PRÊTRES, GYMNASTES, PHILOSOPHES
familiers aux médecins de l’armée grecque. S'il est vrai qu'entre Homère et Hippocrate on trouve des traces nombreuses d'une médecine théurgique (1), il est également certain que la méde
cine naturelle n’a jamais été anéantie, ni même éclipsée, pas plus qu'elle ne l’est aujourd’hui par tous les concurrents que nous suscitent la superstition, le charlatanisme, le fluide magnétique et les esprits; à plus forte raison n’est-on pas en droit de soutenir que la médecine des temples est la seule qui ait été pratiquée entre Homère et Hippocrate. C’est en fouillant les ruines de la littérature classique que nous avons retrouvé les débris de la médecine exercée et pratiquée par des hommes de science, et non par les prêtres d'Esculape;, Hésiode, Pindare, les comiques, les tragiques, les lyriques, les historiens antérieurs à Hippocrate, ont été cités devant vous, et tous ont rendu témoignage en faveur d’une médecine laïque et scientifique (2). Nous avons, à ce propos, nettement distingué, avec Théopompe, Platon et d’autres auteurs, les Asc/épiades desservant le sanctuaire du dieu, des Asclépiades médecins descendant d'Esculape par ses deux fils Machaon et Podalire, qui n'étaient ni dieux ni prêtres ; cette distinction, qui repose sur des textes inattaquables, suffirait à elle seule pour anéantir le système de ceux qui veulent à tout prix donner à la médecine scientifique une origine sacerdotale. Longtemps avant Hippocrate, il y a des écoles médicales laïques à Cos, à Cnide, à Rhodes, à Crotone, à Cyrène; nous rencontrons, comme médecins publics ou pensionnés, des laïques et non des prêtres dans toutes les grandes villes, à Athènes, à Samos, à Égine, etjusqu’à la cour des rois de Perse (3).
(4) L'histoire authentique de cette médecine, c’est-à-dire du charlatanisme exercé, pour leur plus grand profit et non pour celui des malades, par les desservants d'Esculape ou des autres divinités médicales, ne commence qu’assez longtemps àprès Homère; mais elle prend, et cela n’a rien qui doive étonner, un très-rapide développement. Les temples se multiplient sur le sol de la Grèce, et les médecins trouvent partout de nombreux et redoutables concurrents : les prêtres, qui disposent de la puissance divine; les philosophes, quise font magiciens; la foule, qui a ses superstitions et ses recettes.
(2) Voyez mon mémoire intitulé : État de la médecine entre Homère et Hippocrate, d'après les poëtes et les historiens grecs. Paris, 1868, in-8.
(8) Les Asclépiades ont reçu aussi le nom de péiodeutes, parce qu’ils allaient
C’est au temps de Platon et d'Hippocraie, quand la médecine est déjà florissante, que les gymnastes font la plus vive concurs rence aux médecins en soignant les blessures, comme no$ rebouteurs, et en s’ingérant dans le traitement des maladies, surtout des maladies chroniques, comme cela est encore pratiqué de nos jours par les maitres de gymnastique; par conséquent, c'est la gymnastique qui usurpe les droits de la médecine, et non la médecine qui s’est enrichie des enseignements de la gymnastique ; Vhygiène seule lui est redevable de quelques perfectionnements. C’est un auteur hippocratique qui l’affirme (4), et il faut le croire.
Nous ne devons guère plus aux philosophes anté-s0cratiques qu'aux prêtres d'Esculape el moins encore qu'aux gymnastes. Je tiens pour une véritable mystification d’avoir présenté ces philosophes aux lecteurs crédules comme des anatomistes et comme des médecins. À en juger par leur biographie, et surtout par les fragments qui nous restent de leurs œuvres, la médecine des philosophes consiste en jongleries ; les échantillons de leur prétendu savoir anatomique, même lorsque ces philosophes s'appellent Alemaeon, Diogène d’Apollonie, Empédocle ou Démocrite, et qu'ils s’avisent de nous donner une description de l’ensemble des vais: seaux, lorsqu'ils parlent soit des canaux (non des nerfs) des yeux, des autres sens, ou de tout le corps, soit du mécanisme de la respiration, prouvent qu’ils n'ont jamais disséqué, et que toute leur science est un produit, non de l'observation, mais de l’imagination; ils doivent être placés, à cet égard, beaucoup au-dessous d'Homère. Homère observait la nature, les philosophes l'expliquaient en fermant les yeux. Je n’ai jamais pu comprendre l'étrange prétention des historiens qui veulent à toute
volontiers de ville en ville pour exercer leur art, Les autres médecins ont imité cette coutume, qui s’est perpétuée, du reste, à Rome, chez les Arabes et en Occident jus= qu’au xyn° siècle. C'était aussi une autre coutume répandue dans l'antiquité, et partis culièrement chez les Asclépiades, comme on le voit par le Serment, que la médecine (théorie et pratique) füt enseignée par les pères à leurs enfants, sans exclure néanmoins les étrangers.
(4) Ancienne médecine, & 4. Voyez aussi Lieux dans l'homme, 35, sux les diffé rences de la médecine et de la gymnastique,