‹ Histoire des sciences médicales v. 2 (volume 2)Chapitre 4 sur 102 · DÊGOUTBBTE DS LA CIRCULATION DU SANG · texte numérisé non relu

DÊGOUTBBTE DS LA CIRCULATION DU SANG

la moindre idée de la grande. Il n'y a pas un texte de Galien, pas une des dispositions anatomiques qu il invoque ou plutôt qu'il imagine, qui ne soient un obstacle à la circulation. Toutes les voies sont occupées à autre chose, toutes les issues sont closes ou maladroitement ouvertes, tous les postes sont gardés, avec défense expresse, de par les causes finales, au sang de cirader! Il semblerait, à voir les dénis de justice envers Harvey, qu'un grand homme tout entier, avec tout son génie, soit trop pour l'admiration des contemporains el de certains historiens ; chacun cherche à effacer quelques-uns des rayons de sa gloire; mais la postérité, plus équitable, ne se trompe pas : Harvey, pour elle, sera toujours l'immortel Harvey! Le véritable inventeur est celui qui met définitivement le monde en pleine possession de connaissances et de faits dont on peut chaque jour et à volonté vérifier la réalité, l'exactitude. Ne confondons pas les œuvres du hasard, ou, si vous voulez, les œuvres du savoir, mais d'un savoir inconscient, qui, trouvant quelques-uns des rouages d'une machine, les laisse, ne sachant qu'en faire, à l'état d'isolement, — de grâce. Messieurs, ne les confondons pas avec les œuvres du génie qui cherche» découvre, rassemble, unit, relie toutes les pièces de la machine et la met en mouvement.

Je ne prétends pas que le hasard ne mette quelquefois sur la bonne voie ; mais le hasard seul ne mène pas loin. C'est le hasard qui montre les chylifères à Âselli; mais le hasard les laisse aux portes du foie. C'est le hasard aussi qui montre à Pecquet le réservoir du chyle, mais c'est la recherche expérimentale qui conduit cet habile anatomiste jusqu'à la sous-clavière gauche, et qui lui permet de déposséder le foie de fonctions vingt fois séculaires.

Lorsque l'on compare ce qu'on savait de la circulation avant 1628 et ce que Harvey nous en a appris, on reconnaît bien vite chez Harvey l'œuvre du génie, et chez ses précurseurs les bonnes fortunes d'un savoir aveugle ou les inventions d'un savoir borné; on reconnaît ce que peut la méthode et ce que vaut l'mtuition. On pourrait supposer (encore je ne suis pas certain que la supposition soit fondée) que, sans ces bonnes fortunes antécédentes, Harvey n'aurait pas fait sa découverte; du moins ce

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que j'ose affirmer, c'est que lui était en possession de la méthode qui découvre, et que ses devanciers ne l'avaient pas. Ce que j'ose affirmer encore, c'est qu'avant lui, personne^ notez bien ce mot, personne, n'avait eu la notion du grand cercle : ni Vésale, qui avait fermé la cloison interventriculaire ouverte par Galien, ni Fabrice et ses émules, qui avaient vu les valvules des veines, ni Servet, ni Columbo, ni môme Césalpin, qui connaissaient en partie la petite circulation. Nous le prouverons tout à l'heure.

Tâchons donc. Messieurs, de bien marquer ensemble pourquoi la découverte de la circulation a été si longtemps retardée, par quelle méthode elle a été faite, et comment elle a été jugée, accueillie et définitivement triomphante. Pour fixer les limites de la discussion et montrer la distance qui sépare la doctrine actuelle de la doctrine ancienne touchant la circulation du sang, déterminons nettement les deux points extrêmes; en d'autres termes, énumérons les principaux détails de là circulation harvéienne, -* ils n'ont pas changé depuis 1628, — et rappelons les théories de Galien sur les mouvements du sang.

Le cœur est composé de quatre cavités : deux charnues, qu'on nomme ventricules; deux membraneuses, qu'on appelle oreHlettes. Ces cavités sont disposées de telle façon qu'il y a pour ainsi dire deux cœurs, l'un à droite, l'autre à gauche, composés chacun d'une oreillette qui forme l'étage supérieur, et d'un ventricule qui forme l'étage inférieur. Les ventricules communiquent de haut en bas avec les oreillettes , mais ni les oreillettes ni les ventricules ne communiquent latéralement (1). Le cœur gauche est destiné au sang artériel, le cœur droit au sang vei« neux. Prenons le cœur, et dans le cœur le ventricule gauche, comme point de départ du mouvement du sang. Ce liquide, lancé dans le tronc commun de toutes les artères du corps, je veux dire dans Yaorte^ arrive dans l'intimité des tissus à l'extré* mité des plus petits ramuscules de l'arbre artériel ; ces ramuscules s'abouchent avec les plus petites radicules de l'arbre veineux, lesquelles, en se réunissant de proche en proche, forment

(1) Chez le fœtus^ les oreillettes communiquent largement entre elles par le trou dit de Botal; le canal artériel établit également une communication entre l'aorte et l'artère pulmonaire.

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deux troncs volumineux, l'un pour la partie supérieure du corps, Fautre pour la partie inférieure (veines caves). La veine cave inférieure passe à travers le foie. Toutes deux se rejoignent dans la poitrine, au niveau de l'oreillette droite du cœur, et versent dans cette cavité le sang qui revient de la périphérie au centre, chargé des résidus de la nutrition. De l'oreillette droite le sang passe dans le ventricule droit, d'où il est envoyé aux poumons par un vaisseau qui se ramifie dans le même sens que les artères {artère pulmonaire; pour les anciens, arière veineuse). A l'extrémité de ces ramifications, il est repris par d'autres vaisseaux dont les radicules, se réunissant de proche en proche dans l'in^ térieur du poumon, à la manière des veines, le ramènent par quatre troncs [veines pulmonaires ; pour les anciens, veine artérieuse) dans l'oreillette gauche, laquelle le fait passer à son tour dans le ventricule gauche, où nous l'avons pris. Le sang arrive au poumon impur, noir et mort, pour ainsi parler; il en ressort purifié, rutilant et vivifié par le contact de l'air.

La seule théorie complète qui nous soit arrivée de l'antiquité sur les fonctions du système vasculaire et sur la marche du sang est celle de Galicn ; elle est presque en tout point l'opposé de celle des modernes, et a été adoptée sans contestation, sauf pour h petite circulation^ jusqu'à Harvey, c'est-à-dire jusqu'au xvii* siècle.

Toutes les veines naissent du foie, toutes les artères naissent du cœur. Galien donne même plusieurs raisons anatoroiques et physiologiques pour que les veines ne puissent pas venir d'ailleurs que du foie. Par conséquent, il y a deux veines caves qui toutes deux partent du foie, Tune inférieure ou descendante, qui fournit jusqu'aux extrémités des orteils; l'autre supérieure ou ascendante, qui se ramifie jusqu'au sommet de la tète; elle ne fait que toucher, comme à un diverticulum^ à l'oreillette droite pour y verser le sang destiné à nourrir le cœur et le poumon. Les veines contiennent le vrai sang, c'est-à-dire Yaliment^ qui, arrivant du canal intestinal par les veines mésaraïques (1),

(i) Lesquelles sunt le siège d'un double courant, puisqu'elles amènent l'aliment au Toie et qu'elles reçoivent pour la nourriture des org^anesdig^estifslesang pur que leur envoie le foie.

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se rend au foie pour y subir la transsubslantiation, la coction ou hématose : c'est le sang rouge foncé^ humide^ épais. Du foie, comme d'un réservoir central, et au moyen des branches des veines caves, le sang se répand, pour les nourrir, dans loutes les parties du corps. Le mouvement est communiqué au sang plutôt par les facultés attractives et sélectives des parties que par une vertu propre, ou par l'impulsion que lui auraient donnée ces veines. Incessamment le sang veineux s'épuise, pour la nutrition, dans l'intimité des tissus, de celui du poumon (du moins en partie) aussi bien que du reste du corps, et incessamment il se renouvelle par l'alimentation. Voilà donc un premier courant, caractérisé par un va-et-vient perpétuel, et où il n'y a pas la moindre idée de circulation.

Les artères, h leur tour, contiennent un peu de sang et beau-* coup d'air. D'où leur viennent ce sang et cet air? Une partie du sang, qui arrive par la veine cave ascendante dans l'oreillette droite et de \h dans le ventricule droit, est lancée dans le poumon (1), qui s'en nourrit (c'est ainsi c que le cœur recompense le poumon de Tair qu'il lui envoie »), pénètre en petite quantité dans les veines pulmonaires {veines artérieuses), mais à travers leurs parois, car elless'abouchent avec les ramifications de la trachée, non avec celles de l'artère pulmonaire (2); l'autre partie se rend au ventricule gauche en traversant des pertuis que Galien a imaginés dans la cloison intervenlriculaire, et qui s'ouvrent en conséquence du ventricule droit dans le ventricule gauche; puis le peu de sang qui du poumon pénètre dans les veines pulmonaires, lorsqu'elles ont envoyé le pneuma au cœur et ainsi opéré le vide, se mêle à l'air de la respiration; arrivantainsi spiritueux, subtil, ténu, il s'unit dans l'oHicine des esprits vitaux, c'est-à-dire dans le ventricule gauche, par l'intermédiaire de l'oreille gauche, à celui qui a filtré à travers la cloison interventriculaire ; de là il est reçu dans l'aorte, où il est distribué dans

(1) Eu raison de sa densité, Tartère pulmonaire ne laisse arriver au poumon qu'un sang déjà atténué par le cœur et en rapport avec la substance poreuse et légère de ce viscère ! Le ventricule droit profite aussi d'abord du sang de la veine cave pour se nourrir.

(2) Ce qui détruit même l'idée de la petite circulation.

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toutes les parties du corps. Galien est si éloigné même de la petite circulation, qu'il admet que les fuliginosités du cœur et un peu du vrai sang mêlé au pneuma refluent, pendant certains mouvements du cœur et de la respiration, dans les veines pulmonaires, qui sont comme les cheminées du cœur. Ainsi îi n'hésite pas plus ici que pour les veines mésaraiques à admettre un double courant dans un même vaisseau I

Les autres sources auxquelles les artères vont puiser le sang et qui de nouveau écartent toute idée de cercle^ ce sont précisément les anastomoses des deux ordres de vaisseaux ; par suite d'un chassé-croisé très-limité, les artères donnent un peu d*air aux veines, et en échange en reçoivent un peu de sang (1). Dans tout ce système si bien combiné, et où j'omets une foule de détails, le cœur joue le rôle d'organe respiratoire. Voilà pourquoi le pouls et la respiration sont même chose pour Galien.

Tel est le deuxième courant, également caractérisé, comme celui des veines, par un perpétuel mouvement de va-et-vient, et qui, sans les esprits qui animent et excitent les parties, ferait double emploi avec le courant veineux déjà chargé de leur nutrition.

N'avex-vous pas. Messieurs, trouvé dans cette exposition de nouvelles preuves de Timpérieuse et détestable influence d'une mauvaise physiologie sur l'anatomie, bien loin qu'une bonne anatomie puisse à elle seule réformer une mauvaise physiologie (2). Pour le besoin Hu système, Galien, qui a bien vu la structure du cœur, torture les dispositions anatomiques les plus évidentes, il en invente même : ainsi il ne tient presque pas compte de l'oreille droite; il fait partir les veines pulmonaires non du poumon, mais de l'oreille gauche; ces veines, il les fait s'anastomoser directement avec les ramifications des bronches; enfin il traverse la cloison interventriculaire de nombreux perluis. D*un autre côté, toute la science ahatomique la plus exacte n'amène pas le moindre doute dans son esprit sur le thème que la tradition lui a légué et sur lequel son imagination brode encore !

(1) Attendu que certains organes réclament un sang plus épais et certains autres un sang plus ténu, plus spiritueux.

(2) Voyez plus haut, p. 822 ctsoiT.

ORieiNES DE LA THÉORIE DE 6ALIEN. 591

Cette théorie si étrange, où les inconséquences et les impossibilités sautent aux yeux, n'a point été formée de toutes pièces par le médecin de Pergame ; les divers éléments en sont dispersés dans la suite des siècles, et je veux les rassembler ici pour que vous puissiez bien comprendre la succession des erreurs chez les anciens, et par conséquent les obstacles que la notion exacte de la circulation a dû rencontrer avant de se faire jour.

La première découverte qui ait été faite dans la connaissance du système vasculaire, celle qui semble la plus facile, ne remonte cependant pas très-haut; elle consiste en la distinction des deux ordres de vaisseaux, artères et veines. Platon, comme le remarque Galien, n'avait pas fait cette distinction, et, bien qu'il appelle si justement le cœur nceud des vaisseaux^ il croit que tous les vaisseaux du corps sont de même nature et contiennent même substance. Diogène d'ApoUonie, contemporain de Socrate, avait peut-être vu l'aorte et la veine cave, la jugulaire et la carotide, mais il ne les distinguait pas, eu égard à leur nature et à leurs fonctions : il croyait, en conséquence de son système général de physiologie, que tous les vaisseaux contiennent à la fois de l'air et du sang. On ne saurait préciser ni à quelle époque les artères et les veines ont été distinguées, ni quel physiologiste (1) s'est avisé de mettre le sang dans les veines et l'air dans les artères : première fausse notion qui est un premier obstacle à la découverte de la circulation, puisqu'il y a dès lors pour les plus anciens physiologistes deux courants en sens contraire, celui du sang par les veines, et celui de l'air par les artères. Érasistrate a essayé de fortifier cette opinion touchant le contenu des artères et des veines, en y rattachant toute une théorie médicale sur l'inflammation, qu'il fait dépendre d'une extravasation du sang veineux dans les artères ; de sorte que la nature, en abouchant les artères aux veines par une multitude de vaisseaux capillaires, n'aurait eu d'au ire but que de faciliter le développement d'une des maladies les plus répandues, de celle qui fait partie intégrante de presque toutes les autres I

(1) Peut-être Démocrite (Fragm. 2 De agricultura^ éd. Mullach) ; mais Tanthenticité du paasage est fort douteuse.

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