logie. Antoine Magini de Padoue (2) mérite ce-

perspective (Hist. des math. tom. T, p. 706 et suiv.); mais son essai est bien incomplet. Il commence par dire qu’excepté quelques phrases de Vitruve, il ne reste plus rien sur la perspective des anciens ; et cependant nous venons de voir que Danti avait traduit et commenté deux ouvrages grecs sur cette matière. Ensuite il donne une liste d'ouvrages modernes sur la perspective , liste qui est évidemment tirée de la préface de Danti à la Perspective de Vignole. Il ajoute seulement que l’ouvrage de Pietro del Borgo (ou, pour mieux dire, de Pietro della Francesca dal Borgo a san Sepolcro ) n’existe plus. C’est une erreur : cet ouvrage, que Danti dit être le premier traité de perspective moderne et dont il fait beaucoup d’éloges, existe manuscrit à la Bibliothèque royale de Paris.

Voyez la note IIT, à la fin du volume.

(1) On sait que Gauricus fut nommé évêque par Paul ILT, à cause deses prédictions astrologiques; et l’on voit par un fragment de lettre que Tiraboschi a rapporté, qu'Hercule IT, duc de Ferrare, lui envoya cent ducats, après que sa prédiction de la mort d’Alphonse I° (père d’'Hercule) se fut avérée ( Tiraboschi, storix della lett. ital., vol. XI, p. 448-449).

(2) Magini fut pendant très long-temps professeur à Bologne , mais il était né à Padoue, en 1559.

pendant une mention particulière. Ses écrits prouvent qu'il avait fait une étude approfondie des travaux de Copernic. Malheureusement, au lieu d'adopter la théorie du mouvement de la terre, il ne vit dans les ouvrages de l’immortel philosophe de Thorn que des observations plus exactes que celles de tous ses devan-

ciers (r). Il voulut maintenir la terre au centre

(1) Les deux ouvrages où Magini a tâché de profiter des ob- | servations de Copernic sont les Tabulæ secundorum mobilium | cœlestium congruentes cum observationibus Copernici (Ve- | net., 1585, in-4); et les Novæ cœlestium orbium theoricæ (Mogunt., 1608, in-8). Dans l’intervalle qui sépare la publication de ces deux livres, l’auteur semble avoir modifié son opipion sur la théorie de Copernic, ou, au moins, avoir cédé à dés considérations qui, en 1585, ne l’avaient pas encore influencé. Les Tabulæ sont dédiées à Grégoire XIII, et, dans une lettre au duc de Sora, frère du pape, Magini s'exprime ainsi: Nicolaus Copernicus vir in hoc doctrinæ genus cum uno Ptolemæo conferendus ; et, après beaucoup d’autres éloges, il ajoute: Qui autem Purbachij theorias, et Alphonstinas tabulas solvebant, inusitatas hasce Copernicihypotheses ; ac peregrines earum voces non sine maximo negotio perctpere poterant ; sans rien dire qui puisse faire croire qu'il rejette la théorie du mouvement de la terre; mais dans l’averlissement au lecteur des Novæ cœlestium orbium theoricæ , il dit hardiment: Non absurdas ad hypotheses quales Copernieus confinæit. Quelle est la raison de ce changement? Faut-il croire que Magini, ayant à son tour imaginé un nouveau système du monde, se persuada ,comme Tycho-Brahé, que celui de Copernic était «bsurde® ou bien doit-on voir en cela lin-

(44) du monde en introduisant toutefois dans l’astronomie Îles perfectionnemens dus à Copernic.

Pour y parvenir, il fut forcé de multiplier les sphères et les orbes, d'ou il résulta un système d'une excessive complication (1). Les ouvrages de Magini sont fort nombreux; bien qu’on n’y trouvé guère de recherches originales, ils ont dü être utiles à l'époque où ils parurent, et l’on y rencontre des transformations et des théorèmes que d’habiles astronomes avaient cru de nos Jours découvrir pour la première fois (2). Il était en correspondance avec Tycho-Brahé et avec Kepler; et ce dernier faisait grand cas de son savoir (3). L'université de Bologne, où Magini avait professé pendant très long-temps, offrit après sa mort la chaire d'astronomie à Kepler, qui, malheureusement pour l'Italie, ne voulut

pas l’accepter.

fluence de l'Eglise, qui, après avoir d’abord laissé passer l’ouvrage de Copernic (qui est, comme on le sait, dédié au Pape), se préparait plus tard à condamner Galilée? Nous n’osons prononcer.

(x) Delambre (Hist. de l’astron. du moyen äge, p. 483-12) a donné un exposé des recherches et du système de Magini. (2) Voyez Delambre, hist. de lastron. du moyen äge, p.485. (3) Kepleri epistolæ. Lips. 1718 ,in-fol., p. 642.

Il serait inutile de mentionner ici les autres astronomes, ou astrologues italiens, qui ont précédé Galilée, car leurs travaux n’ont guère contribué aux progrès de la science. Nous ferons toutefois une exception en faveur de Pierre Sordi, qui, en 1578, publia à Parme un traité sur la comète de l’année précédente (1). On voit par

| cet écrit que Sordi, ainsi que d’autres savans de

son temps, croyait que l’on peut prédire le retour de ces astres par l'astronomie et le calcul. Les progrès de la mécanique devaient suivre de près ceux des mathématiques, et ils ne se firent pas attendre, au moins en ce qui concerne la pratique. Nous ne parlerons pas des édifices publics ni des immenses constructions qui s’élevaient alors en Italie; car ces travaux se rapportent plus particulièrement à l'histoire des arts; mais on ne saurait passer sous silence les auteurs qui ont écrit spécialement sur les machines et

sur leur emploi.

On connait assez généralement un ouvrage de Ramelliintitulé : Les diverses et artificieuses ma-

chines, qui parut à Paris en 1588, en français et

(1) Téraboschi, storia della lett. ital., vol. XF, p. 452-453.

( 46 ) en italien (51). L'auteur, habile ingénieur militaire, était né non loin de Milan : il servit d’abord sous Charles-Quint et vint ensuite (2) en France, où il entra au service d'Henri IIL.

Son ouvrage, qui a joui d’une grande réputation, ne contient cependant pas d’inventions importantes. On y voit à la vérité une foule d'instrumens et de machines propres aux arts, aux manufactures et au génie militaire; mais il est difficile de porter un jugement sur le mérite de l'auteur, car on ne sait pas bien ce qui lui appartient personnellement et ce qu'il n’a fait qu'emprunter aux autres. Toutefois, le livre de Ramelli peut encore être consulté avec fruit, et nous avons vu de nos Jours reproduire quelques-unes des machines qu'il contient par des personnes qui ne le citaient pas. Un ouvrage du même genre, sur lequel il faut s’arrêter bien davantage et d'autant plus qu’il est très rare et qu’il ne se trouve guère indiqué par les bibliographes,

(x) Ramelli, le diverse et artificiose machine , Parigi, 1588, in-fol. — Ce recueil estimé contient 195 machines , avec les explications en francaiset en italien.

(2) Tiraboschi, storia della lett. ital., vot. XI, p. 477.

(47) est le recueil intitulé : Nouvelles machines de Faust Veranzio; qui contient quarante-neuf planches précédées d’une description en latin et en italien (1). Le volume n'est pas daté; mais, sans aucun doute, il a été imprimé à Venise vers la fin du seizième siècle.

Les inventions si remarquables de cet auteur ne sont pas signalées dans les biographies, qui inscrivent à peine son nom à la suite de celui d’un célèbre primat et vice-roi de Hongrie dont il était neveu. Veranzio a publié un Diction-

natre en cinq langues, une Nouvelle logique (2),

(1) Je dois dire ici qu’ilexiste deux sortes d'exemplaires de ce recueil. Celui que je possède a pour titre Machinæ novæ Fausti Verantii Siceni; il se compose de 49 grandes planches in-folio, précédées de la Declaratio machinarum en latin, qui contient 19 pages, et de la Dechiaratione de le nostre machine, de 18 pages, en italien. La numération recommence dans ces deux Déclarations. L’exemplaire de la Bibliothèque royale a pour titre Machinæ novæ Fausti Verantiti Siceni cum declaratione latina , italica , hispanica, gallica et germanica. Venetiis, cum privilegqiis. I] se compose du même nombre de planches, ‘et contient, de plus, la traduction espagnole, française et allemande dela description des machines. Il y a une nouvelle numération pour chaque langue. L'édition est absolument la mème : on n’a fait qu’ajouter les trois nouvelles traductions et graver quelques mots de plus sur le frontispice.

(2) La Logique parut à Venise en 1616 ind , sous'ce titre :

(48) et il avait composé (1) une histoire de Hongrie : dont le manuscrit, d'après une disposition de son testament, fut déposé dans son tombeau. Ses ou velles machines ne sont qu’une partie de toutes celles qu'ilavaitinventées et dontil parle dans une espèce de Prodromus placé avant les figures. Elles mériteraient pour la plupart une description (2) détaillée; mais nous nous bornerons à en signaler deux qui sont dignes de toute notre attention. Ce sont les ponts suspendus par des chaînes en

fer exactement comme on en fait aujourd’hui (3), …

Logica nova suis ipsius instrumentis formata et recognila a Fausto Verancio, episcopo Chanadii. C’est un ouvrage fort curieux où l’auteur ainséré les critiques qu’on lui avait adressées. À la page 60, il y a un traité d’Ethica christiana , où le nom de Veranzio est écrit, comme il doit l’ètre, par un t. Quant au Dictionnaire polyglotte, je n'ai jamais pu me le procurer.

(x) Ces détails sont empruntés à l’article Veranzio de la Biographie universelle; mais, comme on n’y cite aucune autorité, nous ne pouvons pas en garantir l'exactitude. Le nom de Veranzio ne se trouve ni dans les Memorie sulla Dalmazia, par Albinoni (Zara , 1809, 2 vol. in-4), ni dans les Notizie storico-critiche publiées à Raguse en 1802, par Appendini, en deux volumes in-4.

(2) Voyez la note IV à la fin du volume.

(3) Voici comment, dans la description française dé la figure XXXIV, Veranzio parle de son pont suspendu :

« Poxr p8 rer. Ce pont s'appelle pont de fer pour autant : qu'ilestdépendant de deux tours basties aux deux bords, et

œt le pa achüte, dont la figure est parfaitement dessinée et sur lequel l’auteur revient à deux reprises (1). D'après l'explication d'une de ses niachines (2), on voit aussi qu’il avait voulu donner à Venise des fontaines jaillissantes ou des puits artésiens.

On doit vivement regretter de ne pas connaître en détail la vie d’un homme qui,:malgré des occupations si diverses, put cultiver la mécanique avec tant de succès, et qui a laissé de telles inventions, dont on n’a jamais parlé à cause peut-être de leur trop grande singularité, et parce que lon croyait probablement qu'elles étaient inexécutables. C’est en effet un spectacle bien singulier que celui d'un prélat (il nous apprend lui-même

qu'il était évêque (3) de Chanadium) qui,

pendu au milieu, avecq plusieurs chesnes de fer. Ces tours | icy ont leurs portes qui reçoivent les passans sur le pont ou les en repoussent. » | (1) Voyez la description de la planche XXIX et l’Indice des machines de nostre invention; mais il vaut peut-être mieux lire cela en latin, car la traduction francaise est fautive à cet endroit.

(2) Dans la description de la seconde planche. (3) C'est la qualité qu'il prend dans le titre dela Logiea nova.

JV. /4

; | e à 1 tombé en disgrâce à la cour de Hongrie® pour l'avoir compromise, à ce quon prétend, : avec celle de Rome dans la collation des bénéfices ecclésiastiques, renonce aux affaires et publie successivement un Dictionnaire polyglotte, un Recueil de machines, et une Logique. Ces trois ouvrages (1) ont paru à Venise : le premier en 1595, le dernier 1616 : il semble donc que l'auteur s'était fixé dans cette ville, ou qu'il y a fait au moins de fréquens séjours, après les voyages auxquels il fait allusion dans les Machines (2), et qui lui avaient fourni le moyen d'apprendre les cinq langues qu’on trouve réunies dans son Dictionnaire, et d'examiner surtout les procédés employés dans les arts ou dans les manufactures par les peuples qu'il avait visités.

Les biographes que nous avons pu consulter ne

(x) Je connais les Hachinæ novæ de Veranzio et sa Logique; quant au Dictionnaire, je ne l'ai jamais vu. Je le cite seulement d’après l'article de la Biographie universelle.

(2) Voyez dans cet ouvrage la description des machines, 1, II, XXI, XXVIIL, xXIx, etc. Bien qu’il ne fût pas Italien, nous avons cru pouvoir parler ici de Veranzio comme étant né dans un pays soumis aux Vénitiens, el surlout pour faire connaître ses machines, dont les historiens des sciences n’ont

jamais parlé.

ar } font pas connaitre sa patrie; cependant, nous avons trouvé dans ses Machines qu'il était né à Sibenico, petite ville de la Dalmatie. En effet, dans la quatrième planche de cet ouvrage, on voit une éghse d’une assez belle architecture, et Veranzio dit {1) que c'est l’église de Sibenico, et qu'il la donne comme ornement de sa patrie.

L1 ? . . . (2 0 C'est pat l'originalité (2) surtout que ce recueil

(r) Voici la description que l’auteur donne de cette Eglise : « Evcucesra SiBENIcI.— Hæc ecclesia non est meæ inventionis, nam ante centum quinquaginta annos exstructa fuit, At quia pulcherrimæ atque inusitatæ formæ est ; eam hoc loco , inter mea inventa, Patriæ meæ ornamentum, ponere placuit. Nam præter quod, absque ulla materia lignea constet; testitudinem ipsam, non ut reliqua Fempla, ex lateribus fornicatam habet, sed tola ingentibus lapidibus sectis, secundum longitudinem . positis, tecta est, qui tam ab interiori, quam abexteriori parte, ijdem conspicui sunt. Reliqua delineatio demonstrabit. »

(2) Veranzio comprenait fort bien l'importance de ses inventions , et savait apprécier sa propre originalité, mais il semblait faire peu de cas du suffrage du public. Voici comment il s'exprime à ce sujet, au commencement de son livre: « Eam partem Architecturæ, qvæ de Machinis agit, plerique potiorem posuerunt ; mayori enim acumine ingeni] eam perfici yudicarunt. Sed si tantæ laudis est, earum Machinarum qvæ yam olim in usu sunt, artem callere; qvid erit novas post tot secula et quidem non parvo numero, in medium protulisse? Nihilominus tamen scio, homines ita esse affetos, ut mayor pars eorum; qvi has meas Machinas

viderint ,im0 i] ipsi qvi anlequäm eas vidissent , catalogum

(UE) se distingue, et nous ne connaissons aucun.

ouvrage de la même époque qui puisse lui être comparé. La logique décèle aussi un esprit singulier dans les moindres détails : il serait en effet difficile de trouver un autre livre dans lequel l’auteur ait reproduit, comme l'a fait Ve-. ranzio dans celui-ci, les critiques qu'il avait essuyées et même les solécismes qu'on lui avait reprochés. (1) ;

Bien qu'on ne puisse pas décrire ici toutes les grandes applications de la mécanique qui ont été faites au seizième siècle, il est impossible

cependant de passer sous silence Dominique

earum legerant, et ririficas censuerunt: postea spernent, et pro vulgaribus habebunt. Cur igitur tantum operis et impensarum , in eis describendis consumpsi? vt nempe mihimetipsi , et ijs paucis, qvi eas aliqvid esse putaverint, satisfacerem. Priores petens ut qvas in promptü habent, meliores proferant, vel in posterum comminiscantur qvà istis reyectis illis utamur. »

(r) Voyez à la page 47 de sa Logica les observations contra Logicam que l’auteur attribue à un archevèque dont il ne dit pas le nom. On a pu voir dans la note précédente que Veranzio avait adopté une orthographe fort singulière : elle est critiquée par l’Archevéque à l’article second de ses observations; dans le troisième, le critique dit, à propos de certaines locutions employées par l’auteur : « Singnlare cum plurali

non concordat. »

(55) Fontana, si connu pour Île transport de l’obélisque du Vatican. Fontana naquit en 1543 à Mili, dans les environs du lac de Côme; il s’appliqua d’abord à la géométrie, et au milieu des grands architectes du seizième siècle, il se fit bientôt remarquer comme architecte et comme ingénieur. À vingt ans, il se rendit à Rome et s’attacha à la fortune du cardinal Montalto, qui fut si connu depuis sous le nom de Sixte- Quint; il commença pour lui la construction d'une chapelle et d’un palais; mais bientôt le cardinal manqua d'argent et Fontana continua les travaux à ses frais en y consacrant ses épargnes. Sixte-Quint l'en récompensa en fe nommant son architecte et en le chargeant d'achever la coupole de Saint-Pierre. Fontana doit surtout sa célébrité au transport du grand obélisque de Caligula, qui, depuis plusieurs siècles, gisait enfoui parmi des décombres. Le pape voulut que cet obélisque füt transporté sur la place du Va. tican, mais les difficultés d’une telle opération

effrayaient tout le monde. On fit un appel(i) aux

(1) Le 24 août 1585, le pape nomma une commission char-

gée de diriger cetté opération : voici comment Fontanarlui-

M \ (54 ) plus habiles ingénieurs de l'Europe, et l'on reçut

cinq cents réponses ou projets Gifférens. Celui

même rend compte de l'espèce de concours qui fat ouvert à Rome dans cette circonstance : «Nel primo ragionamento fatto da questi Signori (Les membres de la commission) in questa prima congregatione si dichiard e concluse, che per essaminare et intendere bene questo negotio, et il fine, che si desiderava per condurrea salyamento reliquia tanto amata

si dovessero far chiamare tutti li litterati, Mattematici, Archi-

tetti , Ingegnieri, et altri valent’ huomini, che si potessero,

havere ; accid cheogniuno dicesse il parer suo intorno all essecutione di tanta impresa , per che sendosi lungamente discorso fra loro de i modi che giudicavano di potersi tenere, non restayano di alcuno soddisfatti à pieno per li rispetti di sopra narrati. À questo effetto ordinorno la seconda congregatione nelmedesimo luogo vintincinquegiorni dopo per dar tempo à molti valent’ huomini forestieri, che di varij luoghi

concorrevano à Roma per mostrar le forze dell’ ingegno loro

intorno à cosa tanto desiderata da nostro Signore e quasi dal :

mondo tutto,e già molio prima saputa l’intentione di sua Santità erano giunti in Roma diversi tirati dalla fama d’an opera tale, di modo, che nella sudetta seconda congregatione, che fu a di diciotto di settembre seguente comparvero delle sopra nominate professioni da cinquecento huomini di varij paesi, alcuni venuti di Milano , altri di Venetia, parte di Fiorenza, di Luca, di Como et di Sicilia, e sino di Rodi, et di Grecia, fra quali ancora erano alcuri Frati, et ciascheduno haveva portato la sua inventione, chi in disegno, chi in modelli, e

chiin scritto, altri esplicd il suo parere in viva voce, et la

maggior parte d’essi concorrevano in questo di trasportare la Guglia in piedi, giudicando cosa dificilissima il distenderla

per.terra, et il tornarla di novo à dirizzare spaventati credo

d'héer

(55) de Fontana fut adopté, mais comme on le trouvait trop jeune à quarante-deux ans, pour une telle entreprise, on confia à deux architectes célèbres, Ammannati et Della Porta, le soin de lexécu-

ter (1). C'était renouveler l'injustice qu'on avait qu

dalla grandezza, e peso della machina, credendosi forse esser maggior facilità , et sicurezza il condurla diritta nel.movimento mezano, che negli altri tre moti di abbassarla, trasciparla e rialzarla : Alcuni altri furono che non solamente volevano portar la Guglia in piedi, ma ancora il Piedestallo e la Base insieme : altri nè ritta, nè stesa per terra, ma pendente à quarantacinque gradi dell orizonte, che volgarmente si dice a mezz’ aria : Altri mostravano il modo di sollevarla, chi con una lieva sola a guisa di statera : chi con le vite et altri con ruote. [Lo portaiil mio modello di legname dentrovi una Guglia di piombo proportionata alle funi , traglie et ordigni piccoli del medesimo modello, che la doveva alzare, et alla presentia di tutti quéi Signori della congregatione e de sudetti Maestri dell’ arte levai quella Guglia, e l’abbassai ordinatamente, mostrando con parole a cosa per cosa la ragione, et il fondamento di ciascuno di quei movimenti, si come segui poi apunto in efletio. » ‘Fontana, del modo tenuto per trasportare l’obelisco. Roma, 1589, in-fol., p. 5). — J’ajouterai que parmi les concurrens se trouvait Cumille Agrippa, de Milan, qui publia son projet à Rome, en 1585, et qui est l’auteur d’un autre ouvrage que j'ai déjà cité ailleurs, et ou l’on trouve des idées assez ingénieuses sur les causes des venis périodiques (Agréppu, della generazione de’ tuoni e de’ venti, Roma, 1583, in-4, p. 8 et 9. — Antologia giornale, novembre 1831, p. 14).

(1) Fontana, del modo, cte.,f. 5.

(56 ) faite autrefois à Brunelleschi à Florence; mais

Foutana plaida avec habileté sa cause devant le

pape, et il obtint d'être chargé seul de cette opé-.

ration, qui fut effectuée avec une grande pompe, au milieu d’un peuple immense auquel on avait commandé le silence sous les peines les plus rigoureuses, à qui Sixte-Quint défendait même de cracher, et qui voyait les instrumens du supplice préparés pour quiconque ferait le moindre bruit (1). Ce transport , qui n'avail pas de pré-

cédens dans l’histoire de la mécanique moderne,

(1) E perchè popolo infinito concorreva à vedere cosi memorabile impresa; per oviare à i disordini che potesse causare la moltitudine delle genti, s’erano sbarrate le strade. ch’ arrivano sopra la detta piazza, e si mandd un bando, cb’ il giorno determinato ad alzar la Guglia nessuno potesse entrar dentro a i riparo salvo, che gli operarij : a chi avesse sforzato li cancelli vi era pena ia vita, di piu, che nissuno impedisse à qual si voglia modo gli operarij: e che nissuno parlasse, sputasse, o facesse strepito di sorte alcuna sotto gravi pene : acciù non fussero impediti li comandamenti ordinati da me a ministri, e per far subito essecutione di detto ‘bando il Bargello con la famigtia tutta entr deniro il serraglio, talche si per la novità dell’opera si per le pene del bando in tanta quantità di popolo, che concorse fu usato grandissimo silentio. » (Fontana, del modo ece., f. 15), — On voit par un bref du pape rapporté par Fontana, que celui-ci pouvait entrer partout et prendre tout ce qu'il lui fallait pour opérer ce Lransport. (Fontana, del snodo, ele. f. 6.)

(57) fut achevée le 10 septembre 1586, jour ou le duc de Luxembourg, ambassadeur de France, faisait son entrée dans Rome (1). Sixte-Quint accorda à l'ingénieur les récompenses les plus éclatantes; il l'anoblit, l'enrichit, et le chargea de diriger tous ses travaux. Plus tard, sous Clément VIIT, Fontana fut accusé de malversation et destitué brutalement. Il se rendit alors à Naples, où on lui offrait le titre de premier ingénieur du roi d’Espagne, Il dirigea plusieurs travaux hydrauliques dans la Terre de Labour, fil construire le palais du roi, et il allait donner un port à la ville de Naples lorsque la mort le surprit à l’âge de 64 ans. Il a décrit le transport de l’obélisque dans un ouvrage (2) qui parut à Rome en 1590. Les moyens qu'il employa ont été simplifiés de-

puis, mais l'idée première a été suivie encore de

(:) Fontana, del modo etc.,f. 33.

(2) Il paraît qu'à cette époque les arts étaient cullivés avec succès à Sibenico. Nous venons de voir que c’est là qu'était né Veranzio. Les planches de l’ouvrage de Fontana furent gravées par Boniface de Sibenico. On peut remarquer que le frontispice gravé par cet artiste porte la date de 1589, et que la dédicace de Fontana au pape est datée de 1590, ce qui prouve que l'ouvrage éprouva quelque retard dans la publication.

tn)

nos Jours, car Fontana, contrairement à ce que tout le monde croyait de son temps, voulut que l’obélisque füt transporté dans une position ho: rizontale, et qu'on ne le dressät que sur place. Le transport d'une masse qui pesait plus de huit cent mille livres était une entreprise qui semblait alors surpasser les forces humaines; à la vérité les Romains avaient su transporter cet obélisque de l'Égypte à Rome, mais les moyens qu'ils avaient employés sont tout-à-fait inconnus.

On doit rattacher à l’école de Ramelli et de Fontana, d’autres ingénieurs italiens qui ont contribué par leurs écrits et leurs travaux aux progrès de la mécanique industrielle, et dont nous sommes porté naturellement à parler ici, bien qu'ils aient fait paraître plus tard leurs ouvrages. Zonca, qui était architecte de la commune à Padoue (1), a publié un Nouveau théâtre de machines, où l’on en voit quelques-unes de tres curieuses. Il suffira de citer un tournebroche

mu par laction de l'air raréfié (2) par le feu,

(1) C’est le titre qu’il prend dans son Novo teatro di machine et edificti (Padova, 1621 in-fol.), ouvrage qui avait paru d’abord en 1607.

(2) Zonca, novo teatro di machine, p. gr.

(9) et une filerie à eau (1). Ce recueil peut être consulté avec fruit par ceux qui voudraient imiter actuellement quelques produits des manufactures de l’époque où vivait l'auteur,

Branca, architecte de l’église de Lorette , est l'auteur de plusieurs ouvrages sur la mécanique et sur l'architecture, dont le principal, intitulé les Machines (2), est divisé en trois parties. La premiere contient quarante figures de machines diverses; dans la seconde, on en voit quatorze destinées à élever l'eau; la dernière renferme vingt-trois machines .spiritales, c’est-à-dire, comme on le lit en tête de cette partie, quë ont pour moteur l'air par de moyen du plein et du vide. Il y en a une qui a été piusieurs fois citée et qui mérite une attention particulière. C’est la machine représentée dans la vingt-cinquième figure de la première partie. L'auteur annonce qu'elle agit à laide d’un moteur merveilleux ; ce. moteur n’est autre chose que la vapeur (3). Il est vrai

que la vapeur, qui sort de la chaudiere par un

(11 Zonca,novo teatro di machine, p.68, 75, etc. (2) Branca, le machine. Roma, 1629, in-4.

(3) Voyezla note V, à la fin du volume.

trou, n’agit que par sa tension et qu'elle est appliquée directement à la roue qui doit être mise en mouvement; mais, enfin , il s’agit d’une machine mue par la vapeur, et cette idée mérite d’être remarquée.

Branca à publié aussi un Manuel d’architecture, suivi de trente aphorismes sur la direction

des rivières (1). On connait peu sa vie : dans ses livres, il s'intitule citoyen romain. TI était en cor-

respondance avec les hommes les plus savans de son temps, et il existe encore des lettres du père Castelli, qui montrent l’estime qu'il faisait de l'architecte romain. (2)

Les ouvrages sur l'architecture militaire et sur les fortifications, si nombreux chez une nation qui, dans les temps modernes, en a fait si rarement usage, pourraient, à Ja rigueur, se rattacher à la mécanique, mais c'est plutôt dans une histoire de l'art militaire auw’ils doivent

être jugés et analysés (3). Cependant, parmi les

(1) Branca, manuale d'architettura. Ascoli, 1629, in-16, -p- 198.

(2, Sur la vie de Branca, voyez Mazzuchelli, scrittort d'Ttaliu. Brescia, 1753. 2 tom. en 6 part. in-fol. tom. IE, 4° part. p. 1981.

(3) Voyez la note VE, à la fin du volume.

(6r) livres publiés au seizième siècle en Italie par des ingénieurs militaires, il en est un que nous ne pouvons passer sous silence à cause de son importance et des discussions auxquelles il a donné lieu. Nous voulons parler de l4rchitecture militaire de François Marchi, qui parut à Brescia en 1299, après la mort de lauteur (1). Ce livre contient plus de cent cinquante modes de fortification, et il a été toujours considéré par les hommes du métier comme un ouvrage capital. Marchi était né à Bologne au commencement du seizième siècle, mais on ne sait pas exactement en quelle année (2). Il s’appli-

qua de bonne heure à l'architecture et s’attacha

(1) Marchi, architettura militare. Brescia, 1599, in-fol. — Il paraît que l'éditeur avait déjà fait paraître en 159; quelques exemplaires des planches seules, sans l'explication.

(2) Il existe trois biographies de Marchi fort étendues: une dans Fwntuzzi, scritlori Bolognesi (Bologna , 1781, 9 volumes in-fol.; toin. V, p.218 et seq.}, une autre écrite par Marini (Roma, 1810, in-4°), et enfin uue dernière qui fut rédigée par Venturi sous le titre de Memorie intorno alla vita e alle opere del Capitano Francesco Marchi (Milano, 1816, in-4)}; mais aucun biographe n’a pu assigner l'époque exacte de la naissance ou de la mort de ce célèbre ingénieur.M. Ma-

rini a adopté l’année 1506, mais cette date ne semble pas certaine,

comme ingénieur à Alexandre de Médicis, premier duc de Florence (1); apres la mort de ce prince, il servit sous Pierre-Louis Farnèse (2), et fut employé aussi par le pape Paul III En 1559, il se rendit en Flandre (3) avec Marguerite, sœur de Philippe IT, et il servit pendant trentedeux ans comme ingénieur militaire. On ne sait pas à quelle époque il mourut; mais cela ne put arriver qu'après l’année 1574 (4). Au reste, toute sa vie nous serait inconnue, sans les renseignemens qu'il a laissés dans ses écrits (5); mais ces renseignemens sont fort incomplets et peuvent soulever des difficultés chronologiques, qui tiennent probablement à des fautes d'impression.

L’Architecture militaire fut pendant longtemps négligée en Italie, et ce nest qu'au com-

mencement du siecle dernier que l'on en sentit

(1) Fantuzzi, scrittori Bolognest , tom. V, p. 220-221. — Venturi, memorie, p. 5.

(2) Venturi, memortie, p.5:a.

(3) Venturr, memorte, p. 11.

(4) Venturi, memorie, p. 14.—Fantuzzi se borne à dire que Marchi était déjà morten 1585 (Fantuzzi, scrittori Bolognesi, tom. V, p. 222}.

(5) Les biographies que nous avons consultées ne sont formées que d’après des passages tirés des écrits de Marchi.

(63 ) toute l'importance : ce fut un moine, le pére Corazza (1), qui, le premier, s’efforça de rétablir les droits de ingénieur de Bologne. Le marquis Maffei s’occupa plus tard du même sujet, et voulut prouver que les principales découvertes attribuées à Vauban se trouvaient déjà dans l’ouvragé de Marchi et dans les écrits d’autres architectes italiens. Ces réclamations dégénérèrent bientôt en une polémique acerbe à laquelle prirent part plusieurs autres moines et un petit nombre d'officiers. L'ouvrage de Marchi a éte réimprimé dans ce siècle, à Rome, avec un grand luxe (2), et il semble prouvé qu'effectivement on y trouve plusieurs inventions qui ont été imitées et perfectionnées depuis par des ingénieurs militaires d’autres nations. Quant à la rareté de ce livre, que l’on a attribuée à Vauban, qui en aurait fait, à ce que l'on a prétendu, détruire tous les exemplaires qu’il pouvait se procurer, évidemment cest une accusation qui n’a

pas le moindre fondement. Pour la réfuter, il

(1) On peut voir, sur les discussions qui eurent lieu à propos des écrits de Corazza et de Maffei, les Scrtttori Bolognesi de Fantuzzi (tom. V, p. 223 et suiv.).

(2) Marché, archilettura militare. Roma, 1810, 5 vel. in-fol.

( 64 } suffira de dire que la première édition , qui est en effet très rare, l’est beaucoup plus en Italie qu'en France, où il y en a toujours eu des exemplaires. (1)

Marchi est aussi l'auteur d'autres ouvrages : dans sa Relation des fêtes pour le mariage d’Alexandre Farnèse avec Marie de Portugal, on lit que ce fut lui qui introduisit dans les Pays- Bas lusage des carrosses à l'italienne qu’on n y connaissait pas auparavant (2); mais le plus important de ses travaux se trouve manuscrit à Florence: c’est un traité complet d’architecture(3) civile et militaire dans lequel l’auteur a refondu son -{rchitecture militaire, en y réunissant toutes les matières qui se rattachent à son sujet.

Ce manuscrit offre la preuve que Marchi,

(1, Dans la première édition de son ouvrage, Tiraboschi dit qu'il n’a jamais pu voir l’ouvrage de Marchi : plus tard, il ajouta une note à son histoire pour annoncer qu’enfin la bibliothèque de Modène avait pu se le procurer (Térakoschi , storia della lett. ilal., vol. XI, p. 504).

(2) Fantuzzi, scriltori Bolognesi, tom. V, p. 222.

(3) Fantuzzi (Serittori Bolognesi, tom. V, p. 228 et suiv.) a donné une analyse du manuscrit autographe de Fiorence : malheureusement , depuis l’année 1590 , on en a perdu quelques parties, qui n’existent plus que dans des copies plus ou moins imparfaites (Venturi memorie, P. 19 el suiv.).

(65) comme tous les esprits supérieurs, ne voyait pas seulement dans son art l'application de certains préceptes à un sujet donné, mais qu'il considérait toujours l’homme comme le principal instrument de tous les arts et de toutes les sciences, et comme celui qu'il fallait perfectionner avant tous les autres. — Dessein de ceux qui elévent l'esprit à la considération des choses. — Discours de l’homme. — Par la vertu on acquiert honneur et gloire. — Voilà les titres (1) des premiers chapitres de ce traité d’architecture; voilà comment Marchi acheminait ses élèves à l'étude de la construction des digues et des bastions. En voyant toujours les grands artistes du seizième siècle s'appliquer à former l'homme, à élever son caractère avant de lui apprendre à dessiner, on comprend mieux pour-

(1) Voyez Fantuzzi, serittori Bolognesi, tom. V, p. 228- 229. — Venturi a reproduit la figure d’un labyrinthe qui se trouve dans un recueil excessivement rare que Marchi avait présenté à Philippe IT. Les différentes gravures qui accompagnent cette explication montrent dans Marchi toujours Il même caractère ferme et persévérant (Venturi, memorie, p. 17 et 18et pl. I). Venturi a aussi reproduit le portrait de Marchi qui se trouvait daus ce recueil. C’est une magnifique tête et du plus beau caractère.

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