SON ÉDUCATION MÉDICALE
comme l'affirment MM. Mandon, Rommelaere (4) ou Tallois (2)
mais je reconnais volontiers qu'il « se présente tout inspiré de Vesprit de son siècle », c'est-à-dire du mauvais esprit, de l’esprit systématique. Harvey a devancé son siècle et lui a résisté; Van Helmont a fait écho aux idées dominantes; il a suivi la foule, loin de lui barrer le passage ou de la diriger.
1 n'entre pas dans mon plan ni de retracer la vie d’abord agitée, errante, incertaine, puis presque cloitrée de Van Helmont (3), ni de raconter les persécutions auxquelles il fut en butte de Ja part des galénistes, qui le dénoncérent à l'inquisition (4), comme, vers la même époque, les péripatéticiens livraient Galilée au saint-office : galénistes et péripatéticiens, également hypocriles, qui, sous l’ingénieux prétexle de servir la foi, calomniaient et persécutaient un confrère dont la doctrine leur était importune.
J'emprunte à M. Mandon une page qui suffit à montrer que Yan Helmont sort de la même école que Paracelse, je veux dire de l’école des illuminés (5), et j'ajoute, sans plus de commentaires, que les vrais médecins ne sortent pas de ces écoles-là.
(1) Voyez, pour les citations que je fais de MM. Mandon et Rommelaere, la note 5 de la page 361.
(2) Rapport sur le concours relatif à Van Helmont. Bruxelles, 1866.
(3) Il faut, si l'on veut connaître cette vie dans tous ses détails, recourir au Mémoire de M. Rominelaere, où la biographie, fort bien étudiée, occupe quarante pages, La bibliographie analytique comprend vingt-cinq autres pages. Van Helmont, né à Bruxelles en 4577, est mort le 30 décembre 1644.
(4) Voyez, sur ce sujet, les savantes publications de M. le docteur Broeckx, d'Anvers : Notice sur le manuscrit intitulé : Causa J. B. Helmonti, Anvers, 1852, in-8; Interrogations du docteur J. B. Van Helmont sur le magnétisme. animal. Anvers, 4856, in-8. — La persécution alla si loin qu'il ne fut pas même perinis à Van Helmont de soigner ses enfants à leur lit de mort, et que Pinvidia medicorum pessima porta le raffinement jusqu’à refuser à ce malheureux père la seule consojation qui lui restât, celle de faire traiter ses enfants par les remèdes chimiques ! M. Broeckx a réveillé en Belgique le culte de Van Helmont par d'importantes publications, et il est un des promoteurs du CONCOUTS ouvert, en 1866, à l'Académie de médecine de Belgique.
(5) Les livres de la jeunesse de Van Heimont, publiés pour la première fois par M. Broeckx, mais aussi, etparticulièrementsot traité De magneticavulnerum naturali et legitima curatione, qui à vu Ie jour en 1624, portent lempreinte d'un mysticisme
«Les jésuites de Louvain venaient d'ouvrir une école de philosophie malgré les grands, l'université, je roi et le pape Clément VII; Van Helmont entra chez eux, étudia la magie, et en sortit avec une abondante récolte de vaines spéculations. Pour utiliser son temps, il lut Sénèque et Épictète, et crut Lrouver dans la morale de suc de la vérité. Les capucins lui paraissaient être les stoïciens du christianisme ; mais l’austérité de leur ordre étant très-grande et sa santé délicate, il demanda à Dieu de l'éclairer. Après une fervente prière, il se vit transformé en une sphère creuse dont le diamètre s’étendait de la terre au ciel. Au-dessus de lui était un sarcophage, et au-dessous, à la place de la terre, un abime de ténèbres. Je fus saisi d'épouvante, dit Van Helmont, et perdis la conscience des choses et de moi-même. Ayant repris connaissance, je compris que le stoïcisme me retiendrait, comme un monstre furieux, entre l’abîme des enfers et une mort imminente. Je vis qu’il cachait l'ignorance sous uné apparente humilité. Je lus Dioscoride afin de changer mes lectures, et vis qu'il s’occupait trop de la description des plantes et pas assez de leurs propriétés. La médecine l’attira à son tour. Après avoir dévoré les auteurs grecs, latins, arabes et modernes, il s’aperçut que tous les livres répétaient la même chanson : 0mne6s libros canentes eamdem cantilenam. Le droit ne satisfit pas mieux que la médecine sa soif de la vérité ; même déception en histoire naturelle. Enfin, le cœur chagrin, Van Helmont se prosterna la face contre terre et demanda ardemment à Dieu la science. Bientôt tout l'univers lui apparut comme un chaos informe devant la vérité: et ces paroles frappèrent ses oreilles : « Ce que tu vois » et toi vous n’êles rien; ce que tu fais est moins que rien; Dieu » seuls ait la fin des choses; oceupe-toi de ton salut. » Je résolus de le faire, dit-il, en étudiant et pratiquant la médecine. Il laissa sa fortune à sa sœur, qui était veuve, et quitta sa patrie pour
extravagant, Plus tard, dans le traité De la lithiase (1, 10, 45, p. 651 et 653), Yan Helmont, s'appuyant sur des textes du Psalmiste et de l'Évangile (Convertil rupes in stagna aquarum. — Dic ut lapides isti panes fiant), explique la pétrification et la dissolution des calculs. Il croit (voy. p. 652-653) que l'aura seminalis de la pierre, aidée par la terreur, peut pétrifier des hommes, même des régiments
entiers avec armes et bagages. — Voy. aussl Natura contrar. nescia, p. 130 et suiv.
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s'instruire, préférant, dès la plus tendre enfance, la science aux
richesses : Teneris adhuc ossibus, scientiam ante divitias habui. Une épidémie de peste lui donna l’occasion de l'étudier; 1l courut
porter aux malades /a joie et l'espérance. Ses insuccès le firent
douter de la médecine. Cependant, plus il la détestait, plus les
malades l’appelaient. » P. 556-557.
Ainsi Van Helmont, esprit vagabond, mécontent de lui-même et surtout des autres, dirigé par le fictif bien plus que par le positif, avant l’âge de vingt-trois ans, avait déjà traversé successivement la théologie, la philosophie, la magie, les sciences mathématiques, l'astrologie, la médecine, le droit, pour revenir à la médecine. Comme Paracelse, fort âpre, parfois même grossier dans sa polémique (1), Van Helmont veut créer l'art de toutes pièces, parce qu’il n’a rien trouvé de bon ni dans Hippocrate, ni dans Galien, ni dans les six cents auteurs grecs, latins, arabes ou du moyen âge qu’il a lus! Le désespoir le déprime et l’exaltation religieuse le relève tout à tour; enfin, l'ange Raphaël l’emporte, et notre héros reçoit le bonnet de docteur en médecine en 1599. Son inquiétude prend alors une autre forme. Au lieu de continuer à s’agiter dans sa propre pensée, il se met à courir le monde (1600-1605). Cest au retour d’un premier voyage qu'il fut pris de la gale, accident (e/ix culpa) qui décida, suivant lui, de la direction de ses recherches. Cet épisode est trop comique et a exercé trop d'influence sur Van Helmont pour que nous n’en empruntions pas ici la traduction à M. Littré (2).
« J'appelai, dit-il, deux fameux médecins de notre ville,
(1) Ses contemporains ne lui ont pas ménagé non plus les injures; voici l'ovaison funèbre prononcée par Guy Patin: « Van Helmont était un méchant pendard flamand qui est mort enragé depuis quelques mois ; il n’a jamais rien fait qui vaille; j'ai vu tout ce qu'il a fait; il s’inscrivait fort contre la saignée, faute de laquelle pourtant il est mort frénétique. »
(2) Journal hebdomadutre de médecine, t. VI, année 1830, p. 512 et suiv., article intitulé: Du système de Van Helmont. — Dans cet article, M. Litiré a très-judicieusement remarqué combien le travail dela pensée avait été libre dans l’antiquité, et combien il avait été borné au moyen âge par cette fatale tendance à transformer en dogmes absolus les moindres données d’une science traditionnelle qu’on ne comprenait même pas très-bien. C’est là l'explication des révoltes même injustes et passionnées de Van Helmont.
joyeux d’éprouver bientôt sur moi-même si la pratique répondait à la théorie. Ceux-ci, en voyant cette gale purulente, pensèrent aussitôt qu'il y avait abondance de bile brûlée avec une pituite salée, et que l’hématose était troublée dans le foie. Cette réponse me satisfit beaucoup, en me montrant confirmés, par deux praticiens expérimentés, les axiomes des auteurs, axiomes que je croyais aussi vrais que ceux des mathématiques. Mais une curiosité qui m'était naturelle me fit demander quelle était cette intempérie du foie qui enflammait la bile et produisait un excès de pituite ; car dans le même viscère, et dans le même temps, il ne pouvait se faire deux produits si différents, une pituite froide et une bile ardente. Ces savants hésitérent en fronçant le sourcil; enfin, après qu'ils se furent longtemps regardés, le plus jeune répondit que la même intempérie du foie échauffé donnait, non une vraie pituite, mais une pituite salée, et que la nature du sel est chaude et sèche. Pressé par une autre objection, le plus vieux répondit : Ce sont des choses qu’il faut lproposer dans les écoles, et non à des praticiens dont les heures sont comptées. Il me demanda aussitôt quels auteurs j'avais lus, et ce que, d’après mes études, je croyais convenable de faire dans ce cas. Je dis que pour rafraîchir le foie et le sang, il fallait ouvrir la veine du bras droit au-dessous de la céphalique, puis procéder par des apozèmes réfrigérants, à cause de la bile ardente, de telle sorte cependant qu'on mêlât les incisifs et les atténuants modérés, à cause de la salure de la piluite. Je montrai, dans Rondelet, un apozème qui contenait environ cinquante ingrédients, et qui promettait de remplir ces deux indications. Ce fut aussi leur avis. En effet, après une abondante saignée faite dans toute la force de la jeunesse et de la santé, à part la gale, je pris pendant trois jours l’apozème de Rondelet; le quatrième et le cmquième, j'y ajoutai de la rhubarbe et de l’agaric, si bien que l’économie commença d’obéir à l’appel du remède, et que les deux humeurs peccantes furent mises en mouvement. Mes médecins approuvèrent tout et me louërent d’être docile et aussi avide d'instruction. Le sixième jour, j’eus au moins quinze selles, on me félicita fort d’avoir si bien préparé les voies. Deux jours après, la gale n’ayant rien perdu de sa violence, même traite-
SON CARACTÈRE COMME MÉDECIN ET COMME HOMME, hTA
ment et mêmes évacuations. Les médecins disaient que l’âge de dix-huit ans est propre à la génération de la bile; et, voyant que les pustules et la démangeaison ne diminuaient pas, ils prescrivirent un troisième purgatif, mais, sur le soir, j'étais épuisé, mes joues étaient tombées, la voix rauque, la maigreur extrême, les genoux chancelants, et j'avais gardé ma gale. » (P.514) (1).
Il n’y avait pas de quoi relever le courage de Van Helmont; aussi éprouva-t-il un moment de véritable prostration; il n’en sortit qu’en reprenant le bâton de pèlerin; il visita successivement l'Espagne, la France, VAngleterre, et finit par rentrer dans sa patrie, où il se maria, et dès lors il resta confiné dans sa terre de Vilvorde (2).
Yan Helmont fit ses premiers essais de médecine pratique avec les remèdes chimiques, « remèdes inaccoutumés et inconnus », à ce qu'il prétend, comme Paracelse l'avait prétendu avant Jui; cornme Paracelse aussi (3), il ajoute que ses détracteurs publics s'étaient fort empressés de lui dérober ses remèdes et d'en user en secret; comme lui encore il se vante de son zêle, de son dévouement pour les malades, de son désintéressement pour les . pauvres, de sa modestie. Certes, ni le dévouement, ni le désintéressement ne Jui ont manqué; seulement il aurait pu laisser à d'autres le soin de lui en faire un mérite. Ge n’est pas là tout au moins de la modestie.
En écartant de son jugement les préventions et les partis pris de clocher, on ne peut manquer de reconnaître à la fois dans Yan Helmont des qualités supérieures et des défauts qui tiennent un peu à son temps et beaucoup à son caractère. C'était, comme Paracelse, un mystique, mais plus savañt; un ennemi de la tradition (4), mais plus érudit; un empirique, mais plus
(4) Ce passage se trouve dans Scabies et ulcera scholarum, 2-6, p. 255-256.— Je cite toujours l'édition des œuvres de Van Helmont, Amsterdam, 4652.
(2) Van Helmont, seigneur de Mérode et autres lieux, épousa Marguerite Van Ranst, alliée à la puissante famille des de Mérode.
(8) Voyez, plus haut, page 434 et suiv.
(4) « Nunquam in alicujus viri verba proterve jurasse, et auctoritates semper postposuisse rationibus. » Commentaire sur le I® livre du Régime d'Hippocrate.
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clinicien, plus observateur ; un polémiste violent, mais plus gentilhomme-(1); un écrivain obscur aussi et prétentieux, mais avec un peu moins de divagations. Des deux côtés manque l’originalité des conceptions; Paracelse pille tout le monde et crie au voleur; Van Helmont, quoiqu'il s’en défende et quoi qu’on en dise, emprunte beaucoup de détails et l’idée générale à Paracelse, qu’il dénigre plus qu'il ne le loue(2). Van Helmont n’a pas imaginé les rouages de son système, mais il a su en faire une machine plus régulière, moins ridicule que celle de Paracelse, car il y a entremêlé quelques connaissances plus exactes qui ont servi pour ainsi dire de liens et de moteur. Il n’a pas réformé la médecine, mais seulement allégé et épuré la chimiatrie. Je suis bien sûr que parmi les nombreux panégyristes actuels de Van Helmont, il n’y en a pas un, s’il est médecin, et s’il suit attentivement le mouvement de la science, qui voulût signer aucun des écrits de Van Helmont, même le meilleur.
En somme, malgré toutes ses ressemblances avec Paracelse, Van Helmont lui est de beaucoup supérieur, comme homme, comme
Anvers, 4849, p. 42. Cet ouvrage a été publié pour la première fois par M. Broeckx. — Cf. aussi De febribus, xv, 2, p. 777 : «C’est un fondement peu solide et toujours ruineux depuis l'antiquité, d’aller où ont été les autres, non où il fallait aller, et de suivre toujours la foule de ceux qui nous précèdent, en souscrivant aveuglément à leurs jugements. »
(4) Il n’est pas moins injuste, car il abuse trop souvent de l'impossibilité où les anciens étaient de lui répondre (voy. par ex. Phys. Arist. 24, p. 42); parfois il les défigure à plaisir, ou les réfute par des arguments qui ne sont pas toujours très-solides. Aussi, je ne saurais souscrire à ce jugement de M. Rommelaere : « La partie critique des œuvres de Van Helmont estune page admirable dans l’histoire de la médecine; jamais on n’a démontré avec plus de talent et de bonheur l’inanité de ces doctrines humorales qui régnèrent si longtemps dans les écoles de médecine. » — Jci se place une remarque fort judicieuse de M. Littré, article précité ; voy. p. 469, note 2: « Van Helmont n’avait pas vu que, derrière le fatras des écoles, ces hypothèses gratuites et cette servilité des esprits, il y avait un vieux fonds d’expérience grecque qui ne pouvait pas complétement mentir. Les remèdes sont trouvés. par l'observation ou le raisonnement ; les premiers sont bons, les seconds sont suspects : il y avait des uns et des autres dans la pharmacie galénique. Van Helmont rejetait tout sans restriction. Remarquons toutefois que, s’il ne faut pas faire comme lui et rejeter l'expérience des siècles, il faut prendre garde aussi de ne pas accepter comme vraies des règles traditionnelles par cela seul qu’elles ont une longue possession. »
(2) J'ai établi plusieurs rapprochements qui le prouvent.