‹ Histoire des sciences médicales v. 2 (volume 2)Chapitre 5 sur 102 · DÉCOUVERTE DE LA CIRCULATION DU SANG · texte numérisé non relu

DÉCOUVERTE DE LA CIRCULATION DU SANG

Comment a pris naissance cette singulière opinioHi que les artères contiennent de Tair? Depuis Homère, Tair a été considéré comme le principe même de la YJ^e, de sorte que de trèsbonne heure on a cherché, soit à ouvrir des voies plus ou moins naturelles, soit à se servir des voies déjà ouvertes pour la circulation de cet air. D'un autre côté, les premières dissections, même les plus grossières, en établissant la distinction anatomique entre les artères et les veines, montrèrent une certaine analogie de structure entre la trachée-artère et le plus gros vaisseau du corps, V aorte, entre les bronches et les artères de moindre calibre ; on n'eut pas de peine non plus à constater que la trachée et les bronches sont les premiers canaux de l'air; on crut voir que trachée et bronches communiquaient à travers le tissu pulmonaire avec le cœur au moyen des veines pulmonaires* Enfin toutes ces erreurs semblaient justifiées parce qu*après la mort les artères sont à peu près vides de sang.

Un obstacle non moins grand à la découverte de la circulation, et qui parait s'être formé en même temps que naissait l'idée de la présence de l'air dans toute une moitié du système vasculaire, c'est l'obstination des anciens à chercher aux vaisseaux une ou plusieurs origines, ce qui exclut toute idée de cercle, puisque, dans un cercle, il n'y a ni commencement ni fin. Après bien des tâtonnements, qu'Hippocrate et Âristote nous ont Tait connaître, on assigna enfin le foie pour origine aux veines (1), et le cœur comme point de départ des artères ; de sorte que les deux courants devaient se diriger incessamment en sens contraire, le sang et l'air partant de deux points à peu près opposés et ne se rencontrant plus qu'à la périphérie du corps.

Ainsi le sang s'arrête d'une part au poumon, et de l'autre à toute la périphérie du corps ; il ne revient pas vers lui-même, il ne circule pas ; les deux courants veineux et artériels se dirigent tous les deux vers la périphérie. Pour nous, les artères sont les canaux mêmes de la vie ; ce sont elles qui transportent les matériaux de la nutrition du centre à la périphérie ; les veines

(1) On comprend, du reste, comment le foie, qu'on a comparé à du sany coa^ gulé et que parcourent une multitude innombrable de vaisseaux^ a pu être pris pomme point d'ori^ne des veines.

VÊSAtË, FABRICE, SERVET. 593

ne sont que des voies de retour pour un sang appauvri, qui va reprendre dans le poumon ses qualités viviGantes au contact de l'air. Au contraire, pour les anciens, les veines sont chargées de la nutrition, tandis que les artères n*ont qu'un rôle tout à fait secondaire.

Galien n'a d'autre mérite que d'avoir détruit en partie Terreur d'Erasistrate, puisqu'il admet dans les artères beaucoup d'air et un peu de sang, et, dans les veines, beaucoup de sang et un peu d'air. < C'est ainsi, dit-il, que les choses se passent. à l'état normal; mais quand une artère est ouverte, l'air s'échappe d'abord, puis, par suite de l'horreur du vide et en raison de la communication des veines avec les artères, le sang remplace l'air et s'échappe à flots. » A cette explication, que je n'ai pas besoin de qualifier, Galien ajoute trop d'autres erreurs pour que jamais la vraie critique puisse lui attribuer même le soup' çon de la circulation.

Cependant un Tait, un seul fait que Galien observait chaque jour, donnait à tout son système le plus formel démenti : dans la saignée, les veines se gonflent au-dessous de la ligature pour le bras et la jambe, et au-dessus pour le cou. Comment donc expliquer que le sang monte à travers les veines, du foie à la tète, et descende du foie aux parties inférieures? Ce fait, tous les médecins Font constaté ; Césalpin lui-même le remarque expressément, et il n'en a pas conclu à la circulation.

Le premier pas sérieux que l'on ait à signaler vers la découverte de la circulation, est celui qu'a fait Vésale en arfirmant audacieusement que la cloison interventriculaire n'est pas percée; mais Vésale continue à ignorer la circulation. — Le second est dû à Fabrice, ou mieux à plusieurs anatomistesses prédécesseurs immédiats ou ses contemporains, qui ont décrit les valvules des veines, ce qui est la grande preuve anatomique de la circulation; mais, comme le remarque M. Flourens, Fabrice a vu Xtfait et non la preuve; jusqu'alors on ne s'avise pas d'étudier les mouvements du cœur; c'est seulement l'anatomie qui intervient, et elle est stérile.

QueScrvet, vers 1553, ait indiqué en quelques phraseslactreti-

DABEMBIBO. 88

59& DÊGOUYEBTE DB LA aBGULATION DU SANG.

lation pulmonaire ou petite circulation, cela est hors de toute contestation : il dit que V artère pulmonaire est unie intimement par ses ramificalions avec la veine pulmonaire; il afûrme que du sang partant du ventricule droit revient par cette voie au ventricule gauche. Mais en même temps il croit, comme on le croyait avant lui, que les veines pulmonaires, siège d'un double courant, servent aussi, pendant Texpiralion, à purger le ventricule gauche des fuliginosités du sang ; il admet qu*il peut bien passer quelque chose à travers la cloison intervcnlriculaire, et, sans s'expliquer sur ce quelque chose, il dit que ce ne peut pas être tout* le sang destiné au ventricule gauche, sans doute parce qu'il y est trop abondant; il ajoute qu'il arrive trop de sang au poumon pour que ce sang soit uniquement employé à sa nourriture. — De la communication anastomotique des deux vaisseaux cardiacopulmonairesy il résulte que, contrairement à l'opinion de Galien, c'est à travers les anastomoses qu'arrive le sang, et à travers les parois que s'opère le passage de lair destiné à alimenter l'esprit vital dans le ventricule gauche et les artères, et peut-être aussi le reflux des matières fuligineuses (1).

Il ne faudrait pas non plus faire à Servet trop d'honneur de cette phrase : a Ce n'est pas le ventricule gauche, trop petit pour cela, mais le poumon, qui, par un long trajet, spiritualise le sang qui vient du ventricule droit et change sa couleur noire en couleur jaune. » En effet, notez bien ce point qui limite la découverte de la petite circulation, ce n'est pas tout le sang veineux qui passe par le poumon, mais seulement celui qui doit arriver au ventricule gauche pour concourir à la formation des esprits ; le surplus suit les routes que lui a ouvertes Galien. Le reste de la doctrine de Servet touchant la marche du sang dans le corps et la formation de l'esprit animal dans l'encéphale, est entièrement galénique ou s'appuie sur de nouvelles erreurs. Or, c'est justement à propos de ces produits de son imagination qu'il s'écrie : € Miraculum tnaximum est haec hominis compositio. > De sorte qu'entre Galien et Servet (quoique ce dernier la croie bien grande) la distance n'est pas si considérable qu'on le proclame.

(1) Voy. p. 596.

C'est bien Uarvey seul qui a yu que imu le sang veineux pesée par le poumon pour revenir dans Taorie^

On sait que Servet a payé de sa vie sur un bûcher allumé par Calvin les propositions tbéologiques hétérodoxes qui se lisaient dans le fameux livre intitulé : Chistianîêmi restituiioj où apparaît pour la première fois une ébauche de la petite circulation. Il s*agissait en effet, dans cet ouvrage, de démontrer que, conformémeni au texte de rÉcriture, Pâme est dans le sang; que, sou£Qée par Dieu à travers la bouche et les narines, elle est allée se loger dans le ventricule gauche, pour de là prendre un second domicile au foie. C'est pour les besoins de cette belle démonstration que Servet a été amené à parler de l'arrivée du sang et de l'air dans le cœur; ainsi, à ses hérésies religieuses il ajoutait une hérésie médicale ; car, tout incomplète qu'elle se montre dans l'ouvrage de Servet, la petite circulation devait passer, aux yeux de beaucoup de médecins, pour une véritable hérésie. D'où lui est venue cette connaissance c inouïe » jusqu'alors? Certainement de trois choses dont on peut supposer l'ordre de succession d'après Tordre même de l'exposition : il a tni, cela ne parait guère douteux, en ouvrant des animaux vivants (car les vivisections étaient alors fort à la mode), il a vu la marche et l'agitation du sang à travers « le long circuit > des poumons, lesquels sont toigours en mouvement; — la démonstration anatomique est fournie ensuite par les anasto* moses des deux ordres de vaisseaux cardiaco-pulmonaires; — puis le raisonnement, s'ajoutant à l'observation, apporte la confirmation du tout : ce raisonnement, c'est que l'artère pulmonaire est trop volumineuse et envoie trop de sang pour n'être que la nourrice des poumons, car, de cette façon, le cœur ne serait plus sous la dépendance des poumons (1) I J'espère ne pas me laisser abu** ser par un système historique préconçu, en ne trouvant, pas plus actuellement pour Servet que je ne le trouverai tout à l'heure pour Harvey, une influence première^ immédiate, directe, incontestable de Tanatomie pour la réforme de la physiologie ; c'eat

(f) Qattea pMistit bien tvtit quMl tnite dans TtoHe du sang àiratefs Ict ttons; seolemeati U ii*efi «diMttait pai aataai «l il a« le faisait pas arrifer de la

8M DÉCOUVERTE DE LA GtRÙtlLATION DU SANG.

presque toujours l'observation des phénomènes qui précède la ré«forme de la physiologie et subsidiairement celle deTanatomie (1).

(1) Voici en entier le passage de Senret : « L'esprit vital a son origine dans le Yentricule gaucbe du cœur^ et ce sont les poumons qui contribuent le plus à sagéné- . ration. C'est un esprit ténu, élaboré parla force de la chaleur^ yatind/re^ d*une puissance ignée ; c'est comme la vapeur transparente du sangle plus pur^ laquelle contient en soi la substance de l'eau, de Tair et du feu. Il est produit parle mélange^ dans les poumons, de l'air inspiré avec le sang subtilement élaboré que le ventricule droit du cœur communique au ventricule gauche. Mais cette communication ne se fait pas [entièrement], comme on le croit communément [et comme Galien l'avait imaginé], à travers la cloison du cœur. Par un artifice admirable^ le sang subtil, partant du ventricule droit du cœur, est mis en mouvement en passant par les poumons ; il y est préparé et prend une couleur jaune, puis la veine artéricuse le transmet à l'artère veineuse ; dans cette dernière artère, il se mêle à l'air inspiré, et, par Texpiration, il est purifié de matières fuligineuses. Enfin, tout le mélange est attiré par diastole du ventricule gauche du cœur, préparation convenable pour la production de l'esprit vital. — Que la communication et la préparation se fassent ainsi par les poumons, on en a la preuve dans les coi^onctions diverses {anastomoses) et la communication de la veine artérieuse avec l'artère veineuse dans les poumons. Le fait est confirmé d'abord par le volume remarquable de la veine arléricuse; elle n'aurait pas été créée aussi ample et n'enverrait pas en si grande abondance du cœur aux poumons le sang le plus pur seulement pour leur nourriture, et de cette façon le cœur ne serait plus le serviteur des poumons ; puis, ce fait surtout établi si Ton considère que, dans renibr^on, les poumons tirent d'ailleurs leur subsistance, car les membranules ou valvules du cœur ne s'ouvrent qu'après la naissance, ainsi que l'enseigne Galien. C'est donc pour un autre usage qu'au moment de la naissance le sang s'épanche si abondamment du cœur dans les poumons. Puis, ce n'est pas un air pur, mais un air mélangé de sang que les poumons envoient au cœur par l'artère veineuse : donc le mélange se fait dans les poumons. Ccst des poumons, non du cœur, que le sang spiritueux reçoit cette couleur jaune. Il n'y a pas, dans le ventricule gauche du cœur, place pour un mélange si grand et si abondant, et l'élaboration de la couleur jaune n'y serait pas suffisante. Enfin, la cloison inter^enlriculaire, n'ayant ni vaisseaux ni facultés, n'est point apte à celte communication et à cette élaboration, quoiquelle puisse cependant laisser transsuder quelque chose. Ainsi que dans le foie se fait la transfusion de la veine porte à la veine cave, en vue du sang, par le même artifice se produit dans le poumon, en vue de l*air, la transfusion de la veme ariérieuse dans l'artère veineuse. Si l'on compare ce que je viens de dire avec ce que Galien écrit, dans les livres VI et VU De rasage des parties, on restera convaincu que Galien était dans l'erreur. » — Scrvet regarde les capillaires comme une espèce particulière de vaisseaux, et il pense que les nerfs sont canaliculéspour s'anastomoser avec les artères et en recevoir l'esprit; puis, aux erreurs de Galien il ajoute de nouvelles erreurs, comme M. Flourens lui-même le remarque*

COtUMBUS, CÊSALPlN. &97

Ouelques années plus tard, en 1669, Realdus Columbus (1) écrit: € Le sang ne passé pas à travers la cloison interventriculaire, mais il est porté du ventricule droit au poumon où il est aiiénué {mêlé avec fair); de là, il est entraîné avec l'air dans le ventricule gauche par les anastomoses établies entre les artères pulmonaires et les veines pulmonaires. »Colombus s'attribue formellement le mérite de cette découverte, dont personne, suivant lui, n'avait encore parlé (2).

Il est vraiment bien étrange de voir deux auteurs contemporains arriver, sans se copier, au même résultat, et trouver la moitié d'une même vérité (S) en cherchant à démontrer la même erreur, c'est-à-dire la formation de Vesprit vital! Mais, sans preuve positive, comment admettre le plagiat?

Voici, du reste, un troisième auteur, Césalpin (A), en faveur duquel on vient revendiquer non-seulement la circulation pulmonaire, mais la circulation générale; cet auteur ne cite non plus ni Servet ni Columbus. A propos de Césalpin, je me sépare de la plupart des historiens de la circulation, de M. Flourens en particulier. Césalpin a décrit la petite circulation, et même il a trouvé le mot circulation cela est certain ; mais il n'a pas connu

(i) De re anatomiea, lib. VII, p. 177^ éd. de 4559, in-f<».

(2) « Arteriam Tenalem {veine pulmonaire) factam esse ut sanguinem cum aère mixtum a pulmonibus afferatad sinistnim cordis feiitriculuni. Quod tam verum est qaam quod verissimum ; nam non modo si cadavera invpicis^ sed si viva eiiam animaiia, banc arteriam in omnibus sanguine refertam invenies, quod nuUo pacto eveniret si ob aerem duntaxat et tapores constructa (tii»set. » — P. 178, et p. 179 il

s'insurge contre ceux qui jurent sur les livres do Galien comme sur les Evangiles.

(3) Pour la petite circulation, Colombus dépasse Senret ; il rejette la communication interventricuiaire. Il sait de plus, comme plus tard Harvey Ta établi, que le cœur et les artères se dilatent et se resserrent dans un ordre inverse ; que le cœur s'élève et semble se dilater pendant la diastole ; puisqu'enfin il ajoute, ce qui doit lui assurer une grande place dans notre histoire , que les vivisections en apprennent plus en un jour que trois mois de lecture des livres de Galien.

(4] A propos de Césalpin, j'ai trouve, dans un volume qui m'appartient et qui porte la signature de ce célèbre médecin philosophe^ une preuve curieuse de la dépendance où l'Eglise tenait encore les savants à la fin du xvi' siècle : « Gonceditur licentia D. Andreae Cisalpini artis medicae doctori tenendi etlegendi hnnc

(9i DfiœUTEBTE m Uk CimmATWK DU SANG.

h grandef oirculatÎQQ (i), cela Ba me semble pas moins oeiUin. Qbercbons d'abord les preuves de cette asserticA daos la io^m trinQ générale de Gésalpin sur )a struciiire et les usages dui cosur. Gésalpin est péripatétieien, et en cette qualité il soutient avec son maître Aristote que tous les vaisseaux, veines M ar* tares, viennent du cœur et que les nerfs en viennent aussi, opi^ .nions vivement combattues par fîalien. Par conséquent, tout m que nous trouvons de bon ou de mauvais dans noire auteur ton** çbant les mouvemeuis du sang vient du désîr de démontrer non pua une thèse physiologique, mais plutôt uMi thèse pbiloMrt plaque : la parfaite vérité des assertions d^Aristote. Sans douta» un texte isolé peut donner le change; mais l'ensemble des pasr^ sages où Gésalpin parle du sang ne peut laisser aucun doutci sur rignorance où il était de la grande circulation. J'ai cru. Messieurs, qu^il n'y avait rien de mieux que de traduire ces passives et d« les mettre sous vos yeux i

a U ressort (2);^ dQ ce f ud nous i^yodb dit, ^e le eœni ^\ le principe non-6euleinent des veines [comme des artères], o^is ç^i^ai dea perf^^ Qsi sentiment a été combattu surtout par Galien autant par des injurea ^ue par des raisonnements. U pensait, an effets avec Platon, que l'âme avail na triple principat distingué par les facultés et par les lieux; il a done placé dans le foie, qu'il regarde comme le principe du sang et des veines, la faculté nourricière qui distribue Valiment à tout le corps; il a voulu établir dans le cerveau la £aculté senaitive et celles qui regardent la connaissance et le mouvement : c'eat ce qu'il appelle la faculté animale; ea conséquence, il regarde le cerveau comme le principe des nerfs, attendu que le sentiment et le au>uvement se font par eux. Mais comme il ne featait aucune partie de Vâme qui ne fût pas comprise dans ces deux facultés, et afin d'assigner au cœur un principat quelconque, il imagina la faculté vitale dont Toffice serait de régler les pulsations du cœur et dea artères, comme si la via n'était pas surtout une opération de l'flme nourncière. »

Ubrum. Romae, die 15 Martii 1595. » Signé : F' P. Jo** Saragosa M^' et socius R"« llag'* sacri palatii. — Or, ce livre n'est autre chose qu'une suite de figures de plantes, de Dioscoride, avec les noms grecs, latins, allemands {In Dioscondis Hisioriam herbarum certissima adaptatio, cum earumdem iconum nomenclaturis, etc. Argentorati, 15iiS^ in-t>}; volume^ du reste, aussi rare que précieux,

(1) Voyei p. 599 et suiv.

(S) QmiiUliîones peripaL^ V, S ; Venet,, 1593, io-a, p. iiS ▼«,

GÉftALPIN. 599

Après avoir rappelé les principaux arguments à l'aide desquels Galien s'efforce de prouver que le foie est l'organe de la sanguiiication, Césalpin continue :

« Galien (t) prétend que le sang arrive à un état parfait, après sa pré* paration par le foie, de façon à pouvoir nourrir le foie lui-même ; quant à nous, nous accordons qu'il se fait là le genre d'aliment appelé auctivwn par Aristote, mais non celui qu'on nomme nutritivum,ei qui donne l'être. De plus, nous avons démontré, d'après Aristote, que cette préparation se faisait non-seulement dans le foie, mais encore dans toutes les reines* Donc le foie aide la coction en embrassant les veines dans sa masse, car c'est ainsi qu'il conserve plus longtemps la chaleur qui lui vient du cœur» chaleur par laquelle se fait toute coction (cf. p. 603). Nous accordons aussi que la nature a formé un vaisseau spécial pour recevoir le sang nutritif arrivé à coction : c'est Yartère aorte ; mais il n'est pas nécessaire qu'elle retourne du cœur à la veine cave ; celle-ci, en effet, contient l'aliment auctivum^ lequel se perfectionneà cause de sa continuité avec le cœarl»

Ainsi du cœur part une paire de vaisseaux, la veine cave M Taorte. Le sang auctivus formé par les aliments monte par la veine cave au cœur, s'y transforme en sang nutritivus^ et de là descend aux parties par l'aorte. Mais à la périphérie les deux sangs ne se continuent pas, ne vont pas d'un vaisseau à l'autre, restent isolés chacun dans ses conduits; en un mot le sang ne circule pas.

Est-ce clair ? et peut*on nier plus formellement la drculatioA générale ?

On ne manquera pas de m'objecter triomphalement cette phrase du traité Des plantes (1) : « Nous voyons que, dans les animaux, Valiment est conduit par les veines au cœur, comme à l'officine de la chaleur, et qu'après y avoir reçu la dernière perfection il est distribué dans tout le corps, par le moyen des ar* tères, sous l'action de Vesprit^ qui est engendré dans le cœur du même aliment. > On ajoutera même (ici je copie M. Flourens) : c Césalpin va plus loin encore; il lie d'un irait rapide les deux phénomènes ensemble : la circulation pulmonaire et la circulation générale. La disposition du cœur est telle, dit Césal-

(1) QuaesU pertp., p. 119.

(2) De Piantù, I, 2; Floreai., 1668, f, t.

600 DÉCOUVERTE DE LA GIBCULATION Dt) SANG.

pin, que le sang passe nécessairement de la veine cave dans le ventricule droit, du ventricule droit dans le poumon, du poumon dans le ventricule gauche, du ventricule gauche dans raorte; de sorte donc qu'il y a un mouvement perpétuel de la veine cave par le cœur, et par les poumons dans l'aorte. Tous ces passages sont admirables, surtout le dernier. » Quelque admirables que soient ces passages, j'y vois bien la circulation pulmonaire que tout le monde à celte époque découvrait; mais le trait qui réunit les deux circulations est en effet si rapide qu'il échappe à mes regards. Je vois que le sang va de la veine cave au cœur, puis aux poumons, puis dans l'aorte; mais je ne vois pas plus ici que dans le texte du traité Des plantes^ qu'il revienne des artères dans la veine cave ; il ne manque que cela pour que les deux circulations soient liées , mais cela manque absolument. La preuve, je la tire de cette page 23i des Questions médicales (liv. II, chap. xvii), à laquelle M. Flourens nous renvoie. Écoutez, Messieurs, et je vous laisse juges :

m n serait curieux de rechercher pourquoi les veines liées se gonflent au-dessous de la ligature, non au-dessus (i) ; ce que l'expérience apprend aux personnes qui saignent. Mais il aurait dû en être autrement si le mouvement du sang et de l'esprit se fait des viscères dans tout le corps (2); car, le passage étant intercepté, ce mouvement est arrêté : le gonflemenl des veines aurait donc dû se montrer au-dessus du lien. Aristote résout-il la difficulté en disant {De somn,, chap. lu) : « Ce qui est évaporé doit être poussé quelque part, puis revenir sur lui-même, commele flux etle reflux der£urt/>e,*la naturede la chaleur animale est d'être portée vers les parties supérieures, d'où elle redescend vers le has. » Ainsi parle Aristote. Pour expliquer ce passage — il faut savoir que la nature a préparé les conduits du cœur de façon que l'intromission se fasse par la veine cave, dans le ventricule droit, où s'ouvre l'issue vers le poumon; qu'il y a, en outre, par le poumon, une autre entrée dans le ventricule gauche du cœur, où s'ouvre également une issue vers l'artère aorte, le retour étant fermé par des membranes placées aux embouchures des vaisseaux. Il y a ainsi une sorte de mouvement perpétuel delà veine cave par le cœur et les poumons dans l'artère aorte — (3), ainsi que nous l'avons expliqué dans

(1) Il 8*agit, bien entendu, du bras ou du pied, non du col.

(2) C'est-à-dire si le sang veineux part du centre ou du cœur pour se rendre a la périphérie. Voyez p. 599.

(3) C'est le texte cité plus haut par M. Flourens.

CÊSALPIN. 601

les Questions péripatèiiciennes (1). Mais comme dans la veille le mouvement de la chaleur naturelle se fait au dehors, c est-à-dire vers les organes des sens, et dans le sommeil au dedans^ c*cst-à-dire vers le cœur, on en conclura que dans la veille l'esprit et le sang se portent en abondance aux artères; c'est, en effet, le chemin vers les nerfs (2), tandis que dans le sommeil la chaleur retourne au cœur par les veines, non par les artères ; en effet, l'entrée naturelle dans le cœur se fait par la veine cave, non par l'artère (3). Dans le sommeil, la chaleur naturelle se porte moins vers les artères ; au réveil, elle s'y précipite avec véhémence. Il n'en est pas de môme des veines, car elles sont plus gonflées pendant le sommeil que pendant la veille, ainsi qu'on le voit par les veines des mains. Dans le sommeil j en effets la chaleur naturelle passe des artères dans les veines par la communication que l'on wnnme anastomosCy et des veines au cœur (4). Mais, de même que l'ascension {exundatio) du sang vers les parties supérieures et son retour vers les parties inférieures, en forme de flux et de reflux (5), sont manifestes dans le sommeil et dans la veille, ainsi ce mouvement ne l'est pas moins dans toute partie du corps où, soit une ligature, soit toute autre manière de clore les veines sera mise en usage. Lorsque Fécoulement est arrêté, les ruisseaux se gonflent là où ils coulent habituellement. Peut-être alors le sang retoume-t-il à son principe pour ne pas périr par l'intersection (6). »

Non-seulement, Messieurs, il n*y a pas trace en ce passage de la circulation générale (7), mais à chaque ligne se dresse un obstacle à cette circulation. C'est toujours Tantique flux et reflux dans les veines d'un côté et dans les artères de l'autre.

Voilà Césalpin mis hors de cause pour la grande circulation.

(1) Voy. V, à, p. 125 fo.

(2) Vis motiva, quae nenris perficit suos motus, in corde est. Ibidem et appetitus

inest, unde est principium motus (Aristot.) Ex quibus est manifestnm primum

sensorium cor esse. Q*iaesf. perip,, V, 3, p. 116. Voyez aussi V, 6.

(3) Ou trouvera plus loin le commentaire de cette phrase.

{^) C'est donc la chaleur vitale et non le san^ qui passe des artères dans les veines.

(5) Voyez p. 603-604.

(6) Ce chapitre a été écrit pour prouver que, dans l'angine, la suffocation ne suit pas toujours l'interception des veines, mais l'interception de celles qui se portent vers la tête, à cause de leur excellence et de leur grandeur.

(7) Pas plus qu'on n'en trouve dans Galien lorsqu'il dit que, durant le sommeil, il se fait par les anastom« ses un petit échange de sang et d'air entre les veines et les artères^ car on cherchait tous les expédients pour remplir les artères. — Voy. dans Janus, t. Il, p. 547, une réponse, mais insuffisante, de Steinheim contre les revendications élevées par Ghimenz en faveur de Césalpin contre Harvcy.

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