VUES GÉNÉRALES SUR LE XVI° SIÈCLE. — PARACELSE
tion de surprise, moins attrayante que celle du xv°. L'histoire générale du xvr siècle se réduit à trois points : les humanistes qui discutent sur les textes, — les anatomistes qui scrutent la nature, — Paracelse qui rêve en plein midi et délire en pleine Santé. — Si je n’y voyais la marque certaine de l'émancipation de l'esprit humain et la préparation à la critique des textes, je ne prendrais aucun plaisir aux injures que les humanistes se jettent à la face; leurs attaques, souvent mal dirigées, contre les Arabes, ou leurs admirations mal justifiées pour les Grecs, minsiruisent moins que les Consilia, même que les Commenfaires si prolixes du xv° siècle. Le galimatias de Paracelse ne Pouvait guère nous récréer; il n’y avait pas non plus grand profit à tirer des disputes sur la valeur comparative des médicaments galéniques et des médicaments chimiques. Du moins, Sans compler limmense, le véritable intérêt qu'offre l'anatomie à celte époque, nous avons trouvé quelque délassement et quelque solide instruction dans l'esprit et la verve de Joubert, le bon latin de Fernel, les précieuses observations de Septalius, de Mercatus et d’autres: dans les belles descriptions de Baillou; dans le suprême bon sens de notre Ambroise Paré, de ce chirurgien à la fois hardi et prudent qui invente et perfectionne ; enfin dans le développement de cette admirable proposition avancée, deux siècles trop tôt, par J. Crato de Kraftheim (1519- 1986), « qu’on ne peut pas comprendre Hippocrate si l'on n’a pas l'habitude des malades ».
La vie errante, pour ne pas dire vagabonde, des héros, ou, si vous préférez, des athlètes du xvi° siècle, avait aussi un côté piquant et presque romanesque que j'ai essayé de mettre en relief, pour bien vous faire comprendre quels étaient alors l’ardeur des convictions, l’âpreté des caractères, le zèle batailleur pour la restauration de l’antiquité, et ce besoin de locomotion qui correspondait exactement à un mouvement parallèle de la pensée toujours en quête de nouveautés.
Il y a un petit grain de folie dans toute la raison du xvr' siècle: les esprits font émeute et sont en proie à un certain delirium tremens. Le mysticisme chimique est une des formes de cette ré-
356 VUES GÉNÉRALES SUR LE XVI* SIÈCLE. — PARAGELSE: volte et de cette folie ; il règne partout, moins en France, plus en Angleterre, mais beaucoup dans les pays germaniques; et il se trouve qu'un médecin, Paracelse (1493-4541), résumant en lui ce mysticisme, cette folie, a pu dire qu’il était possédé par l'Archée de l'Allemagne, comme Hippocrate l'était par l’'Archée de la Grèce. Mais combien sont différentes les deux archées! Paracelse, ridicule jusque dans ses noms, quelque légitimes qu'ils soient (Aureolus-Philippus-Theophrastus Paracelsus Bombastus von Hohenheim), est un philosophe sans logique, un médecin qui ne se doute pas de ce que valent les études cliniques, de ce que peut la bonne ordonnance du régime. Je ne pardonne l'enthousiasme pour ses écrits, même pour les écrits les plus authentiques, qu'à ceux qui ne les ont pas lus, car cent pages étudiées péniblement avec un lexique spécial (1) suffisent pour calmer les imaginations les plus ardentes et la partialité la plus décidée.
On a mis à louer Paracelse autant d'aveugle passion qu’à le décrier. Paracelse ne méritait, Messieurs,
Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité,
Ce n’était pas un réformateur : le génie lui manquait ; il n'avait que la violence du destructeur et de l’'énergumène; il n’a laissé qu’un disciple qui à changé de drapeau; mais ce n’est pas non plus rien autre qu'un vil charlatan. On ne réforme pas la médecine quand on ne sait ni anatomie, ni physiologie, quand on est un méchant chimiste et un clinicien empirique; on n’est pas rien qu’un charlatan quand on à fait la guerre aux formules de cuisine (Suppenwust), et qu'on à proposé quelques principes nouveaux de thérapeutique, où du moins quelques nouveaux médicaments, ou, pour parler plus exactement encore, quelques heureuses applications nouvelles de moyens thérapeutiques déjà
(4) Je sais que les frères Grimm ont cité plusieurs fois le texte original de Para celse dans leur célèbre Deutsches Woerterbuch; je sais même par expérience quê la traduction latine est souvent plus incompréhensible que l'allemand ; il n’en est pas moins vrai que. le langage de Paracelse, se ressentant des idées qu'il. exprime, est, dans l’ensemble de l’œuvre, d’une grande obseurité, et qu'il exige une attention qu'il n’est pas toujours facile de conserver.
connus. On n’est pas un grand médecin quand on prétend qu’il n’est pas nécessaire de connaître les causes des maladies pour les guérir, et quand on use trop souvent à l'aventure des substances les plus actives, ayant aussi peu de mesure dans les doses que dans les paroles. On est bien près aussi de certaines rêveries homæopathiques, lorsqu'on avance qu’en vertu de propriétés occultes et de sympathies cachées, les maladies se guérissent par les mêmes radicaux que ceux qui existent dans le corps et donnent naissance à ces maladies; mais on n’est pas rien autre qu'un charlatan quand on réussit à former une école, cette école ne durât-elle qu’un jour, et ne comptât-elle qu'un disciple digne de ce nom. — La chirurgie de Paracelse ne vaut guère mieux que sa médecine; le peu qu’elle renferme de bon est emprunté; le mauvais, l'absurde y abondent. Exemple tiré de la Grande chirurgie (1, ur, 4) : « Qu'est-ce que la rage? Réponse : C’est le résultat d’une double idée : le chien veut toujours mordre, et l'homme craint toujours d’être mordu; de là la rencontre au fond de la plaie de deux imaginations surexcitées ! »
En quatre mots, Paracelse est un empirique doublé d'un mystique: deux lignes de l’Archée de la Grèce valent mieux que deux volumes in-folio de l’Archée de l'Allemagne (1).
Messieurs, je mettrais votre patience à une trop rude épreuve si, après un aussi long résumé du cours de l’année passée (résumé justifié cependant, j'ose du moins le croire, par l’imporlance des sujets que nous avons étudiés ensemble), je donnais les mêmes proportions au programme du cours de cette année.
Le xvrr° siècle retentit du grand nom de Harvey. La découverte de la circulation du sang occupe, agite, passionne tous les esprits; elle se complète et se confirme par la découverte de l’appareil chylifère, des vaisseaux lymphatiques, et par les recherches sur le système glandulaire (2). Tandis que l'anatomie prolonge de plus en plus les voies déjà si largement ouvertes par le
(4) Je tâche de le prouver au chapitre suivant.
(2) Les monographies sur ces divers sujets abondent au xvi* siècle, et la polémique tient une grande place dans les écrits de cette époque. La solution des questions de priorité n’est pas toujours facile.
xvi° siècle, et que même elle s’essaye avec succès au maniement du microscope et aux injections les plus délicates, la pathologie, ou lutte avec une désolante énergie contre les conquêtes modernes de la physiologie, ou cherche ses inspirations dans la méthode a priori: tout l’esprit caustique de Gui Patin ne suffit pas à nous dédommager de toutes ses invectives contre les cérculateurs, ni toute l’érudition de Riolan ne saurait compenser tout son pédantisme routinier. Si nous n'avions pas les pages immortelles de Sydenham, «l'Hippocrate anglais» (quelle gloire pour une nation d’avoir produit en un même siècle Sydenham et Harvey!), et quelques précieux recueils d'observations ou de consultations, quelques bonnes descriptions de maladies épidémiques, l’histoire médicale du xvrr siècle se trouverait partagée entre une réaction idiote (particuliérement en France), et des théories plus ou moins hardies et ingénieuses, mais toutes vaines, parce qu’elles sont exclusives et sans fondements scientifiques (1): entre les théories de Van Helmont, l'héritier de Paracelse sous bénéfice d'inventaire, celles de Sylvius, disciple réservé de Van Helmont, et celles de Borelli, nées sous la domination des sciences mathématiques et physiques, ou celles enfin de Glisson, le vrai précurseur de Haller. L’iatrochimie de Sylvius, liatromécanique de Borelli, avec l’irritabilité de Glisson, représentent les deux systèmes qui se sont tour à tour disputé la pathologie générale, l’humorisme et le solidisme, mais fort incomplétement transformés par une science nouvelle, la chimie, qui se dégage peu à peu de l’alchimie, et par une science renouvelée, la physiologie.—La chirurgie vit des souvenirs du xvi' siècle; elle attend J.-L. Petit et Lapeyroniel — Le xvn° siècle, période de transition, n’a plus, pour la médecine proprement dite, la pleine possession du passé, et n’a pas encore le juste sentiment de l'avenir; c'est un vaisseau désemparé qui chasse sur ses ancres, et dont
(1) Il faut remarquer ceci: au xvu° siècle, ceux qui ont le plus contribué à l’avancement de l’anatomie et de la physiologie étaient peu ou pas médecins; d’un autre côté, les médecins qui se sont donné la tâche de renouveler les théories médicales savaient peu ou point de la nouvelle anatomie et de la nouvelle physiologie, Quelques-uns même ont écrit avant les grandes découvertes en anatomie de structure,
l'équipage consulte inutilement la boussole, tandis qu’il est en proie à la fureur des vents.
On a beaucoup exagéré l'influence que les systèmes de philosophie ont exercée au xvir siècle sur la marche et les destinées de la médecine : nous examinerons ce point avec tout le soin qu’il comporte; mais je puis affirmer par avance que les grandes théories médicales sont, pour ainsi parler, autochthones ; elles sortent des entrailles mêmes de la médecine, je veux dire de la physiologie bonne ou mauvaise ; le peu que la philosophie a donné à la médecine a été, en général, un assez pauvre cadeau. — Quand la médecine s’est réformée, elle l'a fait en vertu de deux forces indépendantes de tel ou tel système de philosophie, du sensualisme comme du spiritualisme ou du scepticisme, même du rationalisme. L'une de ces forces est le développement naturel de la science, qui, dès la fin du xv° siècle, passe des principes de l'autorité aux principes de l'observation ; — l’autre est l’influence générale du milieu que n’ont créé ni Bacon ni Descartes, mais qu’ils ont subi avec toute la génération du xvn siècle, seulement avec plus de génie que le gros des écrivains et des savants. C’est moins par la puissance des méthodes de démonstration que par celle des méthodes de découverte, que la médecine commence à sortir, dés la première moitié du xvr° siècle, de ses vieilles et profondes ornières.
Enfin, Messieurs, pour terminer cette leçon, ou, si vous voulez, ce plaidoyer en faveur des doctrines historiques que je tiens pour vraies, je n’ajouterai plus qu’un mot : l’'Exercitatio anatomica de motu cordis et sanguinis in animalibus, « le plus brillant triomphe de la physiologie expérimentale,» —pour me servir d’une heureuse expression de M. Haeser, — a paru en 1628, à Francfort ; mais déjà, n'oubliez pas ce fait capital, depuis dix ou douze ans Harvey avait démontré la circulation, soit dans ses leçons sur l'anatomie, soit devant Îles membres du Collége de médecine de Londres. C’est en 4605, il est vrai, que parurent pour la première fois, en anglais, les deux premiers livres du De dignitaie et augmentis sciéentiarum de Bacon (1); toutefois
(4) Le traité, dans sa vraie forme, n’a été publié qu’en 1623. La première édition du Novum organum est de 1620.
vous reconnaîtrez que cet essai, si vous prenez la peine de le parcourir, ne pouvait avoir aucune influence décisive sur la direction des recherches de Harvey, qui, du reste, déclare hautement ne devoir rien aux philosophes. Quant à l'immortel Discours sur la méthode, il n’a paru qu'en 4637. Donc, ce ne sont ni Bacon ni Descartes, les deux plus grands philosophes du xvne siècle, qui ont fait Harvey le plus grand novateur de ce même siècle, tandis que c’est très-certainement Harvey, disciple d’un anatomiste distingué, Fabrice d’Acquapendente, qui à préparé la reconstitution définitive de la médecine par la physiologie.
SommamE. — Paracelse. — Pathologie et physiologie générales, — Médecine pratique, — Maladie syphilitique. — Chirurgie.
MESSIEURS
J'ai porté devant vous, sur Paracelse et sur Van Helmont, un jugement sévère, mais que j'ai longuement motivé. Quelques personnes, en France, en Allemagne et en Belgique (1), en ont marqué leur étonnement. Je voudrais défendre ce jugement, non pour le vain plaisir de soutenir mon opinion, mais dans Pintérêt de la vérité historique. J'ai lu sans parti pris d'avance, et avec une scrupuleuse attention, tous les écrits de Paracelse qui passent pour authentiques d’après Marx (2), et ceux de Yan Helmont; j'ai étudié avec soin Îles monographies qu’on a publiées sur ces deux personnages (3); en particulier, pour Yan Helmont, l'ouvrage capital et trop peu cité de Spiess (4), puis les mémoires de MM. Rommelaere et Mandon (5), couron-
(4) Le résumé de cette partie du cours à été publié dans l’Union médicale de l’année 1868, ettiré à part.
(2) Marx, Zur Würdigung des Th. Paracelsus. Goetting., 1842, in-A, p. œil
(3) Pour Paracelse, on consultera avec fruit le résumé de Preu-Leupoldt, surtout la monographie de Marx; celle de Lessing est assez indigeste, et celle de Schultz est rédigée à un point de vue, très-systématique (l'homæopathie). Il ne faut pas non plus oublier Maris (De Paracelso, Lugd. Bat., 1832, in-8), ni Bremer (Vüfa et opiniones Paracelsi, deux parties, Hauniae, 1836, in-8). — On trouvera la liste de toutes ces publications dans la Bibliotheca medico-historica de Choulant (Lipsiae, 4842), et dans les Additamenta de Rosenbaum (Halle, 4842 ot 1847).
(a) Spiess, J. B. Van Helmont's System der Medicin., u. s. w. Frankf. a M., 1840, in-8.
(5) W. Rommelaere (de Belgique), Études sur Van Helmont. — Mandon (de Limoges), Van Helmont, sa biographie, histoire critique de ses œuvres, et influence de ses doctrines médicales sur la science et la pratique de la médecine jusqu'à nos jours. Ges deux mémoires ont été publiés dans les Mémoires des concours et des savants étrangers, année 4868, in-A°, t. Vif, et tirés à part.
nés tout récemment par l’Académie de médecine de Belgique.
En ce qui touche Van Helmont, je puis me contenter, à quelques exceptions près, des extraits qu’en ont donnés MM. Rommelaere et Mandon:; quoique leurs savants Mémoires renferment plus d’éloges que de critiques, on y trouve cependant presque tous les éléments d’un jugement raisonné, parce que les auteurs ont traduit avec impartialité de nombreux passages qui renferment la doctrine du célèbre médecin belge ; mais pour Paracelse, le coryphée de la réforme médicale, au dire de plusieurs historiens allemands et même français, je n’ai voulu m’en rapporter qu'à moi-même. J'avais fait de ses écrits, aussi prolixes qu'indigestes, de très-nombreux extraits; je viens de traduire les plus importants (1): c’est cette traduction (2) que je donne en preuve de mon jugement et en l’entremélant de quelques réflexions (3).
Si je me suis attardé si longtemps et si longuement avec Paracelse, c’est que j'ai désiré, pour en finir avec sa personne el avec ses œuvres, mettre sous les yeux de mes lecteurs les pièces du procès, porter et motiver mon jugement, pour n’y plus revenir, Les résultats de l'enquête sont trop peu satisfaisants, il y à trop d’autres questions plus importantes dans notre histoire, pour que nous nous réservions de faire ensemble de nouvelles études sur Paracelse.
Ces réflexions étaient nécessaires pour justifier, ou mieux pour excuser la disproportion qui semble exister entre l’exposition des doctrines du prétendu réformateur, et celle des autres systèmes. À vrai dire, comme je me propose dans le présent volume de traiter surtout les questions les plus générales, et de
(4) J'ai signalé de nombreuses contradictions, mais je mai pas tenu compte ni des répétitions, ni des amplifications, ni des imprécations, qui, presque toutes, se ressemblent, Je me suis borné aux passages caractéristiques.
(2) Pour la Grande Chirurgie, je me suis contenté de la traduction de Dariot (2° éd., Lyon, 4603, in-A), et pour la Petite, ou Berthéonée, de celle de Daniel du Vivier (Paris, 4623, in-8).
(3) J'ai suivi ordinairement l'édition Jatine publiée à Francfort, de 1603 à 1605, et qui forme onze volumes in-4°, Pour les traités qu’elle ne contient pas, j'ai eu recours à l'édition in-folio de Genève, 1658. Toutes les fois que la nécessité s’en est fait sentir, j'ai comparé la traduction latine au texte allemand, qui est quelquefois plus clair,