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Histoire des sciences mathématiques et physiques chez les Belges

Les sciences sc sont développées dès que l’homme, jouissant de sa liberté et favorisé par la douceur du climat, a pu observer les phénomènes qui le frappaient et faire usage de son intelligence pour se rendre compte de leurs détails. C’est ainsi que l’on a vu naître et s’étendre les premiers prineipes scientifiques répandus chez les anciens prêtres de l’Égypte, comme chez les sectes privilégiées de la Chine et de l’Inde.

Mais un peuple plus utile à l’humanité est celui qui a transmis à ses descendants les trésors dont il avait été recueillir les premières traces chez scs voisins, pour les réunir à ses propres observations, et qui a su les présenter avec ordre et les coordonner sous leur forme la plus simple.

C’est au peuple grec surtout que nous devons ec puissant avantage, à ce même peuple qui, dans ses commencements, sacrifiait tout au courage et qui élevait la bravoure d’Achille bien au-dessus du génie d'Homère. Le guerrier alors était célébré par ce que son pays renfermait de plus illustre, tandis que le chantre divin qui en immortalisait les exploits, aveugle et conduit par la main d’un enfant, était, dit-on, réduit à mendier sa subsistance.

Cet état, toutefois, changea dès que la Grèce put oublier scs besoins purement physiques, dès que, sortie de son enfance, elle put se tourner vers ce qui appartient plus spécialement à son intelligence. On doit à cet heureux pays de nous avoir appris à allier à la force matérielle la force de la pensée, qui en est le principal appui.

Nous n’avons pas à considérer ici l’influence morale et religieuse ; scs formes peuvent avoir varié, mais la tradition première nous en a été transmise par le peuple hébreu. La religion des Grecs, en effet, fruit d’une imagination trop féconde, n’a pas survécu à ce peuple qui nous a légué ses idées intellectuelles, sans pouvoir établir toutefois les bases de ses principes religieux. Nous conservons au contraire avec reconnaissance la Bible, cet ancien livre, ce premier monument de l’inilucnce morale de l'homme.

Il faut que l’état d’un peuple soit parvenu à une certaine maturité pour que la fleur de l’imagination puisse s’épanouir avec éclat et prendre la place qui lui revient; et, ici, nous considérons l’imagination dans son extension la plus grande, soit qu'elle s’attache à peindre l’homme soumis à la force de la pensée ainsi qu’aux charmes de la poésie et des arts , soit qu’elle étudie et combine les découvertes des sciences, travail qu'un philosophe ancien considérait déjà comme le principal attribut de la Divinité.

Les Grecs ont eu l’heureux privilège d’ouvrir dignement cette carrière. Ils avaient emprunté avec succès aux nations voisines ce qui pouvait guider leur marche sur le terrain brillant qu’ils voulaient conquérir; mais, occupés de ce qui favorisait leur goût pour l’étude du beau et pour les principes des sciences, ils adoptèrent sans peine les idées religieuses en harmonie avec leurs penchants. Ils surent profiter de leurs rapporLs avec les autres nations pour former cette grande école dont ils développèrent avec lucidité les parties les plus intéressantes; et jamais peuple ne fut plus habile ni plus ingénieux pour tracer la marche qu’il convient de suivre dans la voie de l’intelligence. Les mathématiques et la géométrie en particulier, même dans ses parties supérieures, ont été traitées par eux avec une distinction telle, qu’on a cru ne pouvoir mieux faire que de suivre religieusement leurs pas.

Les Romains, dans leurs commencements rudes et dilTiciles, furent loin de les imiter : ils ne pensèrent pas même aux sciences , et ce n’est qu’en développant les conquêtes de l’empire qu’ils sentirent le besoin d’aller s’initier, plus tard, aux connaissances des Grecs, mais sans réussir jamais à effacer par le génie ce petit peuple à qui nous devons, pour ainsi dire, tous nos principes intellectuels.

Pour juger de ce que nous avons pu acquérir depuis, il faut jeter ses regards en arrière ; il suffit de voir quelles sont les mains heureuses qui ont su réunir et coordonner les premiers documents, et de connaître les nations qui nous ont transmis ensuite ce précieux héritage.

On ne trouve guère, dans la carrière des sciences, les traces des anciens Grecs avant le septième siècle qui a précédé l'ère chrétienne. C’est vers cette époque que le philosophe Thalès de Milet ouvrait sa célèbre école et qu'il y

donnait des preuves de ses eonnnissunees en gcuinctrie et en astronomie pratique : ses notions sur la tliéorie des celipses étaient exactes et infiniment supérieures aux connaissances qu'on enseignait encore plusieurs siècles après lui.

Vers la même époque, Anaximandre énonçait ses vues sur la rondeur de la terre, et faisait construire, à Lacédémone, un gnomon pour déterminer l’obliquité de l’éclipliquc. Il donnait en même temps les premières idées sur la construction des cartes géographiques et des globes célestes.

Les grandes écoles avaient commencé à s'établir : vers 590 avant l’èrc chrétienne, Pylhagore de Samos fondait celle d’Italie. Il y développa des connaissances variées et fit connaître la célèbre proposition de l’égalité du carré de rhypothénusc, dans le triangle rectangle, à la somme des carrés construits sur les deux autres côtés.

Pendant ce temps, Hippocrate de Chio se distinguait par ses recherches géométriques, et spécialement par la duplication du cube et par la quadrature des lunules du cercle qui ont conservé son nom (vers l’an 460 avant J. C.). Nous devrions citer encore plusieurs autres disciples de Pythagore, tels que Philolaüs, Démocrite, Architas, Empédocle, etc., si nous tenions à énumérer tous les services rendus par l’école d’Italie.

L’astronomie, d’une autre part, continuait ses études; elle prétendait avoir devancé toutes les autres sciences par scs résultats. Les différents peuples citaient les observations qu'ilsavaient recueillies et qui remontaientà plusieurs siècles de distance. Parmi tous ces observateurs, nous nommerons particulièrement avec reconnaissance l’astronome athénien Méton, Pythéas de Marseille, qui se distingua par ses recherches sur l'obliquité de l'écliptique, et le célèbre Aristote, dont les travaux philosophiques embrassaient à la fois

les phénomènes moraux cl les phénomènes physiques (384 à 322 avant J. C.). Plus lard, Éraloslhènc rendit des services non moins importants à l’astronomie; il réussit surtout à s’illustrer par la mesure qu’il essaya de donner de la grandeur de la terre (280 ans avant J. C.).

On avait vu le maître d’Aristote, le brillant philosophe Platon, se distinguer par ses travaux sur les sections coniques (429 à 349 avant J. C ). Plusieurs de ses disciples, et particulièrement Eudoxe, se firent également un nom par leurs découvertes sur les mêmes courbes, et jetèrent les premières bases de cette séduisante théorie mathématique qui devint en quelque sorte un complément obligé de la géométrie élémentaire.

Mais aucun philosophe ne rendit des services plus réels à la géométrie que le savant Euclidc, l’un des premiers fondateurs de l’école d’Alexandrie (300 ans avant J. C ). Son immortel ouvrage est estimé à juste titre comme un des traités les plus complets et les plus rigoureux que l'esprit humain ail conçus. Jusque vers ces derniers temps, il a été reçu comme modèle et il a servi de texte à renseignement dans les dilTércnts pays.

Vers la même époque florissaienl aussi Nicomède, l’auteur de la eoncho'ide, Arislille, Timocharis et rilluslrc géomètre de Syracuse, Archimède, le génie le plus fécond et le plus brilhant qu’ait produit l’antiquité; il vivait à la fin du troisième siècle avant Père chrétienne, et fut tué par les soldats romains qui envahirent Syracuse qu’il défendait avec autant de science que d'intrépidité.

On doit spécialement à ce beau génie la découverte géométrique que la sphère vaut les deux tiers, soit en surface, soit en solidité, du cylindre circonscrit ; bien entendu que dans la surface de ee cylindre, celle des bases y soit com-

prise. Ces découvertes sont assez belles pour qu’Areliimcde ait exprimé le désir qu’après sa mort elles fussent inscrites sur son tombeau. Ce sont ees marques distinctives qui ont fait retrouver le lieu de sa sépulture, lorsque Cicéron chercha plus tard à le reconnaître. On doit également à Archimède la connaissance de cetlc autre propriété, peut-être plus merveilleuse encore parce qu’elle est d'un usage plus général : Tout cercle est équivalent à un triangle dont la base est la circonférence développée et dont la hauteur est le rayon; ou plus généralement : Tout secteur circulaire vaut un triangle dont la base est l'arc développé du secteur et dont la hauteur est le rayon.

Nous ne parlerons point des propriétés de la spirale, ni des conoides, ni des sphéro'idcs; nous ne pouvons cependant omettre, dans ce récit rapide, de citer l'admirable travail sur la quadrature de la parabole : c’était la première fois qu’on arrivait avec autant d'élégance à un résultat aussi curieux.

Les théories mécaniques d’Archimède ne méritent pas moins d’attention. La considération du centre de gravité dans les eorps cl l’usage qu'il lit de la science pour découvrir la quantité d’argimt qu’un artiste inFidèle avait substitué à un poids égal d’or dans une couronne faite pour Hiéron, sufllraicnt pour donner l’idée la plus relevée du génie de ce savant.

Quand Syracuse tomba sous les coups des Romains, quand le inonde savant perdit le célèbre Archimède, Rome oublia jusqu’à la place de son tombeau. L’ignorance des Romains ne permit pas même de placer convenablement l'un des cadrans solaires qu’ils avaient enlevés à la Sicile.

Apollonius, qui le suivit de près, sans égaler ce grand génie, se montra cependant au premier rang des géomètres

grecs. Il était de Perge, en Pamphylie, et fut une des gloires de l’école d’Alexandrie, déjà illustrée par les travaux de plusieurs savants et particulièrement par ceux d’EucIide. On lui doit différents ouvrages; la plupart sont aujourd’hui perdus pour la science. Jusqu’au dix-septième siècle l’on ne connaissait que scs quatre premiers livres des coniques, qui reproduisaient en partie les découvertes faites avant lui; mais dans les quatre livres suivants qu’on a retrouvés depuis, on a plus spécialement les brillants travaux qui lui appartiennent.

Peu de temps après et 150 ans environ avant notre ère, nous trouvons Hipparque de iNicée, en Bithynie: les anciens le regardaient comme leur principal astronome, mais la plupart de scs ouvrages ne sont point parvenus jusqu’à nous. On le cite pour 1a marche sûre qu’il a donnée aux scienc<« et pour scs notions exactes sur la plupart des grands phénomènes de l’univers.

On remarque, après cette époque et jusqu’à la naissance du christianisme, un assez grand nombre de savants d’un ordre moins élevé, Uds que Clésibius et Héron son disciple, tous deux de l’école d’Alexandrie: l’astronome Géminus, le stoïcien Posidonius,qui mérita l’attention des Romains et la visite du célèbre Pompée. Il convient de citer encore le géomètre Théodose, qui se distingua par plusieurs écrits et spécialement par son traité des sphériques, un des ouvrages les plus estimés de la géométrie ancienne.

Rome, pendant ce temps, s’était accrue et développée, mais aucun de ses fils n’avait attaché son nom au monument scientifique qui s'élevait à scs côtés.

Quand arriva la naissance du christianisme, quand se fit la grande révolution qui renouvela la face morale de notre univers, les sciences s’arrêtèrent dans leur marche, et

l’homme parut abandonner sucoessivemenl toutes ses recherches scicnliliques pour s’occuper d’un autre ordre de phénomènes. Le monde intellectuel sembla se replier sur lui-méme pour laisser au monde moral le temps d'accomplir sa grande œuvre.

Rome sentait que la république touchait à sa fin; clic comprenait aussi le besoin de sortir de son sommeil intellectuel. Déjà les lumières s’étaient développées , et César, parvenu à l’empire, avait renouvelé le calendrier en s’aidant particulièrement des connaissances du philosophe Sosigène.

La Grèce continuait encore ses travaux, bien qu’avec moins de succès : ce n’est que vers le deuxième siècle de notre ère que l’on commence à retrouver quelques savants de mérite. Les astronomes, les premiers, parurent revenir vers les sciences : nous devons citer surtout Ménélaüs, auteur de trois livres sur les spiriques, et de six autres sur les cordes ou probablement sur les lignes trigonométriques, car cc dernier ouvrage ne nous est point parvenu. Il réunit de plus des observations astronomiques, de même qu’Agrippa et Théon de Smyrne. L’astronomie lit surtout des jirogrès par le zèle et le savoir de Ptolcniée, qui, vers le milieu du second siècle, réunit, dans son Almageste, rensemble des connaissances que l'on possédait alors sur les astres, et qui donna le premier catalogue d'étoiles. 11 lit connaître , par leur longitude et leur latitude, 1,022 de ces astres et fut à peu près le dernier astronome de l’école ancienne.

Après le commencement de notre ère, la géométrie éprouva donc un vide marquant^ et depuis Ménélaüs, qui étiüt à la fois géomètre et astronome, il faut descendre jusqu’à l’année 580 pour trouver Dioclès et Pappus. Le premier fit renaître avec succès les problèmes de la trisection de l’angle cl de la duplication du cube: le second offrit une

collection remarquable de théorèmes intéressants, dont plusieurs sont malheureusement perdus aujourd'hui. Vers la même époque parut aussi Diophante d’Alexandrie, que l'on considère généralement eomme l’inventeur de l’algèbre et dont on a retrouvé une partie des ouvrages.

On était parvenu à la cinq centième année de notre ère; le géomètre Proclus, chef du néoplatonicisme qui existait encore à Athènes, fut un des derniers soutiens de l’école ancienne ; bientôt après, la science cessa d’éclairer ce pays infortuné.

Mahomet avait semé en Orient les germes d’une religion nouvelle; et, malheureusement, ceux qui le secondaient, tout en montrant une ardeur martiale, manifesUûcnt la répulsion la plus grande contre les sciences , les arts et les lettres. Le ealife Omar, à leur tète, brûla la eélèbre bibliothèque d’Alexandrie, « parce que, disait-il, si ecs livres sont conformes à l’Aleoran, ils sont inutiles, et s’ils y sont eonlniires, ils doivent être abhorrés et anéantis. » Ce fatal incendie eut lieu 640 ans après la naissance du Christ.

Il arriva cependant que ces mêmes Arabes qui avaient détruit le dépôt sacré des connaissances humaines furent ensuite les premiers à en rétablir les fondements. Par mesure pour ainsi dire expiatoire, ils travaillèrent avec succès à éclaircir les principes de l’arithmétique cl de l’algèbre, et à donner à ces sciences un développement qu'elles n’avaient pas encore reçu jusqu’alors. Ils s’allaehèrent aussi A conserver les ouvrages que nous avaient transmis les Grecs : la trigonométrie et la géodésie reçurent des accroissements précieux, surtout l’astronomie. Aifraganus et Albalénius furent les dignes successeurs d’Hipparque et de Ptolémée: ce furent en même temps les premiers soutiens de la nonvelle école qui se formait.

« Les Persans qui , jusque vers le milieu du onzième siècle, n’avaient fait qu’un même peuple avec les Arabes, et avaient alors secoué le joug des califes, n’abandonnèrent pas l’étude des sciences au milieu des troubles de la guerre : ils curent des algébristes, des géomètres et surtout des astronomes distingués ('). »

Plusieurs autres peuples suivirent un exemple aussi généreux. Les Maures, jusqu’à leur expulsion complète de l’Espagne, vers i492, cultivèrent avec ardeur les sciences ; les peuples chrétiens même allèrent consulter leurs savants. Après leur départ, Alphonse le Sage recueillit leurs observations et dressa ses tables Alphonsines; il appela de plus auprès de lui les plus savants d’entre les Maures pour l’aider dans ses travaux seienliliques.

Malgré les essais entrepris de différents côtés pour rétablir l’édilice des sciences, on sentait l’insullisancc des successeurs pour agrandir l’œuvre détruite; mais c était beaucoup de pouvoir en conserver les débris.

Parmi les peuples modernes , ceux de l’Italie cl du midi de la France, les premiers, cherchèrent à faire revivre le savoir des anciens : ils avaient déjà fait preuve d'une grande aptitude, et spécialement par les connaissances étendues de Pylhéas de Marseille, qui sut se rendre célèbre dès l’époque d’Aristote. Ils sentirent plus tard le besoin d’aller emprunter aux sciences que cultivaient les Arabes et de se pénétrer des traditions qu’ils avaient conservées : c’est généralement là qu’ils allaient s’initier dans celte voie nouvelle. Nous verrons aussi, pendant les croisades, plusieurs de nos anciens géomètres belges se rendre en Espagne, comme chez les dé-

(’) Effai sur l'huloirc grnérah îles maOtcmatiijiies, par Ch. Bos.siit, t. I", p. 217; 2 vol. in-8«, Pari.s, t802.

posiUlires et les continuateurs de la science ancienne. Les Arabes., qui, dans le commencement, avaient eu qucl(|ues chefs hostiles aux sciences , semblaient rougir alors de leurs actes de barbarie et surtout de la ruine de l’école d’Alc.xandrie : ils cherchaient à cacher ces souvenirs par les services qu’ils rendirent ensuite.

L’histoire des sciences en Belgique suivit la même marche que l’histoire politique, qui lui avait imprimé ses principales allures. Ces deux carrières , à peu près parallèles , peuvent se partager en quatre périodes : la première renferme, depuis son origine, le gouvernement des chefs de nos diverses provinces et des ducs de Bourgogne, jusqu’à l’instant du règne de Charles-Quint ; la seconde se rapporte au gouvernement espagnol, en partant de Charles-Quint jusqu’au règne d’Alherl et Isabelle inclusivement; la troisième s’étend depuis ce règne jusqu’à la fondation de l’Académie impériale et royale de Bruxelles, sous Marie-Thérèse, en 1769; et la quatrième comprend le gouvernement autrichien, la révolution française et la réunion de la Belgique à la Hollande, jusqu’à la naissance du royaume actuel (').

Il est naturel que nos fastes littéraires et scientiflques s’accordent avec nos fastes militaires. Placés , comme nous le sommes, sur la limite avancée par où les peuples du Midi de même que ceux du Nord sont venus presque constamment combattre, nos aïeux les ont vus tour à tour ensanglanter nos frontières. Il était impossible que la force

(') Nous avons cru devoir nous arrêter à ccUc limite : nous avons réservé toutefois, pour un ouvrage historique particulier, ce qui spécifie l'époque actuelle cl ce qui peut avoir, chez nous, des chances d'en faire avancer la marche ou retarder les progrès. Nous nous attacherons à faire apprécier la part qu'ont prise à ces changenienUs les hommes les plus distingues de l'époque actuelle, soit dans nus provinces, soit dans les pays voisins.

intellectuelle de riiomnie ne prit aucune part directe à ces mouvements, auxquels nous étions généralement mélés de la manière la plus active : il n’est pas de coin de terre en Belgique qui ne conservele souvenird’une victoire ou d’une défaite.

On pourra s’étonner en voyant les habitants des diverses parties du territoire, si dissemblables entre eux par les mœurs, les habitudes et même par le langage, obéir cependant à un sentiment d’unité et s’entendre en frères pour combattre ceux qui cherchaient à les opprimer. Ces exemples surprendront ceux qui lisent l'histoire avec préoccupation et qui ne cherchent pas à s'expliquer les vrais liens d’une nation et les sentiments qui , au besoin , en réunissent les différentes parties. Vüt peuple on entend une réunion dliommes qui sait, quand les circonstances l’exigent, obéir spontanément à un sentiment commun de confraternité. Les Grecs, comparés entre eux, étaient comme les B<“Igcs, de mœurs bien différentes; l’austérité du Spartiate, par exemple, n’avait rien de commun avec le luxe et l’élépnce de l’Alhénicn : cependant l’union subsistait entre eux. Ils oubliaient volontiers la dissemblance des mœurs, s'il survenait un peuple étranger n’ayant ni leur amour pour la liberté, ni le partage de leurs anciens souvenirs. Un sentiment plus vif que tous les autres dominait alors dans tous les cœurs. C’est encore ainsi que, dans des rangs moins élevés, des frères s'entendent pour soutenir leur nom et leur rang de famille, bien qu’ils diffèrent parfois étrangement par leur vie intérieure.

Les diverses parties du peuple belge sont dissemblables sans doute; les habitudes, les goûts, le langage ne sont pas les mêmes; mais qu’on mette en question leur indépendance, aussitôt les liens de famille se rétabliront sponta-

nciiieiil enlre elles, el on les retrouvera ensemble sous les armes, oubliant leurs habitudes partieulières, pour défendre leur cause générale. C’est ce grand sentiment d’unité qui forme la nation, qui la conserve à travers les variations politiques et qui se rétablit toujours, quels que soient les motifs de leur séparation accidentelle.

On a vu les Belges, dès leur origine, s’unir pour combattre les Romains; on les a vus même, dans leurs défaites, mériter par leur bravoure les éloges de leurs vainqueurs. Plus lard, SC montrant avec éclat, de trois en trois siècles, ou bien sous Pharamond et Clovis, ou bien sous les Pépins, Charles- Martel et le puissant Charlemagne, ou bien encore sous l’héroïque Godefroid de Bouillon, ils ont porté qvcc honneur la bannière des combats et marché Gèrement au rang des guerriers les plus braves. Ces noms, les plus beaux que puisse citer le moyen âge, appartiennent à notre pays : ils sont inscrits en première ligne dans nos fastes poétiques. Jaloux de leur liberté, et cherchant à la conserver au milieu de leurs plaines, à peu près comme la Suisse la défendait au milieu de scs montagnes , les Belges se sont trouvés réunis de nouveau, trois siècles après Godefroid de Bouillon, sous le puissant Philippe de Bourgogne; et dans le siècle qui a suivi naissait parmi eux le plus grand empereur des temps modernes, Charlcs-Quint, qui se vantait de ne pas voir le soleil se coucher dans scs États.

Mais déjà les temps avaient changé; le peuple avait cessé d’obéir à ses habitudes premières; ses goûts avaient varié au milieu même des guerres faites avec tant de persévérance aux peuples de la Palestine : à la fougue brillante de la jeunesse avait succédé un âge plus mûr. Si ses souvenirs SC portaient encore avec transport vers les anciens chefs, les Charlemagne et les Godefroid de Bouillon , c’était en les

suivant uu milieu dos poëmcs sublimes du Tasse cl de l’Arioste. Quand ces clans de l’imagination curent fait place à des sentiments moins poétiques, le Belge sentit le besoin de revenir à des idées plus calmes et mieux appropriées à ses besoins: elles séduisaient moins l’imagination, mais la raison les approuvait davantage. Les sciences avaient commencé à jeter les premières bases de l’édifice qui s’élevait, cl leurs plus fortes empreintes se trouvaient dans les souvenirs mêmes que ces illustres conquérants avaient laissés après eux, dans les capitulaires de Charlemagne comme dans les assises de Jérusalem.

Quand un peuple est complet et qu’il surgit, il présente partout à peu près les mêmes phases : il existe entre l'homme qui se forme cl le peuple qui se développe des analogies plus grandes qu’on ne pourrait le croire au premier abord. L'homme, dans les premiers temps de sa jeunesse, est entièrement livré à son imagination; le besoin du mouvement et des conquêtes le domine avant tout ; il veut des exploits et des dangers vaincus qui réveillent son activité et le désir de laisser des empreintes de sa force. Mais bientôt vient l’âge où il éprouve le plaisir d’exprimer et de peindre les sujets qui l’occupent. La langue se forme, la raison a plus d'étendue; la justice règle ses actions; il ne prend pour juge que son droit.

Il sent alors le besoin de recueillir ses souvenirs et de confier à l'histoire les faits qui lui appartiennent; les chroniqueurs sont les premiers historiens qui nous montrent les peuples, et l’on peut dire les premiers poètes qui nous transmettent les faits obscn'és.

Le goût des beaux-arts, la peinture, l’architecture, la musique font à leur tour apprécier leurs merveilles; c’est dans cet ordre que l’on voit généralement les idées se dé-

velopper ; c’esl aussi la marche régulière que nous trouvons dans les souvenirs de nos aïeux.

Les sciences , qui jusque-là s’étaient bornées à l’application de leurs principes les plus utiles aux beaux-arts et à l’industrie, étaient plutôt employées comme moyens d’agir que comme signes de progrès , et aussi comme moyens d’atteindre à des propriétés abstraites dont la connaissance marque le degré d’intelligence de l'homme.

Ainsi nous reconnaissons dans l’histoire de notre pays que, vers le quatorzième siècle, les chroniques flamandes, et bientôt après les chroniques françaises, commencèrent à se montrer de la manière la plus brillante. Le siècle suivant vit se développer la peinture à l'huile; et, en posant les premiers principes de cet art, le Belge créait l'école célèbre de nos peintres. Notre pays ne tarda point à connaître aussi les premières merveilles de nos imprimeries.

La musique comme la peinture, les sciences comme les lettres, prirent un développement considérable. La Belgique put encore être citée avec éloge et être rangée parmi les pays qui portèrent le plus loin les produits de l’intelligence humaine, et qui aidèrent le plus à les répandre dans les cours et les Etats les plus estimés de l’Europe.

Les mathématiques qui , chez les dilTérents peuples , avaient marché avec lenteur jusqu’au commencement du quinzième siècle, surent bientôt prendre également un rang distingué et faire preuve des services qu’on pouvait en attendre. La plupart de nos savants étaient recherchés à l’étranger à cause de leurs connaissances. Ce fut surtout sous le règne de Charlcs-Quint que ces sciences firent des progrès considérables. Ce prince, digne rival de François l'f, leur portait un intérêt tout particulier, et, plus tard même, dès que l’impulsion fut donnée, elles continuèrent à occuper un

des princi|mux rangs. Il n’est peul-clre pas de pays qui, en raison de son étendue, ait, plus que la Belgique, donne aux autres nations tant d’hommes distingués dans les arts et les sciences. Mais, vers le dix-septième siècle, cet élan généreux fut brusquement arrêté.

Les maux que le duc d’Albc causa dans notre malheureux pays n’ont pas encore été sufllsammcnt appréciés : on a compté le nombre des victimes qu’il a frappées, mais on n’a pas cherché à lever le voile sur la partie intellectuelle de la nation qu’il a si cruellement atteinte. Le Belge cessa en quelque sorte d’agir comme nation; et si moralement il ne fut pas frappé de mort, on peut reconnaître au moins qu’il dut abandonner le champ de rintelligcnce. Il y a lieu de douter qu’aujourd'hui même il ait pu reprendre la place qu’occupaient ses aïeux. C’est ainsi que le Belge quitta tout à coup la voie heureuse du progrès, voie si diflicilc à reconnaître dans la science, et qu’il cessa même, pendant quelque temps, de figurer comme peuple.

Espérons que l’indépendance qui lui est rendue fera renaître, avec ses anciens penchants, ses anciennes prédilections; qu’il saura écouter les hommes capables de le conduire dans la voie du progrès, et reparaître encore parmi les peuples les plus avancés pour tout ce qui tient à l’intelligence.

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