PERRAULT
illustres représentants de cette révolution, qui faisait écho à celle qui s'était déjà accomplie en Angleterre, en Hollande et dans les pays du Nord, sont Claude Perrault (1613-1688), du Vemey (1648-1730) et Vieussens (1641-1715), mais à des degrés différents. Perrault a fait avancer la physiologie des sens (1) et lconnaissance de la mécanique animale, quoique dans ses explications il se montre trop visiblement attaché aux idées de Descartes; il est aussi partisan de la préformation des germes ; il décrit le mouvement péristaltique des intestins, rectifie l’anatome des vaisseaux biliaires chez les animaux, se montre très-peu avorable à la transfusion, et tient pour un charlatan le fameux Denys, l'un des grands promoteurs de cette opération. Perrault die tort de mêler un peu trop de raisonnements à ses expéiences, ce qui ne l'empêche pas d’être un de ceux qui ont le plus contribué à introduire en France la méthode expérimentale (2), ni d’avoir écrit cette belle page dans la préface de ss Mémoires pour servir à l'histoire des animaux :
&Gomme il est impossible de philosopher sans avancer des propositions générales qui doivent être fondées sur la connaissance de toutes les choses particulières dont les notions universelles sont composées, et que nous avons encore longtemps à bavailler avant d’être instruits de toutes les particularités qui sonbnécessaires pour cela, nous croyons qu’on ne s’arrestera pas beaucoup aux raisonnements que nous avons mêlez parmi nos éxpériences, el qu’on jugera aisément que nous ne prétendons répondre que des faits que nous avançons, et que ces faits sont leseules forces dont nous voulons nous prévaloir contre l’autorilé des grands personnages qui ont écrit avant nous... La grande louange que cent aveugles pourroient donner à une béauté ne seroit pas aussi avantageuse que la plus médiocre dun seul homme qui auroit de bons yeux. » — 11 n’expose, dial, les choses que « comme estant singulières »; il affirme,
()Misoutient, contre Mariotte, que c'est par la rétine et non par la choroïde que sopère la vision.
(2)"Woy., dans J. Bertrand, l'Académie des sciences, p. 6 et suiv., le plan d’études proposé par Perrault à l’Académie.
700 DU VERNEY. — VIEUSSENS, par exemple, ce qu'il a vu d'un ours, mais il ne généralise pas pour tous les ours. Guichard-Joseph du Verney, aussi habile professeur, aussi bon écrivain qu'anatomiste distingué, a laissé sur l'organe de l’ouie, sur le cerveau et sur certains points délicats de l'anatomie des. criplive, par exemple sur les muscles des yeux ou de laine, des observations d’une rare précision. La minutie était son domaine, et on la vu jusque dans la vieillesse, et malgré ses infirmités, se coucher à terre et passer de longues heures dans cette position pour observer les mœurs des limaçons (1). Les nombreux mé: moires de du Verney attestent une grande puissance de travail (2): el un esprit vraiment français, c’est-à-dire pénétrant et clair. IM est toujours pour les saines doctrines, aussi bien quand il s’agit de la circulation du fœtus, contre Méry (3), que quand il est question de la nutrition, et en particulier de celle des o$, contre divers auteurs (4). |
Raymond de Vieussens joignait à l’ancien esprit de Montpellier un peu de l'esprit nouveau de Paris. Son vrai titre comme anatomiste et comme membre de l’Académie des sciences, c’est sa Neurologia universalis (5). 11 y décrit tous les nerfs du Corps, Surtout ceux qui prennent leur origine à la moelle (6) et qui avaient été à peine indiqués par Willis, lequel est souvent aussi Corrigé et rectifié pour les nerfs crâniens. Malheureusement, Vieussens mêle à une bonne anatomie (dont on a beaucoup profité sans le citer comme il convenait) la plus détestable physio-
(4) Voy. Fontenelle, ÉZoges, p. HAS, 451, 459,
(2) Fontenelle fait cette remarque : « Du Verney craignait que la religion, dont il avait un sentiment très-vif, ne lui permit pas un si grand attachement pour les sciences qui s’emparaient de toutes ses pensées et de tout son temps. »
(3) Fontenelle, en ses Éloges, montre un peu trop de partialité contre du Ver= ney pour Méry, que l’Académie des sciences lui avait adjoint, ou mieux, opposé, — Verheyen, à la fin du Supplementum anatomicum (éd, de 1740), a soutenu aussi une lutte acharnée et victorieuse contre Méry.
(4) Voy. Journal des Savants, 1689, p. 219-296,
(5) On ne doit pas omettre de signaler l'ouvrage posthume, Expériences et ré flemions sur la structure et les usages des viscères, 1755, où il montre de l'habileté pour les injections, surtout à l’aide du mercure et de liquides colorés.
(6) Dont il a parfaitement indiqué les divers renflements ; il connaît aussi Jes nerfs du cœur,
VIEUSSENS. — DESCARTES. 704
logic; il explique tout par les ferments, et il en est encore à la (iéorie de Glisson pour la nutrition; il professe les plus étranges fées sur la sécrétion de l'urine, pour laquelle il imagine des vaisseaux particuliers; il nie l'existence des parenchymes, et croit Que tout se réduit dans les organes, même pour l'aorte, à un Mis de vaisseaux; enfin il invente un réseau de capillaires neuro-lymphatiques qui portent les sucs nutritifs des artères aux veines.
Vieussens, pour appuyer ses idées sur la fermentation, voulait pouver un acide dans le sang. Pour le démontrer, il prend livres de ce liquide, le fait bouillir dans un vase de cuivre jusqu'à réduction de à onces 7 drachmes par l’évaporation des liquides ; et c'est dans ce résidu qu'il crut trouvér le fameux acide. — Chirac lui disputa la priorité de cette découverte; des discussions on en vint aux querelles : l'amitié fut brisée. Cest ainsi, dit Portal, que deux hommes célèbres se disputérent l’honneur d'avoir découvert dans le corps de l’homme un être qui Wexistait que dans leur imagination.
Descartes (1596-1650), qui a précédé la plupart des personages que je viens d'énumérer, passé, lui aussi, pour un habile auatomiste et un grand physiologiste. Quant à moi, je ne comprends pas que l’auteur de la Dioptrique, que l'inventeur de l'application de l'algèbre à la géométrie, de la loi d'égalité des angles d'incidence et de réflexion, ait pu imaginer l’homme-machine (1), ou les tourbillons, où une grossière explication mécanique des passions. Descartes, j'ai quelque scrupule à parler ainsi d'un philosophe et d’un savant aussi éminent, Descartes a introduit dans la physiologie et maintenu dans l'anatomie plus de nouvelles erreurs qu’il n’en a détruit d'anciennes (2).
(4) « Opusin fastis ingenii hbumani memorabile, ex quo intelligas, quam exigua maximi ingeni subtilitas, si praeter experimenta rerum naturalium causas sibi con- Situere sumpserit. » (Haller, dans sa Biblioth. anatom.)
(2) J'ai consacré une lecon à démontrer que Descartes ne pouvait être pris au Sérieux ni comme apatomiste ni comme physiologiste; au moment où je rassemblais mes notes et les citations à l'appui, j'ai reçu de mon savant confrère«M. le docteur Bertrand de Saint-Germain (qui a bien voulu être un de mes auditeurs assidus), un volume intitulé : Descartes considéré comme physiologiste el comme médecin,
Quoique Descartes ait abandonné les maîtres el leurs livres pour lire dans le grand livre du monde; quoiqu'il ait fermement résolu de se dépouiller de toutes les opinions antérieuremenf reçues, il n’a rien de bon sur l'anatomie et la physiologie que ce qu'il a.emprunté aux autres; il accepte de confiance les plus étranges explications physiologiques, et ce qu’il invente ne vaut pas mieux que ce qu’il rejette. i
Descartes à plutôt imaginé une bonne méthode logique quAl n’a créé un système de philosophie: il a toujours montré beaucoup de goût pour les sciences physiques, à cause de leur côté positif; mais ce goût si légitime, s’il eût été renferme dans de justes bornes, l’a complétement égaré lorsqu'il a voulu pénétré” sur les domaines de la physiologie et même sur ceux de la psycho logie. N'ayant trouvé dans ses devanciers aucune idée exact touchant les lois qui régissent la matière organisée, ne connais sant de la physiologie spéciale que ce que lui avaient enseigné Harvey ou quelques autres, il s’est emparé de tout ce qu'il savait. de mathématiques, de mécanique et de physique pour expliquer la vie. Il est le pére de la plus mauvaise partie de la médecin jatrochimique. Descartes a ouvert beaucoup d'animaux, comme les anciens philosophes, mais on ne voit pas dans ses ouvrages qu'il ait plus qu'eux le sentiment «les expériences régulières, quoiqu'il dise avoir fait autant d'expériences qu’il y a de lignes dans ses écrits, et qu’il se vante que peu de médecins aient
Paris, 1869, in-8, 11 est évident que le but de l’auteur est de montrer que Des: cartes à pris une part active au progrès de la physiologie et de la médecine ; mais je dois dire que, malgré tout le talent qu’il a mis à présenter et à défendre sa thèse, Ïl n’a pas pu se persuader à lui-même que son héros mérite une grande place dans notre histoires äl se fait même si peu d'illusion à cet égard, qu’il dit : « Descartes! a apporté peu de vérités nouvelles, ef, à ces vérités ilse mêle beaucoup d'erreurs »j ; mais il ajoute: « c’est à la direction qu’il à imprimée aux recherches scientifiques que les médecins sont redevables des résultats positifs qu’ils ont obtenus. » Ceh même est loin d’être prouvé; les médecins cartésiens sont en général de très-maus vais. physiologistes ct de médiocres anatomistes. Quoi qu’il en soit, ie livre de M. Bertrand de Saint-Germain est attachant et instructif par l'exactitude des infor mations, par les Commentaires ingénieux et érudits dont l’auteur a su enfourer les citations originales, enfin, par l'excellente tenue du style. L'ouvrage est rédigé avec tant de bonne foi et un tel respect pour les textes, qu'on y peut puiser à picines mains des témoignages contre la science positive de Descartes.
regardé d'aussi près que lui à la structure des animaux. Lorsqu'un gentilhomme qui le visitait lui demande à pénétrer dans Mbibliothèque, pour toute réponse il tire un rideau et montre dinsune galerie un veau qu’il allait disséquer, ajoutant : « Voilà fa bibliothèque, voilà l'étude à laquelle je m’applique le plus Maintenant. » C’est là une pure mise en scène très-peu digne d'un savant et d’un philosophe.
Abordons un instantes détails, afin qu’on ne soit pas tenté de Crier à l'irrévérence, au scandale, après avoir lu un pareil jugement.
We principe du mouvement et de l'activité des sens est une | | éspèce de feu sans lumière dont Le cœur est le foyer. Grâce à ce feu, les parties les plus subtiles du sang sont raréfiées, montent
Macerveau et composent cet air qu'on nomme les esprits ani- \maur, lesquels à leur tour dilatent le cerveau étle ren dent propre Mrecevoir les impressions des objets extérieurs et celles de l'âme. | Descartes complète ces belles théories en perchant l’âme sur la
flandepinéale, comme la légende perche saint Syméon sur sa co- MHonne. La transmission des esprits animaux à {ravers les nerfs Métcelle des impressions extérieures au cerveau sont également lréolées par les lois de la mécanique.
La digestion ne laisse pas moins à désirer, car l’explication n’en élpas même aussi claire ni aussi complète que dans Galien. Ces substances alimentaires, désagrégées par certaines li- Maqueurs contenues dans l’estomac, sont agitées en s’échauffant, Mcomme fait la chaux avec l'eau commune; joint à cela que l’es- Miomac et les boyaux sont également agités; d’où il résulte que | lliment se digère, descend et se divise en deux parties, l’une Mexcrémentitielle qui s'échappe par les boyaux, l'autre nutri- Mives cette dernière, qui est la plus subtile et la plus agitée, | trouve sur sa route une foule de pertuis à travers lesquels elle se Mend dans une grande veine qui la conduit au foie et dans d’au- | tres vaisseaux qui la portent ailleurs ; sans qu’il y ait rien que
lapetitesse deses trous qui la sépare des parties plus grossières; ainsi que, quand on-agite de la farine dans un sac, toute la plus pure s'écoule, et il n’y a rien que la petitesse des trous par où elle passe qui empêche que le son ne la suive. » Pour ma part,
j'aime autant la faculté concoctrice de Galien ou de Fernel que l'agitation et les petits trous de Descartes. La nutrition s'opère par le même procédé que la digestion; le corps est un crible, et la distribution des sucs nourriciers dépend uniquement de la situation des vaisseaux, de leur calibre et des dimensions dé leurs pores.
Descartes croit, avec les anciens, que la respiration sert à mo: dérer la chaleur du cœur, et il ajoute, à condenser le sang en inême temps qu’il le refroidit. Il me semble que ce n’est ni en vertu de l'autorité des anciens, ni par le raisonnement, mais pal des expériences, que Boyle, Mayow (1), Black, Lavoisier € d’autres ont été mis sur la voie des véritables usages de la r'espi= ration, de ses rapports avec Ja combustion et de son action chi mique sur l'air. Ce sont encore des expériences qui ont reclifié ce qu'avaient de défectueux les Conséquences tirées de celles dé Lavoisier, de Black ou de Boyle. Les gaz que les chimistes onl trouvés dans le sang sont également différents des esprits ami: Maux, enfantés dans le cerveau des anciens physiologistes el accepiés avec tant de faveur par les philosophes.
Descartes s’est fait le champion de la cireulation du sang ; C’est un mérite; c’est presque du courage au milieu des clameurs idiotes mais furibondes de la tourbe des médecins. Toutefois, quel parti notre philosophe a-t-il tiré de la circulation? Aucun.. À-t-il agrandi cette découverte? Nullement! [l'a même compromise en introduisant l'idée de fermentation et de dilatation du Sang pour expliquer le mécanisme de son mouvement. «La chair du cœur contient dans ses pores un de ces feux sans lumière qui sont les ressorts de toute notre machine.» Le reste est à l'avenant, el toutes les fois qu’il s’écarte de Harvey, Descartes tombe dans les hypothèses les plus inadmissibles, même absurdes, car je nev me contente pas du mot « insuffisantes ».
(1) Suivant Mayow : « la respiration consiste en ce que parle ministère des pou mons, certaines particules absolument nécessaires au mouvement de la vie animale, Sont séparées de l’air et mélées à la masse du sang et que l’air aspiré
à perdu quel que chose deson é
lasticité, Les particules aériennes absorbées pendant la respiration sont destinées à changer le Sang noir où veineux en sang rouge Ou artériel, » — Voy. Hoefer, Hist. de la Chimie, 2e édit., t. IT, p. 260.
Descartes n’est pas plus près, comme physiologiste expérimenlateur, de Harvey que de Lavoisier; comparer, à cet égard, Descartes à Lavoisier ou à Harvey, c’est presque un sacrilége.
Le médecin ne vaut pas mieux que le physiologiste (4); un seul exemple le démontre : toutes les fièvres sont causées par la fermentation ; l'intermittence et ses variétés sont expliquées par le plus ou moins de lenteur que l'humeur corrompue met à entrer en fermentation ; idée acceptée par plusieurs iatromécaniciens.
Cela dit, je me résume : ni les physiologistes ni les médecins ne sont en rien redevables au « grand esprit » de Descartes des Tésullats positifs qu’ils ont obtenus. Ni Vésale ni Harvey n’ont attendu Descartes pour réformer l’anatomie ou transformer la physiologie ; après Descartes, les grands anatomistes, les grands physiologistes et les grands cliniciens ne paraissent pas s’être beaucoup souciés ni du Traité de l'homme, ni de celui Du foetus, nides Lettres ; ils n’ont même ressenti que très-indirectement linfluence du Discours de la méthode. Eux aussi ont lu dans le livre de la nature, mais, fort heureusement, avec d’autres yeux que ceux de Descartes.
(ire docteur Montfortécrivait en tête des Processus integri de Sydenham, « qu'il Yautmieux pour l'utilité commune être médecin que philosophe, et il ajoute : Quioudrait jamais, en effet, avoir Descartes pour médecin? » — Baglivi, Praxis Medica,l, x, 14; cf. I, 1x, 4, s'élève aussi contre la médecine cartésienne, tandis quilappelle (1bid.I, xu, 8) Sydenham : artis medicae ornator et ornamentum, quible célèbre et le copie à tout propos. — Enfin Boerhaave disait qu’on ne trouve plus Descartes dans Descartes, quand il traite des sujets de physiologie. — Voy. Schultens, Oratio in memor, H. Boerhavi, 1738, p. 35.
DAREMBERGe 45
SommAIRE : Sydenham, sa vie, son caractère, ses doctrines, sa pratique, son influence,
MEssturs,
« Après avoir étudié la médecine durant quelques années ei l'Université d'Oxford, je revins, c’est Sydenham qui parle (1) je revins à Londres où je commençai à me livrer à la pratiques et comme Je m'y appliquais avec autant d'attention que de soin, je reconnus bientôt (celte opinion n’a fait que se fortifier en mo) que le meilleur moyen d'apprendre la médecine était l'exercice et l’usage, et que le médecin qui étudie par ses propres yeux, avec une extrême application, les phénomènes naturels des maladies, devait nécessairement exceller dans l’art de connaitre les véritables indications curatives. Telle est la méthode à las quelle je me suis livré entiérement, bien persuadé que, si je prenais la nature pour guide, je ne m'’écarterais Jamais du droit chemin, lors même que j’entrerais dans des voies inconnues jusqu'alors (2). » |
Ces belles paroles ne retentissent pas pour la première fois à vos oreilles, ne voussemble-t-il pas cependant que l’écho en soit fort éloigné ? Au temps de Sydenham (1624-1689), elles avaient déjà plus de dix-neuf siècles de date, car elles ont été pronon
cées pour la première fois par Hippocrate, et, depuis le temps
(1). Épitre dédic. au docteur Mapletoft. C’est au docteur Thomas Coxe que nous devons Sydenham ; c’est lui qui le décida, au milieu des agilations de la guerre civile, à embrasser la carrière médicale. Gloire à ce médecin dont c’est là, mais il est grand, le seul mérite ! :
(2) J'emprunte les citations un peu étendues des ouvrages de Sydenham à là traduction de Jault (2° éd. Avignon, 1799), in-8, mais en la corrigeant parfois sur le texte.
oiwvivait ce médecin d’un renom immortel, elles ont, il est vrai, passé de bouche en bouche, maïs le plus souvent comme un vain son. Tous les prétendus réformaieurs ont invoqué la nature, aucunne l’a suivie, presque aucun même ne l'a regardée. — Que Von cite, entre Hippocrate et Sydenham, un interprète désintéressé de la nature; que l’on nomme un observateur attentif et impartial de la marche des maladies (1), un peintre fidèle, sinon toujours correct, des constitutions médicales, un médecin Qui ait essayé de délivrer la pathologie de ces types factices de maladies dont on n’était pas sorti depuis l’École d'Alexandrie, qui les avait empruntés en partie à l'École de Cnide (2)!
Nous sommes aujourd’hui si habitués aux rigueurs du diagnostic, nous avons si bien mis au second plan la fièvre, pour placer au premier l’état local, que nous comprenons mal et que nous sommes tentés de blâmer le vague des descriptions de Sydenham, surtout en ce qui touche les éats fébriles, où les Manifestations locales sont considérées comme de simples épi- Phénomènes (fièvre péripneumonique, par exemple). Pour ma part, je ne doute pas que de cette étude, à peu près exclusive de l’état général dans ses rapports avec la constitution régnante et le tempérament du malade, on ne puisse tirer, en dehors du diagnostic physique, de meilleures indications thérapeutiquesque de la lecture des descriptions, plus précises en apparence, qui Ke trouvent dans les Sommes, les Abrégés ou les Pratiques dont nous avons parlé ci-devant : de telles descriptions, en effet, sont données non pas d’après l'observation des malades, mais d’après des groupements traditionnels de symptômes, qui ont perdu toute authenticité et toute réalité en s’éloignant de leur source primitive. Déjà, à leur origine, ces groupes avaient quelque
(4) Sydenham dif avec raison, dans Epistola Il responsoria, $ 3, que la vie de plusieurs hommes ne suffirait pas pour donner une bonne histoire des maladies algues, tant les formes en sont variées ; il ne veut qu’esquisser la physionomie de
celles qu'il a eu l'occasion d'observer. .
(2). On saïtcombien Galien était systématique ; on n’ignore pas que Îles descriptions désmédecins méthodistes, ou celles d’Arétée, sont encore plus brillantes que fidèles. Excepté dans les consultations et les observations, les médecins du moyen âge ou de la Renaissance ne font que reproduire les trails consacrés par Galien et un peu altérés par les Arabes.
chose de factice, de purement nosographique; nous en avons, je l'ai dit plusieurs fois, une preuve mamifeste dans la fièvre pseudo-continue d'Hippocrate, qui, démembrée artificiellement, est devenue le causus, le phrénitis et le létharqus, trois noms qui ne représentent plus rien de positif.
Quoi qu'il en soit, avec l’Hippocrate anglais, nous quittons le errain mouvant des hypothèses, et nous allons mettre le pied, mais, hélas ! pour bien peu de temps, sur un sol mieux affermi. Ce n’est pas que Sydenham n’ait quelquefois sacrifié aux idoles de son temps (1), mais cette faiblesse inévitable n’est qu’un accident et n’a pas défiguré ses impérissables tableaux des maladies saisonnières et épidémiques.
Thomas Sydenham est né en 1624, d'une famille riche, dans le bourg de Winford-Eagle (Dorsetshire); à dix-huit ans il entra au collége de Magdeleine, en l’Université d'Oxford, bientôt, de gré ou de force, on ne le sait pas, car cette partie de sa vie est fort incertaine, il fut incorporé, mais avec un emploi supérieur, toutefois l’armée du Parlement; en 16/45, il revint à Oxford, et en 1648 il obtint le grade de bachelier en médecine. C’est à Cambridge, en 1676 (2) seulement, qu’il reçut le bonnet de docteur ; toutefois, depuis assez longtemps déjà il avait choisi pour théâtre de sa pratique le populeux quartier de Westminster, à Londres; il y conquit bientôt une immense réputation d’heureux praticien. fl mourut le 29 décembre 1689.
Ici, limpartialité nous oblige à rappeler que la mémoire de ce grand et honnête médecin n’est pas tout à fait sans tache. Sydenham, sollicité par ses amis, par sa famille, encouragé par de funestes exemples, a fui un instant devant la peste qui, en 4665, rayageait la ville de Londres. Mais le devoir a été plus fort que la peur ou qu’un instant de défaillance ; Sydenham est rentré dans la cité en deuil avant les autres médecins, qui avaient, pour la plupart, abandonné les malades aux fureurs de l’épidémie (3). On pourrait encore reprocher à Sydenham un trop
(4) Voy. p. 580-581.
(2) On suppose qu'entre 1648 et 1676 il a fait un court séjour à Montpellier, (3) On consultera avec fruit, pour la biographie de Sydenham, la Vie écrite par
Grand souci de sa réputation, une certaine présomption qui lui fait regretter de livrer le fruit de ses longs et précieux travaux Mdes paresseux ou à des ingrats, et assez peu de déférence pour Jés sentiments qui pouvaient être contraires aux siens (1).
Sydenham se tient à égale distance d’un traditionalisme rouinier et de enthousiasme pour les nouveautés. Nous trouvons la pleine justification de cette proposition dans la belle préface du Traité de l'hydropisie, $ A3 el suiv.
«Il ya deux sortes de gens, dit Sydenham, qui empêchent également le progrès de la médecine. Les premiers sont ceux qui, ne faisant eux-mêmes rien du tout pour son perfectionnement, s’enflamment contre ceux qui voudraient y contribuer, ne füt-ce que dans les moindres choses (2). Ils allèguent, pour cou-
Kühn en tête de son édition des œuvres de ce médecin (Leipzig, 1827) et reproduite parle docteur Greenhill, avec diverses améliorations, dans l'édition qu'il à donnée pour la Société de Sydenham, Londres, 1844; puis une autre Vie écrite avec beaucoup de soins par le docteur Latham, et qui précède la traduction anglaise de Sydenham, imprimée en 4848-1850 par la même Société. — Les diverses éditions de Genève passaient pour les meilleures ; elles étaient du moins les plus complètes; M. le docteur Greenhill, en suivant, à de très-rares exceptions près, les dernières éditions revues paf l’auteur, a donné un texte beaucoup plus correct que Celui de ses devanciers, et il l’a accompagné de notules explicatives ou critiques qui Vajoutent un nouveau prix ; il a écarté de son édition les accessoires qui, dans les éditions de Genève, ont été ajoutés au texte original.
(4) Praefatio ad Observat. medic., 8 26 et suiv. — Dans le traité De l’hydro pisie, $ 43, Sydenham estime qu’on lui saura gré de s'en rapporter à la nature, bien loin de s’asservir aux opinions de quelque auteur que ce soit. Il ajoute « qu’on perdrait son temps en ne lisant ses ouvrages qu’une fois; il faut les imprimer dans Somesprit pour en retirer une utilité qui réponde à la peine qu'il a prise pour les écrire». — En effet, la description des maladies est aussi claire qu'on peut le souhaiter pour le temps, mais l'exposition des doctrines est en général assez peu précisc, il faut y regarder à deux fois. Loin d'en faire un reproche à Sydenham, je dis cela à la louange de son esprit positif qui craignait toujours d’aller trop loin dans la théorie; d’ailleurs, la méthode était nouvelle, et Sydenham n’a pas voulu sortir des monographies.
(2) Au S 4 de la Praefat. ad Observ. medic.— Sydenham se propose, et avec grande raison, en exemple aux médecins ; il les engage à ne rien laisser perdre de Jeur pratique, afin que chacun apporte sa pierre à l'édifice médical. Le conseil est excellent, dira-t-on, mais tout le monde n’est pas Sydenham ; cela est vrai ; 1éanmoins, tout le monde peut quelque chose dans la mesure,de ses forces. Ce n’est pas
vrir leur ignorance et leur paresse, le faux prétexte du respect extraordinaire qu'ils prétendent être dû aux anciens, dont ils n’osent s’écarter de la longueur d’un ongle. Mais je voudrais bien savoir pourquoi nous croirions faire tort aux anciens en avouant qu’ils nous ont laissé la médecine fort imparfaite, tandis que nous ne croyons pas leur faire tort en avouant qu’ils nous ont laissé de même tous les autres arts qui, assurément, intéressent bien moins le genre humain. Les modernes ont inventé une. infinilé de choses qui surpassent de beaucoup tout ce que les anciens nous ont laissé. Or, les auteurs de ces découvertes ne font pas plus de tort à la gloire des anciens, qu’un fils n’en ferait à la mémoire de son père parce qu'il augmenterait par son travail et son industrie l'héritage qu’il en aurait reçu (1).
€ La seconde sorte de gens qui empêchent le progrès de Ja médecine sont des gens naturellement vains et légers qui, voulant se donner la réputation de génies supérieurs, vous accablent de raisonnements et de spéculations qui ne servent de rien du tout pour la guérison des maladies, et qui, au lieu de montrer le bon chemin aux médecins, ne font, par leurs feux follets, que les jeter dans l'erreur. Ces messieurs-là ont assez d'esprit pour débiter sur la nature de savantes bagatelles ; mais ils n’ont pas : assez de jugement pour comprendre qu’on ne peut la connaître que par le moyen de l'expérience, qui seule est capable d’en dévoiler les mystères. Car telle est la bassesse de la condition humaine, que toutes nos Connaissances des choses naturelles dépendent uniquement des sens et ne vont pas au delà de ce qu’ils nous apprennent. Voilà pourquoi nous pouvons bien acquérir une certaine capacité p'oportionnée à notre état; mais Personne ne sera jamais vraiment philosophe suivant toute l'étendue de ce nom. Quant au médecin, toute sa philosophie consiste à connaître l’histoire des maladies, et à savoir employer les remèdes que l'expérience a fait voir être les plus efficaces pour les guérir, et, en même temps, il doit suivre une méthode qui
seulement en ville, mais dans les hôpitaux qu’une foule de faits précieux sont, faute d’être recueillis, absolument perdus pour la science et pour l’art. On ne le répète ni assez souvent, ni assez haut.
(4) Voy. p. 6715 676-677,
soit fondée non sur des spéculations chimériques, mais sur une hanière de raisonner ordinaire et naturelle. »
Voilà pour la tradition. Voici maintenant pour ceux qui mérient le nom‘de novateurs bien plus que les beaux raisonneurs dont il est question plus haut :
« De même qu'Hippocrate blâme ceux qui donnent plus à une élude curieuse de l'anatomie qu'aux observations pratiques, de même on peut blâmer aujourd’hui ceux qui croient que les nouelles découvertes chimiques sont le meilleur moyen pour perféctionner la médecine. Ce serait assurément une ingratitude Gxtrême de ne pas reconnaître Îles obligations que nous avons à la chimie, de ce qu’elle nous a donné des remèdes utiles et trèspropres à remplir différentes indications, entre lesquels un des principaux est l’'émétique. Par cette raison, la chimie mérite des louanges, pourvu qu'elle se contienne dans les bornes de la pharmacie. Mais ceux-là se trompent grossiérement qui s'imaginent, én s'échauffant, et en se torturant le cerveau, que le principal défaut de la médecine est qu’elle manque de remèdes puissants ét efficaces que la chimie seule peut lui fournir. Au contraire, Si l'on examine les choses comme il faut, on verra clairement que ce qui manque le plus à la médecine n’est pas de savoir le moyen de remplir telle ou telle indication, mais de savoir précisément quelle est cette indication qu'il s’agit de remplir. Le moindre garçon apothicaire m’apprendra dans un demi-quart d'heure les remèdes dont je dois me servir pour faire vomir ou pour purger, pour faire suer ou pour rafraîchir un malade, au lieu que pour m'apprendre avec la même certitude quand et dans quel cas je dois employer tel ou tel remède dans les différentes maladies, il fut être extrêmement versé dans la pratique dela médecine (1). »
Le premier et le plus important des ouvrages de Sydenham, publié en 1666, a pour titre Observationes medicae (2) ; le der-
(4) Tract. de hydrope, $ 23. — Voy. Praef. ad Observ. medic., 25, la préférence arquée de Sydenham pour les remèdes tirés du règne végétal et son éloignement pour la polypharmacie ($$ 29-50). Cependant ou peut signaler bien des mélanges superflus.
(2) Pour la bibliographie des œuvres, séparées ou-complètes, de Sydenham, vOY.
nier est la Schedula Moniloria, qui a vu le jour en 1686 (); dans l'intervalle, l’auteur a donné les Epistolae responsoride, en 1680; la Dissertatio epistolaris, en 1682; enfin le T. ractatus de podagra (2) et hydrope, en 1683. :
Dans les Observations, Yauteur traite des fièvres et des mala dies inflammatoires avec lièvre; puis il décrit cinq conslitutions médicales : 1661-1664, fièvres intermittentes, fièvres continues malignes ; — 1665-1666, c’est Ja peste, la vraie peste à bubons, que Sydenham n’a pas observée dans tout son développement: — 1667-1669, les varioles dominent ; — 1669-1673, constitw… tion dyssentérique , choléra-nostras, rougeole et variole: — 1673-1675, fièvres Comateuses, varioles de mauvais caractère, affections thoraciques, et particulièrement Ja grippe.
Dans l'Epistolai ’esponsoria I, Sydenham revient sur plusieurs points de sa description des fièvres intermittentes qui régnaient entre 1675 et 1680 ; l'Epistola Il est consacrée à la syphilis (3),
la Notitia litteraria tirée de Haller par M. Greenhill, mais avec de notables améliorations et compléments.
(1) Les Processus inlegri, publiésen 1692, sont un Compendium des Ouvrages da Sydenham et où les formules abondent. On peut douter que ces Processus soient" une œuvre posthume authentique laissée par l’auteur lui-même dans l’état où elle nous est arrivée. Toutefois, c'est dans les Processus qu’on trouve quelques-unes des opinions de Sydenham sur certaines affections, les chroniques surtout, dont il n’est Pas question dans ses Monographies. Les Anecdota Sydenhamiana, Medical notes and observations, publiés pour la première fois par M. Greenhill, 2e éq. Oxford, 1847, se rapprochent beaucoup des Processus tntegri; c’est un recueil moitié anglais moitié latin. La Theologia rationalis, publiée Pour la première fois aussi par M. Latham à la suite de son édition, est d’origine fort douteuse.
(2) Sydenham a été tourmenté par cette maladie, avec complication d’affection calculeuse, durant une partie de sa vie; il soutient qu'on ne saurait arriver à une cure radicale; il recommande surtout la patience. Il est mort d’un accès de goutte à la suite duquel se Mmanifestèrent des vomissements et des déjections alvines que rien ne put arrêter. — Contre l'hydropisie, Sydenham prescrit les purgatifs, même les drastiques, puis les corroborants.
(3) Contre la syphilis confirmée (constifutionnelle ?) il préconise les onctions mercurielles jusqu’à ample salivation, car c’est en agissant ainsi, et non comme Spéci= fique, que le mercure guérit le mal vénérien (S$ 12, 24 et Suiv.). Quant à la gonorrhée, il la traite d’abord par les purgatifs énergiques, afin d’évacuer la matière peccante ; si elle résiste, on à recours à l'administration du turbith minéral, du mercure doux, de la lérébenthine, etc. ($S 13, 47),
La Dissertatio epistolaris résume les observations de Sydenham sur les varioles confluentes, l’hypochondrie et lhystérie. La Schedula embrasse plusieurs sujets : la description d’une fièvre pneumonique stationnaire, les fièvres malignes en général, les Varioles graves, les calculs rénaux.
Rien ne ressemble plus exactement aux Épidémies d'Hippoérate que les Observationes et les Epistolae de Sydenham,; l’ordre ny est pas plus sévère, le diagnostic n’y est pas beaucoup plus rigoureux, et cependant, à Londres comme à Cos, on reconnait habile praticien. Sydenham, pas plus qu'Hippocrate, ne comprend et ne décrit tout ce qu’il asous les yeux, mais il ne donne que ce qu'il voit, et c'est en raison de ce qu’il voit qu'il établit lésindications thérapeutiques, après quelques tâtonnements auxquels il est impossible d'échapper au début d’une constitution médicale. Voilà sa grande, son incontestable supériorité sur ses devanciers et ses contemporains ; voilà ce qui le place à la tête des réformateurs de la pathologie.
Il ne suffit pas, dit notre auteur (1), de saisir les apparences communes d’une maladie qui à plusieurs faces ; car, quoique la même variété ne se montre pas dans toutes les maladies, néanmoins il en est plusieurs qui, traitées sous le même nom, sans distinction d'espèces, sort cependant d’une nature très-différente; il convient donc de marquer les traits différentiels et de réduire les maladies en espèces définies et certaines (2). On n’arrive à ce résultat qu’en distinguant, d’après un grand nombre de faits, les symptômes essentiels ou pathognomoniques des Sympiômes accidentels ou étrangers, ceux qui dépendent de l'âge, du tempérament, même du traitement. On doit remarquer soigneusement aussi quelles saisons favorisent plutôt telle espèce de maladie que telle autre, parce que les saisons, ainsi que les elimats, ont leurs maladies comme elles ont leurs plantes spé-
(1) Praefatio ad Observ. medic., &$ 6 et suiv.
(2) Comme sont, par exemple, le genre carduus en botanique et les nombreuses espèces de ce genre. Ainsi des maladies de même nom, semblables eu égard à un certain nombre de symptômes, se partagent en espèces qui toutes doivent être traifées l'une manière différente.
ciales, sans préjudice des maladies qui sévissent en tout temps, en tout pays; encore plusieurs prennent-elles une certaine teintes particulière des lieux et des moments de l’année. Ce n’est pas” seulement à la connaissance plus exacte de la maladie, mais aussi” à un traitement plus certain que conduisent ces diverses considérations. e
Sydenham, malgré celte préoccupation exagérée des détails qui aurait dû éparpiller ses médicaments, autant que son attention, marque beaucoup de confiance (trop de confiance même) dans l'intervention de la thérapeutique (1). Le moyen qu'il croit le plus propre à l’avancement de la médecine est d’avoir une méthode fixe, sûre etcomplète de traiter les maladies; il entend une méthode solidement fondée sur un assez grand nombre d'expériences, etavee laquelle on soit en état de guérir ; caril ne suffit pas, selon lui, de décrire les succès particuliers d’une méthode ou d’un remède, si celte méthode ou ce remède ne réussissent pas universellement et dans tous les cas, du moins en supposant telles ou telles circons stances. Il affirme que nous devons être aussi sûrs de guérir une maladie en remplissant telle ou tellcintention (éudication), que noussommes sûrs de pouvoir remplir telle outelle intention partel ou tel genre de remèdes; quoique la chose ne réussisse pas tous jours, elle réussit très-fréquemment ou mieux le plus souvent, aussi sûrement, par exemple, qu'avec les feuilles de séné nous lâchons le ventre et qu'avec le pavot nous faisons dormir (2).
Insistant plus que de raison sur la comparaison des maladies avec les plantes, Sydenham accorde trop d'action aux influences extérieures et pas assez, ce me semble, à l'idiosyncrasie (3); dans la thérapeutique, il tient, ou du moins il prétend tenir compte des plus petites circonstances; en cela il s'éloigne de la méthode d'Hippocrate, qui s’attachait toujours à ce qu'il y a de
(1) Parcette confiance, et par d’autres points de vue encore, Trousseau appartenait M bien à l’école de Sydenham. — Voy. aussi Lasègue, Éoge de Trousseau prononcé à la Faculté de médecine de Paris, le 44 août 4869. L'habile et judicieux panégyriste rappelle la doctrine de Trousseau, relative aux espèces morbides,
(2) Praef. ad Observ. morb., 16,
(3) Praefat. ad Observ., $ 12. Voyez cependant Observ. med., 1,11, 3, une pro:
position plus formelle en faveur du tempérament et de l’âge pour le traitement des fièvres continues,
plusgénéral, à l'indication la plus compréhensive. Sydenham va même, malgré son aversion pour Îles hypothèses, jusqu’à supposer que, s'il connaissait dans tous ses détails l’histoire d’une maladie, 1l serait toujours en élat de la guérir (1); en même temps, jañune véritable mais mexplicable contradiction, et par des molifsassezfutiles, il professe l’inutilité des observations particulières lemaladies : si elles servent à quelque chose, c’est non pour l'enseignement des autres, mais simplement pour soulager la émétioire du médecin qui les recueille (2). Aussi, le défaut d’ob. soutions dans les ouvrages de Sydenham constitue-t-il une laœunedes plus regrettables; car en plusieurs cas il n’est pas aisé dérefaire le diagnostic rétrospectif. Or, c’est avec les observadons, bien plus qu'avec les réflexions générales des Épidémies dlippocrate, que M. Littré a pu reconstituer la fièvre rémittente oupseudo-continue.
IMaut remarquer en passant que les rapports qu'on peut signa- Jérnentre Hippocrate et Sydenham ne semblent pas résulter d’une rudition bien digérée de la part de Sydenham; cette érudition estdu moins trés-dissimulée, car je ne crois pas qu'il ait cité ue seule fois les Épidémies, où même qu'il y ait fait une allu- Sion directe; bien plus, il donne comme des livres exempts de
M}reJe disque les plus petites circonstances d’une maladie peuvent fournir aussi surement au médecin des indications curatives qu'elles lui fournissent un diagnostic. Cesipourquoi, j'ai pensé plusieurs fois que, si je connaissais parfaitement l’his- Hoiro de chaque maladie, je serais toujours en état de la guérir, parce que ces difféf lentsphénomènes me montreraient la véritable route que je devrais tenir, et qu'éant soigneusement comparés ensemble, ils me conduiraient comme par la main aux indications les plus véritables, qui se tirent du fonds de la nature et non pas des evreurs de l'imagination. » (Praef. ad Observ. med., $ 14.)
(2}ce ne nie pas qu'un médecin ne doive examiner soigneusement les effets articuliers de la méthode et des remèdes dont il s’est servi dans le traitement des “maladies, et les marquer par écrit, tant pour soulager sa mémoire que pour acquérir
pou peu une plus grande habileté et se former enfin, après des expériences fré- “juemment réitérées, une méthode sûre dont il ne s’écarte en rien dans le traite+ “ment des maladies. Mais je ne pense pas qu’il soit fort utile de publier des observations particulières; car si l’observateur se contente de nous apprendre que telle-maladie a cédé une ou plusieurs fois à ce remède, de quoi cela me servira-t-il, sioutre cette quantité presque immense de remèdes dont nous sommes accablés depuis longtemps, on en propose un nouveau dont je n’ai point encore entendu parlent» (Praef. ad Observ. med., $$ 16-17 et 28.)
tout système le traité Des maladies et celui Des affections, deu ouvrages cnidiens (1). On peut croire que, si le médecin anglaï s’est inspiré, d’une façon générale, des écrits du médecin dé Cos, c’est surtout à son propre génie qu’il doit d’avoir presque égalé son modèle et d’avoir échappé aux détestables influence qui de son temps opprimaient la médecine (2), Sa méthode el un peu étroite, je le reconnais, mais elle est plus sûre qu'aucun de celles qui s’appuyaient sur les systèmes alors en vigueur. Élève plus ou moins direct d’Hippocrate, Sydenham est le père de l’école clinique de Vienne (celle de la fin du xvur siècle), comme l’école française, par Corvisard, Bayle et Laennec, relève de Morgagni. À Vienne, on s’occupait plutôt de la relation dés symptômes fonctionnels, indépendamment des lésions Org4: niques, et à Paris, surtout des symptômes dans leurs rapporis avec les lésions cadavériques.
Vous n’attendez pas de moi, Messieurs, que je suive Sydenham dans la description des constitulions médicales ou de quelques maladies particulières ; de telles études ne rentrent pas dans mon plan actuel; je me contenterai de relever et de mettre en lumière, mais sans trop les discuter, cela m'entraïnerait irop loin, les principes fondamentaux de la doctrine du médecin anglais.
(1) Praef. ad Obserb. med., 15.— Voy. plus haut, p. 491 et suiv.
(2) C’est sans doute par réaction contre ces influences que Sydenham se montresi fortopposé à la recherche des causes éloignées ou cachées, objet de la spéculation dés Écoles, mais inutiles pour le traitement, et qu'il écarte les hypothèses de son espri, autant que cela était possible à un médecin au xvne siècle. Praef. ad Observ., 17-20; cf, $ 9, et beaucoup d’autres passages contre les hypothèses. Cependant, commeil n’esi pas toujours possible de s’en passer, Sydenham désire qu'elles soient fondées sur les faits et non sur les spéculations philosophiques. De Hydr., 25.-—Grand admi rateur de Bacon, ayant la prétention d’être très-posilif, Sydenham revient à plusieurs reprises contre les hypothèses philosophiques. Ses propres hypothèses, celles qu’il appelle naturelles, ne sont pas toujours bien solides, témoin celles qu’il pro= pose sur la nature de l’hystérie. Voy. 8 25 du traité. De Rydrope et dans la Dis sertatio epistolaris ($ 59 et suiv.), ce qui regarde l’hystérie. — C’est par un senti: ment analogue que Sydenham n’admet qu'un seul spécifique, le quinquina, mais cetle opinion repose pour lui sur des idées préconçues bien plus que sur des considérations de l’ordre physiologique ou thérapeutique. — Voyez aussi Praef. al Observ, med., $ 21 et suiv,
Le Naturisme (1)semble dominer dansles œuvres deSydenham; ilapparaît dès les premières lignes (2) ; mais c’est un naturisme quise rapporte bien plus à la recherche de l'essence des maladies qu'à la thérapeutique : la maladie n’est rien autre chose qu'un effort de la nature qui, pour conserver le malade, travaille de outes ses forces à évacuer la matière morbifique (3). — À ce tompte, les varioles les plus confluentes, les pestes les plus char- Jonneuses, celles où les bubons sont le plus multipliés, la goutte Wractérisée par les dépôts les plus volumineux, les dyssenteries les plus copieuses, seraient les varioles, les pestes, les gouttes, lsdyssenteries les plus favorables; à ce compte aussi, le traitement de la suette par les sudorifiques à outrance, celui qui Hlonde les malades de sueur, serait le plus conforme aux vœux de là nature : comment se fait-il cependant que ce traitement Soit le plus pernicieux ? Et pourquoi Sydenham est-il, pour le pronostic et le traitement de toutes les maladies, si peu fidèle à sa définition? Parce que, en dépit de cette définition systématique, “4 si bien observé la nature que la nature elle-même lui a appris qu'on ne devait pas toujours favoriser ses tendances, ni se Confier aveuglément en la sagesse de sa conduite, mais qu’il fallait au contraire la secourir, la réprimer, la mettre à la raison (#2 odinem redigere) quand elle faiblit ou s’égare (4). Aussi cette Uéfinition qui, entre lesmains d’un doctrinaire entêté, conduirait june médecine tantôt expectante ettantôt incendiaire, n’a pas empêché le médecin anglais d’user d’une thérapeutique fort active, Maisrationnelle, et qui se trouve souvent en opposition avec les fendances delanature. Je sais qu’on saigne avec succés contre cerlines hémorrhagies, et qu’on guérit certaines diarrhées par les
(1) Parle mot nature, Sydenham entend non pas l'âme du monde, comme le font jes anciens philosophes, mais l'assemblage des causes naturelles qui, quoique pri- Vées d'intelligence, sont conduites par l'Être suprème avec une extrême sagesse, Observ. med, IL, u, 48, — On verra plus bas que Sydenhamne se fie guère à cette extrême sagesse de la nature ou même de l'Étre suprême dans la conduite des maladies.
(2) Praef. ad Observ. med, 15.
(8) Observat. medic., I,1,1.—Le premier chiffre indique la section, le deuxième le-chapitre ; le troisième, en chifres arabes, le ou les paragraphes.
(4) Praef. ad Observ. med., 15, — Voy. aussi la fin du $ 21,
“évacuants (1), mais ce n’est pas en vertu des principes du nalurisme ; c’est en vertu de la méthode révulsive ou substitutive, ce qui est bien différent.
L'élimination de la matière morbide, c’est-à-dire la complète dépuration du sang, se fait plus où moins rapidement; quand là nature à besoin d’une prompte élimination, elle suscite h fièvre (2). C’est ce qui constitue essentiellement les maladies aiguës. Voyez un peu quelle sage nature; elle crée un principe morbifique tel qu’il lui faut aussitôt appeler la fièvre à son secotis pour le chasser plus promptement et plus sûrement! I est henreux que de pareilles propositions ne se rencontrent pas souvenl sous la plume de Sydenham. Hippocrate avait dit très-siimplement, mais avec une vérité saisissante, que les maladies aiguës Sont la pierre de louche du bon médecin, tant leur marche es ‘insidieuse et tant les heures sont comptées (3).
Quant aux maladies chroniques (4), elles consistent en une
(1) Sydenham a remarqué (Observ. med., I, 1v, 10, 48 ct 52) que les émétiques réussissen{ très-bien dans la diarrhée des fièvres que nous appellerions aujourd'hul fièvres muqueuses,
(2) Observ, med., I, 1, 4-4.
(3) Régimedans les maladies aiqués, 8, t. IX, p. 232; Apñor., Il, 49 5t, IV, p.476, .— Voici, du reste, quelques réflexions de Sydenham lui-même, qui se rapprochent de celles d'Hippocrate, « La nature agit de tant de manières différentes dansk ‘production des maladies aiguës, et ses allures sont si délicates et si variées, que là “vie d’un homme, quelque longue qu'elle soit, ne suffit pas pour décrire comme il faut les divers symptômes de ces maladies et le traitement qui leur convient, Que dis-je, la vie d’un homme! Celle de dix hommes qui se succéderaient les uns aux autres pendant un pareil nombre de siècles et qui joindraient à tout le génie, la sagacité possible, un travail infatigable, une pratique continuelle et des observations Sans nombre, ne serait pas trop longue pour un tel ouvrage. Vous voyez donc que je suis bien éloigné d’avoir acquis, ou de croire avoir acquis une parfaite connaissance de la médecine. Je me rends trop de justice pour cela, et je connais trop bien mon peu de capacité, » Epistola I respons., 2.
(4) Observ. medie., À, 1, 1, 5.— Voy. aussi dans Tract. de podagra, 3h et Suiv. la différence des maladies aïgties ef des maladies chroniques, Ces dernières viennent surtout de l’indigestion ou crudité des humeurs; ailleurs, il est dit que les maladies aiguës viennent de Dieu et les maladies chroniques de nous-mêmes, pour montrer que les premières ne peuvent pas ètre prévenues buisqu’elles viennent de l'air, et que les secondes pourraient, à la rigueur, être évitées par un bon régime et une conduite régulière. Dissert, epistol., 26, 27. — On ne saurait admettre que Jault ait rouvé cette mention de la Divinité trop compromettante, quoiqu'il l’a supprimée
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matière morbifique qui n’est pas de nature à exciter la fièvre pour produire la dépuration, ou qui s’est fixée sur une partie absolument incapable de s’en débarrasser, comme dans les épanchements pleurétiques (1) ou dans la goutte (2).
Les maladies aiguës (8) sont divisées en deux séries : les maladies de la première série ne dépendent ni duchaud ou du froid, hi du sec ou de l’humide, ni d’une qualité particulière et préexisfante du sang et des autres humeurs, mais d’une altération recrèle de l’air par des émanations qui s’échappent des entrailles de la terre (4), vicient les liquides du corps humain et attaquent
dans sa traduction; car, dans d’autres passages, il laisse sub$ister ces marques de la piété de Sydenham,
(1) On est aujourd’hui beaucoup moins affirmatif sur l'impossibilité de la résorption des épanchements pleurétiques.
(2) Sydenham (Epist. Il respons., 3) demandait au ciel de prolonger ses jours pour être en mesure d'écrire une histoire des maladies chroniques; et il ajoute ces très-justes réflexions sur le peu d'avancement de la connaissance des maladies chroniques : « Les auteurs de médecine, si on l’excepte le grand Hippocrate et un trèspetit wombre d’autres, ne me fournissent presque aucun secours dans la route inconnue où je devrais marcher et qui est toute semée de ronces et d’épines. Les lumières qu’ils présentent ne sont que fausses et trompeuses lueurs, très-propres à “égarer et à faire tomber dans le précipice, mais incapables de guider comme il faut dans la recherche des véritables opérations de la nature. C’est que tous leurs écrits He contiennent presque que des hypothèses qu’à enfantées une imagination déréglée. Aussi les histoires qu'ils donnent de ces maladies, c’est-à-dire Les desciptions de leurs symptômes, ne sont point fondées sur la réalité des choses, mais sur de vains systèmes qui servent aussi de base à la méthode que ces auteurs em- “ploient pour les traiter. » — Aïlleurs (Praef. ad Observ. med., 22), Sydenham est Moins raisonnable lorsqu'il regrette de n'avoir pas autant de spécifiques qu'il y a despèces dé maladies chroniques. IL revient souvent sur cette idée etne paraît pas Savoir ce que peut et comment agit la médication altérante contre ces maladies.
(3) Parmi ces maladies, les fièvres continues, sans lésion locale, n’ont point de noms propres ; elles tirent leurs noms de la diversité où de l'intensité des altérations du sang: fièvres putrides, malignes, pourprées. Observ, medic., L, m, 12,
(4) Observ. med., 1, 1, 6, sans oublier 1, n, 49, — Cependant (Jbid., n, 10 et Suiv.), il divise, eu égard aux maladies épidémiques, les saisons en deux sections : le printemps, qui comprend l'été ; l'automne, qui comprend Phiver, Mais il ajoute : «Quoique ces maladies puissent arriver en tout autre temps de Pamnée, il faut les ränger parmi celles de la saison dont élies approchent le plus »; car es saisons ont une certaine influence secondaire sur les maladies épidémiques qui tiennent aux qualités secrètes de l'air. Il semble même, d'après Observ, medic., 1, 1, 6 et 45, que
un grand nombre d'individus à la fois; ce sont les épidémies dans le sens où Hippocrate avait pris ce mot. Sydenham se servait aussi des expressions constitutions médicales stationnaires où fixes, dénominations que les modernes ont adoptées, réservant le mot épidémie aux affections qui ont ordinairement un caractère de grande généralité (la variole, l'érysipèle, la dyssenterie, la fièvre typhoïde, le typhus), ou aux pandémies, c’est-à-dire aux maladies qui, sortant du pays où ellessont endémiques, s'étendent sur plusieurs contrées et frappent une multitude d'individus (peste, fièvre jaune, choléra). — Les maladies de la seconde série proviennent, soit d’une anomalie particulière et individuelle, soit directement de la saison (par exemple l’esquinancie, la pleurésie), de sorte qu’elles n’attaquent pas beaucoup de gens à la fois, Sydenham les appelle éntercurrentes ou sporadiques, car elles se montrent en même temps que rêgnent les épidémies (1).
Les mêmes maladies épidémiques, surtout les fièvres continues, différent tellement lune de l’autre dans les diverses années quel même méthode de traitement non-seulement ne saurait leur convenir d’une année à une autre, mais encore que celle qui était salutaire peut devenir mortelle (2); aussi la constante préoccupation du médecin doit-elle être, aussitôt que se manifeste une de ces épidémies ou constitution médicale, de chercher dans l’ensemble des sympiômes (ceux qui sont constants et caractéristiques de l'affection, et ceux qui sont propres à la constitution médicale) des indications thérapeutiques qui deviennent d'autant plus sûres qu’on tient en même temps compte de l’âge, du tempérament et de diverses circonstances qui se révèlent à l'observateur (3). Il est évident que Sydenham, en se préoccupant plutôt encore des symptômes de circonstance que des symptômes fixes (h), devait
ce sont surtout les saisons qui déterminent la prédominance de telle ou telle maladie stationnaire épidémique, quand plusieurs règnent à la fois.
(1) Observ. med. I, 1, 7; I, 11, 6. Voy. aussi plus loin, p. 729 et suiv. ce que je rapporte du livre VI des Observ, medicae.
(2) Observ. med., I, 1, 3.
(3) Observ. med., I, 1x, 4 et suiv.
(4) Au commencement de sa pratique, il s'était surtout attaché aux syinptômes généraux des fièvres; ce sont les déceptions de la thérapeutique qui l'ont conduit à chercher une autre voie et à observer.les constitutions médicales fixes
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ûlre, comme il le dit lui-même, livré aux tâtonnements et toujours embarrassé au début de chaque constitution médicale (1) ; céhembarras devait être d'autant plus grand qu’il n’avait pas à Sa disposition les moyens de diagnostic local qui peuvent fournir ls éléments d’une prompte décision. Cependant les praliciens, Surtout les praticiens très-répandus ou placés à la tête de grands Services hospitaliers, s'accordent à reconnaître que Sydenham &lait dans la bonne voie, que les constitutions médicales et les Maladies saisonnières sont très-réelles, et que les maladies, même Celles qui sont le mieux localisées, comme la pneumonie, lors- (uelles règnent sous la forme épidémique et à des époques déterminées, ont un caractère sui generis qui commande le frailement; enfin que l'institution du traitement est, au début, loujours difficile à asseoir. Aussi, lorsqu'on néglige les expli- Clions aujourd'hui surannées, ou les divisions trop subtiles de Sydenham, ou la durée trop prolongée des constitutions, ou ls distinctions en partie factices, en partie mal justifiées entre les épidémies et les affections saisonnières, ou les prétendus caprices de la nature, pour s’altacher aux résullats cliniques, on
ébles inaladies saisonnières. Observ. med., I, ut, 4. — Jamais Sydenham ne perd Poccasion de s’amender lui-même et de rapporter naïvement les fautes qu’il a comiises, afin d'en préserver ses confrères. Ainsi on lit, dans le traité De l’hydropote, S 14: « Comme j'étais jeune et sans expérience, car c'était la première hydropisie que j'eusse jamais traitée, je m'imaginai mal à propos que j'avais dans le sirop.de nerprun un remède capable de guérir toutes sortes d'hydropisies ; mais je Hefus-pas longtemps sans être désabusé de mon erreur. Au bout de quelques senaines, je fus appelé pour traiter une autre femme attaquée d’une hydropisie qui ait succédé à une longue fièvre quarte. Je lui donnai plusieurs fois le sirop de ïérprun, en augmentant peu à peu la dose, mais sans aucun succès. La malade Hé fut point purgée ni les eaux évacuéces; l’enflure du ventre ne fit au contraire Guaugmenter, de sorte que la malade me renvoya et fit venir un autre médecin qui, Iniayant donné des remèdes plus efficaces, la guérit de son hydropisie, autant qu'il me souvient. »
(Au $ 20 du chapitre 11 on lit: « Lorsqu'il commence à paraître de nouvelles fièvres, ma méthode est de temporiser d’abord ct d'aller suspenso pede, surtout Quand il s'agit de l'emploi de grands remèdes ; pendant ce temps-là j'examine soioneusement le caractère de la maladie et les résultats déjà obtenus pour choisir les Meilleurs parmi les rémèdes mis en usage. »
ne peut qu'admirer son génie observateur et la sûreté de çes indications curatives.
Sydenham semble avoir constaté le caractère pseudo-inters mittent ou rémittent dans diverses maladies aiguës (4); surtout il a indiqué les formes incertaines que présentent, suivant les saisons, des fièvres qui doivent prendre plus tard un type régulier (2); il a vu, surtout au printemps, des fiévres continues revêtir le caractère intermittent (3), et a remarqué que Îes fièvres intermittentes de juillet imitent à s y tromper, lorsqu’elles se joignent aux fiévres d’ automne, le caractère des fièvres continues (4); il sait que, dans les constitutions médicales ou sous le règne d'épidémies proprement dites, la maladie dominante efface presque toutes les autres, ou du moins en diminue, soit le nombre,
soit l'intensité; il affirme aussi que les maladies dominantes impriment en quelque sorte leur cachet sur les affections intercurrentes (5). Mais Sydenham dépasse les limites de l’observation lorsqu'il prétend ($ 47) que les maladies épidémiques principales qui exercent leurs ravages pendant l'automne sont remplacées en hiver par les maladies épidémiques moins consi-: dérables qui prennent le dessus jusqu’à ce que la maladie d’au-" tomne reparaisse et les affaiblisse de nouveau. Ce chassé-croist semble un fruit de l'imagination.
L'exposition de Sydenham est chronologique (6), je veux dire qu’ildonne, comme Hippocrate, en une série de monographies la
(1) Epist, I respons,, & 26, Dans ce cas, il prescrit le quina.
(2) Les fièvres intermittentes tirent leur nom de l’intervalle des accès (Obseru med., F, 11, 44); elles font périodiquement des efforts pour expulser la matière peccante, tandis que dans les fièvres continues ces efforts n'ont pas d'interruption ; ce sont des maladies aiguës eu égard à chaque paroxysme. (Observ. med., I, 1, 4. )
(3) Obsero. med., I, w, 85. Il s’agit sans doute de ces fièvres larvées qui off eni d’abord un type presque continu et qui finissent par prendre le type intermittent; j'ai eu l’occasion d'observer ces fièvres à diverses reprises : elles sont très- rebelles, ettiennent, en général, à un trouble assez profond du système nerveux.
(4) Observ, med., E, à, 14,
(5) Observ. ne 1 11, 46 et suiv,
(6) Il en donne la raison, I, 1, 20 et suiv, Cette raison est tirée de la difficulté de bien connaître l’histoire ds maladies aiguës si l’on n’étudie pas leur diversité, leurs variations suivant les années.
description des constitutions médicales année par année. Sydenham n’est pas partisan des mots fermentation ou ébullition du sang pour la fièvre; ces mots ne représentent pas un état réel; il se contente de l’expression mouvement qui ne préjuge rien. La fièvre est ordinairement (par exemple dans les fièvres éruplives), mais pas toujours, un acte dépuratoire; elle peut survenir en un corps non pléthorique, non cacochymique, mais sain et à l’abri de toute influence d’un mauvais air; alors elle est destinée (encore trop de tendance aux explications) à remettre le sang en une disposition convenable eu égard à la température de Pair, à là nourriture ou aux autres choses non naturelles. Toutefois, “même dans ce cas, on doit admettre que la matière poussée au dehors par la fièvre est viciée quoique fournie par un sang pur, ainsi qu'il arrive aux aliments sains qui prennent une certaine puanteur pendant la digestion. Sydenham pense aussi, comme Glisson et Wharton, que l’érritation des fibres n’est pas étrangère à ces sortes de fièvres. Pour ces fièvres, ‘il recommande de maintenir le sang dans de justes proportions, de ne pas insister, excepté chez les individus adultes et vigoureux, sur les émissions sanguines, enfin de s’en abstenir chez les enfants et chez les vieillards, ajoutant celte réflexion d’une suprême sagesse : « Je sais que les cordiaux ont réparé les forces de malades affaiblis par la saignée, mais mieux vaut ne pas faire le mal que d'avoir à le réparer. » Les saignées doivent en général, quand elles sont jugées nécessaires, être suivies de vomitifs (antimomaux) et de délayants; par ce moyen, on évite ou même on guérit les diarrhées. L'administration des toniques ou cordiaux (4) n'est cependant pas à dédaigner aprés ce traitement, lors même qu'il n’y a pas de faiblesse prononcée. De tout ceci on pourrait
(4) Le diascordium est rangé parmi les cordiaux ou les restauratifs après les grandes évacuations sanguines ou les déplétions de matières peccantes par Les vo- Hills ou les purgatifs, ce qui n’est pas aussi déraisonnable que Je prétend Jault, le-traducteur de Sydenham (voyez Gubler, Commentaires thérapeutiques, p. 3822). Je-crois aussi, en consultant les anciennes pharmacopées, que le diascordium, au Kvne siècle, renfermait une moindre proportion d’opium qu'aujourd'hui, ce qui justifierait Les hautes doses prescrites par Sydenham.—Quoique notre auteur précomise toujours le régime antiphlogistique, cependant, -vers la fin de sa carrière, il se montre de plus en plus avare du sang de ses malades,
72h SYDENHAN.
conclure que notre auteur parle de ces fièvres continues qu’on appelait et que même on appelle encore Jièvres angioténiques Où inflammatoires; mais, à considérer l'ensemble des symplômes, il est probable que cette fièvre se compliquait d’un état gastrique plus ou moins caractérisé, et qui allait jusqu'à la fièvre muqueuse (1) et même jusqu'à la fièvre typhoïde, puisqu'il y est question de délire phrénétique contre lequel Sydenham employait avec succès Île Jaudanum solide ou liquide, mais seule: ment vers le douzième jour, et jamais au fort de Ja fièvre. On observait aussi, dans ces affections, de la toux, des saignements de nez, la diarrhée, qui doit être prévenue ou combattue par des vo: nitifs ($ 1 suiv., 52 suiv.); l’auteur fait même mention d’une véritable passion iliaque avec vomissement de matières fécales (sans doute un vo/oulus ou quelque autre affection analogue) qui vient parfois compliquer la fièvre continue (2). C’est là une complication purement accidentelle et sur les causes de laquelle Sydenham n’a pas d'idées bien nettes. — Du reste, la description des constitutions médicales durant les années 1661 à 1664 n'est ni aussi détaillée, ni aussi précise que celle des constitutionssuivantes.
Quoique Sydenham déclare qu’il n'est point philosophe, qu'il ne court pas à la découverte des causes cachées, il n’en est pas moins vrai qu’il cherche et trouve de singulières explications du frisson, de la chaleur ‘el de la sueur dans les fièvres intermittentes, et del'intermittence elle-même (3); puis, chemin faisant, ilencrifie aux exigences du temps, en ce qui touche les espritsanimaux et même la fermentation, quoiqu'ils’en défende ; du moins il revient vite à l'observation.
Les fièvres intermiltentes (4) du printemps sont en général de
(1) Voy. Obseru. medic., 1,un, 7; 1, 1v, 1-89. Au $ 40, il recommande ul moyen populaire, heureusement abandonné, qui consisle à faire coucher des jeunes gens à côté des malades, attendu qu'il n’y a rien de plus fortifiant que la trans= mission, à un corps épuisé, d’une multitude d’esprits émanant d’un corps sain, robuste et jeune !
(2) Observ. med., T, iv, 42 et suive
(8) Observ. med., T, v, 1-5.
(4) Observ. med., 1, V, 11. — Ces remarques, malgré leur apparente généralité, semblent se rapporter à la constitution de 1661-1664. — Voy. V, vr, 2, Sur là transformation de la fièvre continue en intermittente ; je crois, s’il ne s’agif pas de
Sicourte durée et si légères qu’elles guérissent lorsqu'elles sont traitées par un médecin ignorant, pourvu qu’il soit honnête homme, c’est-à-dire pourvu qu’il ne fasse pas de dangereuses expériences et qu'il ne prescrive pas un traitement trop actif par les saignées et les purgatifs, car il suffit d’un léger vomitif ou de quelques diaphorétiques. Les fièvres d'automne, surtout les quartes, laissent après elles des reliquats très-fâcheux, par exemple l'hydropisie, des engorgements abdominaux, etc. Les fièvres d'automne ne peuvent pas être guéries d'emblée ($ 28); elles sont aggravées par les purgalifs (1) et les saignées; 1l est joutefois certain que Sydenham, en dépit des succès qu’il affirme avoir obtenus ($29 etsuiv.) ,usait contre les fiévres d’un traitement sudorifique beaucoup trop incendiaire, au moins pour la généyalité des cas et des tempéraments. Quant aux fièvres quartes, le meilleur remède est la poudre de quinquina à la dose d’une once par jour, pourvu qu’on ne l’administre pas trop tôt (sile malade conserve de la force), car il faut laisser à la fièvre le temps de se dessiner, et qu’on le donne loin des accès, par prises rapprochées ($ 34-35), afin d’imprégner le malade. Cette méthode, adoptée en parlie par Bretonneau et Trousseau, est encore suivie avec succès au moyen du quinquina ou du sulfate de quinine, surtout dans les contrées paludéennes.
On voit (2) que Sydenham est loin d’avoir, au début de sa pratique, généralisé l'usage des préparations de quina contre toute espèce de fièvres intermittentes. Plus tard, dans son Æpitre à Brady ($ 13 et suiv.), il met l'emploi de cette plante contre les fièvres intermittentes, sans distinction manifeste, au-dessus de {oute autre médication; il la préconise aussi contre certaines affections de la matrice et de l’estomac; quoiqu'il n’en connaisse
fièvres larvées (voy. p. 422, note 3), qu'il vaudrait mieux dire : la succession de la fièvre intermittente à une fièvre continue.
(L) Aux paragraphes 30 et suiv., il est recommandé de purger après la disparition dela fièvre. — La crainte des mauvais effets des évacuants au début de la fièvre est exagérée ; les praticiens savent qu'un purgatif, surtout qu’un vomitif précédant l’administration du sulfate de quinine est souvent nécessaire ou du moins fort utile pour
“faciliter l'absorption du sel de quinine où du quinquina ; je l'ai éprouvé pour moi- Môme et jen ai observé les bons effets chez plusieurs malades. (2) Gf., par exemple, $ 36 elsuiv,
pas toutes les autres propriétés contre une foule de maladies déterminées ou contre beaucoup d'états pathologiques moins bien. caractérisés, cependant il à contribué plus que personne à en répandre l’usage. C’est cette Épitre à Brady qu’il faut lire et méditer si l’on veut connaître à fond la méthode suivie par Sydenham pour ladministration du quinquina et la critique des opinions vulgaires répandues contre ce précieux reméde (1).
Si les modernes ne reconnaissent guère que des maladies individuelles, Sydenham tombait, en certains moments, dans l'excès opposé ; en effet, quoiqu'il ait voulu assimiler la pathologie à la botanique et créer des espèces de maladies, comme on avait formé des espèces de plantes, néanmoins il n’en tient pas grand compte dans la pratique, car il admet des constitutions saisonnières qui durent une ou plusieurs années et pendant lesquelles les maladies qui paraissent ont même nature eLexigent même traitement (2), detelle sorte quelaspécificité consiste uniquement, pourles fièvres continues, à se présenter toutes sous certaines formes, suivant la constitution régnante. Ainsi, la fièvre est pheumonique, ou variolique, ou rubéolique, etc. Jugeant la question particulière des ‘constitutions slationnaires, M. Vignal, dans une bonne thèse de concours pour l'agrégation (8), me semble avoir séparé assez
(1) Bretonneau et son digne élève, Trousseau, ne cessent de vanter l'excellence des préceptes de Sydenham,— On sait aussi que c’est Talbor qui à imaginé en Angleterre d’aciduler les préparations de quinquina et que cela lui a valu de grands succès et une juste réputation. — Voy. aussi Cole, Nova hypoth. ad explic. febr. nterm.; édition de 1693, p. 253.
(2) Sydenham n’est pas toujours constant dans ses idées touchant la prédominance du général sur le particulier. — On peut dire aussi, avec M. Fuster, qu'il ya non pas des affections déterminées stationnaires, mais des ctats pathologiques «ui sont compatibles avec toutes les maladies et règnent longtemps. (3) Comparer Sydenham et Stoll et apprécier l'influence qu'ils ont exercée sur la médecine pratique. Montpellier, 1860, p. 25, 26. — D'autres dissertations ont été consacrées, par divers médecins, à l'exposition des doctrines de Sydenham. Goeden, Th. Sydenham ueber seine Bedeutung in der heilenden Kunst. Berlin,
1827, in-8. Jugeant Sydenham d’après les principes nuageux de la philosophie de la nature, Vauteur le défigure complétement ; il lui prête, à lui ennemi de la philosophie, les idées les plus profondes, je veux dire les plus creuses sur les maladies et sur leur traitement, Sydenham, s’il revenait au monde, serait bien étonné d’avoir
lellémient la bonne de la mauvaise part dans le système de
Sydenham.
La constitution médicale des années 1673-1675 (L) est beau- Coup mieux décrite que celle de la période que nous venons examiner. Sydenham, fortifié dans l'art d'observer et de transetre le résultat de ses observations, a laissé de côté une par- Mie-des vues théoriques qui obscurcissaient ses sens et parfois éparaient son jugement. Ce qu'il faut admirer ici, ce n'est pas Hmprécision des éléments du diagnostic (2), car, à cet égard, dos avons beaucoup à désirer, c'est l'excellence de la méthode aide de laquelle l’auteur cherche à se rendre compte du caractère léger ou malin, inflammatoire ou catarrhal, des affections Qui dominent dans celte constitution; ce qu'il faut admirer encore, Gest l'analyse des symptômes, qui permet à Sydenham de comparer les affections des années 4673-1675 à celles des années
pensé tout cela, même lorsqu'il se contenterait de lire les vingt-huit propositions quirésument ses doctrines. — Gernhard, De Thoma Sydenhamo. Ienae, 1845, Ïn-4 (thèse inspirée par M. Haoser) reconnaît à Sydenham les mérites suivants : avoir repoussé les hypothèses à priori, avoir pris pour guides : comme maître, Hippocrate, Conine maitresse, la nature ; avoir suivi la nature dans la description des maladies et uns leur thérapeutique (nous avons mis des restrictions à ce dernier point); avoir lieux décrit Le génie épidémique que ses devanciers.— Le travail le meilleur, le plus complet, quoique trop systématique (Pauteur est, élève de Schoenlein), est sans ÉOnbredit celui de F, Jahn: Sydenham ein Beitrag zur wissenschafttichen Medicin. Eisénach, 1840, in-8. Nous signalerons aussi Rovers, De Sydenhamo in morbis Mrandis naturae imitatore. Dordraci, 1838. Cest une bonne analyse de la partie des œuvres de Sydenham qui regarde Îcs maladies aiguës; l'auteur y mêle quelques léfléxions et fait plusieurs rapprochements intéressants. — Enfin, M. Finckenstein a publié dans Deutsche Klinik (1868-1869) une suite de feuilletons sur la médecine Gin Angleterre au xvne siècle, et en particulier sur Sydenham, qu'il étudie sans esprit de parti et en le présentant comme un grand observateur de la nature.
{ (1) Je laisse de côté la peste de 1665-1666, parce que Sydenham la peu observée par lui-même (voy. p. 708), qu'ilu’a pas d'idée bien précise sur son traitement, enfin Quila confondu d’autres maladies avec la vraie peste. C’est surtout d’après Hodges, Loimegraphia, 1672, que nous connaissons cette épidémie. — Les autres constitulions se rapportent à la petite vérole ; nous y revenons plus loin.
(2) Je pense que nous avons affaire, en général, à des fièvres malignes avec prédominance de l'élément inflammatoire ; toutefois on remarque que ie délire est tantôt phrénétique et tautot comateux ou léthargique. (Observ, med, V, u, 3 suive et 22.)
1661-1664 et de marquer les différences ; ce qu'il faut admire enfin, c’est le soin avec lequel il recherche en conséquence les indications thérapeutiques ($ 8). Sydenham mérite parfois plus de louanges pour ce qu'il a cherché à faire, que pour ce qu'il a fait en réalité; il avait ouvert la bonne voie, mais faute d'aide, il n’a pas pu y pénétrer assez avant. Sydenham res: pecle la nature, mais il n’est pas son esclave. Par exemple, il ne veut pas qu'on trouble les sueurs qui ont un bon caractère, ni qu'on les provoque à tout propos sous prétexte d’expulser la matière morbide (15 eLsuiv.) (1). On remarque aussi ($ 12) la recommandation de faire lever les malades chaque jour pendant quelques heures, ou, s'ils sont trop faibles, de les placer tout babillés sur leur lit, ce qui, dans beaucoup de circonstances, n’est pas un préceple à dédaigner, mais non pas précisément pour les motifs assignés par Sydenham. J'ai vu aussi que le changement de chambre avait une influence très-notable sur la convalescence, En 1675, et peut-être en 1677 et 1679, Sydenham eut l’occasion d'observer deux épidémies de grippe d’un caractère assez dangereux; il reconnaît que cette affection se termina par des pleurésies et des pneumonies; toutefois il les distingue avec beaucoup de soin, eu égard à leur forme et même eu égard à leur traitement, des pleurésies et des pneumonies franches et d'emblée; celles-là sont purement symptomatiques (2).
(1) Ici trouvent leur place quelques réflexions qui montrent avec quelle perspicacité Sydenham avait observé les inconvénients des traitements par les sudorifiques ou les échauffants : « L'idée de malignité a été beaucoup plus pernicieuse au genre humain que l'invention de la poudre à canon, On appelle fièvres malignes celles où linflammation est portée à un degré extraordinaire de violence, Là-dessus les médecins se sont figuré qu’il y avait dans ces fièvres je ne sais quel venin qui devait être évacué par les pores de la peau; ef, en conséquence, ils ont eu recours à des cordiaux, à de prétendus alexipharmaques et à un régime très-chaud dans des maladies qui demandaient les plus grands rafraïchissants. C’est ainsi qu'ils se sont comportés dans la petite vérole, qui est une des maladies les plus inflammatoires, et dans un grand nombre d’autres fièvres. La cause de cette erreur a été apparemment les taches de pourpre et les autres exanthèmes de cette nature qu’ils ont aperçus et qui cependant ne venaient, dans la plupart des sujets, que de ce que le sang, déjà trop enflammé par la fièvre, l’avait été encore davantage par le mauvais traitement. » (Schedula monit., I, 41.)
(2) Observ. med, , V,v; Epist. I responsoria, 42.—La Schedula monitoria De no-
MA\wrai dire, dans Sydenham (1) toutes les maladies qui ne sont pas franchement localisées ou bornées à quelque partie du corps, comme la pleurésie (2), la fausse pneumonie (3), le rhumatisme, l’esquinancie (mot qui désigne des maladies diverses), lièvre érysipélateuse (érysipèle idiopathique, surtout celui de lace) (4), sont des fièvres inflammatoires, catarrhales, putrides, éruptives, dysentériques (5) ou intermittentes. Les fièvres réonent ordinairementsous forme épidémique ; les maladies localisées avec fièvre sont ordinairement sporadiques ou intercurrentes, cependant elles peuvent aussi revêtir le caractère épidémique ou stationnaire. Sous la rubrique févres, il faut ranger la peste, le typhus, les fièvres malignes (6), péripneumoniques fanches, catarrhales (y compris la dysenterie et toutes les formes de bronchites), éruptives (7), la fièvre simple et linflam-
Vue febris ingressu (1685) contient, entre autres choses, la description d’une maladie quisemble avoir beaucoup d’analogie avec une grippe compliquée et qui devient save, surtout si l’on insiste sur les échauffants. Voyez particulièrement $$ 5 et 23. Sydcnham remarque ($ 23) que, malgré le caractère un peu intermittent ou du moins rémittent, et contre toute attente, le quinquina échouait. — Cf. sur l’épidénie de grippe de 4675 en Angleterre, Thompson, Annals of influensa.…, în Great Britain. Londres, 1852 (publication de la Société de Sydenham).
(4) Voy. Observ. med., V, vi et VE, 1.
(2) Contre laquelle il ne connaît pas de meilleur et de plus merveilleux traitement principal que les saignécs à haute dose, dès le début, pour apaiser l’inflammation du sang. Observ. med., VI, 11, 6 et suiv. Il en est à peu près de même pour le rhumatisme aigu, mais non pour le chronique. VI, v. Au $ 2, Sydenham clierche à distinguer la goutte du rhumatisme.— IL est évident, par l’énumération des symptômes, que,sous le nom de pleurésie, il faut souvent entendre la péripneumonie. (Observ. med., VI, 11, 4 et suiv.)
(3) Maladie assez mal déterminée; mais on voit par le détail des symptômes, Surtout par le traitement où le sang est très-ménagé, où les purgations sont préconisées, qu'il ne s’agit pas d’une vraie pneumonie. {Observ. med., VI, 1v.)
(4) Certes, voilà bien une maladie qui rentrerait mieux, d'après le système de S\denham, dans les fièvres stationnaires que dans les intercurrentes !
6} C'est dans la dysenterie et dans les petites véroles qu'il préconise la décoction blanche. (Observ. med., IN, 11, 40 ct vr, 9.)
(6) Elles sont mal distinguées de la peste (Observ. med., Il, m1, £.) Plusieurs traits épars paraissent se rapporter, soit au typhus-fever, soit à la fièvre typhoïde.
(7) La scarlatine est rangée, on ne sait trop pourquoi, parmi les maladies intercurrentes. Sydenham ne s'arrête pas sur cette maladie, il ne lui oppose que le ré-
matoire. De ces distinctions, il résulte pour le traitement une. grande différence, car dans les fiévres stationnaires les manifess tations locales ne sont que des symplômes ou des accidents, tam dis que dans les fièvres intercurrentes ces manifestations sont essentielles, attendu qu’elles tiennent à une inflammation partis culière du sang et propre à chaque maladie. D'où il suit que dans les fièvres stationnaires localisées il ne faut pas employer la méthode qui convient aux affections essentielles, mais celle que demande la fièvre dont elles sont les symptômes, en chan: geant seulement quelques petites choses. Contre les affections essentielles, le plus urgent dansle traitement, c’est de rafraichir le sang et de bien évacuer la matière morbifique qui s’est fixée“ sur un point, par exemple sur le gosier dans l'esquinancie. Ces vues, prises en gros, sont ingénieuses, séduisantes même, sur tout au point de vue pratique; mais il ne faut pas vouloir trop entrer dans les détails, car l'établissement, la classification," les caractères de ces genres et espèces de maladies ne sont certes pas à l'abri de tout reproche. Le langage technique s'éloigne beaucotp de notre manière de voir, mais en sominé cela revient à dire, par exemple, que les pneumonies qui régnent épidémiquement doivent être traitées différemment des pneumo nies sporadiques, accidentelles pour ainsi parler, où que les Pheumonies qui viennent si souvent compliquer la grippe réclament d’autres soins que les pneumonies d'emblée. On r'emarquera aussi combien est subtile la méthode indiquée (1) pour reconnaître au début la nature des fièvres continues épidémiques indépendamment de toute localisation quelconque, ou pour distinguer les maladies essentielles d’avec les sympiomatiques (2). Malgré tous ces défauts, qui tiennent bien moins au vice dem la méthode, considérée absolument en elle-même, qu’à l'insuffisance des moyens pour l'appliquer régulièrement, Je ne fais pas difficulté de soutenir que le médecin intelligent qui prendrait Sydenham pour seul guide guérirait plus de malades et commet-
gime ef les soins hygiéniques, à l'exclusion de tout traitement actif. En général, c’est le vrai traitement,
(4) Observ. med., V, vi, 3 et suive
(2) Observ, med., VI, 1; 6,
raitmmoins de fautes, de méprises ou d'erreurs dommageables Quemcelui qui suivrait les Van Helmont, les Sylvius, les iatromécaniciens et tous les fameux réformateurs du xvir siècle, même du xvin°. Puisqu'il n’était pas facile alors d’arriver au diagnostic local, mieux valait s’en tenir à la nosologie hippocralique qu'aux ivisionsst imaginaires de Sylvius.
Les remarques suivantes sur la variole (4) et sur diverses autres maladies confirment, j’en ai l’assurance, cette manière devoir.
Les petites véroles épidémiques et régulières commencent en général vers l’équinoxe du printemps, les irrégulières dès le mois.de janvier (2). Les varioles sont discrètes ou confluentes. Notre auteur a étudié avec un soin minutieux la marche compa- Jative de ces deux espèces de varioles; il suit pas à pas le développement des pustules; il n'oublie pas de noter que, pour les anoles simples, l’appareil fébrile tombe en même temps que se füitléruption (3) ; il énumère toutes les complications qui peuvent sumenir; il distingue en praticien consommé (4) la fièvre primitive ou Le suppuration de la fièvre secondaire putride ou de ré- Sorplion. Sydenham insiste pour qu’on ne pousse pas à la sueur, \coïnme c'était et comme ça été si longtemps l'habitude; il attribue dette fâcheuse méthode les pétéchies, ia malignité et la mort: Muse d'un régime et d'un traitement rafraîchissants, lors même
(L)Voy. Observ, med, IX, 11, années 1667, 1668, partie de 1669.
(2MSydenham généralise trop volontiers des observations relativement, mais non absolument exactes sur l’époque de l'année où apparaissent les affections qu'il appelle épidémiques ; ces questions de chronologie saisonnière ont été rectifiées avec eSprogrès et l'extension de la statistique médicale, — La petite vérole est, au dire de Sydenham, une maladie nouvelle; la raison qu'il en donne (Observ. med., V, wv, 196); c'est qu'Hippocrate ne l’a pas décrite, Il admet qu'il y a des maladies nouvelleset des maladies éteintes, parce que les altérations secrètes de l'air varient
Msuivant les siècles.
(8)AIL w fait précisément l'observation opposée pour la rougeole ; il ne manque pasderemarquer aussi que les rougeoles retentissent le plus ordinairement sur les membranes muqueuses, tandis que les phénomènes calarrhaux sont l'exception pour
mlipetite vérole. Voy., par ex., Observ. med., IN, v, où il établit très-bien le dia- “nostic différentiel des deux affections.
(4) Schedula mouit., L. La partie qui regarde la petite vérole.
sang et qu'elle se compose de deux temps: la séparationdl l'expulsion de la matière morbifique; la fièvre produit la séparé tion; cette séparation une fois opérée par l’ébullilion du sang, matière se répand dans les pustules qui lui livrent passage end rompant. Pour ces deux opérations, il ne faut ni brusquer nie traver la nature (2); ce n’est pas l’œuvre du premier venu dà bien traiter la variole, maladie assez insidieuse et qui expose À la fois la vie da malade et la réputation du médecin. d
Au chapitre troisième de cette même troisième section (voyë aussi E, 11, 16), Sydenham décrit une fièvre variolique sans vario et qui arégné concurremment avec les petites véroles et pendai le mème temps, c’est-à-dire pendant les années 1667, 1668 di partie de 1669. De même pour les années 1669-1672 (3),il admet une fièvre dysentérique sans déjection, mais caractéris{is par des sueurs abondantes.
ne
Laissant de côté quelques rares explications, tribut payé al mode, écarlantaussi quelques moyens thérapeutiquesmaljustifiés,
(1) 11 permet même au malade de se lever si le peu d'intensité de l'éruptiontl la saison le permettent. :
(2) Gest ce qu'il confirme dans son Épitre à Guillaume Colle, qui se louaitdh régime rafraichissant dans les varioles discrètes, et des narcotiques, surtout du sirop diacode, de préférence au laudanum, dans les varioles confluentes. Dans sa TÉpOns, Sydenham renouvelle expressément la recommandation de ne pas retenir toujows les malades au lit dans les varioles bénignes, mais surtout au début et quand pense que la variole sera confluente, parce que le lit pousse aux pustules (S4 et suiv.).
(3) Observ. med., IV, 1. Ces vues sur les fièvres varioliques et dysentériqits persistantes sont certainement trop générales ; elles tiennent à un esprit un pal prévenu et à des crreurs successives de diagnostic ; mais on y reconnaît l’influente des maladies épidémiques sur les fièvres qui ne sont pas nettement caractä} sées, — On admet, ct encore non sans hésitation, qu’au milieu d’une épidémie de variole il ÿ a quelques individus qui éprouvent tous les symptômes de la fit
*variolique sans pustules, ou du moins avec une ou deux pustules (ce qui mi arrivé à l'hôpital de Dijon dans une grande épidémie qui régna parmi les soldats}; mais de 1à à la proposition de Sydenbam il y à une distance immense,
estélonné de rencontrer tant de traits frappants de vérité, tant de conseils excellents en un siècle où se sont produits les excès dtdogmatisme en médecine, où régnait le délire des hypothèses Pour expliquer les maladies, en un siècle où l'on vantait Hippo- Que sans même soupçonner en quoi consistait la méthode d'observation ; dans un pays où Willis, Duncan, Floyer défendent liatrochimisme, où Pitcairn et Gole introduisaient l’iatrohécanisme. Dans cet examen si attentif des constitutions médiles en général et de chaque malade en particulier, on reconnaît éminent praticien qui, en 1680, écrivait au docteur Brady (1): (Dieu a réservé pour un petit nombre d'hommes supérieurs l’immense privilége de pouvoir contribuer à améliorer la santé publique... Quant à moi, j'ai toujours pensé qu'il valait imfnient mieux trouver le moyen de guérir même la plus pelite Maladie que d'amasser les trésors de Crésus. » On reconnaît bien AusSi, en lisant son œuvre d’un boyt à l’autre, le médecin qui ÉGhivait, dans la Dissertation épistolaire adressée à Gole (K 56) : Un médecin qui n'a pour se régler que son imagination ne peut guère que se tromper; celui qui passe son temps à forger dés systèmes sans consulter les faits, perd sa peine, n’avance pas la pratique et ne saurait manquer de s’égarer lui-même tout Ch jetant les autres dans l'erreur. »
Cene sont pas là de vaines paroles inscrites sur un drapeau pour protéger toutes les fantaisies de la méthode à priori; Sydenham, Jén'ai pas manqué de le dire et même de le prouver, ne s’est pas Complétement affranchi des explications, mais en général, surfout après la description de la première conslitution, c'est sur ls observations et non sur les explications qu'il règle la thérapeutique; dans la recherche des indications, il s'occupe moins dela nature intime des maladies que des phénomènes ou symplômes qui révèlent l’état général de l'organisme, et il épie les Moïndres effets des remèdes employés pour juger s’il faut les Suspendre, les modifier ou les continuer. Sydenham, je ne crains pas de l’affirmer, a fait pour la pathologie, avec un peu moins de irclé, parce que la question est beaucoup plus compliquée, ce
(M Bpistola 1 responsoria, 2.
que Harvey à fait pour la physiologie, ce que l'é l’école hollandaise ont fait pour l'anatomie,
colé italienne
Sydenham a ressemblé à un pareil homme. Sydenham est le prés curseur des Stoll, des de Haen, des Stôrck, des EF Huxham, des Pringle, même des Corvisart et qu’il ait trouvé le diagnostic local, mais parce qu’il y a conduit en ra live et continuelle des malades. | Pourquoi Sydenham at-il conservé un renom si grand, noi pas seulement auprès des historiens de la médecine, mais parmi aliciens? Ce n’est Pas assurément qu’il fût doué d’un génie hors ligne ; c’est tout simplement parce qu'il était lui-même un praticien de premier ordre, c’est parce qu'il à trouvé de bonnes méthodes de traitement, fondées sur des ind” cations rationnelles et non sur de vaines théories; c’est parce qu’il a observé la nalure, et que loin de la dé ig
défigurer, il s’est tous jours efforcé de la peindre sous des traits reconnaissables : Je
faits demeurent, les théories passent. Il y à longtemps que les coryphées de l’archéisme, de la chimiatrie ou de l’iatromécanisme seraient à peu prés oubliés de la foule des médecins, si l’histoire attentive n’eût recueilli et pris leur nom sous son patronage: Mais, n'eût-on jamais écrit une histoire de la médecine, les échos
de la tradition auraient transmis aux âges futurs le nom dé Sydenham.
des Laennec, nom il en était même fort éloigné, menant à l'observation attens
(1) Kissel dans Janus, 9e série, 4854, I, 1r felder, If, mx (1853), p. 496. — kr maladies en espèces, Mais il n'avait seulement dire :
» D. 268, et ja Kéfutation, par Thiers issel insiste Particulièrement sur 1 Pas bien compris l'i il ya, dans chaque m lères spéciaux, Comme daus les famille qui constituent lindiv
a division des dée de Sydenham, qui veut
aladie, des caractères généraux et des carac=
8 de plantes; ce sont les caractères spéciaux idualité et qui règlent les indications particulières,
Soutame : Origines, développements, diffusion, transformations del'iatromécanisme, — hcolc italienne: Sanctorius; Borelli; Bellini; Baglivi; Ramayzini; Lancisi; De Sandris ; Guglielmini; Michelotti; Crescenzo Mazzini ; Bazicaluve; Bernouilli, = École anglaise : Archibald Pitcairn; W. Cole; Keill; Mead, etc. — Apparition dé l'iatromécanisme en France, — Ses débuts én Hollande et en Allemagne : Boerhaave, Hoffmann. Les Recueils d'observations médicales et chirurgicales au xyne siècle, —— De l'état de la chirurgie durant ce siècle,
Messieurs,
Nous n’en avons pas encore fini avec le xvn siècle ni avec outes les théories médicales que ce siècle a enfantées. Déjà, à plus d’une reprise, vous avez entendu le mot tafromécanisme (on disait aussi safromathématique) ; il convient ici de définir le Mol et de faire connaître la doctrine en éludiant ses principaux représentants, qui appartiennent particulièrement à l'Italie et à 18 eterre, où les sciences physiques étaient en grand honneur, : Piatromécanisme n’est autre chose que l'explication des mouvements organiques, même des plus intimes, et des maladies par les lois de la mécanique, de la statique, en ‘hydraulique avec le concours des formules a lgébriques (1). C’est une réaction, en physiologie, contre les facultés naturelles de Galien, et l'archéisime ; en pathologie, contre la chimiatrie et les excès de l'humorisme. Galien est complétement sacrifié; mais Hippocratetrouve encore des défenseurs dans cette secte,
On raltache ordinairement cette doctrine au fameux Sanctorius (1561-1636), à l’auteur de la Médecine statique. Il est vrai que la théorie de la perspiration insensible fait partie de l'iatroméca-
(1) Par ex. Borelli De motu animal; pars If, cap. xvr, prop. 194, compare Deslomac à un pressoir; sa force chez certains gallinacés est de 4350 livres; la hutrition, les sécrétions, sont des opérations tout à fait mécaniques. — Voy, Marey, Physiol, de la circul, du sang, p. 90 : Force du cœur.
736 TATROMÉCGANISME.
nisme (1), mais seulement à titre d’accessoire. L'iatromécanisme a une bien autre généralité que la médecine statique ; cette dot trine procède de tout un ensemble deconnaissances physiologiques étrangères à Sanciorius, qui a écrit avant la publication du livre de Harvey (l'Ars statica est de 161%), et à plus forte raison, hier avant les grandes découvertes faites en anatomie et en physiologie. dans la seconde moitié du xvir° siècle. L'iatromécanisme. se pro pose d’embrasser à la fois toutes les fonctions et toutes les maladies; il sort directement, par Borelli et d’autres, de l’Acadérie del Cimento (2).S. Sanctorius (Sanctorio Sanctoro) de Gapo d’Istria, s'est borné à rattacher les maladies aux troubles de la perspis ration insensible, qu'il distingue soigneusement de la (Tanspi ration (1, 21 et suiv.), et pour cela il a passé une partie de sa yië dans une balance, afin de déterminer les moindres changements de poids en plus ou en moins (3).
Voici les principales propositions du livre de Sanctorius ; quant on les mettra en regard de l’exposé de la doctrineiatromé anique, on reconnaîlra aisément qu'il est difficile de faire sortir Borelli, Bellini, Baglivi, Pitcairn, Cole, elc., de la balance du professeur dé ! Padoue, quoi qu’assis sur cette balance, comme sur un trépied, : Sanctorius ait rendu quelques bons oracles d'hygiène que les iatromalhématiciens ont précisément négligés, — Si chaque jour dans le corps s’opérait l'addition de ce qui manque, et la soustracs
(1) Voy. par ex. Borelli De motu anim, pars 1, cap. xv. Il montre l'impor tance qu’il y a à étudier le rapport des mouvements de nutrition et des mouvements d'élimination (motus nutritivi el motus destructivi). La vie de l’animal consiste en un mouvement perpétuel des particules organiques. Les degrés de la vie et la per= fection des animaux se caleulent sur la rapidité même de ces Mouvements; et juste ment Borrelli dit à propos de ce double mouvement que le corps ne saurait épe comparé à une construction quelconque, mais à un fleuve, à la flamme, ou à unt légion en marche (prop. 188).
(2) Voy. plus haut, p. 698, note 4.
(3) D'abord professeur. à Padoue (1611), il se retira en 4624 à Venise, sur Vinvitation du Sénat. La première édition de l'Ars Sanctorii Santori De medicit Slatistica, à paru à Venise en 4614. Dans mes cilations, le chiffre romain représente la section, les chiffres arabes, les aphorismes, — L'ouvrage est divisé en sepl sections: De ponderatione insensibiti Derspirationis ; — de aere et AQUIS ; = cibo et potu ; — de somno et vigilia ; — de ewercitio et quicte; — de venere; 2 animi affectibus.
SANCTORIUS. 137 pe ce qui est en excès, la santé perdue £e retrouverait aisé- “nent, ou la santé présente se conserverait toujours. — Le médecin qui a seulement égard à la nourriture alimentaire (addition)
he aux déperditions sensibles, et qui ne sait pas ce qu'on perd
Mquotidiennement par la transpiration insensible, ce médecin-là trompe ses malades et ne les guérit pas (1, 1-2). — La transpiration insensible est ordinairement plus abondante que toutes les éacuations sensibles réunies. La transpiration insensible s'opère pan la surface cutanée et par la surface pulmonaire; elle varie Suivant les aliments, le pays, le temps, l'âge, les maladies, les idiosyncrasies. Si on absorbe en un jour huit livres d'aliments, on en dépense environ cinq par la transpiration insensible (55,7).— Il faut particulièrement surveiller les rapports de poids entre les aliments ingérés, la perspiration et les évacuations sen- Sibles. Si lon reconnaît par la balance un obstacle à Ja perspiration, il faut s'attendre à quelque trouble. La transpiralion insensible mêlée de sueur n’est bonne que si elle remédie à quelque grand mal (I, 9 et suiv.).
Les meilleurs signes d’une bonne santé sont de se sentir plus léger, bien que le poids du corps n’ait pas diminué (I, 30), et déprouver pendant la nuit une perspiration assez abondante sans sueur ([, 62). Les premiers germes des maladies sont reconnus plus sûrement par l’altération d’une perspiration anormale que par la lésion des fonctions (1, 42).
l’auteur expose ensuite quels signes de maladies donnent les troubles de la perspiration, et quelles sont les circonstances inlérieures (l'occupation de l'organisme à la digestion où à quelque évacuation thérapeutique, la diversion ou distraction des humeurs, par exemple la douleur, la diminution des forces), ou extérieures (flux, vomissements, habillements, chaud ou froid, âge, exercices, remèdes intempestifs, elc.), qui entravent la perspiration en employant les forces ailleurs (1).
Sanctorius pense que les hommes comme les femmes deviennent plus pesants au milieu du mois, et que chez eux la crise
(£) I est dommage que Sanctorius n'ait pas connu l'hydrothérapie; il aurait pu réformer beaucoup de ses idées sur l’action du froid et faire de curieuses obser-
ations sur les fonctions de la peau.
qui les allége, s'opère par des urines chargées. C’est là leurs règles (1, 65, 66).— Moins le poids varie d'année en année, mel * leure est la santé (I, 69).—C’est le renouvellement quotidien deh chair chez un animal vivant qui l'empêche de se corrompre (E, 80). Si les vieillards n’atieignent pas l’âge de la décrépitude, c'est qu'ils perdent par une mauvaise hygiène les forces nécessaires pour la perspiration (1,85).
N'oublions pas cette remarque, que confirment la polyurie et le diabète : quand on urine plus qu’on ne boit, on transpire “peu ou point ([, 94) ; ni celle-ci : la lipothymie soulage dans les grandes fièvres en amenant la transpiration (I, 98).
Si la médecine statique était absolument vraie, s’il fallait s'astreindre à toutes ses exigences, si elle était la seule voie de salut, l'univers devrait se résigner à passer sa vie dans une balance, et les hommes n'auraient pas d'autre occupation que de peser ce qui entre dans le corps et ce qui s’en échappe! La vie ni la santé” ne vaudraient les embarras et la servitude que coûteraient leur entretien et leur conservation. Mais cette médecine n’est pas plus vraie d’une façon absolue dans ses applications à la pathologie que dans ses principes.
On trouve quelques bonnes remarques dans les six sections consacrées à l’hygiène ; encore ces remarques n’ont-elles rien de três-nouveau, et sont entremélées des propositions les plus étranges. Par exemple, dans la section troisième, où Sanctorius étudie les circonstances les plus minutieuses qui dans le boire où dans le manger peuvent influer sur l’état et la quantité de la perspiration (car la perspiration insensible est un résidu de la troisième coction, celle qui se fait dans les glandes et les viscères, III, 84), nous lisons : Les flatulances ne sont qu'une certaine matière perspirable brute (UT, 13). — Pourquoi périt-on de faim, si le sang ne manque jamais dans un individu vivant ? Parce que le sang abandonne le cœur pour se porter dans le vide de l'estomac (I, 17). Et puis, celui qui voudrait se conformer à toutes les injonctions de Sanctorius, ne mangerait guère plus à sa table que Sancho à celle de l’île de Barataria,
Pourquoi les personnes affectées d’une maladie pernicieuse guérissent-elles ? Parce qu'elles peuvent disposer de plusieurs
désrés de poids compatibles avec la santé; les maladies en
“fét enlévent en moyenne, plus ou moins, trente livres, sui-
vant la corpulence et suivant la durée de la maladie (E, 81).— Patranspiration insensible supprimée détruit la vie non-seulement des parties principales, mais aussi d’une partie infime : des parties principales, par exemple l’apoplexie pour le cer- Veau, la palpitation pour le cœur, la polyémie pour le foie, la suffocation pour l'utérus, et, pour une partie infime, la gangrène (86). — Pourquoi la perspiration insensible est-elle empêchée dans la fièvre intermittente ? Parce que l'humeur peccante est à périphérie du corps (1,95). — Le tétanos vient de ce qu’on a fermé l'issue de la plaie du nerf (1, 99). — Rien ne nuit plus aux uleëres malins que les topiques qui gênent la perspiration (E, 117). = Les aphorismes 126 et suivants sur la peste, que l’auteur attribue avec raison non au contact, mais à la contamination de l'air, Yenferment un conseil excellent quand on peut le suivre sans Honte pour soi, ou sans dommage pour les autres : celui de fuir Je plus vite et le plus loin possible les lieux infectés; mais la bonté de ce conseil ne prouve rien pour la bonté de la docirine. — Sanctorius, outre divers préceptes que tout le monde recommandait en temps de peste, donne celui de célébrer les offices divins en plein air et non dans les églises, afin de ne pas accumuler des gens déjà infectés et des gens sains dans un espace étroit; il veut dans une même maison séparer les pestiférés de ceux qui ne le sont pas; enfin on doit se défier des chirurgiens étrangers, qui sont d'autant plus satisfaits que les ravages de la peste sont plus étendus ; des remèdes internes, dont aucun n’est bon: des volailles achetées aux marchés, parce qu’elles sont Certainement touchées par des gens qui ont le germe de la maladie (1, 140).
Vous comprendrez, Messieurs, après ces extraits, que nous ne puissions pas partager les élans d'enthousiasme de Baglivi (1),
(A) Praefat. ad canones de medicina solidorum, et canons 6, 9, 10 (où Bagliv ose dire que la médecine statique et la découverte de la circulation sont les deux pôles de la vraie médecine); 27, 31, 41, 44 et 60, où il anathématise ceux qui blasphèment contre Hippocrate, Sanctorius, Harvey et Duret. Cf. aussi Praxis medica, L, vu, 7. — De nos jours, on recommence à peser les malades:
de Bocrhaave et de beaucoup d’autres médecins du xvr° el du xvi® siècle pour la médecine statique (1). Je ne crois pas non plus que pour ce seul ouvrage on érigerait aujourd’hui à Sanctorius une statue de marbre, comme on l’a fait peu aprés sa mort. Sanclorius est à peu prés oublié : on ne le lit même plus. Tout l'édifice de son Ars statica repose sur la vieille physiologie; il ne tient aucun compte de l'absorption cutanée dans ses pesées: il ignore les lois de la nutrition, et quoiqu'il ait une vague idée de la perspiration pulmonaire (I, 5), Sanctorius ne sait ni ce qu'est celle perspiration, ni ce qu'est la transpiration culanée insensible dont il parle tant, ni enfin le rapport qui existe entre ces deux espèces d’évaporation.
Si l’Ars séatica est à peine lu aujourd’hui, les autres ouvrages de Sanctorius sont encore moins connus. Cependant cet homme, qui a passé une partie de sa vie dans une balance, a trouvé le temps décrire de volumineux commentaires sur Hippocrate (Première section des Aphorismes); sur Galien (Aré médical); sur Avicenne; untraité en XV livres touchant les erreurs commises par les médecins, enfin un traité sur la méthode qui conduit à irouver les médicaments propres aux diverses maladies. Parmi ces ouvrages, que les historiens ont trop négligés, il y en a deux qui sont fort instructifs et qui, à mon avis, offrent au moins autant d'intérêt que la Médecine statique, laquelle se réduit à deux ou trois propositions sérieuses. Dans le commentaire sur Avicenne (2), on trouve notamment des détails précieux sur plusieurs instruments, ou de l'invention de Sanctorius, ou en usage de son temps ; il devait même en décrire plus au long le mécanisme el l'emploi dans un traité spécial (De instrumentis medicis) qui n’a pas vu le jour. Presque tous, dit l’auteur, ont été imaginés pour rendre la médecine moins conjecturale.
Sanclorius à inventé (col. 30) un thermomètre à eau, dont la
(4) Les aphorismes ont le privilége de séduire par leur impérieuse précision; ils s'imposent en résumant toute une science ; de là la fortune de ceux d’Hippocrate, de ceux de Sanctorius (traduits comme ceux d’Hippocrate dans presque toutes les langues), de Boerhaave ct de bien d’autres. — Baglivi, Prais med, I, 1x, 1, célèbre la forme aphoristique. Cf. aussi IT, ut, 6, et la fin du chapitre 1x du livre [.
(2) Commentaria in 1am fen Kbri1 Canonis Avicennae, 4°, édit. de Venise, 1660.
SANCTORTUS. 71
Mic. 4. — Thermomètre, Fig. 2. — Pulsilogium.
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Pic, 2. — Explication : Le pulsilogium est un pendule, comme le montrent là
sensibilité devait être peu marquée (1), à l’aide duquel il jugeait de la température de l'air, et de celle du malade (2). Le malade tenait dans sa main la boule terminale, qui était close, ou bien la boule était ouverte, et le malade respirait dans cette boule ouverte; et l’eau montait ou descendait, suivant que la chaleur du cœur était plus ou moins forte (col. 309); ou bien on appliquait la boule terminale sur la région du cœur; enfin le malade mettait cette boule dans sa bouche (col. 307-310);
alors le thermomètre formait des spirales, au lieu d’être rectiligne. = À l’aide d’un autre instrument nommé pulsilogium (3), dont Sanctorius avait varié la construction, il mesurait Ja fréquence ou la rareté du pouls, c’est-à-dire non pas le nombre des pul- ‘ sations dans un temps donné,. mais le degré de rapidité, eu * égard à la distance qui sépare une pulsation de l’autre (col. 29), Il veut aussi, par l'emploi simultané du thermomètre et du pulsi-
(1) Voy. figure 4. Nous avons fait reproduire les figures de Sanctorius en fac simile, d’après l'édition originale de 1625 in-folio. Elles sont plus nettes que dans l'édition de 1660 que nous citons ici. — Dans Methodus vitandorum errorum, I, 2, p.5, édit. de Genève, 1630, Sanctorius indique divers sujets fort intéressants, qu'il se proposait de traiter. Peut-être n’a-t-il pas eu le temps de s’en occuper ; peutêtre aussi les manuscrits existent-ils dans quelque bibliothèque d'Italie.
(2) Voy. Borelli, Motus anim, pars IL, cap. x, prop. 175.
(3) Cf. aussi Method. vitand, error., N, 7, page 289. Là, Sanctorius compte 133 différences dans le pouls régulier, eu égard à la plus grande rareté et à la plus grande fréquence ; il y mentionne les intermittences ; et veut qu’on tâche de savoir d'avance comment se comporte le pouls chez les individus en bonne santé.
figure elle-même et l'explication de Sanctorius (col. 29) : « La main tient un fil de lin ou de soie auquel est suspendue une boule de plomb ; mise en mouvement, cette boule oscille plus ou moins vite suivant la longueur du fil : plus fréquemment et plus rapidement, si le fil est plus court; plus lentement et avec moins de fréquence, s’il est plus long. Pour mesurer la rareté ou la fréquence du pouls, on met sur l'échelle graduée le fil au point de longueur 6ù l’oscillation de la boule correspond exactement au mouvement du pouls. Avec cel instrument, comme avec les autres pulsilogia, on peut comparer le pouls de la santé avec celui de la maladie, et on peut en suivre les changements jour par jour, ou même heure par heure, suivant qu'il faut allonger ou raccourcir le fil. Sans ces ins{ruments, on se trompe lourdement dans ses appréciations, et on n’arrive qu’à des à peu près, »
Fic. 3. — Autre Pulsilogium. Fire. 4. — Autre Pulsilogium.
Pic. 3 et4. — Explication : Sanctorius ne décrit nulle part le mécanisme et le mode d'emploi de ces deux pu/silogia, il renvoie à son livre Sur les instruments ; que nous n'avons pas. IL semble, du moins, à les bien considérer, que ce sont des espèces de montres à ressort, ou simple, ou à pendule. Dans un passage (col. 409), ildit, à propos de la figure qui porte ici le n° h: « Voici un pulsilogiur que nous avons imaginé (quod invenimus), à l’aide duquel on mesure non-seulement le temps (quel temps ?), mais aussi la fréquence et la rareté du pouls); il y a ici sept différences de fréquence et de rareté (il a aussi des pulsilogia de 12 et de 24), que nous Yeconnaissons à l’aide de l'aiguille, Chaque degré est divisé en sept minutes, que nous subdivisons avec la pelite aiguille. » Je crois encore qu'il ne s’agit pas de compter les pulsations, mais seulement de les #esurer, suivant que le mouvement de l'aiguille parcourt plus où moins de degrés entre deux pulsations. 3
74e MÉDECINE STATIQUE.
logium, comparer l'état de la ch
pouls. Quelque grossiers
imparfaites que soient les doit en lenir compte.
Sanclorius avait encore (col. 3
+ deux hygromêtres construits d
aleur du cœur avec celui du qu’aient été ces instruments, quelque notions qu’ils fournissaient, l’histoire
1-38. Voy. aussi Ars statica, 1, 4) ans le système de nos Capucins
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