HUITIÈME ET DERNIÈRE ÉPOQUE
Nous avons rhabitude, Messieurs, de commencer pour chaque période notre expositionbistoriqueparranatomie;commentsuivre un pareil ordre lorsque, dès les premières années du xvii° siècle, on rencontre Harvey? Comment ne pas laisser d'abord de côté, sauf à y revenir plus tard, quelques anatomistes fort estimables sans doute, mais de second ordre, pour s'attacher à un tel nom? Nous avons donc commencé par l'histoire de la découverte de la circulation du sang, [luis nous avons tout naturellement continué par celle du système des vaisseaux chylifères et lymphatiques; après quoi, nous avons poursuivi quelques conséquences ou applications plus ou moins inattendues de ces deux grandes découvertes : je veux parler des recherches de Glisson, de Wharton, deSténon, sur les glandes, sans oublier la fameuse théorie de l'irritabilité Glissonienne. Nous sommes enfin revenus aux ouvrages d'anatomie, et nous nous soinmes arrêtés avec complaisance sur Tanatomie de texture. C'est en suivant cet ordre que je veux résumer aujourd'hui les premières leçons du cours de l'année scolaire 1867-1 868. Entrons donc en matière :
L'histoire de la découverte de la circulation est une des parties les plus intéressantes et les plus instructives de l'histoire générale des sciences médicales : on y voit comment les erreurs prennent naissance, grandissent et s'enchaînent si fortement qu'elles opposent pendant de longs siècles une barrière inexpugnable à la vérité, — et comment, à quelles conditions, par quels moyens, avec quels instrumenis, au prix de quels combats s'opèrent et s'imposent les grandes découvertes. C'est le raisonnement qui le plus souvent a enfanté l'erreur ; aussi le raisonnoment, loin de prévaloir conlre elle, ne fait que lui donner force et audace : il faut pour la détruire la hache de la méthode expérimentale. Il n'y a pas non plus de partie de l'histoire qui mette mieux dans leur jour la puissance de la routine, l'entêtement des préjugés, la malice humaine et la stupide ou perverse igno-
GÉNÊBALrrÉS SUB CE SUJET. 58S
rance des gens inféodés aux dires de TÉcole; il n'y en a pas non plus qui justifie mieux cette belle pensée de Biot : « Rien n'est plus clair que ce qu'on a trouvé hier; rien n*est plus difficile à voir que ce qu'on trouvera demain. » En eff'et, le phénomène de la circulation nous parait aujourd'hui si simple» il est si généralement connu, qu'on a peine à comprendre comment tant de médecins et de naturalistes éminenls, qui se sont succédé pendant tant de siècles, ont été aveugles à ce point de ne pas le découvrir. Mais ne soyons pas si sévères! Dans un siècle, dans vingt ans, demain peut-être, nous mériterons le même reproche pour des faits aujourd'hui inconnus et qui seront alors tombés dans le domaine de l'observation ; ne nous montrons pas non plus si ignorants des conditions qui, dans les siècles passés comme sous nos yeux, favorisent ou retardent, soit une découverte, soit une invention.
Les sciences se développent dans un ordre hiérarchique, dao« l'ordre le plus naturel, le plus régulier, le plus nécessaire. Seiih* blables aux semences qu'on jette sur une terre mal préparée, les découvertes prématurées, quelles qu'elles soient, restent infécondes, ou tombent dans l'oubli, tant qu'elles ne rencontrent pas un milieu qui les soutienne et ou elles puissent prospérer ; tant qu'on n'a pas écarté chacun des voiles qui cachaient la lumière, chacun des obstacles semés par l'ignorance sur la route du savoir.
La doctrine de la circulation a eu de singulières fortunes : beaucoup, à son apparition, Tont niée formellement, parce qu'elle ne se trouvait, à leur dire (et sur ce point ils avaient raison] , ni dans Hippocrate, ni dans Galien ; au contraire, plusieurs de ceux qui l'admettaient, voulant enlever à Harvey tout ou partie de ses mérites, ont cherché non pas seulement dans les prédécesseurs immédiats du physiologiste anglais, mais jusque dans Hippocrate ou dans Galien les preuves de la connaissance du mouvement circulaire du sang, preuves que les partisans les plus dévoués de la médecine ancienne n'y ont jamais trouvées.
Quels singuliers contre-sens et quelles déplorables aberrations de l'esprit ! Quoi I les anticirculateurs s'efforcent de démontrer, avec tout l'attirail de l'érudition, que la doctrine de Harvey ne peut pas être vraie, puisqu'elle n'est pas dans Galien, et voilà
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que les cumulateurs, je ne parle pas seulement des médecins du xvii* siècle, mais de quelques-uns duxix' (1), voulant ravir la
(1) Vaa der Linden (Hippocrates decircuitu sang,, 1664, iii-4), suivi par Spon^ Wedel, et par d'autres que j'ai lus non sans dégoût, tire d'un texte obscur du traité Des songes j qui lui fournit matière à dix-sept dissertations en 721 paragraphes^ et de dix autres passages non moins obscurs^ la preuve certaine qu'Hippoerate connaissait la circulation^ que Gésalpin la connaissait aussi, mais que Hanrey avait volé ce qu'il en savait à un pharmacien de Londres, nommé Heriot, lequel à son tour avait volé Gésalpin. Voila comment procédaient ceui qui faisaient de l'opposition à Harvey ! — Charles Patin (Circulai, sang, a vcterihus cognitam fuisse; 1685^ in-4)^ digne fils de son père, Guy Patin, blâme les modernes de se montrer plus avides de gloire qu'il ne convient, revendique énergiquement la doctrine de la circulation pour les anciens; il trouve, sur ce point, Hippocratc trèsclair et Galieu plus obscur ! Cependant, il veut bien reconnaître que Harvey et ses prédécesseurs inmiédiats sont les restauratores, sinon les inveniores de cette doctrine. La découverte d'Aselli ne le gêne pas, mais celle de Pecquet n'est point acceptable, puisqu'elle dépossède le foie. — Stenzel (De vestigiis circuL apud Bippocr, ; 1731, in-il) ne peut pas supporter qu'on (Bontekoe, et Warlitzius dans 8<m Salomonaeum) attribue la découverte de la circulation à Salomon, aux Chinois (Gleyer),à Érasistrate (Francius); toutefois il ne serait pas éloigné de voir des précurseurs de Harvey, soit dans le scboliaste d'Euripide (voyez mon Mémoire sur l'état de la médecine entre Homère et Hippocrate, P* ^3, note 3), soit dans l'évéque Némésius;il pense aussi qu'Hippocrate en savait très-long sur ce sujet, presque aussi long que Harvey, personnage illustre et noble^ à qui il accorde du moins, même contre Senret et Gésalpin, l'honneur d'avoir démontré ce que le médecin de Gos avait si bien entrevu. Quelle pauvre érudition ! quelle plus pauvre critique ! — Harless, ni dans sa dissertation latine, intitulée : Historia sanguinis antiquissima, 179â, in -8, ni dans l'édition allemande, revue et augmentée, mais dans les mêmes limites, ne dépasse l'époque d'Empédocle. En ce temps-là, les mouvements du sang étaient trop obscurs pour que nous nous en occupions. — En 1830, Pariser {Historia optfitonum quac de sang, circulât, anie Harvaeutn viguerunt; in-8) attribue la circulation a tout le monde, excepté i Harvey ; il lui accorde seulement le mérite de l'avoir bien décrite* — En 1831, Hecker, ordinairement si sagace et si bien informé, Hecker (Die Lehre von Kreislauf vor Harvey f in-8) n'hésite pas à couronner Galicn comme le grand promoteur, le vrai inventeur de la circulation, laquelle n'est ni nouvelle, ni spontanée, mais un produit de la physiologie galénique. — Lichtenstein {Hist, circul. ante et post Haro,] 18A7, in-8) est du même avis que Pariser et Hecker. — Douglas, ou plutôt Sprengel {Analecta ad hist, circul, sang, Harv.; 1797, in-8) a écrit une bonne dissertation où l'on trouve surtout l'analyse de l'axercitatio de motu cordis et sanguinis, et un exposé critique des controverses qui se sont élevées après la publication de cette Exercitatio, Dans les préliminaires, il accorde trop à Gésalpin. — Thielmann (Veterum opiniones de angiol, atque sang, motu; 1832, in-8) a victorieusement répondu à ceux qui veulent trouver la circulation dans Hippocrate, et, surtout, dans Galien; il s'arrête avec cet auteur. —