PREMIÈRE ÉPOQUE, OU ÉPOQUE THÉURGIQUE ET EMPIRIQUE
11 semblerait naturel de commencer l’histoire des sciences
médicales par l’histoire de la médecine qui passe pour la plus ancienne, c’est-à-dire par la médecine des Indiens et par celle des Hébreux, de laquelle on a voulu rapprocher la médecine des Colchiens, des Égyptiens, et parfoisaussi celle des Chinois. Diverses raisons ne permettent pas de se conformer à cet usage : il n'est pas du tout certain que la médecine orientale (j'entends une médecine scientifique, ou tout au moins naturelle) soit plus ancienne que la médecine grecque; le contraire même semble établi par des preuves qui chaque jour s’augmentent et acquièrent plus de force; en second lieu, la médecine orientale n’est l’origine de rien. En effet, qui dit origine, entend un point de départ, un germe d’où quelque chose prend naissance, se perfectionne et se répand : or la médecine orientale, ou confinée dans des castes, ou entravée par la théologie, le fatalisme et la superstition, n'a exercé aucune espèce d'influence sur le développement de la science ; elle n’a fait aucun progrès notable en vertu de ses pro: pres forces, et même le contact plus ou moins prolongé de la médecine grecque n’est pas devenu pour cette médecine une cause de progrès ultérieurs ét de réformes sérieuses. Il est également hors de doute que l’Institut médical d'Alexandrie ne doit rien aux colléges des prêtres égyptiens, et presque rien aux spécialistes qui couvraient le pays. La médecine dans la Bible ne consiste guère qu’en préceptes symboliques d'hygiène ; et la médecine chinoise relève en partie de celle de l'Inde, en partie de celle de l'Occident.
Donc, tout, pour la médecine occidentale, je veux dire pour notre médecine, procède de la Grèce comme d’une source intarissable. La puissance civilisatrice, personnifiée dans le mythe de Prométhée, commence chez les Hellènes aux extrêmes limites de l'histoire et couvre successivement le monde entier des pro= duits les plus vivaces et les plus féconds. En aucun temps nous ne retrouvons cet état sauvage par lequel un médecin hippocra-
tique veut que tous les hommes aient passé avant d'arriver aux nolions les plus élémentaires de la vie domestique. « Sans doute,
dit l'auteur de l'Ancienne médecine (1), dans les premiers temps
l'homme n'eut pas d'autre nourriture que celle qui suffit au bœuf, au cheval, et à tous les êtres en dehors de lhumanité, à savoir, les simples productions de la terre, les fruits, les herbes
et le foin. La nourriture dont on se sert de nos jours me semble une invention qui s’est élaborée dans le long cours des ans. » Il n'y à pas de proposition qui soit plus contraire à l’histoire et à
la physiologie : à la physiologie, car nous n'avons ni les dents
faites pour broyer le foin, ni l'estomac construit pour le digérer;
À l’histoire, car cette espèce de sauvagerie, pire encore que celle
de l'ancienne Amérique ou de l'Océanie, est tout imaginaire.
Nous savons ce que valent et ce que peuvent les vrais sauvages;
jamais ils ne sortent de leur état primitif par la propre activité
de leur esprit ; tous les efforts de la civilisation suffisent à peine
pour leur faire franchir quelques degrés; le fétichisme a des
racines trop profondes pour que jamais une idée médicale entre | et demeure dans la tête du sauvage.
D'autres auteurs, loin de rabaisser l’homme comme le fait Hippocrate, cherchent les origines de notre science dans l’intervention directe de la Divinité, et soutiennent que les premiers médecins furent des dieux ou des prêtres. De telles opinions, je Wai pas besoin de le dire, ne rentrent pas dans le domaine de l’histoire positive.
À quoi nous servirait aussi de remonter avec Schulze (2) et Daniel Le Clerc (3) par delà le déluge pour retrouver les traces de la médecine de Tubalcaïn? Quel attrait pourraient nous ispirer les textes de toutes provenances el de toutes dates dccumulés avec une profusion stérile par Sprengel (4), pour
(1) Hippocrate, Anc. méd., $ 3, t. I, p. 575-77, éd. Littré, — Of. Eschyle, Prom., 442 et suiv.; éd. Dindorf. Lipsiae, 1865.
(2) Schulze, Histor. medic. a rerum initio, p. 1-64.
(3) Le Clerc (Hist. de la médecine) ne consacre pas moins de 74 pages in-4 d’un texte assez fin, à l'histoire de la médecine et de ses progrès pendant les vingt-huit premiers siècles du monde jusqu’au temps de la guerre de Troie!
(4) Sprengel, Gesch. der Arzneïkunde (éd. Rosenbaum), t. I, p. 30-84; 141-128.
édifier ses crédules lecteurs sur la science médicale de Pros méthée, d'Hercule, de Bacchus, de Mélampe, d’Aristée, du Cabire Casmilus, du Phénicien Sydyk, du Scythe Toxaris, d'Isis, d'Osiris, et d’autres personnages encore moins célébres, où sup les vastes connaissances botaniques de Médée, d’Hécate et de Circé? Le faux Orphée, dans ses Argonautiques (1), à décrit minutieusement le jardin d'Hécate, et Sprengel (2) n'apporte pas moins de soin à commenter cette description ; aussi Le Clerçet Sprengel n’ont-ils plus de place pour Homère, à qui ils accordent seulement quelques lignes. :
Quand s'ouvrent les annales du monde ancien, c’est-à-dire au moment où le vieil Homère chante les luttes héroiques de l’Occident contre l'Orient, et quand déjà ont eu lieu les deux guerres de Thèbes et l'expédition des Argonautes, nous {rouvons l'art médical entre des mains expérimentées, non pas entre les mains des dieux, mais entre celles des hommes (à). Au siége d’Ilion, les Grecs ont leurs médecins, qui ne sont revêtus d'aucun carats tère sacerdotal, et dont le poëte a dit qu’on doit les tenir pour les plus utiles des humains.
On vient de le voir, les sources originales nous font complé-
(4) Vers. 944 suiv., éd. G, Hermann.
(2) Sprengel, Geschichte der Arzneik., t. 1er, p. 4f suiv.
(3) Dans l'IZiade, Esculape n’est point un dieu, mais un simple mortel ; ses fils Po: dalire et Machaon ne sont aussi que des hommes. Dansl’hymne homérique /n Aescwlaz pium (Hymn. xv, vers. 1), il n'est encore qu’un héros, médecin des maladies ; c’est la même désignation dans les Orphica (fragm, 28, vers. 42; Frag. phil., p.179, Coll, Didot). Son nom ne se trouve pas dans la Théogonie d'Hésiode, et, au fragment 87
(Catalogi), c'est toujours un homme, malgré son origine en partie divine. — Aux vers 1437-38 du Philoctète de Sophocle, Hercule promet à Philoctète de lui envoyer Esculape qui apaise les maladies; c’est encore du médecin qu'il s'agit. Mais déjà dans Pindare (voy. les sept premiers vers de la troisième Pythique), l'auréole divine commence à briller autour de la tête du disciple de Chiron.—Lobeck (4 glao: phamus, pp. 309 et 312) pense que la médecine augurale et hiératique à pris Sur= tout naissance au siècle d’Hésiode. Il est certain que déjà, dans l'Odyssée, la magie exerce son empire, et qu’elle prépare les esprits à recevoir de bonne heure et favo= rablement la médecine des temples d'Esculape ; cependant, c’est dans l'Odyssée (XVIL, 374 suiv.) qu’on trouve le renseignement le plus précieux sur la médecine proprement dite exercée par des laïques ; et, d'autre part, je n'ai pas rencontré dans Hésiode de traces de la médecine d’Esculape.
tément défaut pour la première période de l’histoire de la médecine grecque ; Homère est notre plus ancien témoin, les poëmes homériques constituent nos plus antiques archives. Faut-il donc rénoncer à donner de cette période une idée, même incomplète, él à en retrouver quelques traits caractéristiques ? Non ! Et c’est ici que nous devons faire intervenir l’histoire de la médecine indienne, en nous plaçant toutefois à un point de vue particulier et différent de celui qui a été choisi par les autres historiens. Ce West pas une comparaison que nous voulons établir maintenant entre la médecine grecque et la médecine indienne, d’après des Doc récents, d'après la compilation de Susruta, par exemple(L); c’est la plus ancienne période de l histoire de la médecine grecque que nous voulons essayer de retrouver dans la plus vieille littérature de l'Inde.
… Aux âges primilifs, il n'y a pas d’autre littérature que la poésie religieuse et guerrière ; c’est là que le peuple met toute son âme, toutes ses passions, toutes ses croyances; C est là aussi qu’on frouve le reflet de toutes ses connaissances et le germe de la civilisation des âges subséquents. Mais « où sont les hymnes des anciens Hellènes récités par les Aèdes? Ils avaient des chants antiques, de vieux livres sacrés ; de tout cela il n’est rien par-
(1) Nous reviendrons ailleurs sur cette comparaison, et nous aurons alors à discuter Vopinion des personnes qui pensent que la médecine grecque vient de la médecine indienne. Le docteur Allan Webb, résidant dans l'Inde, auteur d’un ouvrage imporfant intitulé: Pathologia indica, a soutenu par de faibles ou même par de très-faux diguments cette dernière opinion dans un écrit qui à pour titre: The historical Relations of ancient Hindu with Greek Medicine in connexion with the study of Modern medical science in India, lecture faite en juin 4850, au Coilége médical de Calcutta, The Calcutta Review, 4850, vol. XIV, p. 541 et suiv., a donné une analyse détaillée et cependant insuffisante de ce discours. — Le savant docteur Wise, dans un ouvrage récent, et où l’on trouve une excellente analyse du système de Médecine d’après Susruta (Review of the History of Medicine, vol. T, Londres, 1867, 16 Seul paru jusqu’à présent), soutient la même opinion que Webb, mais comme peut le faire un orientaliste distingué et un érudit bien connu par ses travaux sur la médecine indienne, Cependant j'avoue que je ne suis pas encore convaincu.——M. Fr. Tredenlenburg, le fils du célèbre philologue, a soutenu, Le 12 juin 1866, à Berlin, une thèse fort instructive qui a pour titre: De veterum Indorum chirurgia, 31 p, in-8, et où il incline vers l'opinion de Webb par des motifs plus raisonnables, mais que je ne crois pas micux fondés.
venu jusqu’à nous. Quel souvenir peut-il donc nous rester de ces générations qui ne nous ont pas laissé un seul texte écrit(4)?» Heureusement le passé d’un peuple ne meurt jamais complétes ment; si nous ignorons ce que pensaient au moment où, quittant leur berceau (2), les diverses tribus qui furent plus tard con: fondues sous le nom d’Hellènes, commencèrent à couvrir l'Asie Mineure, les îles et le continent de la Grèce, c’est-à-dire bien longtemps avant Homère, nous pouvons, à l’aide du Rig-Véda, essayer de déterminer ce que pensaient et ce que savaient leurs proches parents, les Aryas de l’Orient, il y a prés de trente-cimq siècles.
Comme rien n’est mieux démontré que létroite parenté des habitants des bords du Gange avec les populations helléniques ; comme, dans l’histoire de toutes les fractions de la race indo-européenne, on entrevoit dès l’origine un idiome commun, et, dans la suite des temps, un même culte et les mêmes usages, on arrive, par une induction à la fois légitime et naturelle, à renouer pour un peuple les fils rompus de la tradition, en puisant dans les documents authentiques qui émanent d’un autre peuple. « À voir l’Indien tel qu’il est actuellement et avani que l’on connût les Védas, on devaitavoir beaucoup de répugnance à considérer son existence comme une image des temps les plus anciens. Aujourd’hui, on peut admettre avec pleine confiance que nous avons réellement sous les yeux, dans l’état des Indiens à l’époque védique, un tableau extrêmement fidèle de la vie de nos ancêtres commune aux Indo-Européens (3). » Ainsi, nous : sommes autorisés à chercher dans les vieux hymnes des Védas : une esquisse de l’état probable de la médecine chez les Hellènes durant une partie au moins de la période qui a précédé Homère. Je dis une partie, car le plus ancien des Védas, le Rig, correspond à une époque beaucoup plus rapprochée de la réunion
(1) Fustel de Coulanges, La cité antique, 2° éd., Paris, 1866, p. 5.—Cf. Maury, Relig. de la Grèce antique. Paris, 1857, t. I, p. 237 et suiv.
(2) Compris entre la mer Caspienne, les déserts de l’Asie centrale et la chaine de l’Indou-Koh.
(3). Weber, Hist, de la litt, indienne, trad. Sadous. Paris, 4859, p. 15.
des peuples indo-européens en une même contrée que l’époque dont le chantre de la ruine d’Ilion est Phéritier immédiat (1).
Puisque de trés-bonne heure la négligence des hommes ou les injures du temps ont détruit les premiers monuments de la liltérature grecque, nous avons essayé de tirer du Rig- Véda, de ces hymnes magnifiques qui célèbrent comme des divinités tantôt es forces de la nature et tantôt certains objets terrestres où maériels, tout ce qui peut servir à nous initier aux plus anciennes connaissances de nos ancêtres dans l'art médical. Nous avons interrogé les [ndous, 1ls nous ont répondu et ils ont porté témoignage pour leurs frères les Hellènes.
Une simple lecture du Rig-Véda nous à conduit aussitôt à faire deux parts dans ce recueil d’hymnes : les six premières sections contiennent évidemment les hymnes les plus anciens; les deux dernières renferment au contraire Ceux qui sont relativement les plus récents, et qui ont le plus de rapports, ceux de la septième avec le Sama- Véda qui les reproduit à peu près entièrement, ceux de la huitième avec l'Afharva- Véda. Cest surtout dans ces deux dernières séries que commencent à se faire jour, comme l’a remarqué M. Max. Müller, l’'anthropomorphisme et les systèmes de cosmogonie et de métaphysique.
Dans les six premières sections, la médecine est tout entière et directement entre les mains des dieux; la thérapeutique n’a pas d'autre formulaire que les invocations et les prières. On ne peut pas dire qu'il y ait des dieux spéciaux de la médecine; presque tous sont invoqués contre les maladies; néanmoins les deux Aswins, ces dieux véridiques et protecteurs, ces merveilleux médecins, ces cavaliers jumeaux qui mettent les ténèbres en fuite, annoncent l'aurore et président au réveil bienfaisant de la nature, semblent plus spécialement chargés des soins de la santé.
Dans le Rig-Véda, dans ce recueil d'hymnes qui, pour la plupart, datent de la vie pastorale des Aryas, la préoccupation des affections internes l’emporte, cela semble évident, sur l'observation des accidents dont la chirurgie se réserve le traitement. Or, c'est précisément le contraire dans V'{liade, en raison de la
(1) Cf. Maury, Religion des Aryas, p. 15, dans Croyances et Légendes de l'antiquité, Paris, 1863, in-8.
différence des situations et des époques, tandis qu'avec l'Odyssée on se retrouve dans un milieu plutôt médical que chirurgical, parce qu’alors la période héroïque est sur son déclin. Ces réflexions suffisent à montrer que la recherche de l’antériorité absolue de la chirurgie ou de la médecine est vaine, un peu oiseuse et s'appuie sur de faux principes de critique historique. Tout se borne à savoir apprécier le caractére des documents qu’on interroge et à en tirer des inductions sur la prédominance relative et parfois apparente seulement de lune ou l’autre branche des sciences médicales. Wilson (4) nous semble confondre les époques, n’avoir pas songé au Rig-Véda et s'attacher à des légendes plus récentes, quand il avance que chez les Indous la chirurgie a précédé la médecine. Au premier de ses jours, l’homme a été également exposé aux attaques de la fièvre el aux blessures ; de là, trés-probablement, sous une forme ou sous une autre , l’origine simultanée de la médecine et de la chirurgie. Seulement il faut remarquer que, suivant les époques de l’histoire, et par conséquent en raison de la diversité des compositions littéraires et des sujets qui y sont traités, c’est tantôt la médecine, tantôt la chirurgie qui esten relief.
Cest dans une des sections les plus récentes du Rig-Véda qu’on rencontre un passage qui peut se rapporter aux vrais médecins. Le poëte, s'adressant à Soma, s’écrie, dans un hymne quirappelle certains mouvements de la poésie élégiaque grecque:
- € Nos vœux sont variés, les œuvres des hommes sont diverses : le charron veut du bois, le médecin une maladie, le prêtre des libations (2). »
Dans la septième, et surtout dans la huitième section du Rig- Véda, on voit apparaître la magie ou les opérations artificieuses et trompeuses (deceptive, Wilson), mais non pas encore la magie qui usurpe les droits de la médecine. Il y en a de deux sortes: la bonne et la mauvaise; la bonne, à laquelle président les dieux, et qui sert à combattre la mauvaise, celle des Rackasas et des
(4) Wilson, Recherches sur les sciences médicales et chirurgicales des Indous, tirées du Magasin oriental de Calcutta, 1823, et insérées dans le recueil de ses Œuvres, vol. I, part. 3, p. 274,
(2) VIE, v, 12; 4, trad. Langlois.
Souras. Mais c’est surtout dans l’Atharva- Véda que nous voÿons là magie, ou du moins Îles jongleries sacerdotales (c'est-à-dire les dimprécations et les actes conjuratoires, au lieu de la simple priére confiante et résignée), intervenir pour le traitement des maladies.
Nous n'avons rencontré que trois noms de maladies, celui de llépre, puis la consomption où phthisie (Raddjayahkchma), puis enfin, si nous ne nous {rompons, une allusion allégorique à l'efusion de sang (dournaman) qui accompagne l'avortement. Enfin, il ya quelques passages qui se rapportent à la piqüre des serpents ou autres bêtes venimeuses, piqûre très-redoutée des Aryas, qui voient du venin partout, contre laquelle il existe plusieurs conjurations, el dont les médecins, dans les siècles postérieurs, s’attachent particulièrement à combattre les conséquences fatales. Aussi, les meilleurs médecins, comme on le voit au temps d'Alexandre, étaient ceux qui se montraient les plus habiles dans le traitement des morsures venimeuses. Peut-être
“pourrions-nous {rouver dans cette crainte des serpents les origines reculées du serpent d'Esculape; ce qui serait ur souvenir des légitimes préoccupations de nos ancêtres, car les serpents éont répandus à profusion dans l'Inde et dans les pays avoisipants (4).
Telle est la première période, ou, si l’on aime mieux, la première phase de la médecine chez les Aryas: quelques termes vagues d'anatomie; très-peu de physiologie; deux ou trois noms de maladies; nulle mention de moyens thérapeutiques ; une seule allusion à un médecin; mais non plus ni dieu spécial de Ja médecine, ni prêtres médecins, et, par conséquent, ni temples dont on essaye de faire des cliniques, ni jongleries qui simulent un traitement. On y remarque seulement une foi pure, simple, naïve, enfantine en la puissance des agents du monde extérieur invoqués sous la personnification divine; un abandon absolu, et certainement désastreux, du malade et de la maladie, non pas aux
(4) La mortalité provenant, dans l'Inde, des morsures de serpents venimeux, est même plus grande qu’on ne le suppose généralement. Ainsi le docteur Shortt, de Madras, a publié un relevé dans lequel il montre qu'en 4866, il est mort jusqu'à 4890 personnes de cette cause, rien que dans là présidence de Madras.
forces bien dirigées de la nature, mais à tous les hasards du mouvement pathologique. Cette première période de l’histoire
«de la médecine devrait plutôt s’appeler : absence de toute méde-
cine. Cependant ce n’est pas, tant s’en faut, l’état sauvage; on entrevoit même, durant ces siècles sans date, quelques tentatives qui préparent à une intervention plus réelle et plus efficace de l’homme pour le traitement de ses maladies. Dans les dernières sections du Rig-Véda, l'invocation aux plantes prend un sens plus médical, quoique ce soit le prêtre qui fasse office de médecin et que l’action des plantes soit en quelque sorte soumise à la prière du prêtre.
La période des invocations nous conduit à la période de conjurations (1), où nous voyons apparaître l’usage superstitieux de plantes et d’autres moyens physiques plus déterminés. Las d’at: tendre avec patience la bienveillance secourable des divinités protectrices, les Aryas attaquent le ciel de vive force et contraignent par des charmes les dieux à leur venir en aide; le résultat n’est pas meilleur, mais l'imagination est plus satisfaite: on croit aux sorciers quand on ne croit guère ou qu’on croit mal en Dieu.
On objectera peut-être que ce n’est pas dans des hymnes qu’il faut chercher des documents sur l’histoire des sciences et en particulier sur l’histoire de la médecine (2), et que, par conséquent,
(1) Pour plus de détails, voyez nos Recherches sur l'état de la médecine durant la période primitive de l'histoire des Hindous (Paris, 1867, in-8). Voici l'indication des principaux chapitres: Dieux protecteurs de la santé. — Les médecins et la magie. — Des maladies et des pratiques médicales. — Physiologie générale ; idée de la vie. — Génération; enfantement; soins aux nouveau-nés. — Anatomie, — Usage superstitieux des plantes. — Conjurations.
(2) Le docteur Scohy, dans une brochure intitulée: Introduction à l'histoire générale de la médecine; études sur apparition et le caractère de la science chez les peuples primitifs du monde depuis la création Jusqu'à l'ère grecque (Bruxelles, 1867, in-8), a prétendu refaire l'histoire primitive de la médecine sans laisser «parler ni les faits » ni les textes. Il ne connaît ancune source ni de loin ni de près ; il met Quinie-Curce avec Bossuet parmi les orientalistes, et cite comme des autorités Lamé-Fleury et Lefranc ! Mais ce n’est pas seulement en Belgique que des
; hommes, fort intelligents d’ailleurs, perdent leur temps et le font perdre» aux.
autres en traitant des sujets pour lesquels ils ne sont pas suffisamment préparés.
nous ne pouvons rien conclure du Rig-Véda touchant l’état réel de la médecine parmi les Aryas. Sans doute nous serions mieux renseignés si nous trouvions au début de la littérature indoue deux poëmes de nature différente, comme au début (début relatif, bien entendu, puisque les antécédents manquent) de la littérature hellénique. Cependant cette objection n’est pas aussi sérieuse qu’il semble à première vue. D'abord nous n’avons pas autre chose que des hymnes et nous devons bien nous en contenter; en second lieu, chez tous les peuples, la poésie popu- ‘Jaire primitive est l'écho fidèle des connaissances de ces peuples; en troisième lieu, les formes de la littérature correspondent assez exactement aux formes de la civilisation, et quand un peuple ne chante que les dieux, c’est qu’il n’a encore que les dieux pour lauxiliaires dans toutes les choses de la vie : c’est le propre des ‘peuples enfants et des peuples en enfance (1). Aux premières lueurs de la civilisation, la nature étonne, charme ou épouvante, mais on n’a pas même l’idée dela soumettre, et l’on en divinise toutes les manifestations ; un peu plus tard, on commence à s'apercevoir que l’homme dispose de forces qui souvent peuvent contre-balancer avec avantage les forces du monde extérieur ; mais presque aussitôt et presque en même temps, l’homme se laisse à son tour maîtriser par son semblable, par les chefs ou les rois, surtout par les ministres des dieux ; il n’a pas assez de science pour observer avec sûreté et pour diriger ses instincts vers l’emploi naturel de sa puissance; il rencontre alors plus de sujets de terreur que de motifs d’admiration et de confiance ; la théologie spontanée, naïve, devient une théologie calculée, réglementée, où la superstition pénètre de tout côté par l'influence des castes sacerdotales. L'action de ces castes, d’abord salutaire, naît directement et spontanément des sentiments religieux primitifs ; mais peu à peu elles prennent une suprématie tyrannique en entretenant la pusillanimité de l'esprit et en élouffant les libres efforts de la pensée.
(1) Nous reviendrons sur ce sujet à propos des Sagas des peuples du Nord, et juand nous aurons à nous occuper des superslitions médicales chez les nations abâtardies, où dans les classes mal instruites du pouvoir et des droits de la nature
et de la science,
Cette marche de l'esprit humain, qu’il est plus facile peut-être de constater que d'expliquer, on peut la suivre pour ainsi dire pas à pas dans les Védas ; et même, d'une partie à l’autre du Rig-Véda, on observe des nuances très-sensibles et fort curieuses à étudier. Dans les hymnes qu’on tient pour les plus anciens, les Aryas ne paraissent avoir eu, en ce qui touche leurs maladies, aucun intermédiaire entre eux-mêmes et les dieux secourables; — tandis que, dans les hymnes qui passent pour les plus récents, on rencontre, en même temps que la mention expresse des mé: decins, un culte plus fortement organisé, mille détails de la vie publique ou privée, des essais de cosmogonie et de doctrines philosophiques ou physiologiques (1) qui trahissent un second degré de civilisation, des formes littéraires plus travaillées et parfois moins pures; plus tard, on entrevoit des passions plus ardentes, souvent plus mauvaises, et l’on constate l'empire de la magie; ce qui prouve bien que les hymnes, comme les autres genres de la littérature, peuvent être le miroir où se reflète toute la vie d’un peuple.
Les différences sont si tranchées, même dans la traduction française de M. Langlois, entre les divers groupes d’hymnes du Rig-Véda, que je suis étonné de ne pas les voir plus expressément marquées dans l'ouvrage de Weber (2), qui avait le sanscrit à sa disposition.
L'histoire de la médecine commence pour nous, chez les Grecs, dans deux poëmes épiques; puis, un peu plus tard, nous en trou: vons quelque trace dans un poëme didactique; mais, après Homère et après Hésiode, c’est la poésie lyrique ou la tragédie qui, durant un assez longtemps, sont, à peu près nos seules sources de renseignements ; cependant, même dans ces genres littéraires, en apparence si ingrats, nous pouvons reconnaitre certains pro grès en anatomie, en physiologie et en pathologie, qui nous
(4) Les recherches de M. Liétard tendent à établir une certaine relation entre les diverses ébauches des systèmes philosophiques et cosmogoniques avec les doctrines physiologiques chez les premiers Indous. Nous attendons avec impatience le déve loppement et les preuves des idées ingénieuses qu’il a déjà émises à ce sujet dans ses Leltres historiques sur la médecine chez les Indous (Paris, 1863, in-8).
(2) Voy. Hist, de la littérature indienne, p. 93-99,