GARAGTËRSS GÉNÉRAUX DES XV ET XVI* SIÈCLES
tarde et assoupissante, & la littérature arabe. C'était un pas timide, mal assuré, mais enfin c'était un premier pas vers une pensée plus libre, vers des recherches plus indépendantes; c'était aussi un retour marqué vers les beaux modèles. Toutefois l'érudition, qui pouvait changer l'état des lettres, ne suffisait pas à modiûer sensiblement le domaine des sciences, et bientôt même l'érudition tendit à remplacer la tyrannie des Arabes par le despotisme des Grecs. Ce ne sont pas les textes, ce sont les faits qui créent les sciences, et la critique historique ne pouvait parvenir dès ses débuts, et sans terme de comparaison, à dégager de fausses explications ou de commentaires oiseux les faits bien observés par les anciens. On avait un fardeau de moins, cependant on ne pouvait faire un pas de plus; il fallut qu'une autre impulsion parallèle, non fortuite cette fois, vînt soutenir et diriger les tentatives de l'érudition.
Dès le milieu du xv* siècle, l'Europe se trouve à rétroit; l'esprit ne peut plus s'enfermer dans les vieilles formules ; le désir de savoir est universel; de tous côtés on est en quôte de quelque chose ; on néglige son repos, on expose sa vie: le spectacle des croisades se renouvelle dans des limites plus restreintes et p<Hir un but tout différent : on cherche des mondes inconnus et des sciences ignorées ; même on ose déjà soulever le voile qui défend le sanctuaire ! Au milieu de cette ardeur inouïe, de cet en« traincment général et de ces découvet*tes calculées ou imprévues, qui chaque jour enflammaient la curiosité, la médecine ne devait pas rester stationnaire ; les savants qui ne pouvaient ou qui ne voulaient pas aller chercher aux Grandes-Indes quelque plante nouvelle, se rendaient à l'amphithéâtre ou recueillaient des observations : on ouvrit des cadavres, on examina des malades; puis on conçut des doutes sur la physiologie et sur Fanatomie des Grecs ; on détruisit quelques erreurs matérielles ; en un mot, on sembla vouloir s'essayer' à la méthode expérimentale qui, un moment, au xiu* siècle, avait été remise en honneur, mais prématurément, par le moine franciscain Roger Bacon.
La fin du xv* siècle est à la fois un sommaire et une préface. Averrhoès est célébré par Dante poiu* avoir écrit le Graxkd
GâRACTÈRES GÊMÉBAUX des XV' ET ZTI' SlfeCtlS. 307
Commentaire sur les livres d'Aristote ; le xv* siècle se recommande à l'attention de l'historien pour avoir fait le Grand Corn'mentaire sur A vicenne (1 ). Tout ce que la théorie a imaginé j tout ce que la pratique a observé, est venu se grouper autour de ce texte. Voilà comment le xV siècle est un sommaire; c'est en même temps une préface^ puisque, dès ses premières années, ce siècle, «'engageant dans des sentiers qui n'étaient presque plus fréquen* tés, publie des consultations ^ et laisse entrevoir l'étude de la nature derrière l'interprétation des textes. Une des préoccupations du xvr siècle a été justement d'écarter le poids des formidables gloses qui écrasaient la lettre, tuaient l'esprit et masquaient les perspectives nouvellement ouvertes.
Au début du XVI* siècle, nous rencontrons les érudtts et les critiques : éditeurs, traducteurs, commentateurs enthousiastes des auteurs grecs, Gomarius, Nie. Leoi^icenus, Gonthier d'Andernach, HouUier, Fuchs, Gorrée, Duret, Foes, Mercurialis, Champier, Montanus, Vallesius, J.-B. Sylvaticus, les Estienne et bien d'autres; puis se développe la phalange des anatomistes, qui tantôt déterrent les cadavres, ou tantôt se disputent ceux que l'autorité accorde par faveur, et sur lesquels il fallait voir en quelques jours tous les organes et toutes les parties. Yésale, plus heureux que les Mundinus, les Gabriel de Zerbi, les Hundt, les Achillini, les Bérenger de Carpi, les Massa, les Sylvius (2), avait un bon théâtre anatomique, et put répéter ses observations sur plusieurs sujets. Les noms de ses émules, Fallope, Ingrassias, Eustachius, Colombus, Arantius, Varole et d'autres, se rattachent à d'importantes découvertes anatomiques. Quoique l'école de Paris se soit particulièrement distinguée par sa soumission aux dogmes de Galien et par sa résistance aux acquisitions si précieuses faites par l'anatomie et par la physiologie, elle n'a pu arrêter ce double courant ; elle a même fini par s'y laisser en-
(1) Saai négliger les autres auteurs arabes, surtout le a* livre du traité de Rhasèi * Ad Almansoretn,
(2) Voyez Chéreau, Les anciennes écoles de médecine de la rue de la Bûcherie (Par 18^ 1866, p. 15 et suiv.). — Dans les premiers temps de l'aoatomie huip* comme je Tai répété bien souvent, on ouvrait les cadavres, mais on nt quûit pas.
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traîner el par proleiiser les noicvtavtés. C'était, on en conviendra, un bien dur sacrifice après les spirituelles boutades et les violentes invectives de Guy Palin ; mais les écoles, pas plus que les digues, ne peuvent résister aux torrents impétueux: on a beau Taire le procès à l'anatomie humaine, à la circulation, à l'antimoine, au quinquina, à la pathologie générale, à la physiologie pathologique , à l'histologie , tout cela pénètre de gré ou de force : les anciens maugréent, les jeunes applaudissent.
En même temps que l'anatomie faisait des progrès et que la physiologie essayait, mais un peu en aveugle, ses forces avec Michel Servel, avec Columlms ou Césalpin, la clinique trouvait (et cela par la suite logique des faits) d'habiles représentants dans la personne de Benivenius (dont je vous ai fait connallre une série A' observatiotis nouvellement publiées par M. PuccînottJ), de Benedictus, de Fracastor, de Thaddaens Dunus, de Massa, de Septalius, de Brassavola, de Fernel, de Baillou, de Forestus, de F. Plaler, de Schenck von Grafenbcrg, etc. Voilà pour la médecine; pour la chirurgie, comment ne pas esquisser, au moins, l'histoire du collège de Saint-Côme, de ses membres et de Itiurs luttes contre l'École et les barbiers? comment aussi ne pas s'arrêter avec complaisance devant les noms de Vigo, de Marianus Sanctus, de Maggi, rie Fabrice d'Acquapendente, de Tagliacozza, d'André Aicazar, de Gersdorfl", de Wiirtz, de Paré, des Colot, de Tagault, de Franco, de Roeslin? Nous ne pouvions laisser de côlé non plus, ni l'examen des premières descriptions de la syphilis, ni celle de la suette anglaise et de ({uelques autres maladies épldémiques qui ravageaient le monde et dont la description remplit tant de volumes, ni les discussions sur le lieu de la saignée, ni les nouvelles doctrines sur le pouls, ni même VUroscopie, ou si l'on aime mieus, VUromaiicic, ni enfin les rêveries astrologiques.
L'histoire de la médecine en France au xvii' siècle se lit presque tout entière dans Molière et dans le Journal de la santé du roi Ijouis XIV; nous avons tâché cependant de relrouver quelques-uns de nos titres de noblesse submergés dans ce bourbier " de sang et d'humeurs peccantes qui débordent sous la main homicide des Purgon et des Diafoirus du grand siècle. L'histoire de la médecine à l'étranger, où naissent et meurent tant de
TRANSFOBMATION OB LA MftOECINE AUX XVII* ET XVIII' SifeCLES. 309
systèmes, et toute l'histoire de Tanatomie, de la chirurgie, de la physiologie, même en France, nous ont consolé du triste spectacle donné par nos médecins.
Au premier abord, le xYiii* siècle ne parait pas différer sensiblement du xvif ; on y pourrait remarquer les mêmes contrastes : mouvements en avant et déviations étranges ; cependant il n'est pas malaisé d'y voir un progrès sur le xvu** : des systèmes nouveaux surgissent qui ne valent guère mieux que les anciens ; mais coiïime Haller est beaucoup plus physiologiste que Hoffmann et que Stahl, son système de rirritabilité est, en certains sens, plus près de la vérité que le dynamisme mécanique, surtout qu^ le vitalisme dont on fait tant de bruit en ce moment. D'ailleurs on peut juger Tarbre par les fruits : Boerhaave et Hoffmann sont sans écho; leurs théories aboutissent à une interminable logomachie ; la doctrine de Stahrn'a jamais donné un résultat scientifique, tandis que Haller conduit à Brown, Brown à Bichat, Bichat à Broussais, c'est-à-dire au plus ample développement de Tanatomie, et surtout de la physiologie pathologique. Puis n'oublions pas que le xviii® siècle est le siècle où la théorie chimique de la respiration essaye de compléter la découverte de la circulation (i). Au xvin* siècle, toutes les erreurs qui survivent n'équivalent pas à toutes les erreurs qui succombent.
Certaines formes brillantes du pouvoir absolu peuvent se concilier avec l'éclat des lettres; les grands siècles littéraires en portent presque tous témoignage : la beauté du langage devient pour l'écrivain une compensation à l'asservissement de la pensée, mais jamais la pleine prospérité des sciences n*a pu s'accommoder de la soumission aveugle à quelque autorité que ce soit, pas plus à celle de l'État qu'à celle de l'Églisct. Voilà, Messieurs, ce qui explique comment et pourquoi ces deux siècles, le xvir siècle et le xviii*, ont, dans Thistoire de la médecine, en France, un rôle si dissemblable.
Telle est, Messieurs, l'esquisse du tableau dont je me propose de déployer successivement les diverses parties sous vos yeux. Si j'entre dans plus de détails que je n'ai eu jusqu'ici coutume
(1; Le xix^ siècle a pour apanafi^es l'appareil nerveux et le foie.
MO mtBtT FABnCDIlEIt DB L*HISTOIRS DBS TBKFB WOUÊKOB.
de le faire ; si je cherche à vous peindre les hommes en même temps que les événements scientifiques dont ils sont les héros, c'est que ces hommes font une grande figure et que ces événements tiennent une grande place dans notre histoire- Plus nous nous rapprochons du temps actuel, plus aussi nous trouvons d'intérêt et de profit dans une exposition qui replace sans cesse sous nos yeux les essais fructueux des réformateurs de la médecine; nous saisissons mieux aussi les rapports de filiation ; et, quoiqu'ils ne manquent pas pour les périodes les plus anciennes, puisque le mouvement est continu et qu'un échelon nous porte vers un autre, il est néanmoins plus aisé d'apei*cevoir ces rapports au moment où nous sommes parvenus. Entre Vésale ou Harvey et Bichat, entre les cliniciens du xvT ou du xviï* siècle et les cliniciens modernes, le rapprochement se fait avec moins d'efforts pour les esprits peu habitués aux spéculations historiques qu'avec les écoles hippocratiques , avec celle d'Alexandrie, avec Galien, surtout avec le moyen âge si mal apprécié.
Je puis, en terminant cette leçon, me rendre au moins ce témoignage, que je n'ai pas un instant dévié de mon plan primitif et que j'ai toujours eu présentes à l'esprit les deux thèses dont j'ai fait, dès le début de ce cours, la base de mon enseignement. J'ai d'abord voulu montrer la perpétuité de la médecine depuis ses origines, aussi bien entre Homère et Hippocrate qu'entre le vr et le XV* siècle de notre ère, et constater que, malgré certaines oscillations souvent voisines de la chute, la science médicale, dans l'une ou l'autre de ses parties, a fait un pas en avant presque au bout de chaque siècle, même au bout des siècles les plus obscurs ou les plus troublés ; — en second lieu, tous mes efforts ont tendu à prouver que les vrais progrès de la médecine, ceux qui transforment à la fois la pathologie générale et la thérapeutique scientifique, tiennent à peu près uniquement aux progrès de la physiologie. Je crois que, par la démonstration de ces deux thèses, on rend un égal service à l'histoire et à la pathologie.
SoniAin. —Fin de la période connervatrice. —Sérieuses tentatWes de réformei.
— D*abord on abandonne les Arabes pour retenir aux Grers, puis on ose mettre en discussion l'autorité des Grecs ei|x-m^me$« «^ Le xv* siècle est le dernier des siècles conservateurs. — Il nous offre un sujet tout particulier d*étudeS| les consultaiionft médicales. — Au xvi* siècle Tcsprit commence à s'émanciper par l'érudition, il s'enhardit encore par Tétude de l'anatomie; les observations succédant aux consultations , il n'y a plus qu'à attendre les ^andei décoDvertes de la physiologie pour que l'ère nouvelle succède a l'ère ancienne.
— Vaines et dangereuses tentatives de Paracelse. — De quelques maladies particulières au zvi* siècle. — Esquisse de l'histoire des xvii* et xviii" siècles.
Messieubs,
Cette leçon est un résumé et un programme : le résumé du cours de Tannée scolaire 1866-1867 (xv* et xvi* siècles), le programme de celui que je vais avoir Thonneur de faire devant vous durant la présente année. Par le résumé, le professeur renoue la chaîne des temps, marque le point de départ, ravive les souvenirs de son ancien auditoire, et dispose les nouveaux assistants à mieux comprendre la suite du développement historique. Comme il n'y a ni un personnage ni un fait isolé dans l'histoire, celui qui ne sait rien ni des tenants ni des aboutissants est incapable de connaître exactement, d'apprécier et de mettre à sa véritable place quelque auteur et quelque événement que ce soit. A son tour, le programme indique le but vers lequel on se dirige, fixe les grandes lignes du sujet qu'on va traiter, appelle l'attention, provoque les recherches sur les points les plus controversés ou les plus obscurs, de telle façon que l'auditeur, ainsi averti, entre d'avance en communication avec le professeur et peut au besoin lui venir en aidé.
Au début de cet enseignement, et d'après un plan levé à vol d'oiseau, j'avais partagé l'histoire des sciences médicales en trois années : l'antiquité ; — le moyen Age, la renaissance et le
313 DIS acDDices irtMCàus AU xr nfecu.
XYi* siècle; — le xyu* et le xYin* siècle; mais nous entrons aujourd'hui dans la quatrième année, je touche seulement au xvn* siècle, et j'ai i peine l'espoir d'arriver jusqu'à la fin du XYiii*. Est-ce donc ma faute si l'abondance des matières, si Totre attention soutenue, si votre désir marqué de ne pas effleurer les questions, si enfin la nouveauté et l'intérêt de Thistoirê de la médecine, au moyen âge et à la renaissance, m'ont attardé plus longtemps que je ne pouvais le prévoir?
Je suis donc, Messieurs, tout excusé à vos yeux ; je ne vous ferai même pas l'injure de réclamer aujourd'hui votre indulgence pour les détaik où je dois entrer cette année à propos des deux siècles qui nous restent à parcourir ; ce serait supposer que vous en méconnaissez l'importance et que vous ignorez combien sont grands les développements qu'a pris alors la littérature médicale. Au moment où venaient de se rompre l'unité de l'empire et l'unité de l'Église, notre littérature perdait également la sienne : si la langue latine domine encore au xvn* siècle, si la parole des anciens conserve son prestige, il n'en est pas moins vrai qu'on écrit beaucoup dans les langues modernes, que la division du travail se dessine de plus en plus, que chaque pays a ses auteurs, ses livres, ses systèmes, ses écoles, enfin que l'observation de la nature reprend chaque jour quelques-uns de ses droits. Après avoir navigué sur une mer fermée, nous entrons à pleines voiles dans un océan à peu près sans limites, et tout parsemé d'îles où nous devons relâcher, ne fût-ce que pour un instant.
Mais ne devançons pas les temps, retournons sur nos pas, ou plutôt regardons en arrière pour mesurer le chemin déjà fait, avant de chercher de nouvelles contrées.
Avec la fin de l'année 1865, nous sommes arrivés au vp siècle de notre ère, c'est-à-dire à la transformation de la médecine gréco-latineenmédecinenéo-laiine.L'annéel866a été tout entière consacrée à la période comprise entre les premières années du viii* siècle et les dernières du xiv\ Dès le x* siècle, la médecine néo-latine est graduellement remplacée par la médecine saLernitaine qui rayonne dans toute l'Europe lettrée, et qui est fille des vieilles traductions d'Hippocrate, de Galien et d'autres auteurs
UtBES EN USAGE k CETTE ÉPOQUE. SîS
grecs. — Lexn" siècle est à moitié salernitain et à moitié arabe; au xin', l'arabisme prend le dessus, cependant on cite assez souvent les Salernitains. Au xiv* » les Arabes sont maîtres de toutes les (X)sitions; on ne connaît même plus les Grecs que par Tintermédiaire des traductions arabes; Gkdien travesti et Aristote défiguré se partagent le monde.
Le premier soin d'un voyageur bien avisé, en entrant dans une ViHe qui lui est inconnue, est de monter sur les plus hauts sommets afin d*embrasser d*un coup d'œil le panorama de la cité et dé ses environs ; de même, quand un professeur aborde l'étude d'une période nouvelle, il doit, prenant son auditoire par la main, le conduire sur les hauteurs de cette période afin 'd'en mesurer ensemble l'étendue et la profondeur ; les horizons et les divers étages ou escarpements sont déterminés par la multitude et la diversité des livres qui se lisent ou se produisent pendant une époque. C'est en jetant d'abord un coup d'œil général sur ces ouvrages, puis en les classant par groupes naturels, eu égard à leurs affinités, qu'on peut, même sans entrer dans aucuù détail, trouver les traits caractéristiques d'une période de l'histoire des sciences. Essayons ce procédé pour donner la formule du XV* siècle.
Ce siècle est actif et cependant stérile : actif pour la médecine comme pour toutes les autres branches des connaissances humaines, puisqu'il produit beaucoup de livres; stérile puisqu'on n'y peut signaler presque aucun véritable progrès scientifique. Prouvons en premier lieu que le xv* siècle est actif, nous verrons ensuite pourquoi, en quoi et jusqu'où il est réellement stérile. Les copistes d'abord, puis les imprimeurs qui se sont répandus en quelques années dans presque toutes les grandes villes, multiplient les exemplaires. Les auteurs sont également plus nombreux qu'aux siècles précédents. Le dépouillement du Repertorium bibliographicum de Hain conduit aux résultats suivants : on possède environ huit cents incunables pour les sciences médicales, c'est-à-dire huit cents ouvrages imprimés avant l'an 1500. — Ces incunables peuvent se diviser en trois catégories : les ouvrages anciens, les ouvragés du moyen âge, et ceux qui
8i& DES scmcn irtoicAUts au it* siIbclb.
ont été rédigés pendant le rr* siècle lai«m6me. H est cnrieu de voir, en décomposant les chiffires de ces trois catégories , quels auteurs antérieurs au xv* siècle, quels de leurs écrits avaient le plus de vogue, et aussi quels sujets les écrivains de ce même XV* siècle traitaient de préférence.
Parmi les ouvrages anciens (je comprends sous cette rubrique les Grecs, les Latins et les Arabes), Hippocrate figure seulement huit fois, et encore pour de petits traités : Aphorismes; Pronostic; Lettre sur la folie à Démocrite; Des songes; De la nature de F homme; Serment; Loi; Art; — Galien, une- fois pour ses Œuvres , six fois pour divers ouvrages : la Thérapeutique (en grec) 5 les lieux affectés; les Tempéraments; le Petit Art; X Introduction ; — de Dioscoride, il n'y a qu'une édition grecque et une édition latine ; — de Paul d'Égine , une seule édition latine que je n'ai jamais vue et dont j'ignore le contenu; c'est peut-être le livre sur l'hygiène.
Si les Grecs sont à ce point négligés, Celse du moins sauve l'honneur des Latins, car il a été imprimé cinq fois, quatre fois dans sa langue originale, une fois en traduction italienne. Mais, en revanche, quelle profusion d'Arabes! Surtout quelle prédilection pour les ouvrages de recettes et de matière médicale, pour ceux aussi qui résument la médecine, la chirurgie, l'hygiène et la matière médicale I Isaac, Ali Abbas, Averrhoès, n'ont chacun qu'une édition ; Avenzohar en a trois, tandis qu'on en compte six pour le Bréviaire et la Matière médicale de Sérapion ; quatorze pour YAntidotaire^ le Formulaire, le Mémorial thérapeutique de Mésué; une édition du vaste Continent de Rhazès, et onze de ses Opuscules; puis, ce qui ne surprendra personne, d'Avicenne, du c prince des médecins arabes >, on ne possède pas moins de dix-huit éditions, quatorze du Canon^ et quatre pour d'autres ouvrages I Nous ne sommes plus habitués à des Manuels de cette taille.
Des Salernitains , on ne connaît guère que VAntidotaire de Nicolaus Praepositus ou Salemitanus {quatre éditions ) ; la Pratique^ les Gloses et la Matière médicale {Circa instam) de Platearius (quatre); à quoi il faut ajouter plus de vingt éditions de V École de Saleme^ plus de trente des Secrets du petit Albert,
LITR£S m DSAGB A CI1TB ÉFOQUE. 815
des Herbiers en grand nombre, quelques Hacer Floridus, Gilles de Corbeil {trois)^ Arnaad de Villeneuve sous toutes les formes. Dans la foule des auteurs du moyen âge, on distingue la Rose de Jean de Gaddesden (uneéditimi); le Lis de Bernard de Gordon {huit fdoni une en français, l'autre en espagnol); les Aréoles ou le Parterre de Jean de Saint-Amand, auquel on adjoignit, quelques années plus tard, le Laurier de Gilbert l'Anglais; le Clarificateur de Jean de Tomamire^ les Commentaires de Thaddaeus; les Secrets de Guillaume de Varignana; le Trésor des pauvres de Jean XXII (Pierre d'Espagne, — sixj dont quatre en italien) ; VAggregator^ ou le Promptuarium medicinae de Jac. de Dondis ; les Pandectes de Mattbaeus Sylvaticus {onze) ; la Clef de Simon de Gênes {trois; — ce sont deux Dictionnaires des termes de médecine et de matière médicale). Chez les érudits, ou les riches, on rencontre encore les Conseils^ les Commentaires et autres ouvrages de Gentilis de Foligno (dix-neuf); les Commentaires et les Gloses de notre Jacques des Parts, VÈlucidateur et la Somme des deux Garbo, les volumineux Sermones de Nicolaug Falcutius, les Conseils de Montagnana, le Conciliateur de Pierre d' Abano , ainsi que son traité Des venins [quinze). Les anatomistes^ Mundinus {s€pt)\ les chirurgiens arabes (Abulcasis) ou arabistes (français et italiens), Lanfranc, Guy de Chauliac, Guillaume de Salicet, Theodoricus, Brunus, Roger et Roland, réunis ou imprimés séparément, ne sont pas non plus oubliés. Il y a enfin deux ouvrages, ou plutôt deux recueils qui ont joui d'une trop grande réputation pour qu'ils soient passés sous silence : le Fascicule de médecine (1), publié par Jean de Ketham [trois) ^ et surtout YArlicella (six)^ où sont rassemblés, outre divers opuscules sur les urines et le pouls, les ouvrages d'Hippocrate et de Galien
(1) IjH composition de ce Fascicule (comme celle de ÏÀrticêlia) varie un peu suivant les éditions. G'esl un recueil d'opuscules écrits par divers auteurs, et qui représentait en abrégé Tenscmblc des sciences médico^chirurgicales. J'ai reconnu, ce qui avait, ce me semble, échappé à nos bibliographes, que les deux ouvrage excessivement rares et intitulés : l'un, Epilogo en medicina y en cirurgia conv9» niente ala satud (1&95), l'autre, Ubro de medicina llamado Compendio de la saM humana (1516), sont des traductions espagnoles du Fascteulvs medicinae avec quelques légères modifications.
316 HBS 8CIBMB8 MÉDICALES AU VT SifeCLB.
qai étaient alors encircalation, quelques parties d'ÀYicenne, de Rbazès et même des FletireUes cueillies dans le jardin de Celse (1).
La composition d'une bibliothèque médicale au xy* siècle est donc fort simple, si Ton ne tient compte que des livres imprimés: les Grecs n'y figurent guère que pour mémoire ; les I^atins n'y sont représentés que par Celse ; les Arabes et leurs commentateurs/imitateurs ou disciples serviles, y abondent; les Saleraitains n'y sont admis que pour les ouvrages de recettes. Il est vrai que dans les deux premiers tiers du xv« siècle il n'y avait que des manuscrits^ et qu'au troisième tiers, c'est-à-dire aux débuts de l'imprimerie, les manuscrits étaient mêlés aux imprimés. Mais nous pouvons affirmer, après avoir examiné et décrit avec soin les manuscrits médicaux latins du xv* siècle conservés dans les principales bibliothèques de l'Europe, que la proportion entre les imprimés et les manuscrits reste sensiblement la même. Ce sont, en général, les ouvrages ou les auteurs qui ont été le plus souvent imprimés avant l'an 1500 qui étaient aussi le plus copiés de l'an lAOO vers l'an 1A70 ; ce sont ceux-là encore qu'on a continué à multiplier en manuscrits même après qne des exemplaires imprimés étaient entrés dans la circulation. Les manuscrits français du xv"* siècle que j'ai vus et copiés ou analysés à Paris, dans diverses bibliothèques des départements, en Angleterre, à Rome, à Venise, à Turin, en Allemagne, contiennent des traductions de médecins salernitains, de chirurgiens italiens, d'ouvrages sur l'hygiène tirés des Arabes, des Herbiers, des recettes, et de mauvais vers.
S'il est curieux de pénétrer dans la bibliothèque d'un médecin
(1) Un point important à noter en passant, c'est qu^au xv* siècle, les lieux où l'on a imprimé le plus de livres^ et en particulier le plus de livres de médecine, ne sont pas toujours des centres littéraires, mais des officines commerciales. Par exemple, on lit beaucoup à Paris et à Padoue, et l'on y imprime peu. Un petit nombre de livres médicaux sort de Bologne ou de B&le, qui devinrent plus tard si célèbres par leurs imprimeries, surtout Bàle, en même temps qu'elles perdaient de leur renommée littéraire. Lyon, Leipzig, figurent à peine pour les inciuables, tandis que nous en trouvons huit à Naples, et une multitude à Venise, ville plus commerciale que lettrée. Ajoutons encore ce détail : au premier rang brille l'Italie, puis vient la France ; l'Allemagne occupe le troisième rang, mais de loin ; l'Espagne est à peu près dons l'ombre, et l'Angleterre ne produit rien ou presque rien.
UVBES EN USAGE A CETTE ÉPOQUE. Si 7
da XV* siècle pour voir ce qui s'y trouve, il n'est pas moins instructif de constater les lacunes (|u'on y remarque au premier coup d'œil. Parmi les Grecs, notre confrère ne connaît ni Arétée, ni Âélius, ni même le Traité des médicaments de Nicolaus Myrepsus, ni Soranus, ni Oribase, ni Paul d*Égine (1), qu'on avait cependant plusieurs fois traduit dans la première période du [moyen âge; sans les Gloses de Jacques des Parts, il allait oublier Alexandre de Tralles. Il ignore complètement les productions de la médecine néo-latine ; on ne les copie plus, on ne les imprime pas davantage. Gariopontus, si célèbre autrefois, ne revoit le jour que dans les premières années du siècle érudit par excellence, je veux dire du xvi* siècle. Les vieux Salernitains restent dans l'ombre ; toutefois le moine Constantin n*a pas succombé sous sa réputation d'habile plagiaire; on continue à le copier en attendant qu'on l'imprime.
Cette espèce d'inventaire de la littérature médicale au xv* siècle n*est pas une œuvre de fantaisie, puisqu'elle résulte du dépouillement des bibliographies spéciales et des catalogues de manuscrits en même temps que de l'examen du contenu des volumes eux-mêmes; mais cet inventaire a une réalité plus substantielle encore, s'il est permis de s'exprimer ainsi, puisque des actes publics et contemporains nous révèlent l'existence de bibliothèques médicales composées précisément de la plus grande partie des auteurs que nous venons de nommer (2).
(1) Valcscus de Tarenie, dans la préface de son Philonium, marque un vague souvenir de ces auteurs. « Où trouvera-t-on, s'écrie- t-il, des livres d'Hermès, de Rufus, d'Andromaque, de Paul, d'Oribase?» C'est même à cause de la pénurie des livres qu'il s'est décidé à écrire un traité complet qu'on réclamait de divers côtés, et qu'il déclare être exempt de tous mensonges, ne comptant pas pour tels, apparemment, les superstitions dont fourmille son Philonium. Il l'a divisé en sept livres^ parce qu'il y a sept péchés capitaux, sept demandes dans le Pater, sept planètes, sept esprits, sept jours dans la semaine, etc., etc. — Rembertus Dodonaeus a rassemblé et publié à part les Obtervations qui se lisent dans le Philonium,
(2) J'ai trouvé divers documents de ce genre dans nos dépots publics. D'après I7;ire7j/aire dressé après décès (13 décembre 1&38), de maître Pierre Cardonnel (voy. Chereau, Biblioih. d'un médecin au XV^ siècie^ Paris, 1864, in-8"), cbadoinc de Paris cl, comme la plupart de ses confrères, médecin, on voit qu'il possédait dans sa bibliothèque plusieurs ouvrages de médecine sans désignation d'àUteurs,
318 DES SCiniGES MÉDICALES AU Vf* SÛXLJL
Les ouvrages qui ont été composés au xv* siècle confirment dé tout point le jugement que j'ai déjà porté sur ce siècle, en considérant uniquement les moyens d'instruction que les médecins avaient alors entre leurs mains. Que ces ouvrages s'appellent Comment taires^ Sommes ^ Pratiques^ Consultationsifionnlia) , ExposiiianSp Clari/ieaiiona^ Régimes de sùnté^ Aniidotmres^ Traités des ftèvreSf ou de tout autre nom ; — qu'ils aient été écrits par Guai-* nerius, Gatenaria, J. de Tornamire, J . de Concorreggio, Guillaume de Brescia, Ortolf (qui semble avoir imité le Fasàculus medicinae)^ Cbristophorus de Barziziis, Hugo de Bentiis^ Savonarole, Barth. de Montagnana, Sillanus, Mattbaeus de Ferrariis, Baverius de
Baveriis, Ârculanus et par tous autres, ce ne sont qu'amplifica* lions, abrégés, imitations ou remaniements de textes arabes. — Point d'autres doctrines de patbologie générale, point d'autre nosologie ; une chirurgie aussi barbare, en dépit de quelques bons préceptes donnés par Guy de Chauliac (1); des discussions
puis une partie d'Avicenne, Isaac, le Ulium medicinae^ la Bota anglica^ J. de Saint-Aman d, les Aphorismes, Rhazès Ad Almansorem, Gilles de Corbeil, le Pof^ sionnawef peut-être celui de Gtriopontus, Sémpion, le Tacuin, la Pratique d'Alexandre, un traité de Métué, Averrhoèt, un livre de Galien^ enfin la CAirurgie de Lanfrauc et G. de Salicet (Archives de Tcmpire, Sâction administr,^ S. 851). — > Dans le testament de maître en médecine Jean Sallecius^ chanoine (1402), ledit lègue à son fidèle clerc Jean Boulanger^ s'il veut étudier conscien* cicusement la médecine^ tous ses livres^ aussi bien ceux de médecine que les autres (ibid.^ Section légisL etjudie., x i. a, 9807). — M. Gamier, archiviste de la ville de Dijon, a bien voulu me communiquer l'Inventaire après décès d'un apotliicaire (Amyot Salmonner, dit Biaise^ 10 nov. 1402)^ dans la bibliothèque duquel se trouve également une riche collection des ouvrages en usage : Mcsué, les Pandectes de Mattbaeus Sylvaticus, Nicolaus^ la Rosa anglica, Arnaud de Villeneuve^ Tornamire, Averrhoès, Guillaume de Plaisance^ Lanfrauc, une partie d'Avicenne, le Viatique de Constantin, le Circa instans de Platearius, J. de Saint- Amand, Rhaxès {Opuscuies)^ les Aphorismes^ Sérapion, Gérard de Solo, Macer Floridus et plusieurs livres anonymes. — Un autre inventaire, que je dois également à robligcance de M. Garnier, contient une très-longue et très-curieuse liste de toutes les drogues simples ou composées qui se rencontraient en 1439 dans la boutique de Guillaume Lerort, apothicaire. 11 n*est pas plus étonnant de trouver beaucoup de livres de médecine chez les apothicaires qu'il ne le serait de rencontrer beaucoup de drogues chez les médecins à une époque où les deux métiers étaient souvent réunis dans la même main.
(1) Parmi les auteurs qui ont écrit spécialement sur la chirurgie au Xv* siècle, on peut citer (outre Pierre d'Argelata) Léonard de Bertapalidi dont le Commeniatre