PREMIÈRE ÉPOQUE, OU ÉPOQUE THÉUBGIQUE ET EMPIRIQUE
Il semblerait naturel de commencer l'histoire des sciences médicales par l'histoire de la médecine qui passe pour la plus ancienne» c'est-à-dire par la médecine des Indiens et par celle des Hébreux, de laquelle on a voulu rapprocher la médecine des Colchiens, des Egyptiens, et parfoisaussi celle des Chinois. Diverses raisons ne permettent pas de se conformer à cet usage : il n'est pas du tout certain que la médecine orientale (j'entends une médecine scientifique, ou tout au moins naturelle) soit plus ancienne que la médecine grecque; le contraire même semble établi par des preuves qui chaque jour s'augmentent et acquièrent plus de force; en second lieu, la médecine orientale n'est l'origine de rien. En effet, qui dit origine, entend un point de départ, un germe d'où quelque chose prend naissance, se perfectionne et se répand : or la médecine orientale, ou confinée dans des castes, ou entravée par la théologie, le fatalisme et la superstition, n'a exercé aucune espèce d'influence sur le développement de la science ; elle n'a fait aucun progrès notable en vertu de ses propres forces, et même le contact plus ou moins prolongé de la médecine grecque n'est pas devenu pour cette médecine une cause de progrès ultérieurs et de réformes sérieuses. Il est également hors de doute que l'Institut médical d'Alexandrie ne doit rien aux collèges des prêtres égyptiens, et presque rien aux spécialistes qui couvraient le pays. La médecine dans la Bible ne consiste guère qu'en préceptes symboliques d'hygiène ; et la médecine chinoise relève en partie de celle de l'Inde, en partie de celle de l'Occident.
Donc, tout, pour la médecine occidentale, je veux dire pour notre médecine, procède de la Grèce comme d'une source intarissable. La puissance civilisatrice, personnifiée dans le mythe de Prométhée, commence chez les Hellènes aux extrêmes limites de l'histoire et couvre successivement le monde entier des produits les plus vivaces et les plus féconds. En aucun temps nous ne retrouvons cet état sauvage par lequel un médecin hippocra*
SOLBGES DE L'HISTOIRë DE LA MÉDECINE GREGQOE. 69
tique veut que tous les hommes aient passé avant d'arriver aux notions les plus élémentaires de la vie domestique. «Sans doute, ditTauteur de Y Ancienne médecine (1), dans les premiers temps l'homme n'eut pas d'autre nourriture que celle qui suffit au bœuf, au cheval, et à tous les êtres en dehors de l'humanité, à savoir, les simples productions de la terre, les fruits, les herbes et le foin. La nourriture dont on se sert de nos jours me semble une invention qui s'est élaborée dans le long cours des ans. » Il n'y a pas de proposition qui soit plus contraire à l'histoire et à la physiologie : à la physiologie, car nous n'avons ni les dents faites pour broyer le foin, ni Testomac construit pour le digérer; à l'histoire, car cette espèce de sauvagerie, pire encore que celle de l'ancienne Amérique ou de TOcéanie, est tout imaginaire. Nous savons ce que valent et ce que peuvent les vrais sauvages; jamais ils ne sortent de leur état primitif par la propre activité de leur esprit; tous les efforts de la civilisation suffisent à peine pour leur faire franchir quelques degrés ; le fétichisme a des racines trop profondes pour que jamais une idée médicale entre et demeure dans la tête du sauvage.
D'autres auteurs, loin de rabaisser l'homme comme le fait Hippocrate, cherchent les origines de notre science dans l'intervention directe de la Divinité, et soutiennent que les premiers médecins furent des dieux ou des prêtres. De telles opinions, je n'ai pas besoin de le dire, ne rentrent pas dans le domaine de l'histoire positive.
 quoi nous servirait aussi de remonter avec Schulze (2) et Daniel Le Clerc (3) par delà le déluge pour retrouver les traces de la médecine de Tubalcaïn? Quel attrait pourraient nous inspirer les textes de toutes provenances et de toutes dates accumulés avec une profusion stérile par Sprengel (i), pour
(1) Hippocrate, Ane. méd,, § 3, 1. 1, p. 575-77, éd. Littré. — Cf. Eschyle, Prom., Iià2 et suiv.; éd. Dindorf. Lipsiae, 1865.
(2) Schulze, Histor» medic. a rerum initio^ p. 1-64.
(3) Le Clerc {Hût. de la médecine) ue consacre pas moins de 74 pages in-d d'un texte assez fin, à l'histoire de la médecine et de ses progrès pendant les Yingt-huit premiers siècles du monde jusqu'au temps de la guerre de Troie!
(4) Sprengel, Gesch. der Arzneikunde (éd. Rosenbaum), 1. 1, p. 30-84; ili-128«
édifier ses crédules lecteurs sur la science médicale de Promélhée, d'Hercule, de Bacchus, de Mélampe, d'Arîslée, du Cabire Casrailus, du Phénicien Sydyk, du Scylhe Toxaris, d*Isîs, d'Osiris, et d'autres personnages encore moins célèbres, ou sur les vastes connaissances botaniques de Médée, d'Hécate et de Cîrcé? Le faux Orphée, dans ses ArgonaïUiques (1), a décrit minutieusement le jardin d'Hécate, et Sprengel (2) n*apporte pas moins de soin à commenter cette description ; aussi Le Clerc et Sprengel n'ont-ils plus de place pour Homère, à qui ils accordent seulement quelques lignes.
Quand s'ouvrent les annales du monde ancien, c'est-à-dire au moment où le vieil Homère chante les luttes héroïques de l'Occident contre l'Orient, et quand déjà ont eu lieu les deux guerres de Thèbes et l'expédition des Argonautes, nous trouvons l'art médical entre des mains expérimentées, non pas entre les mains des dieuxt mais entre celles des hommes (3). Au siège d'Ilion, les Grecs ont leurs médecins, qui ne sont revêtus d*aucun caractère sacerdotal, et dont le poëte a dit qu'on doit les tenir pour les plus utiles des humains.
On vient de le voir, les sources originales nous font complet
(1) Vers. 914 suiv., éd. G. Hermann.
(2) Sprengel, Geschichie der Arzneik., t. I*', p. 41 suiv.
(3) Dans V Iliade, Esculape n*est point un dieu, mais un simple mortel ; ses ûb Po» dalire et Machaon ne sont aussi que des hommes. DansThymne homérique In Aeseuim* pium (Hymn. xv, ters. 1), il n'est encore qu'un héros, médecin des maladies; c'est la même désignation dans les Orphica (fragm. 28, vers. 12 ; Fi^g. phiL , p. i79« Coll. Didot). Son nom ne se trouve pas dans la Théogonie d'Hésiode, et, au fragment 87 {Caiaiogi), c'est toujours un homme, malgré son origine en partie divine. — Aux vers 1437-38 du Philoctète de Sophocle, Hercule promet à Philoctète de lui envoyer Esculape qui apaise les maladies; c'est encore du médecin qu'il s'agit Hais déjà dans Pindare (voy. les sept premiers vers de la troisième Pythique)^ l'auréole divine commence à briller autour de la tète du disciple de Chiron. — Lobeck (Aytao. pkamuSt pp. 309 et 312) pense que la médecine augurale et hiératique a pris surtout naissance uu siècle d'Hésiode. 11 est certain que déjà, dans VOdyssée, la magie exerce son empire, et qu'elle prépare les esprits à recevoir de bonne heure et fkvo- Tiiblemeut la médecine des temples d'Esculape ; cependant, c'est dans ïOdyssée (XVn, 374 suiv.) qu'on trouve le renseignement le plus précieux sur la médecine
,H^>9'âmeot dite exercée par des laïques; et, d'autre part, je n'ai pas rencontré dans Hésiode de traces de la médecine d'Esculape.