D£ LA GHIRUMIB AD UT* SIÈCLE
Au temps de Guy, il y avait deux doctrines très-opposées relativement aux plaies de la tête. Suivant l'une, toutes les plaies devaient être traitées par rugine et trépan pour donner issue aux liquides qui s'amassent sous le crâne : les Grecs, les Arabes, les maîtres de Salerne, presque tous ceux de Bologne, étaient de cet avis. Suivant l'autre, adoptée par les Padouans, les Anglais et les Français, on procédait en incarnant, consolidant et donnant des breuvages pour empêcher la sanie. Quelques partisans d'un juste milieu (Théodoric, Lanfranc et Henri de Mandeville) commencent par les emplâtres, et trépanent, s'il y a lieu, au bout de quatre ou cinq jours. Lanfranc ne trépanait qu'en deux cas : dépression de Tos, enfoncement des pointes. Dans sa jeunesse, Guy était en grande perplexité devant des opinions si opposées; plus tard, il s'est décidé à ne trépaner que dans les vastes contusions avec fractures pour enlever les fragments.
Toutefois Guy montre parfois une certaine indépendance : ainsi, à propos des apostèmes des mamelles, avec Galien, et contrairement à l'opinion de Lanfranc, il déclare n'avoir pas vérifié l'exactitude de l'aphorisme 40 de la V* section d'Hippocrate : « Un afflux de sang aux mamelles présage la manie. > Au contraire, Lanfranc raconte l'histoire d'une dame qui avait un abcès chaud à la mamelle-, lui, conseillait des calmants et des adoucissants; un chirurgien laïque insistait sur les maturatifs; Lanfranc prédit la manie. On n'y voulyt pas croire, mais la manie se déclara ; la mort survint le troisième jour, et le pronostic de Lanfranc fut exallé : aussi notre chirurgien semble tout heureux que la mort soit venue lui donner raison.
Guy recommande d'ouvrir Irès-promplement les abcès de la marge de l'anus.
Pour les plaies pénétrantes de poitrine, Roger, Roland, Brunus, Guillaume de Salicet , Lanfranc, les veulent toutes maintenir ouvertes, afin que les matières retenues n'aillent pas au cœur et aux autres parties nobles pour tuer le malade. Théo-
vragos coiisidt'rables ; mais au xiv* siècle le travail a été si obscur et si peu original, que nous avons perdu les traces historiques palpables. 0»nnt à l'Espiigne, elle est submergée par le flot de la médecine arabe et juive; mais, en se retirant, ce flol laisse un limon fécondant pour l'avenir.
GUr DB GHAULIAG, JBAH D'AEDEKN. 2M
doric et Henri de Mandeville commandent qu'on les ferme pour que la chaleur et l'esprit vital ne s*exhalent pas trop. Guy, qui ne suit ni les uns ni les autres, les maintient fermées quand il n'y a pas d'épanchement, et ouvertes quand il y a épanchement Il ajoute que les plaies peuvent pénétrer et causer épanchement avec ou sans lésion des membres intérieurs.
Au XIV* siècle, les barbiers sont surveillés par les chirurgiens, et les chirurgiens cherchent eux-mêmes à s'affranchir du joug des facultés de médecine (1). Cependant on voit bien par Guy de Chauliac que les rebouleurs conservent la spécialité des frac* tures et des luxations. La pratique des amputations reste détestable; de telle sorte que la chirurgie s'agrandit moins peut-être encore par la nouveauté des pratiques que par le bon jugement et la sûreté de lérudition. Nous avons un témoin de l'état de la chirurgie en France peu après Lanfranc : c*est encore Guy de Chauliac, qui achevait sa propre Chirurgie y moim de soixantedix ans après Tépoque où Lanfranc publiait la sienne. Dans ce traité, Guy donne une assez longue liste de chirurgiens et de médecins qui vivaient à Paris ou en province ; et le jugement qu'en porte Guy n'est pas fait pour modifier le nôtre : il leur reproche de se suivre tous comme des grues.
Les historiens, les biographes, parlent du chirurgien anglais Jean d^Ardern sans l'avoir jamais lu (2), et d*après Freind (S), qui lui-même ne le connaissait que par un très-petit extrait de sa Pratique sur In fistule à Vanus^ publiée en 1588, et encore dans une traduction anglaise devenue si rare, que je nefaivue qu'au Musée britanni(|ue. Plus entreprenant que mes
(1) C'est sculemcut en 1311^ sous Philippe le Bel, et uou eu 1260, sous saint f/»uis, que Pitard commença à organiser la compagnie des diirurgieus; dès 1254 les chinirgicns avaient réclame des etaminateurs pour rivaliser avec la Faculté et se défendre des barbiers.
(2) Quelques-uns des historien^ modernes de la cliirurgie frémisfient de n'avoir pas YU ni Ardcm, ni avant lui les Quatre maîtres; mais personne n'a songé à les aller rherrher. Pour les Quatre maitr«>s, j'ai indiqué plus haut le chemin ; pour Jean d'Anlern, il ne s'ngissiit que d'nllor à Oxford et à Loiulres.
(3) W. Beckett a aussi donné quelques notices sur ce chirurgien à propos des écoulements uréthrtui.
SOO DB LA CHIBURGIE AU XIV* SIËGU.
devanciers, je suis allé en Angleterre chercher les manuscrits d'Ardcrn, et je les ai copiés intégralement. Le plus important, le plus complet, et, à ce qu'il me semble, le plus correct, est celui du collège de Saint- Jean à Oxford.
De la vie d'Ardem on ne sait rien, sinon qu'il exerçait la chirurgie à Newmark en 1SA9, année de la peste, qu'il est venu à Londres en 1370, et qu'il a pratiqué en France, sans doute à] la suite des armées anglaises. Son ouvrage est rempli de mots et de synonymes français. Il cite plusieurs ouvrages français ou italiens.
Sa jPrâf(2çt/e est un ouvrage où manquent la méthode et l'ordre, mais où ahondent les observations personnelles; à vrai dire, c'est une suite de petites monographies sur divers 4sujets de chirurgie, avec une foule de dessins très-curieux d'instruments ou d'opérations que j'ai pris soin de calquer. Ardem n'oublie pas non plus les receltes superstitieuses et la description des médicaments simples ou composés.
Son ouvrage débute par la tortura oris^ qu'il faut traiter en agissant sur l'origine des nerfs. Pour les ulcères rongeants , il employait avec succès les onguents où entraient des sels arsenicaux, et en particulier le réalgar; mais il se plaint de quelques fâcheux résultats causés sans doute par l'absorption du poison.
Pour combattre la paralysie, il faisait chauffer un four, le remplissait de fiente qu'il recouvrait de linge, et y faisait coucher son malade. Il rapporte le cas d'une femme qui avait perdu complètement Tusage de ses bras et qui le recouvra par ce moyen.
Il se vante beaucoup des perfectionnements qu'il a apportés aux clystères, des services merveilleux qu'ils lui ont rendus et de l'argent qu'ils lui ont rapporté dans la cure de la passion iliaque et des calculs rénaux. Son invention consiste à percer la canule au bout et non pas sur les côtés, comme elle l'était de son temps, et à rendre la vessie plus solide et plus puissante en la tannant avec du sel marin.
11 a aussi des seringues particulières pour la vessie, contre l'ardeur d'urine, ou chaudepisse^ car c'est ainsi qu'il la nomme.
Après cela vient un long régime contre le calcul vésicaL Pour repousser la pierre engagée dans le canal, il se sert d'une sonde
JEAN D'ARDBRN, BEHEV. GRASSUS. SOt
d'argent ou de laiton ce qu'on trouve dans toutes les tonnes villes chez les orrévres ou fabricants d'épingles pour la t6le des femmes >. Quand la pierre est engagée de façon à ne pas sortir, on incise le pénis avec une lancette, et l'on ne doit pas s'épouvanter si, après la suture, l'urine s*écbappe d'abord par la plaie, attendu que cette plaie se cicatrise très-vite. — Je n'ai pas besoin d'ajouter que ce procédé n'est pas entièrement neuf.
Il fait un grand éloge du lait de femme pour les maladies des yeux.
A propos de la fistule à l'anus, il cite les noms des plus illustres seigneurs du temps et des gens de toute condition ; il a bien soin de dire qu'il a toujours préludé à Fopération en convenant d'un bon prix (1), et que tous les autres médecins avaient abandonné les malades qui se sont confiés à lui, ajoutant que Dieu révèle souvent aux humbles ce qu'il refuse aux savants.
A ce qu*il prétend, personne en Angleterre ne savait guérir celle maladie, pas même un frère du pays de Galles, qui se vantait, mais bien à tori, d'en triompher (2); même à ce propos, il met rexpérience fort au-dessus du plus beau raisonnement, entremêlant le tout des plus magnifiques préceptes sur les devoirs des médecins.
Les instruments pour opérer la fistule sont un sequere-me ou stilet; un acus rostrata^ espèce de bistouri en forme de faux avec manche d'argent; un tendiculum qui servait à serrer graduellement le fil appelé frenum Caesaris.
L'invention de Jean d'Ardern consiste donc, non pas en un procédé, mais en un instrument nouveau, le tendiculutriy auquel il avait recours, soit qu'il se contentât de la ligature, soit qu'il y joignit la section avec le bistouri.
Parmi les auteurs que cite Guy de Chauliac et qui sont à peu près ses contemporains, on remarque un certain Benevenutus
(1) 100 marcs et une rente de 100 sols; en tout cas, jamais moins de cent soiu d'or^ attendu « qu'il ne faut pas compter sur la reconnaissance des malades^ mais seulement sur les honoraires » .
(2) Il ne révèle son secret (en 1370) que parce qu'il est Tieux et qu'il en a tiré de très-beaux béuéfices.
302 OE l'anatomie au iiv* sifecn.
(ou Bienvenu) qui a écrit sur les maladies des yenx. Malgaigne n'a connu cet auteur cl son livre que par une traduclîon traoçaisc manuscrite, abrégée cl incomplète. Le livre innprimé exiàte cependant à la Bibliothèque impériale (1), où je Tai lu : il esl sans ilate et d'environ 1A7A d'après Panzer; le nom de rauleur est Pienevenutus Grassus Hierosolimitanus; il parait appartenir! la nation juive, avoir exercé aussi à Salerne (2^ et à Montpellier. Sa préface est des plus emphatiques et des plus vaniteuses; il offre à l'univers entier un livre qui illumine tout le corpa^ et qui traite d'un sujet que personne avant lui n'avait manié pratiquement et scientifitiuement. Malgré les ridicules prétentions de Fauteur et ses fanfaronnades, tout n'est pas nouveau dans son livre : plus d'un moyen de traitement se lit dans les Salernitains, dans Jesu Ali ou dans Âbulcasis; néanmoins j'y ai relevé et j'ai signalé une foule de particularités dignes d'être connues. — 11 y a notamment, parmi les espèces de cataracte, la deuxième que je recommande à mon savant confrère M. Sichel («^), comme répondant au glaucome; la couleur de l'œil, la soudaineté de la descvtUe du mal, son incurabilité et d'autres signes ne me semblent guère laisser de doute sur ce diagnostic.
Si, au xiV sii'cle, la médecine ne sort pas des vieilles ornières, si la chirurgie, tout en conservant, en France comme en Italie, le caractère clinique qu'elle avait repris à Salerne, ne fait pas de notablos pro<;rès, surtout pour les opérations, l'anatomie, du moins, commence à entrer dans de nouvelles et meilleures voi<;s. Au tlébut du xm' siècle, une ordonnance royale avait prescrit, à Salerne, la dissection d\m cadavre, substitué aux cochons sur les(|uels on faisait, avant ce temps, les démonstrations analomiques. Le 7 niîus 130S parut une autre ordonnance, qui entre dans plus de détails et accorde plus de cadavres; or, c'est justement à cette époque que florissait Mundinue, ce médecin
; 1; J ai \ii ticiix m;!». ('nin|iii>(> a la liil)lioUii'(|Uf du Nalicaii.
(2, n parle tio >:i prati«tiu' dans la Pouillc, et rapports plusieurs tvriiifA dii patois napolitain.
(Il (a'ii «'lait ci'i'il quand la uiurl tst \onui* Irappii ro ^av.iut op1)tli,iliiitiIii^i«tt.> dont on n in^tuiuait jamais eu \aiu ni l'cruditiou ni l'obligeance.
MUNDINUS. SOS
eélèbre que cinq villes d'Italie so disputent (1), comme autrefois la Grèce pour Homère. Mundinus n'est pas le premier qui, à Bologne (où il professait Tanatomie), ait étudié des cadavres humains en 1315; dès 1302, nous voyons que Guillaume deVarignana, assisté de physiciens et de médecins-chirurgiens, a pra* tiqué des autopsies à l'efl'et de découvrir un poison, et qu'il flt connaître en même temps l'élat des parties internes. Dans cette même ville (et non à Milan, comme on l'a dit), Guillaume de Salicet, avant Guillaume de Varignana, ouvre aussi des cadavres et note un engorgement sanguin du poumon. Vers le milieu du xiif siècle, Thaddaeus fait allusion à des dissections ; et plus tard Bertruccius les mentionne positivement. II y avait donc, en ItaliCi un courant d'opinion scientiflque en faveur de l'anatomie humaine qui triompha peu à peu des projugés, et força la main à l'autorité ecclésiastique et à l'autoçité civile. Malheureusement, en PVance, les résistances furent plus longues, plus opiniâtres, et, dans son Histoire des anciennes écoles de Paris y notre savant confrère, M. Chereau, nous fait assister au spectacle de toutes les tribulations que les médecins iirent endurer aux chirurgiens pour crime de dissection sur des cadavres. C'est en 1370 seulement qu'à Montpellier un premier triomphe est obtenu, et l'Espagne, encore plus arriérée, attend jusqu'au milieu du xvi"" siècle. Il y a Heu de croire que les miniatures qui accompagnent YAnatomie de Henri de Mandeville, et qui représentent l'intérieur des cavités humaines, ont été dessinées de fantaisie.
Les préjugés du vulgaire sont encore moins enracinés que ne sont vivaces les routines des savants (2). Ainsi Mundinus suit les divisions du Salernitain Copho, qui avait disséqué des codions; il ne profite guère de ce que la nature lui offre à contempler pour le foie, pour le cœur, pour le cerveau ou le poumon; il la délaisse trop souvent pour suivre Galien ou les Arabes : je vous en ai mis les preuves nombreuses sous les yeux, même pour les or-
1, lA'ii ti'Uioi{(imKe« K-s plut autlicoliques sont en faveur de Bolnn:iie. l| nmiiriit en i:i2().
;2; Le ^M'os (ic raiiatomie du xi\*' «irrle fhl arabir«>«galciiii|ue. Les 4-hirurKii>n!i (juv lui-nièait', qui ne paraît puii a^oir dM^>qur «le cadavre* liuinainii, nv font pas eiceplioii.