CINQUIÈME ÉPOQUE
C’est Hippocrate qui a fourni Île fond du système médical de Galien, c’est Aristote qui à donné la forme. Toutes les doctrines conciliables de la Collection hippocratique, celles surtout qui semblent émaner de l'école de Cos, en représentent la trame; tous les procédés logiques de l'Organum ont constitué la chaîne ; le travail de texture appartient au médecin de Pergame, et c’est déjà un beau titre de gloire. Les parties qui nous apparaissent comme les plus originales dans l'œuvre de Galien sont l’anatomie, la physiologie expérimentale et les recherches sur le diagnostic local (1). L’anatomie se présente sous deux aspects :
(4) Sans parler, bien entendu, ni de l’érudition qu'il déploie dans ses Commentaires sur Hippocrate ou dans ses autres écrits ; ni des considérations plus dialectiques toutefois que scientifiques qu'il présente sur les humeurs, les qualités, les facultés, les tempéraments, ou sur les généralités de la médecine; ni de ses recherches, plus sérieuses, plus médicales, sur les causes et les symptômes des maladies, recherches qui agrandissent singulièrement le cadre hippocratique; ni de ses livres trèsprolixes sur le pouls et sur la respiration, où lon rencontre cependant quelques observalions ingénieuses on vraies ; ni des nombreux détails historiques ou prati=
anatomie descriptive et anatomie philosophique. Sans doute Galien n’est pas le premier qui ait publié un Manuel de dissection ou des monographies sur divers points d'anatomie, mais on n’éntrevoit pas à travers les débris de lantiquité un ouvrage aussi complet que les Administrations anatomiques, des traités aussi exacts que ceux Sur la dissection des muscles, où des nerfs, où des vaisseaux, Comme je ne pouvais pas répéter devant vous l'anatomie de Galien, ni même énumérer toutes les découvertes où perfectionnements qu’on doit au médecin de Pergame, j'ai voulu du moins mettre hors de doute, par de nombreux exemples, un point capital dans l’histoire dé cette anatomie : c’est que Galien n’a jamais disséqué de cadavres humains, mais seulement des animaux. Pour cela il n’y avait d'autre voie à suivre que de retrotver en lisant Galien et en interrogeant la nature, les exemplaires sur lesquels il avait fait ses dissections. Cuvier soupçonnait que Galien avait disséqué des magots, mais il n'avait pas, qué je sache, poursuivi la démonstration: J'ai répété, d’après le Manuel des dissections et les monographies pré-
ques qu'il fournit sur toutes les parties de l'hygiène, de la matière médicale ou de la pharmacologie, ni dés rénseignements et des préceptes utiles que renferment, soitles Conimentares Sur les livres chirurgicaux d'Hippocraté, soit là Métiodé thérapeutique, qüiést, pour uñe bonne partié, consacrée aux ulcères, aux plâies, aux inflammations externes, soit enfin le traité Sur les fumeurs: Ge sont des questions importantes, il est vrai, mais secondaires dans un livre de la nature de celui-ci. == J'ai signalé les points principaux de la théorie du pouls et de la respiration dans mes éditions du Traité du pouls atuibué à Rufus ét du Commentaire de Galien sur le Timée de Platon. = Reste Enfin ka Méthode thérapeutique, fondée sur une connaissance raisonnée et parfois expérimentale dès indications ; Comm cette partie Si importante à été bich traitée par M, Ravel, dans sa thèse déjà citée (Exposition des principes Uhérapeutiques de Gatien, Paris, 1849; in-4°), jy renvoie voloñtiers més lecteurs. — de conseille aussi de lire un très-bon article publié par le docteur Gasquet dans British and foreign medico-chirurg. Journal (t: KL; octobre 1867; p: 472 et suiv.) sur la thérapeutique spéciale de Galien, Après des considérations générales, l'auteur s'occupe d'abord des inédicaments, où nouveaux où âbandonnés au temps dé Galien, puis de l'usigé qu'il faisait, soit des agents de la matière médicale, soit des médications pharmaceutiques dans lé traitement des principales inaladies internes. IL serait fort à souhaiter que l’auteur poursuivit eës études si intéressantes. =— Quant aux doctrines philosophiques de Galien, on en trouvera l'exposé dans mon ouvrage intitulé : La #rédécine, histoire et docti'ines; deuxième éhapitres
ANATOMIE, — THÉORIE DES GAUSES FINALES. 211 citées (1), l’ostéologie, la myologie, la névrologie et l’angiologie de Galien sur cette espèce de singe, et jai reconnu que les descriptions de ces quatre grands systèmes organiques étaient ofdinairement exactes, surtout pour le système osseux ei musculaire ; la dissection des nerfs et surtout des vaisseaux n’a pas été poussée très-loin : of fe possédait pas de bons moyens de préparation; on n'avait pas imaginé les injections, et surtout ni la physiologie, ni la pathologie ne réclamaient encore la poursuite des petits filets nerveux où des ramuscules vasculaires, La vérification n’a été ni aussi facile, ni aussi simple pour lés viscères, surtout pour les organes génitaux : car, d’une part, Galien a donné la splañchnologie, non d’après un typé unique, mais d'aprés une sorte de compromis entre les ruminants et les carnassiers; de l’autre, une étude attentive m'a convaincu, pour les organes génitaux femelles, que les descriptions des ancieñs ana: tomistes d'Alexandrie ou même de quelques-uns de leurs prédécesseurs immédiats, avaient été faites en partie sur des cada= vres de femmes, tandis que celles de Galien dérivent uniquement de l'inspection des animaux, dé tellé sorté que le médecin de Pergamé, dans la persuasion où il était que les animaux reproduisent exactement l'espèce humaine, critiquait, à tort et sans les comprendre, les assértions de Dioclès, d'Hérophile ét d’autres anatomistes. C’est, si je ne abuse, un résultat désormais acquis à l’histoire.
Lorsque Vésale, pour là première fois, affirma qüe les descriplions de Galieñ ñe pouvaient pas s'adapter à l’homme, il s’éleva une tempête de réclamations. Les plus raisonnables parmi les défenseurs intéressés de l’infaillibilité de Galien tentèrent des efforts aussi vains que prodigieux pour faire concorder les descriptions du médecin de Pergame avec l'anatomie humaine; les autres, plus hardis ou plus dévots, s’en allaient haussant les épaules de pitié devant l’arrogance de Vésale et soutenaient que là näture avait changé depuis Galien.
(1) Je n’oublierai pas que pendäit deux ans M, de Blainville ma ouvert son labo- Fätoire au Jardiñ des plates, et que M: Gratiolet ma fourni, en ÿ ajoutant ses précieux conseils, tous les moyens dé vérification.
Cela dit pour l’anatomie descriptive, VOyOns Ce qu’il faut penser de l'anatomie philosophique de Galien.
L'Utilité des parties est une œuvre dans laquelle Galien s’efforce de prouver que les parties du corps sont si bien construites, et dans un tel rapport de cause à effet, c’est-à-dire dans un rapport si exact avec les fonctions qu’elles ont à remplir, qu’on ne saurait rien imaginer de mieux.
En outre, partant du principe aristotélique, que l& nature ne fait rien en vain, J'auteur cherche à justifier pour tous les organes et pour toutes leurs parties la forme et la structure de ces organes ou de ces parties, eu égard aux fonctions auxquelles ils sont ou auxquelles il les croit destinées. Ce n’est donc ni un traité d'anatomie, ni un traité de physiologie (1); cela est supposé connu; mais un ouvrage dans lequel anatomie et physiologie sont les deux voies qui conduisent à prouver la sagesse de la nature. C’est la thèse des causes finales appliquée à l'étude de l’organisation.
Le problème des causes finales est ainsi posé par Galien :
1° La nature ne fait rien en vain. — 2° Par conséquent on peut, on doit même ‘trouver à priori ce à quoi servent toutes choses dans l'animal; on doit et l’on peut démontrer qu'une partie ne peut pas être construite autrement qu’elle ne l’est. — 3° Comme déduction logique, on arrive à constater que chaque effet est dans une relation exacte avec sa cause, en d'autres termes, qu'il existe un rapport nécessaire entre les fonctions et la disposition des organes. — À” D'où il y a lieu d'admirer la sagesse de la nature
ou de Dieu (2).
(4) Nous avons vu où il fallait chercher l'anatomie descriptive ; on trouvera la physiologie expérimentale ou théorique, d’abord dans les Administrations anatomiques, puis dans le traité Du mouvement des muscles, dans les traités Sur de pouls, Sur la respiration, Sur les facultés naturelles, dans les Dogmes d’Hippocrate et de Platon, dans quelques chapitres de l'Utilité des parties.
(2) Descartes, qui abusail des causes finales en anatomie, où il se croyait plus sûr de ses connaissances, où mieux, parce qu’il ne savait guère l'anatomie, à écrit, en parlant de la physique proprement dite, cette phrase qu'il n'aurait dù oublier en aucune circonstance et qui est vraie pour toutes les sciences : « Nous ne tirerons jamais n0$ considérations, à l'égard des choses naturelles, de la fin que Dieu a pu se proposer en les faisant, parce que nous n'avons pas la prétention de
JL faut avoir toute la confiance que possédaient les anciens dans leur science logique pour poser un pareil problème, el surtout pour oser le résoudre dans tous ses détails.
Dire que la nature ne fait rien en vain, c’est tout simplement s’arroger le pouvoir d’en déterminer toutes les lois, d’en pénétrer tous les secrets. Assurément les modernes ont poussé fort avant la connaissance de la nature, cependant pas un des savants actuels n’oserait se charger de démontrer ce principe, ni dans sa généralité, ni dans ses particularités. Limité aux êtres organisés, aux animaux, le problème offre des difficultés si considérables et si nombreuses, que personne ne voudrait le poser de cette façon. En soi il n’y a rien de si dangereux que d’enchaîner les recherches scientifiques à un principe posé à priori; il arrive inévitablement que l'esprit, détourné de l’observation des faits, est entraîné vers des solutions arbitraires pour donner raison au principe. Dans le cas particulier, c’est-à-dire pour Galien, l’entreprise était encore plus dangereuse et plus vaine. Sa physiologie, qu’il a reçue de ses devanciers, est radicalement fausse dans la plupart de ses parties; son anatomie est généralement exacte (je dis généralement, car elle est incomplète ou fausse dans plusieurs points); mais encore elle est exacte à la condition qu’on ne la transportera pas des animaux sur lesquels elle a été faite, à l'homme, que Galien n’a jamais disséqué (1). Or, c'est ce transport que Galien lui-même n’a cessé de faire, concluant toujours des animaux à l'homme; c’est d’après un tel procédé qu'il à établi sa théorie des causes finales, cherchant à expliquer des fonctions humaines par des organes d'animaux qui n’y sont pas propres; c'est sur ce fondement ruineux qui fait reposer sa démonstration de l'adaptation des organes aux fonctions, et
croire que nous participons à ses desseins. » — De cette proposition à se passer de Dieu, comme Pascal le reprochait à Descartes, il y à un abime. — Voyez dans Revue des cours littéraires un article historique très-judicieux de M. Janet sur les causes finales d’après Descartes (année 1868, p. 767 ct suiv.).
(4) On pourrait, sous diverses réserves, conclure de l’homme aux animaux, pour les organes qui concourent à l’accomplissement de certaines fonctions de la vie intérieure ou même de la vie de relation; mais une telle conclusion est impossible quand il s’agit des fonctions mécaniques qui différencient justement l’homme des animaux.
subsidiairement de la sagesse du Créateur. On ne saurait rien imaginer de plus illusoire qu’un pareil système,
On peut affirmer que cette recherche aristotélico-galénique des causes finales à plus contribué qu'aucune autre cause à rendre les progrès de l'anatomie à peu près stériles pour la physiologie. Au lieu de chercher expérimentalement ce que sont les fonctions, et si ces fonctions, telles qu'il les supposait, étaient réellement expliquées par la disposition des organes, Galien accepte dans presque tous ses points la vieille physiologie comme un dogme, et il plie l'anatomie à la fois aux exigences du système physiologique et à celles du système philosophique. On en a dés exemples manifestes en ce qui regarde le cerveau, le foie, le cœur, les organes génitaux, et même pour les organes dont les fonctions sont plus évidentes. le pied ou la main. Tout ce temps perdu à concilier linconciliable eût été certainement employé plus fructueusement par un tel homme, sil eût porté son attention désintéressée sur les autres parties de l'anatomie et de la physiologie, comme il l’a fait pour le système nerveux.
La sûreté des connaissances de Galien, en ce qui concerne le système nerveux, tient précisément à ce qu'il n°y avait là d’engagées que deux théories : celle d'Hippocrate, qui place le sentiment et le mouvement dans l'encéphale, et celle des hétérodoxes, qui les mettent dans le cœur. — Galien, par une soumission, heureuse cette fois, aux opinions d'Hippocrate, a embrassé la bonne doctrine, et il l'a vérifiée, étendue, propagée à l’aide des plus belles et des plus décisives expériences. Ge qui revient loujours à dire que l'anatomie est impuissante à réformer la physiologie, tant que la physiologie ellemême ne passe pas, comme l'anatomie, de l’état d’idée à Pétat de fait, de l'hypothèse à l'expérimentation.
Un élément essentiel manquait encore à Galien pour démontrer ce principe, que la nature ne fait rien en vain : c'était la notion du type dans la série animale, notion sans laquelle iln’est pas possible de se rendre compte, ni de certaines dispositions qui n'existent que pour mémoire dans telle classe d'animaux, ni des modifications d'appareils avec identité de fonctions, ni de nouvelles fonctions en rapport avec de simples modifications
d'organes (1), ni enfin de cette simplicité de lanature quisesertdu même pour arriver à l’autre. Car la structure des organes résulte de lois générales, et non d’une loi particulière établie spécialement pour un organe dans une espèce animale; de sorte que, suivant une vue très-ingénieuse d'Ét. Geoffroy Saint-Hilaire, c’est l'organe directeur modifié qui détermine la fonction, laquelle à son tour réagit sur l’organe. Enfin, l'änatomie pathologique est une des sources les plus précieuses pour déterminer l'utilité des parties dans l’accomplissement d’une fonction, et Galien n’était pas trèsavancé dans cette voie.
On arriverait peut-être à se rendre compte, par la structure, de l'utilité des parties dans les organes qui servent à des fonctions mécaniques ou physiques ; mais cela devient à peu près impossible pour tous les organes qui concourent à des fonctions dynamiques ou essentiellement vitales. Qui pourrait déduire les fonctions du foie, de la rate, du pancréas, du cerveau ou des nerfs, de leur structure? Celle des poumons ou du cœur pourrait, jusqu'à un certain point, mettre sur Ja voie de leurs usages : eh bien! souvenez-vous de ce que les anciens ont fait du poumon, surtout du cœur; n'oubliez pas non plus l'étrange et longue confusion que de grossières analogies de structure ont fait établir entre le système fibreux et le système nerveux.
En réunissant toutes les connaissances, celle de l'anatomie et de là physiologie normale ou pathologique, celle des lois générales de l'organisme dans la série animale, il serait encore téméraire de reprendre à son profit le principe aristotélique.
H n’est ni prudent ni respectueux de faire dépendre l'existence de Dieu, ou du moins la foi en sa sagesse, de cette prétendue adaptation des organes aux fonctions; puisque ce qui était vrai hier devient faux aujourd’hui, il se trouve que /« sagesse divine est sous la dépendance de la sagesse humaine, et,par conséquent, toujours en suspens. C’est là une preuve contingente s’il en fut jamais, et qui n’a pas plus de fixité que la science sur laquelle elle repose, et par conséquent aucune réalité substantielle.
(4) I en est del’anatomie comme de la formation organique des langues, où les
mots n’ont de vraie existence et de vraie signification que rapprochés de leurs racines communes.
Pascal, qui se connaissait en preuves, disait de celle-ci «qu’elle « était plus propre à engendrer le mépris que la connaissance « de Dieu » (1); et quand Pascal tenait un pareil langage, il songeait à toute la somme de mal qui égale au moins la somme de bien dans l'organisme, aux yeux d’un théologien. — Pour un physiologiste, il n’y a point de mal dans l'organisme, mais des lois qui acheminent inévitablement la vie vers la mort, par le jeu même des organes et par suite de l'accomplissement des fonctions. — Création et destruction sont deux termes connexes et parallèles. (C’est un fait dont on ne peut tirer d’argument ni pour ni contre la sagesse ou la bonté divines, mais pour l’existence de lois liées à l'existence même des êtres.
Dans la doctrine de Galien, qui est aussi celle d’Aristote, et qui, au grand détriment de la libre recherche dans le domaine de la physiologie, est devenue celle de l'Église, les instincts préexistent aux organes ; car le corps est l’instrument de l’âme, attendu que l’âme est cause formatrice du corps en tant que cause finale générale. Chez tous les animaux, le corps est accommodé aux facultés de l’âme; de là une diversité de parties en rapport avec la diversité des âmes, De sorte que l’âme individuelle crée les organes en raison de ses aptitudes natives, et sans qu'intervienne l’idée d’un type général dont les réalisations particulières déterminent les formes organiques, ce qui frappe, comme nous l'avons vu plus haut, de stérilité toutes les recherches sur l'adaptation des organes aux fonctions.
Anaxagore disait : L'homme est le plus sage des animaux parce qu'il a des mains. — Aristote, retournant la question, affirmait, et Galien le suit, que l’homme a des mains parce qu'il est le plus sage des animaux, car la main n'est qu'un instrument. — La conception moderne est l'opposé de la conception aristotélique; ce sont les organes modifiés d’après le type qui déterminent l'aptitude aux fonctions. Nous sommes avec Anaxagore.
Toute la partie philosophique du traité De l’utilité des parties
(4) I y a une sorte de contradiction entre cette proposition et le reproche qu'il
adresse à Descartes (voyez plus haut, p. 213). — Du reste, ce reproche nous est connu, non par Pascal lui-même, mais par sa nièce Marguerite Perrier.
estun commentaire de la doctrine aristotélicienne. — Les exemples sont très-souvent les mêmes, et il n’y a vraiment rien de trés-original en cette partie du livre de Galien, si ce n’est de construire sur cette doctrine un traité complet de l'organisation. Cependant Aristote avait entrevu l’idée du type lorsqu'il dit que les oiseaux ont une petite rate, quoiqu’ils n’en aient pas besoin, parce qu’il fallait conserver le signe; mais il ne s’y est pas arrêté plus que Platon, qui avait déjà dit: Les hommes ont des ongles parce que les animaux doivent en avoir (1). Il fallait attendre Goethe et Étienne Geoffroy-Saint-Hilaire, pour avoir la pleine possession de cette idée du type.
Le type est un fait, une loi. Mais c’est un fait anatomique et une loi naturelle, où ni la métaphysique, ni la théologie n’ont à intervenir.
Nous savons, à n’en pas douter, que les organes varient avec la diversité des fonctions, sans qu’il y ait création nouvelle et
spéciale; nous savons que l'instinct varie en raison de l'élévation des organes et des fonctions. et que chez l’homme s'ajoute un principe spécial, une âme, pour correspondre à la perfection de l'organisme et à une fin supérieure. —Mais est-ce l’idée de la fonction qui détermine organe, est-ce le fait de organe qui crée la fonction ? Ce sont là des questions qui ont à peine besoin d’être posées devant le principe plus général d'unité de composition. Laissons donc la proposition si vague et si téméraire à la fois: La nature ne fait rien en vain, pour y substituer celle-ci : La nature ne fait rien qu'en vue de la réalisation partielle du type général, et en raison des milieux où vivent les animaux, réali- * sation partielle à laquelle correspondent des fonctions spéciales.
Après avoir essayé de faire comprendre d’une manière générale pourquoi il faut, en biologie, se garder de la recherche des causes finales, et pourquoi Galien aurait dû s’en défendre plus qu’un autre, il est bon de prouver par quelques exemples à quoi cette recherche aboutit dans le traité De l'utilité des parties.
Voyons d’abord ce qui est résulté de la fausse assimilation des
(4) Voyez ma trad. de Galien, t. T, p. 122, note.
animaux à l’homme; choisissons l'exemple le plus frappant et le plus classique :
La main. — Les muscles et les tendons sont merveilleusement disposés en nombre, en forme, en force, en relations, pour remplir toutes les fonctions dont la main est chargée, donc le Créateur ne pouvait imaginer un instrument d’une plus grande perfection; rien n’y manque et l’on ne pouvait rien y ajouter : c’est le témoin le plus manifeste de la suprême sagesse, Or, voici que, toute vérification faite, c’estune main de singe, où le pouce n’est pas opposable aux autres doigts, qui est chargée d'exécuter les fonctions d’une main d'homme, où le pouce est opposable ! = Quand cela se découvre, voilà la sagesse de Dieu singulièrement compromise par la présomptueuse ignorance de Galien.
On ne manquera pas de faire cette objection : Que Galien ait
mal vu Jes choses, cela ne change rien aux conditions essentielles du problème : aujourd’hui que nous connaissons les muscles de la main humaine, nous reconnaissons bien l'adaptation des organes aux fonctions, et nous pouvons entonner un hymne en l'honneur du Créateur, Mais voyons un peu : la main est un organe trés-limité; cependant comparez les descriptions de Bichat, de Boyer, avec celle de Cruveilhier ou de Sappey; comparez l’explication des fonctions de cet organe dans ces auteurs avec celle qu’en donne M. Duchenne (de Boulogne) : ce que Bichat aurait pu présenter en preuve de la sagesse divine est une explication illusoire en présence de celle que donne M, Duchenne, et qui sera peut-être à son tour rectifiée; de telle sorte que la démonstration est tous les jours à recommencer sur de nouveaux frais : ce qui était sagesse hier est folie anjourd'hui. Donc la démonstration recule à l'infini, done la preuve est toujours contingente et jamais directe ni positive; elle est frappée de suspicion par son énoncé même, puisque la science est constamment en Progrès; done enfin la démonstration de l'existence de Dieu est toujours au degré provisoire.
Autres exemples. — Galien, pour expliquer les mouvements du pied chez l’homme, se sert de l'anatomie du singe, pour qui cette partie du membre inférieur est un organe de préhension comme la main !
C'est en partie au muscle peaucier, qui n’existe pas chez homme, que Galien attribue la délicatesse du tact dans la main. Enfin il explique les mouvements de pronation et de supination par une articulation mobile eubito-carpienne que je constate sur le singe, mais qui n’existe pas chez les hommes.
Cependant, à côté de cela, Galien décrit avec une rare exactitude tous les muscles communs et propres des doigts, même les lombricaux, même les interosseux qu’il a découverts, le palmaire grêle, sans oublier les prolongements fibreux que l’aponévrose antibrachiale et le ligament annulaire envoient autour des fléchisseurs, ni la gaîne des longs fléchisseurs et longs extenseurs, ni la perforation du fléchisseur superficiel par le fléchisseur profond. — Vous voyez donc bien que même la perfection de l’anatomie ne peut pas révéler les secrets de la physiologie.
Pour prouver la sagesse de la nature, Galien veut démontrer que cette nature n’a considéré que la variété des mouvements là où il n’y avait pas à pourvoir à la solidité, et en preuve il allègue l'épaule ! Sans doute les mouvements y sont três-variés, mais de notre temps les luxations y sont aussi très-fréquentes. Peut-être que du temps de Galien, la nature, plus sage, ne permettait pas à l'humérus de se luxer ! Puis il y a des propositions naives, comme celle-ci : Quand les articulations sont disposées de telle façon qu’il ne peut pas s'y former de mouvements, la nature ne pourvoit pas à la variété des mouvements ; puis d’autres étranges comme celle-là : La nature eût bien voulu placer la rate prés des portes du foie, là où le résidu atrabilaire qu'aitire la rate pouvait être entraîné par son propre poids, mais il n’y avait pas de place vacante, l'estomac s’étant hâté de l'occuper tout entière; un large espace restant libre au côté gauche, elle y a logé la rate! — Plus loin on voit que le foie est divisé en lobes pour mieux embraser et échauffer l'estomac, qui à son tour doit cuire les aliments; malheureusement les lobes n’exisient que chez certains animaux, alors comment la coction se fait-elle dans l'estomac humain ? Deux cents exemples de cette force n’épuiseraient pas encore la matière.
La recherché des causes finales n’est pas mise uniquement en
échec par suite d’une fausse assimilation des animaux avec l’homme, ou par l’impossibilité radicale de déduire une fonction de la structure de certains organes (4), mais encore par l’insuffisance des connaissances anatomiques. Aux exemples déjà allégués incidemment, ajoutons-en deux qui achèveront de prouver cette dernière assertion. Les os ethmoïdes ont été percés par Galien (2), ainsi que la membrane pituitaire, pour maintenir les communications nécessaires entre l’encéphale et l'arrière-gorge, de sorte qu’il y a un mouvement d’inspiration et d'expiration qui se propage au cerveau, en même temps que ce viscère se purge de ses superfluités. Eh bien! pour détruire une pareille opinion, il a fallu attendre jusqu’au milieu du xvn' siècle, même après la découverte de la circulation. Le chapitre neuf du vu livre de l’Utilité des parties est tout entier consacré à démontrer Ja grande sagesse de la nature qui a créé deux enveloppes, ni une seule, ni plus de deux, pour protéger le cerveau; car, l’encéphale et le crâne étant des substances contraires, la nature établit entre eux les deux membranes qui forment exactement l'intermédiaire entre la dureté du crâne et la mollesse du cerveau ! Mais que fera-t-on de tout cet enthousiasme quand on irouvera un troisième intermédiaire, l’arachnoïde? Les partisans aveugles de l'autorité nieront tout simplement l’arachnoïde, comme on à nié la circulation et mille autres découvertes, puis on n’en continuera pas moins à célébrer le Créateur dans ses œuvres admirables, et Galien dans sa sublime interprétation.
Si j’ai rapporté tous ces exemples des erreurs, des méprises, des naïvetés ou des ignorances de Galien, ce n'est pas dans le dessein, qui serait fort ridicule chez un historien, de nuire à la réputation du médecin de Pergame, mais dans l'intérêt même de l'histoire. Si j'ai attaqué le dogme des causes finales, ce n’est
(4) Sans compter que, dans le désir de tout expliquer, tantôt on attribue la création de certaines parties à des raisons tout à fait secondaires, et tantôt on renverse la série naturelle de cause à effet. Ainsi, toujours, suivant Galien, le cou est créé en vue du larynx et pour donner aux nerfs du bras une place suffisante pour qu’ils puissent se détacher de la moelle. =
(2) Voyez aussi (p. 96) ce qne j'ai dit de lg communication imaginée par Galien entre les deux ventricules du cœur.