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a rapporté encore l liistoire de ce serpent de mer d’une longueur prodigieuse, long d’une lieue et demie, par exemple. C’est principalement pour détruire ces fables que j’ai parlé d'Olaüs Magnus ; car au reste, ce qu’il a dit sur les rennes, l’élan, les baleines, dont les mâchoires servent à faire des poutres pour les habitations du nord , quoique assez vrai , n’est pas assez important pour recommander son livre. Beaucoup d’auteurs ont recopié ses histoires ; il était nécessaire que l’on sût qu’elles n’avaient de fondement que le récit de ces réfugiés suédois qui écrivaient à Rome et mettaient dans leurs ouvrages toutes les fables qui étaient vulgaires dans leur pays.
Olaüs a représenté ensemble ces fables et les pays d’où elles viennent, dans une Carte qui parut à Venise en i53g et est intitulée : Tabula terrarum septentnonalium et rerum mirabilium in iis , ac in oceano vicino. C’est dans la mer du Nord qui entoure la Laponie, qu’il a placé presque toutes ces merveilles-, mais plusieurs sont copiées dans l’ouvrage de Gessner, dans celui d’Aldrovande, et même dans des ouvrages plus récens ; c’est ce dernier fait surtout qui m’a engagé à vous signaler cet écrit.
Les auteurs du nord que je viens de rappeler n’ont pas donné à cette époque de grands résultats. Les plus grandes accessions à l’histoire naturelle ont eu lieu au seizième siècle et pendant la première moitié du dix-septième siècle, à la suite des voyages entrepris par les Hollandais. Je consacrerai une partie de ma prochaine leçon à l’histoire de ces différens voyages.
CINQUIÈME LEÇON
Messieurs ,
Dans la dernière séance, nous avons commencé à par* 1er des voyages entrepris dans des pays éloignés, pour les progrès des sciences naturelles; nous avons particulièrement fait connaître les voyageurs qui se sont rendus dans les contrées septentrionales, ou qui les ont décrites.
Les pays qui entourent la Méditerranée ont aussi été, à la même époque, l’objet de quelques voyages dans l’intérêt de l’histoire naturelle. La Terre -Sainte et l’Egypte, alors le centre du commerce de Venise, ont surtout été le but de ces différentes (Translations. Parmi les personnes ou les auteurs qui y ont recueilli des renseignemens utiles , je citerai d’abord un clianoine de Mayence, qui appartient encore au quin* zième siècle, mais qui est un des premiers voyageurs imprimés où l’on trouve des renseignemens sur l’histoire naturelle. Ce chanoine est Bernard de Breydenbach ; son ouvrage est intitulé : Opusculum sanctarum peregnnationum; il a été imprimé à Mayence en i486, et réimprimé plusieurs fois. Je ne le cite que parce qu’il renferme quelques figures en bois , assez grossières,
d’animaux étrangers (i), particulièrement une figure de singe, qui, elle-même, n’aurait pas eu d’importance, si elle n’avait été reproduite jusque dans la dissertation de Linnée sur les anthropomorphes ou animaux semblables à l’homme. Il considère celte ancienne figure comme celle d’un orang-outang, ou femme sauvage. C’est tout simplement la copie d’une guenon : au surplus, cet auteur a très peu d’importance.
Un auteur plus capable, et dont les ouvrages sont restés, est Léonard Rauwolf, médecin d’Augsbourg. II avait été reçu docteur en médecine à Valence en Dauphiné. U partit pour le Levant en 1573 , visita la Syrie, Je Curdistan , la Terre-Sainte et diverses parties de l’Égypte. Il revint en 1 576 5 mais comme il ne voulut point abjurer le catholicisme pour la religion réformée , il fut obligé de quitter la ville d’Augsbourg. Reçu en qualité de médecin dans les troupes de Hongrie, il mourut en ce pays en 1587 (a). On a de lui un ouvrage intitulé : Relation d'un voyage fait dans les pays de l'Orient, notamment en Syrie, Judée, Arabie, Mésopotamie, Babylonie, Assyrie. Ce livre est écrit en allemand, et parut à Augsboui g en X 58 1 , c’est-à-dire cinq ans après son retour. Il renferme jusqu’à quarante-deùx figures de plantes curieuses , de sorte que Rauwolf est un ancien botaniste assez distingué. Ses figures en bois sont, pour la plupart, aussi reconnaissables que la na-
(1) On y voit une giraffe qui est fort reconnaissable, une licorne, une salamandre, etc. (N. du Ré doc t.)
(a) Brucker, Kœstner, etc., placent l’époque de sa mort à 1606 ; mais Tob. Cober, qui le soigna dans sa dernière maladie , donne positivement 1596 pour date de sa mort. (A. du Rédact.)
lure de cette gravure le comporte ; mais ce qu'il présente de plus curieux, c’est la description donnée pour la première fois de la préparation du café. Cette fève, alors entièrement inconnue en Occident , était depuis long-temps employée en Arabie et dans les pays circonvoisins. Rauwolf a laissé un herbier qui a passé dans divers pays et qui est conservé aujourd’hui à la bibliothèque de Leyde (i).
Un troisième voyageur, plus savant que Rauwolf, est Prosper Alpin , né en 1 553 , à Marostica, petite ville de l’état de Venise, et médecin dans cette dernière ville. Il avait étudié à Padoue , et y fut reçu docteur en t5y8. Deux ans après, il se rendit en Egypte avec le consul Georges Ems. La république deVenise avait alors à Alexandrie une espèce d’établissement protégé par le Soudan d’Egypte , le chef des Mamelucks. Un grand nombre de Vénitiens habitaient ce pays, et la république y entretenait un médecin. Alpin y remplit cet office pendant trois ans. C’est alors qu’il vit au Caire, dans le jardin d’un bey , un arbre à café ; et si L. Rauwolf a fait connaître le premier la préparation de son fruit, c’est Alpin qui, avant tout autre, a décrit tous les détails delà
(i) Cet herbier, fort riche, éprouva bien des vicissitudes. Après la mort de Rauwolf, il passa dans la bibliothèque de l’é* lecteur de Bavière. La guerre de trente ans le fit aller à Stockholm, parce que les Suédois s’emparaient des curiosités littéraires des pays qu’ils conquéraient. Christine l’ayant donné à Isaac Vossius, celui-ci le porta en Angleterre, où Ray, Morisson, Plukenet et antres savans botanistes le consultèrent. Après la mort de Vossius, il revint en Hollande avec la bibliothèque de ce savant; et l’un et l’autre y furent achetés pour la bibliothèque de Leyde , où ils sont maintenant. (N. du Rédact.)
fructification de cette plante, de sa nature et de sa culture. Le premier aussi il a fait connaître l’arbrisseau qui produit le fameux balsamum des anciens, nommé actuellement baume de -la Mecque. Enfin, on lui doit plusieurs autres détails sur différentes 'parties de l’histoire naturelle. Appelé en Italie, il fut, en i584, médecin de la flotte d’Espagne, commandée par Jean-André Doria, prince d’Amalfi. Il fut ensuite nommé professeur de botanique à Padoue , où il mourut à soixante-trois ans, en 1617-Ses ouvrages sont tous écrits en latin. Le premier est intitulé : De medicind Ægyptiorum, libri iv, J^enetiis, i5<)i (de la médecine des Egyptiens). Le second traite du baume de la Mecque et de la plante qui le fournit; il a pour titre : De balsamo dialogus , Venetiis , i5gt. Le troisième concerne les plantes de l’Égypte, et parut l’unnée suivante. Le quatrième traite des plantes exotiques , mais ne fut publié qu’après sa mort, par les soins de son fils. Enfin, le cinquième parut en 1 y35 , à Leyde , c’est-à-dire plus d’un siècle après la mort d’ Alpin. Il se compose de deux volumes in-4°, et a pour titre : Historia naturalis Ægjpti, libri iv; un cinquième est resté manuscrit. Dans cet ouvrage sont. réunis à ceux dont nous avons parlé, plusieurs écrits où il est question d’animaux de l’Égypte , tels que le crocodile, le caméléon, plusieurs espèces de singes et l’hippopotame. Si ce dernier livre d’Alpin avait paru de son temps, il aurait concouru plus promptement qu’il ne l’a fait aux progiès de la science, car dès lors on aurait pu en tirer un parti utile.
Les auteurs que je viens de vous faire connaître sont les seuls qui, pendant le seizième siècle, nient enrichi l’histoire naturelle de productions du Levant. Dans le
commencement du dix-septième siècle, il y eut peu d’ouvrages sur ce sujet , parce que la conquête de l’Égypte par Sélim II interrompit les relations qui existaient avec Alexandrie. Le commerce prit la route de l’Amérique ou du cap de Bonne-Espérance 5 celui d’Alexandrie diminua , et Venise perdit aussi beaucoup à ce changement, dont je vous- parlerai tout à l’heure, après avoir terminé l’histoire des explorateurs de l’Afrique et des côtes de la Méditerranée.
Jean Léon, surnommé Y Africain, est un de ces explorateurs. Il était né à Grenade, d’une des familles maures qui occupaient alors le royaume de ce nom. En i4gi, lors du siège et de la prise de Grenade, toute la domination des Maures étant détruite, il fut forcé, encore enfant , de quitter cette ville , et fut emmené en Afrique. Il fit ses études à Fez, dans les écoles arabes. Il voyagea ensuite dans plusieurs parties de l’Afrique, en Égypte, en Arabie, dans l’Arménie, dans la Perse. Monté sur une flûte arabe, il fut pris par les chrétiens sur la côte de Tripoli, et amené à Rome en i5iy. Comme il était savant dans les connaissances des Arabes, il fut bien accueilli par le pape Léon X 5 il se convertit, et enseigna l’arabe assez long-temps dans la ville de Rome ; mais au bout de quelque temps il fut pris d’un remords et retourna en Afrique, où il mourut. On a de lui une description de ce pays, qu’il avait composée en arabe, et qu’il traduisit en mauvais italien. Elle ne fut imprimée qu’en 1 55o , dans la collection des voyages de Ramusio. On la traduisit alors en latin , en français, et c’est encore aujourd’hui nn des livres les plus précieux sur l’intérieur de l’Afrique ; car vous sayez combien peu celte partie du globe nous est connue,
Les moyens d’y pénétrer nous ont long-temps manqué, et ce n’est qu’il y a deux ou trois ans qu’on a pu arriver jusqu’à Bornou , Tombouctou et plusieurs autres villes, et reconnaître des rivières, des lacs, qui sont décrits dans l'ouvrage de Léon, soit parce qu’il les avait vus, soit parce qu’il en avait entendu parler d’une manière détaillée aux innombrables caravanes qni parcourent ces pays , et qui en rendent l’accès si dangereux pour les Européens. La haine des caravanes maures contre les Européens est engendrée par la crainte où elles sont que ceux-ci ne leur enlèvent les bénéfices du commerce qu’elles font exclusivement dans l’intérieur de l’Afrique 5 aussi presque tous ceux qui ont essayé d’y pénétrer ont été victimes de leur zèle.
Louis Marmol Carvajal, né à Grenade en i5ao, voyagea aussi en Afrique. Il fut à Tunis en i536, lors de l’expédition de Charles-Quint à Alger. Il passa vingt ans dans les garnisons espagnoles de la côte d’Afrique , et mourut vers 1600. Il avait été captif pendant sept ans dans le royaume de Maroc, à Turudan, Trémessen, Fez et Tunis. Il avait traversé les déserts de la Lybie jusqu’à la Guinée. Nous possédons de lui une Description générale de l' Afrique, en un volume in-folio ; elle fut imprimée à Grenade en 1 5^3 , et réimprimée et traduite depuis. Marmol Carvajal a beaucoup emprunté à Léon l’Africain.
Mais les Portugais , ainsi que j’ai eu occasion de vous le faire connaître à la fin de mes leçons sur le progrès des sciences pendant le moyen âge, avaient commencé dès le quatorzième siècle à suivre les côtes de l’Afrique. Ils s’étaient même établis au Congo ou basse Guinée , et en avaient converti les souverains. Ils y
avaient formé des élablisscmens religieux ; plusieurs missionnaires s’y étaient fixés ; il y avait aussi des évêques , en un mot, un établissement religieux complet, qui subsista beaucoup plus tard et qui , même aujourd’hui, est pour ainsi dire plutôt abrogé par l’ignorance et la grossièreté des mœurs du pays, que par une opposition formelle. Les Portugais purent donc avoir de grands rapports avec la côte de Guinée, et il en résulta un ouvrage dont les matériaux ont été recueillis par Edouard Lopez. Ce voyageur s’était embarqué pour le Congo en 15,78. En i58y, il en revint comme ambassadeur du roi de ce pays , pour informer Philippe II et le pape du triste état de la religion chrétienne dans le Congo. Faiblement accueilli par Philippe II (1), il prit le parti de renoncer au monde, entra dans un ordre religieux, et se hâta d’aller auprès du pape, pour répondre aux pieuses intentions du roi de Congo , qui était mort depuis son départ. Mais il ne fut pas plus heureux à Rome qu’à Madrid 5 Sixte V ne voulant pas se brouiller avec Philippe II de qui dépendait le Congo , lui renvoya l’affaire. Cependant Lopez intéressa en sa faveur Antoine MigUorç» évêque deSan-Marco. Ce prélat donna ordre à Philippe Pigafetta de recueillir ce que Lopez lui remettrait par écrit ou lui dirait de vive voix sur le Congo. Pigafetta traduisit le tout en italien, et le fit paraître en 1 5gi (a). Cet ouvrage a été réimprimé plusieurs fois, et
(1) Ce roi était alors tout occupé de ses projets contre l’Angleterre. (iV. du Rédact.)
(2) Lopez retourna ensuite au Congo, en promettant de revenir à Rome le plus tôt qu’il pourrait ; mais on n’entendit jamais reparler de lui. (AT. du Rédact.)
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traduit en différen tes langues. En général, A cette époque, où l’on avait peu de détails d’histoire naturelle , où les grands voyages étaient rares et où l’on était avide de connaître les pays nouvellement découverts, ' aussitôt qu’il paraissait un ouvrage sur ces matières, il était réimprimé et traduit dans les divers idiomes de l'Europe. Cette curiosité pour les pays étrangers devint encore plus vive, à mesure qu’on s’établit en Amérique et dans les Indes orientales. Alors un théâtre absolument nouveau , une nature toute différente, s’offrit aux recherches des naturalistes. Pour bien concevoir quelle fut leur position, quels moyens ils employèrent pour faire leurs recherches, et pouvoir ainsi apprécier le degré de confiance qui doit leur être accordé , il est nécessaire que je vous rappelle en peu de mots quelle fut la marche des découvertes.
Vous vous souvenez que je vous ai dit en terminant l’histoire des progrès des sciences pendant le moyen âge, que Christophe Colomb découvrit l’Amérique en 149a î que l’année suivante, r493, les Portugais, qui avaient continué de longer les côtes occidentales de l’Afrique, arrivèrent enfin au cap de Bonne-Espérance , nommé par Barthélcm» Diaz le cap des Tempêtes, et par Jean II, roi de Portugal, cap de Bonne- Espérance, parce qu’il en conçut l’espoir de découvrir une nouvelle route pour les Indes. Colomb , comme vous le savez encore , fit plusieurs voyages en Amérique ; il découvrit successivement quelques petites îles , ensuite celle de Cuba , celle de Saint-Domingue ; il vit la côte de Honduras, de Portobelo, Veragua, et par conséquent toute la partie méridionale du Mexique.
En 1 5 17, un Espagnol, nomméJca# de Grijalva, dé-
couvrit l’Iucatan (i). Les Espagnols avaient eu dans l’intervalle des facilités pour s’établir dans l’Atlantique ; ils avaient complètement subjugué l’île de Saint-Domingue, qui était leur principal établissement à cette époque. Fernand Cortez apprit, en i5i8, l’existence de l’empire du Mexique ; il chercha à y pénétrer, et y réussit si bien, qu’en i5ai ce pays était soumis à l’Espagne. Trois ans après, en i5a4, deux autres Espagnols, Pizarre et Diégo d’Almagro, entreprirent la conquête du Pérou. Quoique peu secondés par les autres agens du gouvernement d’Espagne, ils y retournèrent en i5a8, et le subjuguèrent presque entièrement. En i53i, ils firent la découverte des mines du Potosi, et en i535 celle du Chili ; de sorte qu’en i54i, lorsque Pizarre fut assassiné à Lima par ses peuples opprimés et persécutés , presque toute l’Amérique espagnole actuelle était soumise au roi d’Espagne. Sans doute cette possession n'était pas générale ; les Espagnols n’occupaient que quelques points , et excepté les empires à demi civilisés , comme le Mexique et le
(i) M. Cuvier sait mieux que moi que Grijalva fut seulement chargé d’aller reconnaître l’Iucatan , qui avait été découvert par Hernandez de Cordoue; mais il me permettra de le rappeler pour ceux de ses lecteurs qui l’auraient oublié.
On prétend que lorsque les Espagnols abordèrent dans I’iucatan, les hommes y portaient généralementdes miroirs d’une pierre brillante, dans lesquels ils se contemplaient sans cesse, tandis que les femmes ne s’en servaient point!
L’origine du nom de leur pays n’est pas moins singulière,' Lorsque Hernandez de Cordoue demanda aux Indiens comment s’appelait leur pays, ils lui répondirent Iucatan, c’est-à-dire Que dites-vous ? et ce nom est resté au pays.
Pérou, tout le reste était encore dans les mains des sauvages ; mais enfin il était possible , avec des escortes ou quelques autres moyens analogues , de voyager dans ces pays et d’y faire toutes les observations désirables. Aussi verrons-nous que, bientôt après, des détails d’histoire naturelle , formant une sorte de corps de doctrine sur les obje ts de ce pays , parvinrent en Europe et furent mis à la disposition de ceux qui étudiaient la nature sous un point de vue général.
En i534, les Espagnols découvrirent la Floride (i), et en i53g ils s’v étaient déjà fixés. Depuis ce temps, l’établissement des Espagnols a été exposé à quelques attaques légères , mais jamais ils n’a été entamé d’une manière sérieuse ; de sorte que leur possession s’est maintenue jusqu’à la révolution française, époque vers laquelle les colonies se sont révoltées contre la mère-patrie. Nous verrons plus tard les efforts des naturalistes espagnols, qui n’ont pas été très considérables ; il est nécessaire maintenant que nous suivions les Portugais dans leurs conquêtes. Ce peuple se dirigea vers l’orient, comme les Espagnols avaient marché vers l’occident ; ils finirent par faire le tour du globe, et se rencontrèrent aux îles Philippines, dans l’archipel des Indes. Vasco deGama avait doublé le cap de Bonne- Espérance en 1497 ; l’année suivante, 1498, il se rendit à Mozambique, à Melinde et à Calicut. Arrivés là, les Portugais étaient en état de s’emparer du commerce des Indes orientales. Pour y parvenir, ils eurent beaucoup de
(1) Elle fut ainsi nommée, parce qu’elle fut découverte le jour de Pâques fleurie, par Ferdinand de Solo.
guerres à soutenir ; il leur fallut livrer de fréquens combats aux Arabes , qui faisaient le commerce de ces contrées et se rendaient en Égypte par la mer Rouge. Ils eurent alors pour allié l’empereur d’Abyssinie •, mais les vicissitudes de leur établissement ne sont pas utiles à nos recherches.
En i5io, Alphonse d’Albuquerque s’établit à Goa, qui devint la forteresse principale , la capitale des établissemens portugais dans les Indes; mais dès i5o6 il avait vu l’île de Ceylan ; en 1 5 1 1 , il découvrit la presqu’île de Malaca, il s’était même déjà établi aux Moluques. La côte de Coromandel fut aperçue en i5ia; en i5i8, on arriva au Bengale, en i5a5 à Célèbes; enfin, lesPorlugais découvrirent le chemin de la Chine en l5a6. Le Japon leur fut ouvert en t53a; de sorte que tout le tour du continent de la Chine, des Indes et de l’Afrique jusqu’au Congo, était connu des Européens vers le milieu du seizième siècle ; une très grande partie de l’archipel des Indes l’était également. Il avait été établi des comptoirs ou de petites forteresses sur les points principaux des différentes îles , et le commerce des épiceries tout entier , ainsi que d’une multitude d’autres marchandises, se trouvait alors dans les mains des Portugais.
Pendant que ce peuple explorait ainsi les mers vers l’orient , les Espagnols essayaient de poursuivre de l’autre côté la série de leurs découvertes. Ce fut un Portugais au service d’Espagne, nommé Magellan, qui eut l’idée hardie de faire définitivement le tour du monde. On avait parcouru le globe de tous côtés , on pouvait presque en faire une carte; cependant il n’élait pas arrivé qu’un vaisseau pariant d’un point , et se di-
rigeant à l’occident, fût revenu à ce même point par la route de l’orient. Magellan tenta le premier ce voyage en i5i9 ; en i5ao,il découvrit le pays des Patagons et le détroit qui porte encore son nom. Il arriva en i5ai aux îles des Larrons, aux Philippines, aux Moluques, à Bornéo, dans ces mêmes archipels où les Portugais avaient paru, mai» en suivant une route directement contraire.
Dès i5oo, un Portugais, nommé Cabrai, avait découvert le Brésil en voulant se rendre aux Indes : le vent d’orient l’avait considérablement rejeté sur la droite de sa route. Cette même côte avait été vue quelques mois auparavant par un compagnon de Colomb , Vincent Ynnez Pinzon , et par Améric Vespuce: néanmoins les Portugais prétendirent que la découverte leur appartenait 5 ils eurent, à ce sujet, une grande dispute avec les Espagnols. Le pape Alexandre VI la termina en faisant tracer une ligne de démarcation. Ce partage n’a pas été observé depuis •, mais alors il y eut dans l’Amérique méridionale deux nations européennes , les Portugais d’un côté et les Espagnols de l’autre. Quant, aux Indes, les Portugais y étaient arrivés les premiers, ils y avaient formé les premiers établissemens ; mais les Espagnols, qui y arrivèrent par l'occident, s’y fixèrent aussi. Les Philippines devinrent le lieu de leur principal établissement, comme les Moluques l’étaient de celui des Portugais.
En i535, les jésuites avaient été institués dans la vue d’arrêter les progrès de la réformalion, et parmi les dilférens objets de leur société , il en était un qui pouvait éminemment concourir aux découvertes scientifi-, ques, c’était l’obligaiiou-qu iis prenaient, par leur qua~.
trième vœu , d’obéir au pape pour toutes les missions qu’il leur donnerait dans le but de convertir les peuples non chrétiens. Ils furent, en conséquence, envoyés aux Indes, et une partie de l'ordre fut ainsi destinée dès son origine à ce qu’on a depuis appelé les missions étrangères.
Les premiers compagnons de saint Ignace, parmi lesquels se trouvait François Xavier , mirent un tel zèle à remplir leur mission, qu’en i53y ils étaient arrivés au Japon. Ils y formèrent de grandes chrétientés qui .produisirent des guerres civiles, et occasionèrent en partie le bannissement des jésuites et de tous les chrétiens, en i64o. Mais, dans l’intervalle de leur entrée à leur départ, ils avaient fait un grand nombre d’observations et recueilli beaucoup de productions qui étaient absolument différentes des nôtres.
Ils ne réussirent pas si vite à s’établir à la Chine; ce ne fut que quarante ans après leur expulsion du Japon qu’ils parvinrent à s’y introduire, c’est-à-dire en i583. François Xavier était entré au Japon comme missionnaire ; dans la Chine , il fallut revêtir une autre forme et envelopper son but du plus grand secret. Ce fut comme astronome que Mathieu Ricci fut admis auprès de l’empereur de la Chine ; il lui apporta ses instrumens d’astronomie et les lui fit voir (i). Comme les astronomes chinois étaient très ignorans , qu’ils n’avaient que des règles tracées par les mahométans , que souvent
(i) Il lui fit plusieurs présens , r^-'arda avec une grande curiosité, notamment une horloge et une montre à sonnerie , deux objets encore nouveaux à la Chine dan ce temps-là. (TV. du Rédact.)
même on était obligé de faire venir de Smyrne, de Bagdad ou de Samareand , des mahométnns pour régler le calendrier , il fut fort bien accueilli. Depuis lors, les jésuites 6 rent beaucoup de conversions en Chine; ils obtinrent, en 1692, de l’empereur Khang-Hi, un édit qui permettait le christianisme dans l’empire de la Chine. Mais les successeurs de Khang-Hi prirent des mesures contraires, et les jésuites finirent par éprouver les mêmes persécutions qu’ils avaient subies au Japon. En 1722, le christianisme fut interdit dans l’empire de Chine ; nn grand nombre de jésuites en furent expulsés : on en garda seulement quelques-uns à Pékin, pour servir d’astronomes au tribunal des mathématiques. Ce petit nombre fut renouvelé jusqu’à la révolution française seulement. Nous avons eu, par les jésuites, beaucoup de renseignemens sur l’histoire naturelle de la Chine, qu’il était impossible d’obtenir autrement, puisque aucun étranger ne peut s’introduire dans cet empire , et que les ambassadeurs même sont escortés de manière à ne pouvoir s’éloigner de la route qu’ils doivent suivre. Les missionnaires jésuites avaient été d’une égale utilité au Japon ; mais ces difierens pays devinrent bientôt le théâtre d’assez grandes révolutions, à la suite de la conquête du Portugal par les Espagnols.
Le commerce des Indes étant concentré à Lisbonne, les épiceries, les toiles, toutes les productions précieuses que l’Europe tirait de l’Inde (et l’on en tirait un très grand nombre, parce que ses manufactures étaient plus perfectionnées que les nôtres), arrivaient dans cette ville sur des vaisseaux portugais. Le commerce de l’Amérique n’était pas alors, à beaucoup près, aussi avantageux, parce que les peuples qui habitaient cette vaste
contrée, étant encore sauvages, ne pouvaient rien produire, soit par l’agriculture, soit par l’industrie. Le cacao, la cochenille, n’y devinrent abondans que lorsque les Européens s’y furent établis en assez grand nombre , et y eurent transporté des esclaves pour y cultiver ces plantes sur une échelle étendue. Aux Indes , au contraire, existait un peuple immense, exercé à l'industrie et à l’agriculture, possédant de belles fabriques. Le commerce, que les Arabes y avaient fait par Alexandrie et Venise, le fut, comme nous venons de le dire, presque pendant tout le seizième siècle par les Portugais, qui revenaient des Moluques à Lisbonne par le cap de Bonne- Espérance. La révolte des Hollandais contre les Espagnols , et la conquête du Portugal par ce dernier peuple, changèrent cet état des choses.
La réformation avait pénétré dans les Pays-Bas. Le duc d’Albe , envoyé comme gouverneur par Philippe II, exerçait, contre tous ceux qui s'étaient déclarés protestans, une persécution violente. Deux hommes très puissans avaient été mis à mort d’une manière éclatante. Une insurrection s’organisa et se manifesta d’une manière imposante en i5 y a , lorsque Guillaume de Nassau ou Guillaume Ier, surnommé le Taciturne, en fut déclaré le chef, avec la qualité de stathouder, et les mêmes pouvoirs que les gouverneurs nommés par le roi d’Espagne. En i5y6, les provinces de Hollande et de Zélande formèrent une confédération pour résister à l’Espagne. En i5yg, les sept Provinces-Unies , la Gueldre , la Hollande , la Zélande , le comté de Zutphen , la Frise, les seigneuries d’Gver-Issel et d’Utrecht, adoptèrent le fameux traité connu sous le nom de Y Union d'Utrecht ; c’est à partir de cette époque qu’elles por-
tèrent le nom de Provinces-Unies. Enfin, le a6 juillet i58i, elles déclarèrent le roi d’Espagne déchu de la souveraineté de ce pays. Dans la même année, ce roi , après la mort du dernier souverain de Portugal , s’était emparé en cinquante-huit jours (t) de ce pays, au préjudice de la branche de Bragance, qui en était l’héritière naturelle, ou du moins, qui a paru l’être depuis parles évènemens. Maître de Lisbonne, et dépouillé de la souveraineté en Hollande, le roi d’Espagne interdit l’entrée de ses ports aux Hollandais. Or, cette mesure nuisait singulièrement à leurs intérêts. Leur première fortune, dès le treizième siècle, venait delà pèche de la baleine et de la salaison des harengs. Les capitaux qu’ils avaient obtenus par ces moyens leur avaient permis de donner à leur commerce une extension considérable; c’étaient eux principalement qui allaient chercher à Lisbonne les marchandises de» ludes, pour les répandre dans les autres pays de l’Europe : ne pouvant plus les recevoir des mains des Portugais , ils se déterminèrent à aller les chercher directement aux Indes. D’abord ils imaginèrent qu’il serait possible de faire le tour du continent par le nord; et en effet on conçoit à priori la possibilité de longer les côtes de la Sibérie , de se rendre ensuite dans la mer de la Chine, par le détroit de Behring, et d’arriver ainsi au même but que les Portugais par un chemin qui est tout-à-fait l’inverse de celui du cap de
(i) D’autres historiens disent trois semaines. L’armée était commandée, comme on sait , par ce violent duc d’Albe , dont M. Cu : vier a parlé il n’y a qu’un instant. (N. du Rédact.)
Dicjitizcc *
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Bonne-Espérance; mais le continent au nord s'avance beaucoup plus près du pôle qu'il ne le fait au sud. On est ainsi obligé d’entrer dans une mer couverte de glaces. Les Hollandais firent deux ou trois tentatives pour la traverser, sans pouvoir y réussir; mais ces efforts d’un peuple rendu hardi par ses malheurs produisirent la découverte de la Nouvelle - Zemble et du Spitsberg. Obligés de passer un hiver entier sous la neige . dans ces climats affreux , ils purent aussi faire des observations sur les animaux qui les habitent. C’est dans la relation de ce voyage qu’on trouve l’histoire effroyable d’ours blancs qui cherchaient à pénétrer dans leurs cabanes par les cheminées. Ces voyages sont si extraordinaires , qu’ils paraissent presque romanesques, bien que très réels. C’étaient des particuliers hollandais qui faisaient ces expéditions, car les gouvernemens ne marchent jamais qu’à la suite des peuples. Leurs découvertes ne furent presque que géographiques, et n’enrichirent qu’extrèrnement peu l’histoire naturelle; mais elles leur procurèrent des points de repaire plus commodes pour la pêche de la baleine.
On a long-temps cru , malgré l’insuccès des navigateurs hollandais, qu’il existait un passage au pôle nord pour se rendre dans la mer Pacifique , et que c’étaient les Russes qui cachaient ce passage aux Européens ; mais les voyages des Anglais ont levé tous les doutes à cet égard.
Arrêtés dans le nord, les Hollandais revinrent vers le midi , et par cette route ils réussirent dans leurs projets. En lôgô, 1596,1598,1599; en 1600, i6o3, i6o5 et 1608, ils firent des expéditions dans l'orient. Ce furent d’abord des particuliers qui les firent, comme
colles du 'nord t c’étaient des compagnies de négociai?» qui expédiaient un certain nombre du navires. Leur commerce prospérai»; ils sentirent le besoin de former des élablissemens dans le pays. Ce fnt pour eux une nécessité lorsque lcsiPortugais et les Espagnols , quj étaient alors ensemble, leur déclarèrent la guerre. Presque partout où ils arrivaient, ils rencontraient des Portugais qui les attaquaient , et auxquels ils étaient obligés euxmêmes de livrer dés combats. Ils furent très souvent heureux, et1 sùceessivement ils réussirent à débusquer les Portugais de presque tous leurs étnblissemcns , à l’exception fie Goa «t de quelques autres peu importans. Il» y envoyèrent des observateurs intelligens, et c’est ainsi qu’il est arrivé que la plupart des découvertes faites par des Portugais ont été décrites par des Hollandais.
En i6o5 r ils jetèrent les fonderaens de la ville de Batavia, qui, depuis, a été la capitale de tous leurs établissemens dans les Indes; dès 160g, ils réussirent «s’introduire dans le Japon. Il paraîtrait même que leurs différends avée les Portugais , l’opposition de leurs intérêts commerciaux, ne furent pas absolument étrangers è l’expulsion des missionnaires de celle lie. Quoi qu’il en soit, depuis que les jésuites ont été renvoyés du Japon, en i64o, les Hollandais seuls sont maîtres du commerce de ce pays; ils sont seuls admis à y envoyer, tous les trois ans , une flotte qui porte des marchandises européennes et qui prend en retour des marchandises du pays. Aucune autre nation étrangère n’est admise au Japon ; aussi est-ce par elle, ou par des étrangers qui s’y sont rendus sur ses vaisseaux , que nous avons obtenu toutes les connaissances que nous possédons sur ce pays. Cependant , depuis 160g, les jésuites portugais nous
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avaient appris beaucoup de choses de celte contrée»
Enfin, les Hollandais se rendirent aux Moluques par le détroit de Magellan ; et même un de leurs navigateurs, Jacques Lemaire, découvrit, en 1617 , le détroit qui porte son nom. En 1616, ils avaient commencé à découvrir la Nouvelle-Hollande , cet immense continent dont la connaissance détaillée a été due ensuite aux voyageurs anglais. Les Hollandais firent encore plusieurs autres voyages, jusqu’en i658, qui est à peu près l’époque où nous devons nous arrêter.
Vous voyez, messieurs, que depuis la fin du quinzième siècle, depuis 1492 , l’année principale de ce siècle , à cause de la découverte de l’Amérique , jusqu’en i65o, les parties les plus importantes du continent de l’Amérique et des Indes étaient connues ; car il faut ajouter à toutes ces découvertes , celles des Anglais, qui ne furent pas aussi considérables, mais qui ont bien été compensées depuis.
En 1578, Francis Drake, dans un voyage très remarquable, visita toute la côte occidentale de l’Amérique, jusqu’à la Californie, dont la partie septentrionale reçut le nom de Nouvelle-Albion.
En i584 , Walter Ralcgh (1), l’amiral d’Éiisabellt
(1) Ralegh était un superbe homme de guerre; il avait près de six pieds. Il vint en France comme simple volontaire, avec son parent Henri Champernon, qui était envoyé par Elisabeth pour secourir les protestans persécutés. Echappé k l'horrible massacre de la Saint-Barthélemi , il se trouvait encore en France après la mort de Charles IX. Il y recueillit des renseignemens qui lui furent d’une grande utilité auprès de sa souveraine.
Une aventure frivole augmenta beaucoup la faveur dont il cow-
cl de Jacques I", celui dont la tôle tomba sous la hache* du bourreau, par suite des exactions qu’il avait commises sur les Espagnols, découvrit la côte de l’Amérique septentrionale, à laquelle il donna le nom de Virginie (i), d’après la prétention qu’avait la reine Elisabeth d’avoir conservé sa virginité (»). Cette con-
mençait à jouir auprès d’Élisabeth. Dans une de ses promenades, cette reine si coquette fut tout à coup arrêtée par un peu dé boue qui était sur son passage. Elle hésitait, et semblait vouloir détourner sa marche, lorsque Ralegh se dépouilla subitement dup riche manteau pluché dont il était revêtu , et l'étendit aux pieds de sa souveraine. Surprise, mais charmée de celte galanterie, elle franchit aussitôt sur ce moelleux tapis le sol fangeux qui avait arrêté ses pas.
On attribue l’introduction du tabac en Angleterre aux expéditions de Ralegh , et surtout à l’usage fréquent qu’il en faisait. Oi* rapporte, à ce sujet, qu’il dit à un de ses domestiques, à son service depuis quelques jours seulement, de lui aller chercher de la bière. Tandis que celui- ci était sorti pour exécuter cet ordre, Ralegh alluma une pipe et se mit à fumer. Lorsque lé domestique fut de retour, il aperçut avec un étonnement mêle de frayenr qu’une fumée épaisse sortait de la bouche de son maître. Il crut» que le feu avait pris à son corps, et pour l’éteindre il n’iraaeina rien de mieux que de lui jeter au visage la bière qu’il apportait. (N.duRédact.)
(t) L’opinion de M. Walckenaer diffère un peu de celle de M. Cuvier. Selon celui-là, le pays- découvert par Ralegh était nommé par les indigènes Wingtmdacoa, et le roi qu’ils avaient alors portait le nom de Wingina. Élisabeth , à laquelle son- amiral fit hommage de la relation qui lui avait été adressée par ses deux capitaines, nomma alors elle- même cette-conlrée Virginie. (N. du Rédact.)
(a) Quelques historiens rapportent qu’une conformation vicieuse lui faisait du célibat une loi impérieuse qu'elle n’eût pu
trée fut le point central des établissemeiis d’où sont résultés les Etats-Unis. Ainsi, à celle époque, on connaissait à peu près les généralités de toutes les parties du globe ; et, bien qu’il restât encore beaucoup à faire pour en tirer une géographie complète , bien que la partie eborographique fût presque toute à faire, cependant les géographes avaient déjà le dessin extérieur et la charpente, pour ainsi dire, de tous leurs travaux. Les productions de ces pays étaient aussi, jusqu'à un certain point, à la disposition des naturalistes.
Nous allons maintenant voir successivement quels sont les voyageurs qui ont décrit ces productions naturelles, et ont, par conséquent, fourni des matériaux aux sciences dont nous nous occupons.
Le nombre de ces voyageurs est si considérable qu’il me faudrait plusieurs heures pour vous les faire connaître tous. Je ne vous entretiendrai donc que de ceux qui ont fait faire des progrès sensibles à l'histoire naturelle.
Aujourd’hui je m'occuperai des voyageurs espagnols , et dans les séances suivantes j’examinerai ceux des nu-
violer sans perdre la vie. L’ordre qu’elle donna, et qui fut strictement exécuté, que son corps ne fût pas ouvert, ni même examiné, après sa mort, porterait à adopter cette opinion. C’était, du reste, la femme la plus coquette, la plus infatuée de sa personne qu’on ait jamais vue. Elle défendit, par un édit exprès, qu’on gravât son portrait, jusqu’à ce qu’un peintre habile en eût fait un dont elle fût parfaitement satisfaite , et qui pût servir de modèle à tous les autres, « Pie voulant pas, disait-elle, que, par des co- » pies infidèles, je puisse être représentée avec des imperfections » dont , par la grâce de Dieu , je suis exempte. » {N. du Rédact .)
très nations. Les Espagnols dont j’ai à parler sont au nombre de trois seulement; câr, en général, ils ont conservé beaucoup plus de secret qu’ils ne l’auraient dû peut-être sur leurs établissemens étrangers.
Le premier est Jean Gonsalve d'Oviédo , en espagnol Gonçalo Hernandez de Oviedo y Valdez ; il naquit à Madrid , vers 1478 , et fut élevé parmi les pages de Ferdinand et d’Isabelle. Aussitôt après la découverte de l’Amérique, il chercha les moyens de se rendre dans ce nouveau pays , pressé, dit-on, d’y aller, par une cause qu’il est inutile que je vous dise ici (t). Il fut nommé, en i5i3, gouverneur de File d’Haïti, appelée par Colomb Espanola , pnis Saint-Domingue. Ce fut lui qui imagina le premier de contraindre les habitans à travailler aux mines de cette île. Une grande partie y périrent par suite de ses mauvais traitemens. Le livre qu’il publia est intitulé : La historia general y natural de las In dias occidentales. U en avait publié, en i5a5, un sommaire à Tolède. Les vingt premiers livres de son histoire générale ne parurent qu’en i535. Il y parle de plusieurs plantes et de plusieurs animaux : ceux-ci sont l’objet de quelques détails. Oviédo est très célèbre en médecine, pouravoir découvert la vertu antisyphilitique du gayac. L’ouvrage entier n’a paru qu’en iy83, par les soins du marquis deTruxillo, c’est-à-dire plus de deux cents ans après la première partie ; mais la science n’y perdit rien , car c’est cette partie, seule qui pouvait l’enrichir. .
(1) Cette cause n’est pas en,effet bien curieuse à connaître; c’était l’affection connue maintenant en médecine sous le nom de syphilis. (A. du Rcdact.'j
Après Oviedo , nous remarquerons Joseph d'Acosta, né à Médina-dcl-Campo, en i53g. Il entra k quatorze ans dans l’ordre des jésuites, qui excitait alors une ferveur égale à celle des ordres mendians au treizième siècle. Envoyé au Pérou comme missionnaire, en 1 5y i , il en revint en i588, et fut fait par la suite recteur du collège des jésuites de Salamanque , où il mourut en 1600. On a de lui un ouvrage dont le titre est presque le même que celui d’Oviedo : il est intitulé : Historia naiuraly moral de las Indias, Séville, x 5go. Cet ouvrage obtint alors une grande réputation et fut promptement traduit en diverses langues; cependant la partie relative à l’histoire naturelle y est assez superficielle , sauf quelques faits curieux sur les animaux et les plantes du Pérou , où l’auteur s’était établi. On y voit, pour la première fois , les grands fossiles de l’Amérique, qu’il considère comme des os de géant, suivant la tradition du pays.
Enfin , le troisième Espagnol qui ait écrit sur l’histoire naturelle de l’Amérique, pendant la période où nous nous sommes enfermé, est François Hernandez , premier médecin de Philippe II. Il mérite de nous arrêter plus que les précédens , parce que son ouvrage est plus scientifique que les leurs. Malheureusement, il n’a pas été publié par lui et au temps où il l’avait fait. Philippe II l’avait chargé de faire un recueil de toutes les productions du Mexique, animales, végétales et minérales. Il avait consacré beaucoup de temps à ce travail, et avait fait peindre douze cents figures d’animaux , de plantes et autres objets naturels. Ce recueil avait coûté soixante mille ducats. Mais il advient souvent qu’après la mort de l’auteur d’un ouvrage , ou du
roi qui l’a commandé, ou même de son premier ministre , cet ouvrage est abandonné. Ce fut précisément ce qui arriva pour celui d'Hernandez. Il renferme des figures d une grande beauté, qui ont été faites par les ordres du roi Charles IV, et honoreraient la nation espagnole si elles étaient publiées. Celles d'Hernandez furent transportées, à ce qu’il parait, en Espagne, et un médecin napolitain , nommé Nardo Antonio Recchi, en fil un extrait en dix livres, qui est lui-même resté en partie manuscrit pendant un assez long temps. Mais enfin il fut acheté par le prince de Cési , savant naturaliste dont j’aurai à vous parler par la suite, et qui fut un des membres les plus actifs de l’académie lyncéenne; il le fit imprimera Rome, en 1 55 1 , avec ce titre : Nova plantarum, animalium et mineralium mcxicanorum hisloria, etc. On le trouve à présent dans les bibliothèques de tous les naturalistes qui ont pu se le procurer ; car c’est presque le seul ouvrage sur l’histoire naturelle du Mexique qui ait paru jusqu’à présent , tant il a été difficile d’y pénétrer jusqu’à la révolution qui a détaché ce pays de l’Espagne. Pour faire l’histoire de cet ouvrage , il faut savoir comment il a été divisé. D’abord on a fait une partie des extraits de Recchi ; mais ces extraits ont été commentés par trois membres de l’académie de Rome, qui n’avaient jamais été au Mexique : ce sont Jean Té-, rendus, médecin de Constance; Jean Faber, né à Bamberg, et médecin du pape Urbain VIH, et Fabius Coluinna, dont je vous ai déjà parlé. Recchi avait laissé un assez grand nombre de figures sans explication, dont on composa une autre partie. Tout le texte de cette partie çst un commentaire des trois éditeurs que je
'viens de citer ; c’est une immense compilation , tirée des auteurs anciens , à propos d'animaux et de plantes d’Amérique que les anciens n’avaient pas connus. A cette époque , on n’avait pas encore fait de distinction entre les productions des deux conlinens : on croyait pouvoir appliquer aux plantes et aux divers animaux de l’Amérique et de l’Inde, ce qu’avaient dit les anciens sur les animaux et les plantes de la Grèce , de l’Italie et des côtes d’Afrique. Néanmoins les trois commentateurs se firent aider d’un capucin, appelé Grégoire de Bolivar, qui avaitété, non pas au Mexique, mais dans l’Amérique méridionale , et qui leur donna des descriptions de difle— rens animaux, qu’il croyait les mêmes que ceux peints par Hernandez. Il résulta de ces diflérens travaux un commentaire très indigeste, qui oblige à distinguer ce qui appartient au texte de Recchi , ce qui fait partie des figures d’Hernandez , ce qui compose les récits de Bolivar, enfin ce qui appartient au commentaire tout-à-fait étranger de ces trois médecins qui n’étaient jamais allés au Mexique. Les personnes qui n’ont pas fait ces distinctions avec soin ont attribué à Hernandez des choses qui n’appartiennent qu'à ses trois éditeurs, et ont cru pouvoir trouver au Mexique des objets qui n’y existent point. Les trois éditeurs ont même fait entrer dans leur travail des figures qui ne proviennent pas du Mexique. On en trouve qui ont des noms anglais, tant ils avaient ramassé partont toutes sortes de dessins. Le livre se termine par une petite partie, plus courte que les autres, où il n’y a pas de commentaires, et qui a l’air d’ètre d’un autre auteur, quoique ce ne soit pas. Son titre est : Historiœ animalium et mineralium novœ Hispaniœ, liber unicus, Francisco Fernandez auctore.
Ce Fernandez est le môtne qu’Hernaridez , parce qu'il arrive souvent que dans la langue espagnole on emploie FF pour l’H. Depuis l’époque de sa publication , c’està-dire depuis i55i , ce livre a été l’ouvrage principal sur le Mexique, et il n’existe pas encore de travail qui surpasse son utilité.
Dans la séance prochaine, je continuerai l’histoire des auteurs qui ont décrit les productions étrangères; mais je traiterai principalement de ceux qui ont appartenu à la Hollande. Leurs travaux ont été plus utiles, d’abord, parce qu’ils sont venus plus tard; ensuite, parce qu’ils avaient plus de moyens d’instruction.
Erratum de la troisième Leçon.
Page 65, ligne 18, au lieu de 158g, lisez i4%-
SIXIÈME LEÇON
Messieurs ,
Dans la séance dernière , je vous ai présenté le tableau des découvertes de géographie et des premiers établissemens des Européens dans les contrées éloignées; je vous ai montré quelles richesses devaient en résulter pour l'histoire naturelle, et j'ai indiqué quelques-uns des principaux auteurs qui, dès ces premiers temps, avaient commencé à comprendre ces richesses dans leurs ouvrages. Nous avons vu d’abord les auteurs espagnols, puisque leurs établissemens étaient les premiers en date, quant aux pays où ils dominaient. Le principal de ces auteurs est encore aujourd’hui Hernandez, car il est le premier qui ait donné avec quelques détails les animaux et les plantes du Mexique , et qui , surtout, y ait joint des figures , auxiliaire presque indispensable dans ce temps, où les descriptions étaient tellement imparfaites qu’autrement elles auraient été presque inintelligibles. Hernandez est d’autant plus important que, deux siècles après la publication de son ouvrage, on n’avait encore rien pu obtenir de nouveau sur les contrées dont il parle ; ce n’est que dans ces derniers temps que M, de Humboldtet quelques autres voyageurs ont pénétré dans
la Vieille-Espagne, et nous ont donné des renseignemens à son égard. Les autres parties de l’Amérique ne furent décrites que plus tard, les unes par des Français, les autres par des Hollandais.
Les établissemcns français d’Amérique n’ont laissé que peu de traces, surtout dans l’Amérique méridionale; dans l’Amérique septentrionale, ils durèrent plus long-temps , puisqu’ils n’ont cessé d’appartenir à la France qu’à la paix de i663. Mais dès le seizième siècle on avait cherché à en former dans le Brésil ; c’est surtout l’amiral de Coligny qui en eut la première idée. 11 désirait envoyer dans celte contrée plusieurs familles protestantes , pour les préserver des persécutions auxquelles ces religîonnaires furent en butte pendant une partie du seizième siècle. Un chevalier de Malle , nommé Villegagnon , se chargea de les conduire ; il s’y inèla aussi plusieurs autres Français qui croyaient avoir besoin de faire des élablissemens dans des pays éloignés pour rétablir leur fortune. Leur départ eut lieu en i555; ils abordèrent dans la partie du Brésil où est maintenant la ville de Rio-Janeiro, et y fondèrent un fort qui reçut le nom de Coligny. Déjà ils avaient traité avec les sauvages du voisinage, établi une espèce de commerce, et commencé quelques cultures, lorsque la discorde se mit dans l’établissement. Villegagnon se fit catholique et renvoya ses compagnons prolcstans. Il y en eut même trois qui, dans leur voyage, firent naufrage, et qui, ayant été portés sur la côte par les flots, furent par ses ordres rejetés à la mer. Bref, au bout de peu de temps, tous les F’rançais fugitifs qui étaient restés dans ce pays furent victimes, ou du climat , ou des sauvages, ou des Portugais, qui étaient bien aises de les éloigner
de leurs propres élablisscmens. Mais malgré sa courte existence, celle colonie française du Brésil a produit deux peli (s ouvrages qui ne laissent pas de tenir leur rang parmi les ouvrages d histoire naturelle de ce temps.
Le premier est d’André Thevet, natif d’Angoulème , qui, avant d’aller au Brésil avec Villegagnon , avait déjà voyagé avec Gyllius dans la Grèce et lé Levant. Il ne resta que trois mois en Amérique ; néanmoins ce peu de temps lui suffit pour recueillir les matériaux d’un petit ouvrage intitulé : Singularités delà France antarctique , et imprimé a Anvers, en t558, in-8°. Il est accompagné de figures, en bois, de quelques-unes des plantes et de quelques-uns des animaux les plus remarquables du Brésil. Au nombre de ces figures se trouvent, pour la première fois, celles du paresseux et de l’ananas. Ce petit ouvrage a été fait par un homme assez ignorant , et qui peut-être meme n'était pas en état de bien l’écrire lui-même en français, car il est rédigé par un nommé de Laporte. Après avoir publié cet ouvrage, Thevet sc fit cordelier. Il paraît que dans cet ordre il acquit quelques autres connaissances 5 car en i5 yy , c’est-à-dire dix-neuf ans après son premier écrit, il publia une cosmographie générale, dans laquelle il parle fort mal de ses compagnons du Brésil. La manière même dont il s’exprime sur leur compte obligea l’un d’entre eux à lui répondre : ce fut Jean de Léry, né en i534, dans le village de Lamargale , en Bourgogne, et l’un des ministres prolestans que l’amiral de Coli'gny avait choisis pour sa colonisation , qui se chargea de cette lâche. Il était resté à peu près dix-huit mois en Amérique; car, parti vers t556, il n’était revenu qu’en
t558; mais son ouvrage ne parut que vingt ans après son retour, en 15^8. C’est à Rouen qu’il fut imprimé; son titre est : Voyage en Amérique, avec la description des animaux et plantes de ce pays. Il est dédié au comte de Coligny, le fils de l’amiral du même nom, qui était alors gouverneur de Montpellier. Léry ne parait guère avoir eu plus de lumières que Thevet ; et si j’ai parlé de leurs ouvrages, c’est plutôt pour ne rien oublier, et parce qu’ils sont les seuls écrits par des F rançais à cette époque , que parce que la science en a retiré une grande ntilité.
Il n’en est pas de même de ceux que firent les Hollandais dans le siècle suivant ; je dis le siècle qui suivit, car nous sommes obligés de passer plus de soixante années pour arriver à ces écrits des Hollandais sur l’Amérique. Vous avez vu comment , après l’insurrection des Provinces-Unies contre l’Espagne, le roi de ce dernier pays , Philippe II, qui était devenu maître du Portugal, leur interdit le commerce du port de Lisbonne, et comment leurs négocians, privés par Cette mesure des moyens qu’ils avaient de se procurer les marchandises des Indes et de l’Amérique, pour les transporter dans différentes contrées du nord, se décidèrent à faire des expéditions directes dans les deux Indes. Je vous ai rappelé aussi comment ils chassèrent, dès le commencement du dix-septième siècle, les Portugais de leurs établissemens aux Indes orientales. Un peu plus tard , ils attaquèrent aussi les possessions portugaises situées en Amérique, et en 162g, s’emparèrent d’Olinde, capitale de la province de Fernambouc. La France, soixante années auparavant, s’était établie dans la partie méridionale de celte province. Les Hollandais s’éta-
bl iront dans la partie septentrionale. Le gouvernement en fut coudé, en t63y, à Jean-Maurice, comte de Nassan-Seigrn , par la compagnie qui avait fait l'expédition ; car en général toutes les conquêtes des Hollandais , des Anglais et des Français même furent faite» par des compagnies particulières, et hon point au nom de leur gouvernement, comme le furent celles des Es* pagnols et des Portugais. Aussi , encore aujourd'hui pour les Anglais et les Hollandais , ce sont les compagnies qui possèdent, et non point l’état. La compagnie des Indes occidentales, car c'est ainsi qu’elle s’appelait, envoya donc, comme je l’ai dit, Jean-Ma inrice r comte de Nassau, dans la province de Fernanibouc. Cette compagnie avait pour directeur en Europe Jean de Laët, né à Auvers, vers 1590. C’était un homme fort éclairé, qui a écrit plusieurs ouvrages dont j’aurai à vous parler tout à l’heure. Il donna au comte de Nassau, pour médecin de la colonie dont le gouvernement lui était confié, Guillaume Pison de Leyde, qui fut médecin à Amsterdam. Celui-ci reçut pour collaborateurs, aussi de la part de Laët ( je le remarque , parce que e’cst la première expédition d’histoire naturelle qui ait été faite avec un grand succès), deux Allemands, dont l’uu s’appelait George Marggraf , avec le surnom de Liebstaedt il était né à Meisten, en Saxe, en 1610. L’autre s'appelait Henri Cianilz , et mourut de très bonne heure; mais Marggraf resta au Brésil plusieurs années , et ne mourut que pendant le voyage qu’il fit en Guinée pour étendre ses connaissances et chercher les plantes et autres productions qui pouvaient être utiles à la nouvelle colouie. Le comte Maurice envoya ses travaux au gouvernement , qui s’occupa de leur publica-
tiou. Dans cet- envoi étaient deux recueils de peinture» faites avec beaucoup de soin. Ces deux recueils, dont l’un est peint à l’huile , et l’autre à l’eau , furent vendus après avoir servi aux figures des ouvrages dans lesquels on publia les recherches de Marggraf et de Pison. Ils furent achetés par le comte Maurice, qui, ayant quitté en i644 Ie gouvernement de la colonie hollandaise du Brésil , passa au service de l’électeur de Brandebourg , fut gouverneur de Wesel , et plus tard gouverneur de Berlin, époque à laquelle il obtint le titre de prince. Il mourut dans son gouvernement de Berlin, en 1679. Des deux recueils de peintures qu’il avait achetés restèrent dans celle ville, et existent encore à la bibliothèque royale de Berlin , où on a pu les comparer avec les publications faites par les soins de Laët. C’est une circonstance remarquable ; car il est assez rare de trouver parfaitement conservé un ouvrage aussi ancien et toujours précieux , tant il est supérieur aux gravures en bois de la même époque.
De Laët employa , pour la publication de ce beau travail’, le médecin en chef qui avait eu Marggraf pour collaborateur, Guillaume Pison. L’ouvrage parut d’abord sous le titre d 'Historia naturalis Brésilien, en 1 648 . Il forme un volume in-folio, qui se compose de deux parties. La première est relative à la médecine au Brésil, et renferme des observations d’hygiène que Pison avait écrites dans la vue d’être utile aux colons et à ceux qui dirigeraient la colonie dans la suite. La seconde partie contient l’histoire naturelle du Brésil, tout entière de Marggraf, avec des figures gravées sur bois d’après les originaux prêtés par le comte Maurice. Cet ouvrage est incontestablement, de tous ceux
qui avaient paru jusque là , celui où les descriptions sont le plus soignées, où les objets sont nommés avec le plus de jugement, et où les figures sont le mieux dessinées. On le considère même encore comme un livre classique que l’on peut consulter avec une entière confiance pour tout ce qu’il renferme. Néanmoins, comme les naturalistes n’étaient pas encore arrivés à ce degré de détail qui met à même d’indiquer une foule de petits caractères, tels que les étamines et les pistils, dans les fleurs 5 toutes les parties de la bouche, dans les insectes ; dans les poissons , les rayons des nageoires , on chercherait vainement ces observations délicates dans l’ouvrage de Marggraf ; mais, en revanche, tout ce qui regarde la grandeur, la forme, la couleur, surtout ce qui est relatif aux usages domestiques et même médicinaux, y est consigné avec une exactitude très remarquable et très consciencieuse. Marggraf n’était pas d’ailleurs sans posséder une assez grande instruction ; il connaissait très bien les ouvrages de Belon, de Rondelet, de Salviani, d’Aldrovande et deGessner ; il parait même qu’il les avait emportés dans son voyage. Il rapporte les espèces qu’il découvre , avec soin et jugement , aux genres auxquels elles appartiennent. En un mot, son histoire pouvait passer alors pour un chef-d’œuvre. Ce n’est que depuis quinze ans que des voyages très nombreux ont eu lieu aux frais des gouvernemens , et qu’ainsi nous avons pu avoir des recueils plus importans. Jusque là, c’était dans l’ouvrage de Marggraf que puisaient tous les naturalistes. Bufton le cite à chaque instant ; les botanistes eux - mêmes , quoique la partie qui les concerne soit la moins nécessaire, parce que les herbiers suppléent aux ouvrages,
le citent plus souvent qu’Hernandez , pour l’histoire naturelle des plantes du Mexique. Marggraf était mort en Guinée, en iG44 » comme je vous l’ai dit, et n’eut pas le plaisir de publier son ouvrage luimême 5 ce fut Pison qui se chargea de ce soin. Mais ce médecin, quelque temps après, en i658, publia une nouvelle édition de son propre ouvrage intitulé : De Indice utriusque re naturali et medicd. Il y développa beaucoup la partie médicale de son premier recueil, et abrégea au contraire la partie de Marggraf. Il la distribua autrement ; tout ce que Marggraf avait donné sur les animaux et sur les plantes ne fut plus rangé , comme il l’avait fait ,' d’après un ordre de classes, mais d’après des considérations médicales : d’un côté , les substances alimentaires ; de l’autre , les substances vénéneuses ; dans une troisième partie , les substances médicamenteuses ; de sorte que quelques auteurs qui n’ont pas lu les deux éditions de Pison l’ont considéré comme plagiaire de Marggraf, ce qui n’est pas , car dans sa préface et dans toutes les parties de son ouvrage, il le loue comme son ancien collaborateur, et lui rend si pleine justice, qu’il est impossible de dire qu’il ait tenté de s’approprier ses travaux.
Ces deux recueils ont fait connaître une foule de choses nouvelles. On y remarque une multitude de plantes curieuses, l’ananas, le cactus, la passiflore, l’anacardium, le manioc, l’ipécacuanha. Beaucoup de plantes de pays environnant le Brésil y sont aussi données avec des détails très suffisans pour les bien faire reconnaître ; mais nous ne devons pas nous en occuper encore : nous y reviendrons en traitant de l’histoire de la
botanique. Nous remarquerons maintenant certaines espèces d'animaux de ces pays, qui paraissaient pour la première fois : parmi les oiseaux , le toco , le kamiebi, ce grand oiseau qui a des éperons aux ailes ; le cariama , le toucan , dont le bec est énorme et qui dut paraître une grande singularité; les colibris, si remarquables par l’éclat et le brillant de leur plumage ; parmi les mammifères, le paresseux, le fourmilier, les tatous, les tapirs , le cœndou , espèce de porc-épic à queue prenante, le lama, le cabiai, le cochon d’Inde, le jaguar, l’agouti, les singes hurleurs , comme l’alouate qui a un tambour sous la gorge, et dontlescrisse font entendreà une grande distance. L’ouvrage de Marggraf fait voir cette vérité si bien établie depuis, que les quadrupèdes de l’Amérique méridionale sont différons de ceux qui habitent dans les parties méridionales de l’ancien continent. En effet , les quadrupèdes du nord de l’Amérique ont bien pu traverser les mers sur la glace , et arriver en Europe et en Asie , par conséquent être communs au nord des deux continens. Le bison, le renne, l’élan, le loup, le renard et le chien même sont dans ce cas ; mais les animaux des pays chauds, comme l’éléphant, le rhinocéros, le tigre royal , le lion , et bien d’autres , n’avaient pas les mêmes moyens d’émigration; il leur aurait fallu traverser l’Océan , trajet qui dépasse de beaucoup leurs forces, et , d’un autre côté, ils n’auraient pu supporter le froid des régions polaires. Il est donc constant, comme nous l’avons dit, qu’aucun animal terrestre , et particulièrement aucun quadrupède de l’Amérique méridionale , n’appartient à l’ancien continent , et réciproquement; d’où il résulte la certitude que la dis-
tribution des animaux sur le globe est postérieure à sa configuration actuelle , c’est-à-dire quelle a eu lieu depuis que les deux océans séparent le continent ancien du continent de l’Amérique (i).
Les autres parties de l’histoire des animaux sont également riches dans Marggraf : on y remarque le sauve -garde, grand lézard de six pieds de long, et l’iguane , autre grande espèce de lézard dont les habitans se nourrissaient, et qui paraît procurer encore aujourd’hui un mets agréable. Plus de cent espèces de poissons y sont très bien caractérisées au moyen de figures coloriées. On peut d’ailleurs connaître leur ancienne histoire et leurs noms dans les difïérentes langues du Brésil , car Marggraf a eu soin de rapporter les noms qu’ils avaient parmi les Tapuyas , les Topinamboux et les autres habitans de cette partie de l’Amérique; ce qui a quelquefois de l’intérêt. Les insectes sont aussi assez nombreux dans son ouvrage. L’édition donnée par Pison contient surtout plusieurs crustacées, et beaucoup d’autres figures qui 11e font pas partie de celles de Marggraf, et ne se trouvent point non plus dans les deux recueils du comte de Nassau. Elles sont à la vérité moins bien faites, mais il y en a pourtant quel-
(1) On ignore si l’état de choses actuel a été' produit par un mouvement astronomique ou par une énorme boursouflure du globe , qui aurait rejeté les eaux dans le lit qu’elles occupent maintenant. Mais, quelle qu’en soit la cause, il est certain que les climats ont été depuis considérablement altérés ; car on a trouvé à Montmartre, près Paris, des ossemens de tapirs et de didelphes américains, qui attestent que ces animaux y ont vécu. En général, même tous les fossiles appartiennent à des espèces de la zone torride. (N. du Rédact .)
ques-unes qui sont utiles à consulter aujourd’hui , parce qu’elles n’ont pas été reproduites ailleurs. Les figures du prince de Nassau, car vous savez qu’il fut fait prince , ont un intérêt indépendant de l’ouvrage de Marggraf et de Pison : je dois en dire un mot. Elles ont servi à Bloch pour son histoire des poissons ; il y a pris les modèles d’une cinquantaine de planches qu’il n’a pas pu donner d’après nature; mais en comparant les originaux avec ses copies , on reconnaît l'infidélité de celles-ci. Pour qu’elles eussent toutes la même grandeur , il doubla et quelquefois tripla la dimension de celles données par Marggraf. Il en est résulté que de légères incorrections , qui ne se remarquent presque pas dans les petites figures de ce dernier, paraissent monstrueuses dans les siennes; mais il ne s’en est pas tenu là, il a encore altéré sans scrupule les dessins du prince de Nassau , en y faisant de prétendues corrections. Lorsqu’il pensait qu’une espèce devait répondre à telle autre espèce qu’il imaginait, il y faisait des changemens qui ne sont rien de moins que des falsifications scandaleuses. On trouve ainsi des figures qui ne représentent plus ce qu’elles avaient pour objet de représenter; et il en résulte que les naturalistes croient souvent trouver au Brésil une espèce déterminée , tandis que dans la réalité on n’y trouve qu’une espèce voisine, altérée par Bloch pour la faire cadrer avec sa nomenclature. Ces vérifications n’ont été faites qu’après la mort de Bloch , d’abord par Lichstenstein, professeur d’histoire naturelle au muséum de Berlin, et ensuite par M. Valencienne, qui est allé à Berlin chercher uue copie des figures du prince de Nassau , au moyen de laquelle nous avons constaté toutes les falsifications effectuées par
Bloch. Ce fait est capital , et je le rappellerai lorsque j’en serai à l’histoire naturelle des poissons au dixhuitième siècle : j’en fais seulement mention maintenant , parce que l’ouvrage de Marggraf m’en a donné l’occasion.
La seconde édition de l’ouvrage de Pison contient un nouveau travail sur les Indes orientales. Les Hollandais s’étaient établis dans ces contrées comme ils l’avaient fait au Brésil ; ils y avaient adopté le même système de gouvernement. La compagnie avait chargé un médecin d’examiner le climat, et d’indiquer les précautions convenables à la santé des nouveaux colons. Ce inédecin était JacobusBontius d’Amsterdam : il restaàBatavia, dans l’île de Java, pendant un certain nombre d’années , après quoi il revint dans son pays , où il mourut en i63i (i).Il avait composé un ouvrage de médecine, relatif à l’île de Java et aux îles environnantes , dans lequel étaient rassemblées plusieurs observations sur les productions naturelles des mêmes pays. C’est cet ouvrage qui fut imprimé à la suite de la seconde édition de celui de Pison, sous le titre de : Historiée naturalis et medicœ Indice orientalis, libri sex. Il présente pour la première fois une figure exacte des grands animaux des Indes orientales. Ainsi le rhinocéros, non pas le rhinocéros commun, mais le rhinocéros de Java, qui est une espèce différente, y est très bien reproduit. On aurait pu déjà reconnaître, par cette figure, que le rhinocéros de Java n’est pas le même que le rhinocéros
(i) Suivant quelques biographes modernes, il mourut à Batavia même , la même année qu’indique M. Cuvier. (N. du Rédacteur. )
du continent de l’Inde ; il a une autre peau , d’autres plis, c’est enfin un autre animal. Ce n’est pourtant que dans ces derniers temps que MM. Duvancel et Diard ont démontré cette différence qui, depuis long-temps, était indiquée dans Bontius. On doit encore à cet auteur la connaissance du tigre royal à bandes transversales; du babiroussa, espèce de cochon dont les cornes sont tournées en spirales ; du crocodile ; du chatvolant, espèce de chauve-souris dont les pieds sont joints ensemble par une membrane qui se soutient en l’air pendant quelque temps, de sorte que lorsqu’il tombe sur une figure humaine , il peut s’y accrocher avec ses griffes, et y fait l’effet d'un chat ordinaire. Parmi les oiseaux , on remarque le casoar , ce grand oiseau qui ne vole pas , et dont les plumes ressemblent presque à un poil grossier ; on y voit aussi le calao , dont le bec , très grand , est surmonté d’une corne. On y trouve les phatagins , quadrupèdes à sang chaud , couverts d’écailles dures et tranchantes. On y voit le dronte, espèce d’oiseau qui , aujourd’hui , est perdue , et avait la taille du casoar : mais sa forme était autre ; son bec surtout était plus grand et terminé par un crochet. Le dronte n’habitait pas à Java , mais dans les petites îles que nous appelons aujourd’hui l’ile de France et l’ile de Bourbon : la première était alors connue sous le nom d’île Maurice. Cette espèce d’oiseau aura été détruite par les premiers habitans de ces îles ; il n’en subsiste pins maintenant qu’une tête et une patte qui sont conservées, l’une à Oxford, l’autre au Muséum britannique de Londres. Bontius a fait paraître la première figure de l’orang-outang. Les naturalistes n’avaient connu jusqu’à lui que les singes de Barbarie et des côtes d’Àfri-
que; or, l’orang-outang, celui des singes qui ressemble le plus à l’homme, n’habite que dans la presqu’île de Malaca et à Bornéo. La figure qu’ii en donne n’est cependant pas très exacte ; ce n’est guère qu’une femme couverte de poil. Il traite aussi des poissons et des mollusques ; parmi ces derniers , il en est plusieurs qui sont remarquables, par exemple, l’argonaute, quoique déjà connu ; le crabe des Moluques, grand crustacée qui se trouve dans ces contrées , et dont on voit aussi une espèce en Amérique. En botanique, ce même ouvrage offre plusieurs espèces rares : la noix muscade, le cannellier, le coco des Maldives. En résumé , le travail de Bontius est pour l’histoire naturelle des Indes orientales ce que celui de Marggraf est pour l’histoire naturelle de l’Amérique méridionale ; seulement il est moins parfait ; il y parle d’un moins grand nombre d’espèces, et ne les caractérise pas suffisamment. Bontius eût probablement fait un meilleur ouvrage, si ses fonctions de médecin de la colonie l’eussent moins occupé , ou s’il eût été, comme Marggraf, simple auxiliaire, chargé de l’histoire naturelle. Il n’a pas eu , d’ailleurs , à sa disposition d’aussi bons dessinateurs que ce dernier. Néanmoins la compagnie des Indes orientales a rendu un très grand service à toutes les branches de l’histoire naturelle, en publiant son ouvrage. Ce fut encore par les soins de Laët que celte publication eut lieu.
Mais il y a une observation capitale à faire à l’égard des figures de cet ouvrage. Elles étaient gravées sur bois, et par conséquent pouvaient fournir un nombre d’épreuves beaucoup plus considérable que si elles l’eussent été sur cuivre. Pour épargner une gravure nouvelle, lorsque le libraire croyait reconnaître que
deux espèces étaient identiques , il les faisait représenter avec la môme planche. Plusieurs naturalistes ont ainsi été induits en erreur pendant long-temps. Dans la partie de l’ouvrage de Bontius, relative aux Indes orientales , on voit aussi reproduites des figures de reptiles et de poissons , qui avaient déjà paru dans le travail de Marggraf sur le Brésil. C’est encore pour avoir voulu épargner une gravure que le libraire est tombé dans cette erreur ; car aucun animal des Indes orientales n’est commun aux deux mondes. C’est Buffon qui , le premier , a démontré que cette identité d’espèce n’était admissible ni pour les quadrupèdes ni pour les autres animaux terrestres : j’ose dire qu’elle ne l’est pas non plus pour les animaux marins; car, quoique les poissons puissent côtoyer le continent et aller sans difficulté matérielle depuis la mer des Indes jusque dans l’Archipel, cependant ils ne l’ont pas fait, ou s’il y en a un ou deux exemples sur mille espèces , c’est tout ce qu’on en peut citer. Il parait que les espèces des pays chauds ne peuvent pas doubler le cap de Bonne-Espérance , parce qu’elles trouvent des mers trop froides. L’Océan est d’ailleurs très difficilement traversable pour les poissons; la plupart d’entre eux ne peuvent vivre que sur * les côtes. Les grands poissons seuls, comme les dorades, les bonites et encore quelques cétacées , effectuent facilement ce trajet. A la même latitude , où le degré de chaleur n’est pas par conséquent tin obstacle , les poissons des Etats-Unis ne sont pas non plus les mêmes que ceux de la côte d’Europe. Il y en a du moins très peu de communs aux deux côtes. Probablement il en est de même dans l’océan Pacifique , aux côtes de la Chine et aux côtes du Pérou ; mais nous n’avons
encore que très peu d’in formations sur les animaux de la mer Pacifique.
Pendant que des naturalistes hollandais nous faisaient connaître le résultat de leurs recherches dansles colonies que ce peuple avait conquises sur les Portugais, d’autres naturalistes sédentaires s’occupaient aussi des productions extérieures. Ils recevaient par leurs correspondans des productions de pays étrangers , qui enrichissaient égalemenl l’histoire naturelle quoique d’une manière médiate.
Le plus savant des hommes qui ont ainsi décrit des productions étrangères, est Charles de Lécluse, en latin Clusins, né à Arras, en i5a6. L’Artois appartenait alors à la maison d’Autriche , comme tout le reste des Pays-Bas. Lécluse étudia le droit à Gand et à Louvain. Au bout de trois ans , il quitta cette ville pour voyager en Allemagne, et fit quelque séjour à Marbourg, puis à Wittemberg. En i55o, il visita Francfort, Strasbourg, la Suisse, Lyon, et alla se fixer à Montpellier, où, ayant fait connaissance de Rondelet, le fameux auteur de l’histoire naturelle des poissons , il étudia la médecine et la botanique. Après avoir été reçu médecin , il revint, en i555 , par Genève , Bâle , Cologne et Anvers, dans son pays, où il passa six ans. Il séjourna ensuite deux ans à Paris , un an à Louvain , visita Augsbourg, en t563 , et se rendit l’année suivante en Espagne par l’ouest de la France. En i5yi, il passa en Angleterre , et en revint la même année, sur l’invitation de l’empereur Maximilien II, pour être directeur de ses jardins. Il occupa cette place pendant quatorze ans , sous ce dernier prince et sous Rodolphe II , son successeur. Maximilien II était un grand protecteur des sciences ; mais Rodolphe II poussait beaucoup plus loin
l’amour qu’il avait pour elles; il leur sacrifia les soins du gouvernement, au point que sa négligence fut une des causes des guerres civiles qui éclatèrent après lui. Clusius , qu’il protégeait , quitta Vienne après sa mort pour aller se fixer à Francfort, où il passa six ans dans une solitude presque complète. En l’académie de Leyde l’invita à venir occuper la chaire de botanique. Il remplit cette place pendant seize années. L’université de Leyde avait été fondée peu de temps auparavant par les états de Hollande. Lécluse y eut pour collègues plusieurs hommes célèbres de ce temps, entre autres Joseph Scaliger. Il mourut en 1609, peu de jours après lui. Nous en reparlerons bientôt comme botaniste , en traitant de l’histoire de la botanique; car il a donné un ouvrage intitulé : Rariorum plantarum historia, etc. , qui est un des meilleurs ouvrages de ce temps. Sous le rapport de la zoologie, on peut regarder aussi comme précieux son ouvrage intitulé : Exoticorum libri x, quibus animalium, etc. C’est un recueil de plusieurs ouvrages concernant les productions des pays étrangers; les uns sont d’auteurs espagnols, les autres d’auteurs portugais. 11 y traite aussi de botanique; mais nous ne pouvons voir aujourd’hui que la partie de cet ouvrage qui traite des animaux : ce sont les cinquième et sixième livres. Clusius y donne * des figures et des descriptions parfaitement exactes de plusieurs espèces d’animaux provenus de différens points du globe. On y voit pour la première fois la roussette, cette chauve-souris grande comme une poule, qui vitaux Indes orientales (1). On y remarque plu-
(1) Cet animal a trois pieds d’envergure, lorsque les mem-
sieurs espèces qui existent dans Bontius, telles que le dronte, le casoar ; mais cet ouvrage est inférieur au travail de ce dernier. Il fut publié à Anvers, en i6o5. Nous mentionnerons encore , comme paraissant pour la première fois dans l’ouvrage deClusius, le manchot, espèce d oiseau qui appartient aux mers antarctiques, et ne peut ni voler ni marcher; plusieurs autres oiseaux qui volent difficilement, tels que le macareux , le guillemot , le calao d’Afrique. Clusius donne la figure du tatou à trois bandes , celle du serpent d’Amérique, connu sous le nom de boa constrictor, quoique le nom de boa lui convienne peu. Il présente des descriptions et des figures, nouvelles pour le temps, de diverses plantes pierreuses, de lithophytes , de coraux, de madrépores, de gorgones, d’alcyons, d’éponges. On y remarque différens cétacées , comme le cachalot et le lamantin , qui n’avaient encore paru nulle part. Le cachalot est l’immense animal dont la tête fournit le blanc de baleine; le lamantin est une autre espèce de célacée qui a deux mamelles sur la poitrine. Quand il allaite ses petits, il les soutient avec une de ses nageoires et se promeut dans une position assez verticale pour que leur tête et la sienne soient hors de l’eau. Observé alors d’une certaine distance, on a pu y trouver une certaine ressêmblance avec l’espèce humaine; et c’est
branes qui lui servent d’ailes sont étendues. Il est vraisemblable que c’est d’après cette création bizarre de la nature que l’imagination des anciens a dessiné les Harpies ; car les ailes , les dents, les griffes , la voracité , la saleté , en un mot , tous les attributs difformes et les facultés nuisibles des Harpies, conviennent assez aux roussettes. (N. du Rédact.)
«le là qu’est venue la fable des syrènes et des femmes marines. La figure du poisson- qui a été appelé chimère et offre une disposition de nageoires loul-à-fait extraordinaire, se trouve dans Clusius, avec un aspect encore plus singulier, parce qu’il l’a faite d’après un individu sec , tout-à-fait déformé. Les tétrodons , espèce de poissons à mâchoires osseuses, sans dents; les diodons , poissons orbulcux , tout hérissés d’épines , qui viennent des mers des pays chauds , s’y montrent aussi pour la première fois. Enfin, on y remarque le coffre, ce poisson dont la peau anguleuse est tellement ferme , et les écailles si bien soudées les unes avec les autres , que même quand sa chair a été détruite par la putréfaction , l’enveloppe subsiste encore et ressemble à une espèce de boîte ou de coffre. Hous l’appelons maintenant ostracion.
En somme , l’ouvrage de Lécluse est un de ceux qui ont le plus enrichi l’histoire naturelle dans la dernière moitié du seizième siècle et au commencement du dixseptième.
Jean de Laët, dont nous avons prié comme directeur de la compagnie des Indes occidentales , et qui a concouru essentiellement à la publication des travaux de Pison et de Marggraf , était aussi . comme je vous l’ai annoncé , un homme fort instruit. Il a donné un écrit in-folio , intitulé : Novus orbis, sou descriptio Indice occidentalis, libri xviii, imprimé à Leyde chez les Elzevir , en i633 , et auquel sont jointes des cartes aussi bonnes qu’on pouvait les faire avec le peu de documens qui subsistaient alors. Il fait connaître la constitution des contrées de l’Amérique qui étaient découvertes de son temps , les nations qui les habitaient, et les productions
naturelles. Cet ouvrage , comme vous le voyez par sa date , est antérieur à ceux de Marggraf et de Pison , de sorte que Laët ne connaissait pas leurs matériaux lorsqu’il publia ses observations. Mais, comme directeur de la compagnie des Indes, il avait établi différentes correspondances avec le Brésil. Les divers voyageurs se faisaient d’ailleurs un plaisir de lui rapporter les faits curieux qu’ils avaient observés. C’est ainsi qu’il put donner avant Marggraf et Pison des descriptions d’animaux du Brésil. Il a même employé ses propres planches pour leurs ouvrages. C’est une remarque que je dois faire pour les jeunes naturalistes qui sont dans le cas de consulter ses écrits. Il ne faudrait pas croire que les figures de Marggraf sont rapportées à leur véritable description , ni qu’elles ont une origine commune 5 car lorsque Laët croyait reconnaître un objet qu’il avait déjà fait graver, il employait sa gravure et l’appliquait à la description de Marggraf. Quatre ou cinq erreurs qu’on rencontre dans ce dernier auteur viennent de là. Elles ont conduit à se tromper tout-à-fait sur la nature de certains poissons ; et je citerai en passant l’espèce nommée trichiure. On a cru presque jusqu’à nos jours que c’était un poisson d’eau douce. Cette erreur vient , comme je le disais , de ce que Laët en a rapproché la figure d’une description de Marggraf , qui se rapporte à une autre espèce. C’est là , messieurs , une des utilités principales de l’histoire des sciences naturelles , de faire connaître quelles sont les circonstances qui ont présidé , non - seulement à la composition , mais à la publication , à l’impression de chaque ouvrage, afin de pouvoir juger jusqu’à quel
ren-
point on doit ajouter foi aux assertions qu’il ferme.
Un autre descripteur sédentaire des choses étrangères, mais moins instruit que Clusius, et même, jusqu’à un certain point inférieur à Laët, doit maintenant nous occuper : c’est Jean-Eusèbe Nieremberg , qui naquit à Madrid, en i5go, de parens originaires du Tyrol (son nom montre qu’il est d’une famille allemande). 11 se fit jésuite , et fut envoyé en mission dans les montagnes de l’Algarie. Il y étudia les productions naturelles, et acquit en ce genre des connaissances si étendues , qu’il fut rappelé à Madrid pour professer l’histoire naturelle dans le collège des jésuites de cette ville. Il mourut en i658. Il a composé des ouvrages de théologie et des ouvrages ascétiques qui ne sont pas de notre ressort. Nous ne prierons de lui que comme auteur d’un ouvrage intitulé : Historia naturœ maxime pere grince, libri xvi. Il forme un volume in-folio , imprimé à Anvers, en i635. Vous voyez, messieurs, que tous ces travaux sont contemporains : Laët parut en i633, Nieremberg en i635, et Marggraf en 1648, un pu plus tard.
L’ouvrage de Nieremberg a été dédié au comte d’Olivarez, ministre favori de Philippe IV (1), si célèbre par le roman de Gil-Blas. On y remarque beaucoup de superstition et pu de critique ; l’auteur y entre dans des discussions métaphysiques , qui tiennent aux idées du
(1) Il ne mérita pas le titre de Grand, qu’Olivarez lui fit prendre dès son avènement au trône. Aussi des plaisans lui donnèrent-ils pour devise un fosse avec ces mots : Plus on lui ôte, plus il est grand. (IV. du Rédact.)
moyen âge, dominantes encore à cette époque , surtout dans les collèges des jésuites. Néanmoins, il y a dans son ouvrage des observations intéressantes sur des animaux et des plantes nouvelles. Ainsi, on y voit le sarigue, animal qui porte ses petûs dans une poche; le viscache, grand rongeur de la taille du lièvre, et qui est pourvu d’une queue longue comme celle d’un chat ; on y retrouve le coendou, espèce de porc-épic à queue prenante. Le viscache , qui est déjà dans Nieremberg et qui ensuite reparut dans Pennant, a été, jusqu’à ces derniers temps, presque inconnu aux naturalistes : ce n’est que depuis quelques années qu’on en a possédé la dépouille en Europe , presque en même temps que celle du chincilla, espèce plus petite du même genre, et dont le poil est plus délié. Cependant la figure gravée en bois qu’en a donnée Nieremberg est très reconnaissable. Il offre aussi la figure du raton , espèce voisine de l’ours. Ce raton est Vursus lotor , l’ours laveur de Linnæus , ainsi appelé parce qu’il ne mange rien sans l’avoir plongé dans de l’eau. On y trouve encore lé bison, ce grand bœuf à bosse, du continent de l’Amérique septentrionale , qui se trouve dans le nord du Mexique ; il est commun à la Louisiane et dans les États-Unis. Nieremberg n’a pu le connaître que par les Mexicains ; aussi l’a-t-il tiré de Gomara , voyageur espagnol dont je ne vous ai pas parlé, parce qu’il n’a presque rien fait. On voit dans Nieremberg le paco ou vigogne; l’ouistiti, ce petit singe qui a des pinceaux de poil aux ofeilles ; des oiseaux de paradis qu’Aldrovandeet Clusius avaient déjà mentionnés ; enfin le casoar sans casque et le serpent à sonnettes. Nieremberg n’a pas seulement pris les figures des auteurs »a-
nuscrits, il a encore emprunté celles de Clusius; mais je soupçonne que la plupart de ses figures sont tirées des manuscrits d’Hernandez.
Tels sont, messieurs, les écrivains qui , vers le milieu du dix-septième siècle, ont donné des notions sur les animaux étrangers, soit qu’ils les eussent vus dans les pays d’où ils sont originaires, soit qu’ils les eussent reçus de leurs correspondans.
Tous les travaux de ces écrivains forment la matière d’un grand ouvrage qui a été composé par Jean Jonston , et a paru depuis i649 jusqu’en i653. L’histoire des animaux de cet auteur est le résumé de tout ce qui avait été fait antérieurement, soit par les critiques qui avaient recherché dans les ouvrages des anciens les documens qui pouvaient encore s’y trouver, soit par les voyageurs ou par les collecteurs. Il a été le livre classique, pour ainsi dire, en zoologie, jusqu’à Lin née et Buffou , quant à l’ensemble de la science : je dis quant à l’ensemble, parce que, pour chaque branche, il est arrivé successivement des ouvrages plus parfaits; mais, je le répète, il n’en parut pas d’autres qui embrassassent la totalité de la science. Nous terminerons, par son examen , l’histoire de la zoologie pendant la période que nous parcourons.
Jonston était originaire d’une famille écossaise qui s’était fixée en Silésie ou en Pologne ; il était né en i6o3, à Sam b ter, près de Lcsnow, dans le palatinat de Posen, en Pologne. En i63a, il fut reçu docteur en médecine à Leyde. 11 se retira ensuite dans une de scs propriétés, car il parait qu’il avait de la fortune, appejée Ziebendorf et située près de Lignitz, en Silésie, où il mourut âgé de soixante-douze ans. Il avait formé
dans ce lieu une bibliothèque assez considérable ; il y pratiquait la médecine et consacrait à écrire le temps qui lui restait. Le premier ouvrage qu’il composa est intitulé: Thaumatographia naturalis (description des miracles naturels). C’est une compilation de tout ce qu’il y a de curieux et d’extraordinaire dans le ciel , dans les météores, dans les fossiles, dans les animaux, dans les plantes et dans l’homme : c’est moins un livre de doctrine qu’un livre de pure curiosité. Il fut imprimé à Amsterdam, in-12, en i63a. Je n’en ai parlé que pour montrer le goût de Jonston à recueillir les choses extraordinaires. Mais cct auteur est important pour nous, par son histoire naturelle des animaux, composée de quatre volumes, qui parurent successivement. Le premier traite des poissons et des animaux qui n’ont pas de sang. Dé pisctbiis et exsanguinihus ; il fut publié en 16 jg. Le second concerne les oiseaux, et parut en t65o. Le troisième est relatif aux quadrupèdes, et est de i65a. Le quatrième, qui parut en r653, traite des insectes et des serpens. Le premier volume est un extrait fort bien fait, distribué avec assez d'ordre et écrit avec assez d’élégance, de tout ce qui existait dans les ichtjologistes précédens , Sol via ni , Belon , Gessner, Rondelet et Aldrovande. Son travail était presque composé , lorsque parut celui de Marggraf, de sorte qu’il s’est borné à ajouter à la fin de son volume ce que celui-ci renferme sur les poissons.
Dans le livre des oiseaux, il suit ta même méthode; il prend pour base les ouvrages de Gessner et d’Aldravande, en fait des extraits, des. résumés., dans un. ordre plus commode , en abrège les chapitres , et les présente d’une manière plus élégante. Il suit aussi la même
marche pour les quadrupèdes et les insectes. Ses planches ne sont plus en bois, comme dans lesautenrs précédens ; elles sont èn cuivre, et ont été gravées par Un artiste habile, nommé Mérian. Elles ont reproduit presque toutes les figures qui existent dans les auteurs que je viens de nommer. Mais il y en a beaucoup de nouvelles, notera-* meut dans la partie des quadrupèdes. Les animaux fabuleux, mentionnés dans Pline, dans Élien et dans Aristote, tels que l’éale, le taureau carnivore , la licorne , s’y trouvent encore; et, comme beaucoup d’autres naturalistes, Jonslon ne s’est pas fait scrupule de les confondre avec des animaux dont l’existence est constatée. Il faut distinguer, dans son ouvrage, les figures tirées deGessner; celles-ci , .faites d’après nature, sont excellentes. Parmi les figures exactes, qui sont propres à Jonston , je citerai celle d’un cachalot, qui avait échoué sur les côtes de Hollande.
Je ferai remarquer que l’ouvrage de Jonston , comme celui de Gessner et plusieurs autres, a été traduit et réimprimé un grand nombre de fois. La première édition, qui est de Francfort, est mal imprimée; il en existe une bonne, qui a été faite à Amsterdam. Une autre, d’Heidelberg, de i755 à 1767 , est moins belle. Il en existe une en deux volumes in-folio, imprimée à Amsterdam, qui parait d’abord être un ouvrage différent , car elle porte ce litre : Theatrum animalium curd Henrici Rujsclii (ce nom est celui du fils du fameux naturaliste , dont j’aurai occasion de vous parler dans la suite de l'histoire de l’anatomie). Ce n’est que dans la préface qu’on apprend que c’est l’ouvrage de Jonston. Ce sont les mêmes planches et le même texte seulement Ruysch a ajouté au commencement quelques
figures de poissons des Indes, qui ont été copiée» sur des recueils dessinés par des naturels de ce pays- J'aurai occasion de revenir sur ces recueils, qni ont servi à des ouvrages où ils sont mieux rendus, ceux de Valentin et de Renard ; de sorte que je ne les cite que pour mémoire. Pour terminer ce que j’ai à dire sur l’ouvrage de Jonston, je rappellerai que ses différentes éditions ont dominé en zoologie, jusque vers le milieu du dixhuitième siècle, c’est-à-dire pendant près d’un siècle.
Le même Jonston a donné quelques autres écrits ; il a fait paraître, en 1662, une Dendographia, ou description de tous les arbres ; c’est une compilation du même genre que celle des animaux. Il y donne des figures assez bien gravées, mais. qui sont trop petites; on a besoin, pour la botanique, de figures plus développées. On a aussi de lui un livre intitulé : Notitia regni vegetabilis, et une autre Notitia regni mine ralis ; toute» deux ont été publiées à Leipsic en 1661. On a même de lui une histoire universelle , imprimée à Leyde , eni663, et un autre ouvrage intitulé : Poljhistor , publié en 1660 à Iéna. Mais tous ces ouvrages de compilation, étrangers à notre sujet, ne méritent pas de nous occuper. L’histoire de la zoologie, pendant la période que nous parcourons, se termine à l’ouvrage de Jonston T qui est , en quelque sorte le résumé de tout ce qui avait été composé jusqu’à lui , depuis la renaissance de» lettres.
Dans la séance prochaine, je commencerai l’histoire de la botanique, pendant le même espace de temps pour lequel je vous ai tracé l’histoire de la zoologie^
Digitii
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SEPTIÈME LEÇON
Messieurs ,
Dans la séance précédente, j’ai cherché à faire voir quelle a été la marche de la zoologie, quels ont élé ses progrès pendant le seizième siècle et la première moitié «lu dix-septième. Nous avons vu que, comme il était naturel à cette époque , elle commença par des recherches explicatives , par des commentaires , par des études sur les ouvrages des anciens; qu’ensuile elle s’appliqua à l’observation et à l’étude des productions naturelles les plus voisines ; puis qu’elle parcourut les pays étrangers pour y recueillir les productions qui leur sont particulières , et enfin que des écrivains , embrassant la science sous un point de vue général , firent des systèmes et des résumés. Cette marche qui nous a conduits jusqu’à l’ouvrage de Jonston , qui est , en quelque façon , la récapitulation de tous ceux qui avaient paru auparavant , et qui marque le milieu du dix - septième siècle , cette marche a été exactement celle de la botanique, et il en devait être ainsi. Il y existe pourtant cette différence que la botanique a fait des progrès plus rapides que la zoologie. La cause en est qu'elle paraissait être d’une
utilité plus directe , plus immédiate , soit pour l’agriculture, soit surtout pour la médecine. Ensuite il était plus facile de l’étudier, car il est plus aisé de rassembler des plantes vivantes , de les nourrir et de les entretenir, d'en recueillir les dépouilles et de les conserver en herbier, qu’il ue l’est de rassembler et de conserver des animaux. La nourriture de ceux-ci est très coûteuse, ils exigent aussi un emplacement plus dispendieux que celui des plantes; enfin, leur conservation après la mort est plus difficile. Aussi voyons-nous que les ouvrages de botanique sont plus nombreux et plus importans que ceux de zoologie.
Il y eut d’abord , comme nous l’avons dit, des commentateurs des anciens. Leurs travaux furent beaucoup facilités par ceux de plusieurs savans grecs qui , à la fin du quinzième siècle , étaient arrivés , soit de Constantinople, soit des provinces occupées par les Turcs, avaut même1 la prise de cette capitale. L’un de ces savans, qui rendit le plus de services en Occident, est Théodore Gaza, Grec deThessalonique(i), qui apporta les ouvrages d’Aristote et de Théophraste, et, en les traduisant , les rendit accessibles à un beaucoup plus grand nombre de personnes; car, à cette époque, le1 grec était peu étudié. Plusieurs médecins s’attachèrent immédiatement après lui à expliquer la partie bota-'
(1) Il enseigna le grec à Ferrare avec tant d’éclat, que lors-, qu’il eut quitté cette ville pour aller à Rome, où l’appelait le pape Nicolas V, l’usage s’établit, dit-on, parmi les amateurs des lettres savantes, de ne point passer sans se découvrir devant la maison qu’il avait occupée ; et cet usage subsista long-temps même après sa mort. (N.1 du Rédact.) ' *
nique des auteurs grecs, et parmi eux on peut mettre au premier rang Georges Valla , né à Plaisance , qui fut professeur à Venise , et appartient encore entièrement au quinzième siècle , puisqu’il mourut en i4g9- Il fit une sorte d’encyclopédie des connaissances du quinzième siècle, intitulée : De expetendis etfugiendis rébus , Des choses qu'on doit rechercher et fuir. On y trouve une liste alphabétique des différens simples dont les auteurs grecs avaient parlé. Elle ne fut imprimée qu’après sa mort, à Venise, en i5oi,parles soins de son fils. Cet ouvrage n’a aucune importance aujourd'hui.
Pline , après les auteurs grecs , était celui qui offrait le plus de ressources pour la botanique, puisqu’une partie de ses ouvrages est consacrée à cette branche de l’histoire naturelle. Il dut donc devenir l’objet des éludes des botanistes de ce temps. Hcrmolaüs Barbaro ou Barbants, noble vénitien, fut celui qui s’occupa surtout de son interprétation. J’ai déjà eu occasion de vous parler de la famille Barbaro , qui a produit un grand nombre de savans dans différentes branches de l’histoire naturelle. Je vous ai nommé entre autres Daniel Barbaro , l’un des protecteurs de Belon , qui lui fournit des figures de poissons pour son ouvrage. Herntolaüs était son grand-oncle. Comme lui, il fut nommé par le pape patriarche d’Achilée ; mais la république de Venise n’ayant pas reconnu sa nomination , il ne jouit jamais de son archevêché, et fut obligé de rester à Rome. 11 était né en 1 4^*4 * et mourut en i493, âgé de trente-neuf ans; il appartient par conséquent encore au quinzième siècle. Il est un de ceux qui ont préparé les études du seizième siècle , objet de nos re-
cherches actuelles. Un an avant de mourir, en 1492 « Herfnolaüs Barbara fit paraître son travail sur Pline j il est intitulé : Castigationes Plinianœ, et fut dédié au pape Alexandre VI. C’est un examen critique des manuscrits et des éditions de Pline, qui existaient alors. Il chercha à en corriger le texte , et prétendit y avoir fait plus de cinq mille corrections. Il fit aussi des remarques sur le fond môme de l’ouvrage. C’est un travail dont 011 a profité pour rendre les éditions de Pline plus correctes , mais auquel on n’a plus besoin de recourir maintenant. Il est d’ailleurs imprimé en caractères gothiques, assez difficiles à lire. Barbaro fil aussi un commentaire sur Dioscoride , qui, comme je vous l’ai dit dans l’histoire des naturalistes anciens , était celui de tous qui fournissait le plus d’élémens à la botanique.
MarcellusVergilio, qui était Florentin, filaussidecet auteur une traduction dans laquelle il inséra les notes de Barbaro. Elle fut imprimée en i5i8. Vergilio mourut peu de temps après , en i5at , c’est-à-dire à peine au commencement du seizième siècle.
C’est à ce même temps qu’appartiennent les travaux de Lconicenus sur Pline. Tous ces noms , Leonicenus , Vergilio , etc. , sont presque oubliés aujourd’hui 5 cependant il faut convenir que les hommes qui les portaient ont rendu de grands services à la science de la botanique. Nicolas Leonicenus a été le premier traducteur de Galien. Ce nom Leonicenus n’est pas celui de sa famille ; outre que tous les noms à cette époque étaient latinisés ou grécisés, quelquefois encore les auteurs portaient le nom du lieu de leur naissance ou un dérivé de ce nom. C’est ainsi, que Leonicenus tire le sien de Lunigo, dans le Viccntiu , où il était né en 1428. Il mourut ca
îSa^âgé de quatre-vingt-seize ans. Il appartient donc déjà au seizième siècle. Pendant plus de soixante ans, il professa à Padoue et à Ferrare. Sa traduction de Galien est un ouvrage immense, qui rendit dans son temps les plus grands services. On lui doit aussi une critique de Pline, intitulée : De Plinii aliorumque medicorum erroribus. Cet auteur est le même que celui qui a fait un petit livre sur les serpens, et dont je vous ai dit quelques mots en traitant de la zoologie.
Les commentateurs qui viennent après lui sont encore italiens ; car il en est de la botanique comme nous avons vu qu’il en était de l'anatomie et de la zoologie. C’est en Italie qu’il faut aller pour découvrir les premiers travaux entrepris dans la vue de lui faire faire des progrès.
Jean Monardi ou Monardus, l’un de ces commentateurs italiens, était né à Ferrare, en 146a. Il fut médecin des rois de Hongrie, et mourut en i536. On a de lui un ouvrage intitulé : Epislolæ médicinales, dans lequel il commente, non-seulement les anciens, mais encore les Arabes, et particulièrement Mésué. Il y corrige en plusieurs endroits la traduction de Dioscoride que Vergilio venait de donner. Il met en regard les ouvrages des Arabes et ceux des anciens , dans la vue d’établir que les ouvrages de ceux-ci soDt beaucoup plus précieux, et de déterminer ainsi l'abandon des auteurs arabes qu^avaient dominé pendant la presque totalité du moyen âge, pour obtenir le retour aux seules bonnes sources , les ouvrages des anciens.
Un de ses élèves , qui fut aussi celui de Leonicenus, Antoine Brasavola, travailla dans le même esprit, et devint un des plus célèbres botanistes de sou temps.
jNé en i5oo, d’une famille noble de Venise, il exerça la médecine, et s'attacha même au roi François I", qui lesurnomma AfMsa(i); en sorte que dans ses ouvrages il s’appelle Anlonius Musa . Il reçut l’ordre de Saint-Michel, et fut médecin de l’empereur Charles-Quint , de Henri VIH, roi d’Angleterre, et de Léon X. C’était un homme qui jouissait de la plus grande considération dans toute l’Europe. Il s’attacha définitivement au duo de Ferrare, Hercule IV , à qui il inspira le goût de la botanique , et avec lequel il fit plusieurs excursions dans les montagnes de l'Italie. Il le détermina à établir dans une presqu’île formée par le Pô, un jardin botanique où il rassembla les plantes remarquables qu’il avait découvertes dans scs excursions. Brasavola a été ainsi le fondateur et le possesseur du premier jardin de ce genre qui ait existé parmi les modernes. Ce n’était pas encore un jardin public; il était la propriété particulière du duc de Ferrare; néanmoins ce fut un établissement très précieux pour la botanique. Brasavola mourut en i555. On a de lui un ouvrage, imprimé à Rome eu i536, qui a pour titre ; Examen omnium simplicium medicanientorum. Mais quoique Brasavola ait étudié les plantes sur nature, ce livre a pourtant encore le caractère d’un commentaire des anciens. Il est écrit en dialogues , comme plusieurs autres ouvrages scientifiques de ce temps. Je vous ai fait voir que l’académie platonicienne, établie à Florence, avait porté le zèle pour l’étude de Platon au dernier degré; c’était par suite de l’admiration qu’on professait pour ce grand
(i) Il lui donna ce surnom à l’occasion d’iuie thèse, Ve omni scibili, qu’il soutint à Paris. (TV. du Rédact .)
écrivnin , que cette forme de dialogue avilit été adoptée. Elle fut constamment suivie jusqu’à Galilée, non-seulement par les auteurs italiens, mais par les auteurs allemands et français de l’époque dont nous parlons. Pourtant cette forme n’est pas la plus commode pour les ouvrages didactiques ; mais on lui trouvait quelque agrément, et d’ailleurs elle était de mode, ce qui est déjà un grand mérite pour un livre. Brasavola a été fort utile à la science, en faisant un Index détaillé pour la traduction latine des oeuvres de Galien , donnée par Leonicenns. Il fut imprimé à Venise, chez les Juntes, en cinq volumes in-folio, avec un caractère très menu. 11 était difficile auparavant de se retrouver dans cet immense travail. On doit enfin à Brasavola une analyse qui indique à peu près tout le contenu des ouvrages de Galien.
Nous avons fini, messieurs, la revue des premiers Italiens qui portèrent leurs recherches botaniques sut* les ouvrages des anciens, qui travaillèrent à les répandre, à les interpréter, à corriger les fautes qui s’étaient glissées dans leurs copies , et même à rectifier les erreurs positives qui s’y rencontraient , autant que le petit nombre de leurs observations le leur permettait. En venant en France, nous allons y trouver des travaux du même genre.
Ce fut Jean Rucl , en latin Riiellius , qui , le premier se mit à l’œuvre. Il était né à Soissons , en 1479 , et appartient, par conséquent, à la fin du quinzième siècle. Il se fit d’abord médecin , et se maria. Devenu veuf, il entra dans les ordres ecclésiastiques (i), et devint
(i) Il y fut sollicite par Etienne Poncher, Evêque de Paris,
chanoine de Notre-Dame de Paris, où il mourut en 1539. Nous lui devons la seconde traduction latine de Dioscoride. Cet ouvrage fut édité, en i5i6, par Henri Estienne, homme très érudit et très instruit dans les sciences, et appartenant à la famille des Estienne, devenue célèbre par son habileté dans l’imprimerie, et par le grand nombre d’hommes savans qu’elle a renfermés. Vous vous souvenez que nous avons déjà parlé de l’un d’eux , Charles Estienne , qui a fait un traité d’anatomie.
Ruela fait un ouvrage intitulé : De naturd stirpium. C’est un des premiers grands ouvrages de botanique qui aient paru en France. Il fut publié en i536, réimprimé aussitôt à Bâle en t53^, et à Venise en i538 ; ce qui prouve qu’il obtint rapidement l’estime de toute l’Europe. C’est une compilation de Théophraste, de Dioscoride et de Pline, avec quelques extraits de Galien, qui présente en abrégé toute la masse de leur doctrine. C’est, en quelque façon, un résumé des recherches faites sur les auteurs anciens , faisant pendant au résumé des recherches faites sur les auteurs modernes. Cet ouvrage contient environ 3oo noms de plantes, avec leurs noms vulgaires en français. Mais il y existe un genre d’erreur qui ne doit pas surprendre : c’est que Ruel , qui ne voyageait qu’autour de Paris et en Picardie, a confondu les plantes de Grèce et d’Italie décrites par Théophraste , Dioscoride et Pline , avec des plantes qui offrent bien quelques points de ressemblance avec elles, mais qui ne
zélé protecteur des sciences, afin qu’il eût plus de temps à leur consacrer. ( N . du Rédact.)
sont pis identiquement les mômes. C’est le défaut de tons les auteurs de ce temps , de n’avoir pas fait attention aux différences des climats , et d’avoir ainsi commis des erreurs qui n’ont été reconnues que beaucoup plus tard.
Pendant que ces travaux s’exécutaient en France, le zèle pour l’étude de la botanique naissait aussi en Allemagne. Il y prit même une meilleure direction : on s'attacha plus particulièrement à l’étude des plantes sur elles - mêmes ; et, ce qui le prouve, c’est que les ouvrages qui parurent en Allemagne pendant le seizième siècle furent enrichis de figures qui ne pouvaient être faites que d’après l’observation même de modèles vivans.
Le premier des botanistes de ce pays est Olhon Brunfels ou Brunsfeld , de Mayence , qui fut maître d’école à Strasbourg , et plus tard devint médecin à Berne ; son ouvrage est intitulé : Heibarum vivœ icônes; il est de i53o (i), et se compose de deux volumes petit in - folio. Les plantes y sont sans ordre ; mais cet ouvrage est remarquable, parce qu’il est le premier où il y ait des figures passables. Elles sont encore en bois; car ce n’est que vers la fin du dixseptième siècle qu’on a commencé , en botanique comme en zoologie, à avoir des gravures sur cuivre ; mais elles sont faites d’après nature, et plusieurs sont très bien dessinées. Ce dernier fait n’a rien d’étonnant, puisque l’Allemagne, comme vous le savez, renfermait alors un grand nombre d’artistes distingués. Son école de pein-
(i) En i53a, il en fut public une édition allemande. ( N . du Rédact.)
turc vcnaîtaprès celle il’Ilalic, ou, pour parler plus juste» il n’existait que ces deux écoles. Les Cranach (i),les Albert Durer (2) étaient des artistes de la plus haute dis-* tinclion. L’art de la gravure fut cultivé en Allemagne presque en même temps qu’en Italie , et le nombre des graveurs et dessinateurs y était très considérable; de sorte que les dilTérens naturalistes n’ont jamais manqué de moyens de faire représenter les objets qu’ils observaient.
Le second botaniste de l’Allemagne est Jérôme Bock ou Tragus, né à Heidesbach en 1498. Il fut d’abord maître d'école à Deux -Ponts, ensuite ministre luthérien. Il mourut en i554- Son livre , qui portait le titre de Nouvel Herbier, New Krœulzer buch,
(1) Les ouvrages de ce peintre, et même son nom, ont été inconnus en F rance j usqu’à ces derniers temps. Le Musée du Louvre possédait douze de scs tableaux.
Dans celui de la prédication de saint Jean dans le désert , le peintre a représenté son ami Mélanchton sous la figure de saint Jean. L’électeur de Saxe et Luther sont au nombre des spectateurs.
Le tablean d’Hcrcule filant prés d’Omphaîe offre le portrait ■du même électeur au milieu de ses maltresses.
Dans presque tous ses tableaux , Cranach a voulu prouver son aversion pour le catholicisme. (A. du Rcdact.)
(a) On attribue à Durer l’invention de la gravure à l’eau-forte. Comme Cranach , il s’est peint dans plusieurs de ses tableaux. Dans celui d’un crucifiement, par exemple, avec plusieurs martyrs, dans le lointain, il a placé le portrait de son ami Bilibald Pirkheymer, et il s’est peint lui-inéine, sous la figure du porte-enseigne. Ce tableau est dans la galerie de Tienne. (A. du Rédact.)
fnt imprime à Strasbourg, en i53q, sans figures 3 mais il en inséra dans sa seconde édition , qu'il avait empruntées à Fuchs, dont je parlerai tout à l'heure. Tragus a été un des hommes les plus infatigables dans la recherche des plantes ; il passa presque toute sa vie à voyager dans les montagnes des Vosges (i), qui étaient voisines de sou lieu natal. Il recueillit presque toutes les plantes. Elles sont , dans son ou* vrage, divisées en plantes sauvages, en fourrages, en arbres et en arbustes. Il n’y existe pas encore de véritable méthode. Aristote en avait donné une précise pour les animaux : elle était fondée sur leur organisation ; mais aucun botaniste ne fit de travail de cette nature pour les plantes. Nous avons vu que Théophraste les classe, les unes suivant leurs usages, les autres suivant les pays qui les produisent 5 il n’offre rien de ce que les botanistes appellent maintenant une méthode légitime , c’est-à-dire fondée sur la structure même des plantes. Ses distributions ne sont faites que d’après des circonstances accidentelles et tout-à-fait extérieures aux plantes elles - mêmes. Nous verrons tout à l’heure que ce n’est que vers la fin du seizième siècle que la botanique a enfin possédé une méthode 5 tandis que la zoologie , comme nous le disions, a fait son en-' trée dans les sciences avec la méthode d’Aristote , qui classe les animaux d’après des caractères pris sur euxmêmes.
Nous rencontrons en Allemagne, à la même époque, un troisième botaniste, nommé Euricins Cordns : c’est
(r) Son zèle le fit mourir phthisique. (N. du Rcdact.)
du moius le nom qu’il se donne en lalin ; car la plupart des noms du seizième siècle sont ou latinisés ou grécisés. Les noms allemands surtout paraissaient trop barbares pour être mis dans un livre écrit en latin ; mais ces noms n’étaient pas même toujours la traduction du nom patronymique des auteurs, ou celui de leur pays, avec une terminaison grecque ou latine-, c’étaient quelquefois des noms de pure fantaisie, tel, par exemple, que celui de Mélanchton, qui signifie terre noire. Euricius Cordus était un homme plus instruit que les deux précédens; il était fort érudit, et possédait très bien la langue latine , qu’il enseigna à Erfurt. Il fut à ce sujet en correspondance avec le célèbre Erasme. En i5ia, il se rendit en Italie, où il étudia sous Leonicenns. Il revint ensuite à Erfurt, où il donna des leçons de médecine et de botanique. Ce fut lui qui forma le premier jardin botanique qui ait existé en Allemagne $ mais ce n’était encore qu’un jardin privé. Sa mort eut lieu à Brême, en i538. Nous possédons de lui un livre intitulé : Botanologicon , sive colloquium de herbu, imprimé à Cologne, sous forme de dialogue, en i534* Cette forme, si usitée alors, était assez amusante, mais peu instructive. Le plus bel ouvrage d’Euricius est sa traduction en vers latins des deux poèmes de Nicandre, intitulés : Alexi-pliarmaca et Theriaca. Celte traduction est encore la plus estimée aujourd’hui.
Mais un homme qui fut supérieur à tous ceux que je viens de vous faire connaître, et, on peut le dire, le plus grand botaniste, proprement dit, du seizième siècle, le premier qui ait présenté les plantes d’une manière convenable , avec des figures suffisantes pour les bien faire reconnaître au premier aspect , c’est Léonard
Fuchs, né en i5oi, à Wembdingen en Souabe. Il fut professeur à Ingolsladt , en t5a6, ensuite médecin du margrave d’Anspacli. En i5u8, il devint professeur à l’université deTubingue, qui était alors nouvelle, et dès i53i il y enseigna la botanique et l’anatomie jusqu’à sa mort, qui eut lieu en 1 5G6. Je vous ai déjà parlé de lui comme d’un anatomiste distingué - il mérite encoie plus d’éloges comme botaniste ; son ouvrage est intitulé: De liistorid stirpiurn commenlarii insignes, etc. Il fut imprimé à Bàle, en i54a , la môme année où fut commencée l’impressiou de la grande anatomie de Vésale. Bàle était alors une des villes d'Allemagne où l'imprimerie était cultivée de la manière la plus brillante. Bàle, Venise , Paris, Florence, Anvers, puis Lyon, étaient les villes où l’imprimerie avait acquis le plus de perfection. Un grand nombre d’ouvrages a été imprimé à Bàle pendant le seizième siècle, d’une manière très distinguée. L’ouvrage de Fuchs se fait remarquer surtout par ses ligures, qui sont au nombre de plus de cinq cents. Les planches sont en bois, à la vérité , et au simple trait; mais elles sont fort exactes et d’une grandeur convenable. Elles forment un petit infolio, dont le dessin remplit presque toute la page, ce qui est rare, môme dans les ouvrages qui ont été faits depuis. On n’y trouve pas encore de détails sur la fructification ; mais ceux qu’elles présentent sont suffisans pour faire reconnaître les plantes que l’auteur a eu dessein de représenter. Le texte se compose d’articles extraits de tous les auteurs anciens , et rapprochés de la plante à laquelle ils ont paru s’appliquer. C’est donc, jusqu’à un certain point, unecompilalion ; néanmoins, l’auteury a ajouté une description qui lui est propre. Fuchs
fut un grand ennemi des Arabes; il chercha à les discréditer autant qu’il le put. Ces attaques étaient nécessaires à une époque où ils dominaient encore dans toutes les parties de la médecine. Il a donné plusieurs ouvrages de médecine estimés, qui n'appartiennent pas à notre sujet. Je n’ai dû vous le faire remarquer que comme ayant fourni un premier fonds à toutes ces figures que nous verrons successivement enrichir la botanique, dans les ouvrages qui parurent après le sien. On a donné à Lyon, en i555, une petite édition de son histoire, in-i a, et sans figures; mais une grande partie du mérite de l’ouvrage a ainsi disparu, puisque le texte n’est presque qu’une compilation , remarquable seulement par des recherches de synonymie ancienne, dans lesquelles Fuchs passe pour avoir le mieux réussi.
Un de ses compatriotes et de ses contemporains , qui serait devenu un grand botaniste, si la mort ne l’eût enlevé à la fleur de l’âge , est Yalerius Cordus (1), fils d’Euricius Cordus, et né à Simsthausen , dans la Hesse , en i5i5. Il mourut à Rome, en i544» âgé de vingtneuf ans. Il avait déjà, comme son père, commenté Dioscoride, et laissa un ouvrage intitulé : Historiée stirpium, libri quatuor , que sa mort prématurée l’empêcha de publier. Conrad Gessner le fit imprimer à Strasbourg, en i56a. Il renferme une foule de plantes belles et nouvelles. Déjà Fuchs en avait donné beau-
(i) Yal. Cordus était dans l’usage de signer son nom, dans ses
manuscrits , par une sorte de rébus , en faisant l’image d’un cœur,
en latin cor, auquel il ajoutait la terminaison dus. Un érudit a
pris cette figure de cœur pour un o , et nous a gratifiés d’un nou-
veau botaniste appelé Odus ! ( N . du Rédact.)
coup 5 mais V. Cordus dans ses voyages en Italie en avait recueilli un grand nombre qui étaient restées inconnues à ce célèbre botaniste. Le cinquième livre de son ouvrage, qui contient les plantes d’Italie, parut en i563. Un sixième est resté manuscrit.
Nous rencontrons après ces auteurs des premiers essais sur l’histoire des plantes au seizième siècle , un homme qui a eu plus de réputation qu’eux , et dont les ouvrages se sont infiniment plus multipliés, bien qu’il soit loin d’avoir eu leur mérite. Cet homme est Pierre -André Mattioli , connu sous le nom de Matthiole. Il était né à Sienne, en i5oo, juste avec le siècle dont nous donnons l’histoire. Son titre de docteur lui fut conféré à Padoue , où était alors l’école de médecine la plus célèbre de l’Europe. Celle de Montpellier pouvait du moins seule rivaliser avec elle. Matthiole exerça la médecine à Sienne et à Rome, avec peu de succès. Il finit par s’établir dans le val Anania, près de Trente, en iSa^, et y séjourna jusqu’en i54o. De là il fut à Gorice, ville autrichienne de l’Italie; puis eu i55u, à Pragues, où il .avait été appelé par Ferdinand Ier, pour être lé médecin de sou fils, l’archiduc Ferdinand. Il entra plus tard au service de Maximilien II, en qualité de premier médecin ; enfin il se relira à Trente , où il mourut de la peste en
Son livre avait paru en 1 544 : c est une traduction italienne de Dioscoride, qui fut faite avec des moyens nouveaux, et que les auteurs précédons n’avaient pas pu employer. On était déjà en rapport avec la Turquie; le roi de France , l’empereur d’Allemagne , y envoyaient des ambassadeurs. L’un d’eux, nommé Augier
Ghislen de Busbeeq , bâtard du seigneur de ce nom (i), était fort savant. Pendant le temps assez long qu’il passa en Turquie, il envoya à Matthiole un grand nombre de plantes de la Grèce et de l’Asie-Mineure (»J , qu’il avait recueillies lui-même; car il était connaisseur eu botanique. Sur chaque plante, il avait écrit lo nom du pays où il l’avait trouvée. Ce soin fut fort utile à Matthiole pour commenter Dioscoride, sous le rapport de la nomenclature. D’un autre côté , il eut des rapports avec tous les botanistes d’Italie, avec ceux qui avaient ces beaux jardins dans lesquels on apportait de toutes parts des plantes étrangères , notamment avec Cortusi et Lue, Ghtni. D’abord ses commentaires parurent en italien Çd) , mais il en donna ensuite des éditions latines, qui s’élevèrent à plus de trente. Un des grands mérites de cet auteur est d’avoir donné de bonnes figures ; maïs il faut dire aussi que disposant des peintres et des graveurs italiens et allemands, il eut plus de moyens qu’aucun autre de perfectionner son ouvrage. La meilleure édition , celle qui est un véritable chef-d’œuvre, parut à Venise, en i5(J5. C’est l’édition de Valgrisi , accompagnée des privilèges
(1) Il est impossible de parcourir ces temps sans être heurté d’une profusion de bâtards. Les abbayes, les couvens, les évêchés, la diplomatie, les universités, tout en était peuplé. Quelles mœurs, bon Dieu! que celles de nos ancêtres! (N. du Rédact.)
(2) Au nombre de ces plantes était le lilas, une des plus jolies conquêtes de la botanique en orienr. (zV. du Rédact.)
(3) II avait choisi cette langue, parce que la plupart des pharmaciens, ou plutôt des apothicaires, auxquels il avait principaicmentdcstiné son ouvrage, n’entendaient pas le latin. Nos pharmaciens actuels auraient peine à croire cela. {N. du Rédact.)
de Pie IV, Ferdinand 1", Charles IX et Cosmc de Mé» dicis. On y compte près de mille figures; quoique gravées sur bois, la finesse s’y trouve réunie à la correction du dessin. Ce ne sont plus des figures au simple trait, comme celles de Ftichs; elles sont parfaitement ombrées , et il est difficile d'imaginer , aux détails botaniques près , qui ne peuvent pas y exister à cette époque , qu'on puisse mieux faire avec les moyens de la gravure en bois; en un mot, l'élégance y est complète et la perfection relative atteinte. Aussi cette édition conserve-t-elle, même aujourd'hui, une assez grande valeur, quoiqu’on ait des ouvrages qui lui soient supérieurs sous tous les rapports. Les détails de bota- , nique, par exemple, n’y sont pas marqués, ainsi que je l’ai dit; car personne n’y songeait encore. Ou ne voyait alors les plantes qu’en masse; les fleurs même n 'étaient pas analysées comme aujourd’hui ; on ne pensait ni à compter les étamines ni à examiner l’intérieur des capsules , et encore moins les graines : mais, je le répète, l’ensemble de la plante y est fort bien représenté.
Un contemporain de Matlhiole , tout en travaillant à peu près de la même manière que lui , ne se borna pourtant pas au rôle de simple commentateur de Dioscoride, et fit un ouvrage qui porte le cachet d’une certaine originalité. Ce botaniste est Dodonée ou, plus exactement, Dodoens Rembert. Il était né en Frise, en i5ty , et se fixa à Anvers. 11 fut ensuite professeur à Leyde, où il mourut en i585. A diflerentes reprises, il publia des fragtncns d’ouvrages qui contiennent beaucoup de figures gravées sur bois. Comme il les faisait imprimer à Anvers, où l’on imprimait aussi celles de
Clusius, des figures Je l’un parurent dans l’ouvrage de l’autre, et réciproquement. L’ouvrage de Dodonée est intitulé : Stirpium liistoriœ, pemptades vi, «Ve libri xxx. Il forme un volume in-folio, imprimé à Anvers, en i563 , dans lequel l’auteur traite de plus de treize cents plantes ; mais les figures n’en sont pas à beaucoup près aussi belles que celles de Mattliiolc, ni aussi grandes et aussi bien dessinées que celles de Fuchs. Bien que médiocre sous ces deux rapports, cet ouvrage contient pourtant quelque chose de nouveau, parce que, dans l’intervalle qui le sépare des publications antérieures, il avait été fait pour la botanique , comme pour la zoologie , de nouveaux voyages dans les pays étrangers. Nous avons déjà parlé , à l’occasion de la zoologie, de ceux que firent dans le Levant Belon, Rauwolf , Prosper Alpin; nous devons y ajouter celui de Melchior Guilandinus, néen Prusse. Il visita l’Egypte et la Syrie ; mais en revenant il futpris par des pirates algériens (t), qui le tinrent dans un dur esclavage jusqu’à ce que l'illustre Fallope, dont je. vous ai parlé après Vésale, eût brisé ses chaînes en payant sa rançon. Pénétré de reconnaissance , il vint à Padoue auprès de son libérateur , qui ajouta encore à ses bienfaits en le faisant nommer, en i56t , directeur du jardin botanique, à la place d’Anguillara. Il remplit si bien cet emploi , qu’à la mort de Fallope sa chaire de botanique lui fut confiée, après avoir été occupée
(i ) Ces barbaresques le dépouillèrent des plantes qu’il avait recueillies et des notes qu’il avait rédigées. Sans cet accident, scs ouvrages auraient sans doute été beaucoup plus remarquables. (A. du Rédact.)
peu de temps par Bernard-Trévisan. On a de lui un traité très célèbre sur le papyrus. Il contient pour la première fois l'explication de la fabrication de ce papier des anciens , et l'histoire de la plante qui en fournit la matière. Ce livre parut à Venise, en i5ya ; il est intitulé : Papyrus, hoc est commentarius in tria Caii Plinii majoris de papyro capita.
La curiosité humaine est heureusement sans bornes, et l'on devait, par conséquent, désirer de parcourir les pays situés au-delà des régions déjà explorées. Aussi à peine les Portugais furent-ils maîtres d’établissemens dans les Indes , que leurs médecins s'occupèrent de la recherche des productions végétales de ces contrées. Comme déjà les plantes médicinales et les aromates en étaient usités depuis plusieurs siècles , les premières investigations eurent naturellement pour objet ces plantes et ces aromates, ou, du moins, les végétaux qui les fournissaient. Ce fut Garcias ah Horto, ou du Jprdin , né en t5oo, et professeur à Lisbonne, qui commença cette étude. Il se rendit aux Indes avec le vice-roi, en qualité de médecin des établissemens portugais. Dans l’île où est aujourd’hui Bombay , capitale des établissemens anglais, qui appartenait alors aux Portugais, il forma un jardin botanique , où il rassembla toutes les plantes de l'Inde, utiles en médecine. Il en fit le sujet d’un ouvrage qui fut imprimé à Goa , en i563, et qui a pour titre : Dialogues sur les simples et les drogues de l'Inde. Clusius en a donné, sous une autre forme, une traduction latine dans ses Exotica. Il a été, depuis, réimprimé un grand nombre de fois. Ce fut par cet ouvrage que les médecins apprirent quelles étaient les plantes qui leur fournissaient les drogues dont ils se
servaient depuis long-temps, sans en connaître l’origine. Il contient la description de l’aloès, de l’assa-fœtida, du benjoin , de la laque, du camphre, du bétel , du macis, de la cannelle, du girofle, de la muscade, en un mot, d une foule de productions précieuses qui, jusque là , n avaient pas été étudiées à leur source même.
Un des élèves de Garcias, nommé Christophe Acosta, Espagnol et chirurgien à Burgos, publia plus tard un ouvrage sur le même sujet, intitulé : Tratado de las drogasy medicinas de las Indias orientales con sus plantas. Il y fit connaître la sentitive, cette espèce de mimosa dont les feuilles se replient quand on les touche (i).
Un autre Espagnol , appelé Nicolas Monardès, et médecin à Séville, s appliqua à l’étude des drogues qui venaient de 1 Amérique. Il parle, dans son ouvrage, de la copale, du ricin, du baume de tolu et du tabac, dont il donne l’histoire pour la première fois (2). Il rapporte que les jongleurs indiens employaient cette plante pour se donner , au moyen de sa fumée, une espèce d’ivresse, et que c était dans cet état qu’ils faisaient des prédictions et exerçaient leurs charlataneries. Il parle aussi du tabac comme d’une chose très usitée en Europe. On
(1) On sait que M. Dutrochet prétend avoir découvert dans cet te plante de* ganglions nerveux, qu’il suffit de couper ou d’altérer, pour détruire ou modifier la sensibilité de ses feuilles, comme on détruit et comme on modifie la sensibilité animale par une opération semblable. (N. du Rédact.)
(2) Rien ne prouve mieux la bizarrerie des choses humaines que l’histoire du tabac. Une herbe ignorée du monde entier, si ce « 'est de quelques sauvages de l’Amérique, est apportée eu Eu-
s’en servait en efi'et pour les fumigations et pour fumer ; mais je ne vois pas qu’on en fit encore usage en poudre. Plusieurs autres plantes, aujourd’hui très communes, telles que le gaïac, la salsepareille, etc. , se trouvent encore dans Mouardès ; mais le haricot ordinaire , dont il fait également mention, était un légume nouveau de son temps ; les anciens ne le connaissaient pas. Enfin , il parle de quelques drogues tirées des animaux ; mais je n’ai pas remarqué qu’il traitât de la pomme de terre. Nous verrons que ce tubercule , qui est le plus beau présent de l’Amérique à l’Europe, n’y parut qu’à la fin du seizième siècle. C’est dans Clusius qu’on en trouve les premières notions. Clusius était né en i5a6 , comme vous savez, et mourut en 1609: je vous en ai parlé dans l’histoire de la zoologie comme d’un homme très distingué ; il est encore plus remarquable comme botaniste. 11 voyagea beaucoup en France, en Italie, en Allemagne, et finit par devenir directeur du jardin botanique de Vienne, souslesempereurs Maximilien 11 et Rodolphe II. 11 voyagea ensuite en Hongrie, en sorte qu’il eut toutes les occasions possibles de connaître les plantes de l’Europe , même les plantes étrangères qu’on y avait déjà introduites. D’abord il publia plusieurs petits ouvrages;
ropc, et elle finit par changer les mœurs des habitans de cette partie du globe ; elle crée une jouissance de plus , un besoin de première nécessité, pour un grand nombre de personnes qui pouvaient s’en passer. Les gouvernemens , habiles à profiter de ce qui est propre à augmenter leurs ressources, assoient sur ce faible végétal un de leurs plus fermes revenus, et l’univers devient, pour ainsi dire , tributaire d’une herbe âcre , puante et sale. (IV. du Rédact.)
l’un sur les plantes rares d’Espagne, l’autre sur celles de Hongrie et d’Autrîche ; ensuite il fit paraître un ouvrage plus général et qui contient tous ses travaux antérieurs ; il est intitulé : Rariorum plantarum historia, et fut imprimé à Anvers, chez les Plantin, eu 1601. Il appartient bien déjà au dix-septième siècle par sa date, mais dans la réalité c’est une production du seizième, puisqu’il n’est qu’une réunion des ouvrages que Clusius avait fait paraître depuis i5y6.
Cet ouvrage a placé son auteur au rang des plus grands botanistes de son siècle. Clusius était d’ailleurs d’uneérudition extrême ; il savait bien toutes les langues et connaissait parfaitement les auteurs. Son style est très clair et très élégant, et c’est lui qui présente les descriptions les plus satisfaisantes sous ces deux rapports. Ses figures sont en bois, et médiocrement gravées ; néanmoins elles suffisent pour faire reconnaître les espèces. Je ne puis entrer dans le détail de toutes celles qui n’avaient pas encore paru : le nombre en est beaucoup trop considérable ; il s’élève à plus de six cents. Je mentionnerai seulement celle de la pomme de terre , parce qu’on croit communément que cette plante vient de Virginie , et qu’elle a été importée en Europe par le fameux et malheureux Waller Ralegh, amiral anglais dont je vous ai parlé dans ma précédente leçon. Cette opinion est erronée : on peut se convaincre, par l’ouvrage de Clusius, qu’en i586 la pomme de terre était déjà répandue en Italie, et tellement répandue, que non-seulement elle y était Un mets ordinaire, mais qu’on l’y donnait pour nourriture aux animaux. Cette grande multiplication suppose certainement plusieurs années de culture •, or , Ralegh ne revint de son expédition
qu’en i585 , c’est-à-dire une année seulement avant l’époque où la pomme de terre était déjà employée avec profusion en Italie. Il est donc évidemment impossible que ce soit cet amiral qui l’ait importée en Europe. Clusius nous fournit encore la preuve qu’elle n’est pas originaire de la Virginie. On trouve dans ses recueils un article qui en donne une description fort claire , et Gomara la mentionne aussi , comme servant d’aliment ordinaire aux habitans de Quito et des environs des moutagnes du Pérou septentrional , qtii la désignaient par le nom de papas. Toutes ses propriétés sont d’ailleurs si bien déterminées, qu’il est impossible de douter qu’elle ne soit originaire du Pérou , et que son introduction en Europe ne soit due aux Espagnols, qui la répandirent d’abord en Italie. C’est donc une opinion à rectifier, que celle qu’on a communément sur -l’origine de la pomme de terre et de son introduction en Europe (i).
On ne doit pas s’étonner de ce que Clusius contienne les documens que nous venons de rapporter ; car ce célèbre botaniste ne s était pas borné à recueillir les plantes d’Europe ; il avait rassemblé aussi plusieurs écrits sur celles des pays les plus éloignés. Il avait même formé un jardin botanique ; on sentait déjà fort bien la nécessité d’étudier les plantes sur elles-mêmes. On reconnaissait bien aussi cette nécessité pour les animaux ; mais l’étude, de ccux-ci est plus difficile , et l’utilité d’ailleurs n’en était pas aussi évidente. Les ménageries et les collections
( i ) On peut voir ce qu’a dit à cet égard M. Yirey, dans le Journal de Pharmacie d’avril 1818, et aussi le bel éloge de Parmentier, par M. Cuvier. ( N . du Rédact.)
de dépouilles d’animaux furent donc établies moins promptement que les jardins botaniques. Les premiers jardins de cette nature appartinrent à des particuliers , à des princes ou à des professeurs. La maison d’Esle en possédait un près de Ferrare 5 il en existait un autre près de Leipsic. Conrad Gessner , dont je vous ai déjà parlé comme d’un savant zoologiste, possédait un jardin botanique à Zurich. Les Belges , et les Hollandais surtout, étaient alors particulièrement adonnés à la culture des belles fleurs; dès qu’il en arrivait de remarquables des pays étrangers, ils s’empressaient de les introduire dans leurs jardins et de les y multiplier.
La mode qui, au seizième siècle, consistait principalement à porter de très belles broderies, imprima une activité singulière à la recherche des fleurs nouvelles. Les nombreux brodeurs de ce temps , car une grande consommation multiplie toujours les producteurs, s’ingéniaient de toutes manières pour obtenir les plus beaux modèles, et ils avaient ainsi déterminé l’établissement de jardins exclusivement destinés à remplir leurs besoins.
Le plus remarquable de ces jardins était celui de Jean Robin, qui vivait sous Henri IV (1). C’est de son nom
(1) Un motif particulier excita son ardeur : la reine et les femmes qui ornaient la cour d’Henri IV s’étaient fait un passetemps de la broderie, et leur goût les avait portées à imiter les (leurs. Après avoir brodé les plus communes , elles en cherchèrent de nouvelles, et en ayant trouvé dans le jardin de Robin, celui-ci fut chargé de continuer de leur en procurer.
Cet horticulteur, ou botaniste si l’on veut, était si jaloux de ses fleurs, qu’il aimait mieux détruire ses caïeux que de les communiquer. A ce sujet, Patin l’appela l’eunuque des Hespérides, erat
qu’on a tiré la dénomination d’acacia Robinia, donnée au faux acacia, parce que ce fut loi qui, le premier, l’introduisit en Europe, ou du moins l’y multiplia. Mais tous ces jardins ne servaient guère à la science : il fallait des élablissemens publics où les éludians pussent être introduits par leurs professeurs pour y étudier les plantes. Le premier de cet ordre fut établi à Pise, en i543, par les ordres du grand-duc Côme I". La direction en fut confiée d’abord à Luc Ghini , botaniste très savant ; ensuite elle échut à Césalpin, l’inventeur du premier système de botanique. Le second jardin public fut établi à Padoue, en i545, par les ordres de la république de Venise, qui protégeait alors beaucoup cette université, ainsi que je vous l’ai dit en traitant de l’histoire de l’anatomie ; son premier directeur s’appelait Ânguillara. Guilandinus, ce Prussien dont je vous ai parlé il y a quelques instans , lui succéda et remplit celte place pendant un temps assez long. Enfin , le troisième directeur fut Cortusus. Le jardin botanique que nous remarquons ensuite est celui de Florence, qui fut créé en i556. Ce fut Luc Ghini, le même dont nous venons de parler, qui l'établit après avoir fondé celui de Pise ; il eut pour successeur Bénin -Casa (1). Le qua-
eanuchus Ilesperidum. Ce qu’il y a de plaisant, c’est que Vigneul Marville, ou plutôt don» d’Argone, a pris à la lettre , dans ses Mélanges, l’expression erat eunuchus. Cette opinion serait contredite par ceux qui regardent Yespasien Robin, qu’il s’était associé, comme son propre fils; mais d’antres auteurs pensent qu’il n’était que son neveu. Ainsi, cette grande question nous échappe indécise (»V. du Rédacl .}
(1) Comme l’a déjà fait remarquer M. Cuvier, presque tons
trième jardin, dans l’ordre chronologique, fut celui de l’université de Bologne. Cette université ne voulut pas céder ce genre d’ornement à celles de Padoue et de Pise. Ce fut en i568 qu’elle fonda son jardin botanique. Le premier directeur en fut le célèbre Aldrovande, déjà connu par l’analyse que j’ai faite de ses travaux zoologiques. Rome eut le cinquième jardin botanique, dans le Vatican même; il fut aussi fondé en i568. Comme ces deux dernières villes se trouvent dans les états de l’église, il est possible que leurs jardins aient été établis par les ordres du même pape , sous l’influence d’ Aldrovande. Quoi qu’il en soit , Mercatus fut le premier directeur du jardin du Vatican.
L’Europe, en i568, ne renfermait pas d’autres jardins que ceux que je viens d’énumérer. La ville de Leyde fut la première, dans le nord, qui suivit l’exemple de l’Italie. Son université avait été fondée, deux ans auparavant, par la nouvelle république des Pays-Bas, au nom de Philippe II, parce que, bien qu’en pleine insurrection contre ce roi, sa déchéance n'était pourtant pas encore déclarée. En établissant celte université, on voulut reconnaître le courage de la ville de Leyde, pendant le siège qu’elle avait eu à soutenir contre les troupes de Philippe II. Elle s’était dévouée à la famine la plus terrible, sous les ordres de J. Dousa ou Van-der Does, qui fut ensuite un des premiers curateurs de cette même université. Son jardin botanique fut établi en i5 y 7 ; le premier directeur eu fut Cluyt, en latin Clutius, qu’il
les noms de ce temps sont altérés. Le vrai nom de Bcnin-Casa est Casabona. (N. du Rcdact.)
ne faut pas confondre avec Clusius (i). Un peu plus tard, en i58o, fut créé le jardin de Leipsic. Ce ne fut qu’en 159-7 que la France eut nn jardin botanique : il fut établi à l’universilé de Montpellier, parles ordres d’Henri IV (2). Le premier directeur en fut Richer de Belfeval, qui était alors professeur de botanique, et concourut de ses propres fonds à l’entretenir. Mais" après la mort d’Henri IV, sous la minorité de Louis XIII, les secours qui lui avaient été accordés ayant cessé de l’être , le jardin de Montpellier fut presque réduit à rien} tellement que lorsqu’on proposa d'en établir un à Paris, en 1626, parmi les motifs qu’on exposa, on fit surtout valoir la destruction de celui de Montpellier. Il s’en forma ensuite plusieurs en Allemagne, à Giesscn, dans la Hesse, sous Jungermann; à Aicbstnedt, par les soins de l’évêque de ce temps , Jean Conrard de Gemmingen, qui protégeait les sciences et donna lieu au premier ouvrage de luxe sur la botanique. La ville de Nuremberg, qui était alors en république, et avait fondé l’université d’Alfort, y créa un jardin botanique, en 1625. Ces trois jardins ont été établis par le même directeur, Basile Besler, simple apothicaire. Ne sachant pas le latin , il fut obligé d’emprunter la plume d'autrui
(1) Néanmoins ils étaient parens , et aussi très liés d’amitié ; Clntius dédia à Clusius le seul ouvrage qu’il ait publié. C’est un livre sur les abeilles, qui renferme des observations neuves et précieuses pour le temps ; il est intitulé : Kan de Bjren , haer wonderlich oorsprong, natur , eygensckap , etc. {N. du Rédact .)
(2) Auparavant les étudians étaient obligés d’aller en Italie pour apprendre la botanique. (N. du Rëdact.)
pour écrire son ouvrage, qui est d’une grande magnificence.
En 1626, l’ordre d’établir un jardin botanique à Paris fut donné de nouveau. Le projet en avait été présenté par un médecin de Louis XIII , nommé Gui de la Brosse, qui y intéressa le premier médecin de ce prince, appelé Hérouard (1). Ce fut ce dernier qui obtint du roi un édit par lequel il était ordonné qu’un jardin botanique serait établi dans un des faubourgs de Paris; mais entre l'ordre et l’exécution il s’écoula encore plus de huit ans. Gui de la Brosse prit dans cet intervalle tous les soins imaginables ; il écrivit plusieurs fois au roi , au cardinal Richelieu , au surintendant et au chancelier. Il avait demandé cinquante arpens de terre dans un faubourg de Paris, et une somme de 200,000 francs : on ne lui en donna pas même la moitié. Ce fut le. principe de l'établissement connu aujourd’hui sous le nom de Muséum d’ Histoire naturelle. Gui de la Brosse commença à y faire des leçons en i634. Auparavant il n’y avait à Paris de jardin
(1) Suivant M. Chaussier et M. Adelon, ce médecin se nommait Charles Bouvard. Il serait possible que ce ne fût que par un de ces lapsus linguœ que tout le monde commet dans l’improvisation, que M. Cuvier eût prononcé Hérouard au lieu de Bouvard.
Bouvard peut, à juste titre, être surnommé le plus grand pur geur qui ait jamais existé. Dans une seule année , il fit prendre à Louis XIII deux cents médecines, auxquelles il ajouta quarantesept saignées. On ne saurait s’étonner, d’après cela, que ce roi ait manqué de la vigueur de caractère et du courage d’esprit qui font les grands hommes et les vrais héros. (TV. du Hédact.)
botanique que celui de J. Robin , qui contenait à peine deux cents plantes (i) ; c'était tout ce que possédait l’université pour enseigner la botanique. Elle était obligée d’y suppléer par des excursions dans les campagnes , où elle faisait voir aux étudians les plantes sur leur sol natal (2).
Un jardin botanique avait aussi été établi à Iéna » eu 1629. Messine posséda également un jardiu de cette nature en i638. L’Angleterre fut plus tardive, celui d’Oxford ne fut créé qu’en 1640. Copenhague en eut un la même année, et Groningue l’année suivante. L’université de celte dernière ville ne fut fondée, comme celle de Leyde, qu’après l’insurrection des provinces des Pays-Bas, et elle n’appartenait qu’à la province de Groningue, comme celle de Leyde n’appartenait qu’aux provinces de Hollande et de Zélande.
Le jardin d’Upsal , qui est devenu si célèbre, et qui a été un des grands foyers des progrès de la botanique du temps de Linnæus, fut fondé en i65yj et celui d’Amsterdam, où on a rassemblé peut-être le plus de plantes étrangères, le fut en 1684. On en forma encore plusieurs dans le dix-huitième siècle. Enfin, nous en possédons aujourd’hui autant que la science l’exige;
(1) Ce jardin n’occupait que le petit triangle connu maintenant sous le nom de place Dauphine , où l’on a élevé un chétif monument à la mémoire de l’illustre Desaix. (N. du Rédact .)
(2) C’est encore, comme tout le monde sait, ce que fait aujourd’hui M. de Jussieu, que nous avons quelquefois eu le plaisir d’accompagner ; car les jardins botaniques, quoique fort utiles, n’offrent pas tous les avantages de ces promenades. (N. du Rédact.)
car xl n’cst pas, d’école, si petite que soit son importance, qui n'ait le sien.
Les derniers de tous ont été ceux des Espagnols et des Portugais, qui cependant pouvaient en former avant les autres peuples, puisque ce sont eux qui ont fait les premières découvertes. Le jardin de Madrid ne fut établi qu’en 1753, et celui de Coïmbre, qui est le principal jardin botanique du Portugal, n’est que de 1773. Ainsi , c’est de nos jours seulement qu’on a commencé à employer ce moyen d’instruction dans ces deux pays. Avant l’établissement de tous ces jardins , nous n’avions eu que des commentaires des ouvrages des anciens, puis des figures et des descriptions de plantes indigènes et exotiques*, mais ces descriptions étaient faites sans méthode, en termes vagues, sans terminologie émanée de l’étude particulière des organes de la fructification; on y trouvait encore moins de distribution , de système proprement dit. Au moyen des matériaux que procurèrent les jardins botaniques dans la deuxième moitié du seizième siècle, la science commença à faire quelques progrès. Le premier problème à résoudre était de savoir dans quelle partie de la plante on devait chercher les caractères de distribution, la base de la méthode. Celte découverte fut faite par Conrad Gessner. Je vous ai raconté la vie de cet homme célèbre avec assez de détails pour n’avoir pas besoin d’y revenir; je vous ai dit quelle était son érudition, quels avaient été ses voyages , quelles nombreuses correspondances il avait entretenues pour s’instruire dans toutes les sciences naturelles , car il reparaîtra en minéralogie. Je vous ai fait voir qu’il fut le plus grand zoologiste de son siècle. Il en a été aussi le plus grand bo-
taniste. Il parcourut , pour recueillir des plantes , h» Suisse, le Piémont, l’Alsace, la Lombardie et la France méridionale 5 il parvint à en déterminer plus de huit cents espèces nouvelles. Dans plusieurs petits ouvrages, il s’attacha surtout à démontrer que les plantes ne doivent pas être distribuées d’après toutes leurs parties , sans distinction , mais que c’est dans les organes de la fructification , c’est-à-dire dans la fleur et dans le fruit , qu’on doit chercher leurs caractères génériques, et par conséquent aussi leur caractère de supériorité ; car il est évident que plus une partie est importante, plus elle appartient à un degré supérieur de la méthode, à ses divisions les plus générales. Il fit voir encore que toutes les plantes qui ont des fleurs et des fruits semblables se ressemblent par leurs autres formes et souvent aussi par leurs propriétés , et que quand on rapproche ces plantes , on obtient ainsi une classification naturelle. Ces principes ont été la première base de toute la botanique méthodique. Si Gessner avait eu le temps de terminer ses travaux , il est probable qu’il serait devenu un auteur classique en botanique , comme il l’a été en zoologie. Son projet était de publier une histoire des plantes , qui aurait fait suite à son histoire des animaux ; elle aurait contenu quinze cents figures , et des extraits de cent soixante auteurs. Cet ouvrage existait en manuscrit au moment de sn mort ; il passa dans les mai ns de son élève, Gaspard Wolf, qui devait le publier, mais qui, n’en ayant pas eu le temps, le vendit à un médecin de Nuremberg, nommé Joachim Camerarius. La famille de ce nom était alors une des plus savantes de cette ville , comme la famille des Ëarbaro à Venise, comme le fut plus tard
«elle des Bernouilli à Bàle , et plusieurs autres familles qui eurent ces privilèges en différens pays. Le premier Camerarius, qui était né à Bamberg en i5oo, était un savant presque universel. 11 est un de ceux qui ont or» ganïsé le plus d’écoles en Allemagne, et y ont le plus répandu le goût de l’ancienne littérature romaine. Celui dont je parle, Joachim Camerarius, fut médecin et grand botaniste. Il dirigea le jardin botanique d’Altorf, établi par la république de Nuremberg. Il a employé les planches que Gessner avait fait graver, dans un abrégé de Mathioli qu’il publia en i586. Ces planches sont si élégamment dessinées, si correctes, quoique gravées sur bois, que Haller, qui était un grand connaisseur, non-seulement sous le rapport de la science, mais aussi 6cus tous les autres rapports, disait qu’à cause d’elles seules l’abrégé de Mathioli , qui n’a pas d’ailleurs un grand mérite , était un livre où l’on pouvait le plus agréablement apprendre la botanique , c'està-dire la connaissance d'un grand nombre de plantes. Indépendamment du talent avec lequel ces planches sont dessinées, elles offrent l’avantage de présenter à côté delà plante , sa fleur et son fruit, gravés avec beaucoup de soin. Gessner insistait singulièrement sur ces parties ; il y attachait beaucoup d’importance, puisque nous avons vu que c’est sur elles qu’il fonda la botanique scientifique. Le texte de Gessner ayant passé dans plusieurs mains . la publication si incomplète qui en fut faite sous le titre, de Gessnerii opéra botanica, n’eut lieu que deux cents ans après sa mort. A cette époque, la botanique avait fait tant de progrès, que Gessner n’offrit plus d’intérêt que pour l’histoire de la science. Mais il est bon aujourd’hui de connaître ce livre, pour
savoir jusqu’à quel point Gessner avait porté ses découvertes en botanique.
Je m’arrêterai ici aujourd’hui , à celte espèce de pas fait dans la science, et apiès lequel elle marcha, non point avec toute la rapidité qu’on aurait pu désirer , mais d’une manière assez régulière, ainsi que nous le verrons en suivant cette histoire dans la leçon prochaine.
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HUITIÈME LEÇON
Messieurs,
Nous avons vu que Çonrad Gessner , le même qui s’est rendu si célèbre par ses travaux de zoologie , est aussi un de ceux qui ont fait faire les plus grands pas à la botanique, en établissant que c’est dans la fleur, dans le fruit, dans la graine, en un mot, dans les diverses parties de la fructification qu’on doit chercher les caractères essentiels d’après lesquels les plantes peuvent être classées. Cette idée si vraie ne fut cependant pas admise complètement aussitôt après son émission. Nous verrons plusieurs auteurs continuer de ranger les plantes d’après leurs usages , les lieux d’où elles sont originaires , l’ordre des lettres de leur nom , en un mot, de toutes sortes de manières impropres à les faire reconnaître facilement ; ce qui pourtant est le but de toute méthode.
Le premier de ces auteurs que nous rencontrons en suivant l’ordre chronologique, est Mathias de Lobel , né à Lille , en 1 538. Il étudia à Montpellier, sous Rondelet , et fit beaucoup de voyages dans les Pyrénées , dans la Suisse et dans l’Allemagne. Il devint ensuite médecin du prince d’Orange, Guillaume I", puis bo-
tanistedu roi d’Angleterre, Jacques I**, et enfin mourut à Highgate, près de Londres, en 1616. Il a publié un ouvrage intitulé : Slirpium adversaria nova, etc., ou Nouveaux mémoires sur les plantes. Ce livre , dédié à la reine Élisabeth , fut imprimé à Londres en 1570, et obtint plusieurs éditions. Il fut réimprimé à Anvers, en 1676, avec plus de détails , sous le litre de Plantarum seu slirpium historia , etc. Enfin, en t58i, on publia une édition qui ne contenait que des figures. Le premier ouvrage de Lobel renferme la description d’environ douze à treize cents plantes. Dans la première édition, il n’y avait guère que deux A trois cents figures ; dans les éditions suivantes , le nombre en augmenta successivement, de telle sorte que l 'Historia plantarum en renferme près de quinze cents, et l’édition de i58f près de deux raille.
Dans ces divers ouvrages , on aperçoit le sentiment des familles naturelles; plusieurs même y sont assez bien distribuées : ainsi les gramens, les orchis, les palmiers , les mousses , y sont déjà séparés et caractérisés, à peu près, comme ils le furent plus tard dans les ouvrages modernes. Les labiées, les personnées, les ombellifères , y sont aussi rapprochées les unes des autres ; mais beaucoup d’autres plantes sont encore pèlcmêle. Toutefois, le désordre y est beaucoup moindre que dans les ouvrages antérieurs, et l’on y voit clairement un certain progrès. Il est surtout remarquable que chaque section soit précédée d’un tableau synoptique des divisions des plantes. Ces divisions , quoique encore mal faites , pourraient conduire à la détermination des espèces et des genres. Enfin , c’est dans Lobel qu’on trouve pour la première fois la dis-
lincliou tranchée des plantes monocotylédones et de» plantes dicotylédones. Cette séparation est aujourd’hui fondamentale en botanique, et y tient le même rang qu’en zoologie la division des animaux en vertébrés et en non vertébrés.
Mais bientôt Césalpin fit faire un pas plus considérable a 1 art d eludier les plantes. Ce grand homme était né à Arezzo, en 1 5 ig 5 il s’appliqua de bonne heure à la philosophie d’Aristote ; il traita même de celle philosophie d’une manière très générale, dans un livre intitulé ; Quœstiones peripateticœ, qu’il fit paraître à Florence en 1669. Il devint médecin du pape Clément VIII, puis professeur à Rome, où il mourut en i6ü3 , âgé de quatre-vingt-quatre ans. Celui de ses ouvrages qui nous intéresse a pour titre : De plantis, libri xvi ; il parut à Florence en i583. On y voit des traces de l’étude profonde que l’auteur avait faite d’Aristote; il est remarquable par la logique et la méthode : c’est , en un mot, une œuvre de génie. Césalpin y traite de la structure des plantes ; il compare leurs semences à l’œuf des animaux , et donne le nom de plantes mâles aux véritables mâles , c’est-à-dire à celles qui portent des étamines , et celui de femelles aux plantes qui portent des graines. Alors on pensait le contraire, et de nos jours encore les habitans de la campagne appellenttigc mâle celle du chanvre qui fournit la graine. Césalpin crut que la force vitale des plantes résidait dans leur moelle; que c’était de là que rayonnait la puissance qui entretient la vie du végétal ; mais ce qui lui mérite nos souvenirs, c’est d’avoir le premier établi parmi les plantes une division légitime, comme disent les botanistes, c’cst-à-dire qui soit fondée sur des caractère*
pris dans les objets mêmes qu’ils doivent servir à faire reconnaître. Cette pensée était fort simple, et cependant il a fallu que la science essayât plusieurs générations pour trouver un homme qui la lui fournît.
Qu’est-cc qu’une méthode , messieurs ? C’est d’abord une manière de disposer les choses qu’on étudie , de telle sorte que celles qui ont des rapports entre elles soient groupées ensemble ; mais par-dessus tout , ce doit être un moyeu d’arriver à la connaissance du nom de ces choses. Les dictionnaires ont pour objet de faire connaître le sens des mots ; par conséquent il faut qu’on puisse y trouver ceux de ces mots dont on ignore le sens. La méthode la plus simple à employer pour rendre celle recherche facile , c’est d’adopter pour base de classification l’ordre même des lettres de chaque terme. Il faut suivre une autre méthode pour faire connaître une plante ; on ne pourrait y parvenir en employant l’ordre alphabétique , car cet ordre suppose précisément la connaissance de ce qu’on ignore. L’arrangement fondé sur les propriétés écouomiques et médicales a le même inconvénient; il suppose la connaissance des vertus et des usages des plantes dont on cherche le nom. Il fallait tirer de l’organisation même des plantes et des parties qui les composent, les caractères propres à les faire connaître. C’est ce que fit Césalpin ; il divisa les plantes en arbres et en herbes. C’est une division assez mauvaise , mais du moins est-il facile de voir si une lige est ligneuse ou simplement herbacée ; cette division est tirée de la nature même de la plante. Reprenant ensuite ces deux divisions, il les subdivise, et distribue les arbres d’après la direction du germe que renferment les semences. Celte division a l’inconvé-
nient d’ètre difficile à appliquer; cependant elle a été d'une grande utilité pour la détermination des familles naturelles. Quant aux herbes , qui sont bien plus nombreuses, il est obligé de recourir à d'autres moyens : il fait d abord deux subdivisions de celles qui n’ont pas de semences et de celles qui en ont ; ensuite il subdivise les plantes qui ont des semences apparentes, selon que ces semences sont solitaires ou multiples. Les plantes qui n’ont qu’une semence donnent lieu à d’autres divisions , suivant que cette semence est nue dans le calice, ou qu’elle est enveloppée d’une capsule ou d’une baie. Il subdivise aussi celles qui ont deux semences, suivant qu’elles sont nues dans le calice, ou qu’elles sont enveloppées d’un péricarpe quelconque. Il procède de la même manière pour les espèces qui ont trois et quatre semences. Cette distribution présente quelque apparence de méthode naturelle; mais elle est loin encore d’y atteindre entièrement : ainsi, par exemple, dans les espèces qui ont trois semences, Césalpin met d’un côté celles qui ont la racine fibreuse et d’un autre celles qui ont la racine bulbeuse. Quant à celles qui ont un grand nombre de semences , il les subdivise selon la distribution et la composition de leurs fleurs.
Avec ces difierens moyens, il est arrivé à former quinze classes, dont chacune est tellement déterminée, que quand on tient une plante , il est impossible de ne pas reconnaître , avec un peu d’étude, à laquelle de ces quinze classes elle appartient. Il a ensuite établi un certain nombre de genres dans chaque classe : non pas des genres tels que les botanistes les veulent aujourd’hui , il s'en faut de beaucoup ; mais, après avoir décrit
une plante appartenant à l’une de ses classes , il groupe assez bien auprès d’elle les plantes qui lui ressemblent le plus , celles qui ont à peu près une fleur et des fruits semblables. En définitive, Césalpin doit être considéré comme ayant fait faire à la botanique un second pas , égal peut-être à celui dont elle venait d’être redevable à Gessner. Ce grand naturaliste a posé le fondement de toute la science ; mais Césalpin a donné pour l’étudier une méthode qui a été, par la suite, de la plus haute importance. Cet auteur connaissait à peu près quinze cents plantes dont il donne les noms; il en avait luimême recueilli environ sept cent cinquante , et son herbier est encore conservé aujourd’hui à Florence. C’est avec ces faibles moyens qu’il a établi sa grande distribution ; mais il avait pour auxiliaire une excellente logique et les exemples de Théophraste et de Dioscoride. Césalpin termine chacun des chapitres de son ouvrage par des dissertations savantes sur la synonymie et les ouvrages des anciens. Il explique Dioscoride, Théophraste et Pline aussi bien que les commentateurs précédens; de sorte que, supérieur à eux à quelques égards, il est encore leur égal sous les autres rapports,
Quoique vraies, les idées de Césalpin, comme celles de Gessner, ne furent pourtant pas adoptées généralement , et après lui on rencontre encore plusieurs botanistes qui suivent l’ancienne méthode.
Jacques Dalechamps est de ce nombre. Il est vrai qu’il était plus âgé que Césalpin , et que lorsque son ouvrage parut, quelque temps après celui de Césalpin, il était déjà mort ; de sorte qu’on ne peut pas dire qu’il ait résisté à un progrès qu’il avait connu. Jacques Dalcchamps était né à Caen, en. 1 5 1 3 , et s’était établi à
( ao* )
Lyon comme médecin, où il mourut en i588. Il a donné en i55a une version latine d’Athénée, et en 1587 une édition de Pline, qui est une des meilleures de ce temps. Son grand ouvrage, qui est intitulé : Historia generalis plantamm, parut à Lyon au moment , pour ainsi dire, de sa mort, en 1587. Il forme deux volumes in-folio, résultat d’un travail immense auquel l’auteur s'était livré pendant plus de trente années , avec l’aide de Jean Bauhin père. Un autre botaniste, Jean Desmoulins, médecin à Lyon, y a aussi beaucoup contribué , et a même etc le principal agent de sa publication. On y trouve deux mille six cents figures gravées sur bois, comme celles dont j’ai parlé jusqu’à présent. Elles représentent les plantes de Lobel , celles recueillies en Orient par Rauwolf, et celles des Indes, données par d’Acosta. Plusieurs de ces espèces furent répétées sous des noms différens, dans la vue d’établir la concordance de tous les ouvrages antérieurs , et quelquefois aussi par ignorance. On y remarque d’ailleurs une centaine de plantes qui alors étaient tout-à-fait nouvelles ; mais cet ouvrage n'offre pas dans son exécution tout le jugement qu’on y pourrait désirer. La distribution de Dalecbamps est vague ; sa base n’est pas prise dans la nature des végétaux ; elle 11’est pas de nature à faire connaître une plante quelconque dont on iguorerait le nom. Dalecbamps traite des arbres sauvages, des herbes et des arbres fruitiers 5 ensuite du froment, des légumes, des herbes potagères, et puis des plantes ombellifères. Ainsi , voilà tout d’un coup une famille qui est déterminée par ses caractères, et non plus par ses usages; mais il revient aux usages, et fait un livre sur les plantes odorantes; ensuite il
traite des plantes des marais , de celles qui viennent dans les lieux secs et dans les lieux gras, puis de» plantes marines, des plantes parasites ; Biais toutes ces subdivisions sont encore établies sur des considérations extérieures aux plantes. Césalpin fait une nouvelle division, fondée sur les caractères telle comprend les plantes épineuses et les plantes bulbeuses.il en fait une antre, tirée de leur action, de leurs effets, qui embrasse les plantes purgatives, les plantes vénéneuses; enfin, il termine par les plantes étrangères. Cette dernière classification est la plus absurde de toutes; car quand on tient une plante, on ne peut pas savoir de quel pays elle vient, et c’est pour le découvrir qu'on cherche à connaître son nom. Mais on ne se servait de ces ouvrages que pour leurs figures, qui, bien que grossières, comme la plupart des figures gravées sur bois, avaient cependant quelque ressemblance avec les objets, et étaient ainsi de quelque utilité. On feuilletait le livre jusqu’à ce qu’on trouvât la figure qui représentait la plante qu’ou avait sous les yeux. Sans ces figures, ces livres n’auraient pu servir à rien.
On en doit dire autant de l’ouvragede Jacques-Théodore Tabernæmonlanus, né vers i5ao à Bergzabern , petite ville du pays de Deux-Ponts. Il fut disciple de Bock ou Tragus, dont je vous ai parlé précédemment , et s’établit, en 1 553 , apothicaire à Weissembourg , en Alsace. Deveuu ensuite médecin , il fut protégé par l’évêque prince de Spire, qui le nomma son premier médecin. Mais cet évêque étant mort, il fut obligé de recourir à un nommé Bassocus, libraire à Francfort, paur la publication de ses travaux. Il mourut en i58g , et par conséquent fut contemporain de Dalechamps , de Césaï-
pin , deLobel, de tous les botanistes enfin dont je vous ai parlé, et qui ont travaillé dans le même temps. Si la date de la publication de leurs ouvrages présente quelque différence , elle est peu considérable. Le travail de Tabernæmonlanus commença de paraître en i588. Les deux autres volumes ne parurent qu’en i5go, l’auteur étant mort dans l'intervalle. On porte à cinq mille huit cents le nombre des plantes énumérées dans Tabernæmon tamis, et à deux mille cinq cents celui des plantes figurées. La plus grande partie de ces figures est copiée, de même que le plus grand nombre de celles de Césalpin , de Lobel et de Dalechamps l’avaient été 5 trente seulement sont propres à Tabernæmonlanus. Au surplus , le nombre de ses figures est beaucoup trop considérable , car la plupart sont imaginaires.
Nous avons vu jusqu’à quel point Dioscoride, surtout, avait abusé de la facilité d’attribuer des vertus aux végétaux. Pline également donne à chaque plante des vertus imaginaires. Comme eux , Tabernæmontanus a rassemblé , sans aucune critique , tout ce qu'il a pu trouver à cet égard dans les anciens. Néanmoins à l’époque dont nous parlons, temps où l’on avait très peu de moyens de se procurer des idées plus saines, celte abondante indication de vertus fit en grande partie la fortune de l’ouvrage. Il fut réimprimé un grand nombre de fois, toujours en allemand, sous le titre de New volkomrnen kreuter bucli (Nouvel herbier complet).
Parmi tous ces hommes qui travaillaient ainsi à l’envi les uns des autres, suivant des méthodes imparfaites j qui s’occupaient plus de copier des ligures que d’examiner la structure des plantes ; qui négligeaient surtout
presque entièrement ce que Gessner leur avait indiqué touchant la manière de les observer, il s’en trouva cependant un qui ne se laissa pas entraîner par la routine, et suivit une méthode originale; c’est ce môme Fabius Columna, dont je vous ai déjà parlé en traitant de la zoologie. Il était médecin à Naples, et de la branche bâtarde de l’illustre maison de Colonne, comme vous savez. Je vous ai dit aussi sa naissance et sa mort: l’une eut lieu eu i5 67, l’autre en i65o. Nous avons de lui deux ouvrages dont le premier est intitulé : 4>«r« îammr. 11 parut à Naples, en 1592 , et fut réimprimé deux fois dans le dix-huitième siècle. Le litre de cet ouvrage signifie torture des plantes, et fut employé par Columna, parce que son objet principal était, à force de recherches, de déterminer quelles étaient les plantes des anciens. Comme nous l’avons déjà dit, il avait été sollicité à l’étude delà botanique par le désir de se guérir de l’épilepsie (1). Ses recherches se dirigèrent donc sur les plantes indiquées par les anciens contre celte maladie ; il lui fallut comparer tous les ouvrages de ces auteurs, et rechercher les diverses plantes auxquelles ils pouvaient se rapporter , sur les lieux mômes où les ancien» indiquaient les avoir observées. C’était un travail qui exigeait de l’érudition, de la sagacité, et Fabius Columna, qui s’y livra avec tout le zèle d’un malade désireux de se guérir, n’a pas laissé d'y obtenir assez de succès.
L’autre ouvrage de cet auteur est intitulé : Ecplirasis, et parut à Rome eu 161G. C’est un supplément
(1) Voir la quatrième leçon, page 98.
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du premier. Columna y observe les plantes avec autant de soins que Gessner , et de la même manière ; il s’attache à examiner la fructification dans ses détails , et représente séparément, à côté de la figure générale de la plante , les organes de la reproduction. Il est le premier qui ait introduit dans la botanique le mot pétale, pour désigner les feuilles colorées qui entourent la fleur. Auparavant on donnait aux divisions de la corolle le nom de feuilles comme aux frondes. Du reste, ce mot pétale n’est qu’une conversion en français du mot grec qui signifie feuille.
Fabius Columna fut encore le premier qui donna des figures de botanique gravées sur cuivre ; il les avait en partie dessinées et gravées lui - même : elles sont assez bien faites et beaucoup plus fines, comme vous le pensez , que des figures gravées sur bois.
Ainsi , Columna fait époque dans la science do deux manières : par l’exactitude de ses observations sur les organes de la fructification et par la finesse de ses figures.
Vers le même temps, en i6i3, parut un ouvrage qui, aussi, est remarquable en botanique, mais pour une qualité différente, pour sa magnificence. Jusqu’à présen t, nous n’avons vu que de petites figures gravées sur bois; les plus grandes sont celles de Fuchs, qui couvrent une page in-folio , et sont gravées au trait seulement. C’est à un évêque d’Aichstaedt qu’est dû celui dont nous parlons. Basile Besler le publia sous ses auspices, avec ce titre : Hortus œstetensis ; il consiste en un atlas in-folio, composé de deux volumes, et parut à Nuremberg en i6i3. Les figures occupent toute l’étendue de la feuille, et ont été gravées sur cuivrcavec une grande perfection.
Si les ouvrages des modernes sont plus précieux , c’est parce que la structure des parties délicates des plantes y est représentée avec plus de détail ; car pour l’ensemble ils n’offrent rien de mieux. Basile Besler était apothicaire à Nuremberg, où il était né en i56i, et où il mourut eu 1629. Je vous ai déjà dit qu’il ne savait pas le latin ; mais il fut aidé dans la composition de son ouvrage par son frère Jérôme Besler, et par Louis Jungermann , professeur à Giessen. La plupart de ces noms peuvent vous frapper, parce que les auteurs postérieurs les ont donnés par reconnaissance à un grand nombre de plantes : telles sont, par exemple, les Besleria , les Jungermània , les Lobelia , etc. Les deux Besler travaillèrent à leur ouvrage, aux frais et sous les auspices de Jean Conrard de Gemmingen , qui était prince et évêque d’Aichstaedt. Le nombre des planches qu’il renferme est de trois cent soixante - cinq , format atlas , et celui des figures , de mille quatrevingt -six; il n’y manque absolument que des détails sur les parties de la fructification. L’état brillant des arts, en Allemagne, nous explique la création d’un si bel ouvrage dans cette partie de l’Europe. Les écoles de Cranach et d’Albert Durer y avaient formé un grand nombre d’artistes. Durer demeurait à Nuremberg ; il avait formé dans cette ville un assez grand nombre de graveurs ; car en même temps qu’il était un grand peintre, il excellait aussi dans la gravure. Nuremberg renfermait d’ailleurs beaucoup d’amateurs , de sorte que, pendant long -temps , cette ville a été le lieu d’un grand commerce de gravures. On y a constamment fait des figures d histoire naturelle. Cet art , peu à peu, y a dégénéré : on a employé les ar-
listes à graver des images et des figures pour les enfans; mais pendant le dix-huitième siècle, il en est sorti des ouvrages assez remarquables , tels que ceux de Knorr, de SchefTer. Après la Hollande, Nuremberg était le pays où l’on faisait le plus de belles gravures; mais la Hollande n’est venue qu’après Nuremberg. L 'Ifortus, le Jardin de Besler, n’est pas un livre scieutifique ; il est composé sans méthode. Les plantes y sont rangées suivant les saisons dans lesquelles elles naissent : d’abord , les plantes du printemps, puis celles de l’été, de l’automne, de l’hiver. Cette division est toutefois assez naturelle pour un homme qui n’avait aucune instruction.
La botanique a dû le dernier degré quelle ait atteint , dans le seizième siècle et au commencement du dixseptième, aux deux frères Bauhin; Linnœus seul peut être regardé comme Ifs ayant surpassés. L’ainé de ces deux frères, Jean Bauhin, était né en i54i> à Bâle, où son père s’était retiré. Dès l’âge de dix-huit ans, il correspondait avec Conrad Gessner. Il fut, en i56o, étudier à l’université de Tubingne, sous Léonard Fuchs, dont je vous ai parlé dans l’avant-dernière séance, comme de l’un des botanistes qui ont publié l’ouvrage le plus utile pour cette époque, surtout à cause de ses figures. Bauhin parcourut ensuite l’Helvétie avec Gessner ; puis il alla à Padoue et à Montpellier , où étaient alors les deux écoles les plus célèbres de médecine et des sciences accessoires. S’étant lié à Lyon avec Dalechamps, celui-ci l’aida à la publication de son histoire des plantes. Bien que spécialement appliqué aux sciences , il fut nommé professeur de rhétorique a Baie , parce qu a— lors l’université de celte ville avait le singulier usage de tirer les chaires au sort entre les divers professeurs; de