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déjà indiqué dans l'ouvrage d’Achillini. A cette époque on ne connaissait pas bien exactement les os du corps humain 5 car, dans Achillini , nous trouvons tantôt cinq, tantôt sept os pour le carpe. Néanmoins c’est un auteur remarquable par des observations qui paraissent pour la première fois dans son ouvrage, et qui y sont mieux exposées que dans la plupart de ses successeurs.
Le plus fameux auteur de ce temps fut Jacques Bérenger de Carpi, dans le Modenais; il fut professeur à Bologne depuis i5os» jusqu’à i5ay. Il est fameux, surtout en médecine, comme un des premiers qui aient employé le mercure à la guérison de l’affection contagieuse qui à cette époque paraissait pour la première fois sur l’ancien continent. Il mena une vie assez aventureuse, comme tous les savans, les artistes, et les hommes de lettres de celte époque où les moeurs de l’Italie étaient horriblement corrompues de toutes les manières. Il futexilé, et se réfugia à Ferrare, où il mourut en t55o. Il a disséqué plus de cent corps. On remarque ce fait, parce qu’il était très rare à celte époque; il fallait arriver de toute l’Europe à Bologne pour avoir la facilité d’observer un aussi grand nombre de cadavres. Xle qui se fait facilement aujourd’hui presque partout , excepté en Angleterre, n’avait lieu alors que sur un très petit nombre de points de l’Europe. On accusa Bérenger d’avoir disséqué des hommes vivans (1) , comme Hérophile en avait été accusé dans l’antiquité avec aussi peu de fondement. Ce sont de ces
(1) C’étaient deux Espagnols atteints d’affection syphilitique. Bérenger passe pour avoir détesté cette nation, (ilf. du Rëdact.)
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fables que la superstition populaire aime à répandre.
Jacques Bérenger de Carpi a donné un livre intitulé Commentarius cum amplissimis additionibus super Analomid Mundini. Bologne, x5ai-i552, in-4°. C’est encore un commentaire de Mundinus , qui était l’auteur classique généralement reçu. Il a produit aussi , en i5a4 , un petit ouvrage intitulé Isagogæ brèves in anatomiam corporis humani cum aliquot figuris anatomicis. Dans ces deux ouvrages , il présente de véritables découvertes. Ainsi il y décrit très bien le thymus, l'appendice du cæcum, les cartilages arylhénoïdes du larynx, les caroncules des reins , la moelle épinière. On lui doit encore l’observation que le rete mirabile formé par les vaisseaux en arrivant au cerveau des ruminans, entre autres (t), n’existe pas dans 1 homme , ce qui est un point très important de son anatomie, puisque par ce caractère seul on démontre que l’homme est destiné à marcher debout- Il est le premier enfin qui ait démontré que l’utérus dans l’espèce humaine n’a qu’une seule cavité. A son ouvrage sont jointes quelques figures grossières sur bois qui n’étaient point dans ses prédécesseurs. Celle du tarse est passable 5 mais ses figures d’écorchés sont si peu finies, qu’a peine aujourd’hui les regarderait-on. Ce sont, au reste, les premières tentatives de l’art en faveur de l’anatomie. Cette science était alors excitée par les progrès de la peinture et de la sculpture, qui elles-mêmes avaient besoin del anatomie. Ainsi dès ce tempsles peintres, qui ensuite ont servi de maîtres à Michel-Ange, à Raphaël et ù plu-
(1) Ce réseau paraît destiné à amoindrir le choc du sang sur le cerveau. (N* du Rédact.)
sieurs autres , commençaient à étudier l’anatomie Michel-Ange fut, de tous les artistes du seizième siècle, celui qui en fille plus grand cas, qui l'étudia avec le plus de soin , celui qui en fit le plus d’emploi dans ses ouvrages ; peut-être même a-t-il porté à l’excès le désir de montrer sa science à cet égard (i). On a des dessins de lui , dans lesquels il s’est représenté disséquant avec ses élèves.
Léonard de Vinci étudia l’anatomie sous un professeur dePadoue, nommé Antoine Turrianus, qui l’employa à faire des dessins dont il se servait dans ses cours. Le premier qui ait donné des figures est un Allemand de Magdebourg. Les arts à cette époque fleurissaient en Allemagne presque autant qu’en Italie. Ce furent les guerres survenues ensuite en Allemagne qui interrompirent leur développement dans ce pays. Albert Durer de Nuremberg , grand graveur-dessinateur, contemporain de Michel-Ange et de Raphaël, était au rang des premiers artistes de ce temps; il a cultivé l’anatomie avec zèle, et a donné un ouvrage intitulé De simetrid partium corporis huniani. Cet ouvrage, le premier fait avec un peu de talent pour l’anatomie pittoresque, a été souvent réimprimé.
Vous voyez, messieurs, quels étaient les premiers efforts des Italiens pour l’anatomie. Cette science fut cultivée dans ce pays plus tôt que dans les autres (2). L’Italie eut le même avantage pour les lettres et les connaissances humaines ; elle y devança les divers pays de l’Occident.
(1) Un de nos plus grands peintres , Girodet-Trioson , a donné lieu à la même observation. Celui de ses tableaux qui l’a occasionée est son admirable scène du déluge. (N. du Rédact.)
(a) On s’est étonné avec raison de ce développement et de celte passion de l’anatomie dans un pays où l’élévation de la tempé-
L’anatomie, qui est une science si ulile, fut aussi des premières à se répandre chez les autres nations. Nous voyons que Gui de Chanliac , chirurgien des papes d’Avignon dans le quatorzième siècle, et auteur d’un ouvrage de chirurgie , qui a paru en i363 , n’y a pris que Mnndinus pour modèle.
Un des premiers qui vinrent enseigner l'anatomie à Paris fut un Allemand , nommé Gunlher, qui était né à Andernach sur le Rhin , en 1487. Il avait étudié dans différentes universités allemandes , avait été professeur de grec à Louvain et s’était fait recevoir docteur en médecine à Paris en i53o ; il y devint premier médecin de François I" en i535, et fut anobli par l’empereur Ferdinand I*\ Il a été le maître de tous les grands anatomistes qui ont porté cette science plus loin que ceux dont nous venons de parler brièvement , parce que ce premier effort de l’art anatomique n’est pas considérable. Gunther ou Gonthier a eu pour élèves à Paris Sylvius , Rondelet , Fallope, Servet et presque tous les grands anatomistes du seizième siècle. Il a plus disséqué d’animaux que d’hommes; car, à cette époque, il était assez difficile de se procurer à Paris des corps humains. Il paraît qu’il n’a pas disséqué de ses propres mains , mais qu’il avait des prosecteurs. Deux d’entre eux ont été très célèbres, Vesale et Servet. Le premier a acquis une grande réputation ; celle du second l’eût égalée sans doute si les disputes théologiques ne l’eussent enlevé trop tôt à la science d'une manière malheureuse. Gonthier a fait un
rature amène si rapidement la décomposition des corps privés de vie. (A. du Rédact. )
livre intitulé Anatomicarum institutiomim secundhm Galeni sentenliam , Ubri quatuor. Jusqu'alors les anatomistes commentaient Mundinus, qui lui -même n’avait fait que transmettre la théorie des Arabes.Gonlhier, qui avait commencé sa carrière par une élude approndie du grec, recourut directement aux anciens; il étudia l’anatomie de Galien dans Galien lui -même. Comme à cette époque l’autorité des anciens prévalait même sur l’observation , et nous verrons que ce préjugé a duré pendant presque tout le seizième siècle, il donna un commentaire , non plus sur Muudinus , mais sur Galien. Une édition en fut publiée à Bâle, en i536; en 1 558 il en parut à Padoue une seconde édition , avec les additions et les corrections de Vesale.
Ce livre est un abrégé de Galien , expliqué d’après nature, si je puis parler ainsi. U y a même des choses nouvelles attribuées à quelques-uns de ses successeurs. Ainsi, la coagulation des glandes du mésentère dans les animaux carnassiers, dans le chien, qu’on a coutume d’appeler le pancréas d'Azélius, parce que long-temps après Azélius en a fait la description , était cependant eonnue de Gonthier. Cet anatomiste mourut en i5^4 > À quatre-vingt-sept ans. 11 eut pour principaux élèves, comme je viens de le dire, Michel Servet, Charles Estienne, Sylvius ou Jacques Dubois, Vesale, Eustache et Fallope. Tous ces hommes ont fait faire de grands progrès à l’anatomie, tous sont du nombre des auteurs capitaux dans cette science ; mais les trois premiers bien moins que les trois autres, qui en furent les véritables fondateurs, et peuvent être appelés les grands triumvirs de l’anatomie humaine dans le seizième siècle. Us ont fait dans toutes les parties qui n’exigent pas beaucoup
de finesse de procédés , un très grand nombre d’observations. Nous avons à dire quelques mois sur l’hisloire de leurs confrères, avant d’arriver à eux.
Michel Servet était un Espagnol de Villa-Nueva, dans le royaume d’Arragon ; il était né en lôog. Dès sa jeunesse il s’était occupé des questions de théologie, qu’il était alors dangereux de toucher, et s’était déclaré anli-lrinitaire. Poursuivi par l'inquisition, il quitta l’Espagne, et vint étudier la médecine à Paris. Pour y vivre , il enseigna les mathématiques. Il voyagea ensuite dans le midi de la France sans détermination arrêtée. D'un caractère très changeant, il fut successivement médecin et correcteur d’imprimerie à Lyon ; il devint , en 1 553 , le médecin de l’archevêque de Vienne en Dauphiné (i). Dogmatisant dans son système antitrinilaire, il fut attiré à Genève par Calvin ; il y fut poursuivi et condamné au feu sur la dénonciation même de Calvin : c’est une tache ineffaçable dans la vie de ce réformateur. Le malheureux Servet périt en i553. Un ouvrage qui était précisément à l’impression en ce temps-là, et avait pour litre Christianismi reslitutio, fut brûlé aussi. Il en resta pourtant deux exemplaires qui existent encore aujourd’hui, et dans lesquels on a trouvé un point de physiologie très important, celui de la circulation pulmonaire. Ce phénomène physiologique y est exprimé d’une manière fort nette. Il ne parle pas de la grande circulation , découverte cent ans après seulement par Harvey, qui terminera la pétiodedont nous nous occupons; mais il dit d’une manière positive que toute la masse du sang passe à travers les poumons; que
((i) Cet archevêque l’avait connu à Paris. (JV. du Rédact.)
dans ce passage le sang est dépouillé de ses humeurs grossières, modifié par l’air et attiré par le cœur. Dans ces paroles on reconnaît un exposé assez net de la circulation pulmonaire , et même , si l’on voulait , on pourrait y trouver la théorie de la respiration , telle que nous l’admettons de nos jours. C’est ce passage, cité dans le livre intitulé Reslitutio christianismi , dont l’un des deux exemplaires échappés au bûcher a été poussé , dans une vente du duc de la Vallière, jusqu’à sept ou huit mille francs, que l’on croit que Servet a pris à Némésius, évêque grec, qtii a fait un ouvrage intitulé Phjsiologia ; on le croit d’autant plus , qu’on imprimait ce livre lorsque Servet était correcteur d’imprimerie ; mais si ce passage est dans Néinésius , il y est d’une manière fort obscure , car je n’ai pas pu l’y découvrir. C’est sous ce point de vue physiologique seulement que Servet mérite notre attention; toute sa vie appartient à l’histoire ecclésiastique.
Un autre élève de Gonthier , est Charles Estienne , qui appartenait à cette célèbre famille d’imprimeurs de ce nom qui , cultivant l’imprimerie presque dès son invention , a produit quatre ou cinq imprimeurs très renommés, eten même temps aussi des hommes très savans. Ce n’est pas le cas de vous parler de Robert , de Henry Estienne, qui se sont succédé dans la profession d’imprimeur, et ont fait des ouvrages précieux; nous ne nous occuperons que de celui qui fut médecin, Charles Estienne. Il donna un ouvrage intitulé De Dissectione partium corporis humani , qui fut imprimé par un de ses parens. Le même ouvrage existe aussi en français, sous le titre de Dissection des parties du corps humain ; il avait été imprimé en 1 536 , mais les
di fie rens malheurs de la famille des Estienne, qui, tantôt fut obligée de s’expatrier, tantôt fut mise en prison , soit par suite des persécutions religieuses qui divisaient presque toute la chrétienté , soit à cause de leurs affaires, qui ne furent jamais trop bonnes (i), firent retarder - la publication de l’ouvrage de Charles jusqu’en i546.
Vesale avait déjà fait paraître le sien, qui est supérieur à celui d’Estienne. On aurait pu s’étonner que celui-ci, paraissant plus tard, ne contint pas beaucoup de choses nouvelles qui sont dans Vesale; mais les causes de retard que nous venons de faire connaître en donnent l’explication. Charles y représenta mieux que ses prédécesseurs , les muscles , les yeux , les artères , les viscères , etc. ; mais ses figures étant entières , les détails y sont presque impossibles à reconnaître. L’œil est donné à part. C’est du reste un ouvrage fait d’après nature, et très estimable pour le temps. 11 renferme des choses nouvelles, par exemple, la description des cartilages inter-articulaires et des glandes synoviales, celle des ligamens de l’épine, les glandes de Meibomius, ainsi appelés parce que Meibomius les a décrites avec beaucoup de détail. Charles corrigea Galien sur le septième muscle de l’œil, qui existe dans les animaux et ne se trouve pas dans l’homme, sur le pannicule charnu et quelques autres points anatomiques. Comme je l’ai dit cet ouvrage mérite notre estime , bien qu’aujourd’hui il ne puisse appartenir qu’à l’histoire de la science.
Mais un professeur plus célèbre , c’est Jacques Du-
(i) Le zèle qu’ils mettaient à la perfection de leur art leur faisait souvent négliger leurs intérêts.
bois, d’Amiens, connu aussi sous le nom de Sylvius', il fut r un des premiers élèves de Gonthier, et eut ainsi le temps de devenir le maître de plusieurs de ceux qui avaient eu, comme lui, Gonthier pour professeur. Il était trèscélèbre à Paris dès 1 53 1 . C’est lui qui, le premier, a interprété les ouvrages d’Hippocrate et de Galien d’après les textes , non-seulement pour l’anatomie, mais pour les parties de la médecine. On raconte qu’il eut quatre cents auditeurs , tandis que Fernel, plus renommé que lui, n’en a eu que quinze à vingt. Sylvius ne fut professeur qu’en i55o, après la mort de Vidius, dont nous parlerons bientôt. Jusque là, il n’avait été qu’un simple professeur particulier. Son livre intitulé Isagogœ in libros Hippocratis et Galienie stun commentaire sur les anciens. C’est lui qui le premier donna un nom aux muscles. Galien a bien décrit les muscles de l’homme, mais il les a désignés par les nombres premier, deuxième et troisième muscle de la jambe et du bras , ce qui est fort incommode pour la mémoire.
Dubois leur appliqua d’autres dénominations positives. Il a fait d’ailleurs beaucoup de découvertes. Le premier il a remarqué le prolongement du péritoine dans le scrotum. Il chercha l’origine de la veine cave dans le cœur. Long-temps même après lui on la cherchait encore dans le foie. Il a décrit les valvules des veines, qui depuis l’ont été avec soin par Fabricius d’Aquapendente, et ont conduit à la découverte de la circulation du sang, faite par Harvey; mais ce premier point avait été observé par Sylvius, et resta isolé, faute par ses successeurs d'y avoir attaché toute l’importance qu’il méritait. C’est ainsi que nous voyons souvent dans les sciences qu’une première découverte, dont la consé-
quence rigoureuse devait en amener une seconde , n’en fut pourtant pas suivie immédiatement, parce que leurs rapports, leurs liaisons, qui paraissent de la plus grande simplicitéquandon les connaît, n’avaientpas étéaperçus.
Sylvius a décrit également l’appendice vermiculaire du cæcum et le petit lobe du foie , appelé lobe de Spigel, bien que celui-ci ne soit venu que soixante ans après Sylvius. Ses Isagogœ n’ont été imprimés qu’après sa mort, en 1 555. Il existe de lui un autre ouvrage, intitulé Librorum Galieni de ossibus commentarium, qui parut en i56i , qui par conséquent est également posthume. A cette époque, commença à s’établir la question de savoir si Galien avait décrit l’homme ou les animaux. Galien n’a dit nulle part avoir décrit l’homme. Comme il était l’objet des respects de tous les médecins , on ne voulut pas avouer qu’il n’avait décrit que des animaux. Ce fut Vesale qui établit cette vérité contre tous les médecins de l’Europe ; mais Sylvius, qui avait été professeur de Vesale, le voyant attaquer Galien, défendit celui-ci avec une vivacité et une violence extraordinaires. Tout le monde connaît la grossièreté des débats littéraires de cette époque : celle des anatomistes n’était pas moindre. La brutalité de Sylvius fut véritablement horrible. Il parait avoir été d’un caractère très sombre , très âcre. On prétend même qu’il était fort avare : son avarice donna lieu à ce distique de Buchanan , qui fut mis à la porte de l’église, le jour de son enterrement :
Sylvius hic situs est gratis qui nil dédit unquàm ,
Mortuus et gratis quod legis ista dolet.
Parmi les anatomistes de ce temps , le principal , le prince de tous les anatomistes , qui fut élève de
Gonthier et de Sylvius , est André Vesale , né à Bruxelles le 3r décembre 1 5 1 4* Son père était pharmacien de l’empereur Maximilien ; ses ancêtres et plusieurs de ses parens avaient été médecins; ils tiraient leur nom de la ville de Wesel, du duché Clèves, dont ils étaient originaires. Vësale fit de bonnes études à Louvain, où il étudia non-seulement les humanités et la philosophie, mais où il approfondit la langue grecque. Il se rendit ensuite à Montpellier pour étudier la médecine. Montpellier était alors célèbre comme dépositaire de la médecine des Arabes, fructifiée par l’étude des médecins de l’antiquité. Il vint ensuite à Paris continuer scs études sous Gonthier, qui était un peu son compatriote et qui le prit pour prosecteur; il eut aussi pour maître Sylvius et Fernel, et dès l’âge de vingtdeux ans il fit la découverte des vaisseaux spermatiques. Il courut des risques très grands en allant chercher des cadavres dans les cimetières et jusque sous les fourches patibulaires (i). Il fut appelé à Louvain en i536. L’empereur Charles-Quint le nomma premier médecin de son armée pendant les guerres qu’il fit en Picardie et en Provence contre François I". Peu de temps après, il se retira à Venise, où il publia, en quelques
planches anatomiques. La république de Venise le nomma professeur à Padoue. Au seizième siècle et au commencement du dix- septième, l’université de cette ville était la principale école de médecine ; elle eut constamment de très grands maîtres, et Vesale fut un
(i) Il passait des jours entiers ail milieu des cadavres, soit au Cimetière des Innocens, transformé depuis en marché, soit à la butte de Montfaucont. C’était fe Bicliat de ces temps. (N. du Red.)
des plus célèbres. 11 y enseigna depuis i54o jusqu'en
11 alla ensuite à Bologne, puis à Pi?e; c'est en 1 543 qu’il donna la première édition de sa Grande Anatomie. La ville de Bâle étant une de celles où l’imprimerie était exercée avec le plus de succès 5 c'est à Bâle que Vesale publia son ouvrage. Sa préface, faite en 1542, resta telle qu’il l’avait faite. Il en a donné une seconde édition en t555, qui n’est presque qu’une répétition de la première. Tout ce quelle a de beau et de grand est donc l’ouvrage d’un jeune homme de vingt-huit ans. Les planches furent gravées sur bois, en Italie, d’après des dessins très remarquables. Le seizième siècle est celui où il y a eu le plus d’artistes. En Italie, c’est l’époque du Titien , de Raphaël , de tous les grands maîtres. On a dit que les planches de Vesale avaient été dessinées prie Titien. Si cette assertion est inexacte, ces planches sont du moins l’ouvrage de l’un des élèves les plus distingués du Titien ; car je doute qu’il y ait même aujourd’hui des planches plus belles , quant au dessin général : il y en a peut-être de plus Unies, de plus achevées , mais qui aient plus le caractère de l’art, je le répète , je ne crois pas qu’il en existe. A mesure qu’elles s’achevaient en Italie, on les lui envoyait à Bâle. Il se rendit dans celte même ville pour s’occuper de la seconde édition de son ouvrage. Pendant son séjour il fit un squelette qu’il donna à l’université de Bâle, et qu’on y a long-temps conservé. Je ne sais s’il y existe encore aujourd’hui comme monument du cours que fit en cette école le plus grand anatomiste de son temps. En 1 555 parut enfin sa seconde édition; elle n’offre presque pas de différence avec la première. La
raison en esl que, dans l’intervalle, ayant été nommé premier médecin de rcmpereurCharles-Qunitlui-mènio, il ne lui fut plus possible de s’occuper d’anatomie. Il suivit l’empereur en Espagne, où il était lorsque parurent les ouvrages de Faliopc , dans lesquels celui-ci le critiquait. L’Espagne était alors si arriérée en anatomie , qu’il ne trouva même pas une tète osseuse d homme dans tonte la ville de Madrid. Ce fut de mémoire quil fit ses réponses (t).
Il lui arriva à cette époque un accident fort malheureux : il ouvrait le corps d’un gentilhomme dont ii avait été le médecin, pour constater la cause de sa mort, lorsque, au moment où il pénétra dans la poitrine , on s’aperçut que le cœur palpitait encore (a). L horreur fut telle, que Vesale fut poursuivi comme ayant disséqué un homme vivant. L’inquisition s’empara de cette affaire. On lui fit grâce de la vie , mais il fut condamné à faire un pèlerinage dans la Terre-Sainte, Il se ren-
(i) Aussi ses deux illustres éditeurs Boërhaave et Albinus avouent -ils que sa défense est au-dessous de lui-même. Ils dirent de lui : Aitlicis obnoxius , totus ohsequiis, fueret cerebro , vera negat, sape minus proba asserit, etc.
(a) On peut supposer qu’un des spectateurs , penché, et s appuyant surle cadavre, aura fait refluer le sang veineux dans les oreillettes ; un frémissement obscur, un mouvement ondulatoire, en résultant, on aura vu dans cet effet mécanique quelques signes de vie , et jeté un cri d’effroi , répété par les ennemis de Vesale , trop heureux de cette occasion de le perdre. Les inquisiteurs et les moines d’Espagne saisirent surtout avec avidité ce moyen i c'e se débarrasser d’un savant qui les avait plaisantés sur leur ignorance, sur leur costume et leurs moeurs. Comme Socrate il mourut donc victime de celte guerre tantôtsourde, tantôt declarce, que les apôtres de l’erreur et du mensonge firent de tous temps aux scrutateurs de la nature et de la vérité. (Noie du rédact.)
(lit en effet à Jérusalem, d'où il fut rappelé parla république tic Venise qui voulait le replacer â Padoue, Fallope, qui lui avait succédé, étant mort en 1 563. Mais en revenant, il fit naufrage auprès de l’ile de Zante, où il mourut de faim, âgé de cinquante ans.
Telle a été la fin du célèbre Vesale. La durée de ses travaux ne fut pas à beaucoup près égale à la durée de sa vie. Vous l’avez vu •, tout était terminé pour lui à loge de vingt-liuit ans : alors il avait composé son ouvrage : De humani corporis fabried, divisé en sept livres. Le premier donne la description des os, et les figures qui accompagnent cette description sont excellentes. Il réfute Galien à cliaque instant. Il était impossible en effet qu’en observant directement la nature et la comparant avec le traité du célèbre médecin de Pcrgame, il ne s’aperçût pas promptement que Galien n’avait pas décrit les os do l’homme. Ainsi, il prouve que quand Galien a décrit dans la màehoire l’os incisif comme distinct , c’est qu’il a fait sa description d’après les animaux, puisqu'il n’existe pas chez l’homme de suture entre la racine de la canine et celle de la seconde incisive , pas même dans le fœtus : tout au plus se trouverait-elle à l’état embryonnaire. Il y a également une erreur manifeste dans Galien , relativement aux os du sacrum et du sternum.
Les descriptions du palatin et de l’ethmoïdc, données par Vesale, ne sont pas aussi bien faites que celles dont nous venons de parler. Ces deux os sont en effet les plus difficiles à décrire. Vesale rejeta cependant l’erreur des anciens qui croyaient que la pituite descendait du cerveau dans le nez ; il montra qu il n’y a pas de communication possible entre le cerveau et l’inté-
rieur du nez : cependant cette erreur fut repétée longtemps après lui. Le second livre de son ouvrage traite des muscles; ils y sont mieux rendus que dans tous les anatomistes qui ont précédé Wiuslow. Les figures sont très belles, mais les petits muscles du larynx et de la face sont mal décrits, parce que pour les petites choses, quoique Vesale ait critique si amèrement Galien d’avoir fait usage des animaux et non des hommes , il s’est luimême servi d’animaux. Ce fait est très palpable pour le placenta ; il est évident qu’il a pris celui d’une chienne, et on a raison de le lui reprocher. Il a le premier parlé, dans l’ouvrage qui nous occupe, des ligamens de l’épine dorsale.
Les livres troisième et quatrième sont consacrés aux vaisseaux et aux nerfs. Ici il est moins parfait ; il lui aurait fallu des injections ; toutefois sa description était précieuse pour l’époque. Dans le cinquième livre il décrit l’intérieurj de l’abdomen , et il donne quelques organes pris dans les animaux , notamment l’utérus, le foie; il décrit mieux leurs fonctions que la plupart de ses prédécesseurs. Le sixième livre est consacré à la description de la poitrine et des valvules du cœur. Il décrit leur usage ; ce qui semblerait avoir dû le conduire à la découverte de la circulation du saug. Il fait voir qu’il n’a disséqué que des animaux ; car l’os qu’il prétend exister dans le cœur de l’homme ne sc rencontre que dans les rnminans et quelques autres quadrupèdes. Toutefois, il restitua au cœur sa véritable position , qui est un peu à gauche , et non point au milieu du thorax. Ses dessins n’ont pourtant pas été faits d’après l’homme.
Le septième livre décrit la tête, le cerveau; il y dis-
lingue les substances corticale et médullaire, la corne descendante du ventricule; il rejette le rete mirabile et la continuation du ventricule antérieur dans le nerf olfactif. Il fait voir qu’il connaît déjà l’expérience de rendre le mouvement au cœur en insuflant les poumons , et quelques autres expériences physiologiques , quoique son livre ne soit pas précisément destiné à la physiologie. La beauté de ses figures en fit un ouvrage classique dès le premier instant où il parut; l’élégance du latin dans lequel il est écrit est très conforme à cette pureté du dessin.
L’ardeur que Vesale avait mise à attaquer Galien dans les erreurs qu’il avait commises , Galien qui était le dieu de la médecine depuis les Arabes , le rendit l’objet de la haine de tous les médecins , de tous les anatomistes de ce temps. Nous avons vu avec quelle fureur son ancien maître se déclara contre lui ; ce fut pour se défendre qu’il publia un livre intitulé De radice Chinœ (i), imprimé à Venise en i546. Sa défense est simple ; il y prend toutes les parties du corps qui ne sont pas faites dans l’homme comme elles le sont dans les animaux, et montre sur tous ces points que ce n’est qu’à l’animal que convient la description de Galien. Toutes les fois que les mêmes parties se rencontrent dans les hommes et dans les animaux , comme elles ne peuvent être décrites que de la même manière, on ne peut savoir d’après quels êtres Galien a fait ses descriptions ; mais quand il existe des différences , il est impossible de ne pas voir son erreur. Je vous ai cité le seul exemple
(i) Du quinquina, qui venait de rendre la santé à Charles- Ouint , et qu’on prenait alors pour une racine.
de l’os intermaxillaire, mais j’aurais pu y en ajouter une foule d’autres. Dans son ouvrage Yesale s’est corrigé lui-même sur quelques erreurs qu’il avait commises. La violence avec laquelle tout le monde écrivait contre lui le dégoûta des discussions; il jeta au feu des notes qu’il avait préparées.
Fallope, son successeur à Padoue, écrivit un ouvrage intitulé Observationes anatomicæ , dans lequel, en traitant Yesale avec des formes différentes de celles qu’avaient employées à son égard les autres médecins, il l’attaquait sur quelques points et défendait les Anciens à plusieurs égards. Vesale, qui alors était en Espagne à la cour de Charles-Quint , lui répondit par un ouvrage intitulé jinatomicarum observationum Falopii examen. Il le composa de mémoire, puisque, comme je vous l’ai dit , il ne put trouver une tète osseuse d’homme dans toute la ville. Il continua dans cet ouvrage à comparer les descriptions de Galien avec les objets mêmes , et à démontrer, autant que possible , que Galien n’avait décrit que des animaux. Il fit connaître dans cet examen quelques découvertes des anatomistes de son temps; par exemple, celle de 1 Étrier de l'oreille , due à Ingrassias , l’un des plus grands anatomistes de cette époque. L’ouvrage intitulé De radice Chinœet l’examen des observations anatomiques de Fallope sont deux écrits dans lesquels Vesale cherche à se défendre des attaques de ceux qui prétendaient protéger Galien contre lui. Ce qu’il y a de certain , c’est que la grande Anatomie de Vesale est le point de départ de toute l’anatomie moderne. Les ouvrages de Fallope et de tous ses successeurs sont appuyés sur le sien. C est de lui qu’il faut dater la véritable anatomie humaine ,
telle que nous l’avons perfectionnée et la perfectionnons encore. Tout ce qui a été fait auparavant peut être considéré comme un objet de curiosité , comme un élément de l’histoire de la science ; mais à partir du grand ouvrage de Vesale , on peut marquer chaque découverte particulière, dire ce que chacun a ajouté à la grande masse que cet anatomiste a rassemblée dans son ouvrage, et tracer chronologiquement les diflerens progrès que la science a faits jusqu’à nos jours.
Dans la séance prochaine j’examinerai les travaux des contemporains de Vesale, et je conduirai, si je le puis, l’histoire de l’anatomie jusqu’à la découverte de la circulation du sang, qui clôt l’histoire de l’école italienne; car Harvey, quoique Anglais de naissance, a fait ses principales études à Padoue, et, dans ses grandes découvertes, il n’a, pour ainsi dire, que développé les conséquences de son maître Fabricius d’Aquapendente.
DEUXIÈME LEÇON
.. Ir .
Messieurs ,
Nous avons vu l’anatomie renaître, pour ainsi dire, pendant le moyen âge, dans les essais de Mundinus ; se perfectionner par degrés, et arriver enfin, par les travaux de Vesale, â former à peu près un corps de doctrine complet, du moins quant aux grandes masses qui forment la base de l’anatomie ; car il restait encore une foule de détails et de perfectionnemens à y ajouter. L’ouvrage de Vesale pouvait facilement servir de point de départ , attendu que lès diverses parties de l’anatomie y sont traitées ; que tout ce que l’auteur avait pu observer, y est décrit avec clarté et élégance, et accompagné de figures qui , pour ce qui n’exige pas le microscope ou des détails très finis , donnent une idée assez nette des objets.
Les ouvrages qui ont paru après celui de Vesale n’en sont à vrai dire que des développemens ou des perfectionnemen s .
Pendant la vie même de Vesale, existèrent deux hommes de mérite, que l’on a coutume de considérer avec lui comme les triumvirs de l’anatomie; car à eux trois ils ont réellement fondé cette science ; ces deux
hommes sont G. Fallope et B. Eustache. Vesale n’était pas Italien , il a seulement fait ses principaux travaux en Italie; mais les deux autres étaient originaires de ce pays.
Gabriel Fallope était un noble de Modène, né en i5a3. Il fut professeur à Ferrare, ensuite à Pise, puis à Padoue, où il succéda à Vesale, lorsque celui-ci ayant été nommé premier médecin du roi d’Espagne, se rendit à Madrid. Il mourut à l’âge de quarante ans. On comprend ainsi que Vesale ait été appelé à lui succéder à son tour dans la chaire qu’il avait occupée avant lui. Pendant le peu de temps que Fallope put travailler, îi fit des découvertes fort belles et très délicates. Les cadavres lui étaient fournis en assez grande abondance pour le temps. Il en avait jusqu’à sept ou huit par année. Il fut élève deVesale(i), Bien qu’il ait corrigé son maître, qu’il ait fait des observations sur les opinions que celui-ci avait exprimées relativement aux anciens , il l’a toujours traité avec égard et respect, ce que ses confrères n’ont pas fait. De son temps on avait une telle pitié pour les animaux, que l'on commençait à tuer avec de l’opium ceux qui étaient destinés à la dissection ; on évitait de leur faire subir une mort violente. Les principales observations de Fallope sont contenues dans un ouvrage qu’il publia à Venise en i56i, sous le titre de : Observationes analomicœ. L’ouvrage fut si bien accueilli , qu’on le réimprima l’année suivante à Paris (in-8°). Il est plein d’observations neuves. L’auteur y fait voir que le crâne
(i) Celte opinion est admise par quelques auteurs ; d’autres, comme Martine et Haller, attestent qu’il ne fut pas disciple de Vesale. (iV du Rédact.)
du fœtus est composé d’un plus grand nombre de pièces que celui de l’adulte. Il montre aussi les différences du système vasculaire chez l’un et chez l’autre. L’os fort compliqué, qui n reçu le nom d’cthmoïde, y est mieux décrit que dans Vesale- C’est aussi à Falîopeque nous devons la description du trou ovale du sphénoïde, par où passent les nerfs de la cinquième paire; celle des sinus sphénoïdaux et pétreux. Il a encore décrit les alvéoles dans lesquelles sont enchâssées les dents; lès veines et les nerfs qui s’y rendent. Ce qu’il a surtout étudié , c’est la structure cle l’oreille interne. Fallope a découvert le vestibule , les canaux semi-circulaires , le limaçon, sa lame spirale , le Cadre et la corde du tympan , enfin le canal tortueux ou aqueduc qui porte encore son nom. Il a fait plusieurs remarques importantes sur diflerens muscles, particulièrement sur les muscles de l’oreille, soit intérieurs, soit extérieurs. J’aurais de la peine à vous expliquer celte partie de ses travaux, qui exigerait des détails et des figures; mais ceux d’entre vous qui connaissent l’anatomie savent que le ptérigoïdien externe est l’un des muscles les plus difficiles à observer dans l’homme. Les muscles du voile' du palais n’ont été bien décfits que par Fallope ; dans la description qu’il a faite de ceux de la face, il est aussi supérieur à Vesale. Il a distingué dans les tuniques des intestins, la veloutée, les valvules conniventcs ou replis formés par les intestins. Pour tous ces petits détails, les additions au grand ouvrage de Vesale devaient se multiplier, car il avait produit une émulation générale. Fallope a passé près de vingt ans à recueillir ses observations, et il n’est pas étonnant que , travaillantavec attention et aidé des facilités que lui donnait le gouvernement de Ve-
nise (1), qui favorisait beaucoup tous !essavans,il ail fait à l’ouvrage de Vesale cette multitude d’additions intéressantes que nous venons de rapporter. Il a composé en outre, un traité intitulé : De principio venarum, dans lequel on voit clairement que la circulation du sang lui était inconnue ; il y fait encore naître les veines du foie, comme les anciens. Son dernier ouvrage, intitulé : Ex positio in Galeni librurn de ossibus , est une ostéologie où il cherche à faire voir que Galien ne s’est pas autant servi des animaux que Vesale le prétendait. Ses observations critiques sont toujours présentées avec modération.
Cette qualité ne se rencontre pas chez le troisième des grands anatomistes dont nous avons parlé , Barthélemi Eusiache de Saint-Séverin , ainsi appelé parce qu’il était né à San Sevcrino , dans le royaume de Naples (2). Il était professeur à Rome , où il mourut en i5yo. Dans tous ses écrits, il défend les anciens contre Vesale avec une âcreté extraordinaire, qui approche presque de celle de Sylvius. Le premier est un traité sur les reins, donné à Venise en 1 563. Cet ouvrage présente pour la première fois de bonnes figures gravées .en taille-douce; il est aussi un des premiers dans lesquels on ait cher-
(1) Voici jusqu’où s’étendait la protection que lui accordait le grand-duc de Toscane : Princeps jubet ut nobis dent hominem quem nostro modo interficimus , et ilium anatomisamus. Ces hommes, à la vérité, étaient des criminels; cependant il est difficile de ne pas frissonner à la lecture de cette phrase. (N. du JR.)
(2) Suivant l’opinion la plus commune, c’est à San Scverino, dans la Marche d’Ancône. Toppi, Nicodemo, partagent l’opinion de M. Cuvier. (V. du Rédaet.)
ché les variétés de structure d’un même organe. Ve» sale avait eu beaucoup à faire pour donner une description générale , telle qu’elle se comporte ordinairement. Il avait été obligé de laisser à ses successeurs la recbercbe de ces variétés. Or, vous concevez pour- # quoi cette recherche importait aux antagonistes de Vesale : celui-ci avait toujours accusé Galien d’avoir décrit les animaux , et il y a des passages où cela est très évident; pour le défendre, ses partisans, qui soutenaient que c’était l’homme, étaient obligés de chercher, dans les différens individus de l'espèce humaine, les anomalies qui pouvaient justifier les descriptions incorrectes de Galien ; aussi Eustache s’attacha-t-il particulièrement à rechercher ces variétés, et il expliqua ainsi quelquefois les incohérences que l’on remarquait entre les descriptions de Galien et la structure ordinaire de l’homme.
Dans un autre ouvrage , qui parut en 1 563 et est intitulé : De denlibus , il donne un exemple analogue ; il commence l’étude des organes dans le fœtus, et en poursuit l’examen aux différens âges de l’espèce humaine. Vesale avait examiné l’adulte , et son travail, dans ces limites, avait déjà assez d’étendue. Mais nos organes varient avec l’âge; il n’en est presque aucun qui ne change et de forme et de consistance et de proportion aux différentes époques de la vie : or il est évident que ces variations sont une des parties de l’anatomie et de la physiologie les plus importantes à bien connaître. Elles sont surtout très sensibles pour les dents, puisque celles-ci ne naissent point avec nous comme nos autres parties, qu’elles ne sortent que successivement , que quelques - unes tombent , que
d’autres leur succèdent, qu’enfui elles présentent des variations continuelles dépendant des âges. Eustache voulut étudier ces variations; il les prit dès le principe ; il commença à les examiner dans le fœtus. Cette étude a été faite depuis par Albinus et par d’autres 5 mais c’est Eustache qui le premier s’est servi de cette méthode, que depuis on a généralement appliquée.
Son troisième ouvrage, qui date de i564, et est intitulé : Ossiurn examen, contient une critique de Yesale. Il y suit la même marche que dans son livre sur les reins, c’est-à-dire que toutes les fois que Vesale applique une description de Galien aux animaux , particulièrement aux singes , Eustache cherche à démontrer d’abord que ce n’est pas le singe que Galien a décrit, ensuite que, si sa description ne se rapporte pas au plus grand nombre des squelettes humains, elle peut être conforme à des squelettes particuliers, dans certaines circonstances spéciales. Ce livre n’est pas de très bonne foi; cependant il fit faire à l’auteur des observations qui enrichi ent la science. Il en résulta une bonne ostéologie du singe, et des remarques intéressantes sur les variétés ostéologiques de l’espèce humaine.
Un autre traité d’Euslache est relatif à la veine azigos , vaisseau impair du thorax; il y étend encore sa méthode comparative , et n’examine plus seulement une partie du corps aux diflérens âges , mais dans les divers animaux; c’est un petit traité d’anatomie comparée : il y décrit le canal thorachîque du cheval , qu’on a appelé ensuite canal de Pecquet (1).
( 1) Jean Pecquct, dont il sera sans doute parlé dans la suite,
Un grand nombre de découvertes anatomiques portent ainsi le nom de gens qui n’en sont pas les véritables auteurs, parce que ceux-ci ne leur ont point donné toute l’importance qu’elles méritaient. C’est l’homme qui , venu après eux , en a le mieux fait connaître l’usage et le jeu dans l’économie, qui a fini par lui donner son nom, ce qui, dans quelques circonstances, est extrêmement injuste.
Le cinquième ouvrage d’Eustacbe traite de l’organe de l’ouïe : il y donne la première figure de la lame du limaçon, déjà décrite par Fallope, mais qui n’avait pas été représentée. C’est aussi dans cet ouvrage qu’il fait connaître le canal qui va de l’oreille interne à l’arrière-bouche , et aujourd’hui encore porte le nom de trompe d’Eustache , quoique découvert longtemps avant lui. Il décrit le petit osselet nommé l’étrier; il en conteste la découverte à Ingrassias ; cependant Fallope l’attribue à ce dernier. Ces différons travaux d’Eustache ont été réunis et forment un volume in -4"j ils ont été réimprimés plusieurs fois,, notamment en Hollande. Mais Eustache avait préparé un autre ouvrage qui aurait été plus important, s’il avait paru à temps; ce sont ses planches ana-
est né à Dieppe. La découverte du canal thorachique, qu’on lui attribue à tort, comme on voit, confirma de son temps la grande loi de la circulation du sang, découverte par Harvey. 11 était très .recherché dans le grand monde, où l’avait introduit le ministre Fouquet, dont il était le médecin et l’ami. Le surintendant prenait plaisir à se faire expliquer par lui les plus importantes lois de la physiologie et de la physique. Madame de Sévigné l’appelait amicalement le petit Pecquet. Elle parle de son dévouement au surintendant Fouquet, dans sa lettre du ig décembre i664-
tomiques, qu’il avait fait dessiner sous ses yeux pour donner un traité complet d’anatomie, analogue à celui deVesale, mais qui aurait été beaucoup plus parfait, puisqu’il y avait ajouté une infinité d'objets, et que les planches, bien que n’étant pas d’un dessinateur aussi habile que celui des figures deVesale, sont cependant plus soignées pour les détails. Ce devait être un recueil in-folio, dont le texte eût été considérable ; il mourut avant de pouvoir terminer ce bel ouvrage. Les cuivres avaient été gravés en i55a, dix ans après l’ouvrage de Vesale. Ils représentaient beaucoup de découvertes pour leur temps , mais ils restèrent dans un magasin ou dans quelque succession pendant une partie du seizième et la totalité du dix-septièrae siècle. Ce n’est qu’en 1714 qu’elles ont été publiées par un médecin du pape , nommé Lancisi , avec des explications sommaires (r). On juge quelle gloire en serait résultée pour Eustache si elles avaient paru pendant sa vie , puisque plusieurs découvertes qui furent faites pendant le siècle et demi qu’elles sont restées ignorées étaient déjà connues de lui. L’explication que Lancisi a donnée de ses planches n’est pas très exacte ; plusieurs choses y étaient encore trop nouvelles pour les anatomistes. Albinus en a donné, en iy44» une autre édition avec de meilleures explications. Il y indique les découvertes qui avaient été faites dans l’intervalle ; mais cette édition n’est pas encore satisfaisante : du temps de Haller, différentes parties des planches d’Eustache n’étaient
(1) Lancisi a été aidé dans cette utile entreprise par les conseils et même par la coopération de Pacchioni , de Soldati , d* Morgagni et de Fantoni. (A". du Rédact.)
pas même expliquées nettement , surtout la distribution des nerfs à la surface du corps.
Tels sont les principaux travaux d’Eustache. Il mérite certainement un rang très élevé parmi les anatomistes , et rien ne manquerait à sa gloire s’il avait montré plus de modération dans la manière dont il a traité son prédécesseur et son condisciple à la fois ; car tous deux avaient été élèves de Gonthier et de Sylvius.
Yesale, Fallope et Eustache sont, comme nous l’avons vu, messieurs, les trois grands fondateurs de l’anatomie moderne. Néanmoins, de leur temps , il y eut encore , soit en Italie, soit dans d’autres pays de l’Europe, des anatomistes qui ne laissent pas de mériter aussi la reconnaissance des amis de cette science. Nous allons parcourir leurs travaux un peu rapidement , montrer ce que chacun d’eux a fait , jusqu’à ce que nous puissions arriver à l’école de Fabricius d’Aqua pendante-, qui a produit une espèce de révolution dans l’anatomie.
Ainsi, dès le temps même de Yesale, mais plus âgé que lui , vivait Jean-Baptiste Cannanus , professeur à Ferrare, qui mourut en 1 543 . Il a donné un traité sur les muscles , avec des figures , qui était destiné aux artistes.
Un anatomiste d’un ordre supérieur est Jean-Philippe Ingrassias ; il peut être mis à côté des hommes éminens dans la science dont nous avons parlé. Il était Sicilien , fut professeur à Naples, et premier médecin du royaume de Sicile et des îles adjacentes. En i5y5 , il délivra de la peste la ville de Palerme; et c’est à lui que remonte l’institution des lazarets, destinés à empêcher la propagation des maladies du levant dans nos contrées. En mémoire
de ses services, les Siciliens lui érigèrent une statue. Il eut plusieurs occasions de' disséquer, et fit différentes découvertes ; elles sont pour la plupart exposées dans un commentaire sur le Traité des os, de Galien , qui n’a paru qu’après sa mort , en 1604. Ses découvertes avaient circulé avant la publication de son livre : de sorte que Fallope crut devoir lui restituer la découverte de l’étrier, qu’il croyait lui-même avoir faite le premier. Il n’est pas non plus possible de la laisser à Eustache , quoiqu'il puisse l’avoir observé de son côté. On lui doit la distinction de la partie molle et de la partie dure du nerf de la septième paire , et la description de la lame cribleuse de l’ethmoïde. Les différences du bassin dans \es deux sexes ont été observées par lui avec beaucoup plus de précision quelles ne l’avaient été auparavant.
Un autre anatomiste de ce temps , qui fut professeur au Collège de France, est Vidus -Vidius , aussi appelé Guido • Guidi (1). Il était Florentin; il fut premier médecin de François I", et le premier professeur d’anatomie et de médecine au Collège de France, où il fut placé en i541 2* À la mort de François I", en i547, se retira et devint professeur à Pise, sa patrie, où il mourut en i56g. Ce fut Sylvius qui lui succéda au Collège de France , en i55o. Sylvius était plus ancien que lui; il enseignait à Paris comme professeur particulier ; il avait été même en partie le maître de Vidius; néanmoins il ne fut appelé qu’à lui succéder. L’ouvrage de Vidius est posthume ; il ne parut qu’en
(1) Suivant l’abbé Gouget et Éloi, son véritable nom serait
Yital-Yiduro. {N. du Rédact.)
161 1, â Venise; il a pour tilre j Corporis humani anatomia. Sauf quelques additions, il est totalement emprunté à Vesale , qui était son contemporain. Les figures aussi sont presque copiées de Vesale.
Un autre de ses contemporains est Realdus Columbus, de Cremone , élève et successeur de Vesale à Padoue» Après la mort de Fallope, Columbus ne se montra pas très reconnaissant envers son maître, dans son livre intitulé : De reanatomicd.ÏÏ l’y maltraite souvent; cependant ce livre ne laisse pas que d’offrir une grande utilité. Il y décrit des expériences très intéressantes sur la respiration : c’était presque la première fois qu’on en faisait depuis Galien. Il y a fait des additions, par exemple, la description des bourses muqueuses des tendons. Il y expose mieux que Scrvet la circulation pulmonaire. Quant à la grande circulation , il n’en avait pas d’idée nette.
Nous devons mettre parmi les anatomistes italiens que nous avons déjà cités, Léonard Botal (i) d’-Asti en Piémont, qui était disciple de Fallope. Il a donné un petit ouvrage intitulé : Commentarioli duo , alter de medici , alter de œgroti munere , Lyon, i565, où il décrit le trou qui depuis porte son nom, et qui fait communiquer entre elles les oreillettes du foetus. C’est encore un exemple de dénomination injustement attribuée , car ce trou de Botal est indiqué par Galien; mais, comme parmi les modernes, il est le premier qui en ait démontré l’importance, son nom lui
(i) II fut médecin des rois Charles IX et Henri III; il voyagea dans les Pays-Bas et en Angleterre, où il suivit le duc d’Alençon. (JV. du Rédact.)
est resté. Nous verrons un grand nombre d’autres exemples de cette nature.
Un anatomiste, également disciple de Vesale, est Jules-César Arantius, professeur à Bologne, qui a donné à Rome, en 1 564 > un traité intitulé : De humano fœtu. On y remarque des détails nouveaux sur les enveloppes du foetus.
Constant Yarole, professeur à Bologne , appartient également à cette époque, puisqu’il ne mourut qu’en 1 5y 8. Son livre : De resolutione corporis humani , n’a paru qu’en i5gi , par conséquent, après sa mort , qui eut lieu à Francfort. Cet ouvrage est surtout remarquable par une manière toute nouvelle de disséquer le cerveau. Vesale et les autres auteurs d’anatomie générale qui ont écrit après lui, prenaient le cerveau par la partie supérieure, et en enlevaient successivement des tranches pour montrer ce qu’on y trouve aux diflférens étages , soit des ventricules , soit des parties placées au-dessous, ensuite, ils le retournaient. Varole s’y est pris d’une autre façon ; il a commencé par la base : prenant la moelle allongée, il en suit les fibres à travers la protubérance annulaire , jusqu’aux couches optiques et aux ventricules, dans lesquels elles lui paraissent s’épanouir. Celte méthode a été depuis perfectionnée par Vieussens de Montpellier, et surtout par Gall •, mais ce n’est point à ces anatomistes qu’appartient l’honneur de son invention. Varole a laissé son nom à cette protubérance qui , dans l’homme et dans les quadrupèdes , passe d’une jambe du cervelet à l’autre en croisant sur la moelle allongée.
Un célèbre botauiste de cette époque, André Cç-
salpin , professeur à Pise et premier médecin du pape Clément VIII, doit être cité ici, parce que dans les questions péripatétiques il a décrit la circulation pulmonaire. La petite circulation , comme vous voyez , était presque généralement connue alors, puisqu’elle a été indiquée par Servet, et qu’elle a été décrite par Colombus et Césalpin ; mais ce n'était pas la science tout entière ; la grande circulation n’était pas comprise, et, par une sorte de fatalité, personne n’y songeait encore.
Un homme, le contemporain de tous ceux-là, Charles Ruini , sénateur de Bologne en 1 5g8 , donna alors une anatomie du cheval : c’est la meilleure monographie anatomique de ce temps. Elle a été pillée par la plupart de ceux qui ont écrit sur l'anatomie du cheval , pendant le dix-septième et le dix -huitième siècle. Un nommé Saulnier, par exemple, a donné un traité sur l’hippiatrique , et sur l’anatomie du cheval, où il a copié Ruini et ses planches , sans en faire la moindre men lion.
Tels ont été, non pas tous les anatomistes italiens, mais les principaux. Vous voyez que le nombre en est considérable , que leurs travaux se faisaient avec beaucoup de zèle et de finesse , et que chacun d’eux ajoutait quelque chose au corps de doctrine formé par Vesale.
L’anatomie n’était pas aussi cultivée dans les autres pays. Cependant en France et en Allemagne il y eut des anatomistes remarquables ; mais en France c’étaient principalement des chirurgiens. A leur tète était Ambroise Paré, chirurgien de Henri II, qui prit toujours le titre de son barbier. Il demeura chirurgien de trois rois ses fils. Paré était fort habile dans le traitement des maladies chirurgicales. Il fut sauvé par
Charles IX (i) des massacres de la Saint-Barthélemy, car il était protestant. Il ne savait pas le latin (a). Dans ses œuvres est un traité de l'administration anatomique, publié en i54g, qui est assez estimable et dont toutes les figures sont tirées de Vesale. Il est le premier qui ait fait des comparaisons générales de la structure osseuse du squelette dans l’homme, dans le quadrupède et dans l’oiseau. Il montre que le squelette de l’oiseau , bien qu’il paraisse tout différent du squelette humain , a pourtant des parties qui répondent à peu près à celles du squelette de l'homme. C’était là une vue très ingénieuse et très juste qu’Atnbroise Paré donnait pour la première fois. C’était un commencement d’ostéologie comparée.
A la même époque vivait André Dulaurens, contemporain d’Henri IV et professeur à Montpellier. Il a donné un traité de l’anatomie de l'homme , en grande partie tiré de Vesale et de ses successeurs immédiats, dans lequel il y a quelque mérite pour la clarté des descriptions.
Parmi les anatomistes qui existaient en Allemagne,
(i) Ce roi, dit Brantôme, l’envoya quérir et fit venir le soir dans sa chambre et garde-robe, lui commandant de n’en bouger, et disant qu’il n’était pas raisonnable qu’un qui pouvait servir à tout un petit monde fût ainsi massacré. (N. du Rédact.)
(a) Son père, qui habitait Laval, l’avait cependant mis en pension chez un chapelain, nommé Orsoy ; mais comme celui-ci ne recevait qu’une somme très modique pour enseigner le latin à Ambroise, il tâchait de se dédommager en le faisant travailler à sôn jardin, en lui donnant sa mule à soigner, et en l’cmployaût à d’autres corvées semblables ; de sorte qu’en sortant de la maison du chapelain , Paré ne savait presque rien. ( N . du Rédact.)
je citerai Fuchs Léonard , professeur à Tubingue, qui o donné une anatomie en t55i , tirée en grande partie de Vesale et comparée à celle de Galien. Je citerai encore un professeur de Bâle , Félix Plater , qui fut pendant cinquante ans le professeur d’anatomie de presque toute l’Europe pour ceux qui n’allaient pas en Italie. Plater a donné aussi un traité des parties du corps humain, qui n’a paru qu’en i583, et a été réimprimé en i6o3. Dans ce qu’il ajouta à Vesale, on remarque un article sur l’usage du cristallin, dont les autres anatomistes nes'étaient pas bien occupés : il le compare aux verres convexes et l’œil entier à la chambre obscure. On doit compter parmi ses travaux l’examen de certains os fossiles , trouvés près de Lucerne. C’étaient des os d’éléphant; mais comme il n’avait pas de squelette de cet animal , il ne put le vérifier. De ce que l’astragale et le calcanéum avaient une certaine ressemblance avec les os de l’homme, ressemblance grossière , qui existe en effet plus dans les éléphans que dans le cheval et dans les ruminans , il conclut que les os fossiles qu’il examinait provenaient d’un squelette de géant. D’après la grandeur du tibia ou de tout autre os , il calcula même que ce géant devait avoir eu dix-sept pieds de hauteur. 11 en fit une figure de cette proportion , qui est restée long-temps à l’hôtel— de-ville de Lucerne, et que les Lucernois ont prise pour support de leurs armoiries. Ce prétendu géant n’était pourtant qu’un éléphant.
Un homme qui aurait été probablement plus habile dans cette explication, c’est Voloher Coiter de Groningue. Il avait été élève de Fallope, et ensuite à Monlpelier disciple de Rondelet. Il a donué des planches sur
l’anatomie de l’homme et sur les squelettes d’un assez grand nombre d’animaux : toutes ont paru à Nuremberg, de i5y3 à i5y5. Il est le premier qui ait donné de bonnes figures d'ostéologie ; elles sont gravées sur cuivre et assez nombreuses. La ville de Nuremberg était un lieu où beaucoup d’artistes se trouvaient réunis. Coiter en profita pour publier ses figures des quelettes. Ce fut la première collection un peu considérable en ce genre produite par la gravure.
Tels sont, messieurs, les anatomistes étrangers à * l’Italie , qu’on peut considérer comme ayant travaillé dans l’esprit de Vesale. Mais sa méthode de comparaison et de généralisation prit plus d’importance dans l’école de Padoue, lorsque Jérôme Fabrice ou Fabrizio en fut nommé professeur. Fabrice était d’Aquapendente, dans l’état de l’église. C’est de là que lui vient son surnom d ' A quapendente. Disciple de Fallope à Padoue, il fut lui-même nommé professeur à Padoue en i565; il y enseigna pendant cinquante ans, et acquit une grande réputation.
A cette époque , vivait un homme très célèbre dans l’histoire ecclésiastique , frère Paul Sarpi ou Fra - Paolo Sarpi. Dans la discussion que Venise eut avec Rome , il écrivit des mémoires en faveur de la république , et se fit des ennemis qui le poignardèrent lorsqu’il sortait de son couvent. Le soin de sa guérison fut confié à Fabrice, et pour récompense la république de Venise fit celui-ci chevalier. Il acquit une grande fortune, et mourut de chagrin pour s’être donné tin héritier ingrat.
Malgré cette circonstance, sa vie a été du plus grand intérêt pour l’anatomie, considérée surtout physiologi-
quement. Les différens écrits qu’il a publiés sont composés d’après une méthode qui alors était nouvelle. Elle ne consistait pas à prendre les organes des animaux pour suppléer à ce qu’on ne pouvait observer sur des cadavres htimains , comme ont fait Galien et Vesale luimême, qui avait critiqué Galien à ce sujet; mais à examiner à la fois l’organe correspondant dans l’homme et dans les divers animaux, afin de déterminer ce qu’il y avait de commun dans toutes les espèces , et les différences qui les distinguaient. Il cherchait ensuite quelles étaient les conséquences de ces rapports ou de ces différences. Vous concevez que cette méthode devait être très lumineuse pour la description des fonctions de chaque organe, et même de chaque partie d’organe. C’est ainsi que Fabricius a traité de la vue, de la voix et de l'ouïe ; qu’il a donné une description du larynx, un traité sur le foetus, un autre traité sur l’intérieur des veines, sur l’oesophage, l’estomac, les intestins, les mouvemens des différens animaux, enfin un traité sur l’œuf et sur son développement. Ce sont des dissertations dont l’ensemble ne forme qu’un bon volume in-folio, y compris les planches, mais où l’on rencontre des observations nouvelles et riches en conséquences. Dans son traité sur les veines , il décrit une disposition de leur intérieur qui n'avait pas été remarquée avant lui, et pouvait le conduire à la découverte de la circulation du sang. Il avait observé que les valvules des veines, dont Sylvius avait découvert l’existence, sont toutes dirigées vers le cœur. Rapprochant cette disposition de celle des valvules du cœur et de l’état des artères qui n’ont pas de valvules , il lui aurait été possible d’arriver à la con-
clusiou «[lie lé sang a une marche ditlérente dans les artères et dans les veines, et par conséquent de découvrir la circulation ; mais cette gloire était réservée à Guillaume Harvey : tant il est vrai qu’on est souvent à la veille d’une découverte sans la pressentir le moins du monde.
Il existe une tradition de laquelle il résulterait que F ra-Paolo aurait le premier parlé de la direction des valvules; mais il ne serait pas impossible qu'étant chex Fabricius pour le traitement de ses blessures, il eût appris de ce dernier la découverte qu’il avait faite ; au surplus., la tradition que nous venons de rapporter n’est appuyée d’aucune preuve. .
Dans le traité de l’oreille, Fabricius neconnait pas encore la réduction des canaux semi-circulaires à trois : il suppose qu’il y en a un grand nombre.
Dans le traité du larynx , il décrit l’expérience de la production de la voix en soufflant dans les bronches et la trachée-artère.
•Son traité du fœtus renferme des détails sur les enveloppes du fœtus dans les animaux , qui ne sont pas toujours les mômes que dans l’homme.
11 est le premier qui ait examiné les différences des mouvemens partiels dont se compose le mouvement général, et qu’on nomme, suivant les espèces, course, vol, saut , natation ou reptation. Il a ainsi devancé Borelli, élève de Galilée, qui a fait au dix -septième siècle un traité spécial sur cette matière : il l’a fait même avec plus de succès , parce qu’il était soutenu par de très vastes connaissances mathématiques. , >
Son traité sur l’œuf et le poulet est très précieux. Oit y trouve pour la première fois des figures repré-
sentant le développement du poulet depuis ses commencemeas à peine sensibles jusqu'au moment où il brise sa coque. 11 donna encore un traité des organes de la poule , et depuis lors une partie de ce* oiseau porte le nom de bourse de Fabricius. Il avait préparé trois cents planches pour un ouvrage qui aurait été intitulé : Tôt i us fabricœ animalis theatrum. Ce traité général devait être conçu dans le même esprit que ses traités particuliers, et aurait peut-être hâté de beaucoup le développement de l’anatomie comparée} mais ses planches ont été plus malheureuses que celles d’Eustache : elles ont été perdues après sa mort, sans qtt’on ait encore pu les retrouver.
Son élève et sou successeur , Jules Casserius de Plaisance * qui fut nommé après lui professeur à Padoue, en 1609, où il vécut jusqu’en 1616, a composé deux ouvrages. L’un , intitulé : Des organes de la voix et de l'ouïe, a été imprimé à Ferrure, s en 1600. Cet ouvrage est remarquable par un grand nombre de figures anatomiques copiées sur l’homme cl les animaux. On y remarque cependant quelques erreurs de névrologie , comme on devait s’y attendre. Sou autre traité, intitulé : Des cinq sens, fait connailré quelques découvertes. 11 est riche en détails d’anatomio comparée. La méthode de Fabricius était alors devenue générale en Italie; un grand nombre d’autres anatomistes travaillaient dans le même esprit , et cherchaient à généraliser les principes de l’anatomie, à ne plus considérer les problèmes partieu iers de l’anatomie de l’homme, mais à saisir les modifications que des organes composés des mêmes principes et seulement différons par leurs proportions, peuvent produire datas les
différens êtres. Il avait aussi préparé un grand nombre de planches anatomiques. Soixante-dix-huit furent gravées : celles-ci ne furent pas entièrement perdues; elles parurent avec les œuvres de Spigelius, son successeur, qui les accompagna d’explications. Les fibres y sont bien dessinées. On y remarque des connaissances nouvelles , particulièrement sur les muscles du dos, qui sont plus détaillés que dans Vesale. Casserius mourut en 1627.
Vous voyez, messieurs, comment l’anatomie avançait par degrés, surtout dans l’école de Padoue, que protégeait puissamment la république de Venise. C’est à Padoue que parut Adrien Spigel de Bruxelles. La division des nations n'était pas distincte alors comme elle l’est aujourd’hui. Lessavans étant rares, tous les pays se faisaient une émulation de se procurer les plus illustres ; chacun renchérissait sur le traitement qu’on leur offrait. L’inconvénient de la diversité des langues n’existait pas , parce que toutes les leçons et les ouvrages se faisaient en latin. Il y avait ainsi pour les savans une langue commune. Un homme de Bruxelles pouvait enseigner à Padoue, et réciproquement un homme de Padoue à Bruxelles , sans la moindre difficulté. Cet enseignement serait fort difficile aujourd’hui, où presque partout on est dans l’usage d’enseigner en langue nationale. A la vérité, on peut arrivera posséder assez bien une langue étrangère , mais il est moins facile de 11e pas avoir cet accent qui contribue toujours plus ou moins à éloigner les auditeurs. Au moyen de la pratique générale de la langue latine, on explique comment Vesale et Spigelius ont pu être professeurs à Padoue.
Spigelius succéda à Casserius; il professa depuis i6»6
jusqu’en i6a5. Ses œuvres ne parurent qu’après sa mort, ainsi qu’il est arrivé à beaucoup d’autres anutomistes. Cela s’explique aisément ; car , quelque soin que les gouvernemens prissent de leur procurer des sujets , il leur était impossible cependant d’en avoir autant que leurs travaux l’auraient exigé pour avancer rapidement. Je vous ai dit , par exemple , que l’un d'eux en avait eu sept dans une année .--avec un si faible nombre, les anatomistes ne pouvaient compléter leurs découvertes et leurs descriptions , comme nous le faisons aujourd’hui. Les observations restaient donc long -temps en portefeuille; aussi les ouvrages ne finissaient - ils qu’avec une lenteur extrême. Tel fut le sort de celui de Spigelius, intitulé : De humani corporis fabricd, qui ne parut à Venise qu’en 1 627 ; , les figures que Casserius avait laissées y sont insérées. L’ouvrage est remarquable par l’élégance du style : on n’y rencontre pas un grand nombre de faits nouveaux , pas même le petit lobe du foie, appelé lobe de Spigel; car nous avons vu qu’il avait été décrit dan3 deux auteurs antérieurs à Spigel ; c’est seulement parce que cet anatomiste y a donné plus d’importance, en a fait une description plus soignée, qu’on l’a désigné par son nom.
Après Spigelius , l’école de Padoue tomba en décadence. Les troubles occasionés par la guerre de la république de Venise contre la Turquie empêchèrent qu’ou ne put lui continuer les mêmes encouragemens ; l’anatomie et la botanique déchurent considérablement.
Mais (rendant l’espace de temps que je viens de parcourir, il existait dans d’autres parties de l'Italie et de l'Allemagne des hommes dont il est utile que nous>preniotis connaissance.
L’un d’eux , Gaspard Aselli, de Crémone, était professeur à Pavic ; il mourut la même année que Spigelins, en 1636. On lui doit un traité sur les vaisseaux lactés. Nous avons vu que ces vaisseaux avaient été découverts par Érasistrate, dans l’antiquité, du temps de Ptolémée. Aselli ou Asellius est le premier qui y ait fait attention ; il les a décrits dans un traité in? titulé : De venis lacteis , cum ftguris elcgantissimis, imprimé à Milan en 1637 , par conséquent après sa mort. Cet ouvrage est remarquable, en ce qu’il est. le premier où l’on ait donné des figures anatomiques co* loriées. Les artères et les veines sont représentées en rouge , les vaisseaux lactés en noir, etc.
Un autre anatomiste est Marc-Aurèle Severino , qui était professeur à Naples. U naquit, à Tarsia, ville de la Calabre, en t58o; il était élève de Jasoîlnus, qui l’avait été lui-même d’Ingrassias. Il est remarquable par: son ouvrage intitulé : Zootomia dernocrilea, id est anatome generalis lotius animantium opifeii, publiée!» i645(.t). C’est lè premier ouvrage ex professe» d’anatomie comparée : son titre tient à ce que l’on savait des recherches faites par le philosophe Démocrite, dont je vous ai entretenu dans le commencement de mon Cours, et qui, l’un des premiers , compara les animaux à 1 hpmme. Cet ouvrage n’a pas été publié par Severino ; il 1 a été en Allemagne par ’Wolckammer, anatomiste allemand , qui avait été l’un de ses élèves. Les figures répandues çà et là dans l’ouvrage sont grossières. Cet ouvrage lui-
(1) Cet ouvrage contient le germe de plusieurs découvertes moderne, telles que les glandes de Poycr, les deux tubercules de l’urètre de Graaf, et le trigone de Lieutaud. (N. du Rêdact.)
même avait sans doute été recueilli aux leçons de Sever riho , qui ne paraît pas l’avoir destiné à l’impression ; on y remarque cependant des généralités très précieuses, qui ont servi de point de départ à l’anatomie comparée, et ont de l’analogie avec celles qu’Aristote avait déjà exprimées. Il y parle de plusieurs animaux qui n’avaient pas encore été disséqués , particulièrement du poulpe et de la sèche.
Mais , le ptus célèbre de tous les anatomistes du seizième siècle et du commencement du dix-septième, eelui qui petit , en quelque façon , clorre cette période , c’est Guillaume Harvey; 11 était né en 1577 (0’ * Folkslorie, dans le comté de Kent ; il étudia d’abord à Cambridge; il fut ensuite à Padoue, où la célébrité dé Fabrice d’Aqüapèndente attirait de toutes parts ceux qui désiraient s’instruire dans l’anatomie et la physiologie. C’est dans cette ville qu’excité par la détouverte des valvules des veines , que son maître Vendit de faire , et que réfléchissant à la direction des valvtiles qui sont à l’entrée des veines ët à la sortie des artères , il eut l’idée de faire des expériences pour déterminer quelle est la marche du sang dans les vaisseaux. 11 lia lés artères de diflérens animaux , et il remarqua qu’elles se gonflaient au-dessus de la ligature , dans la partie qui est plus Voisine du cœur que la ligature; il fit des ligatures semblables sur des veines , et il observa que les veines se gonflaient, non plus au-dessus, mais au-dessous de la ligature, dans la partie plus éloignée du cœur que la
(1) Il est né le a avril 1978. (W. du Rédact.)
ligature. Rapprochant ces faits de la direction des valvules , il arriva à cette conclusion , que le sang est poussé par le cœur gauche dans les artères jusqu’aux extrémités , d’où ij revient par les veines dans le cœur droit. Il rattacha à la structure anatomique du système vasculaire le phénomène du pouls et ceux qui se manifestent quand on ouvre les vaisseau^. Enfin il démontra, non-seulement qu’il existe une circulation dans les vaisseaux du cœur, mais quelle se croise avec la circulation des poumons. Ainsi fut établie la double circulation. De là ou arriva bientôt à la découverte de la véritable fonction de l’organe respiratoire, et par conséquent un pas immense fut fait dans la physiologie ; car les conséquences de cette découverte eu* reut la plus grande influence sur toutes les autres parlies de la physiologie animale. ,, . Y , .
Harvey enseigna sa découverte en îtiigy mais ses expériences avaient été faites en 1616 et 1618 ; ce ne fut qu’en 1628 qu’il les publia dans son livre ^intitulé : Prima exercitatio anatomica de motu cor dis et sanguinis in animalibus. . ; ..
Ce que ses prédécesseurs avaient dit n'avait fait aucune impression pendant plus de cinquante ans. Son livre produisit d’abord une grande opposition, comme il est naturel que cela arrive toutes les fois qu’une découverte importante apparaît dans une science cultivée par un grand nombre d’hommes et liée à plusieurs autres sciences. Uu médecin écossais, nommé Primerose, fut le premier contradicteur d’Harvey. Ensuite se leva Riolan, qui était professeur au Collège de France. Ces deux hommes écrivirent à peu près en même temps. Quelques autres, tels que Vanderlinden,
Hartmann, Almeloveen, etc., voulurent attribuer la découverte delà circulation à Hippocrate ; mais toutes ces contestations n'étaient qu’un effet de l’envie, ou plutôt de cette inertie naturelle à l’esprit humain , qui n’aime pas à changer et à renverser toutes ses connaissances.
Harvey fut défendu par un de ses élèves, G. Ent , qui principalement répondit à Primerose,
Harvey devint premier médecin de Charles Ier, roi d’Angleterre ; il se défendit avec assez de modestie dans ses deuxième et troisième Exercitationes . Mais ses découvertes furent bientôt adoptées presque générament , parce qu’il était facile de répéter ses expériences et de vérifier ses observations. Riolau finit par se réduire à nier la circulation dans les petits vaisseaux ; celte opinion est môme encore soutenue par plusieurs physiogistes de nos jours. C’est sur elle qu’est fondé l’usage des saignées locales , qui sont devenues si générales. La découverte d’Harvey devint tout-à-fait populaire, lorsque Descartes la prit pour base de la physiologie, professée dans son Traité de l’homme. Dans cet ouvrage, il soutient la découverte d’Harvey avec beaucoup de franchise et de courage ; il la développe môme par des figures à retombes. Harvey eut ainsi le rare bonheur de voir sa découverte adoptée de son vivant.
Plus tard, il donna un ouvrage qui ne l’a guère rendu moins célèbre, bien que les découvertes qui s’y trouvent exposées soient d’une importance moins générale, et susceptibles de beaucoup d’objections \ ce sont ses Exercitationes de generatione animalium, publiées à Londres en i65i.
.Charles I,r lui avait fourni tous les moyens de faire Jes expériences nécessaires à la composition de cet
Ouvrage. Il luï avait sacrifié un grand nombre de biches du parc de Windsor en état de gestation : mais il examina surtout la fécondation des œufs, les développemens successifs du poulet , en un mot , il répéta et perfectionna ce que Fabricius avait déjà observé. Son ouvrage était beaucoup plus considérable que nous ne le voyons aujourd’hui. Dans les troubles qui suivirent la mort de Charles Ier, la maison de Harvey fut pillée; il perdit toute la partie de son ouvrage qui traitait de la génération des insectes (1). Comme il était déjà âgé, il ne put pas le refaire; d’aillenrs, dans la révolution qui était survenue, il avait perdu toutes ses faveurs et sa fortune. Néanmoins il publia; en i65i , deux ans après la mort de Charles Ier, ce qui lui était resté de son ouvrage, quoique un peu mutilé.
L’ouvrage de Harvey est en quelque sorte un développement des premières vues de Fabricius ; mais il y décrit l’évolution du poulet avec beaucoup plus de détail et de perfection que ce célèbre anatomiste ; cependant il n’a pas employé de figures, car les troubles du temps ne lui permettaient pas d’en faire graver. Harvey traite aussi du fœtus des quadrupèdes; il le suit dans ses développemens. Ces observations sont plus difficiles à faire, car on ne peut pas avoir chaque jour des fœtus de cette espèce. Cependant son ouvrage renferme des choses très importantes. Harvey mouruf. en i65y, âgé de quatre-vingts ans.
L’homme le plus célèbre de France eil histoire na-
(1) Il perdit encore un ouvrage que son titre seul fait regretter : A practice of physic, conformable to the doctrine of the circulation. (N. du Rédact.)
Digitizec
lu relie était alors Jean Riolan , qui fut professeur à Paris pendant cinquante ans. Son père avait été aussi professeur de médecine; il naquit en i58o. Dans ses défenses des anciens , il fut presque aussi âcre que Sylvius et Eustache : il déprima beaucoup les modernes, et affectait même de mépriser les figures qui faisaient, scion lui, le seul mérite de Vesale, Ce fut un nouveau tort de sa part. A vingt -sept ans, en 1608 , il publia un ouvrage intitulé : S chola anat arnica novis et raris observaüonibus illustrata. C'est une ébauche du grand ouvrage qui l'a immortalisé. Il donna plus tard , en un traité d’ostéologie humaine d'après les connaissances que nous ont transmises les auciens. On y trouve une bonne ostéologie du singe, comme dans les ouvrages d’Eustache. Sou anibropographie parut en 1618. Gui Patin fit paraître cet ouvrage pendant que Riolau était à Cologne , où il avait suivi Marie de Médecis, mère de Louis XIII. Il y combat la découverte d’Harvey pour les petits vaisseaux. Il établit que la circulation du sang u’est pas aussi rapide que Harvey le prétendait. Sur la fin de sa vie, en 1648, il donna son Enchiridion anatomicum et pathologicum, espèce d’abrégé de tout ce qui lui est propre, et qui n’est pas très remarquable. Il mourut en i65j , âgé de soixante dix-sepl ans.
J’ajouterai aux anatomistes qui terminent l’époque dont je parle, et où la critique dominait encore, où l’observation propre ne faisait que de poindre, le fameux botaniste Garspard Bauhin. Il était élève de Fabricius, et a donné un Thealrum anatomicum. C'est un très bon résumé de ce qui était connu alors. 11 y donne aux muscles des noms qui ont été conservés jus-
qu’à nos jours. On y remarque surtout une description du cerveau d’après la méthode de Varole , qui avait été négligée par presque tous les anatomistes, jusqu'à la publication de l’ouvrage du docteur Gall. Il a encore produit un ouvrage sur les monstres.
Telle est, messieurs, l’analyse des écrits des principaux restaurateurs de l’anatomie dans le seizième et au commencement du dix -septième siècle. Ils ne laissent pas de l’avoir portée très loin. Nous verrons cependant qu’il restait beaucoup à faire dans les détails, qui exigeaient une méthode d’expérimentation et d’observation plus précise que celles de ces auteurs. Ceux-ci d’ailleurs ont perdu beaucoup de temps à discuter les ouvrages des anciens, et à en donner des explications et des commentaires.
Nous allons maintenant examiner les autres sciences pendant le même espace de temps. Nous verrons que les savans qui en ont traité ont aussi employé plus de temps et d’eflorts à commenter les ouvrages des anciens, qu’à faire des observations par eux-mêmes.
Dans la prochaine leçon , nous parlerons principalement de la zoologie et des auteurs qui l’ont fait fleurir pendant la période pour laquelle nous venons de tracer l’histoire de l’anatomie.
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TROISIÈME LEÇON
Messieurs ,
Dans les deux dernières séances , nous avons vu comment l'anatomie, pendant le seizième siècle et la première moitié du dix-septième, était arrivée de cette espèce d’ébauche que les anciens nous avaient laissée, au point d’oflWr une description très satisfaisante de presque toutes les parties du corps , du moins pour ce qui ne tient pas à leur structure la plus délicate. Nous avons vu même l’anatomie arriver , quant aux usages des organes , à la connaissance de la circulation du sang par les expériences et les travaux d’Harvey , qui n’étaient que la continuation des premiers essais de l’école de Padoue, où Harvey avaitétudié sous Fabricius. Aujourd’hui, nous allons tracer l’histoire de la zoologie pendant le même espace de temps.
Vous Vous rappelez qu’après Aristote il ne s'était presque rien fait de véritablement général dans cette partie de l’histoire naturelle ; que pendant la domination romaine Élien et Pline avaient seulement ajouté quelques faits particuliers à ceux qui étaient déjà connus , et que le moyen âge n’avait non plus fait faire aucun progrès à la partie scientifique, à la disposition
generale de la science. En effet, Albert-le-Grand et Vincent de Beauvais, les deux seuls auteurs un peu importans qui aient écrit sur l'histoire naturelle pendant le moyen âge, n’offrent presque qu’une compilation, faite avec assez peu de critique, de ce qui existe dans les anciens.
Ce qu’il y avait de plus naturel à faire au temps dont nous parlons , pour la zoologie comme pour les autres sciences , c’était de prendre les ouvrages des anciens , d’essayer de les commenter, de les expliquer les uns par les autres, et de les comparer avec la nature. C’est en effet ce qu’essayaient de faire les hommes qui s'occupaient de la science; mais l’usage de cette méthode n'a pu arriver que lentement à une certaine étendue , à une certaine consistance. Les premiers essais sont extrêmement faibles, ou du moins extrêmement partiels.
Dès i5i9 , un professeur de Bologne donna un petit livre sur les serpens, qui n’est pas très important, et est extrait de Nicandre.
Peu de temps après, un autre Italien, Giovio Paolo ou Paul love, né à C6me, en i483 , et l’un des écrivains les plus élégans de son pays, s’occupa aussi quelque peu d’histoire naturelle. Il passa la plus grande partie de sa vie à Rome et en Toscane. En i53o, il fut fait évêque de Nocera par Clément VU, et mourut à Floreuce, en i55a. Je n’ai pas à vous entretenir de ses grands ouvrages d’histoire ni de celle de sa vie, qui cependant est très intéressante : ces écrits appartiennent pour peu de chose à la science dont nous traitons.
Je dirai un mol de son ouvrage intitulé : De romanis viscibus libellus. C’est le premier qu’il ail composé, et un grand nombre des lecteursdejovenesedoutcnt pas de
son existence. Il était dédié au cardinal Louis de Bourbon , et fut imprimé à Rome en i5a4> puis en i52y. Il fut traduit en italien, et imprimé à Venise en i56o. Toutes ces éditions sont généralement bonnes. Paul Jove y traite de quarante-deux poissons, qui sont à peu près ceux que l’on trouvait le plus communément aux marchés de Rome et des autres villes de l’Italie. Ils sont rangés par ordre de grandeur, et il en donne quelques légères descriptions. Il cite quelques passages des anciens qu’il tâche de leur adapter. Il donne leur nomenclature dans les différentes langues de l’Italie, mais principalement leurs noms romains. Ce petit livre est assez peu important sous le rapport scientifique , toutefois il renferme sur les usages des poissons , sur le cas qu’on en faisait , des choses assez intéressantes. On y rencontre des anecdotes quelque peu curieuses sur les différentes aventures de certains poissons d’une grandeur extraordinaire, qui avaient été servis dans des repas célèbres ; mais son utilité la plus réelle, c’est de faire connaître la nomenclature des poissons au seizième siècle, car les noms changent d’une époque à une autre.
Dans le même temps, Massaria, médecin vénilicu, s’occupait du même sujet en faisant un commentaire sur le neuvième livre de Pline. Son livre fut imprimé . à Bâle en i53y et à Paris en t54a. Il est assez important comme commentaire de la partie de l’ouvrage de Pline où il est question des poissons. Il offre le même genre d’avantages que celui de Paul Jove, avec une érudition plus considérable, qui nous permet de déterminer les espèces de poissons que les anciens employaient.
Des ouvrages beaucoup plus importans sont ceux de Pierre Gilles, en latin Gyllius. C’était un Français né à Alby en 1490. Dès sa jeunesse, il eut la passion des voyages et de l’histoire naturelle. En i5>5, il alla en Italie, où il fut accueilli par Lazare Baïf , ambassadeur de François I" à Venise. Il revint en France auprès du cardinal d’ Armagnac, évêque de Rliodez, appartenant à la célèbre famille de ce nom, qui remonte jusqu'à Clovis (i). Vous devez remarquer que pendant ce siècle presque tous les hommes de lettres ont été sous le patronage des hommes d’église. Possesseurs de grandei> richesses , ils étaient en état d’accorder des protections aux savans, et d’ailleurs ils avaient seuls le goût des sciences et des lettres , qui alors n’était presque pas répandu. Le cardinal d’Armagnac était un homme considérable dans le seizième siècle. Il eut diilërens emplois. Sa considération venait de ce qu’il avait été protégé par le cardinal d’Amboise , premier ministre de Louis XII. Il engagea Gyllius à recueillir dans les manuscrits des anciens tout ce qui avait rapport aux animaux, et à le disposer méthodiquement. Gilles exécuta en effet ce travail.
Je vous ai dit combien les ouvrages d’Élien étaient un modèle de désordre. Gilles y établit un certain enchaînement. Il plaça dans le premier livre les quadrupèdes, ensuite il traita de tous les autres animaux, des mollusques, des insectes, des cétacées, des serpens des poissons, des oiseaux. 11 distribua cette matière CÜ
(i) Lesd’Àrmagnac descendent de Clovis par Je* ducs d’Aqttrtame et les ducs de Gascogne. (N. du Rédact.)
seize livres, dans chacun desquels il intercala des passages tirés d’autres auteurs qu’Elien, tels que Porphyre, Oppien, Hérodote et Héliodore , auteur dés Éthiopiques, ou le s amours de Théagène et de Çhariclée. Ce travail, qui parut en 1 533 , in-4" , forme une première base un peu exacte pour l’histoire naturelle des animaux. Pendant assez long-temps il tint lieu de celui d'Élien, qui n’existait qu’en manuscrit. Conrad Gesner compléta U traduction de Gyllius en rétablissant l’ordre des chapitres tel qu’il est> dans Élien ; mais l’ouvrage de Gyllius étant plus méthodique, est plus facile è consulter et plus agréable à lire. Il a pour titre : Ex JEtiani kistorid latini facti, itemque ex Porphyrio , Heliodoro, Oppiuno , lucu/entis accession ibus aucti libri xvt ; de vi et nalMrd animalium ; liber unus de gallicis et latinis nominibus piscùuh. Lyon, Séb. Gryphe. Il fut dédié à François Ier, qui se montrait delà grand protecteur des lettres. Dans sa dédicace, qui est assez longue , Gyllius engageait ce prince à faire voyager d«savaus dans les pays étrangers, non-seulement pour U recherche des manuscrits, comme il l’avait déjà fait, mais encore pour recueillir tous les faits propres à eu faire mieux connaître les productions naturelles. François Ier accueillit cet avis, et £t choix de plusieurs savans, au nombre desquels était Gyllius. Celui-ci partit pour le Levant, en 1 546. Mais en 1 547 François I*r étant mort, tous ceux qu’il avait envoyés dans les pays étrangers furent en quelque sorte abandonnés. Gyllius, «dors en Turquie, dans l’Asie-Mineure, fut réduit à une telle misère, qu’il s’engagea dans les tronpes de Solijnau U, pour pouvoir subsister. Il y resta deux ou trois ans , attendant que ses amis , à
qui il avait écrit sa position, passent lui envoyer des secours et de quoi se racheter. Enfin , il revînt en Europe par la Hongrie, fut à Rome, où il rctronvale cardinal d’Armagnac , et y cessa de vivre en 1 555 , âgé de soixante-cinq ans.
Indépendamment des ouvrages faits avant son départ , il en a écrit plusieurs autres qui n’ont paru qu’après sa mort . notamment une description du Bosphore de Thrace, une topographie de Constantinople , une description de l’éléphant. G’est lui qui, le premier parmi les modernes, a décrit l’éléphant d’après nature; il en avait vu un à Constantinople, à la ménagerie du grand-seigneur. On lui doit encore la traduction d’un petit ouvrage de Démétrius Pépagomène, sur les oiseaux qu’on emploie à la chasse , et sur le soin qu’on doit donner aux chiens destinés au même usage; mais ce sont de petits écrits qui n’ont pas la même importance que l’histoire naturelle des animaux, extraite d’Elien. Celle-ci a servi de base à tous les travaux ultérieurs, notamment à ceux de l’homme qui est venu immédiatement après Gyllius pour écrire sur ce sujet. Cet homme est Edward Wotton , Anglais né à Oxford en 1492, et mort en 1 5 5 5 •, c’est-à-dire exactement la même année que Gyllius. Il publia en i55a un ouvrage intitulé : De dijjereniiis animalium, qu’il dédia à Edward VI , mais qui fut imprimé à Paris, chez Vascosan. C’est un petit in-folio très remarquable, eu égard au temps, pour la beauté de l’impression. Il forme un traité complet de zoologie, autant qu’il était possible de i le faire à cette époque. L’auteur y traite des animaux sous des points de vue généraux et sous des points de vue particuliers. Ainsi, dans le premier livre, il décrit
en général les parties intérieures et extérieures des animaux; dans le second livre, il indique les différences des animaux et les caractères d'après lesquels on peut les déterminer, mais c’est encore d’une manière générale ; dans le troisième livre, il traite des différences plus spéciales que l’on remarque entre les animaux qui ont du sang. Le quatrième renferme la description des différences de l’homme. Par différences, il entend toutes les variétés de grandeur, de couleur, déstructuré, de force , d’instinct , en uu mot , toutes les qualités diverses que les hommes peuvent présenter. Il traite donc dans ce livre la question des races de l’espèce humaine, et tout ce qui se rattache à l'âge , au sexe , aux circonstances hygiéniques dans lesquelles l’homme peut se trouver. Le cinquième livre est relatif aux quadrupèdes vivipares, dont il fait plusieurs divisions; le sixième est consacré aux quadrupèdes ovipares et aux serpens; le septième aux oiseaux ; le huitième , aux poissons ; le neuvième et le dixième, aux animaux qui n’ont pas de sang, aux mollusques, aux crustacés, aux insectes. Ce livre est à peu près, comme celui de Gyllius, un centon; mais l’auteur n’y a pas pris pour base Élieu. C’est principalement d’Aristote que sont tirés les divers passages intercalés dans chacun de ses articles. A l’époque où il parut , cet ouvrage fut très utile. Il l’eût été bien davantage, si Wotton avait indiqué avec précision les sources où il a puisé. Malheureusement ce n’était pas alors l’usage : on se bornait à dire , d’une manière générale, Aristote a dit telle chose, sans indiquer ni le passage ni le livre dans lequel la citation se trouvait. Wotton avait commencé un autre ouvrage qui devait traiter des insectes, et a été terminé par Mou-
fcl. II a paru sous le titre de Alinimorum aniinttlium theatrum.
Vous vpyei , messieurs, qu’enFrauce et, en Angleterre des apologies générales commençaient. à se faire , aussi bien qu’on le pouvait avec les moyens dç ce temps ; car, bien que l’Amérique fût découverte, on ne faisait pas encore de grand? voyages, et l’on neppasédait aucun cabinet. t
Il y eut en Allemagne , ver? la même époque , un ouvrage plus général, celui d’Adam Lpuiçerits ou Loin eer , qui parut en 1 55 1 ,, une aqnée avant celui de Wotton. Adam Lonicerps était né à Marpurg* d’on professeur de médecine. Il fut Ipi-mêma médecin A Francfort, où il mourut en 1 586, Sou ouvrage est titulé : Naturalis historiœ opus nçyum plaptprjim, ani~ malium et metallorum. Il forme un voluna,e in*foljo ( t). Il traite de toutes les parties de l’histoire naturelle , comme l’annonce sou litre, mais d’une manière très abrégée et bien inférieure à celle des deux apteors précédons. Son livre n’a sur ceu^c de GylHps et de^oUon* que l’avantage des figures, fiien qu’elles y soient trè» petitçs, très imparfaites et enluminée? d’une manière grossière. Quand Lonicer n’avait pas d’objets à copier, il ne se faisait même pas faute de donner des figures imaginaires. .... , . . , i .q :i .
Des auteurs d’un mérite rpel sont lç& trois grands icbtyologisles , Belop , Salviani et Rondelet, Ces naturalistes observèrent personnellement et donnèrent des
( t ) L'ejceipplaire que nous connaissons a deux volumes in-folio, y conipris les figures. (iV. du Rédact.)
figures exactes au lieu de dessins imsginés et d'emprunts faits aux anciens.
Rondelet et Belon étaient Français, Salviani était Romain. Toits trois, par un hasard extraordinaire, ont publié leurs ouvrages presque en même temps, peu après 1 56o. Tous trois aussi se connaissaient , avaient eu des rapports ensemble.
Le premier , Pierre Belon , était du Maine. Dans ses ouvrages mêmes il s’appelle Belon du Mans. Ce n'était pourtant pas précisément au Mans qU*il était né; d’était dans un village voisin de cette ville qu’il avait reçu le jour, en i5iy (i). Il fut protégé dans ses premières étudçs par Réné Du Bellay, évêque du Mans; par Guillaume Duprat, chancelier de France, fondateur du collège Louis-le-Grand ; et par le cardinal de Touréon , dont nous aurons occasion de connaître l’histoire plus en détail. Ce cardinal était un des hommes les plus considérables de l’époque. Né à Tournon, en i58g, il devint archevêque d’Embrun. Il fut envoyé en Espagne pour la délivrance de François J", qui avait été pris à la bataille de Pavie. Depuis ce temps , il obtint la faveur du roi, devint son ministre principal , ét conserva ce poste presque toute sa vie. Il abusa un peu de sa po sition eu se faisant un des persécuteurs les plus violéns des protestans, qui commençaient alors à professer leurs opinions. Tombé dans la disgrâce de Henri ÏI , il reprit faveur sous Charles IX , et on le trouve parmi les fauteurs les plus acharnés de la Saint-Barthélerai : il
(x) Il naquit k la Souletière, hameau de 1a paroisse d’Oisé. (AT. du Rêdact.)
assista au colloque de Poissy. Pour nous, nous avous à le considérer comme grand protecteur des sciences et des lettres à l’époque dont nous parlons. C’est k ce titre qu’il mérite notre reconnaissance, et qu’il reçut la dédicace de beaucoup d’ouvrages dont quelques-uns étaient faits par des naturaliites aidés de ses secours.
En i54o, il envoya Belon faire un premier voyage en Allemagne. Celui-ci se rendit à Wirtemberg, où était un célèbre professeur de botanique, nommé Valerius Cordus , dont il reçut des leçons.
En i546, il fit des voyages plus étendus; il alla en Italie, en Turquie, en Grèce, en Égypte, et fit presque tout le tour de la Méditerranée. Il revint en i549 , et se rendit à Rome chez le cardinal deTournon, qui se trouvait dans cette ville pour le conclave occasioné par la mort du pape Paul III. C’est à Rome qu’il rencontra Rondelet, autre grand zoologiste, et qu’il vit sa prodigieuse collection de figures de poissons , dont nous aurons dans un moment l’occasion de faire l’éloge. Il y trouva aussi Salviani, qui avait fait faire également un grand nombre de dessins de poissons. Ce dernier était' médecin du cardinal Cervini , qui depuis fut pape, sous le nom de Marcel. II.
La communication que ces trois grands ichtyologisles se firent de leurs ouvrages sur le même sujet engendra de la jalousie, et, par suite, des acensations de plagiat. Il est cependant facile de voir que ces accusations sont dénuées de fondement.
Belon termina assez vile son voyage; il se rendit, en i55o , eu Angleterre, où il rencontra Daniel Barbaro, noble vénitien , ambassadeur de la république de Venise près le roi d’Angleterre , et qui fut aussi patriarche d'A-
qnilée. Barbaro avait fait peindre trois cents poissons ; il permit à Belon de les copier. Celui-ci eut ainsi des dessins considérables. Il vint à Paris pour s’y occuper de la publication de ses ouvrages , et se fit recevoir, avec beaucoup de peine, docteur en médecine. Quelques temps après , en t554, il fut arrêté à Thionville par un parti d’Espagnols. Il ne put que difficilement se racheter; car il n’avaitpas les fonds nécessaires à sa rançon. Ils lui furent avancés par un gentilhomme, nommé Dehamme, par cela seul que lui, Belon, était compatriote du poète Ronsard.
Henri II lui fit délivrer, en i556, pour récompense de ses travaux, un brevet de pension, qui ne lui procura jamais rien, de sorte qu’il fut pauvre toute sa vie.
Cependant il fit quelques voyages dans l’intérieur de la France, et en Savoie. Sous Charles IX , il obtint un logement au bois de Boulogne , dans le petit château de Madrid. Il y travaillait à une traduction de Dioscoride et de Théophraste, lorsqu’un soir il fut assassiné sur la route de Paris â Boulogne (i). Nous avons ainsi été privés de beaucoup de travaux qu’il aurait pu encore exécuter ; car, il n’avait alors que quarante-sept ans. Néanmoins , il a laissé quelques ouvrages, qui sont des preuves marquantes de la puissance de ses facultés et des connaissances qu’il avait acquises. Le premier est Y Histoire naturelle des étranges poissons marins , avec leurs portraits, et la Vraie peinture du dauphin. C’est un essai qui forme un
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(1) 11 paraît que c’est dans le bois de Boulogne même qu’il fut assassine par cinq hommes. ('IV. du Rédact.)
petit in-4°U«s mince, imprimé à Paris en i 55 1, avec des figures gravées sur bois. Il n’en avait pas encore paru d’aussi exactes. On y voit l'esturgeon , le tbon , le malarmat. On y trouve même la première figure de l’hippopotnme; il l'avait fait copier sur la plinthe do la statue du Nil, que nous avons aujourd’hui à Paris, et sur laquelle sont représentés des hippopotames et des arocodiLesi Les anciens n’en avaient pas profité , car leurs descriptions de ces animaux sont très inexactes.
Le livre de Belon procura encore une connaissance très vraie du dauphin, ou delphinus des anciens; espèce de cétacée, dont la tête, considérablement distendue par un appareil particulier, se termine en bec d’oie. Cette question tenait à la héraldique ; car ofc mettait à cette époque des figures de dauphin dans beaucoup d’armoiries et d’éoussons. Ce fut done un objet de curiosité pour le pnblic, beaucoup plus que pour les naturalistes. La seconde partie do l’ouvrage dont nOUfe parlons est dédiée au cardinal de Chastillon, un des principaux prélats de cette époque, et dont 1& vie a été plus extraordinaire que celles des cardinaux de Tour non et d’Armagaao. Il était né en 1 5 1 5 ; le pape Glémebt-VII l’avait fitit cardinal à l’âge de dix-huit ans J1 par déférence pour François -Ier. Il s’en serait sans douté bien gardé, s’il eût pu prévoir sa conduite future. Le cardinal de Chastillon se fit protestant, et se maria (i) ;
(i) La lecture de quelques ouvrages de Calvin , mais surtout l’ascendant de Dandelot, son frère, colonel-général de l’infanterie, commencèrent à ébranler la foi du cardinal; des conférences qu’il eut ensuite avec les chefs de la réforme achevèrent de le détermimer pour leurs principes ; mai» il n’en fit une pro-
néanmoins il conserva ses bénéfices. On appelait sa femme à la cour madame la cardinale ou madame la comtesse de Beauvais ; car il était comte et pair de France. Il assista comme acteur à la bataille de Saint - Denis , qui eut lieu en i56y (i)» Il fut obligé de se retirer eu Angleterre , où il mourut empoisonné par un de ses valets de chambre< Ce cardinal a été, comme les autres cardinaux italiens, un très grand protecteur des gens de lettres. C’est à lui que Rabelais dédia une partie de son grand ouvrage ; nous verrons aussi que quelques naturalistes lui ont présenté les leurs.
En i553 , Belon donna un autre livre intitulé : I)e aquatilibus (des animaux aquatiques); c'est uti in- 12 tronsverse, qui renferme cent dix figures de poissons. Ces figures ont été faites d’après nature; toutefois elles ne sont pas toutes très exactes pour les déw tails, mais pour l’ensemble elles sont satisfaisantes. L e plus grand nombre a été copié sur celle» que Danieè Barbare avait fait faire sur la mer Adriatique; elles représentent quelques espèces qui , aujourd’hui, sont encore
fession ouverte qu’à l’époque de la première guerre civile. Pie IV informé de sa conduite, le raja de la liste des cardinaux : alors il ne garda pins de ménagemens. Il épousa publiquement Elisabeth de Hautevllle , qui fut présentée à la cotrr. Il parnt mêrMf avec elle en habit de cardinal , à la cérémonie de la majorité de Charles IX. (V. du Rédact.)
(i) Jll y fit très bien , dit Brantôme, et montra au monde qu’on noble et généreux coeur ne peut mentir ni faillir, en quelque lieu qu’il Sé trouvé, ni én quelque habit qu'il soit. À la suite de cette journée, il fut décrété de prisé de corps, rt e’ést pour cela qu’il passa eu Angleterre. (A’, du Rédmct.)
très rares, et n’ont bien été déterminées que depuis très peu d’années; par exemple, le gymnètre. Belon donne le nom de chaque espèceen latin, en grec, en français, en italien, quelquefois même aussi en illyrien, en grec moderne, en arabe, en turc; il y ajoute une légère description , car en général la partie descriptive était à cette époque la plus négligée. Les termes imaginés depuis, pour exprimer les variétés de couleur et de formes , n’exislaien t pas encore ; les auteurs espéraient y suppléer par des figures. Belon donne quelques détails sur les mœurs et les usages des poissons ; ce n’est qu'une compilation des articles des anciens qui peuvent se rapporter aux espèces qu’il a sous les yeux. A cet égard, il est, comme les autres auteurs , souvent dans l’erreur ; car la détermination des espèces connues des anciens est rarement facile à faire. Ce travail ne put s’exécuter que lorsqu’on eut recueilli tous les poissons de la Méditerranée ; encore présente-t-il beaucoup de lacunes , car il est un si grand nombre de poissons dont les anciens n’ont parlé qu’en quelques mots , que plusieurs sont restés sans pouvoir être reconnus.
Cependant je trouve que parmi les trois zoologistes dont je viens de parler , c’est Belon qui a mis le plus de critique, d’intelligence, dans l’application des noms qu’il a tirés des anciens. L’édition latine de son livre a été publiée par lui, en i553 ; il en a paru une édition française en i555 ; elle est intitulée : De la nature et diversité des poissons, et est dédiée au cardinal de Chastillon. C’est un in-ia transverse; on y trouve les mêmes planches et à peu près le même texte que dans l’édition latine, sauf quelques légères différences : pour l’exactitude des recherches , on est obligé d’avoir les deux éditions.
En t553, Belon publia aussi la relation descs voyages, intitulée : Les observations de plusieurs singularités et choses mémorables trouvées en Grèce, Asie, Judée , Égypte , Arabie et autres pays étranges. Un grand nombre de ces observations est excentrique au plan de mon Cours; je ne parlerai que de celles qui ont rapport à l’histoire naturelle.
Belon y donne des figures de plusieurs espèces d’oiseaux, de quadrupèdes, d’éléphans; il y représente la civette, l’ichneumon, le caméléon, le mouflon, etc., et un singe appelé tartarin , espèce de papion. Ces figures , gravées sur bois , ne sont pas mauvaises; elles sont suffisamment caractéristiques: mais l’une d’elles représente un poisson nommé le scare, dont les caractères n’ont pu être retrouvés. Belon pensait que c1 était le scare des anciens (i) ; on croit que c’est une erreur.
En 1 555, il donna un nouvel ouvrage, intitulé : YHis-
(i) Les modernes, d’après les anciens, ont cru que ce poisson avait la faculté de ruminer : Ovide s’exprime ainsi à son égard :
Al contra herbosl pîsces laxantur arcnl ,
Utaeannu, epastas sol us qui ruminât caca».
Selon Willughby , le scare a les dents obtuses, et se sert des antérieures , qui ont beaucoup de ressemblance avec celles de l’homme , pour arracher les herbes attachées aux rochers. Il ajoute que la partie la plus recherchée dece poisson, du genre labre, est l’estomac, à cause des herbes succulentes dont il est rempli; on l’assaisonne ainsi sans le vider, et l’on y ajoute le foie, qui est d’un volume considérable : autrement, le scare ne serait qu’un mets insipide.
Horace parle aussi du scare comme d’un mets très délicat. (N. du Rédact.)
toire de la nature des oiseaux, avec leur description et naïfs pourtraicts , retirés du naturel. C’est un petit in-folio, qui fut imprimé à Paris et dédié au roi Henri II. Les figures des oiseaux représentent pour la première fois un grand nombre d'espèces ; elles avaient été gravées sur bois, comme celles de Lonicerus :on y désirerait un peu plus de délicatesse. Quelques-unes aussi , sont assez mal enluminées ; néanmoins elles sont assez exactes , et cet ouvrage est le premier livre d’ornithologie un peu positif qui ait été publié. Dans le premier volume, l’auteur traite des généralités; dans le second, des oiseaux de proie; dans le troisième, des oiseaux nageurs ; dans le quatrième , des oiseaux de rivages ; dans le cinquième, des gallinacées; dans le sixième, des corbeaux et autres oiseaux semblables ; dans le septième , enfin, des petits oiseaux chanteurs. Il agit, à l’égard de ces différens sujets, à peu près comme à l’égard des poissons, c’est-à-dire qu’il en rapporte les différens noms et la synonymie chez les anciens ; il en déduit une espèce d’histoire naturelle de chaque espèce.
Les oiseaux de proie ou de chasse sont le sujet de quelques additions. La chasse à ces oiseaux était alors à la mode. Imaginée dans les pays orientaux , et principalement mise en pratique par les Persans et les Arabes , dans le moyen âge , elle avait été apportée ett Occident par les croisés. Frédéric II en a publié un traité. Elle exigeait un exercice très violent, en ce qu’il fallait suivre, à cheval, l’oiseau poursuivi et l’oiseau chasseur pour se trouver au moment de la prise. Elle obligeait de plus à traverser de vastes plaines, ce qui ne pouvait se faire qu’à une époque où beaucoup de terres étaient incultes. Presque
aucun prince n’entretient maintenant d'oiseaux de proie.
Du reste , cette chasse ne laissait pas d’être intéressante; il était assez difficile de dresser de grands oiseaux à poursuivre le gibier, et à revenir après l’avoir atteint. On était obligé d’étudier les habitudes des faucons et des différens gibiers; cette étude a concouru aux progrès de l’histoire naturelle des oiseaux ; et Belon s’était aidé des connaissances des principaux fauconniers, sur les gerfauts et quelques autres oiseaux de proie. Nous verrons d’autres ouvrages de vénerie où ces faits ont été consignés.
Les planches de Belon lui ont servi ensuite pour un autre ouvrage intitulé : Pourtraicts d'oiseaux , animaux , serpens, herbes , arbres , hommes et Jemmes d' Arabie et d'Égypte, avec une carte du mont Athos et du mont Sinaï. Il parut en i55y. L’ornithologie y domine ; l’auteur y a joint seulement quelques figures des quadrupèdes, des hommes , et des différens costumes qu’il avait remarqués dans ses voyages. Tout le texte de l’ouvrage se compose de qua tre mauvais versinscrits sous chaque oiseau. Ils expriment ce qu’il y a de plus partiticulier dans son caractère et dans ses mœurs. Cet ouvrage, qui fut le dernier écrit de Belon, est loin d’offrir la même utilité que son histoire naturelle des oiseaux. Tout le reste de sa vie avait été consacré à la traduction de Théophraste et de Dioscoride, les deux botanistes les plus fondamentaux de l’antiquité. Il ne paraît pas que sa traduction se soit trouvée en assez bon ordre , après son assassinat, pour être livrée à l’impression; car il ne nous en est rien resté.
Dans le même temps que Belon , vivait en Italie un
homme qui a aussi écrit sur les poissons , Hippolyte Salviani , né à Citta di Castello dans l’Ombrie , en i5i4-
Salviaui devint médecin de Marcel Cervini , cardinal du titre de Sainte - Croix , et qui fut pape trois semaines (i), sous le nom de Marcel II. Mais, ce cardinal , avant d’arriver à la papauté, lui avait procuré la place de médecin du pape Jules III, son prédécesseur, et Salviani la conserva sous Paul IV, Caraffa, successeur de Marcel II. Il fut ainsi dans une position très favorable pour s’occuper d’ichtyologie , car la mer Méditerranée est infiniment plus riche en poissons que toutes nos mers du nord. Les marchés de Rome en offrent d’ailleurs une quantité considérable, et il lui suffisait, pour ainsi dire , de les envoyer acheter et de les peindre pour avoir une première base à ses travaux. C’est, en effet, ce que fit Salviani.
Son livre est intitulé : Aquatilium animalium historia. Il fut imprimé dans sa propre maison, à Rome, et parut de x 554 ^ i558. La totalité forme un volume in-folio qui est devenu un peu rare. Les planches qui l’accompagnent sont les premières qui furent gravées sur cuivre avec quelque élégance. Les artistes romains étaient «lors très nombreux. C’est, pour ainsi dire, l’époque où les arts ont le plus fleuri , mais la gravure surtout, qui n’est venue qu’après la peinture. Si les caractères des poissons y étaient suffisamment exprimés , l’ouvrage de Salviani ne laisserait rien à désirer. Mais, pour qu’un peintre applique parfaitement son talent à l’histoire naturelle , il est nécessaire qu’il sache lui-mème
(i) On a dit qu’il avait été empoisonné, mais sans en apporter aucune preuve. (AT. du Rédact .)
ce qu’il faut mettre en saillie; autrement, il est indispensable que le naturaliste qui l’emploie porte son attention sur les détails qu’il doit faire ressortir. A l’époque dont nous parlons, personne ne pensait qu’il deviendrait important un jour de compter les rayons des nageoires des poissons, les petites dentelures ou épines qui peuvent exister aux os de leur tète ; aussi ces particularités ne sont-elles pas représentées suffisamment dans les figures de Salviani. Du reste, l’ensemble en est parfait, et ce sont les meilleurs dessins qu'on ait eus jusqu’à notre temps ; ils sont au nombre de quatre-vingt-dixneuf. Comme les figures de Belon et de Rondelet, qui sont plus nombreuses, ils ont souvent été copiés. Ils représentent les poissons de Rome , quelques-uns d’Illyrie et de l’Archipel , quelques mollusques , quelques ruffes ou posts. Le texte est le môme que celui de Belon et de Rondelet , pour les espèces figurées. On y trouve leur nom en langue vulgaire, et des synonymes tirés des ouvrages des anciens. Mais celle synonymie est très difficile à établir ; ainsi nous voyons Belon appeler certains poissons d’un autre nom que Rondelet , et Salviani leur en donner un troisième. Il est résulté de là une grande confusion, qui n’a pu être dissipée que lorsqu’on a eu des caractères précis. C’est Artedi qui , le premier , a apporté quelque ordre, quelque clarté dans celte confusiou de nomenclatures. Cependant Salviani était plus qu’un autre capable de bien faire le travail d’érudition qu’il avait entrepris : c’était un homme de lettres fort instruit, qui a composé d’autres ouvrages que ceux dont j’ai parlé. Il a écrit une comédie intitulée : la Ruffiana, dans laquelle il peint les vices de son temps, et qui
a été réimprimée un grand nombre de fois en Italie.
Mais un homme supérieur à Salviani et à Belon , qui fut leur contemporain , et dont l’ouvrage a paru presque en même temps que les leurs, c’est Guillaume Rondelet, né à Montpellier en i5oy. Son père exerçait 1 état de droguiste. Comme Guillaume était d’une mauvaise santé, il ne lui laissa que cent écus pour payer sa réception dans un couvent, et distribua le reste de sa fortune à ses autres enfans.
Mais Rondelet ne se sentant pas de vocation pour letat monastique, le quitta à dix-huit ans, et continua ses études avec persévérance. Aidé de son frère aîné, il vint à Paris finir ses humanités. Il s’y lia avec Gonthier d’Andernach, dont il fut prosecteur, et retourna à Montpellier en Anatomiste très habile en même
temps que grand naturaliste, il enseigna, le premier, l’anatomie dans cette ville avec beaucoup de succès. Il ne fut cependant reçu docteur qu’en i53^, c'est-à-dire à trente ans. C’est une remarque à faire, que la dignité, le titre de docteur n’était donné alors qu’aprèsde longues études et à un âge comparativement asse? avancé.
Rondelet trouva à Montpellier un grand protecteur dans l’évêque de cette ville , Guillaume Pellicier , qui était un homme très savant , et avait étudié jusqu’à un certain point l’histoire naturelle , surtout celle des poissons. Pellicier avait été ambassadeur à Venise. Les secours qu’il procura à Rondelet furent tels , que des auteurs ont prétendu que Pellicier était le véritable auteur de l’ouvrage intitulé : De piscibus marinis, libri xvni, in quibus vivæ piscium imagines expositœ sunt, 1 554- Mais il est évident, par l’ensemble de l’ouvrage qui a paru du temps de Pellicier , et par la ma-
nière dont Rondelet parle des secours qu’il a reçus de Pellicier, que celui-ci n’a concouru à la composition de son ouvrage que d’une manière indirecte.
Rondelet fut nommé professeur à Montpellier en i5/|5. Depuis quelque temps, il était déjà attaché au cardinal de Tournon en qualité de médecin. Il le suivit dans ses ambassades en Italie et dans les Pays-Bas , et y acquit de nouvelles connaissances en histoire naturelle. Après un séjour de plus d’une année à Rome , il obtint du cardinal la permission de revenir eu France pour y remplir ses devoirs de professeur •, mais auparavant il visita Venise, Parme, Plaisance, Padoue et Bologne.
. Le cardinal de Tournon pendant son séjour en Italie avait fondé la célèbre académie des Arcades. Rondelet de retour à Montpellier , en i55ï , y établit un amphithéâtre d’anatomie. Chaque jour il y faisait plusieurs leçons que suivait un grand nombre d’élèves. Il mourut en i556, dans un voyage qu’il fit à Réalmont, pour visiter la femme de Jean Coras, alors malade (i). Rondelet fut le camarade de Rabelais , qui lui-même fut reçu docteur médecin à Montpellier. On conserve mème dans cette ville la robe qu’on prétend avoir été la sienne. Rabelais parle de Rondelet dans son grand ouvrage , sous le nom de Rondibilis • Il 1 estimait sans doute , car tous les discours qu’il lui attribue sont pleins de bon sens et de sagesse.
L’ouvrage principal de Rondelet, celui qui lui donne
(i) Jean Coras était un jurisconsulte célèbre du seizième siècle. {N. du Rédact.)
une autorité très graude en ichtyologie et en histoire naturelle, est son livre intitulé : De piscibus mariais, libri xviii , in quibus vivœ piscium imagines expositce sunt, Lyon, 1 554 i — universœ aquatilium historiée, pars altéra, cum veris ipsorum imaginibus , ibid., i555, in-folio. Comme vous le voyez, cet ouvrage est divisé en deux parties : la première comprend dix-huit livres, et l’autre sept. Vous pouvez remarquer aussi que les trois ichtyologies du seizième siècle parurent presque en même temps.
La première, qui forme un volume in-12 , de forme italienne, est celle de Belon ; elle fut publiée en i553,
La seconde est celle de Salviani, in-folio, commencée en 1 554 et terminée en i558.
L’ichtyologie de Rondelet parut de 1 554 ® *555. C’est la plus parfaite, sans comparaison 5 les dessins sont meilleurs et les espèces plus nombreuses que dans les deux autres. L’exactitude de ses figures est même étonnante, quoique gravées sur bois, et par conséquent manquant un peu de finesse. Tous les petits détails , les épines , les petites dentelures , la forme des écailles, celle des nageoires, y sont représentées beaucoup mieux que dans l’ouvrage de Salviani, qui a employé la gravure. Les figures de poissons de mer y sont au nombre de cent quatre-vingt-dix-sept -, celles de poissons d’eau douce, au nombre de cent quarante-sept. A ces figures en sont jointes plusieurs autres représentant des coquillages, des mollusques et des vers, ainsi que quelques reptiles et quelques cétacées. Elles sont toutes tellement exactes, qu’il n’en est pas une dont on ne puisse reconnaître aujourd’hui le modèle. Dans le nombre des espèces dessinées, il y en a de tellement rares, qu’elles
n’ont été retrouvées que de nos jours , jo pourrais dire que l’année dernière, que celte année même. Plus on étudie les poissons de la Méditerranée , plus on retrouve de types des dessins de Rondelet, qui étaient inconnus aux ichtyologistes du nord. On ignore le nom du peintre qui a produit ces figures d’une exactitude si parfaite. Il méritait bien cependant d’èlre célèbre, car il a surpassé, non-seulement tous les dessinateurs qui étaient venus avant lui, mais encore ceux qui l’ont suivi pendant plus d’un siècle. Le texte que ces figures accompagnent est aussi plus savant; il repose mieux sur l’observation. que celui des deux émules de Rondelet. Les observations anatomiques de ce dernier sont aussi plus nombreuses que celles de Belon et de Salviani. Ce fait n’a rien de surprenant, puisque Rondelet était professeur d'anatomie; mais les extraits qu’il tire des anciens sont encore traduits avec une élégance supérieure : ils sont disposés de manière à former un ensemble ; seulement il y manque cette vérité de synonymie qui est presque impossible à atteindre.
Comme je vous l’ai fait observer, les poissons de la Méditerranée ont été mieux décrits par Rondelet que par la plupart des modernes , si l’on met de côté les détails techniques des descriptions, qui ne pouvaient pas être connus alors comme ils le spnt aujourd’hui.
Mais Rondelet connaissait moius bien les poissons du nqrd , des côtes de l’Océan , de la Manche. Il n’en est pas de même de Belon , qui n’a vécu qu’à Paris et dans le nord.
Bien qu’il n’y ait encore dans Rondelet ni ordre, ni genre, ni disposition d’espèces, rien en un mot de cet échafaudage qui nous est si uécesseire aujourd’hui pour
nous retrouver dans l’immense multitude d'êtres que l’histoire naturelle embrasse , on y voit cependant le sentiment de la méthode; il est facile de reconnaître qu'il avait aperçu des rapports entre les espèces. Celles dont il parle sont à peu près groupées d’après l’ordre des genres. Ainsi, il met ensemble les diverses espèces de labres. Les trigles , sans avoir été déterminés comme nous le faisons aujourd’hui , ont cependant été très bien sentis par Rondelet , de sorte que les vrais auteurs des genres , Willughby , etc. , n’ont eu qu’à donner une forme plus scientifique aux indications de l’auteur dont nous parlons. Son ouvrage , joint à ceux de Salviani et de Belon , a été la base de tous les travaux ultérieurs sur l’ichtyologie, non-seulement pendant le seizième siècle , mais aussi pendant le dix-septième et la première moitié du dix-huitième. Si l’on prend , par exemple , Willughby qui a fait un ouvrage sur les poissons à la fin du dixseptième siècle, on voit que, excepté les espèces apportées d’Amérique par Marggraf , et celles prises aux Indes par quelques autres voyageurs , il n’a presque fait que copier les figures de Rondelet. Il n’y a ajouté aucune espèce : au contraire , plusieurs des espèces de Rondelet n’ont pas été vues par Willughby, qui n’en a parlé que d’après lui. Rien ne fait mieux l’éloge d’un ouvrage que d’être resté complet et capital pendant cent cinquante ans. C'est une sorte de phénomène dans les sciences naturelles, où les progrès sont si rapides, qu’elles changent de face presque tous les dix ans.
Aux trois naturalistes dont nous venons de parler , on n’avait qu’à joindre l’ouvrage de Gilbert Longolius, pour former une bibliothèque de zoologie. Nous ne
parlons pas de deux ou trois antres petits écrits sur la même matière.
Gilbert LongoliusétaitnéàUtrecht, en 1507. Il mourut à Cologne, en i543. On a de lui un ouvrage intitulé : Dialogus de avibus et earum nominibus grœcis, latinis etgermanicis, etc. 5 Dialogue sur les oiseaux et sur leurs noms grecs , latins et allemands. C’est une compilation qui a peu d’importance.
Un autre ouvrage sur les oiseaux fut donné par Guillaume Turner, Anglais, né à Morpeth, vers i5oo. Turner fut obligé de quitter l’Angleterre sous Henri VHI , à cause des persécutions qui commençaient à éclater contre les protestans. Il se réfugia à Ferrare , où ces religionnaires obtenaient alors quelque protection, parce que la duchesse de Ferrare partageait leurs sentimens. Il revint dans sa patrie lors du règne d’Edouard VI , et fut le médecin du protecteur d’alors, Hartfort, duc de Sommerset. Sous Marie, il fut obligé de quitter de nouveau l’Angleterre; il y revint sous Elisabeth. Il jnourut à Cologne, en i568. Son livre est intitulé : Arium prœcipuarum, quarum apud Plinium et Aristotelem mentio Jit, breviset succincta historia ,■ Courte histoire des principaux oiseaux dont il est parlé dans Aristote et dans Pline. Il parut à Cologne, en i554, in-8'’. C’est une compilation à peu près comparable à celle de Paolo Giovio, sur les poissons. Ces deux petits livres sont composés comme des ccntons, avec des passages tirés des anciens et des intercalations d’auteurs nouveaux. Mais Paul Jove éprouva moins de difficulté dans ses recherches, puisqu’il les faisait en Italie, tandis que Turner faisait les siennes dans le nord.
Tels sont, messieurs, les ouvrages de Turner, qui
avaient paru dans la première moitié du seizième siècle, lorsque Conrad Gessner entreprit la lâche immense de faire une grande encyclopédie zoologique , où toutes les espèces seraient comprises ; où serait rassemblé avec critique tout ce qui aurait été dit par les anciens , par les auteurs du moyen âge et parles modernes; enfin où tous ces matériaux seraient classés méthodiquement, et accompagnés des observations qu’il aurait été possible de recueillir dans toutes les contrées de l’Europe. Cet ouvrage a été pendant deux siècles l’ouvrage capital pour tous les zoologistes ; c’est de là que presque tous les auteurs postérieurs ont tiré ce qu’ils ont montré d’érudition. Cette histoire mérite plus de nous occuper que celle des précédens auteurs : nous l’examinerons dans la séance prochaine.
QUATRIÈME LEÇON
Messieurs ,
Dans la séance dernière, nous avdns racouté l’histoire des premiers ioologistes du seizième siècle, Belon, Salviani et Rondelet; nous avons vu qu’ils s 'étaient appliqués plus rigoureusement encore que les anatomistes à la critique des ouvrages des anciens , à en recueillir les passages qui se rattachaient à leur sujet , et à composer ainsi leurs propres ouvrages d’une sorte de centon tiré des écrits de l’antiquité. Nous avons reconnu aussi que sur quelques points ils avaient fait des observations par eux-mêmes , qu’ils avaient surtout donné des figures qui n’existaient pas dans les anciens, mais qu’ils avaient rapporté arbitrairement les noms de ceux-ci aux différentes espèces,
Nous allons maintenant examiner les écrits qui sont venus postérieurement. Le principal est Y Histoire dc< animaux, de Conrad Gessner. Gessner a été un de ces hommes extraordinaires qui réunissent, h une grande force de tête , une mémoire prodigieuse et une érudition immense; il a écrit sur presque toutes les parties des connaissances humaines, et s’est montré dans tous scs ouvrages à la fois extrêmement savant , et assez ori-
ginal , au moins clans la disposition du ses matières. C’est à Zurich, où il est né le -46 mars i5 16 , qu’il a fait ses écrits. Son père était fourreur. Cette circonstance n’a peut-être pas été étrangère à son goût pour l’histoire naturelle, et aux connaissances plus étendues qu’il acquit sur les animaux du nord. Son père fut tué à la bataille de Zug, qui eut lieu entre les catholiques et les protestans au commencement de la réformation en Suisse. Privé aussi d’un de ses oncles qui le forma dans les lettres, il alla d’abord à Strasbourg ; ensuite, ayant obtenu quelques secours des chanoines de Zurich , il se rendit à Bourges pour étudier la médecine. A dix-huit ans , il eut occasion de venir à Paris, et s’y livra avec passion à tous les genres d’études. Jean Steiger, jeune Bernois de famille patricienne, avec lequel il s’était lié d’aqûtié, secourait alors sa pauvreté. De Paris il fut une seconde fois à Strasbourg, d’où il fut rappelé à Zurich , en i536, pour y oeçupef un petit emploi de régent de collège. Il passa ensuite à Montpellier , où il se lia avec le grand naturaliste Rondelet, dont nous avons parlé précédemment. Enfin, en 1 54 1 * *1 fut reçu docteur à Bâle. (Quelques années après, il fit un voyage à Venise et à Augsbourg, deux villes qui étaient alors en correspondance; car le commerce des Indes n’avait pas encore pris d’une manière aussi complète qu’anjourd'hui la route du cap de Bonne-Espérance. Nous en verrons des traces à Venise , où arrivaient des voyageurs et des savans qui avaient traversé l’Egypte. De Venise ils allaient ensuite par terre en Angleterre , en Suède et dans toutes les contrées du nord. C’est à cette roule que la ligue anséatique devait sa prospérité.
Quoique peu riche, puisqu’il avait souvent eu besoin des secours d’autrui, Gessner trouva cependant lemoyen d’entretenir toute sa vie un dessinateur qui lui fit un grand nombre de bonnes figures. Il forma même un cabinet d’histoire naturelle , le premier peut-être qui ait existé pour la zoologie. Ce cabinet 11e renfermait que des pièces desséchées , que les organes qui peuvent facilement être conservés dans cet état ; néanmoins , il en est résulté une grande perfection dans ses traités.
En i555 , il fut nommé professeur d’histoire naturelle à Zurich. L’empereur Ferdinand Ie* lui accorda des armoiries et antres signes d’honneur (1). Mais une maladie pestilentielle s’étant répandue dans la Suisse, il finit par en être victime, après être parvenu à la traiter chez les autres d’une manière assez satisfaisante. 11 mourut en i565 , âgé de quarante-neuf ans. Sa vie a été assez courte ; cependant le nombre de ses ouvrages est véritablement étonnant. Quelques-uns n’appartiennent pas au sujet de nos études, par exemple, sa Bibliothèque universelle , qui parut de 1 54 5 à i548, in-folio. Il y donna pour la première fois le titre de tout ce que l’on connaissait d’ouvrages, soit manuscrits , soit imprimés. Depuis plus de cent quatre-vingts ans l’imprimerie était ’ en pleine activité 5 un assez grand nombre d’ouvrages étaient déjà répandus : ce fut une chose utile que d’en donner un catalogue complet.
Un autre ouvrage, très remarquable aussi, mais qui n’appartient pas non plus à l’objet de nos études, est
(1) Gessner avait dddid à cet empereur son histoire des poissons. (IV. du Rédact .)
son Miïhridates , seu de different iis linguarum. Cet ouvrage est le premier dans lequel les différentes langue» aient été comparées. On trouve, dans la première édition, un tableau qui contient l’oraison dominicale en vingt-deux idiomes : c’était beaucoup pour un premier essai. Vous comprenez qu’il a choisi l’oraison dominicale parce que c’est le morceau qui a été le plus généralement traduit , non-seulement dans les langues des nations qui professaient la religion chrétienne, mais aussi dans les langues des pays où l’on voulait faire des conversions. Cet ouvrage de Gessnera servi de modèle à tous ceux qui ont paru depuis; par exemple, au travail d’Adeîung, publié il y a trente ans, et qui a porté la connaissance comparative des langues à une grande perfection.
Gessner a encore donné un Traité des eaux minérales de Suisse et d' Allemagne , une Description dit mont Pilai, près de Lucerne, et plusieurs traductions d’auteurs grecs et arabes, sur la botanique et sur la médecine. Mais nous allons passer à ceux de ses ouvrages qui nous intéressent plus spécialement.
Le premier est son histoire des animaux, en cinq volumes in-folio, que l’on relie ordinairement en trois. Dans le premier, imprimé à Zurich en i55t , il traite des quadrupèdes vivipares ; dans le deuxième, des quadrupèdes ovipares ; il parut en i554. Dans le troisième, qui fut publié l’année suivante, il parle des oiseaux ; dans le quatrième, imprimé en i556, il parle des poissons et autres animaux aquatiques. Le cinquième traite des serpens : celui-ci est posthume, et ne fut imprimé que long-temps après sa mort, en i58 y. On y a joint un traité du scorpion , également posthume. L’auteuc
avait encore préparé un sixième livre sur Ire insectes ; il n en est resté que des notes et des figures en bois de quelques papillons inédits ; on les conserve dans la bibliothèque publique de Zurich. L’ouvrage de Gessner est fait sur un plan qui embrasse, sous tous les rapports, les différentes espèces dont il parle 5 chacune d’elles fait le sujet d'un chapitre, et chaque chapitre est divisé en huit articles. Le premier contient la dénomination de l’animal dans les diverses langues anciennes cl modernes. Ici Gessner profite de sa vaste érudition pour y mettre, non-seulement les noms grecs, latins, français, allemands, italiens, anglais, mais même les noms des idiomes orientâux , tels que le grec moderne, l’csclavon, l’illyrien , etc. Dans le second article, il décrit l’animal, ses variétés et les pays qu’il habite. Ces descriptions sont tirées, non-seulement de ce qu’il a vu lui-même, mais de tous les auteurs anciens et modernes, imprimés ou manuscrits. Il a agi de même pour les articles relatifs à la durée de la vie de l’animal, à son accroissement , à l’époque de sa fécondation et de la naissance de scs petits, au nombre de sa portée, aux maladies auxquelles il est sujet, à ses mœurs , à son instinct, à son utilité , enfin aux images qu’il a procurées à la poésie et à l’éloquence. Ce livre est un véritable magasin d’érudition : il a servi à tous les auteurs postérieurs , et plusieurs même y ont puisé sans s’en vanter. Il serait très facile de montrer que certains modernes , dans des discussions critiques sur les opinions des anciens, ou sur les noms qu ils ont donnés aux animaux, ou bien encore sur ce qu’il eu ont rapporté, ont employé, non-seulement les passages de Gessner, mais aussi ont ignoré précisément tout ce qui lui était resté in-
connu. Sans doute , il est très permis de faire des emprunts à ses prédécesseurs , surtout lorsqu’ils ont dit de bonnes choses , mais à la charge toutefois de ne pas se les approprier.
Suivant l’usage de son temps, Gessner n’indique pas avec précision les endroits d’où il a tiré ses citations; il nomme seulement Aristote, Pline ou Élien. Il en résulte que les vérifications en sont fort longues; cependant, c’est déjà un grand avantage de savoir quels auteurs il faut lire pour trouver ce que les anciens ont écrit sur un objet déterminé. Gessner d’ailleurs ne s'est pas borné à compiler, il a ajouté à ce qu’il a puisé dans les ouvrages des autres , à la critique presque toujours juste qu’il a faite des opinions différentes rapportées par lui , une infinité d’observations qui lui sont propres ou qui lui ont été communiquées par ses correspondans ; car dans ses voyages il s'était procuré plusieurs amis qui lui faisaient parvenir, par ceux de ses compatriotes que le commerce conduisait dans les différentes parties de l’Europe , des notices et même des figures qu’il faisait graver aussitôt. Ces gravures sont sur bois , comme celles de ce temps-là; mais elles sont assez bonnes, parce que les dessins qu’il avait reçus étaient eux-mêmes fort exacts. Vous savez qu’au seizième siècle tous les arts, et surtout le dessin, étaient très florissans.
Parmi les correspondans de Gessner, nous devons surtout citer Jean Caius , Kev ou Kaye , né à Norwich en i5io. Il fut médecin d’Edouard VI et des reines Marie et Élisabeth. Cambridge lui doit la fondation d’un collège- qui porte son nom. Il a publié un ouvrage intitulé : De rariorum animaliurn et stirjnum historid.
liber unus, Londres , 1 5y o ; et un autre livre ayant pour titre : De canibus britannicis, i5yo. Ce dernier ouvrage offre encore de l’intérêt aujourd’hui.
Gains est celui qui a le plus envoyé de minéraux à Gessner ; et pour cette branche des sciences naturelles , l’ouvrage de ce dernier est très précieux.
Quant aux faits que l’on ne retrouverait pas ailleurs que dans son ouvrage , pour les animaux de la Suisse particulièrement , pour les poissons de la mer Adriatique, ceux de l’intérieur de l Àllemagne et de l’Angleterre , dont plusieurs n’existent ni dans Rondelet, ni dans les autres ichtyologistes qui l’ont précédé , Gessner a observé par lui-même. 11 offre également sur les oiseaux de la Suisse plusieurs faits nouveaux et inléressans. En résumé , son livre porte encore aujourd’hui un caractère d’utilité très remarquable pour un ouvrage aussi ancien. C'est une sorte d’encyclopédie pour tons les zoologistes, car il est impossible de ne pas y recourir pour traiter de l’histoire naturelle et des animaux qui y sont décrits. Les éditions en ont été très nombreuses. Je vous ai donné la date des premières; maison l’a réimprimé en Suisse à Bàle, à Francfort et en plusieurs autres villes. Il y en a même une édition en vieux français qui est devenue très rare. On en a fait encore des abrégés intitulés : Icônes animaliurn j Icônes aviitm ,• Nornenclator aquat ilium , etc.
Comme les planches des figures de Gessner étaient en bois, et parfaitement bien gravées, il a été possible d’en tirer un plus grand nombre d’épreuves que si elles eussent été en cuivre. Aussi tous les abrégés dont nous venons de parler sont-ils accompagnés des mêmes figures qui sont jointes aux éditions complètes ,
ut, sous ce rapport, ils peuvent en tenir lien», ee n’est que pour le texte , qu’il est indispensable de recourir au grand ouvrage.
Le volume cousacré aux poissons diffère un peu des autres : au lieu d’y rassembler sous les huit titres que j’ai exprimés précédemment tous les passages des anciens et des modernes , Gessner y a fait usage des articles de ses deux amis et contemporains , Bel ou et Rondelet, auxquels il a peu ajouté. Il a même pu profiter d’une partie de l’ouvrage de Salviani imais, chose singulière! les articles de ces ichtyologistes sont différens 5 ils décrivent sous les mêmes noms des espèces qui ne sont pas semblables; Gessner le remarque, et cependant il les réunit; seulement il y ajoute ce qu’il appelle un corollaire.
Du reste, son histoire des poissons est distribuée comme celles des oiseaux et des quadrupèdes ; mais, à mon avis, la méthode de ces deux dernières est la meilleure. Peut-être Gessner l’a-t-il abandonnée pour les poissons, parce qu’il habitait dans l’intérieur des terres, où il avait peu d’occasions d’observer ces animaux, et qu’alors il a cru ne pouvoir rien faire de mieux que de s’en rapporter aux auteurs placés plus favorablement que lui.
Toutefois , nous le répétons, la grande zoologie de Gessner est l’ouvrage capital en cette science, non-seulement pour le seizième siècle, mais même pour les siècles postérieurs. Les intercalations tirées de Rondelet cl de Belon ne font qu’ajouter à ce caractère, et rendent Gessner l’auteur primitif pour l'histoire des animaux.
Ce grand homme n’est pas moins remarquable comme
botaniste ; et lorsque nous en serons à l’histoire de la botanique dans le seizième siècle, nous verrons que c’est lui qui a donné les meilleures figures des plantes; que c’est à lui qu’on doit la véritable méthode d’après laquelle les végétaux sont classés suivant les organes de la fructification , et non d’après leurs autres parties, qui ne sont que secondaires. En un mot , toute la botanique moderne dérive des idées de Gessner , quoique ses ouvrages en ce genre aient été moins considérables que ses ouvrages de zoologie. Mai3 une singularité remarquable, c’est qu’il se soit très peu occupé de distribution en zoologie : il a pourtant bien indiqué des genres ; il n’a pas laissé de montrer que tel oiseau est voisin de tel autre; mais il n’a pas indiqué pour cette matière des classifications aussi précises que celles qu’il a tracées pour la botanique.
Gessner a aussi fait , en i565, un petit traité sur les figures des fossiles , des pierres et des gemmes. J’en parlerai lorsque je serai arrivé à la minéralogie.
Vous voyez , messieurs , comme je vous l’ai annoncé , que Gessner est également remarquable et original dans les trois branches de l’histoire naturelle. Il l’est encore dans plusieurs de celles de l'érudition ; car il avait donné dans sa jeunesse quelques éditions d’auteurs grecs, et plus tard , en i556, il rendit un service important à la science en publiant une traduction complète des oeuvres d’Elien. 11 n’existait de cet auteur, comme vous savez, que ce queGyllius en avait donné, en i535, dans un ordre tout différent de l’original , et de plus entremêlé d’intercalations étrangères.
Les Gessner qui se sont rendus illustres dans le dernier siècle, surtout Salomon Gessner, dont les poèmes
et les idylles sont connus dans tous les pays, descendaient d’un oncle de Conrad , nommé André Gessner. Celui-ci fut célèbre à Zurich, pour avoir reçu trentesix blessures à la bataille de Zug et avoir vécu ensuite précisément autant d’années, pendant lesquelles il parvint aux premières charges de sa ville.
A l auteur des immenses travaux que nous venons d’analyser, succéda un naturaliste dont les ouvrages 11’ont pas moins d’étendue, mais où l’on remarque moins de goût et même de science. Cet homme est Aldrovande, né à Bologne en i5a 7 , par conséquent plus jeune que Gessner de onze années. Il était d’une famille patricienne qui existe encore à Bologne. Cette ville, quoique soumise au pape, conservait alors et a conservé presque jusqu’à nos jours la forme des anciennes républiques d’Italie ; de sorte qu’à vrai dire elle était plutôt sous la protection du chef de l’église qu’elle ne lui était soumise. Les familles patriciennes y exerçaient une grande autorité; mais Aldrovande ne se livra pas aux charges ni aux fonctions publiques, il s’attacha à l’histoire naturelle. L’ardeur qu’il mil à recueillir des matériaux amena la ruine de sa fortune. Du cabinet qu’il avait formé à l imitation de Gessner , il ne reste plus que quelques squelettes de mammifères; mais beaucoup de ses minéraux fossiles sont encore conservés à l’institut de Bologne. Pour le temps, ce cabinet était assez riche. On voit dans la bibliothèque publique de Bologne un nombre immense de manuscrits d’Aldrovande, beaucoup plus considérable que celui qui a été imprimé. Ce zélé naturaliste était parvenu à former jusqu'à vingt volumes in-folio de figures d’animaux , toutes peintes en couleur par les hommes habiles de ce
Digiti
temps, qui, je le répète, était très fécond en bons artistes. Ces vingt volumes de peintures sont conservés à l’institut de Bologne. Pendantla révolution, ils avaient été transportés à Paris, au Muséum d’histoire naturelle ; ils y ont été repris en 1B1 4* Ce sont les originaux des gravures de son ouvrage ; les planches sont gravées sur bois, plus grossièrement que celles de Gessner, tellement qu’on est obligé de remonter aux figures originales pour savoir ce qu’on y a voulu représenter. Tous ces travaux apauvrirent tellement Aldrovande, qu’on prétend qu’il finit par mourir à l’hôpital de Bologne , âgé de soixante-dix-huit ans et aveugle.
On a contesté depuis peu cette circonstance de sa vie ; en effet, il n’est guère probable que le sénat de Bologne, à qui il légua son cabinet et ses manuscrits, et qui consacra des sommes considérables pour terminer, après sa mort, la publication de son ouvrage, l’ait laissé de son vivant sans moyens d’existence. Cependant il y a de telles inconséquences dans la conduite des hommes, qu’on n’en voit pas l’impossibilité.
Aldrovande n’a publié lui-même quequatre volumes. Son plan est tellement vaste, que douze sont consacrés à la zoologie , un aux minéraux et un autre aux arbres ; en sorte que ses œuvres forment quatorze volumes infolio. Les trois premiers, qui parurent en i5gt), 1600 et i6o3 , traitent de l’ornithologie ; le quatrième , publié en 1602, est relatif aux insectes. Tous les autres ont paru après sa mort ; ainsi sa veuve publia en 1606 le cinquième volume , qui traite des mollusques et autres animaux à sang blanc.
Corneille Uterverius, natif de Delft en Hollande, et successeur d’Aldrovande , rédigea sur ses manuscrits le
volume des solipèdes et celui des poissons et des cétacées. Ils parurent en i6i3 et 1616. Thomas Demster, gentilhomme écossais, également professeur à Bologne, et bien connu pour avoir composé un grand traité sur rÉtrurie on ancienne Toscane, fit paraître le volume des animaux à pieds fourchus.
Un autre des successeurs d'Aldrovande , Bartliélemi Ambrosinus , chef du jardin botanique de Bologne , remplit la même tâche pour les volumes des quadrupèdes digités , des serpens , des monstres et des minéraux. Ceux-ci ne parurent qu’en i65^. Enfin le dernier de tous , celui des arbres, fut publié par Montalbanus , professeur de botanique à Bologne , en 1667 seulement, c’est-à-dire soixante ans après la mort de l’auteur. Il était important de distinguer les volumes posthumes, afin de ne pas confondre le travail d’Aldrovande avec celui de ses éditeurs, qui s’y trouve presque toujours mêlé. Cette immense compilation, recueillie par un seul homme , se compose , comme l’ouvrage de Gessner , qu’Aldrovande connaissait bien, et dont il a même suivi la marche, autant qu’il l’a pu, de passages extraits de tons les écrivains antérieurs. U y a même beaucoup moins d’observations propres dans Aldrovande que dans l'ouvrage de Gessner.
Cette prédominance de compilation est surtout sensible dans les volumes qui n’ont pas paru de son vivant, et pour lesquels ses éditeurs n’ont presque employé que les notes qu’il avait laissées. Mais ce qui est souvent précieux , ce sont ses figures ; elles se composent de toutes celles de Gessner , de Rondelet et de Belon, et d’un très grand nombre de dessins nouveaux, tirés des vingt volumes de peinture dont je vous
ai parlé. Placé plus favorablement que Rondelet et Gessner pour recevoir les productions du midi de l’Europe, il en recueillit plusieurs qui avaient échappé à ces deux grands naturalistes ; il en reçut aussi des Indes, qu’ils ne connaissaient pas. L’Amérique, d’ailleurs, et l’intérieur de l’Afrique lui fournirent différentes espèces qui n’étaient pas encore arrivées en Europe au commencement du seizième siècle ; car ce ne fut que plus tard que les voyages se multiplièrent vers ces contrées. Mais ces figures mises à part , il faut avouer que l’ouvrage d’Aldrovande ne contient presque rien qui ne soit déjà dans Gessner. Aldrovande lie paraît pas non plus avoir eu le même esprit de critique et la même judiciaire que Gessner; car il a laissé introduire dans ses notes, ou peut-être ses éditeurs en ont tiré plusieurs choses qui auraient dû être repoussées, ou au moins accompagnées de commentaires. Cet ouvrage a donc besoin d’être lu avec beaucoup de précaution.
Outre les figures dont j’ai parlé, il en existe de très grossières qui représentent des monstres ; elles sont jointes au volume publié sur ce sujet par Ambrosinus. Non-seulement on a rassemblé dans ce volume des figures de monstres réels, mais on y a inséré aussi des figures imaginaires , ou faites d’après de vieilles descriptions; car lorsqu’on trouvait dans les anciens des relations de quelques faits extraordinaires d’organisation, on cherchait à eu retracer la figure : or, jamais on n’arrive ainsi qu’à des résultats très peu exacts. Les figures tracées sur des monstres véritables ne sont pas ellesmêmes irréprochables ; ces monstres , bien que morts en naissant, y sont représentés comme s’ils fussent par-
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venus à l’âge adulte. On a encore besoin de beaucoup de précaution pour employer celte partie de l’histoire d’Aldrovande.
Quant à ce qui concerne les minéraux , nous y reviendrons en traitant de la minéralogie. Je dirai seulement, dès à présent, qu il y a plusieurs fossiles et plusieurs pétrifications intéressantes , copiées d’après nature, dont j’ai vu des originaux à Bologne.
Telle est l’idée que nous pouvons prendre de ces énormes quatorze volumes ; ils sont composés avec très peu de méthode ; les divisions n’y sont données que d’une manière générale. L’auteur traite d’abord des quadrupèdes vivipares, puis des quadrupèdes ovipares, des serpens , des oiseaux , des poissons , des mollusques , des vers , des insectes ; en un mot , il suit à peu près la division d’Aristojte. Ce n’est guère que pour la partie des insectes qu’il a essayé d’une sorte de méthode. Il a fait une espèce de dycotomie : mais elle est encore un peu empruntée à Aristote. Ainsi, il divise les insectes en terrestres et en aquatiques; il met à part ceux qui ont des pieds et ceux qui n’en ont pas. Par insectes sans pieds, il entend les vers, les larves. Il fait une nouvelle division de ceux qui ont des pieds, suivant qu’ils ont des ailes, ou qu’ils en sont dépourvus; il divise encore les premiers d’après le nombre de leurs ailes , d’après celui de leurs épines ou de leurs écailles farineuses. Cette partie est la seule dans laquelle il donne une espèce de conspectus , de synopsis des divisions qu’il établit ; pour le reste, il agit comme scs prédécesseurs. L’ordre des animaux dans chaque classe est entièrement arbitraire , et il est fort difficile de les y trouver. Gessner au moins les avait rangés par ordre alphabétique. Les ou-
vrages de ces deux hommes ont servi de base aux travaux ultérieurs en histoire naturelle, jusque vers la fin du dix-septième siècle ; et , même pour les quadrupèdes, le dix-huitième siècle a été obligé de les adopter presque complètement. Au moyen deGess'ner et d’Aldrovande, on avait un corps de doctrine assez riche sur toute l’histoire naturelle des animaux.
Or, du moment qu’on a, dans une science quelconque, une masse pareille de faits disposés d’une manière assez nette et faciles à étudier, la science se répand promptement; c’est en effet ce qui arriva. Le goût de la zoologie se propagea, et nous allons voir que, pendant la fin du seizième siècle et le commencement du dix-septième, il y eut un grand nombre d’hommes, les uns qui étudièrent dans leurs villes natales des objets particuliers de zoologie , d’autres qui se rendirent dans des pays éloignés, pour des études analogues. I! en résulta une telle masse d’accessions nouvelles , qu’au bout de cinquante années ces travaux avaient atteint toute la perfection dont ils étaient susceptibles dans la forme qu’on leur avait imposée, et exigèrent qn’on en exécutât de nouveaux sur un plan différent. Nous allons examiner ccs derniers ; mais auparavant nous pensons qu’il convient de rappeler les principaux observateurs dont les recherches fournirent des matériaux à ces nouveaux ouvrages. Nous parlerons d'abord de quelques-uns de ceux qui ont pris des sujets d’études rapprochés ; ensuite nous mentionnerons les différais voyageurs qui sont allés explorçr la nature dans des pays éloignés. ,
Parmi ceux qui ont traité d’objets spéciaux d’étude nous distinguerons particulièrement Fabio Colonna,
plus généralement connu sous le nom latin Fabius Columna, Olina et Moufet; , . .
F abius Columna surtout est un de ceux qui méritent le plus 1 estime des naturalistes comme observateur ; il était d une famille illustre de 'Naples, mais d’une branche bâtarde. Il avait pris pour devise une colonne sans chapiteau et sans base, qtii portait ces mots : His destitulafortior. Médecin à Naples, où il était néen 1567, il mourut vers i65o. L’étude qu’il fit de la médecine et de 1 histoire naturelle fut déterminée par l’épilepsie dont il eut des attaques dès sa jeunesse. Il s'imagina qu en découvrant la plante vantée contre cette maladie par les anciens, il pourrait arriver à une guérison complète. Dans cette idée, il fitbeaucoup d’études critiques pour déterminer les espèces dont les anciens ont parlé; car c’est un de legrs défauts de n’avoir pas décrit les caractères des plantes qui pouvaient les faire reconnaître. Fajnus Columna dirigea surtout ses recherches sur la plante nommée phu, citée par Dioscoride ; il crut la retrouver dans la valériane, et en fit usage. Sa maladie eut d’assez longues intermittences , et ce ne fut guère que dans sa vieillesse quelle reprit une intensité à laquelle il succomba ; mais on doit observer qu’alors aussi il était dans un âge où il devait naturellement mourir.
11 forma de toutes ses recherches un ouvrage qui a pour titre : (1). Il publia aussi un autre
(1) Columna avait donné à son livre ce titre grec, qui signifie torture des plantes , parce qu’il comparait ses recherches sur chacune d’elles à la question que l’on fait subir aux criminels. (N. du Rédact.) ,
livre, sous le titre d 'Ecphrasis. Nous parlerons dé ces ouvrages lorsque nous serons arrivés à la bocanique ; ici, nous ne traiterons que de ses travaux de zoologie, qui sont très intéressans.
Son premier ouvrage est intitulé : De aquatilibus conchis, aliisque animalibus libellas ; il fut imprimé en 1616, avec des ligures qu’il avait lui-mème dessi nées et gravées à l’eau-forte. Ces figures , très fines , très délicates, représentent des objets qui n'avaient pas encore paru dans les ichtyologistes et naturalistes précédens. Plusieurs même sont fort curieux; par exemple, l’espèce de coquillage qui répand une liqueur d’un violet foncé, et qu’on appelle maintenant la Janthine. Cet animal nété très bien étudié par Fabius Columna , dans un ouvrage qu'il a publié sur la pourpre en 1616 , et dont le titre est : De purpured, ab animali testaceo Jusd, de hoc ipso animali aliisque vaiioribus testaceis qui busdam tractatus. La première figure d’hippopotame , faite d’après nature, est aussi de Columna. Un chirurgien de Bologne, nommé Zerenghi , à son retour d’Égypte, avait apporté une peau d’hippopotame salée; ce fut cette peau qui servit à faire les figures de Fabius Columna et de Prosper Alpin, les seules bonnes qu'on ait eues jusqu’au moment où le colonel Gordon en envoya une qui fut insérée dans le supplément de Ëuffon, Outre la janthine, plusieurs autres mollusques, plusieurs autres petits animaux, tels que la velelle, le thélis, le doris, sont aussi déjà très bien représentés par Columna. Il se distingua de tous les auteurs qui l’avaient précédé en abandonnant la compilation et la critique des ouvrages des anciens; il observa, dessina et grava lui-même. Quoique
sans
élégance, ses figures ont de la finesse; aussi appartenait-il à l’académie des lynchées , ainsi appelée parce qu’elle avait pris pour emblème le lynx, dont la vue, d’après les anciens , était si perçante, qu’il voyait à travers les murailles. La prétention des membres de eeile académie n’était pas de voir avec la même puissance; mais ils avaient celle d’observer avec beaucoup d’exactitude. C’est à eux qu’il faut remonter pour trouver la première académie d’observation qui ait existé; et quand j’arriverai vers le milieu du dix-septième siècle , où toutes les académies des sciences d’observation furent établies , je rappellerai les premiers essais de celle des lynchées.
Columna n’était pas seulement observateur, il était aussi uu bon critique, et il possédait les anciens tout aussi exactement que le autres auteurs dont j'ai parlé jusqu’à présent. En général , à cette époque , on n’aurait pas été reçu à écrire, si l’on n’eût inséré dans ses ouvrages un commentaire de ce que les anciens contenaient sur le sujet dont on s’occupait. Ce temps était plutôt celui de l’érudition et de la critique, que l’époque de l’observation. Fabius Columna, qui mourut en i65o, peut être considéré comme un auteur de transition ; il présente à la fois ces deux caractères d erudilion et d’observation. Ils sont surtout remarquables dans son traité de la pourpre, où il fait la critique de tous les passages des anciens relatifs à ce sujet, et où il cherche , par ses propres observations, à reconnaître quels sont les animaux qui ont pu fournir cette substance. Les anciens ont assez mal décrit l’animal producteur de la pourpre ; il serait difficile de le retrouver avec leurs seules descriptions : mais il est certain
maintenant que plusieurs coquillages univalves donnent une liqueur semblable. Fabius Columna en a fait connaître quatre ou cinq ; celui qui la donne le plus abondamment est cette janthiue que j’ai déjà nommée ; la pourpre qu’elle produit est d’un violet si foncé, qu’avec cc que peut donner un seul individu on colore fortement plusieurs pintes de liquide. La pluralité d’aniumux producteurs de la pourpre nous en explique toutes les variétés chez Iqs anciens ; elle nous fait comprendre aussi comment ils pouvaient satisfaire à l’immense consommation qui s en faisait alors pour les costumes des magistrats et des princes, et même pour les tentures de spectacle, pour de^ couvertures et des voiles. Maintenant personne ne shnge à teindre en pourpre avec la matière qu’employaient les anciens; la cochenille combinée avec d’autres substances donne toutes les nuances désirables.
Un autre Italien qui, après Columna, peut être considéré comme un monographe , un observateur particulier, est Pierre Olina , d’Orta près de Novaro, docteur en droit, établj à Milan. Il a donné en 162a un ouvrage intitulé : Uccellagione (oisellerie), qu’il a composé dans la maison d'Alpozzo , l’une des plus illustres du Piémont, et où il était reçu familièrement. Il traite dans ce livre de toutes les espèces d’oiseaux , et principalement des oiseaux chanteurs, dont il donne quarante-six figures ; quoique peu nombreuses, elles peuvent être mises, pour l’exécution , à côté et peut-être au-dessus des figures de poissons de Salviani. Elles sont du petit nombre de celles qui furent gravées sur cuivre dans ces temps. Pierre Olina est un auteur capital en ornithologie. Plu-
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sieurs des faits qu’il indique sont exacts; c’était un fort bon observateur, et Bufîon y a souvent eu recours pour son histoire des oiseaux.
Les insectes n'avaient encore été l’objet d’aucun ouvrage spécial , car Gessner n’avait pas eu le temps de rédiger ce qu’il avait recueilli sur ce sujet, et le traité d’Aldrovande, publié en 1602, éiait fort imparfait. Thomas Moufet, médecin anglais, composa sur cette branche de la zoologie un ouvrage intitulé : Insectorum theatrum ; et il ajouta à ce litre que l’ouvrage avait été commencé par Wotton et plusieurs autres naturalistes. Mais Thomas Moufet ne parvint pas à le publier ; il mourut avant son exécution. Ce ne fut qu^après sa mort, qui eut lieu à Chelsea en i655, vers la fin de la période que nous parcourons, que cet ouvrage fut publié par les soins de Théodore Mayerne , médecin français au service de Charles Ier, roi d’Angleterre (1). Ce Mayerne avait aussi été médecin d’Henri IV, et avait quitté la France après son assassinat.
(1) Il avait été auparavant médecin de Jacques Ier, pour avoir guéri un lord anglais d’une maladie très dangereuse. Il ne fit que continuer d’exercer sa charge sous l’infortuné Charles Ier.
Mayerne fit dans sa pratique un grand usage des remèdes et des préparations chimiques, que la faculté réprouvait comme de dangereuses innovations. On le traitait de charlatan ; la (acuité porta même contre lui un décret rendu dans les termes les plus injurieux, et ses confrères décidèrent qu’il ne serait plus appelé à aucune consultation.
Le temps, qui fait justice de tput, a prouvé que Mayerneavait raison. Que les hommes de talent se soumettent donc au jugement de leur siècle, et surtout à celui de leurs confrères! (A. dit Rédact.) ’
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Moufet est pour les insectes ce que Gessner est pour les quadrupèdes et Rondelet pour les poissons. Son livre est le premier traité un peu complet , fait ex professo, qui ait été publié sur cette branche de la zoologie. La division des insectes y est, à la vérité, pneore assez imparfaite ; néanmoins ils sont déjà rapprochés par genres , par familles , à peu près au même degré que Rondelet avait rapproché les poissons. Ainsi, dans son premier livre , il traite des abeilles , des guêpes et de tout ce qui s’en rapproche; il y joint pourtant plusieurs espèces qui ne sont pas de la même famille , comme des cigales, des scarabées, des forficule9, des papillons; mais il paraît que son dessein a été de rassembler, dans ce premier livre, tous les petits animaux ailés. Dans le deuxième livre il a réuni tous ceux qui n’ont pas d’ailes. On était assez peu instruit alors delà métamorphose des inseetes ; on savait seulement que les chenilles se changent en chrysalides et cclles-ci en papillons ; mais celte doctrine n’était pas encore étendue à toutes les classes et à tous les genres , de sorte que Moufet donne beaucoup de larves, d’insectes imparfaits, sans savoir quelle est la forme qu’ils obtiendront définitivement. Sous ce rapport , son ouvrage n’est donc encore qu’un travail assez incomplet , mais il est remarquable par le nombre des espèces qui y sont représentées. On y compte cinq cents figures en bois , toutes dessinées d’après nature , et la plupart assez exactes. A la vérité , il donne pour insectes beaucoup d’animaux qui aujourd’hui ne sont plus considérés comme tels, et qui alors étaient rangés dans cette classe, parce qu’ils ont quelque apparence d’hrliculations. 11 a même mis avec les insectes des ‘vers qui n’ont pas d’articulation. Malgré cette ioiper-
fection de dis tribu lion , l’ ouvrage de Moufel est précieux pour des renseiguemeus exacts et des formes biçn rendues sur beaucoup d’insectes dont l’observation n’est pas très commune. Ainsi il représente d’une manière satisfaisante les abeilles, les guêpes, les bourdons, les siponcles, les éphémères, les demoiselles , les pneumores , les polypes. Il donne de bonnes figures de papillons, soit de nuit, soit de jour. Il a aussi très bien rendu , pour des figures de bois , les insectes aquatiques, comme les hydrophiles, les friganes ; en un mot , cet ouvrage est encore une base excellente pour une partie de l’histoire naturelle qui aujourd’hui l’emporte infiniment sur toutes les autres par le nombre des espèces. Elles n’étaient pas alors prises en autant de considération , parce qu’on s’attachait naturellement davantage aux objets qui avaient le plus de grandeur.
Tels sont, messieurs, les principaux auteurs qui ont traité des branches spéciales de zoologie sous l’influence des deux grands ouvrages de Gessner et d’Aldrovaride- Mais , sous cette même influence, d’autres hommes zélés pour les sciences se sont répandus dans divers pays de l’Europe, ou dans les contrées récemment découvertes par les navigateurs, pour y découvrir de nouvelles productions. Je ne dois parler ici que de ceux qui se sont attachés à la zoologie ; je vais les suivre dans les djflérentes contrées qu’ils ont parcourues. Je prendrai d’abord, comme je l’ai dit, les voyageurs qui se sont, rendus dans les pays du nord; ensuite nous verrons ce-ux qui ont été dans le Levant , dans l’Egypte , dans l’Asie- Mineure et la Syrie ; puis nous nous occuperons de ceux qui voyagèrent en Afrique ; après eux nous passerons aux voyageurs qui sont allés aux Indes
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orientales et à la Chine ; enfin, nous lermiiierous par les auteurs qui ont décrit les productions de l’Amérique.
Dans le nord, nous nous occuperons particulièrement de la Russie. Pendant le seizième siècle et la première moitié du dix-septième, ce pays était considéré, pour ainsi dire, comme un pays sauvage; non pas que ses babitaus n’appartinssent à la même famille d’hommes que ceux des autres pays de l’Europe, c’est-à-dire à la race caucasique , et qu’ils n’eussent été aussi chrétiens de très bonne heure , mais parce qu’ils avaient été fort long-temps esclaves des Tartares. L’empire russe ne fut fondé qu’à la fin du dixième siècle, par Rurik, et dès le commencement du onzième siècle , il était déjà considérable; il s’étendait depuis la mer Baltique jusqu’à la mer Noire , et possédait presque tous les pays qui \é composent aujourd’hui en Europe , excepté ceux qui étaient sous la puissance de Vladimir. Celui - ci avait été converti par les chrétiens grecs de Constantinople, et s’était fait baptiser en 988. Depuis lors, ce pays est resté attaché à l’église grecque : déjà auparavant ses relations avec l’église latine avaient diminué , surtout après le schisme de Photius. Mais ces faits ne rendent pas compte de la cessation de ses rapports avec l’Europe; car ce fut une princesse russe qui devint la femme de Henri I", petit-fils de Hugues-Capet. Cette explication est donnée par la guerre civile qui éclata en Russie à la suite du partage que la femme de Henri Ier fit de son royaume entre ses enfans. Cette guerre finit dans le treizième siècle , par la soumission de la Russie et de toutes ses provinces au vasselage des Tartares. Vladimir fut pris et tué dans une bataille qui eut lieu en 1224. Pendant les treizième, quatorzième et
quinzième siècles, les Tartares furent ainsi les seigneurs suzerains des différentes provinces de la Russie ; ce furent les khans des Tartares qui choisirent, parmi les di fier en s princes , celui qui était placé audessus des autres et portait le titre de grand-duc de Russie. Cette puissance, obligée de faire une cour basse et vile à ce peuple sauvage , pour obtenir sa protection, tomba dans la barbarie. Mais des divisions s’élevèrent parmi les Tartares, et les princes russes en prirent occasion de secouer le joug. Ces évènemens ne s’accomplirent que dans le seizième siècle. Jean III fut un des premiers qui commencèrent à s’affranchir de l’esclavage des Tartares; il mourut en i5o5. Son petitfils , Jean IV, conquit les royaumes situés près de la mer Caspienne, Cazan, Astrakhan, Azov. Il est le premier qui ait pris le titre de czar, mot qui vient du tartare.
De nouvelles divisions survinrent. Des princes de différentes familles furent choisis pour régner jusqu’au commencement du dix -septième siècle, époque à laquelle la maison de Romanof , d’où les princes actuels tirent par les femmes leurs litres et leur origine, devint définitivement maltressedece pays. L’Europe commença à établir des liaisons avec la Russie dès qu'elle eut secoué le joug des Tartares. On eut alors quelques connaissances des mœurs docette nation, qui jusque là était demeurée presque étrangère à l’Europe. Les guerres qu’elle eut avec les Polonais furent pour les empereurs d'Allemagne une occasion de lier des correspondances avec elle. Le premier ouvrage qui parut sur la Russie fut celui d'un ambassadeur qui avait été envoyé au grand-duc Basile IV, père de Jean IV, par l’empe-
reur Maximilien I". Cet ambassadeur se nommait Sigismond de Herberstein ; il était de Styrie, et mourut en i565, âgé de soixante - dix- huit ans. Avant sa mort, il avait publié à Bâle, eu i556, un ouvrage intitulé : llerum moscovitamm commentarii. Il était revenu de Russie en i5a6 5 il employa donc trente ans à composer son ouvrage. La dédicace , adressée à l’empereur Ferdinand Ier, est datée de i549- ^ donne des détails non-seulement sur l'histoire de la Russie, qui était presque nouvelle pour l’Europe, comme l’est aujourd’hui l'histoire de la Chine, mais aussi sur les mœurs et la religion du pays, sur sa force , sa puissance, sa vaste étendue. Il en donne même une carte; il y ajoute des détails nouveaux sur ses productions. C’est dans cet ouvrage que l’on trouve la première figure du bison ou bœuf sauvage qui habile les forêts de la Lithuanie ; on y trouve aussi la figure d’une autre espèce de bœuf sauvage quia disparu complètement. Le bison est le bœuf à bosse et à crinière qui existe dans quelques forêts de la Russie méridionale. L’autre espèce de bœuf est celle qui a produit notre bœuf actuel domestique. L’ouvrage de Herbersteiu est donc précieux, en ce qu'il donne des figures d’espèces qui n’existent plus à l’état sauvage. Cette époque produisit encore plusieurs autres ouvrages sur la Russie, qui alors était non-seulement un pays important pour la politique des peuples européens, mais intéressait encore les nations appartenant à la communion de l’église romaine.
Le même Jean IV, que j’ai cité plus haut, ayaut des guerres malheureuses avec les Polonais, envoya un ambassadeur à Clément VII , et un autre à Gré-?
goire XIII. Paul Jove, dont nous avons aussi parlé, comme ayant décrit les poissons de Rome, donna un petit traité sur la Russie, d’après ce que lui avaient raconté ces ambassadeurs.
Enfin un jésuite, appelé Antoine Possevin, envoyé par Grégoire XIII à Jean IV, donna, en i586, un livre intitulé : Moscovici , seu de rebus moscovitis.
Tels furent les différens auteurs qui traitèrent des productions naturelles de la Russie pendant le seizième siècle. Ceux qui ne s'y étaient rendus que par terre l’avaient si peu fait connaître, qu’au dix-septième siècle, lorsque des Anglais arrivèrent à Arcliangel , ils crurent presque avoir fait une découverte, ainsi que nous le verrons lorsque nous en serons aux voyageurs qui ont parlé de la Suède et de plusieurs parties du nord de l’Asie. Je citerai dans le nombre Olaüs Magnus, qui fut archevêque d’Upsal, et s’est rendu célèbre par son histoire des peuples septentrionaux. Bien qn’arcbevêque d’Upsal , Olaüs Magnus n’en a pourtant jamais rempli les fonctions. Son frère, Jean Magnus, occupait cet archevêché, lorsque Gustave-Wasa entreprit d’introduire la réforme en Suède. Jean suscita de grands obstacles aux projets de Gustave •, mais ne pouvant triompher d’un monarque aussi ferme et aussi prudent, il s’en fut à Rome. Olaüs , qui était alors archidiacre de la cathédrale de Strengnès, en Suède, résigna aussi sa place, et suivit son frère à Rome. Ce ne fut qu’à la mort de celui-ci que le pape lui conféra l’archevêclié d’Upsal ; mais la même cause qui lui avait fait quitter la Suède subsistait; il ne prit point possession de cette dignité, il continua de vivre à Rome, dans un couvent fondé par les Suédois , et nommé le couvent
de Sainte-Brigitte. La célébrité qu’il a acquise fut plutôt le résultat des fables que renferme son livre que le prix d’un mérite réel. Ce livre est intitulé : Hisloria de gentibus septentrionalibus. Il fut publié à Rome en 1 555 , et réimprimé un assez grand nombre de fois. Olaüs y décrit non-seulement la Suède et la Norwège , mais même l’Islande, la Laponie, la Finlande, la Russie même, et toutes les contrées, peu connues alors, qui appartiennent àcetlepartiedel Europe. Ce qui regarde la géographie proprement dite et 1 histoire n’est pas de notre sujet; nous 11e considérerons que les détails d’histoire naturelle que renferme cet ouvrage. Ils sont plus nombreux que ceux que donne Herbcrstein dans son livre sur la Russie. Mais ils n’ont pas toujours la même exactitude, parce que l’auteur travaillait de mémoire; aussi , comme je l’ai dit, a-t-il consigné dans son livre beaucoup de fables qu’il pouvait avoir tirées des opinions vulgairrs répandues en Suède, ou qui peut-être lui avaient été rapportées par les Suédois qui abondaient en Italie ; car tous ceux qui 11’avaient pas voulu accepter la réformalion s’étaient réfugiés dans ce pays. C’est à Olaüs, par exemple, qu'on doit l'histoire du glouton qui, lorsqu’il a l’estomac rempli d’alimens, va se comprimer entre deux arbres, pour hâter le moment on il pourra dévorer de nouvelles substances ; c’est à lui aussi que l’on doit 1 histoire du kraken, de ce grand poulpe, tellement énorme que quelquefois des navigateurs l’ont pris pour une île, y ont jeté l’ancre, et y ont séjourné jusqu’au moment où, s’enfonçant dans l’eau, il révélait sa qualité d’animal. Olaüs raconte même que quelquefois des vaisseaux ont été avalés par ce poulpe. Il