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CONDITIONS FAVORABLES A L'HISTOIRE DE LA MÉDECINE

D'abord la médecine a fait aujourd’hui de tels progrès par l'observation dirécte et par l’expérimentation, qu’elle n’a plus à redouter ni l'éclat, ni les leçons de l’histoire ; au contraire, plus elle est originale et puissante, plus il lui importe de rendre justice à ce qu’elle a détruit, de profiter de ce qu’elle a laissé debout, el de renouer ainsi les deux extrémités d’une chaîne depuis. longtemps rompue. — D'un autre côté, la médecine actuelle est si loin de la médecine ancienne ; elle est si solidement établie ; elle a cherché avec tant d’opiniâtreté et de bonheur à substituer l'expérience et l'observation à l'autorité, la méthode expérimentale aux hypothèses, qu’elle possède les meilleurs moyens de vérification qu’on puisse souhaiter pour juger les systèmes ou les théories, et pour se rendre compte de la vraie signification des faits de toute nature qu’on retrouve en si grand nombre dans les annales de la science ; en d’autres termes, la médecine du Xx° siècle est merveilleusement préparée pour refaire le diagnoslic ancien à l’aide du diagnostic moderne.

Tout cela forme sans doute un concours de circonstances trêsfavorables, mais tout cela ne suffit pas : les conditions extérieures d’une bonne histoire sont réunies ; les moyens de conirôler le passé par le présent sont entre nos mains ; mais le corps même de l’histoire et la méthode qu’il faut appliquer à son expo- Sion nous font encore défaut, ou plutôt nous n’en avons encore rien dit.

Ce sont les textes qui constituent le corps de l’histoire. Comment en effet écrire l’histoire d’une science quand les textes ne sont pas corrects, quand le sens littéral n’en est pas fixé, quand l'interprétation en est laissée à l'arbitraire, quand la fantaisie et non la critique en a déterminé la provenance ; et surtout comment l'écrire quand, loin de rechercher les textes inconnus, on ne se soucie même pas des textes déjà publiés ?

Quelques exemples suffiront à démontrer cette proposition fondamentale : si les nombreux écrits qui portent le nom d'Hippocraie restent confondus, et si le texte en est mal constitué, comment les comprendre et comment se reconnaître au milieu de tant de doctrines opposées ; comment indiquer l’origine et la succession des théories ; comment déterminer Je progrès et

apprécier les influences ? — Si pour les médecins qui se succèdent depuis Hippocrate jusqu'à Celse, on n’a pas établi uné chronologie aussi rigoureuse que possible, et si l’on n’a pas rassemblé les fragments épars de leurs ouvrages, plus de trois siècles sont fermés à l’historien ; — si on laisse dans les biblio= thèques, où ils sont ensevelis depuis plusieurs centaines d’an: nées, les écrits des médecins de la premiére moitié du moyen âge, avant le rêgne exclusif des Arabes, on sera forcé d'admettre avec Sprengel et avec beaucoup d’autres historiens un phénomène étrange et inoui : la disparition presque complète de la médecine en Occident au milieu des ténèbres de la barbarie ou des entraves de la superstition et sa résurrection subite aux environs du xXIn° siècle. — On ne comprendra rien à la renommée traditionnelle de l’école de Salerne si l’on ne connaît cette école que par le recueil de vers qui porte le nom de Fleur de médecine, et si Von n’en à pas retrouvé les nombreux monuments cachés dans plus de vingt bibliothèques. — Enfin comment conduira-t-on l’histoire des sciences médicales depuis la Renaissance jusqu’à l’époque moderne, si l’on ne prend pas la peine de parcourir les gros ouvrages ou les minces opuscules que l'imprimerie nous a livrés Ou qui restent encore manuscrits, aussi bien à l'étranger qu'en France ?

Sous tous ces rapports, Messieurs, les choses ont bien changé depuis 1794 et même depuis 1837 : les sources de l’histoire se sont épurées et élargies par de bonnes éditions et par là découverte d’une foule de textes anciens et modernes. Mais ne vous effrayez pas trop de ce vaste appareil; je le couvrirai prudemment d’un voile. Je ne veux pas donner raison aux détracteurs intéressés de l’érudition ; je ne veux pas non plus me laisser détourner de la bonne voie par leurs ridicules anathèmes. On vous a dit et vous avez peut-être lu quelque part que l’érudition est un bagage embarrassant Pour enseigner l’histoire de la médecine; n’en croyez rien, Messieurs : l’érudition est plus embar- Tassante pour celui qui n’en à point que pour celui qui sait en user avec discrétion et discernement (1). Des leçons ne sont pas

(1) IL y a, dans les Fables du bon la Fontaine, deux renards qui sont très-proches

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