‹ Histoire des sciences médicales v. 2Chapitre 69 sur 130 · SUB LA PÉRIODE C0N8KRVATBICI. 25S · texte numérisé non relu

SUB LA PÉRIODE C0N8KRVATBICI. 25S

jamais rien appris de personne ; j'ai toujours évité avec le plus g^rand soin, non-seulement de recevoir des leçons, mais même de paraître en avoir reçu : néanmoins je vais vous dire, pour le bien de la République, ce qui me vient naturellement à Tesprit. » Du moins, Eutbydème finit par rougir de sa présomptueuse ignorance et se rendit à Técole de Socrate.

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Sommaire. — Perpétuité de la tradition mt*dicalc durant la première période du nioycri à^c. — Développement de la médecine néo-latine par les traductions d'auteurs çrecs et en particulier des auteurs méthodiques. — Ori^nes de Técole de Saicme. — Caractères des écrits des maîtres salernitains. — DifTusion de la médecine salemitaine dans le reste de l'Occident. — Commencement de la médecine arabe. — Ses développements ; a quelle époque et dans quelles circonstances elle fait invasion en Occident. — Son influence.

Messieurs,

Trois grands faits dominent dans l'histoire de 1^ sixième période ou période de conservation et de dissémination : la science médicale passe des médecins, la plupart grecs, qui pullulent dans l'empire romain, aux peuples néo-latins; — les écoles naissent ou renaissent sur tous les points des royaumes nouveaux ; dans beaucoup de ces écoles renseignement traditionnel de la médecine occupe une place spéciale, et produit des monuments nombreux et importants; — enfin l'Orient s*illumine un instant des derniers feux du génie de la Grèce, tandis que la Grèce elle-même ne produit plus que de maigres et stériles compilations. Nulle part donc, et en aucun temps, on ne saurait constater une interruption réelle, absolue, de la science ou de la pratique médicales.

Reprenons brièvement chacun de ces faits pour en montrer Tenchainement et faire ressortir les conséquences qu'ils comportent.

Nos historiens, même ceux qui passent pour les meilleurs, s'arrêtant aux plus grossières apparences, écoutant les préventions les plus surannées, n'ayant pas même la pensée de rectifier, encore moins le désir de vérifier les vieilles allégations, ont résumé toute l'histoire de la première partie du moyen âge occi-

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dental en ces deai mots : ignorance et superstition; mais c'est à eux et non aux siècles qu'ils ont méconnus et calomniés que ces deux mots conviennent. S'il n'y avait eu durant ces siècles qu'ignorance et superstition, ou, pour mieux dire, si les notions scientiGques avaient entièrement disparu, et si la pratique régulière de la médecine avait fait complètement défaut, on s'expliquerait mal comment sur un sol ruiné les Arabes d'abord, et la Renaissance ensuite, auraient pu répandre des germes tout nouveaux et cependant si vivaces! Les règles les plus élémentaires du bon sens suffisaient à montrer qu'il n'y avait pas, qu'il ne pouvait pas y avoir une lacune dans la tradition médicale. Puisque de tous côtés l'histoire montre pour les lettres, pour les lois, pour le gouvernement, même pour les arts, que les Barbares sont les héritiers directs et immédiats des Romains, comment la science la plus utile et dont les applications sont de tous les jours aurait-elle fait exception ? Au moins fallait-il s'assurer qu'il n'existe et qu'il n'a jamais existé aucun monument quelconque ayant quelque valeur, et appartenant à cette période rayée par un trait de plume des annales de l'histoire ! Quand on a pris la peine de faire cette enquête, quand on a parcouru . à cet effet la plus grande partie de l'Europe et qu'on a recueilli des milliers de textes ou rapporté des centaines de copies de manuscrits, on a le droit d'émettre une opinion. Les résultats de cette longue et fructueuse enquête, que j'ai commencée dès Tannée ISAS, je les ai annoncés publiquement & leurs dates successives, et, pendant la seconde année de mon cours, j'ai consacré plus de vingt leçons à vous les faire connaître.

On sait que les médecins grecs, libres ou affranchis, avaient dans Tempire romain, et particulièrement ^n Italie, sinon le monopole, au moins une grande prépondérance, de telle sorte que les ouvrages grecs étaient les vrais manuels des maîtres et des disciples; cependant il est certain aussi que l'exemple donné par Celse n^a pas été absolument perdu; des livres latins de médecine ont été rédigés, compilés ou traduits entre le i" et le vir siècle, d'après des livres grecs; il n'est pas moins certain que les invasions des Barbares, en Occident, ne furent pas aussi

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destracUves de toute étude et de tout enseignement qu*on affecte de le croire ; cette thèse a été démontrée pour la littérature générale, en France, d'abord par M. Guizot, puis par Son Em. le cardinal Pitra, alors professeur au séminaire d'Autun, enfin par Ozanam; en Allemagne, par Heeren, Giesebrecht, Baehr, etc.

Dans la haute Italie, en Espagne, en Suisse, en Gaule, en Germanie, en Irlande, en Angleterre, les écoles impériales, modèles des écoles palatines des rois mérovingiens et carlovingiens, subsistèrent avec une partie de leur dotation au moins jusqu'au milieu du vir siècle ; à côlé de ces deux espèces d'écoles et plus tard, au-dessus d'elles, se sont élevées les écoles exclusivement cléricales sousla direction desévêques : d*abord elles ont un caractère presque privé, puis elles deviennent des institutions publiques qui ont leur siège dans les cloîtres ou dans les églises, et qui protègent à la fois les lettres et les lettrés (1). On sait aussi que les chefs desOstrogoths, desVisigoths ou des Lombards se sont, en plus d'une occasion, montrés les protecteurs éclairés de l'instruction publique et les admirateurs enthousiastes de la littérature et de la science classiques. Le Code lombard renferme plus d'un nom de médecin et plus d'une trace de l'intervention de la médecine dans la confection des lois. Quand Rome venait de subir quatre assauts, et qu'elle était, disent les historiens du temps, réduite à cinq cents habitants, le successeur de Théodoric, roi des Ostrogoths, Athalaric, prescrivait de continuer le traitement aux professeurs publics dans une lettre mémorable où, célébrant les

(1) Il semble que de bonne heare^ cependant, les écoles laïques ont fait, surtout à Paris, une assez nide concurrence aux écoles cléricales. Ainsi Alain de Lille écrivait au m** siècle : « Clerici noslri temporis potius sequuntur scholas » Antecbristi quam Christi, potius dediti gulac quam glossae ; potius colligunt libras » quam le^funt libros; libentius imitantur Martham quam Mariam. » -» De son côté, Jean de Salisbury (1110-1180) déclame aussi contre ce qu'il appelle «la tourbe I) des mauvais professeurs » : « Hippocratem ostcntant aut Galcnum, verba proférant » inaudita^ ad omniasuos loquuntur aphorismos^ et mentes humanas, velut afllatas » touitribus, sic percellunt nominibus inauditis. Credunlur omnia posse quia omnia » factitnnt; omnia pollicentur, bestcrni pueri, magistri bodierni. » — En 1227, un moine de Citeaux, Hélinand, nous donnait ce précieux renseignement : « Ecce » quaerunt clerici Parisius artes libérales, Aureliaui auctores [classicos], Bononiae » codices, Salerai pyxide8,Toleti daemones^ et niuquAU mores. »

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bienfaits de l'élude, il s'écriait: c Si l'on paye les aclenrs qui nous amusent, à plus forte raison faut-il nourrir ceux qui entretiennent la politesse des mœurs et le bien dire. »

La médecine ne fait point exception et n'est pas déshéritée; les rois mérovingiens et carlovingicns ont leurs archiatres; les villes ont aussi leurs médecins publics; on distingue même les médecins des chirurgiens; — dans les Capitulaires de 80ô et de 807, Charlemagne rappelle, comme dans le Serment d'Hippocrate, qu'il faut être initié à k médecine dès l'enfance; Alcuin appelle la médecine sdenlia curationum ad salutetn cnrporis inventa: — un manuscrit de Milan contient la preuve qu'il y avait à Ravenne, vers la fm du viii' siècle, des leçons publiques sur Hippocrate et sur Galien ; — A la même époque, on traduisait le Traité de botanique médicale d'Apuleius en auglo-sason et l'on écrivait de pompeuses épigrammes latines en laveur de la médecine; — au vm° siècle encore, à Sainl-Gall, on transcrivait des manuscrits de médecine ; Tabbaye du Mont-Cassin, celle d'Einsiedeln, la bibliolbèque de Cerne, en renferment qui remontent aux vin" (peut-être vir), ix% x' ou \v siècles; — le cbroniqueur Richer, au x' siècle, faisait des voyages pour rechercher les manuscrits de médecine; il se loue surtout de ceux qu'il a trouvés à Chartres (1). Toutes les pages du Glossaire attribué à Ancileube (l'exemplaire de la Ribliothéque impériale remonte au ix' siècle) portent des traces si nombreuses d'une langue médicale florissante, que j'en ai pu extraire (ces extraits, je les ai collationnés sur les manuscrits du Vatican) un ample lexique spécial pour l'explication de nos plus anciens auteurs néo-latins, à la tête desquels on doit placer le traducteur C. Aurelianus; j'ai également retrouvé les sources d'une partie des termes médicaux rassemblés par Isidore dans ses Êtymnloyies. Ils sont pour la plupart empruntés à des écrivains méthodiques, et surtout à \iSomme tnédicule d'abord anonyme et que Gariopuntus a ensuite baptisée de son nom après l'avoir remaniée. — Ozanam, M. de Renzi, et moi-même, avons relevé en grand nombre

(1) Nous avons m, mil â Cliaiites nifine, «oit k Paris, de» uiauiiscrits (pnr etem|>k', â Pnrifi, Ira plui >ieillcB traductions de Dioscoride el d'Alcundre de Trnllt'!-) qui pro<iennent du trisar de In Gatli«drate, el qae RicUcr i |ju loucher.

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dû noms de médecins du vni* au xiiV siècle, soit dans les archives de LucqueSy de Crémone, de Pistoie, de Naples, de la Cava, du Mont-Cassin, soit dans les chroniques (1). Ce sont presque tous des noms de médecins laïques, ce qui prouve, pour le dire en passant, que la médecine n'était pas alors à peu près exclusivement entre les mains des clercs, ainsi qu'on Ta prétendu. C'est là encore un point que j'ai discuté devant vous, et j'ai rassemblé les preuves de toute nature pour étabhr péremptoirement que la médecine a été au moins partagée entre les laïques et les clercs (2), et que les anciens conciles ou synodes ont souvent mis une entrave à l'exercice de la médecine par les moines en dehors de leurs cloîtres et par les prêtres.

Nous savons positivement aussi que, dès le Vf siècle, et sans doute avant, certains ouvrages d'Hippocrate , de Galien, de Soranus ont été traduits en latin : c'est Cassiodore, un des instituteurs de rOccident avec Isidore etBoèce, qui nous l'apprend. Vers cette époque, on constate l'existence de véritables ateliers de traduction, destinés à pourvoir largement aux besoins des peuples nouveaux, à qui manquait la connaissance du grec, et pour qui le latii; était devenu la langue officielle, tant il était difficile à ces farouches vainqueurs de secouer le joug de la civilisation romaine et de la puissance ecclésiasti(|ue I Nous possédons encore aujourd'hui, à Paris même , des manuscrits du Vil* siècle qui renferment des traductions d'Oribase en lettres onciales, des manuscrits du ix% où sont conservées des versions assez libres d'Hippocrate, de Galien, d'Alexandre de Tralles; enfin, d'autres manuscrits des ix% x% xi' et xii' siècles, existant en divers autres lieux (3), et qui contiennent une foule d'écrits

(1) Du VI* au ix<» siècle, on voit assez souvent des médecins inlcrvenlr dans les grandes pesles qui désolèrent alors TOrient et l'Occident.

(2) Ce mot avait alors à peu près le même sens qu'il a encore à Rome; il désignait toute personne attachée à l'Eglise^ au moins temporairement, par certains vœux, et non pas seulement celles qui sont engagées irrévocablement dans les ordres sacrés.

(3) Pétersbourg, Leipzig, Breslau, Vienne, Bamberg, Heidelbcrg, Londres, Glasgow, Oxford, Cambridge, Bruxelles, Leyde, Turin, Venise, Rome, Florence, Ravcnne, Modène, Vendôme, Laon, Montpellier, pour ne citer que les principales bibliothèques qui n'ont pas encore été nommées.

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pour la plupart inconnus et dérivés évidemment de traductions d'auteurs grecs; entre autres, la Somme médicale^ où il est impossible de méconnaître les traces multipliées de la doctrine méthodique. De sorte que, dans toutes ces vastes régions qui furent autrefois l'empire romain, et qui sont devenues des royaumes barbares, jamais il n'a manqué ni de médecins, ni de médecine, ni d'enseignement médical. Cette proposition est surabondamment démontrée de deux côtés à la fois : par les manuscrits médicaux et par les textes historiques. Ainsi, de quelque côté que nous nous tournions durant les temps barbares, nous rencontrons toujours et partout la médecine, les médecins et les écoles médicales.

C'est pour avoir méconnu Texistence de renseignement médical et des livres médicaux durant la première période du moyen âge, qu'on s'est mépris sur le caractère de l'école de Saleme, qu'on a cherché à cette école des origines précises, et qu'on l'a considérée comme une exception. Le vif éclat que Salerne a jeté de bonne heure, et qu'elle a conservé si longtemps, pouvait, il est vrai, éblouir les historiens et détourner leur attention des autres centres d'instruction médicale ; mais alors on ne comprend pas, ni que ces historiens se soient laissé égarer à ce point d'avoir proposé ou accepté les explications plus étranges, plus invraisemblables les unes que les autres sur les débuts de cette école fameuse, ni surtout qu'ils aient eu assez peu de souci de sa véritable réputation pour n'être pas allés à la recherche des ouvrages rédigés par les maîtres salernitains (1).

Ce ne sont ni les Arabes, ni les Juifs, ni Constantin, ni les princes lombards, ni les moines bénédictins , ni Charlemagne, ni même une société composée d'un Juif, d'un Arabe, d'un Grec et d'un Latin, qui ont fondé l'école de Salerne I Reproduire les arguments qui combattent victorieusement ces ridicules alléga-

(1) Voyez, soit dans mon Introduction à V École de Salerne (texte donné d'après celui de M. de Benzi; traduction en vers de M. Maux Saint-Marc, Paris^ 4859), soit dans la Médecine^ histoire et doctrines (p. 123 et suiv.^ et p. 460 et suiv.}, la liste des écrits salernitains découverts ptr M« Henschel et par moi, et publiét aux frais de M. de Renxi, ainsi que rbistoriqiM de ces découvertes.

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