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JUGEMENTS PORTÉS SUR SA DOCTRINE

marquer les mouvements de la science, j'ai accordé jusqu'ici et j'accorderai jusqu’à la fin de ce volume la plus grande place aux idées, réservant les faits de détail pour un autre ouvrage.

J’ai cité en note les travaux allemands sur Paracelse ; on me permettra de donner place dans le texte aux recherches des médecins français. Nos voisins n’ont pas besoin d’encouragements, mais les œuvres historiques sérieuses sont si rares en France, qu'il faut particulièrement les honorer, lors même qu’on n’est pas d'accord avec leurs auteurs. En 1847, M. le docteur Bordes- Pagès a publié une étude sur Paracelse (4). Quoique je sois loin de partager les conclusions beaucoup trop favorables de l’auteur, je me plais à rendre justice à son travail, qui a le grand mérite d’être fait d’après les sources (2), et d’être écrit par un homme qui sait manier la plume et qui n’est point étranger aux discussions philosophiques. Voici d’abord quelques-unes des phrases où notre savant confrère a résumé son opinion sur Paracelse : « C'est un médecin tout à fait hors ligne ; tantôt mystique, tantôt expérimentateur habile; il a rappelé la médecine à l'expérience ; il a converti les alchimistes en chimistes»; — ici, mettons plusieurs points d'interrogation à chaque membre de phrase; — « quelquefois métaphysicien fort sublil»,— si subtil en effet que souvent on ne le comprend pas ; —- « on ne sait ce qui doit le plus étonner

"de sa sagesse ou de son extravagance. » Pour moi, l'indécision n’est pas aussi grande.

« Paracelse est le roi des Arcanes», et en même temps «il ouvre l’ère de la philosophie des temps modernes ! » — « Ce n’est pas un démolisseur de doctrines. » Mais qu’a:t-il donc fait toute sa vie, si ce n’est de chercher à détruire les doctrines des autres pour y substituer les siennes? Mais aussi mauvais architecte qu’il

(1) Philosophie médicale au xvi siècle. Paracelse, sa vie et ses doctrines. — Dans Revue indépendante, avril 1847 (et non 1846), t, VIII (7° année, 2° série), p. 282-318.

(2) Malheureusement, les informations de M. Bordes-Pagès ne sont pas assez nombreuses; il s’est contenté de donner des extraits traduits par lui du Paramirum, du Paragranum, du De origine morborum ex Tartaro, et des Archidoxes, livre d’origine fort douteuse

était impuissant destructeur, il a répandu plus d’erreurs qu’il n'en à fait disparaître, — « Ce n’est pas non plus, continue M. Bordes-Pagès, un amasseur de nuages comme Rabelais, Montaigne et Bayle. » — Plûüt à Dieu qu'il eût un grain du bon sens de ces trois personnages! « C’est le dogmatique le moins indécis. » Je le veux bien; mais de quel dogmatisme, grand Dieu! est-il le représentant ? Enfin, il « à tenté de ranger les faits merveilleux sous les lois naturelles ». J’admets que Paracelse rejette pour des motifs extra-scientifiques un certain nombre de superstitions qui ne lui convenaient pas ; mais toute sa médecine astrologique, céleste, divine, par signature, par arcanes, etc., n’estelle pas un tissu incohérent de merveilleux?

Le grand reproche que M. Bordes-Pagès fait à Paracelse, c’est d’avoir voulu expliquer l’homme par le monde extérieur, le #1crocosme par le macrocosme ; encore trouve-t-il qu’il a tout poétisé en donnant esprit et vie à tout. Je ne refuse à Paracelse, ni beaucoup de verve, ni un langage pittoresque, ni une vivacité de critique parfois plaisante, trop souvent grossière ou burlesque; cela n’est pas de la science, et derrière cette poésie, c’est-à-dire derrière ces idées vagues, sans soutien, écloses dans un cerveau ardent, mais mal réglé, il est imprudent de chercher une vue anticipée, une sorte d’intuition des conceptions de la physiologie et de la chimie modernes. De tels rapprochements, et M. Bordes-Pagès y incline trop volontiers, sont d’autant plus dangereux, d'autant plus faux, que la science expérimentale est d’un côté, tandis que de l’autre on ne voit guère que des rêveries. Les vues anticipées d’un Ampère ont conduit au télégraphe électrique ; l'imagination, quelque féconde qu’elle soit, d’un Paracelse n’a conduit à rien.

M. Bouchut (1) suit pas à pas M. Bordes-Pagès et ne va pas au delà de ses extraits ; aux honneurs que M. Rordes-Pagès rend à Paracelse, M. Bouchut joint son hommage particulier ; il le loue du respect qu’il accorde à la nature médicatrice, et du soin qu’il a mis à rechercher les médicaments spécifiques. Je crois

(4) Bouchut, Histoire de la médecine et des doctrines médicales. Paris, 1864, in-8,

p. 363 et suiv.

JUGEMENTS PORTÉS SUR SA DOCTRINE. 365 que Paracelse a pour la nature médicatrice un respect tout platonique, car il y a peu de médecins qui aient employé plus de remèdes violents et perturbateurs, tant externes qu’internes. Il serait du reste encore plus naturiste qu’il ne l’est, Paracelse n’en acquerrait pas un titre de plus à mes yeux. Quant à la recherche des spécifiques, il me semble que c’est la marque, non pas du progrès, mais de l'enfance de l’art. En fait, il n’y a pas un seul médicament spécifique, pas même le sulfate de quinine, ni le mercure, ni l’iode (1), non certes parce qu’ils ne guérissent pas toujours toutes les maladies contre lesquelles on les dirige, mais parce qu’ils en guérissent plusieurs d’un genre trés-différent; — en théorie, il n’y a pas davantage de spécifiques, car la physiologie-moderne tend à expliquer l’action des médicaments par des lois générales et des actes biologiques, qui éloignent l’idée de spécificité proprement dite. D'ailleurs Paracelse n’est pas l’inventeur de cette recherche des spécifiques; Galien parle souvent des médicaments qui agissent par leur substance entière et non par leurs qualités élémentaires, sur une maladie déterminée, et

(4) M. Finckenstein, dans de très-bons articles: Ueber den Einftuss der Chemie auf die Medicin des xxx und xvi® Tahrh (Deutsche Klinik, années 1866 et 1867), dit de la médecine spécifique de Paracelse, que c’est une des idées les plus malheureuses qui puissent jamais entrer dans la tête d’un homme, surtout d'un homme comme Paracelse, qui ne savait guère la chimie positive, et encore moins la physiologie, l'anatomie, et qui, sur la pathologie, n’avait que peu d'idées réellement fondées. — M. Chevreul (Journal des savants, nov. 4849, p. 665 et suiv.) n’est pas moins sévère pour Paracelse, considéré comme chimiste : « Paracelse, cet homme bizarre, n’a rien d’original au point de vue de la science; il tient de la manière la plus intime à Basile Valentin et aux deux Isaac hollandais, par les principes qu’il met en avant, aussi bien que par les remèdes qu'il préconise, et, d’un autre côté, comme applicateur de la chimie à la médecine, il ne vient qu'après Rhazès et les autres médecins arabes. » M. Chevreul aurait pu dire après Galien, car il suffit de lire sa Méthode thérapeutique et ses ouvrages sur les médicaments, pour être assuré que la médecine métallique n’est pas une invention du xvr siècle ; seulement le point de vue était différent. Stahl est, au dire de M. Chevreul, le fondateur de la première théorie chimique ; le même auteur explique très-bien tout le bruit qu'a fait Para celse, plus par Le savoir-faire que par le savoir. On'est en droit d'ajouter qu’il doit une partie de sa réputation à l'habitude, à la nécessité où il se trouvait, faute d’instruction Suffisante, de parler et d'écrire dans la langue vulgaire. Son style, émaillé de mots bizarres, tantôt animé, tantôt burlesque, toujours provocant, attrait et retenait la foule.

les alchimistes prédécesseurs de Paracelse, pour ne pas parler des charlatans, avaient aussi leurs spécifiques. La quintessence elle-même, qui est, avec quelques observations justes sur les maladies dites tartariques, un des meilleurs fleurons de la couronne de théâtre de Paracelse, ne lui appartient pas en propre. Toutefois M. Bouchut a bien fait d’insister sur ce point, avec M. Bordes-Pagès ; il y avait là une échappée vers la vraie chimie.

En 1857, M. le docteur Louis Cruveilhier a donné, dans la Revue de Paris (4), et toujours avec la prétention de nous faire assister à une révolution scientifique, une étude sur Paracelse. Une seule phrase peut faire juger des opinions de l’auteur : « Paracelse, qu’on a si libéralement taxé d’extravagance et de folie, est le type de ces novateurs hardis qui, bravant les obstacles, s’élancérent à travers mille chimères et mille rêves à la conquête d’un idéal nouveau.» Pour ma part, je n’ai jamais vu que les chiméres et les rêves aient mené à quelque chose de bien ; ni Vésale et ses émules, ni Harvey et ses successeurs, n'étaient des rêveurs. Ils cherchaient, non un «idéal nouveau », mais des faits nouveaux; ces faits, la nature observée attentivement les a révélés d’ellemême, ou bien ils en ont provoqué la manifestation par l’application intelligente de la méthode expérimentale. M. Cruveilhier est, lui aussi, plus attentif à trouver un idéal historique qu’à chercher l’histoire vraie, et s’il a recours aux textes, ce qui lui arrive souvent, il est tellement préoccupé de l’idée que Paracelse est la source de tout progrès, et le chef de toute réforme médicale, qu’il tire de ces textes les conséquences les plus inattendues ou les rapprochements les plus hasardés. Ce n’est certes pas la conscience qui manque à cette Étude, mais l Indépendance du jugement. Ainsi, M. Cruveilhier déclare que «la chirurgie de Paracelse, jugée au point de vue moderne, n’a pasle sens commun, — et que ses théories médicales ont au premier abord aussi peu de sens que sa chirürgie »; néanmoins, « sa chirurgie renferme des signes avant-coureurs du nouvel esprit d'observation qui va bientôt surgir et des révolutions qui se préparent; sous le fairas d’incohérences qui distingue sa médecine se cache (mais

(1) Numéros des 41° et 14 juillet: PAilosophie des sciences, — Étude sur Paracelse, et la révolution scientifique du XVI siècle:

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