‹ Histoire des sciences naturellesChapitre 4 sur 12 · II · texte numérisé non relu

II

sorte que souvent plusieurs d’entre eux recevaient la mission d’enseigner ce qu’ils savaient le moins. Ils conrigeaient ce résultat du sort, en faisant des cours autres que ceux indiqués par le titre de leur chaire (i). Bauhin fut appelé, en 1570, par Ulric , duc de Wirtemberg-Montbelliard , pour être son médecin. Il resta près de lui jusqu’à sa mort, qui eut lieu en i6i3. Ce prince était très ami des sciences ; il avait un génie propre à toutes les grandes choses : il forma un jardin botanique assez riche dont Bauhin eut la direction. Ce dernier a publié, soit à Montbelliard , soit à Bâle , un grand nombre d’ouvrages dont quelques-uns concernent la médecine , quelques autres des questions d’antiquité , d’autres encore la zoologie ; enfin, il en fit un qui renferme la description de la fontaine de Bol! , découverte dans le duché de Wirlemberg : c’est le premier ouvrage où l’on ait décrit avec soin les eaux thermales médicinales. Cette description ne fait pas seulement connaître la vertu des eaux de Boll , elle indioue aussi les animaux et les productions qui l’environnent. Ainsi , Bauhin décrit diverses espèces de fruits, et a même fait graver diverses variétés de pommes et de poires qui se trouvent dans le pays. Cet ouvrage est le premier de cette nature que la science ait possédé. Celui des ouvrages de Bauhin qui mérite le plus de nous occuper est son histoire naturelle générale des plantes. Il y travaillait avec Jean -Henri Cherler, son gendre. Le programme seul, intitulé : Historiœ plantarum pro-

(1) C’est tout-à-fait l’histoire des chapitres de Montaigne, qui ne contiennent rien de ce qu’ils annoncent. {N. du Rédact.)

dromus, parut de son vivant, en 1619. Le manuscrit tout entier resta dans les mains de ses héritiers, et ne fut publié que trente -huit ans après sa mort, aux frais d’un sénateur de Berne, nommé François-Louis de Graflenried, bailli d’Yverdun , et par les soins de Chabrée, médecin de la même ville, qui était néà Genève. Ce livre est intitulé : Historia plantarum universalis, etc. Il forme trois volumes in-folio 5 on y trouve la description de plus de cinq mille plantes; il y a trois mille cinq cent soixante-dix-sept figures; aucun autre n'en contenait autant. Ces figures, à la vérité, sont petites, mal exécutées, quelquefois même transposées par l’incurie des éditeurs; mais le texte est de beaucoup supérieur à tout ce qui avait paru jusque là : il est écrit avec goût , avec élégance ; les plantes y sont bien décrites ; on les reconnaît facilement, et par les figures et par les descriptions qui y sont jointes. Tout ce qui a rapport à la critique des articles des anciens y est traité avec une ample érudition et avec toute la sagacité nécessaire. On peut dire que cet ouvrage a servi de base à tout ce qui a été écrit en détail sur les plantes. Ray, notamment, un des auteurs systématiques qui ont le mieux divisé les végétaux et ont le plus servi de modèles aux auteurs suivans , a souvent profité de l’ouvrage de Bauhin. Cependant les plantes n’y sont pas distribuées d’après une méthode précise comme celle de Césalpin. L’auteur commence par les arbres, et il les divise en arbres à fruits, en arbres à noix, en arbres à baies , à glands et à gousses. Ce sont des divisions basées sur les fruits seulement. Puis ensuite viennent les herbes, qu’il divise en grimpantes, en cucurbilacées , en bulbeuses , en légumiheuses, en froment,

en gramen, etc. Ce sont des commencemens de familles naturelles ; les plantes sont rapprochées d’une manière générale d’après l’ensemble de leur structure ; mais ce n’est pas là cette division précise qui fait qu’on peut arriver, comme par degrés, à la détermination certaine d’une espèce. Plusieurs plantes recueillies par Bauhin ou par son gendre, ou même par Félix Plater, dont je vous ai parlé dans l’histoire de l’anatomie , paraissent pour la première fois dans son histoire. Quoique plus parfait que tous ceux qui l’avaient précédé , quoique les plantes y soient rapprochées jusqu’à un certain point d’après leurs rapports naturels , bien qu’il y ait aussi de la critique , que le style en soit bon , et qu’un grand nombre de plantes s’y rencontrent, cet ouvrage est pourtant encore exécuté sur le modèle des auteurs précédens , et n’en est , à vrai dire , qu’un perfectionnement.

Nous avons mieux à dire de Gaspard Bauhin , frère de celui dont nous venons de terminer l’histoire. Gaspard était de dix-neuf ans plus jeune que celui-ci •, il avait reçu le jour à Bâle, en i56o. Félix Plater, très savant botaniste qui, pendant plus de soixante ans , servit de maître à tout le nord de l’Europe, fut d'abord son maître. Il étudia ensuite à Padoue, sous Fabricius d’Aquapendente, dont je vous ai beaucoup parlé à propos d’anatomie. Après avoir parcouru toute l'Italie avec Guillandinus, il vint à Montpellier, où il était nécessaire de passer pour devenir un médecin célèbre; il y étudia une année, puis il vint à Paris en i5jg, et à Bâle en i58i. En i588, il fut professeur de grec. Bien que cette langue n’eût pas été précisément son étude principale , il la savait pourtant très bien ; mais il trouva le

moyen d'échanger sa chaire contre celle de botanique et d’anatomie. Il succéda à Plater en i6i4 : par suite de l’arrangement des choses, il ne put enseigner que pendant dix ans , d’une manière officielle , les sciences auxquelles il s’était réellement appliqué. Son ouvrage est intitulé : Pinax Theatri botanici, ou : Tableau du Théâtre botanique. Par Theatri botanici '\\ désignait un ouvrage qu’il projetait de publier, et qui aurait renfermé une histoire complète des plantes 5 il 11e parut qu’une très petite partie de cette histoire: mais la table est plus précieuse que l’ouvrage peut-être ne l’aurait été 5 elle offre une concordance des noms employés par tous les botanistes précédens. Dans le désordre ou la nomenclature était alors, dans l’impossibilité qui en résultait de déterminer d’une manière certaine le nom des plantes indiquées parles anciens, il était arrivé que éhacun des trente on quarante botanistes dont je vous ai parlé, et plusieurs autres dont je ne vous ai rien dit parce qu’ils ne sont pas assez importans , avaient donné à la même plante des noms différens. Bauhin appelait d’un nom une espèce que Lobel ou Mathiole désignait autrement. C’était un véritable chaos, une confusion générale où il était impossible de se reconnaître. Gaspard Bauhin voulut y remédier , et dans ce but étudia, autant qu’il le put, tous les auteurs qui l’avaient précédé ; il s’efforça de comparer leurs figures , leurs descriptions , examina des herbiers toutes les fois qu il le put, et dès qu’il était parvenu à reconnaître que différens noms appartenaient à une même plante, il les inscrivait les uns au-dessous des autres, et formait ainsi ce qu’on nomme une synonymie. Il plaça, en outre, près de chaque espèce, une petite phrase énonçant ses

caractères, autant qu’il put les déterminer 5 enfin il rangea toutes les espèces sous certains genres, peu déterminés, à la vérité, mais qui constituent pourtant un certain ordre. Ce travail de Bauhin parut alors fort précieux; jusqu’à Linnée, quand on voulait désigner une plante, on employait seulement le nom et la petite phrase caractéristique de Gaspard Bauhin , et l’on renvoyait à son Pinax. C’est cet ouvrage qui lui a valu sa grande illustration. Linnœus met toujours eu tète de ses synonymes ceux de Gaspard Bauhin, et laisse dans l’oubli tous les livres antérieurs ; il n’y ajoute que ceux qui avaient paru après le Pinax.

Bauhin avait consacré plus de quarante ans à son ouvrage, et il y donne près de six mille plantes. L’impression en fut faite à Bâle, en i6a3, en un volume in-4°.

La distribution de quelques-uns des livres de cet ouvrage n’est pas toujours parfaite. Dans le premier, l’auteur traite des gramens ; dans le second , des plantes bulbeuses ou liliacéps ; mais dans le troisième , il s’occupe des légumes, des plantes potagères, sans égard aux familles; pour le quatrième, il n’est même plus possible de lui assigner un titre. Il divise bien chaque livre en un certain nombre de sections, dans lesquelles il rapproche les plantes suivant leurs rapports naturels , mais les genres n’ont pas de nom, de sorte qu’à ces divers égards il est presque aussi imparfait que ses prédécesseurs. Dans le dixième livre , il mêle aux plantes les lilhophytes, les coraux : tout le monde alors les considérait comme des plantes marines; on ne soupçonnait pas qu’ils fussent des productions animales.

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Bauhin présente un grand défaut , c’est de ne pas citer les pages des ouvrages auxquels il emprunte ; de sorte qu’il faut employer beaucoup de temps pour vérifier ce qu'il rapporte. Une grande partie de l’ouvrage dont le Pinax n’est que la table , était écrite lorsqu’il mourut, en i6»4. Son fils, Jean -Gaspard Bauhin , en fit paraître un premier livre de i658 à i663; il ne contient que les plantes qui se rapportent aux deux premiers livres du Pinax , les graminées et les liliacées 5 elles n’y sont même pas toutes. Le nombre des figures qui s’y trouvent s’élève à deux cent trente; mais quelques-unes avaient déjà paru dans Matthiolc. Le père Plumier a consacré aux deux frères Bauhin , en souvenir de l’union qui avait toujours régné entre eux, un genre de plantes remarquables par leurs feuilles qui n’ont que deux folioles accouplées ou subjuguées. Parmi ses emblèmes , Linnée a eu soin de conserver celui-là.

Après la mort de Gaspard Bauhin , la marche de la botanique, de même que celle de la zoologie, fut interrompue dans toute l’Europe. La cause et l’explication s’en découvrent dans les guerres qui tourmentèrent presque toutes les nations , jusqu’après le milieu du dix-septième siècle. Ainsi, dans ces temps, avait commencé en France la guerre de la ligue , qui arrêta les progrès des sciences. Elles furent encore interrompues quelque temps pendant le règne orageux d’Henri IV. Après la mort de ce roi , survinrent les guerres civiles de la minorité de Louis XIII , les guerres contre les protestans , puis celles de la fronde qui signalèrent la minorité de Louis XIV,

En Angleterre , après la mort de Jacques I" , com-

mencèrent les querelles de Charles avec le parlement , qui finirent par se résoudre en une guerre civile dont le résultat fut la mort de cet infortuné roi. Enfin s’établit le protectorat de Cromwell , et ce ne fut qu’en 1660 , époque à laquelle eut lieu la restauration, que le repos parut dans ce pays.

En Allemagne , une guerre plus affreuse que toutes celles dont je viens de parler éclata entre les états protestans et les états catholiques : durant trente ans , on s’y égorgea pour des opinions. Cette guerre ruina tellement les principautés de cet empire , qu’aucun des souverains ne put continuer aux sciences la protection qu’il leur avait accordée auparavant.

L’Italie , comme par une sorte de compensation de ses grands bouleversemens passés, fut un peu plus calme ; cependant elle eut à souffrir les guerres de la Lombardie.

L’Espagne fut le théâtre de grandes agitations ; elle eut surtout à combattre les Provinces -Unies, qui s’étaient déclarées républiques indépendantes en it>48- Entre elle et le Portugal s’engagea aussi une lutte sanglante, dont le résultat fut l’indépendance de ce dernier État: mais à la fin de cette guerre, ces deux pays étaient épuisés d’efforts ; leurs relations avec les Indes orientales et l’Amérique avaient été interrompues, et cette interruption réagit d’une manière fâcheuse sur l'Europe. Ce ne fut qu’après l’affermissement des Hollandais dans leurs possessions qu’on commença à en faire connaître les productions naturelles.

Je vous ai parlé de Marggraf, un de ceux qui ont décrit les richesses naturelles du Brésil ; son ouvrage

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est précisément de la fin de celte époque de tronble. Ce ne fut qu’alors que de nouveaux ouvrages commencèrent à paraître, et que s’ouvre aussi pour nous une nouvelle époque ; car c’est pendant ces troubles , et peut-être même par leur influence, que se formèrent ces diverses sociétés , où les hommes travaillèrent en commun à l’étude et aux progrès des sciences humaines. Ainsi la Société royale de Londres fut fondée sous Cromwell ; et plusieurs autres sociétés se formèrent dans le cours de ces mêmes troubles , comme pour servir d'asile aux savans, qui ont toujours besoin de tranquillité.

Il nous reste à suivre, pendant la période que nous venons de parcourir , l’histoire de la minéralogie et celle de la chimie. Nous verrons que la minéralogie a tenu la même marche que la zoologie et la botanique ; que d’abord elle s’est occupée aussi de recherches critiques et de commentaires sur les anciens ; qn’ensuite elle s’est appliquée à l’observation des productions indigènes et étrangères ; enfin , qu’elle a créé des méthodes de distribution.

Quant à la chimie, sa source est tout-à-fait différente. On ne pouvait en prendre les bases dans les ouvrages des anciens ; c’était dans ceux du moyen âge , où elle a un caractère mystérieux , une langue à part, qu’il fallait l’aller puiser. Nous verrons que cette science s’est long -temps tenue à l’écart, et que ce n’est que vers le milieu du dix - septième siècle , par la force des hommes réunis en sociétés , et par la direction des grands génies qui conduisirent ces sociétés, qu’elle est venue former une branche de l’arbre des connaissances humaines.

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Après avoir exposé dans les deux prochaines leçons l’hisloire de la chimie et de la minéralogie , nous verrons toutes les révolutions scientifiques amenées par les conseils de quelques grands hommes , et les efforts des différentes sociétés dont j’ai à vous tracer l’histoire.

Erratum de la huitième Leçon.

Page 2o3, ligne 5, au lieu de Cisalpin, lises Dalechamps.

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NEUVIÈME LEÇON

Mf.ssieujis ,

Vous vous rappelez que la période qui nous occupe comprend le seizième siècle et la première moitié du dix-septième, c’est-à-dire le temps qui s’est écoulé depuis la renaissance des lettres jusqu’à la fondation des académies des sciences. Nous avons déjà traité de l’histoire de l’anatomie , de celle de la zoologie et de celle de la botanique pendant cet intervalle ; il nous reste à tracer l'histoire de la minéralogie et de la chimie.

La minéralogie a suivi à peu près la même marche que les autres sciences naturelles. Elle a commencé aussi par des commentaires et des explications des auteurs anciens ; ensuite des observations ont été faites sur les minéraux les plus voisins, puis sur ceux des pays étrangers. Mais comme les minéraux du globe diffèrent beaucoup moins entre eux que les productions animales et végétales, les observations de cette dernière nature n’ont pas eu, en minéralogie, la même importance qu’en zoologie et en botanique. Enfin , comme dans ces deux sciences, on est arrivé à former des méthodes systématiques , à établir des divisions et des subdivisions des minéraux pour faciliter leur étude } ils ont

même été classés beaucoup plus rapidement que les animaux et les plantes , parce qu’ils sont beaucoup moins nombreux que les corps organisés.

Mais ces travaux étaient loin d’être parfaits; ce n’est que beaucoup plus tard qu’ils ont commencé à présenter ces caractères précis sur lesquels repose aujourd’hui la classification des minéraux. Si celte distribution est aujourd’hui plus complète , plus parfaite , que celle des êtres organisés, c’est qu’elle repose sur la nature chimique et la forme mathématique des substances minérales, deux qualités appréciables d’une manière positive; tandis que, pour la classification des êtres organisés, nous n’avons de moyens que la structure visible des organes et les phénomènes apparens de la vie, dont l’explication laisse beaucoup plus de doutes, en ce quelle relève moins des sciences de calcul et d'expérimentation. Nous verrons que ce furent Bergman et Cromstedt qui commencèrent , au milieu du dixhuitième siècle , à classer les minéraux d’après leur composition chimique , et que ce ne fut que vers la fin de ce même siècle qu’on fit sur la structure des cristaux, sur les molécules des minéraux et sur les formes résultant de leur rapprochement, des observations assez exactes pour pouvoir être l’objet d’une science.

. J’ai remarqué que la minéralogie avait commencé et s’était développée suivant le même ordre que la zoologie et la botanique : on peut dire aussi que sa marche géographique a été la même; car c’est encore en Italie que nous trouvons les premiers commentateurs des ouvrages anciens sur la minéralogie, et les premiers auteurs de systèmes et de méthodes. Toutefois l’Italie n’a pas pro-

curé à cette science autant de progrès que les autres nations , parce que son sol ne renferme pas un aussi grand nombre de mines, et que, d’ailleurs, celles qu’elle possède ne sont pas exploitées depuis aussi longtemps que celles de l’Allemagne , par exemple. Nous verrons que ce sont principalement les minéralogistes de cc dernier pays qui ont avancé la science pendant la période que nous parcourons.

Le premier auteur italien qui ait traité des minéraux est Camille Leonardi de Pesarro ; il fit imprimer à Venise , en i 5o2 , un ouvrage intitulé : Spéculum lapidum , le Miroir des pierres. Ce livre est dédié au fameux César Borgia, alors duc de la Romagne, et fils du pape Alexandre VI. Il y est traité des minéraux d’après la philosophie péripatéticienne. L’auteur, dans le premier livre, les examine sous un point de vue général ; il recherche quelle est leur matière et quelles sont les causes qui en déterminent la concrétion. Il désigne les lieux où se trouve chaque sorte de pierres, et, à ce sujet, raconte que de son temps il était tombé en Lombardie des aérolithes. Vous pouvez vous souvenir que ce phénomène a aussi été mentionué par des auteurs dans presque toutes les périodes de l’histoire, et que, dans le moyen âge, Albert-le-Grand chercha à en donner l’explication.

Dans son second livre , Leonardi fait connaître assez exactement les moyens de reconnaître si les pierres précieuses sont naturelles ou artificielles. Il traite de chaque pierre en particulier, mais il le fait sans méthode systématique, adoptant l’ordre alphabétique, à peu près comme Gessner l’avait suivi pour les animaux, et la plupart des premiers botanistes pour les plantes.

J’ai déjà eu occasion de vous faire remarquer que cette méthode est, pour ainsi dire, contre nature, puisqu’elle suppose qu’on connaît le nom des objets ; mais l’esprit humain arrive si lentement à la vérité, qu’il lui a fallu un temps assez long pour reconnaître cette erreur. Leonardi commence par le diamant adamas, l’agathe, l’amétiste, etc. Cette partie de son ouvrage est absolument composée de compilations des anciens , comme tous les écrits du commencement de la mémo période.

Le troisième livre, intitulé : De la sculpture des pierres, est tout-à- fait bizarre et rempli de superstitions. On attribuait alors aux différentes figures gravées sur les pierres des vertus très singulières , tirées de la cabale et de l’alchimie , mais surtout de la cabale philosophique dont je vous ai parlé, et qui était formée d’un mélange du platonisme avec les idées superstitieuses des Juifs. Leonardi expose toutes les règles qu’il faut suivre pour faire ces gravures, et explique leurs différentes vertus ; il précise l’effet de la figure de telle ou telle planète , de telle ou telle figure de géométrie (x). Bien qu’absurdes à tous les degrés, ces croyances avaient encore assez de vogue un siècle après Leonardi , pour que, en 1610, son ouvrage ait été réimprimé à Paris, et qu’il y ait été ajouté un appendice intitulé : Sympathia septem metallorum ac septem selectorum lapidum ad planetas, D. Pétri Arlensis de Scudalupis presbyleriHierosolymitani. Vous savez que les alchimistes du

(i) Il existe dans ce livre, page ai3, une recette pour devenir invisible à volonté. Tout le reste est & peu près aussi curieux. (iV. du Rédact.)

moyen âge avaient établi des rapports entre les sept planètes et les sept métaux alors connus : le Soleil répondait à l’or , la Lune à l’argent, Saturne au plomb , Vénus au cuivre, Jupiter à l'étain , Mercure au vif-argent; celui-ci porte même encore cet ancien nom, etc. Scudalupi établit des rapports analogues entre les planètes et un certain nombre de pierres précieuses. Mais tous ces livres sont écrits dans des vues cabalistiques ou alchimiques et n’appartiennent pas, par conséquent, à l’histoire naturelle, pas plus que le livre d’Erasme Stella, intitulé : Libellus do gemmis , et imprimé à Strasbourg en i53o,qui n’est autre chose qu’une reproduction ou des commentaires de l’ouvrage de Pline sur les pierres précieuses.

Le premier auteur qui ait véritablement observé la nature, et dont l’ouvrage a peut-être conservé le plus long-temps le crédit qu’il méritait, par la solidité de sa composition, est un Allemand, appelé Bauer , en latin Georgius Agricola. 11 était né à Gleuchen, en i494> par conséquent à la fin du quinzième siècle ; il étudia à Leipsic, ensuite en Italie, et pratiqua la médecine à Joachimsthal , en Bohême, puis à Chemnitz , près des minières des électeurs de Saxe , les plus riches et les plus anciennes de l’Europe. Il était le médecin des ouvriers et des officiers de ces mines, et avait ainsi beaucoup de facilités pour s’instruire du mode de leur exploitation , des diverses espèces de minéraux et des lieux de leur gisement. Comme il était d’ailleurs très savant, qu’il avait étudié les diverses parties de la philosophie de ce temps , et s’était formé à l’école que nous appelons maintenant classique , l’ouvrage qu’il a publié sous le titre : De re metaU

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lied, de la Métallique y est écrit avec beaucoup d’élégance. Il fut imprimé à Bàle en i546 (i), et réimprimé un grand nombre de fois , parce qu’il était considéré comme l’ouvrage principal sur la matière, et, par conséquent , suivi de tous les bommes qui s’occupaient de l’exploitation des mines. Le sujet y est divisé en douze livres. Le premier est une introduction fort élégante, où est exposée l’histoire des mines anciennes. Le second traite des moyens de découvrir l’existence des mines , et désigne la nature des montagnes qui recèlent ordinairement des veines métalliques. Déjà , du temps de l'auteur, certains individus avaient la prétention de découvrir les mines et les sources d’eau au moyen de la baguette divinatoire, appelée aussi liydroscope. Cethydroscope était une branche de coudrier bifurquée , qu’on tenait entre ses doigts et qui devait tourner avec force , croyait-on dans ces temps , lorsqu’on passait sur un terrain recelant des amas d’eau ou des substances métalliques. > . . ■

Agricole rapporte avoir fait faire cette expérience devant liai, et déclare que lorsque la baguette divinatoire éprouv e un mouvement de rotation , c’est toujours par suite d’un mouvement accidentel des mains qui la supportent; que , par conséquent, si l’on a jamais découvert, en employant ce moyen, quelques sources ou quelques dépôts métalliques, c’est un pur effet du hasard. Dans son troisième livre , Agricola traite des fi-

(1) Cette date est celle d’une réimpression , car l’édition primitive est de i53o ; elle a pour titre : Dùdogus de re rnetallicd excusas. Basile as, apud Frobermum.

Ions, c’est-à-dire des cavités ou canaux qui traversent les grandes roches , et qui sont ordinairement le réceptacle des minerais ; il indique leur direction , les différences de leur puissauce , et ce que le mineur peut augurer de leurs solutions. Son quatrième livre traite de la géométrie appliquée à la surface des mines, dans les cas de concessions 5 le cinquième , des opérations nécessaires pour arriver jusqu’au minerai, c’est-à-dire de la manière dont on doit percer les puits, conduire les galeries, les soutenir, etc. Le sixième comprend le détail de tous les instrumens qu’emploie le mineur, depuis le marteau jusqu’aux machines d’épuisement. Dans le septième livre sont décrits les creusets, les fourneaux d’essai, et les moyens de traiter le minerai en grandes masses. Le huitième a pour objets le lavage, le grillage (1), le bocardage (2) et la fonte. La description des soufflets occupe le neuvième livre. Le départ ou la séparation des métaux précieux que contient le minerai, tels que l’or ou l’argent , est le sujet du dixième livre. Agricola en parle en homme qui connaissait très bien cet art ; il décrit l’eau régale , qui est une découverte du moyen âge , et dont la description existe aussi dans Géber ou Giaber , et d’autres chimistes arabes ou européens : elle servait à dissoudre l’or. Il décrit en-

(1) Le grillage est une opération par laquelle on se propose de calciner ou de- dégager des mines, avant de les fondre, les parties sulfureuses, arsenicales, antimoniales et volatiles qui sont combinées avec le métal. (N. du Rédact.)

(2) On appelle boçard un moulin à pilons dont op se sert pour broyer la miqe , avant de la mettre au feu. Les personnes qui n’ont pas visité de forges conçoivent maintenant ce que c’est que le bocardage. (N. du Rédact .)

>gle

cote la coupelle (t), qui est un antre moyen de séparer les métaux. Dans le onzième livre , l’auteur continue le même sujet. Enfin , dans le douzième il traite delà vitrification, et raconte l’histoire des pierres fameuses qui existaient de son temps. Gît ouvrage est plutôt un traité de l’art d’exploiter les mines qu’un traité de minéralogie.

Agricole a laissé d’autres ouvrages , les uns sur la physique, les autres sur la minéralogie proprement dite; mais les premiers ont encore pour la science

des minéraux. Ainsi, dans celai qui a pour titre : De V Origine et des Causes des substances souterraines , il explique les phénomènes minéralogiques , suivant les principes d’Aristote , c’est-à-dire d’une manière très imparfaite.

Dans un autre livre, intitulé : De la Nature des chos&s qui sortent de la terre , il décrit les diiîèrentes eaux minérales , les bitumes, en un mot , tout ce qui est susceptible de couler sur un plan incliné.

Son troisième ouvrage est intitulé : De la Nature des fossiles (a). Celui-ci est un véritable traité de minéralogie : il est divisé en dix livres , et fut imprimé à Bâle, en i546, la même année que le traité de métal-

(1) La coupelle est un petit vaisseau en forthe de côupe, comme l’indique son nom , qui est fait de cendres de végétaux ou d’os calcinés. Les chimistes s’en servent pour purifier l’or et l’argent. (iV. du Rédact.)

(2) II est inutile de dire que tous ces livres sont en latin , chacun le sait. M. Cuvier exprime souvent en français les litres des ouvrages qu’il analyse , parce qu’il y a des dames parmi ses auditeurs. (iV. du Rédact .)

lurgie, dont je vous ai parlé d’abord. Il offre la première méthode de distribution des minéraux ; et ce qui est remarquable, c’est qu’elle a été conservée presque jusqu’au moment où l’on s’est déterminé à diviser les minéraux d’après leur composition chimique. La première classe comprend les terres ; la seconde , les sucs concrets ; la troisième , les pierres ; la quatrième , les minerais , ou demi-métaux; et la cinquième, les métaux purs. L’auteur ne réunit pas , comme vous voyez , les terres aux pierres , ainsi que le font les minéralogistes actuels , avec beaucoup de raison , puisque les terres ne diffèrent des pierres qu’en ce que celles-ci sont solides, tandis que les autres sont friables. Du temps d’Agricola, on ne considérait encore que la forme extérieure , la consistance et les usages. C’est d'après celte dernière considération qu’il divise les terres ; il distingue celles qu’emploie l’agriculture, celles qui servent à la poterie, au foulon , aux peintres et aux autres artistes , et enfin les terres dont se sert la médecine. Cette méthode est mauvaise ; elle est conçue à rebours , comme les méthodes de botanique que je vous ai exposées, puisqu’elle exige la connaissance de ce qu’on veut apprendre. Je ne suivrai pas les subdivisions des autres chapitres, qui sont également très peu méthodiques ; mais ou y remarque déjà la connaissance particulière de beaucoup de substances. Ainsi , dans la classe des pierres , il est fait mention du spath fluor ou chaux fluatée , et de plusieurs autres minéraux à peu près semblables.

Dans son traité De re metallicd, Agricola fait connaître le molybdène, l’antimoine, la pyrite. L’antimoine devint très célèbre de son temps , par ses emplois chimiques et médicaux.

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Son traité des métaux mentionne le zinc , le bismuth et les divers métaux connus des anciens.

Les livres De re metallicd et De naturd fossilium ont servi de guides à tous les minéralogistes subséquens, jusque vers le dix-huitième siècle.

Agricola a écrit quelques autres ouvrages , mais il est inutile que je m’étende aujourd’hui à leur égard. Cet homme remarquable mourut en x 555.

Deux ans après sa mort, parut un ouvrage intitulé, comme le sien : De re metallicd , et composé aussi par un Allemand, qui se nommait Christophe Encelius, de Salfeld en Saxe. Ce travail est beaucoup moins considérable que celui d’Agricola ; il ne se compose que de trois livres, mais les principes chimiques de la métallurgie y sont déjà exposés. Du reste, l’auteur adopte les idées des chimistes du moyen âge et des alchimistes , sur la composition des minéraux. Selon lui, le soufre est le père des métaux, et le vif-argent la mère*, de leurs diverses combinaisons avec des sels résultent les différentes espèces de métaux. Ces idées étaient très favorables à l’alchimie-, car, tant qu’on croyait que les métaux ne différaient entre eux que par les proportions en plus ou en moins de telle ou telle substance fixe, on pouvait espérer de transformer les uns dans les autres, an moyen d’une soustraction ou d’une addition de cette substance. Aussi voyons-nous que l’alchimie a été la passion de ce temps : ce ne fut que vers la fin de l’époque dont nous parlons qu’on commeuça à s’en désabuser. Encelius divise les minéraux en quatre classes , car il avait aussi unecspècede système; il traite d’abord des pierres; puis des choses susceptibles d’être fondues , c’est-à-dire des métaux; du soufre et des sels. Ces divisipns approchent

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plus que les précédentes de celles d’aujourd’hui , uuiquement basées sur les propriétés chimiques , car il réunit les terres aux pierres ; il considère celles - là comme des pierres pulvérisées. Son livre renferme d’ailleurs plusieurs observations qui aujourd’hui sont bien connues, mais qui étaient nouvelles alors. Les différens minerais y soint rapprochés de l’espèce de métal qu’ils produisent ; mais ce rapprochement n’est pas toqjours exact : car la pyrite et la cadmie, par exemple, qui sont rapportées au cuivre, contiennent , l’une autant de fer que de cuivre, et l’autre du zinc et de la silice.

Encelius est encore un peu commentateur des anciens ; il mêle de l'érudition à ses observations propres; mais cette marche est naturelle; c’est ainsi que vont toujours les choses humaines : elles ne se tranchent pas de manière à finir un certain jour et à commencer un autre; elles se développent sans se diviser ; elles marchent et ne se brisent pas.

Au temps d’Ettcelius parut un petit ouvrage de Gabriel Faliope, intitulé : De thermalibus aquis, de metallis et de fossilibus (des eaux thermales, des métaux et des fossiles) ; mais nous n’en parlons que pour mémoire , car il ne renferme rien d’important.

Ici, messieurs, reparaît avec de nouveaux titres d’éloges un homme auquel nous avons dû en tant accorder dans l’histoire de la zoologie et de la botanique ; c’est Conrad Gessner. Ce grand naturaliste nous a laissé un ouvrage intitulé : De rerum fossi-! lium , lapidum et gemmarum Jiguris et similitude nibus; il fut imprimé à Zurich eu 1 565 , in-8®. La minéralogie n’y est pas traitée tout entière ; Gcssr

ner ne s’y occupe que de la figure des minéraux. Les auteurs précédens n’avaient considéré cette partie de leurs propriétés qu’assez légèrement; Gessner en fait le sujet principal de son livre, et l’on peut considérer cet écrit comme le premier où il ait été traité de pierres figurées. Il y examine la forme mathématique que prennent les substances minérales quand elles sont abandonnées à elles-mêmes dans leurs solutions. Il considère les stalactites et autres formations accidentelles. La plus importante de ses remarques est celle des pétrifications. Il ne sait pas encore si ces pétrifications ont été des objets vivans, ou si elles ne sont que des produits des forces naturelles , opinions qui ont long-temps partagé les savans, tellement même, qu’un siècle après la mort de Gessner, il y avait encore des gens qui prétendaient que la nature avait des forces suffisantes pour configurer ainsi la madère minérale, tout comme elle en a pour configurer la matière organique (i). Mais ce qu’il y a d’important dans Gessner, c’est qu’il a parfaitement représenté les figures de plusieurs fossiles , par exemple, descérébrites, des astroïtes, des entroques, des bélemnites, des pierres judaïques, des glossopètres. Ces derniers fossiles ont ainsi été désignés par le nom

( i ) Voltaire partageait tout-à-fait cette opinion ; il rapporte avec complaisance, dans son Dictionnaire Philosophique, article Coquilles, une observation de M. de la Sauvagère , ingénieur en chef, de laquelle il résulterait qu’en Touraine, auprès de Chinott, une partie du sol se serait métamorphosée deux fois en un lit de pierres tendres dans l’espace de quatre-vingts aDS, et que chaque fois il s’y serait formé des coquilles qui, d’abord, né Sè distinguaient qu’avec le microscope , et qui croissaient avec la pierré. Ces coquilles, poursuit Voltaire, étaient de differentes espèces; il y avaiitdes Os-

de glossopètres ou pierres de langues , parce qu'on croyait qu’ils étaient des langues de serpent pétrifiées.

Vers le même temps que le livre de Gessuer, parurent plusieurs ouvrages sur certaines pierres dont il est question dans divers auteurs anciens. Ces écrits sont de purs commentaires, particulièrement ceux qui ont pour objets les pierres précieuses mentionnées dans l’ancien et dans le nouveau Testament. Vous pouvez vous rappeler que le grand-prêtre des juifs portait sur la poitrine une plaque où étaient enchâssées douze pierres précieuses , qui sont mentionnées dans le Lévitique. La question desavoir quelles étaient ces pierres a beaucoup occupé. Ruœus ou Larue a écrit sur ce sujet ; André Bacci , de la Marche d’Ancône , a fait un traité exprès sur ces douze pierres précieuses. Il existe encore un ouvrage d’Epiphane, ancien archevêque grec, où il est parlé des pierres qui étaient sur le ralional du grand-prêtre des juifs ; enfin nous avons un autre petit livre sur les pierres dont il est question dans l’Apocalypse. Je n’ai fait mention de tous ces ouvrages que pour ne nen oublier d’un peu connu, car la science n’en a reçu aucune impulsion progressive.

L’ouvrage de Lazarre Erkern, publié in-folio, en

tracites, des grypliites , qui ne se trouvent dans aucune de nos mers; des cames, des télines, des cœurs, dont les germes se développaient insensiblement et s’étendaient jusqu’à six lignes d’épaisseur.

Voltaire était très faible dans les sciences naturelles, et l’on ne saurait l’accepter comme autorité à cet égard.

Pour avoir des idées positives sur les fossiles , il faut lire l’admirable traité deM. Cuvier. (JV. du Rédacf.)

i5^3, donne lieu à un jugement d’une nature pius distinguée. Cet auteur traite, dans un des livres de son ouvrage de la Docimastique, ou de l’art de reconnaître la quantité de métal utile que contient chaque minerai. Les procédés de cet art capital pour tous les minéralogistes n’avaient été que superficiellement développés par Agricola ; Erkern, dont l’histoire est peu connue, remplit cette lacune de la science. Son livre fut imprimé en i5j3 , et est intitulé : Description des principales espèces de minerais et de la manière dont ils doivent être éprouvés dans les petits-feux, pour en connaître le métal. On appelle petits-feux des essais faits antérieurement à la fonte en grand , qui a lieu dans de vastes fourneaux. Les réimpressions de cet ouvrage, qui eurent lieu à Francfort, en 1578 et 1590, portent ce titre singulier : Aula subterranea, etc. , Cour souterraine , sans laquelle les princes ne peuvent gouverner , ni les sujets obéir ; c’est une allusion aux métaux précieux. Ce traité d’Erkern a été classique pendant un siècle , pour la partie de la métallurgie qu'on appelle docimastique, comme celui d’Agricola le fut pour la métallique ou la métallurgie générale. Ainsi , messieurs, vers la fin du seizième siècle , toutes les parties de la minéralogie et delà métallurgie avaient été traitées par les Allemands plus ou moins exactement. \

C’est à un homme à peu près le contemporain de ceux dont nous venons de parler qu’est due l’introduction en France des connaissances de cette nature; il était, de plus, presque le seul à celte époque qui les possédât. Cet homme s'appelait Bernard Palissy ; il était né dans le diocèse d’Agen, en 1499, était fort pauvre et ne sut même jamais le latin. Son pre-

mier métier était celui d'arpenteur , de dessinateur et de peintre d’images •, il avait parcouru pour vivre presque toutes les provinces de France. Doué d’nn esprit curieux, partout où il était allé il s’était occupé de rechercher les productions naturelles. Lorsqu’il en avait trouvé l’occasion, il s’était introduit chez les pharmaciens et chez les personnes qui s'occupaient de chimie, ou mieux d’alchimie. 11 avait ainsi acquis d’assez grandes connaissances, qu’il avait principalement dirigées sur l’art de fabriquer la faïence et sur la composition des émaux ; aussi établit-il une fabrique de ce genre, dont les produits sont encore aujourd’hui assez recherchés , bien que les couleurs en soient peu variées et que le bleu y domine trop. Il prit le titre d’ouvrier en terre et d’inventeur des rustiques figulines. Le connétable de Montmorency fut son premier protecteur ; il l’employa à faire les pavés et autres plaques de faïence qui garnissaient le château d’Écouen ; il en existe encore quelques-unes en place ; plusieurs autres ont été détachées , et sont conservées dans des cabinets. Il fit, pour le roi Henri II et quelques-uns de ses successeurs , des Vases de diverses dimensions , des plats, et autres objets semblables, sur lesquels sont appliquées des figures en émail , au moyen des substances que de longues recherches lui avaient fait reconnaître propres à cet usage : ces figures ne sont plus remarquables aujourd’hui que pour le bon goût du dessin. Palissy, qui, dans ses voyages , avait été dessinateur, paraît avoir eu le sentiment de l’art et s’être attaché à reproduire les dessins des grands maîtres qui , pendant Je seizième siècle, ont été plus nombreux et plus habiles peut-être qu’à aucune autre époque ; c’est déjà un tnér

rite, pour un potier de terre, d’avoir choisi do pareils modèles (i), Il lui fut accordé un brevet de potier de terre du roi , et en cettë qualité il vint habiter aux Tuileries, où il continua sa fabrication. Ce fut pour lui un moyen d’échapper au massacre delà Saini-Barthélemi ; car déjà, en t56a, il avait été mis en prison comme protestant. Ce furent Laroche-» foucault et les autres seigneurs qui l'avaient employé qui le sauvèrent en l’envoyant se cacher dans sa fabrique des Tuileries. Mais il fut persécuté de nouveau lors du siège de Paris par Henri IV, et pendant la domination des Seize. Le duc de Mayenne ne parvint qu’à lui sauver la vie, et ne put empêcher qu’il ne fût enfermé à la Bastille (a), où il mourut en i58g.

Palissy ne fabriquait pas seulement des poteries \ il donnait aussi des leçons publiques de minéralogie (3) , pour lesquelles il avait recueilli un cabinet assez considérable. Dans ses voyages il avait rassemblé tout ce qui lui avait

(i) M. Lenoir conjecture que Palissy a peint , d’après les dessins de Raphaël , les vitraux du château d’Écouen qui représentent l’histoire de Psyché î il en a publié quarante-cinq estampes dans le tome VI du Musée des Monumens français. {N. du Rédact .)

(a) Henri HI fut le visiter dans sa prison , et lui dit : « Mon » bon-homme , si vous ne vous accommodez sur le fait de la re- > ligion , je suis contraint de vous laisser entre les mains de mes

» ennemis Sire, répondit Palissy, ceux qui vous contraignent

» ne pourront rien sur moi : je saurai mourir. » (N. duRédact.)

(3) Il était si convaincu de la vérité de ses opinions, qu’il fit afficher dans son école qu’il rendrait l’argent à ceux qui lui en démontreraient la fausseté. Il y a bien quelques professeurs qui courraient de grands risques en faisant mettre une pareille affiche au-dessus de leur chaire. ( N . du Rêdact.)

paru singulier , et l’avait classé. D’après le catalogue qu’il a laissé de son cabinet, il parait qu’il avait beaucoup de stalactites curieuses, déminerais, de métaux, de marcassites, mais surtout un grand nombre de pétrifications. Il s’était attaché de préférence à ces pierres figurées. C’est lui qui , le premier ou l’un des premiers, soutint que les coquilles fossiles que l’on trouvait sur les montagnes étaient des débris d’animaux marins ; il prouva même d’une manière très sensible par l’intégrité que présentent les parties les plus frêles et les plus délicates de ces coquilles, qu’elles n’nvaicnt point été transportées par un déluge ou par une inondation , aux lieux où on les découvrait ; qu’elles avaient vécu sur ces lieux mêmes, et que, par conséquent , la mer avait autrefois reposé sur les continens qui les recélaient.

C’est là, comme vous voyez , le commencement, l'embryon , pour ainsi dire , de la zoologie moderne. On avait bien antérieurement, dans différons ouvrages sur les pierres , soit anciens , soit du moyen âge , soit d’une époque plus récente, traité des questions de physique relatives à chaque masse pierreuse, à la formation des cristaux et à celle des cailloux ; mais la question générale de savoir comment se sont superposées ces immenses croûtes qui constituent aujourd’hui les parties solides dü continent n’avait pas encore été agitée : elle ne commença à l’être que lorsque l’on se fut demandé d’où provenait cette quantité immense de corps organiques , et surtout ces milliards de coquilles qui existent dans quelques parties superficielles du globe. Des hommes prétendaient, dans le quipzième et le seizième siècles, que c’était un résultat des jeux de la nature, un produit de ses forces naturelles , des aberrations de sa

puissance vivifiante : Palissy expulsa ces erreurs drt domaine de la science.

Cet homme remarquable est aussi un de ceux qui ont rendu le plus de services à l’agriculture, en recommandant l’emploi de la marne et du falan , autre espèce de marne , formée de débris coquilliers, qu’il avait eu l’occasion de connaître pendant ses voyages en Saintonge et dans d’autres provinces où ce falun était très abondant. L’ouvrage où il en parle est intitulé: Recepte véritable par laquelle tous les hommes de la France peuvent apprendre à multiplier et augmenter leurs trésors. Il fut publié à la Rochelle en i563. L'autre ouvrage important de cet auteur a pour titre : Discours admirables de la nature des eaux et fontaines , tant naturelles qu'artificielles, des métaux , des sels et salines, des pierres , des terres, du Jeu, des émaux, avec plusieurs autres excellens secrets des choses naturelles. En 1 58o il a publié aussi un traité de la marne ; enfin , quelques-uns de ses autres écrits ont été recueillis dans une édition nouvelle de ses ouvrages, qui fut publiée en 1777 , par les soins de M. Faujas de Saint- Fond.

Bernard Palissy n’avait reçu aucune éducation classique; il s’était formé lui-mème, et n’en a pas moins été , comme vous l’avez vu , un des hommes les plus Utiles de son temps , puisqu’il répandit en France le goût de la minéralogie, contribua aux progrès de l’agriculture , et éveilla le premier les idées sur les révolutions du globe.

Les autres auteurs du temps sont des minéralogistes plus réguliers que ceux dont nous avons parlé. Leurs méthodes de distribution ne sont pas sans mérite , et

se rapprochent beaucoup de celles qui furent employées vers la même époque pour la zoologie et surtout pour la botanique : le premier créateur de ces méthodes est même un de ceux qui ont fait faire des progrès à la botanique méthodique. Ce fut André Césalpin, dont les beaux travaux sur les plantes vous ont été exposés, qui classa alors les minéraux de la manière la plus satisfaisante. Son ouvrage intitulé : De metallicis libri très , fut imprimé à Rome , en 1 596. Par ce mot metallicis , l’auteur entendait, comme ses prédécesseurs, la totalité des minéraux , ainsi que le démontre son système. Il divise d’abord les minéraux en terres et en sels , ou en substances qui se dissolvent dans l’eau ; mais par ce mot dissoudre, il faut entendre aussi délayer 5 car si les sels se dissolvent, les terres ne font que se délayer. À cette époque , les, idées chimiques étaient. trop peu développées pour qu’on pût faire cette distinction. Il traite ensuite des substances qui se dissolvent dans l’huile , et que quelques minéralogistesavaientappelées les soufres ; puis des corps qui ne 6ont pas fusibles , et ne se dissolvent pas dans l'eau , c’est - à - dire des pierres 5 enfin des métaux ou des substances qui fondent au feu. Çette division est basée sur des caractères apparens, et, bien qu’il y ait des terres et des sels qui fondent au feu comme les métaux, est assez satisfaisante pour un premier essai aussi a-t-elle été conservée dans ses points principaux. Les subdivisions de Césalpin tiennent à des caractères moins importaus; il distingue des terres maigres et des terres grasses , des terres colorées et des terres médicales. Cette dernière subdivision sort un peu dçs règles de son système , puisqu’elle repose sur les usages ou les propriétés des substances , et non

plus sur leurs qualités apparentes. Les pierres soht divisées en roches , en marbres , en pierres précieuses , et en pierres qui viennent dans les corps organisés; car à cette époque on laissait dans la minéralogie tous les produits pierreux qui se trouvent dans ces derniers corps , tels que les calculs de la vessie et du foie ; les tabaxirs et autres produits pierreux des plantes.

Il existe quelques autres systèmes à peu près du même genre que celui deCésalpin; je vous en parlerai rapidement.

Le premier est celui de Gaspard de Schwenckfcld , habitant de la Silésie , qui fit aussi plusieurs autres ouvrages sur les animaux de la Silésie , dont je vous entretiendrai plus tard. Celui de ses livres qui nous intéresse maintenant est nn traité sur les plantes et les fossiles de Silésie , publié en 1600. Il y divise les minéraux en terres, pierres, sncs, métaux et minerais : chacune de ces classes est ensuite subdivisée. Ainsi il distribue les terres en simples et en composées ; parmi les terres composées,, il range principalement les sables qui ont divers élémens r les terres qui sont imprégnées de sucs bitumineux, celles qui sont mélangées avec des parties salines ou métalliques. Quant aux pierres, il les divise en rudes et en nobles : les nobles sont celles qui peuvent être polies, et il les subdivise encore en pierres précieuses de second ordre, comme les marbres, les porphyres , les agates ; et en pierres précieuses véritables ou gemmes. Cette classification est bien un peu fondée sur l’usage des minéraux ; mais elle présente aussi des caractères qui sont tirés de leurs propriétés apparentes.

Les autres subdivisions de l’ouvrage ne sont pas assez intéressantes pour que je vous y arrête.

Le traité que nous rencontrons ensuite est d’un jésuite de Médine , nommé Bernard Cesius ; il fut imprimé à Lyou , en i636. Les minéraux y sont divisés en terres et en sucs concrets , en pierres et en métaux, par conséquent l’auteur n’innove en rien ; mais je mentionne cet ouvrage , parce qu’il est encore rempli d’idées superstitieuses, tirées de la cabale ou de l’alchimie , sur les vertus des pierres.

La Suède, qui a produit un si grand nombre de minéralogistes , en a donné un des plus anciens , c’est Georgius , dont le livre parut à Stockholm, en i6^3. Les minéraux y sont divisés en terres, en minerais, qui comprennent les sels et les soufres ; en métaux , en mines ou substances qui tiennent aux métaux , et ne sont autre chose que des combinaisons de leurs parties; enfin en pierres. Ce sont k peu près les subdivisions connues alors , sauf quelques changemens dans l’ordre, ;

Ulysse Aldrovande, professeur de Bologne, dont je vous ai cité l’ouvrage , avait consacré un de ses volumes à l’histoire des minéraux; ce volume est intitulé : Musam metallicum , et fut publié à Bologne, en 1648, par Ambrosinus. La division y est faite, comme dans Cesius, eu terres , sucs concrets, pierres et métaux. Il est seulement plus remarquable à cause de la grande quantité de pétrifications ou de fossiles qu’il fait connaître. Je vous en ai déjà dit quelques mots, en vous analysant les autres ouvrages de ce grand naturaliste. Vous vous souvenez sans doute que ces fossiles étaient des dents d’éléphant , d’hippopotame , de cheval ,

des coquillages en grand nombre , et d’autres objets semblables. Ils avaient alors un grand intérêt, et l’ont mêmecohservé long-temps; car les dents d’hippopotame ne furent guère mentionnées que dans Aldrovande, jusqu’à ces derniers temps , où l’on a retrouvé en quelques endroits de l’Italie une grande quantité de ce genre de fossiles.

Enfin, messieurs, nous trouvons un homme qui, après avoir terminé l’histoire de la zoologie pendant la période que nous parcourons , pourrait être considéré aussi comme ayant posé la borne de la minéralogie , pendant la même période, par un livre intitulé : Notitia regni mineralis , cl imprimé à Leipsic en 166t. Çet homme est Jonston. Il classe les minéraux de la même manière que les trois ou quatre auteurs dont je viens de vous parler , c’est'à-dire qu’il traite d’abord des terres , des sucs concrets , puis des substances combustibles ou bitumineuses, des pierres, et enfin des métaux. Vous voyez qu’il ne différé de ses prédécesseurs que par l’ordre , et que ses divisions sont absolument identiques aux leurs. Ses subdivisions sont d’une autre natnre; eiles offrent des différences considérables. Quelques auteurs avaient distribué les pierres , suivant qu’elles sont polissables ou ne le sont pas ; Jonston les a classées selon qu’elles sont ou ne sont pas figurées. Il les subdivise ensuite suivant qu’elles sont transparentes , colorées ou opaques ; enfin il les range d’après l’espèce de leur couleur; toutes propriétés apparentes dont le choix était assez convenable à un système de minéralogie , mais qui ont été remplacées par des caractères plus im portails et plus solides.

Je n’insisterai pas davantage sur toutes ces méthodes, dont je vous ai cité les auteurs dans un ordre chronologique. Ils n’ont pas procuré de grands progrès à la minéralogie, car presque tous se sont répétés ou imités. Quelques-uns seulement se sont distingués des autres , par la découverte de quelques gemmes ou d’un plus grand nombre de pierres figurées ; mais pour de nouveaux principes, aucun n’a surgi dans la science depuis Agricola , qui en a été le dominateur pour la minéralogie vraie, comme Gessner, le modèle d’Aldrovande, l’a été pour les pétrifications, et Césalpin pour la méthode de distribution.

Suivant le plan que nous vous avons exposé en commençant, nous allons maintenant présenter l’histoire de la chimie pendant la période que nous venons de parcourir dans un intérêt minéralogique.

La chimie a joué un rôle plus considérable que la minéralogie. Son origine est aussi différente de celle des autres sciences dont nous avons parlé. L’anatomie avait été cultivée par les anciens, et même avec beaucoup de succès , car elle était arrivée à une grande perfection par les travaux de Galien ; la botanique avait également été le sujet des études des anciens, et l’on ne saurait parler avec dédain des efforts que Dioscoride et Théophraste surtout ont faits pour son perfectionnement. On doit toujours parler avec admiration de la zoologie d’Aristote. Enfin , quant à la minéralogie , Théophraste , Pline, Dioscoride même, avaient laissé des notions assez précieuses pour que ceux qui , à la renaissance des lettres, commencèrent à traiter des matières scientifiques , eussent le devoir de rechercher leurs ouvrages.

Mais la chimie était- inconnue de l’antiquité $ les

Égyptiens avaient seulement quelques pratiques pour produire des couleurs, des émaux, et pour exploiter lea mines. Il y a bien là des effets des forces chimiques ; mais autre chose est d’obtenir des effets et de posséder des théories : or , de théories , les anciens n’en ont pas eu , ou du moins il n’en reste aucune trace. ' * " • • • • . “ “• ’ ' •

La chimie est née, d’une part, à Constantinople, sous le Bas-Empire ; de l’autre, chez les Arabes, qui ont cultivé les sciences, et particulièrement la médecine. Elle fut transportée dans. l’Europe occidentale et septentrionale, à la suite des croisades, et principalement par les études qu’on fut en faire citez les Arabes d’Espagne; car nous voyons que l’un des premiers chimistes du moyen âge est Raimond Lulle , de Majorque, qui avait pu avoir beaucoup de communications avec ccs Arabes.

Un autre chimiste de cette époque, Arnaud de Villeneuve , qui était de l’Arragon , avait eu aussi des communications avec les Arabes d’Espagne ; mais les connaissances chimiques furent alors exposées avec des formes mystérieuses , sous des emblèmes , et en termes énigmatiques. Ainsi transportées en Italie et en Allemagne, elles germèrent surtout dans ce dernier pays , parce que l’exploitation des mines y était alors dans la plus grande activité. Elle y reçut d’assez grands développemens, y excita beaucoup d’enthousiasme, mais elle n’y perdit rien de ses formes mystérieuses et énigmatiques , soit par suite de la disposition des esprits , soit par l’influence des principes philosophiques et des idées religieuses qui dominaient alors. Ces différentes causes ont besoin d’être développées avec plus de détails ; en vous

les exposant , nous vous montrerons qu'au travers d’une foule d’idées bizarres et superstitieuses , les alchimistes découvrirent de temps en temps des phénomènes très précieux, qui ont donné un commencement à la chimie et ont produit, un siècle après , dans les mains de Becker et de Stahl, une doctrine véritablement scientifique. Ce sera dans la leçon prochaine que je vous ferai connaître avec détail le transport des idées chimiques ou plutôt alchimiques en Allemagne, les formes quelles y prirent, les causes de ces formes , les moyens par lesquels elles se développèrent et les principaux auteurs qui ont écrit sur cette matière.

DIXIÈME LEÇON

Messieurs ,

Nous sommes arrivés à l'histoire de la cinquième branche des sciences naturelles, pendant la période qui comprend le seizième siècle et la première moitié du dix-septième.

L'anatomie, la botanique, la zoologie et la minéralogie avaient trouvé, jusqu’à un certain point, dans les ouvrages des anciens, un premier fond que, d’abord, on commenta , puis qu’on étendit et qu’on perfectionna. La chimie, au contraire, eut à sortir tout entière du génie des modernes -, les anciens n’en avaient pas parlé. Elle fut créée, soit parmi les Byzantins, soit parmi les Arabes. Ces derniers surtout ont été ses introducteurs dans l’Europe occidentale ; mais ils lui ont imprimé les caractères qui dominent dans leurs autres travaux, le mysticisme , le goût de l’extraordinaire, du merveilleux, et une grande rareté de logique et d’ensemble dans les raisonnemens au moyen desquels ils cherchaient à expliquer leurs expériences; tellement qu’ils en étaient arrivés à celte opinion , qu’il existait un moyen, et le même, de perfectionner les métaux et de corriger les vices du corps humain. Ils étaient persua-

dés que les métaux qui n’étaient pas de l’or étaient des métaux malades, et qu’il existait une substance, qu’à la vérité il fallait découvrir, qui pourrait purifier et guérir ces métaux, comme elle guérirait toutes les maladies de l’homme. Ces idées bizarres trouvèrent de l’appui dans les expériences ou dans les observations qui avaient été faites par les mineurs, et surtout par ceux de l’Allemagne. Ces hommes avaient observé les différentes propriétés de certains minerais, la manière dont ces substances , en apparence terreuses ou pierreuses, se transformaient , au moyen du feu ou d’un autre agent, en un métal parfait. Cette métamorphose, ce phénomène , qui leur paraissait extraordinaire , n’était point expliqué par la physique des anciens. Les métallurgistes y virent une découverte importante et la firent servir de fondement à des espérances presque sans bornes. La philosophie qui dominait alors était d’ailleurs assez favorable à tout ce qui tenait au mysticisme et à la superstition ; c’était le platonisme modifié. Les nouveaux platoniciens avaient donné beaucoup d’importance à ces êtres qu’ils supposaient exister entre la divinité et l’homme , et qu’ils appelaient démons bienfaisans ou malfaisans ; ils leur supposaient une grande influence dans le gouvernement du monde ; iis admettaient la possibilité de les déterminer à l’action par certains procédés, les uns, tirés des puissances naturelles , les autres , de certaines paroles ; en un mot , au moyen de ce qu’on nommait la magie. Ces opinions étaient tellement dominantes, elles étaient si parfaiierment en rapport avec l’esprit du siècle, qu’à aucune époque il ne fut aussi souvent question de sorcellerie et de sorciers. Une commission du parlement de Pau,

dans le Béarn , fit brûler plus de trois cents de ces malheureux dans un espace de temps assez court. La croyance aux sorciers était alors si générale, si profonde, que les accusés de sorcellerie la partageaient cux-nlêmcs•, ils ne niaient point les faits qu’on leur imputait, lorsqu’on les pressait un peu. L’imagination fortement préoccupée de cet état extraordinaire, plusieurs, soit dans leurs rêves , soit dans des momens qu’on appelait d’hallucination, avaient réellement cru se voir au sabbat, ou être les objets d’actes de sorcellerie.

Dans de pareils temps, sous la protection de telles idées, il n’est pas étonnant que les chimistes, ou ceux qui voulaient abuser des arcanes de la chimie, aient exercé tant d’empire sur les esprits. Ils avaient d’ailleurs de puissans auxiliaires : le premier était l’eflfet étonnant des remèdes chimiques. Jusque vers la fin du quinzième siècle la médecine n’avait guère employé que les anciens moyens thérapeutiques , c’est-à-dire la pharmacie galénique , qui se composait de plantes et de substances tirées des autres corps organisés, dont on formait divers mélanges •, mais les remèdes héroïques , notamment les préparations de mercure et d’antimoine, ne furent bien connus et généralement employés qu’à une époque plus éloignée. Les succès tout-à-fait extraordinaires qu’on obtenait, soit du premier de ces minéraux contre la syphilis, soit du soufre contre les maladies cutanées , et même aussi de l’antimoine , qui a pour attribut une grande puissance sudorifique ; ces succès disons -nous, dont le principe resta longtemps un secret dans les mains de quelques chimistes, leur acquirent un grand ascendant sur les esprits, et leur crédit augmenta encore lorsqu’ils cnrejrt adopté la

langue inintelligible de la magie, au moyen de laquelle on prétendait conjurer les esprits supérieurs, et les contraindre à venir aider l’humanité.

L’autre source du crédit des chimistes fut le désir qu’avaient les princes de s’enrichir, de se procurer des moyens de finances plus considérables que ceux dont ils avaient disposé jusque là. Les gouvernemens n’avaient pas encore eu besoin, pour ainsi dire, de ce grand nerf des états modernes, parce que les services militaires étaient faits par les possesseurs de fiefs ; mais lorsque les guerres du quinzième siècle , qui occupèrent toute l’Europe , éclatèrent et contraignirent les souverains à avoir des armées permanentes , le besoin d’or se fit sentir à la plupart des princes. Ceux qui n’avaient pas de vastes états se trouvèrent surtout fort gênés ; avides de ressources, quelques-uns saisirent avec empressement l'idée qu’il 11’était pas impossible de découvrir la pierre philosophale et d’en tirer parti , du moins pendant quelque temps. Ils firent de grandes dépenses pour arriver à ce résultat : or , du moment qu’on trouve du crédit pour une chose importante , il .arrive tout naturellement que des charlatans qui sont hors d’état de la procurer, la promettent cependant, dans l’espoir de s’enrichir ou d’obtenir de la considération. Ce fut en effet ce qui eut lieu pour la transmutation des métaux ; le monde fut inondé de possesseurs de la pierre philosophale. On publia aussi une foule d’ouvrages pseudonymes , dans lesquels on cherchait à faire croire que la science de la chimie, qui enseignait les remèdes universels et l’art de transformer les métaux, avait existé de toute antiquité et avait seulement été tenue secrète. La découverte en fut attribuée à

Hermès, à Salomon et à d'autres sages. Tous ces ouvrages étaient rédigés dans des formes énigmatiques et métaphoriques , par cette raison bien simple , que si les auteurs s’étaient expliqués clairement , ils auraient été discrédités sur-le-champ, puisqu’ils n’avaient rien à dire. Ils étaient dans l’impossibilité d’indiquer la substance ou la combinaison d’élémens qui devait procurer de l’or ; à l'instant même , l’expérience les aurait démentis; ils se réfugiaient donc, comme je le disais, dans des énigmes sons lesquelles presque tout le monde croyait que de grands secrets étaient cachés : par ce moyen, ils conservèrent quelque temps l’autorité que leur impudence leur avait acquise.

La méthode de prétendre que l’alchimie avait été connue dès les temps les plus reculés fit tant de progrès, qu’on en vint à soutenir que les anciennes mythologies n’étaient que des emblèmes de l’alchimie. Celte doctrine fut même professée dans le dix-septième siècle , et presque de nos jours. Nous avons lu l’ouvrage d’un bénédictin , nommé Bernelti , qui prétend expliquer toute Y Iliade et Y Odyssée , comme des analogues du grandœuvre.

Mais au milieu de toutes ces folies , plusieurs alchimistes faisaient réellement des expériences intéressantes, et, tout en se proposant un but imaginaire, découvrirent des vérités fort importantes pour la physique et la chimie.

Les premiers ouvrages dans lesquels ces vérités sont exposées furent publiés sous des noms composés de manière à faire croire qu’ils appartenaient à la plus haute antiquité, comme, par exemple, les noms de Basile Valentin, qui signifient roi puissant. On a

cru qu’un homme de ce nom avait existé dans !e quinzième siècle, et l’on a même articulé qu'il était bénédictin à Erfort; c’est vraisemblablement une erreur, car il n’y a jamais eu de couvent de bénédictins à Erfort (i).

Quoi qu’il en soit, c’est à Basile Valentin qu’on attribue la dénominatiou d’antimoine, que porte maintenant le stibium des anciens. On prétend qu’il avait donné de cette substance à des cochons , et qu’ayant remarqué que ceux-ci étaient ensuite devenus très gras , il en avait fait prendre à ses moines, exténués de jeûnes et de mortifications; mais la plupart étant morts, au lieu d’engraisser, il nomma anti-moine la substance qu’il leur avait administrée.

La date des ouvrages de Valentin n'est pas connue plus que sa personne ; mais elle n’est pas aussi reculée qu’on l’a dit, car il mentionne le mal de Naples (2), qui ne parut qu’en i4g5, et il indique aussi l’utilité de l’emploi du mercure en thérapeutique , qui ne fut connue qu’au commencement du seizième siècle , par les expériences de Bérenger de Carpi. Il y a même des critiques modernes qui croient que ces ouvrages appartiennent au dix - septième siècle : ce

(1) L’histoire n’y mentionne qu’un monastère de femmes; mais Erfort ou Erfurth a eu une université, fondée par Dagobert : il se pourrait que ce fût un de ses professeurs qui aurait publié l’ouvrage dont il s'agit. Il parut d’abord en allemand et ensuite en langue latine. ( N. du Rédact. )

(2) Onappelait ainsi la syphilis, parce que les Français avaient contracté cette maladie à Naples , lors de l’expédition de Char les VIII, en i4{)5. (iV. du Rédact.)

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qu’il y a de certain, c’est qu’ils n’ont été publiés que dans ce siècle. Pour leur donner plus decrédit, on leur créa une origine extraordinaire : ou répandit qu’ils avaient été découverts dans le milieu d’une colonne de l'église d’Erfort, qui avait été brisée par le tonnerre.

Le principal de ces ouvrages est intitulé : Currus triu.mph.alis Antimonii , Le char triomphal de V Antimoine. La première édition parut à Leipsic, en 1624 j elle est en partie théorique et en partie pratique. La partie théorique est écrite en style mystique , mêlée de beaucoup d’injures contre les médecins du temps, et contre Hippocrate et Galien. Cependant on distingue à travers ce fatras une espèce de théorie; on y voit pour la première fois le développement de la doctrine des trois principes du mercure, du soufre et du sel, qui existait chez les Arabes et se trouvait déjà dans Raymond Lulle et dans Arnaud de Villeneuve, leur élève, mais y était exposée avec moins de soin et d’une manière moins générale. Par sel , on y entend le principe de toute dissolubilité ; par le soufre, le principe de la combustibilité ; et par le mercure, le principe de la métalléité, ou des substances qu’on rapportait à la métalléité ; car on reconnaissait aussi du soufre, du sel et du mercure dans les plantes et dans les animaux. L’ensemble de tout ce système est établi au moyen de comparaisons entre certaines actions ; ainsi Valentin compare très souvent l’action médicinale du mercure à l’action du feu et de l’esprit de vin ; celui-ci , à 1 état pur, lui paraît contenir une espèce de mercure, ou du moins de principe mercuriel. Mais toutes ces idées sont exirèmement vagues, et l’addition de méta-

phores el d’idées mystiques , empruntées aux alchimistes précédeus , ne contribue pas du tout à les éclaircir.

Ce qu’il y a de positif dans Valentin , ce sont les préparations de diverses substances médicinales , la description des procédés nécessaires pour les obtenir et l’indication de plusieurs de leurs usages dans les arts. Ainsi il décrit très bien le régule et le beurre d’antimoine, puissant escarotique, qu’on appelle encore de ce nom dans la pharmacie vulgaire , le précipité rouge de mercure, l’alcali volatil , le foie de soufre , l’eau régale , le sucre de Saturne , les acides vitriolique , nitrique et muriatique. En résumé , on peut dire que , sauf les procédés pneumato-chimiques , ceux qui ont pour objet la décomposition des airs et leur analyse, tous les moyens employés par la chimie jusqu’à Boerhaave soui exposés dans les ouvrages de Valentin. Boerhaave l’a reconnu lui-même au commencement du dix-septième siècle, et le déclare dans ses écrits.

Valentin a fait tine application de la chimie à l’organisme ; il a cherché à établir que le corps humain présentait en petit exactement les mêmes phénomènes que le monde présentait en grand , et c’est ainsi qu’il a créé les dénominations de microcosme et de macrocosme -, qu’il affecte, la première au corps humain , et l’autre au grand corps de la nature. Ses écrits contiennent plusieurs autres choses qui seraient assez remarquables si elles n’étaient pas mêlées d’une foule d’idées bizarres et d’expressions extraordinaires qui en rendent la lecture fastidieuse. Mais à cette époque le génie et le talent ne pouvaient être purs de superstition 5 l’esprit humain

n’est pas doué de la faculté d’écarter d’un seul coup toutes les erreurs qui l’ont précédé: Cardan , dont nous allons parler maintenant, nous en fournit la preuve.

Jérôme Cardan (t) naquit à Pavie en i5oi , d’un médecin jurisconsulte. Il devint très profond mathématicien , et est un de ceux qui ont le plus perfectionné l’algèbre. On lui doit la découverte de la solution des équations du troisième degré. Malgré l’étendue de sa science, il fut d’une singularité et d’une superstition extraordinaires ; il soutenait la cabale, la magie, toutes les idées de l’alchimie , à l’exception de celles qui concernaient la transmutation des métaux. Il eut aussi la vie la plus aventureuse et la plus extraordinaire. A sa mort , en i5^6 , on trouva un ouvrage intitulé : Devitd proprid, espèce de confession dans laquelle il révèle ses vices , ses superstitions et ses crimes.

Tous ces ouvrages de Cardan et de Valentin contribuèrent à exciter les esprits , à leur donner le goût des superstitions et des secrètes expériences ; ils entretinrent l’espoir qu’on arriverait à découvrir ainsi de grandes vérités et une foule de choses utiles.

Un des hommes qui ont le plus exalté cette dis-

(i) C’est encore un bâtard, et il fait lui-méme le singulier aveu qu’il a appris que sa mère avait employé des emménagogues pendant sa grossesse. Il passe pour avoir eu des accès de folie ; il disait avoir un démon familier , dont il recevait des avertissemens , et se croyait aussi quelquefois en présence de son bon ange. Souvent il tira l’horoscope de sa mort , et attribuait la fausseté de ses prédictions à l’ignorance de l’artiste et jamais à l’incertitude de l’art. Enfin il tira l’horoscope de Jésus- Christ; c’est le véritable chef-d’œuvre de l’extravagance. (A’, du Ràdact.)

position des esprits est le grand Philibert - Auréole- Théophraste-Paracelse-Bombast de Hohenheim, car il s’élait affublé de tous ces noms. Il paraît qu’il était le fils d’un médecin, enfant naturel d’un grand-maître de l’ordre teutoniquc : du moins le nom de Bombast est celui d’une famille qui a eu une grande existence dans cet ordre. On a contesté à Paracelse cette descendance ; mais, vraie ou non, il n’en est pas moins certain que c’est de là qu’ila tiré le nom de Bombast qui, ensuite, est devenu en anglais le synonyme d’enflure, de jactance, parce qu’en effet personne n’en a montré autant que Paracelse. Il était né en Suisse , en i4g3, à Einsiedeln, petit bourg situé près de Zurich, et fut élève d’un homme célèbre d’ailleurs par son érudition , mais qui était aussi un grand partisan de l’alchimie, l’abbé Tritheim, bien connu des érudits. Ce goût que les grands seigneurs d’alors avaient pour la transmutation des métaux le fil appeler auprès d’un personnage de Souabe, nommé Fugger de Schwatz. La famille de ce nom était très célèbre en Allemagne par les richesses immenses qu’elle avait acquises dans le commerce (i), comme celle des Médicis en Italie; elle parvint même à former une famille de princes qui subsiste encore aujourd’hui. Paracelse s'attacha à un membre de celle famille , pour travailler à des recherches alchimiques ;

( i) A son retour de Tunis, Charles^Juint passant à Augsbourg, logea chez fcs Fugger, et, entre autres magnificences dont ils le régalèrent , ils firent mettre dans la cheminée de sa chambre un fagot de cannelle , qu’ils allumèrent avec la reconnaissance d’une somme très considérable que leur devait l’empereur. (JV. du Rédact .)

il voyagea dans toute l’Europe, consultant partout où il espérait apprendre quelque secret , et interrogeant même les vieilles femmes et les vieux magiciens. Dans son voyage en Pologne, il fut pris par les Tartares et conduit dans la petite Tartaric; il prétend que c’est dans ce pays qu’il connut la pierre philosophale.

Il revint enfin à Bâle, où ayant guéri avec des remèdes chimiques le célèbre imprimeur Froben, il fut fait professeur de médecine chimique, en 1529. C’est à peu près la première chaire de cette nature qui ait été créée. Il l’occupait depuis quelque temps, lorsqu’un désagrément lui fit quitter la ville de Bâle. Un chanoine de celte ville, nommé Lichtenfeld , éprouvait de grandes douleurs, pour la guérison desquelles il avait promis cent écus à Paracelse. Celui-ci le guérit au moyen seulement de deux pilules antimoniales : le chanoine trouva que ce qu’il avait promis dépassait la valeur d’un si petit remède, et il en résulta un procès dans lequel Paracelse fut condamné. C’est à ce sujet qu’il dit adieu àlaville deBàle. Il parcourut l’Alsace, la Souabe, s’arrêtant de cabaret en cabaret, y recevant les gens qui venaient le consulter, s’enivrant avec les paysans et ne couchant pas même dans un lit. Il oublia dans cette vie abrutissante ce qu’il savait de latin. Un de ses disciples, nommé Opporinus, qu’il avait emmené, le quitta, lassé de le suivre, à pi'opos d’un blasphème qu’il lui avait entendu proférer. Enfin, en îù/ji , ses désordres cessèrent. Il mourut à Saltzbourg, âgé de quarante-sept ans, quoiqu’il eût prétendu posséder un élixir qui prolongerait sa vie aussi long-temps que celle de Mathusalem. Chose singulière! nous verrons que tous les médecins- chi-

mistes ont ainsi mené une vie assez aventureuse , et que la plupart sont morts avant le terme ordinaire.

Paracelse n’avait aucune connaissance de la philosophie, de la dialectique, de la logique, ni des autres sciences fondamentales : il parait qu’il ne recherchait que la faveur populaire. Il est même le premier professeur connu dans l’Europe moderne qui ait fait ses cours en langue vulgaire (i) : jusqu’à lui on n’avait professé qu’en latin. Il était tellement acharné contre les anciens, qu’un jour il fit, devant ses élèves, un autodafé des ouvrages d’Hippocrate et de Galien. Sa grande vogue, comme médecin , fut le résultat des remèdes extraordinaires qu’il employa ; il avait des recettes du genre de celles de Basile Valentin, et administrait l’antimoine , le mercure et l’opium avec une hardiesse extrême. Il guérissait amsi, quand il ne tuait pas ses malades, des lèpres, de3 ulcères, de légères hydropisies , qui avaient été réfractaires aux traitemens des autres médecins.

La célébrité de Paracelse devint telle, qu’il n’y eut pas de merveilles qu’on ne lui attribuât, surtout dans les pays éloignés : on fut jusqu’à dire qu’il avait fait des enfans avec l’alambic (a), en y plaçant certaines drogues.

(i) C’est, suivant nous, une excellente innovation. Le plus sûr moyen de détruire l’erreur ou de faire triompher la vérité , c’est de les rendre intelligibles au plus grand nombre d’esprits possible. (ÏV. du Rédact.)

(a) Il paraît qu’il n’aurait pas pu employer d’autres moyens : ses historiens rapportent qu’à trois ans un cochon l’assimila au célèbre amant d’Héloïse. Ce qui est certain , c’est qu’il n’avait pas de barbe et détestait les femmes autant que Boileau qui , comme

Quant à ses ouvrages, ils sont aussi écrits de manière à séduire les îgnorans , le peuple ; ils sont remplis d'emphase et d’interpellations mystiques,- il blâme avec une orgueilleuse audace tout ce qui l’a précédé. Du reste , il n’était pas sans science : s’il a pratiqué les procédés déjà décrits par Basile Valentin et par les autres chimistes antérieurs , il en est. aussi plusieurs qui lui appartiennent. On trouve déjà dans ses ouvrages beaucoup d’observations sur le vitriol, sur le zinc. On y voit aussi des idées théoriques: ainsi, il admet dans l’air un feu caché; c’est de ce fluide qu’il fait dériver la chaleur et la flamme , comme dans la théorie actuelle de la combustion. Mais ces idées sont tellement mêlées de cabale, de magie et de mots barbares créés exprès pour être inintelligibles , de superstitions sur la vertu des talismans , des figures et des lettres qu’on gravait sur les pierres , qu’elles forment en quelque sorte un assemblage monstrueux de faits appartenant à la chimie et d’absurdités honteuses. Les livres de Paracelse furentpubliés de son vivant. Le principal de tous est intitulé : De gradibus et compositionibus receplorum ac naturalium ; nu autre est intitulé : Archidoxorum ; et nu troisième : De naturd rerum. Mais, en général, ils sont tous aujourd’hui absolument inutiles, encore plus que ceux de Basile Valentin , et ne peuvent plus nous servir que comme des exemples de tons les égaremens dont l’esprit est capable , et aussi de la facilité avec laquelle 1 . .vi.;:-. i.. t i. . k , i , 4 .

on sait , avait aussi été profondément blessé par un coq , dans sa jeunesse. On a même prétendu que c’était là l’origine des satires de ce dernier contre les femmes ; nous n’éléverons pas de contestation à cet égard. (N. du Rédact.) .

d'indignes charlatans , pour peu qu'ils paraissent posséder quelque chose d’utile, acquièrent du crédit dans l'opinion des peuples.

La vogue de Paracelse multiplia les médecins-chimistes, et presque tous prirent, pour inspirer de la confiance, le litre d e paracelsisles. Ils prétendaient pouvoir guérir les maladies sans avoir étudié la pathologie, sans s’occuper d’aucun des détails delà médecine et sans avoir recours aux. observations consignées dans les anciens. Les succès , inouïs alors , qu’ils obtenaient de temps en temps, vendaient ces prétentions incoulestables aux yeux du vulgaire.

Parmi les médecins paracelsistes , quelques-uns sont assez .remarquables encore. Ainsi , on pourrait citer , parmi les Allemands, Thurneissers, médecin de l’électeur de Brandebourg , et Severin , médecin du roi de Dunemarck, car la plupart trouvaient à se placer auprès des princes *, mais chacun d’eux avait une manière diüérente d’exprimer ses idées. Comme il arrive toujours quand on ne connaît pas un sujet à fond , ils entassaient métaphore sur métaphore , et en formaient un tout énigmatique. Gonthier d’ Andernach , le professeur d’anatomie de Vesale, ne fut pas à l’abri des bombasts de Paracelse ; à la fin de sa vie , il s’adonna à la médecine de pe novateur ambulant.

Knfin , l’Allemagne vit naître, au commencement du seizième siècle , une société secrète qu’on nomma la société des roses-croix (i), et qui pratiqua, nou-sculemenl

"V ? .il. I » •• '• -1 "

(i) Ou peut voit sur cette société Gabriel Naudé et Lenglet Dufresnoy. (A. du Rédact.)

des expériences de chimie dans le genre de celles de Valentin et de Paracelse , mais qui exagéra encore ce qu'il y avait de superstitieux, de théosophique dans leurs écrits. Dès 1610 , cette société avait des statuts qui furent divulgués , et qui prescrivaient à ses membres de garder le secret sur tout ce qui se passait entre eux. En i6i4> elle s’annonça comme devant régénérer le monde en s’emparant des princes au moyen des trésors qu’elle leur procurerait par la pierre philosophale. Osswald Croll, médecin de l’empereur Rodolphe II , sur la fin du seizième siècle, donna un livre intitulé : Basilica chimica continens philosophicam descriptionem etc* , avec up traité intitulé : Tractatus noviis de signattiris rerum internis, dans lequel il expose un système où il lie l’astrologie avec la chimie et avec la cabale. Selon lui , ce sont des astres qui forment les vertus des plantes et des minera, r j chaque astre a sa plante , ou plutôt chaque plante a un astre qui lui correspond. Il attachait de l’importance aux lettres gravées sur les pierres, qu’on employait comme amulettes, comme talismans. En somme , ses ouvrages présentent un amas de métaphores telles que nous en verrons renaître dans quelques sectes philosophiques de l’Allemagne, lorsque nous en serons à l'histoire des sciences naturelles pendant le dix-huitième siècle.

Au temps des roses-croix, la cabale jouissait d’un grand crédit, elle avait été formée d’une partie de la phitasQpJhie néo-pla ton ip jeune, altérée par sou mélange avec les superstitions des rabbins qui attribuaient aux lettres et, à leurs combinaisons lin grand ppuvoir sur les êtres intermédiaires, sur les intelligences supérieures à l’homme. Toutes çes idées sur les sorciers et la cabale

étaient répandues parmi les catholiques et parmi les protestans ; mais peut-être Tétaient-elles davantage parmi les protestans, parce que, comme leur principe était de remonter au texte des livres sacrés, ils avaient du s’attacher surtout à l’étude de la langue hébraïque. Ce furent même eux qui, un peu avant la réformation, liront renaître l’étude de cette langue, que pendant le moyen âge on avait complètement négligée. La nécessité où ils étaient, pour la connaître dans ses détails, d’étudier les livres des rabbins , où toute leur philosophie est présentée avec le plus d’éclat, contribua encore à enraciner cette philosophie dans leur esprit. Aussi des hommes illustres par leur érudition , entre autres Reuchlin , d’ailleurs l’un des hommes les plus spirituels du seizième siècle, se sont-ils fort adonnés à la cabale et y ont-ils ajouté pleine croyance.

Le plus fameux des roses -croix, Hen. Schevnemann, médecin à Bamberg, avait réduit toute la phy-, siologie à la chimie ; il prétendait que tout ce qui s’effectuait dans l’homme était chimique , et qu'on y trouvait aussi toutes les matières connues de la chimie. Il attribuait un rôle à chacune d’elles. Selon lui , la nature de l’homme éprouve sept variations ou degrés, qui sont : la combustion, la sublimation, la dissolution, la putréfaction , la distillation , la coagulation et la teinture •, toutes ces différentes opérations s’exercent sur les trois principes établis dans la chimie générale , le sel , le soufre et le mercure. Mais chacun de ces principes y présente des variétés particulières ; ainsi , il y a un mercure pneumosus, qui est la chaleur innée, ou ce qui donne la force ; il y a un mercure cremosus, c’est le liquide radical ; puis UYl mercure sublimatus, qui est

l'esprit subtil ou nerveux ; enfin un mercure prcecipi talus , qui est l’esprit acide , destructeur de toutes les parties. Le soufre a aussi des formes diverses ; il est tantôt coagulé, tantôt dissous : c’est lui qui produit les graisses, les huiles, et donne à toutes leurs parties leur mobilité. Le sel prend également diffère 11 tes formes; il est calciné, dissous ou réverbéré, et chacun de ces états répond à quelques-unes des humeurs ou à quelques-uns des phénomènes de l’homme. Tout cela es» t à peu près inintelligible , comme vous voyez , et ne pouvait être soutenu qu’avec des raisonncmcns théosophiques ou métaphoriques, comme ceux de Paracelse,

L’Italie se livra beaucoup moins à ce genre d’erreurs , elle n’eut que quelques charlatans qui vendaient des secrets , comme nous avons vu Cagliostro le faire de nos jours. •>* 1 ; . , ,

Lorsque ces idées s’introduisirent eu France, on chercha à leur donner une forme plus scientifique, parce que le mysticisme y était moins répandu qu’en Allemagne. On essaya de l’allier à la philosophie des anciens., qùi y était étudiée plus sévèrement, et où le sysr tème des néo-platoniciens avait eu moins d’influence que dans les autres pays de l'Europe, qu'en Allemagne surtout.

Un grand promoteur de cette médecine ou chimie paracelsiste , fut un nommé Joseph Duchesnc, en latin Quercetanus, qui était médecin d’Henri IV. Il avait appris à Bâle la médecine chimique de Paracelse ; il lui ressemblait même beaucoup par le genre d’esprit : il était charlatan comme lui , possédait de même l’art de faire de l’or, et la panacée universelle ; enfin, il était de son âge; mois il. avait beaucoup plus d’instruction que

lui ; il connaissait même les anciens , il savait le grec et le latin. Malgré cette connaissance, il n’en était pas moins leur plus zélé adversaire 5 comme Paracelse, et les roses-croix, il les accablait d’injures. La faculté de médecine de Paris ne se laissa pas entamer pnr ce genre de doctrine ; elle se jeta , au contraire, dans l’excès opposé. Ce fut Jean Riolan , dont je vous ai entretenus dans l’histoire de l’anatomie, qui, surtout, défendit l’ancienne médecine, la pharmacie galénique. Il n’était pas ami des choses nouvelles, même quand elles étaient vraies , car c’est lui qui s’opposa le plus à quelques-unes des nouveautés de Vesale, et surtout à la découverte de la circulation du sang. Il apporta un zèle fanatique à la défense de l’ancienne médecine ; il proclama que tous les chimistes étaient des empoisonneurs, et obtint, eu t6o3, un décret de la faculté de médecine , qui déclara que l’antimoine était un poison dans tous les cas. Le parlement de Paris , provoqué par cette déclaration de la faculté, interdit l’usage de l’antimoine sous des peines corporelles, ce qui n’empêcha pas, comme il guérissait souvent , qu’on n’en flt un fréquent usage. Néanmoins les médecins-chimistes étaient considérés comme des charlatans, comme des médecins hétérodoxes ; on en vint même jusqu’à chasser de la. faculté un nommé Théodore de Mayerne, parce qu i! avait soutenu que ce n’était pas d’une manière générale et par des arrêts de justice qu’on pouvait résoudre des vérités chimiques, mais qu’il fallait examiner les expériences, et les juger d’après des règles de philosophie raisonnable. Mayerne se retira en Angleterre, où. il devint le premier médecin du roi Charles I*r. On a plusieurs preuves que, dans cette position, il fut fort

tuile Aux savans. Les médecins de son temps étaient si fanatiquement opposés à la médecine nouvelle, que toutes les fois qu’il mourait quelque personnage remarquable, on prétendait qu’il avait été tué par l'antimoine. Tout le monde connaît sans doute les lettres de Oui-Patin sur ce sujet; elles prouveh tqu’à cette époque il y avait des factions dans ce pays, comme il y en a toujours à propos des questions les moins importantes.

Les choses finirent pourtant par s’éclaircir : on reconnut «pie la chimie présentait des phénomènes qui exerçaient une grande influence dans la nature, et qu’il était utile de se livrer à des expériences pour la perfectionner. Ob s’aperçut aussi que les remèdes chimiques avaient une action énergique sur le corps humain ; que quelquefois ils pouvaient ètfé mal employés , niais que cé n’était pas en les rejetant d’uhe manière absolue qu’on arriverait à les apprécier exactement; qu’il fallait en faire des essais , afin de déterminer à quelle dose et de quelle manière ils devaient être employés. La ihéosophie, l’astrologie, la pierre philosophale, et tout ce qu'il y avait de superstitieux, furent alors rejetés ; cependant nous verrons que cette invasion d’iiue chimie grossière dans la physiologie qui ne l'était pas moins, exerça pendant tout le dix-septième siècle une influence fâcheuse; car on substitua des idées erronées qui avaient une apparence scientifique, à des opinions qui n’étaient que ridiculement superstitieuses. Presque tous les phénomènes physiologiques de l’économie animale furént considérés comme des phénomènes chimiques : il y en a bien , en effet , qùciques-uns , mais on en élevait beaucoup trop le nombre.

Parmi les hommes qui défendirent la chimie d'une

( aôa )

manière raisonnable , nous devons remarquer Libavius de Halle, en Saxe, qui fut professeur. à Jéna, en r588, et ensuite devint recteur du gymnase de Cobourg. Il a écrit une critique uh peu sévère , mais très judicieuse et très savante, delà censure que Riolan avait provoquée de la faculté de médecine de Paris, contre les remèdes chimiques. : »•»•»

Libavius fit beaucoup d’expériences, et, entre autres découvertes, procura à la science celle de 'la liqueur fumante qui porte encore son nom (i). Il rejeta toutes les superstitions , et combattit à la fois les deux partis ! les galénistes , pour leur pharmacie incomplète ^ et -les paracelsistes, pour leurs idées de cabale et les invocations des esprits supérieurs. Mais comme la vérité s’utteint rarement d’une manière complète, Libavius «Ht* tinua de croire à la transmutation des métaux ji Au reste, pendant tout le dix-septième siècle, et même une partie du dix-huitième, il s’est trouvé des hommes d’un certain mériie qui ont cru également qu’elle n’était pas impossible. Cette opinion devait- subsister jusqu’à ce qu’on eût acquis la conviction que les métaux sont des substances simples. >' i ir.i •:! .<;•> <

Parmi les médecins-chimistes nous distinguerons encore Van-Helmont (J.Bapt.), qui, bien que partageant les idées bizarres de son temps, ne laissa pas: du faire de belles expériences et d’avancer de» proposi- ' ■ :• ■ . : niiijù h im

(i) C’est, çorome on sait, du muriate sur-oxigéné d’étain. Libavius est le premier qui ait parlé de la transfusion du sang. On prétend que ce fut la fable du rajeunissement d’Éson qui lui en donna l’idée. Du reste, c’est nne idée assez inutile. {N. du Rédacl.)

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tiotis qui produisirent des effets fort utiles à la science; Van-Helmont était né à Bruxelles, d’une famille jioble* en 1577. ^ perdit son père étant encore enfant, et étudià sous les jésuites à Louvain, où il eut, entreaUtreSy pour professeur, le jésuite Oel Rio, bien connu par. bn ouvrage sur les sorciers; Dans le même temps, Bodin. fit aussi un livre sur le même sujet, car- alors la science des sorciers était générale, u . .,<•?. .i..:; < <;/ >

1 Van-Helmont se livras la médecine, malgrél’usage de sa classe et la volonté de ses parens, surtout de sa mère, Marie de Stassard (1). Il étudia avec une ardeur ex? traordinaire , et de très bonne heure connut les livres des anciens. En 1599, âgé seulement de vingt-deux ans, il fut reçu docteur en médecine ; mais ayant essayé sans succès, contré une gale dont il était affecté*: les remèdes enseignés alors par les galénistes, il abandonna la médecine avec mépris, jeta ses livres et donna tout isoh bien à ses frères (a). Pendant dix ans, il voyagea comme Paracelse , pour apprendre des secrets et pour savoir si, parmi lés connaissances merveilleuses que quelques hommes prétendaient posséder, il y en avait réellement qui fussent utiles. Lu .charlatan lui ayant administré (lu soufre et du! mercure qui le guérirent de sa gale* toujours exalté il prit goût aussitôt pour la science chimique , et surtout pour les remèdes secrets. Il se retira à Vilvorde, près de Bruxelles, où il épousa une femme noble et riche. Il passa le reste de sa • - ' , . : ■ . . , ,

ï. 'fi»

(1) En général , les femmes ont plus de préjugés que les hommes, parce qu’elles sont moins éclairées. (N. du Rédact.)

,(a) D’autres biographes disent à sa sœur; mais c’est chose peu importante. (iV. du Rédact.)

vie dans ce lidU, uniquement occupé de recherches chimiques et de pratiques médicales. Tous. lefc malades qui se présentaient recevaient scs soins gratuitement ^ et il prétend eh avoir guéri plusieurs milliers. Les expériences auxquelles il consacra toute sa fortune exposèrent souvent sa vie : mauvais préparateur , il .ne savait pas prévenir les explosions , les expansions de gaz. Son dévouement à la science , quoique égaré par des idées superstitieuses, lui attira 1 estime de ses contemporains. L’électeur de Cologne, par exemple, en ht grand ca$; Rodolphe II , ;qitL était alors trop grand protecteur des sciences, comme vous l’avez vu, l’appela pour être auprès de lui; mais il préféra sa retraite à la cour de cet empereur. Malgré sa prétention de posséder des remèdes infaillibles, il per* dit presque toute sa famille à Vilvorde. Sa fille mourut de la galev son fils d'une lèpre ; sa femme rendit aussi le dernier soupir entre ses mains; enfin lui-mème ne ‘put se guérir d uo empoisonnement qui l'affaiblit pendant toute sa vie, et auquel il succomba en t644* Cependant il vécut beaucoup plu» que Paracelse, car il no mourut qu’à soixante-sept ans. Il avait adopté la plupart des idées théosophiques de ce médecin ambulant. L 'archée, par exemple; c’est-à-dire le prince, le supérieur, le principe qui, selon Paracelse, domine dans les êtres ; fut admis par Vari-Hclmbnt ; seulement il lui donna une nature plus matérielle. Il supposa que tous les phénomènes de l’organisme étaient subordonnés à celle cause,

phénomènes vitaux. Par le moyeu de lu fermentation et

qu’il se représentait comme un esprit subtil et qu’il appelait aura vitalis. Suivant lui , la fermentation est l’Instrument à l’aide duquel cet archée produit. le* difi'éregs

de l’eau , il produit aussi fôûs les corps. Du reste Van- Helmont rejette toutes les qualités que les péripntéti- Oiefts attribuaient aux élémens. Il appelle ras, la vapeur qui résulte do l’eau soumise à l’action de la chaleur. Je vous fais remarquer ce mot gas, parce qu’il est resté dans la science; nous nous en servons aujourd’hui pour exprimer un corps nériforme tjui , dès qu’il est produit , n’est plus susceptible de passer à l’état liquide en se refroidissant tel est , par exemple, le gaz hydrogène, qui demeure élastique sous la pression de notre atmosphère. Van-Helmont est le premier qui ait distingué les gaz ; selon lui , tous les corps en produisent , qu’il faut bien distinguer de l’èîr ordinaire : il fait connaître particulièrement lé gaz acide carbonique , auquel il donne la nom de . gàz sylvestre , et dont il connaît très bien les propriétés d’aspbyxier les étrès et d'éteindre la lumière. Le gaz inflammable, que nous avons appelé gaz" hydrogène, lui est également connu. Il n'ignorait pas non pins ce fait sur lequel repose en partie la belle théorie *dë la combustion, que l’air dans lequel on brûle des corps diminue de volume. Enfin il admet plusieurs autres principes auxquels il donne des noms barbares à l’imitation de Paracelse ; mais celui-ci l’avait souvent fait dans l’intention de n’êtrc pas compris. Van-Helmont n’était pas dirigé par le même motif v il n’était nullement charlatan : s’il donnait des noms bizarres à ses découvertes , c’était seulement pour ne pas avoir la peine d’en chercher dans les langues anciennes; car lé mot gaz, dont je viens de vous parler, est un mot ipnt-à-fim barbare , qui n’a d’origine que son imagination. ‘ • • e-.i'j ï«rn .1

• Van-Helmont appelait Blas, le principe qu’il admettait pour le système des astres, et où l’on reconnaît l'idée mère des tourbillons de Descartes. Il appelait Leffas un principe qui aurait produit des plantes sans semence, et Bur le principe de la métallisation. Toutes ces idées pratiques n’ont euaucune influence suc les progrès de la science»

La plupart des écrits de Van-Helmont ne parurent qu’après sa mort, par les soins de son fils. Parmi ceux qui parurent de son temps, est un livre sur les eaux de Spa , intitulé : Opuscula, medica inaudita. Ce fut eu 1648, quatre ans après sa mort, que son fils publia le recueil de ses ouvrages , qui se compose de différens petits traités dans lesquels ses diverses doctrines sont exposées. ! :r, . . u.- •;•*!!• .T . * .

' Nous verrons qüe les travaux de Van-Helmont-; ceux qui parurent sous le nom de Basile Valentin; les' expériences* de Paracelse, de Ltbavius, de différens rosescroix et autres chimistes allemands, tout en conservant encore le langage mystique, et en rapportant les divers phénomènes observés alors à des principes cachés et abstrus, furent de 1a plus grande utilité aux arts et à la méideciné, et portèrent vivement les esprits vers ce genre d’études. ■ 1. i'.

Van-Helmont clùt l’histoire de la chimie vers Je milieu du dix-septième siècle, à peu près à la même épor que où nous avons vu se terminer l’histoire de l’anatomie, de la botanique, de la zoologie et de la minéralogie» Le nouveau cours que la chimie prit après lui fut en partie dirigé par ses idées; car la chimie pneumatique, la chimie des airs, celle qui a produit des découvertes ÿ remarquables de notre temps dans les mains de Cavetir

dish , de Lavoisier et autres , avait déjà été trouvée dans le dix-septième siècle , par suite des idées , des expériences et des découvertes de Van-Helmont ; elle avait seulement été écartée momentanément par le système de Stahl. Mais cette partie de l’histoire des sciences appartient à une autre période que celle dont nous nous occupons.

Dans la prochaine leçon, je traiterai des causes qui, vers le milieu du dix-septième siècle, changèrent la marche des sciences; qui firent abandonner l’attachement aveugle qu’on professait pour les idées des anciens, et pour les idées superstitieuses que les nouveaux philosophes avaient introduites, et dirigèrent enfin les savans dans la véritable voie , celle du calcul et des expériences. ,

Je prendrai ensuite l’histoire de la période suivante, en tant quelle dure pendant le dix-septième siècle , car je ne crois pas que cette année le temps me permette d'aller au-delà.

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ONZIÈME LEÇON

Messieurs,

Dans la séance précédente, je vous ai tracé la marche ' de la chimie à partir de l’époque que ï’ôn pent appeler celle de la renaissance des sciences, aussi bien quel'é-' poque de la renaissance des lettres, jusqu'à la moitié du dix-septième siècle. Vous avez vu que cette science ne commença pas, comme les attires, par s’appuyer sur les anciens; qu’elle débuta par des expériences , mais que ces expériences furent exposées en termes métaphoriques , qu’elles furent rattachées à une doctrine mystique dans laquelle on faisait intervenir des intelligences célestes , et qui touchait beaucoup plus à la charlataucrie qu’à cette netteté et à cette franchise avec lesquelles les vérités naturelles doivent être exprimées. Nous avons remarqué cependant plusieurs découvertes , plusieurs procédés nouveaux , et des produits fort iraportans, soit pour la science elle-même, soit pour les arts , et pour la médecine. Parmi les auteurs de ces travaux , nous avons surtout distingué Basile Valentin , Paracelse et Van-Helmont , les triumvirs de celte chimie alchimique et mystique qui ressuscitait, pour ainsi dire, au milieu du seizième siècle.

l’état des autres sciences pendant ces temps que j’ai appelés l’époque religieuse.

Je dois ajouter surnoms que je vous ai cités ceux de quelques hommes qui méritent de n’ètre pas totalement oubliés, quoique plusieurs d’entre eux soient encore des alchimistes plutôt que de véritables chimistes. Tel est, d’abord, Jean -Rodolphe Glauber, qui appartient tout-à-fait à l’école alchimique, par le ton de ses ouvrages et leurs litres merveilleux, La science lui est redevable de quelques produits nouveaux. Tout le monde sait que le sulfate de soude porte encore le nom de sel de Glauber; parce que c’est ce chimiste qui , le premier , en a fait la découverte.

On peut encore ajouter aux chimistes à moitié charlatans, le chevalier Digby , Anglais, né d’un père qui fut exécuté à Londres pour avoir pris part à la conspiration des poudres contre Jacques Ier, Digby le fils était né en i6o3 ; il passa une grande partie de sa vie à Paris, où il mourut en i665 (i). Il se livrait à des expériences chimiques dans des vues de médecine (a); c’est lui qui composa et répandit la poudre de sympa-

(l) D’autres historien* rapportent qu’il mourut à Londres, de la pierre. En 1661 il était retourné en Angleterre, et il y avait publié la même année un Discourt sur la végétation des plantes , qu’il avait prononcé au collège de Gresham. H était d’ailleurs membre de la Société royale de Londres, qui venait d’être instituée » et eux assemblées de laquelle il fut toujours très assidu. U n’est pas k notre connaissance qu’il ait quitté Londres depuis 1661. (N. du Rédact .)

(q)i Lu motif tput-à-Jêit touchant l’anima dans ses travaux chimique; » il désirait préserver de la mort sa femme Fenetia Jnastasia, fille d’Edward Stanley , célèbre par son étonnante beauté-

thie, qui n’est autre chose qu’une poudre calcinée ( x ). II a émis , sur les substances organiques , sur la végétation des plantes, des opinions qu’il appuyait d’expériences fallacieuses. Il prétendait , par exemple, qu’on pouvait voir se former sur la glace des lessives de plantes, à mesure que les aiguilles de cette glace se disposaient sous diflërens angles, l’effigie des feuilles et des plantes dont les lessives avaient été tirées. Cette assertion est toutà-fait fabuleuse. < ' ' <■

Enfin nous mentionnerons Jean Rey, médecin du Périgôrd , établi à Bugue , où il mourut en t645. Il est remarquable pour avoir établi une théorie qui ressemble singulièrement à la théorie actuelle de la combustion des métaux. Dirigeant la forge de Rochebeauranl , que possédait son frère , il se proposa la question de savoir pourquoi l’étain et le plomb, lorsqu’on les calciue , augmentent de pesanteur. Ce fait avait déjàété observé par Libavius, ainsi que je vous l’ai dit, et était en opposition avec les idées admises sur la calci-

II avait même engagé Descartes à le seconder dans sa recherche d’un moyen de prolonger la vie indéfiniment.

Pour conserver les charmes de Vénétia, il inventa un grand nombre de cosmétiques. Dans le même but , il essaya plusieurs expériences bizarres, et, entre autres, celle de ne lui laisser manger pendant un certain temps que des chapons nourris uniquement avec des vipères. Vénétia Anastasia n’en mourut pas moins à la fleur de l’âge , 'et' 'l’on conserve encore en Angleterre plusieurs portraits sculptés ou peints de ce prodige de beauté. (N. du Rédact .) 1 '

(i) C’était dü vitriol bleu, ou sulfate de cuivre, préparé d’une manière' particulière. On peut voit des détails h cet égard dans James. {N. du Rédact.)1' ■ • ‘ *• • *

nation , dans laquelle on croyait que les métaux , loin d’augmenter, diminuaient de poids. Rey découvrit que la cause du phénomène qu’il étudiait était dans l’air , qui, dit-il, s'interpose, se tisse, s'accroche, dans les molécules minérales; car il croyait, comme Épicure, que les atomes de l’air et des métaux avaient des formes crochues, qui leur permettaient de former des corps. On n’avait encore aucune idée de la gravitation universelle , encore moins de l’attraction chimique. Mais si J. Rey expliquait mal le phénomène de l’augmentation du poids des métaux par la calcination , du moins en avait-il bien saisi la cause , et sa théorie , au fond , est la même que celle qui a été reproduite plus tard par le malheureux Lavoisier. Aussi lorsque cet illustre chimiste publia sa découverte comme le fruit de son génie, les hommes qui voulaient diminuer sa gloire s’empressèrent-ils d’exhumer de la poussière des bibliothèques, et de faire réimprimer la petite brochure que Jean Rey avait écrite en i63o, et que Lavoisier n’avait jamais connue. Elle acquit à cette époque une certaine célébrité, car la découverte de J. Rey était incontestable (i); mais nous verrons que d’autres que lui la trouvèrent

(i) Voilà , pour la centième fois peut-être, une preuve de la grande utilité de l’histoire des sciences. Non-seulement sa connaissance évite le désagrément de présenter comme inédits des faits connus depuis long-temps, et seulement négligés ; mais encore elle hâte le développement des idéesqui peuvent conduire à des découvertes ou à des perfectionncmens. Nul doute que si Lavoisier eût connu la brochure de Jean Rey, il n’eût établi beaucoup plus tût sa théorie. Pline disait qu’il n’y avait pas de livre si mauvais qu’il n’offrît quelque chose de bon; il ne faut pas contredire la maxime de ce grand homme. (N. du Rédact.)

bientôt après et la constatèrent bien plus parfaitement ; car les expériences pneumato -chimiques ne sont pas aussi modernes qu’on le croit. Nous en verrons la preuve dans l’histoire de l’époque où nous allons entrer.

Je ne sache pas , messieurs , d’autres chimistes qui méritent d’être ajoutés à ceux que je vous ai fait connaître dans la séance précédente , en vous traçant l’histoire de la chimie.

Vous voyez que ni cette science ni la minéralogie , ni les autres sciences naturelles, ne s’étaient encore débarrassées de l’autorité et de la philosophie scolastique. On s’occupait beaucoup plus de rassembler ce qui avait été dit antérieurement , ou , quand on voulait établir des théories, de les faire cadrer avec la philosophie d’Aristote, que de pratiquer des expériences ou de faire des calculs réguHeas.

Enfin cependant on s’aperçut que cette marche n’était pas celle qui pouvait conduire à des progrès dans les sciences; et, vers le milieu du dix-septième siècle, les travaux de plusieurs hommes célèbres , parmi lesquels on doit surtout compter Bacon , Galilée et Descartes, produisirent une révolution complète dans les idées, un changement radical dans la méthode d’étudier les sciences. Ceux qui n’en apprennent l'histoire que dans les conversations ou dans les journaux, se figurent que le dix-septième siècle n’a pas été le siècle des sciences ; qu’il fut principalement le siècle des lettres, et que c’est dans le dix-huitième que les sciences ont jeté le plus d’éclat. Cette idée est tout-à-fait fausse : le dix - septième siècle a produit les plus grandes découvertes qui aient été faites ; elles s’y sont accumu-

lées , s’y sont succédé avec une rapidité plus grande qu’à aucune autre époque, surtout dans sa seconde moitié. C’est aux nouvelles méthodes qui furent établies, et à la révolte qui éclata contre les doctrines, contre les systèmes scolastiques dont on avait été empêtré jusque là , que ces progrès doivent être attribués.

Le premier homme qui culbuta le vieil échafaudage des sciences et posa de nouvelles règles pour leur étude, est incontestablement François Bacon ; mais il n’employa pas sa méthode heureusement; quelquefois même il négligea de la suivre. Ce fut Galilée qui en fit les plus brillantes applications.

Descartes n’est pas remarquable par de grandes découvertes physiques ; mais la popularité de ses hypothèses, et le mouvement qu’il imprima aux esprits, finirent par anéantir la scolastique, que, bien à tort, on appelait la philosophie d’Aristote , car elle en est fort éloignée. Libre alors de toutes entraves, l’esprit humain marcha rapidement, et fit les découvertes dont nous allons vous entretenir.

Bacon , célèbre par ses travaux scientifiques et philosophiques, autant qu’il l’est malheureusement par sa conduite politique et par les tourmens qui en furent la conséquence, était le fils d’un homme de loi qui fut garde du grand-sceau et membre du conseil privé, sous Elisabeth, depuis t558 jusqu’en îS^g. Il naquit à Londres en i56t , et montra de bonne heure une grande intelligence. Il fit ses éludes à Cambridge , et , dès l’âge de seise ans, avait tellement reconnu les vices de la philosophie scolastique qu’il écrivit contre elle une brochure. Après être sorti de l’université , il voyagea , et parcourut la France, comme c’était alors l’u-

sage en Angleterre, dans les familles riches, et comme on le fait encore aujourd’hui. Il écrivit, à dix-neuf ans, un ouvrage politique sur Y État de V Europe. Sa fortune était peu considérable 5 il avait besoin d'appui et d’avancement : il eut pour premier protecteur le comte d’Essex , favori de la reine Élisabeth. Georges Burleigh, grand trésorier, et sir Robert Cecil , principal sécretaire d’État, étaient bien ses alliés ; mais ils étaient ennemis d’Essex ; cette circonstance exerça une fâcheuse influence sur sa fortune. Ses idées philosophiques furent même une objection contre son avancement dans la magistrature , où cependant il montra dès son début une grande élasticité de caractère qui le perdît complètement dans l’opinion. D’Essex avait été son protecteur ; il lui avait même donné une terre considérable 5 Bacon n’en parla pas moins contre lui, lorsque la reine voulut le faire condamner. C’était, il est vrai , une attribution de sa charge ; mais il n’était pas forcé de la remplir, et la facilité avec laquelle il s’y laissa entraîner justifia la censure publique. La reine ne fut pas reconnaissante de son ingrate faiblesse , car plusieurs fois elle le laissa arrêter pour dettes. Ce fut Jacques I*r, qui se donnait pour un protecteur des sciences et des lettres, qui le retira de la pauvreté lors de son avènement au trône. Il le nomma d’abord chevalier, et l’éleva successivement à la place de solliciteur général , de garde des sceaux , et enfin de chancelier, en 1619; il fut fait lord et pair l’année suivante, avec le titre de baron de Vérulam, qu’il échangea en 1621 contre celui de vicomte de Saint-Alban. Mais il avait alors , outre les anciens partisans d’Essex ," de très grands ennemis , comme on en a toujours quand au

suit la carrière politique, dans un pays gouverné comme l’était alors l’Angleterre; un des principaux était un célèbre jurisconsulte , nommé Edward Coke. Bacon fut obligé de rechercher la protection du duc de Buckingham, favori de Jacques l", et il parait que dans cette position pénible il fut forcé d’avoir beaucoup de faiblesses pour son protecteur. On rapporte même que, dans l’intérieur de sa maison, lui et scs gens ne furent pas toujours à l’abri de la corruption ; que ses domestiques reçurent de l’argent, soit pour faire accélérer ses décisions , soit pour obtenir des actes purement gracieux, qui dépendaient de son autorité de chancelier. Cependant on ne l’a jamais accusé d’avoir été injuste dans ses jugemens : bien loin de là, ses décisions servent encore de modèles, et sont considérées comme les actes d’un jurisconsulte savant et d’un homme plein de justice. Mais la corruption de ses gens, qu’il avait soufferte, ayant été dévoilée, il fut mis en jugement, condamné à une amende de 4<>,ooo livres sterlings et à garder la prison aussi long- temps que le roi l’ordonnerait. A la vérité , ce prince lui flt grâce quelque temps après, mais il n’en passa pas moins sa vieillesse dans l’opprobre et dans la pauvreté, jusqu’en 1626, où il mourut âgé de soixantesix ans, c’est-à-dire une année après le roi Jacques Ier. Son zèle pour les sciences hâta sa mort ; car ce fut en travaillant à des expériences qu’il fut atteint de la fluxion de poitrine dont il ne guérit pas.

Dans sa retraite, il avait mis la dernière main à ses ouvrages philosophiques, etlégué sa mémoire à la postérité, et même , dit-il dans son testament , quelque temps après, âmes compatriotes. Il comprenait bien qu’au mo-

ment de sa mort cette mémoire ne serait pas lionorée comme elle devait l’être un jour pour la marche entièrement nouvelle qu’il avait imprimée aux sciences.

Ses deux ouvrages principaux, qui, à proprement parler, n’en font qu’un sous le titre d’ Instauratio magna, sont : 1“ son traité De dignitale et augmenté scientiarum , qui parut en Angleterre en 1606, et fut traduit en latin par lui -même en 1623 ; 2“ son Novum organum scientiarum, qui parut en 1620. Le premier est un exposé de tout ce que les sciences embrassent, des rapports de chacune d’elles , de la manière dont les sciences particulières dépendent des scieuces générales ; en un mot, c’est le détail de ce qu’on a appelé depuis l’arbre généalogique des sciences et des lettres, et dont on a donné une traduction, dans le préambule de la grande Encyclopédie française.

Le Novum organum scientiarum, qui a pour second titre : *StVe indicia vera de interpretatione naturçe, est un traité sur la méthode par laquelle on doit arriver à la connaissance de la vérité dans les sciences. Bacon y établit, comme moyen unique, l’induction par opposition au syllogisme et à l’autorité. En parlant d’un célèbre physicien du même nom , Roger Bacon , qui appartient au moyen âge, nous avons vu que presque tous ses ouvrages étaient déjà dirigés contre l’autorité d’Aristote, et , en général , contre toute autorité perpétuelle d’après laquelle on aurait dû se guider. François Bacon établit les mêmes principes, mais d’une manière plus philosophique , plus détaillée et plus claire. Il montra que, dans les sciences positives, telles que les sciences naturelles, ce n’était que des faits qu’on pouvait partir;

que toutes les vérités générales n’y devaient être que le résultat de la comparaison des faits particuliers; et, bien loin de renverser ainsi la philosophie d’Aristote, il rétablissait au contraire la véritable philosophie physique telle que ce grand homme l’avait produite ; il ne détruisait que l’abus qu’on avait fait de sa dialectique dans les ouvrages de philosophie scolastique : aussi bientôt cette méthode fut-elle adoptée universellement.

Mais si Bacon sut bien l’établir, il fut moins heureux dans son application. Il procéda encore par voie de compilation, et ne s’appuya pas toujours sur l’expérience. Ainsi, dans son histoire des vents, il pose convenablement toutes les questions relatives à ce sujet, mais il les résout d’après des opinions recueillies dans toutes sortes d’auteurs. Il agit de même dans son traité intitulé : De historid vitœ et mortis ; les faits qui se rapportent à la longévité de l’homme et des autres êtres, animaux ou plantes, y sont rassemblés de toutes parts ; il y en a peu qui lui soient propres ; encore une grande partie de ceux-ci est-elle gâtée et altérée par l’incertitude qui règne sur les témoignages dont il s’est servi.

Son livre général donne une série de questions telles qu’on pouvait les faire pour chaque branche des sciences naturelles ; et, s’il les a médiocrement remplies par rapport aux vents, à la vie et à la mort, qui sont les objets principaux sur lesquels il a essayé sa méthode, la nature de ses questions, la manière dont il les a présentées, sont du moins fort importantes. Par exemple, il conseille, avant de donner une théorie de la chaleur , de l’examiner sous tous ses rapports , dans toutes les circonstances qui la font naître , qui la font

cesser ou qui l’accompagnent. Il veut qu'on l’examine dans les rayons du soleil , lorsqu’ils sont et plus nombreux et plus intenses, c’est-à-dire en été et à midi j dans les rayons concentrés par un mur ou par un miroir ; dans les météores ignés, dans la foudre, dans les volcans , dans toutes les espèces de flammes ; ensuite dans les solides échauffés, dans les eaux chaudes naturelles, dans les liquides bouillans, dans les vapeurs, dans les corps qui, sans être chauds par eux- mêmes, retiennent la chaleur , comme la laine, les fourrures-, dans les corps que l’on a approchés du feu, dans ceux qu’on a frottés ; dans les étincelles produites par les chocs, par exemple, par les briquets ; dans la fermentation des herbes humides accumulées ; dans les dissolutions , par exemple , dans celle du verre par l’acide vitriolique ; dans les animaux ; dans l’effet de l’esprit de vin 5 dans les aromates et dans les sensations qu’ils produisent, comme, par exemple, celle du poivre, lorsqu’on le place sur la langue. Enfin, il n’est pas même jusqu’au froid, qui, lorsqu’il est excessif, produit une chaleur brûlante , où il ne veuille qu’on étudie cette propriété des corps. Ce ne sera , dit Bacon , qu’après avoir ainsi formé un tableau de toutes les circonstances dans lesquelles la chaleur se manifeste ou se modifie , de toutes les causes qui la produisent , de tous les effets qu’elle amène , qu’il sera possible d’en connaître la nature et les lois , ou du moins, d’en avoir des idées distinctes et incontestables.

Que si, au contraire, l’on part d’un principe unique, pour en déduire des conséquences d’une-^anière syllogistique, jamais on n’obtiendra de son raisonnement que ce que renfermera le principe ; et si le principe est erroné, toutes les conséquences le seront également.

Bacon a donné uu grand nombre d’autres exemples de sa méthode ; mais je vous ai cité celui de la chaleur , parce qu’il est un des plus propres à faire comprendre quelle influence elle a eue sur les hommes qui sont venus étudier les sciences après lui.

Outre les écrits dont je viens de vous entretenir, Bacon a laissé quelques autres ouvrages relatifs aux sciences naturelles, parmi lesquels est un livre intitulé : Sylva sylvarum sive historia naturalis ; il fut imprimé immédiatement après sa mort, en 1627, par les soins do son chapelain. C’est un recueil d’observations et d’expériences nombreuses sur toutes sortes de sujets , tirées , soit des ouvrages existans , soit des témoignages des voyageurs ou des hommes d’arts et de métiers avec lesquels il avait conversé, soit eufiu de son propre fonds. Il paraît qu’il s’était proposé de coordonner celte multitude de faits, et d’en former des ouvrages analogues à son histoire des vents et à celle de la vie et de la mort.

Plusieurs des observations qu’il rapporte sont curieuses; il y en a même quelques-unes qui mériteraient d’ètre vérifiées, car toutes ne l’ont pas encore été ; on pourrait en tirer quelques conséquences nouvelles en faveur de certaines théories.

A la fin du Sylva sylvarum est un petit écrit intitulé : Nova atlantis, ou modèle d’un collège pour l’interprétation de la nature et la recherche de productions utiles. Il avait nommé cet ouvrage , Maison de Salomon. C’est en général le défaut de Bacon d’employer un style figuré qui n’est pas de très bon goût. Il se servait aussi de la nomenclature des philosophes scolastiques ; on en voit quelques traces dans ce dernier écrit, dont

au reste, le titre seul peut paraître bizarre , car le corps de l’ouvrage renferme de grandes vues, qui ont été suivies pour l’établissement de la société royale de Londres , et pour celui de toutes les Sociétés qui , depuis , se sont consacrées aux progrès des sciences. Cependant quelques sociétés avaient été fondées avant la publication de l’ouvrage de Bacon ; mais nous verrons que celles qui ont eu le plus de succès ont été formées d’après son plan.

De l’examen que nous venons de faire des travaux de ce grand homme , il ressort que son influence sur la postérité est beaucoup moins le résultat de ses découvertes que celui de sa méthode d’étudier les sciences.

Galilée présente un phénomène plus complet, pour ainsi dire ; il a trouvé sa méthode dans son propre génie, et l’a appliquée presque immédiatement avec un tel succès, qu’on peut dire qu’avant Newton, il est celui qui a fait faire le plus de progrès aux sciences naturelles , à la géométrie et à la physique.

Galilée était né à Pise, en i564 ; ainsi il n’avait que trois ans de moins que François Bacou , et il était par conséquent rigoureusement et complètement son contemporain. Galilée était d’une famille noble , mais peu aisée ; il étudia à Florence , et dès l’enfance montra du goût pour la mécanique. Il devint très fort en littérature et même en musique (1). Ses parens le déterminèrent, contre son goût, à étudier la médecine. Il n’a-

(i) Son père était très versé dans la musique théorique et pratique, et c’est h lui qu’il dut cet agréable talent, qui fut son délassement favori au milieu d’études plus sérieuses. Il excellait aussi

vail pas davantage de penchant pour la philosophie scolastique, qui était alors la seule à la mode , et il fut taxé d'opiniâtreté , pour l’avoir combattue étant encore étudiant. A dix -huit ans il fit une découverte très importante, celle des propriétés du pendule. Étant dans l’église de Pise , il avait remarqué qu’une lampe suspendue à une chaîne, et mise en mouvement par quelque accident, avait conservé des oscillations isochrones pendant un grand espace de temps $ ce phénomène le fit réfléchir, et de ses réflexions sortit toute la théorie du pendule. Ce ne fut cependant que cinquante ans après que Galilée fit du pendule le régulateur des horloges , qu'on avait conduites jusque là au moyen de balanciers a peu près semblables à ceux du tourne -broche. En t658, Huygens perfectionna ce pendule au moyen de la cycloïde , comme nous le verrons.

Déterminé par ses premiers essais , Galilée abandonna entièrement la médecine pour les mathématiques , et inventa, peu de temps après sa découverte des propriétés du pendule, la balance hydrostatique. Il fit ensuite une découverte qui en a produit plusieurs antres, celle que l’eau ne monte dans les pompes qu’à trente-deux pieds. Ayant voulu faire faire une pompe d’une élévation supérieure à trente-deux pieds, ce fut d’un ouvrier qu’il apprit que l’eau ne dépasserait pas cette hauteur. Je vous ai dit que, d’après la théorie d’Aristote, c’était l’horreur de la nature pour le vide qui causait l’ascension de l’eau dans les pompes. Galilée conclut de ce que

à dessiner, et d’habiles peintres de son temps n’hésitèrent point à reconnaître qu’ils devaient beaucoup à sas conseils. (N. du Rt~ dact.)

l’horreur du vide cessait à trente-deux pieds, que cette horreur n’était ps un principe universel. Nous verrons qu’un de ses disciples , Toricelli , raisonna de même à l’égard de la suspension du mercure dans les tubes, et que de leurs découvertes sortirent la connaissance de la pesanteur de l'atmosphère, et tout ce qui a rapport au baromètre.

Galilée n’avait pas encore vingt-cinq ans, lorsqu’il fit la dernière de ses trois grandes découvertes. Il porta ensuite ses recherches sur le mouvement en général , et publia ses Dialogues sur le mouvement uniforme et le mouvement accéléré, qui sont la base de la mécanique moderne. Le mouvement accéléré surtout est évidentment le principe de la théorie de la gravitation et de tout ce qui a rapport à sou action dans le système du monde.

Les découvertes de Galilée étaient trop contraires aux idées de la scolastique pour ne pas exciter de réclamations ; aussi éprouva-t-il des désagrémens qui lui firent quitter Pise en 1592. Il fut nommé professeur à Padoue pour six ans ; c’était alors l’usage , et il eut l’honneur d’être renommé deux fois de suite. C’est dans cette ville qu’il fit deux autres inventions 5 celle du thermomètre, en 1 597 , et celle du compas de proportion, instrument si utile dans les arts du dessin. Il inventa encore le télescope, l’un des inslrumensqui ont été . le plus utiles à l’astronomie. Déjà depuis long- temps on se servait de verres convexes pour les lunettes ordinaires; Roger Bacon , dès le treizième siècle , en avait parlé dans son Opus magnum, et j’ai eu soin de vous le faire remarquer ; mais vers le milieu du dix-septième siècle , l’idée n’était encore venue à personne de combiner des verres de différentes manières pour en augmenter la puissance.

Néanmoins on ne sait pas précisément si Galilée fit le premier télescope •, un Hollandais , nommé Jacques Drebbel, cultivateur, en construisit un aussi dans le même temps ; mais si l’invention de Drebbel précéda celle de Galilée , ce qui est douteux , ce ne fut que de très peu de temps. Quoi qu’il en soit, on ne peut contester à Galilée la formation d’un télescope qu’il fit de toutes pièces en 1609, sans 'aucune communication antérieure. Cet instrument , composé d’un tube de bois garni de verres aux deux bouts, existe à Florence, quoiqu’il ait été construit à Padoue. Galilée s’en servit aussitôt pour observer le ciel , où il fil les découvertes les plus curieuses. Les montagnes, les bords de la lune, en un mot, tout ce qu’on aperçoit à sa surface, furent les premiers objets qu’il découvrit. Il porta ensuite son télescope sur Yénus , et remarqua qu’elle avait des phases comme la lune , d’où il conclut que sa lumière était empruntée du soleil , et que , comme la lune, elle tournait dans des positions directes par rapport au soleil. Plus tard il découvrit les satellites de Jupiter , qui servirent d’argument à Copernic ; car la rotation de la lune autour de la terre ne prouvait rien; mais Jupiter tournant autour du soleil, et ayant des satellites qui tournaient aussi autour de lui, appuyait le système de cet astronome, que, du reste, on avait déjà exposé.

Après les satellites de Jupiter, Galilée découvrit les taches du soleil. Il remarqua que. ces taches marchaient, qu’elles tournaient ; d’où il conclut que le soleil luimême tournait sur son axe dans un nombre de jours déterminé : la rotation du soleil fut donc encore une de ses découvertes.

Enfin , il observa la libration de la lune (1), c'està-dire ce mouvement par lequel elle nous montre une partie de ses bords, sans tout-à-fait changer la face quelle nous présente.

Ces découvertes, qui étonnaient toute l’Europe , étaient publiées dans un journal scientifique, que Galilée avait intitulé : Nuntius Sidereus, ou Le Courrier des Astres. Il a été imprimé en totalité à Florence, en i6t4- C’étaient réellement des nouvelles du ciel qu’il donnait ainsi à la terre, car avant l’invention du télescope rien de pareil n’avait pu être soupçonné par les hommes.

Arrivé à un très haut degré de gloire , Galilée retourna à Florence pour y être mathématicien du grandduc de Toscane , place qui a été conservée depuis dans cette ville , et qui , on doit le remarquer , a toujours été occupée par des hommes très capables.

En publiant ses découvertes , Galilée n’avait pas écrit précisément en faveur du système de Copernic; cependant il l’enseignait déjà dans ses leçons , il en parlait très librement dans les sociétés et à ses amis. Copernic, dont je ne vous ai pas parlé , parce qu’il appartient exclusivement à l’astronomie , était né en , à Thorn , ville dépendant de la Prusse polonaise. Il étudia la médecine, et fut chanoine dans le lieu de sa naissance. Il eut beaucoup de goût pour l’astronomie , et, d’après les observations qu’il fit sur la marche de Vénus et de Mercure, sur les apparences de la marche rétrograde des planètes , et surtout par ses propres ré-

(i) Dominique Cassini a fait connaître depuis, comme on sait , les lois exactes de cette espèce d’oscillation périodique. (N. du Rédact.)

flexions , il comprit que le système de Ptolémée n’était pas admissible. Lus comètes lui firent voir aussi qu’il était impossible d’admettre le ciel de cristal de cet astronome. Il reconnut qu’en plaçant le soleil au centre du monde , c’est-à-dire de notre système planétaire, qu’en faisant tourner les planètes autour de lui , et en admettant pour la terre une rotation diurne sur son axe, on se rendait compte des phénomènes de l'astronomie, d’une manière plus simple qu’avec le système dé Ptolémée. Il écrivit un ouvrage intitulé : De revolutionibus orbiurn celestium, dans lequel il exposa ce système ; mais il n’eut pas le plaisir, ou plutôt le chagrin, de le voir paraître; il ne put en corriger que les épreuves , et mourut au moment même où le premier exemplaire lui était apporté, en 1 543.

Un astronome très célèbre, nommé Mæstlinus ( Michel), et qui était professeur à Tubingue, chercha à réfuter le système de Copernic ; cependant on assure qu’il était convaincu de sa vérité, et qu’il lui paraissait seulement dangereux de le publier. On rapporte même que ce fut lui qui en persuada Galilée (i). Ce grand homme fut plus courageux que Mæstlinus; il écrivit dans une lettre à la grande-duchesse de Toscane , la première défense du système de Copernic. L’examen en fut renvoyé à une commission de théologiens , qui le déclara absurde en philosophie et hérétique en théologie. Cette commission démontra comme elle

(i) On peut voir, à ce sujet, Delalande, livre II, page 190. (i\T. du Réduct.)

put l’absurdité en philosophie ; quant à l’hérésie, elle la fonda sur quelques passages de la Bible, desquels il résulte que le soleil se meut dans l’espace, et que la terre est immobile au centre du monde. Mais la Bible est écrite en langage populaire, comme il était naturel de le faire dans un livre où il ne s’agissait pas d’enseigner l’astronomie ; nous - mêmes nous disons encore le soleil se lève , le soleil se couche , bien que nous sachions que les choses ne se passent pas ainsi. Cependant ce fut d’après les expressions de la Bible que les théologiens qui jugèrent Galilée prononcèrent leur jugement. Ils lui défendirent d’enseigner le système de Copernic. De retour de Rome , où il était allé pour se défendre, il composa à Florence, en 1617 , ses fameux Dialogues, dans iesquels il établit de nouveau son système réprouvé par les théologiens; mais pour s’assurer d’une entière sécurité, il présenta son livre au maître du sacré palais, qui était un dominicain employé à la censure des ouvrages. Ce dominicain, après avoir lu les Dialogues de Galilée, leur donna son approbation; mais l’orage s’étant reformé, il chercha et trouva le moyen de retirer son approbation, de sorte que Galilée ne put imprimer son ouvrage qu’avec une approbation du censeur de Florence. Comme il lui avait été défendu d’enseigner le système de Copernic, il fut mandé à Rome, çn i633, pour répondre de son infraction devant le tribunal de l’inquisition. Le grand-duc chercha à lui éviter ce désagrément; mais il ne put y parvenir. Galilée fut forcé d’abjurer sa doctrine sur le système du monde (1). On le condamna à

(1) Le père Lancio, le commissaire du saint-office, qui con-

la prison et à réciter pendant trois ans une fois par semaine les sept psaumes de la pénitence. Cetie sentence fut adoucie autant qu’on le put et qu’on le devait envers un si grand homme, déjà vieux; on ne lui donna pour prison que le palais de l’inquisition , qui n’était pas un cachot, comme on le dit communément. Il avait été condamné au mois de février, et au mois de décembre suivant , on lui permit de retourner dans une campagne qu’il possédait près de Florence, et même d’aller dans cette ville toutes les fois que ses affaires ou ses infirmités l’exigeraient. Ce fut pendant la durée de ce bail mémorable qu’il donna au comte de Noailles , ambassadeur de Frauce à Rome, ses dialogues sur le mouvement et sur la résistance des solides , dans lesquels il exposait des découvertes d’une haute importance pour plusieurs arts utiles. Le comte de Noailles les emporta en France et les fit imprimer à Leyde en i638. Le père Mersenne, ami de Descartes, et feuillant ou minime très attaché aux sciences, fil imprimer à Paris la Mécanique de Galilée, où il traite du plan incliné et du principe des vitesses virtuelles, qui est encore le fondement de toute la mécanique.

duisil poliment Galilée dans son carrosse, repoussait toutes les raisons mathématiques de ce grand homme par le miracle de Josué, et par. ces paroles de l’écriture : Terra , autem , in œternum ■stabit, quia in œternum stat.

Galilée abjura sa doctrine en ces termes : « Moi, Galilée, dans » la soixante-dixiéme année de mon ége , étant constitué prison- /> nier , et à genoux devant vos éminences , ayant devant mes yeux m les saints évangiles que je touche de mes propres mains, j’ab- » jure, je maudis et je déteste l’erreur et l’hérésie du mouvement » de la terre , etc. » (N. du Rédact.)

Ainsi , c’cst à Galilée qu'on doit les plus belles découvertes en astronomie, en physique et en mécanique. Elles se succédèrent toutes avec une grande rapidité , et attestent en leur auteur un génie infini , qui le rendra à jamais immortel, malgré les persécutions qu’on lui a fait éprouver dans les derniers instans de sa vie.

Tout le monde sait qu’après avoir abjuré , Galilée dit entre .ses dents ces mots si connus , e pur si muove, et pourtant elle se ment ; car c'était évidemment contraint qu’il avait fait son abjuration. Il n’avait pas besoin d’ètre martyr de vérités de la nature de celles qu’il avait professées, il savait bien quelles se défendraient d’elles - mêmes ; ainsi -cette abjuration ne peut nuire en rien à la pureté de son caractère. Galilée perdit la vue à soixante-quatorze ans, et mourut en 1642, âgé de soixante-dix-huit ans, l’année même où naquit Newton. C’est une singularité remarquable , et dont la nature est avare , que cette succession de deux hommes de génie, dont les travaux ont créé toute l'astronomie et la physique modernes.

Le troisième des hommes extraordinaires qui, dans le dix-septième siècle, ont été contemporains et ont contribué à établir un mur entre l’ancienne science et la science moderne , entre la philosophie scolastique et la philosophie expérimentale, telle que nous la possédons maintenant , est Réné Descartes. Il ne fut pas grand expérimentateur, mais il n’en a pas moins agi d’une manière très efficace sur la postérité. Descartes était né à la Haye en Tourraîne, en iSgjSjpar conséquent environ trente ans après les deux grands hommes dont je viens de vous parler. Sa famille était noble comme la leur, quoiqu’elle fût dans la robe

car, en Bretagne, il était reçu que la noblesse pouvait entrer dans la judicature. Un frère de Descartes, qui «tait conseiller au parlement de Rennes, croyait que sa famille avait dégénéré parce quelle avait produit un auteur-, il est cependant probable que cet auteur a fait plus d’honneur à sa famille que le conseiller breton. Descartes fut élevé chez les jésuites de La Flèche, et dans ses éludes ne goûta que les mathématiques; cependant il s’occupa de littérature, et écrivait même très bien en latin; mais, je le répète , il n’estima que les mathématiques, et conçut des doutes sur toutes les autres connaissances humaines. Ce doute fut tel qu’il renonça aux livres, et que pour apprendre il voulut parcourir le monde. Afin de voyagercomme il convenait à sa classe, il entra en qualité de volontaire, en 1616, au service des Hollandais. Les Provinces-Unies faisaient alors avec la plus grande activité leur guerre contre l’Espagne, sous un des généraux les plus habiles de celte époque , le prince Maurice , qui avait le titre de second stathouder, et qui servit de maître à un grand nombre des capitaines d’alors, entre autres à Turenne. Étant en garnison à Breda, Descartes remarqua un problème affiché sur un mur (t), comme c'était alors l’usage ; il commença aussitôt à se livrer à la géométrie active, à chercher des découvertes. Il composa à Breda son traité sur la musique. La guerre de trente ans ne

(1) Le principal du college de Brada, qui expliquait à Descartes ce problème, écrit dans une langue qu’il ne comprenait pas, le trouvait extrêmement difficile. Descarie sourit, et lui promit de lui en porter la solution le lendemain : en effet , il tint parole. (IV. du Rédact.)

venait que d’éclater en Allemagne; elle avait commencé en 1618 par la révolte de la Bohème contre l’empereur : la Bohême était secondée par le duc de Bavière, qui avait pour général le fameux Tilli. Descartes quitta alors la Hollande et entra comme volontaire dans l’armée bavaroise ; il assista à la bataille de Prague , où le nouveau roi, Frédéric V, fut complètement défait, ce qui permit à la maison d’Autriche de reprendre un ascendant qu’elle conserva long-temps. Descartes fut témoin, dans les guerres d’Allemagne, des scènes delà plus affreuse désolation ; car aucune guerre n’a été plus cruelle que celle qui eut lieu, dans ce pays, entre les catholiques et les proteslans. Après avoir combattu ainsi dans diverses circonstances, il quitta l’état militaire, dégoûté de ce métier par les guerres auxquelles il venait de prendre part , et fit de nouveaux voyages dans divers pays. J’ai vu son nom inscrit sur les registres de l’université de Franeker, comme étudiant. Il se fixa en Hollande, et y demeura jusqu’en i644 et même plus tard. Il publia dans ce pays ses différens écrits sur la philosophie, sur la géométrie, sur la dioplrique; ses différentes hypothèses sur la physique, dont j’aurai tout à l’heure à vous donner l’analyse; et c’est pendant le séjour qu’il fit ainsi obscur , sans emploi et avec très peu de fortune , dans différentes villes de la Hollande , qu’il publia ses plus grands ouvrages. En très peu de temps il devint, pour ainsi dire, célèbre dans toute l’Europe. Peuàpeuon commenças admettre sa philosophie et à rejeter la philosophie scolastique qui dominait partout. Mais vers 1640 commencèrent des querelles qui lui rendirent le séjour de la Hollande désagréable.

Un jeune professeur d’Utrech, appelé Regius, avait

essayé le premier d’enseigner publiquement sa philosophie, où il admettait le système de Copernic pour l’astronomie et la circulation du sang pour la physiologie. Ces découvertes n’étaient pas nouvelles , puisque le système de Copernic , mis hors de doute par Galilée , datait de i543, et que Harvey avait publié ses belles expériences en iGrg. Cependant une ordonnance des magistrats d’Utrech, rendue vers 1640, défendit au professeur d’astronomie de Leyde de continuer d’enseigner la circulation du sang : tant il est vrai que les vérités les plus simples et les plus palpables ne parviennent jamais à se faire jour qu’avec, de grandes difficultés, surtout lorsque l’autorité , qui ordinairement n’est pas au fait des découvertes récentes, se mêle de prescrire celles qu’on doit enseigner et celles qu’on doit repousser. Régi us excita donc par son enseignement une grande animosité parmi les partisans des anciennes doctrines. Un théologien appelé Gilbert Voët ou Voëtius, d’un caractère très ardent et l’un des plus renommés de l’université d’Utrech, attaqua ce jeune cartésieu ; il chercha même à établir , dans ses thèses et dans ses autres écrits , que la philosophie de Descartes conduisait nécessairement à l’athéisme, et en accusa formellement cet homme célèbre. Descaries crut devoir se défendre, et il en résulta un échange d’ouvrages polémiques qui troubla beaucoup sa tranquillité. L’accusation d’athéisme dirigée contre Descartes était d’autant plus extraordinaire, que dans ses Méditations il avait donné de nouvelles preuves de l’existence de Dieu, et il était cruel pour lui de se voir accuser d’une erreur qu’il s’était efforcé de combattre. Ces désagrémens, comme je l’ai dit, le dégoûtèrent du séjour de la Hol-

lande. En 1647, on lui avait offert une pension pour, revenir en France; ais mil craignit d’y éprouver des persécutions semblables ; sa philosophie n’y était pas généralement admise; si elle comptait des partisans célèbres , elle avait aussi des adversaires fameux : il accepta l’offre que lui fitla reine Christine, de venir auprès d’elle. Cettereine, qui avait succédé à Gustave-Adolphe, avait été long-temps sons la tutelle do chancelier Oxenstiern ; mais à peine avait -elle pris le gouvernement qu’elle avait montré une grande disposition à favoriser les sciences et les lettres; elle avait appelé plusieurs savaus, entre autres, Saumaise, et Grotius qui fut son ambassadeur à Paris. Dcscarles arriva à Stockholm en 1649; mais lorsqu'on s’aperçut que la reine faisait grand cas de lui , qu’elle ne se bornait pas à l’entretenir de matières scientifiques, et qu’elle le consultait aussi sur des affaires de gouvernemenl(t), il devint l’objet de jalousies de plusieurs ordres; il s’en affligea , et ces chagrins, réunis à la rigueur du climat, le firent mourir en i65o, âgé seulement de cinquante-quatre ans.

Descartes doit être considéré, sous trois rapports comme géomètre , comme métaphysicien et comme physicien. En Géométrie, il est un des hommes les plus remarquables , puisqu’il n'a pas seulement fait des découvertes dans cette science, mais qu’il a encore donné des règles pour y appliquer l’algèbre et pour la rendre utile en physique. Ses applications de la Géométrie à la dioptrique et à la mécanique sont au-dessus de toute

(1) Il allait tous les jours chez elle à cinq heures du malin. (N. du Rédact.)

contestation et dignes d’ètre admirées j ce n’est pas cependant ce qu’il estimait le plus 5 il leur préférait sa métaphysique. Il est inutile que j’entre dans beaucoup de détails sur ces divers travaux , qui ne concernent pas du tout la matière de mes leçons. Je rappellerai que la métaphysique de Descartes est comprise dans sa Méthode , ses Méditations et ses Principes. Je rappellerai encore que sa Méthode fut utile, en ce qu’elle rejeta l’autorité , et établit le doute comme le premier point dont l’homme soit obligé de partir. Descaries ne considérait comme évidentes que les choses dont nous avons la conscience, la perception intime. Appuyé sur ce principe , il tira du sentiment de sa pensée, la certitude de son existence , et ensuite toute sa métaphysique et sa physique. Descartes a concouru , par son doute sur toutes choses , à détruire le joug de la scolastique et à faire triompher ainsi la méthode expérimentale recommandée par Bacon ; mais comme physicien, comme physiologiste et comme astronome, il n’a fait que des hypothèses saus fondement. Néanmoins ces hypothèses mêmes n’ont pas été sans utilité ; elles ont excité un grand mouvement dans les esprits , et ont concouru à renverser les anciennes idées.

Suivant Descartes, dans le monde tout dépend du mouvement donné à la matière , tous les phénomènes doivont s’expliquer par ce mouvement. En joignant à ce principe d’autres idées plus métaphysiques sur l'impossibilité du vide ou sur l’identité de l'espace et de'la matière, il considère la création du monde comme le mouvement imprimé à la matière. Celle-ci s’est mue , suivant lui , immédiatement après sa création , et en se mouvant , s’est divisée et a été réduite

en parcelles très petites. Descartes suppose ensuite que ces parcelles sont de differentes formes, qu’il y en a d’anguleuses, de rondes, de branchues , de cannelées comme de petites vis, et de la réunion, de la pénétration de ces divers élémens, il fait résulter tous les corps. Appliquant son système à l’astronomie, il suppose une matière subtile qui enlève les planètes, et les fait circuler autour du soleil. Ces mêmes tourbillons produisent la pesanteur, parce qu’en circulant autour de la terre , ils entraînent les corps sur sa surface. Enfin , poursuivant ses hypothèses jusque dans les Corps organisés , Descartes admet la circulation comme un principe de la physiologie humaine ; mais cette circulation échauffant le sang , les poumons , loin d’être des organes de chaleur , se trouvent être uniquement destinés à rafraîchir le sang. Le mouvement et la chaleur du sang propagés dans le cerveau produisent les esprits animaux qui , redescendant par les nerfs, produisent le mouvement volontaire, et en remontant produisent la sensation. L’âme, principe indivisible, doit occuper le centre du cerveau. Or, il existe dans ce centre un petit corpuscule appelé glande pinéale ; c’est cette glande qui est le siège de l’âme.

Tout ce système s’enchaîne avec beaucoup d’esprit; mais, comme vous le voyez, n’a pas le moindre fondement. Descartes a fait comme Archimède, qui n’avait demandé qu’un point d’appui pour soulever la terre; il a dit : donnez -moi de la matière et du mouvement, je créerai lu monde et ce qu’il contient; mais aucune partie de son système n’a pu subsister. Cependant sa physique est tombée assez lentement ; car , après avoir été repoussée par toutes les écoles

de France pendant peut-être quarante ou cinquante ans, elle s’y était si bien enracinée , qu’on eut ensuite beaucoup de peine à ia renverser ; tellement même qu’en i^5oon soutenait encore dans l’université de Paris des thèses sur les tourbillons , et que moi , par exemple, j’ai connu des étudians en philosophie qui ont soutenu des thèses de cette nature. Celui qui, le premier, enseigna une doctrine contraire dans l’université de Paris, est Sigaud de la Fond, qui n’est mort que depuis très peu de temps. Ainsi, messieurs, nous rencontrons à chaque instant de nouveaux exemples de la marche malheureusement trop lente de la vérité.

Les découvertes de Descartes en géométrie sont , comme je l’ai dit, de la plus grande importance ; ses idées métaphysiques sont susceptibles de beaucoup de contestation. Quant à son système de physique, il ne repose que sur des suppositions 5 il n’est point établi d’après cette méthode d’induction que son contemporain Bacon avait recommandée, ni d’après cette expérience sévère et ce calcul rigoureux dont Galilée avait donné de si beaux exemples. Mais les ouvrages de Descartes ont été , en quelque sorte, le véhicule au moyen duquel deux vérités importantes, qui ne sont pas de lui, ont pénétré dans les esprits. Ces deux grandes vérités sont le système de Copernic et la circulation du sang. L’une est véritablement la base du système du monde, et le principe des connaissances qu’on a acquises à cet égard 5 l’autre est le fondement et l’origine de toutes les connaissances physiologiques. Toutes deux étaient proscrites par les magistrats y la première, surtout, que l’on considérait comme contraire à la religion. C’est, sans aucun doute, par l’espèce

de mode qu’obtint la philosophie de Descartes , que ces deux vérités sont entrées dans tous les esprits : sous ce rapport , je le répète, on ne peut nier qu’il n’ait été très utile aux progrès des sciences.

Les travaux des trois grands hommes dont je viens de vous entretenir ont produit d’autres découvertes qui furent faites par quelques-uns de leurs disciples immédiats, tels que Képler, Toricelli , Pascal et les premiers élèves de Bacon , ou du moins ceux qui adoptèrent les premiers sa méthode. Mais un des effets les plus durables de tous ces travaux, et qui lui - même en a produit bien d’autres, c’est la fondation des académies des sciences. Les plus considérables , celles dont les ouvrages ont concouru le plus à étendre les connaissances de l’esprit humain sur les sujets dont nous nous occupons , ont été créées vers le milieu du dixseptième siècle. Dans la prochaine séance, j en tracerai l’histoire , et j’indiquerai les hommes célèbres qui les composèrent dans leur origine, ainsi que les découvertes qui s’accumulèrent sous leurs efforts et ont composé toutes les sciences modernes.

Erratum de la neuvième Leçon.

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DOUZIÈME LEÇON

Messieurs ,

Dans la dernière leçon, nous avons parlé principalement des Irois hommes célèbres qui , dans la première moitié du dix-septième siècle, ont tracé de nouvelles règles pour l’étude des sciences. Nous avons vu que Bacon et Galilée, le premier par ses préceptes, l’autre par ses exemples , renversèrent l’autorité employée jusqu'alors comme preuve , et rappelèrent tout à l’expérience et au calcul. Ensuite, nous avons remarqué Descartes, pour la manière dont il attaqua la métaphysique et la logique des philosophes scolastiques , pour les systèmes brillans qu’il présenta , et pour la force , plus grande encore que celle de ses deux prédécesseurs, avec laquelle il saisit les esprits , quoiqu’il eût beaucoup moins de mérite qu’eux. En effet , tout ce que Descartes a donné en physique se réduit à de vaines hypothèses. Ainsi , après avoir établi , ce qui était parfaitement juste , que nous ne pouvions admettre pour principe que ce qui est évident , sensible à nos sens et à notre expérience , il supposa que le mouvement de la matière était tel que tous les phénomènes de la nature matérielle, soit inorganique, soit organisée, pou-

vaient être expliqués par ce mouvement. Or, chacun sait aujourd’hui que la première des explications de Descartes, celle de la pesanteur, fondée sur une matière subtile qui envelopperait tous les corps et les pousserait les uns vers les autres, est chimérique ; que ses explications particulières des actions chimiques, fondées sur la structure des atomes ou des corpuscules qui seraient aussi poussés les uns sur les autres par cette matière subtile , sont encore imaginaires ; que ses explications des phénomènes magnétiques , basées sur l’existence d’une matière cannelée ou formée en vis, sont de pures suppositions. Enfin, il est démontré que l’existence du vide, par exemple, qui est incompatible avec tous ses systèmes, est , au contraire, nécessaire à l’explication des faits réels (i) ; desorte que Descartes n’a émis d’idées justes ni en astronomie, ni en chimie, ni en physique ; il s’est lancé dans le champ de l’hypothèse, et, comme il arrive toujours , n’y a recueilli que des erreurs. Toutefois il a été utile, en ce qu’il a donné le dernier coup à la scolastique c’est lui, comme on dit, qui a fait place nette à cet égard , et il a ainsi donné aux physiciens et aux philosophes , dont la marche était plus

(i) En dépit des astronomes, on pourrait nier l’existence du vide, en s’appuyant sur la physique. Ainsi tout homme qui a quelques notions de celte science sait, par exemple, que si l’on retire par un coup de piston , une partie de l’air contenu dans la cloche d’une machine pneumatique, ce qui y reste se raréfie de manière à ce que la cloche continue d’étre pleine. Que si l’on donne un second coup de piston , l’expansion de l’air augmente ;

et si l’on continue de faire agir la pompe, jusqu’à ce que la cloche ne contienne plus que la cent - millionième partie , je suppose, de l’air primitif, cette cent - millionième partie suffira cn-

solide que la sienne , la facilité de construire un nouvel édifice, non plus d’après les règles des scolastiques, encore moins suivant les chimères cartésiennes, mais selon la véritable méthode des péripatéticiens primitifs, c’cst-à-dire d’après l’observation et les règles qui en découlent.

Immédiatement après Bacon , Galilée et Descartes, la science s’enrichit de quelques autres hommes qui suivirent leur marche, et complétèrent , par leurs propres découvertes, ce qu’ils avaient commencé.

Au premier rang nous placerons Jean Képler, né à Weil, dans le duché de Wirtemberg, en i5yi. Il s'adonna pendant toute sa vie à la géométrie ainsi qu’à l’astronomie et aux parties de la physique qui s’y rapportent. Bien que ces sciences n’entrent pas dans la collection de celles dont j’ai à vous tracer l’histoire, je parle néanmoins de Képler pour vous faire voir l’heureuse influence du calcul et de l’observation sur les sciences. Képler démontra non-seulement la réalité du système de Copernic, en ce qui concerne la marche des planètes autour du soleil 5 mais il découvrit encore par des observations plus précises, qu’il com-

core pour remplir la cloche ; enfin , jamais et nulle part il n’y aura de vide absolu, les gaz étant doués d’une expansibilité indéfinie. Eh bien , ne pourrait-on pas soutenir que l’espace est une grande cloche, oit il serait impossible qu’il existât un vide parfait, sans qu’aussitèt l’atmosphère ne se raréfiât pour le remplir?

Si l’on n’admettait pas ce raisonnement; il resterait toujours la lumière, pour prouver l’absence du vide, soit qu’on adoptât la théorie de Newton ou de l’émission, soit qu’on admît celle des vibrations. (iV. du Rédact.)

( 3oo )

bina avec celles de Tycho-Brahé, quelles étaient le» lois mathématiques de la course des planètes. Il prouva que ces corps marchent dans des ellipses dont le soleil occupe un des foyers , et que leur vitesse est d’autant plus grande qu’ils sont plus rapprochés du soleil. Il établit dans son Traité de V étoile de Mars, ces lois que, depuis, on a appelées lois de Képler. Elles étaient encore empiriques et déterminées uniquement d’après l’observation ; mais elles furent ensuite expliquées mécaniquement , et forment maintenant la base de l’astronomie et de la physique. Ce fut Newton qui démontra que de ces lois résultaient nécessairement deux principes sur lesquels il établit la gravitation universelle.

Je dois ajouter que Képler n’était pas encore entièrement débarrassé des idées mystiques qui avaient dominé pendant une partie du moyen âge , et que ses ouvrages, tout admirables qu’ils soient dans leur résultat, sont cependant encore mêlés de plusieurs idées pythagoriciennes sur la vertu des nombres, et de beaucoup d'autres opinions semblables , qui lui restaient de cette impulsion générale qu’avait donnée la philosophie platonicienne.

La guerre de trente ans fut fatale à ce grand homme : il avait été nommé mathématicien de l’empereur Rodolphe II, qui, comme je vous l’ai dit plusieurs fois , protégeait excessivement les savans ; cet empereur fut mis par les circonstances hors d’état de remplir les promesses qu’il leur avait faites ; Képler, épuisé de ressources, se rendit à Ratisbonne en i63o , pour tâcher d’obtenir quelques arrérages de son traitement; il y mourut presque de misère , à l’âge de cinquante-neuf ans.

( Soi )

Vers la même époque vivait un homme qui n 'appartient pas proprement aux sciences dont j’ai à vous entretenir, mais que cependant je vous ferai connaître, pour vous montrer encore quelle impulsion les esprits avaient reçue dès ce temps, combien ils étaient solides et diflerens de ce qu’ils étaient auparavant. Cet homme est Évangéliste Toricelli, né dans la Romagne, en 1608. Il s’était lié avec un élève chéri de Galilée , nommé Castelli , avait étudié et suivi toutes les découvertes de Galilée, et joignit, dans ses travaux particuliers, la géométrie à la physique et à l’observation. Ce fut lui qui, le ' premier, détermina exactement la courbe décrite par

les projectiles. Il a produit aussi un travail estimé sur la cycloïde; mais ce qui le fait remarquer surtout, c’est l’invention du baromètre. Galilée avait reconnu que l’eau no s’élève dans les pompes que jusqu'à la hauteur de trente-deux pieds; la question de savoir à quoi tenait cette limite de l’ascension de l’eau était assez sérieuse et assez importante. Pour la résoudre, Toricelli examina si les liquides de pesanteurs différentes s’élevaient à des hauteurs inégales. Il observa que le mercure ne dépassait pas vingt-huit pouces : or, en comparant la pesanteur spécifique de ce liquide à celle de l’eau, il reconnut qu’une colonne de mercure haute de vingt-huit pouces équivalait en poids à une colonne de • trente-deux pieds d’eau. Il lui fut dès lors démontré que la suspension des liquides dans le vide était produite par une cause mécanique, puisque la différence de pesanteur de ces liquides influait sur leur élévation , et il supposa que cette cause était la pesanteur de l’air.

Mais Biaise Pascal , si célèbre par ses Lettres Pro-

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vinciales, le démontra sans réplique, par une nouvelle expérience. Il porta un tube de Toricelli à des hauteurs différentes , et observa que le mercure s’abaissait à mesure qu’on élevait le tube, et qu’au contraire il s’élevait à mesure qu’on le descendait. L’expérience fut faite sur le clocher de Saint-Jacques- dc-la-Boucherie, l’un des plus élevés de Paris , et répétée sur les montagnes du Puy-de-Dôme, par le beau-frère de Pascal. On a aussi de Pascal un traité de la cycloïde, qui est un chef - d’œuvre. La nature avait doué ce grand homme d’une organisation merveilleuse pour l’étude des mathématiques : dès son enfance il avait trouvé, pour ainsi dire seul , les premiers élémens de la géométrie. Si je vous parle de cet esprit puissant, qui n'appartient pas aux sciences naturelles , c’est toujours pour vous montrer la marche générale des esprits vers le milieu du dix - septième siècle , et vous prouver que ce siècle a été celui des sciences, autant au moins que ceux qui l’ont suivi.

Mais à côté de ces hommes qui avaient jeté le joug de la scolastique , il s’en trouvait quelques autres qui la suivaient encore , et ne laissaient pas cependant d’avoir du mérite. Ils appartenaient à des corporations; car c’est le propre de ces établissemens , de s’attacher davantage à certaines règles. Parmi ces savans réfractaires au mouvement progressif de leur siècle , nous remarquerons deux jésuites allemands , Athanase Kircher et Gaspard Schott.

Le premier était né à Fulda (t) , en 1601 , et a passé

(i) Kircher passe généralement , comme on sait, pour l’inventeur de la lanterne magique. ( N . du Rédact •)

1« plus grande partie de sa vie en Italie. Il fut professeur à Wurtzbourg jusqu’en i63i , époque où il se rendit à Rome, et fut professeur au collège romain. Il y mourut en 1691 , âgé de quatre-vingtneuf ans. Kircher s’était livré à des travaux qui embrassaient presque toutes les connaissances de son temps , mais il était très superficiel dans chacune d’elles. 11 s’est beaucoup occupé de la langue copte, dont il a même fait un dictionnaire. Il se livrait à l'étude de cette langue dans le but de découvrir le sens des hiéroglyphes (1), et aussi dans des vues d’alchimie, prétendue science à laquelle il était fort adonné. On a de lui, pour ce qui nous concerne, un livre intitulé : Mundus subterraneus, imprimé en 1678. C’est un système sur l’intérieur de la terre, une pure hypothèse, au reste, d’après laquelle il cherche à expliquer les volcans (2) , les sources, et tous les autres phénomènes dont la cause existe plus ou moins profondément dans l’intérieur du globe. Il est aussi un des hommes qui se sont les premiers occupés de former des cabinets. Sa collection d’histoire naturelle, pour la partie qui pouvait se conserver , existe encore à Rome , au collège romain. En *709 il en parut une description , qui fut publiée sous

(1) Kircher a mis des hiéroglyphes de son invention sur l’obélisque de la fontaine de la place Navone , aux endroits où les anciennes figures étaient entièrement effacées. Heureusement on en a conservé le souvenir. (N. duRédact.)

(a) Kircher, voulant connaître l’intérieur du Vésuve, se fit descendre dans le principal cratère par un homme vigoureux , qui l’y tint suspendu au moyen d’une corde , jusqu’à ce qu’il eût \

pleinement satisfait sa curiosité. ( N . du Rédact.)

le titre de Musœurn Kircherianum, par un autre jésuite du college romain, nommé Philippe Buonanni, dont nous aurons à reparler plus tard. On voit dans ce muséum la figure de plusieurs objets intéressans.

Le second des jésuites retardataires que je vous ai cités plus haut, Gaspard behott , était né à Wurtzbourg, en 1608. Il professa à Palerme , et revint à Wurtzbourg ; cor en général les membres des congrégations n’étaieut pas attachés à un pays particulier ; suivant qu’ils étaient célèbres, et que leur général l’ordonnait, ils se transportaient d’un pays à un autre. Vous avez même vu que les jésuites, d’après leurs statuts, pouvaient être envoyés en mission sur les points les plus éloignés de la terre. On doit à G. Scbott plusieurs ouvrages intitulés , l’un : Physica curiosa , imprimé en 1662; l'autre : Technica curiosa, de 1664 ; et un troisième : Magia naturalis, qui ne parut qu après sa mort. Ce sont des recueils de secrets et d’expériences extraordinaires. Mais leur auteur nous intéresse pour avoir publié le premier les expériences d’Otto de Guerike, bourgmestre de Magdebourg. Dan» le système de Descartes , tout devait être plein, il n’y avait pas de vide; c’était le contraire des systèmes précédeus. Cette question , fort agitée à celte époque, de savoir si le vide pouvait ou ne pouvait pas exister, donna lieu à beaucoup d’expériences , parmi lesquelles sont celles d’Otto de Guerike. Il avait réuni deux cloches avec un lut, et avait enlevé, au moyen d’une pompe, une partie de l’air qu’elles renfermaient ; leur adhérence fut telle alors que deux chevaux ne purent les séparer. Aujourd’hui nous obtenons des effets bien plus considérables avec la machine pneumatique ; mais c’cst ce premier essai de

Guerike qui a conduit à l’invention de cette machine,

telle qu’elle a été perfectionnée par Boyle, ainsi que nous le verrons tout à l’heure. Tout le monde sait maintenant que c’est la pression de l’atmosphère qui tient unis les hémisphères de Magdebourg : dans ce temps on s’en doutait à peine.

Mais si quelques-uns des professeurs de physique appartenant aux congrégations ou aux universités restèrent attachés à l’ancienne philosophie scolastique , et n’admirent que très lentement la philosophie cartésienne qui , elle-même , une fois adoptée , et après avoir été reconnue fausse et illusoire, ne fut bannie des écoles qu’avec infiniment de peine, car c'est là un des inconvéniens attachés aux corporations, qui présentent cependant des avantages (i), d’être difficilement pénétrables aux révolutions subites que de nouvelles lumières occasionent dans les connaissances humaines; si, dis-je, ees corporations conservèrent trop long- temps la philosophie scolastique, en revanche il s’éleva des sociétés d’une autre nature qui, tout d’un coup, produisirent dans les sciences des découvertes et des expériences remarquables. C’est dans le dix-septième siède que furent établies ces sociétés.

En faisant l’histoire du treizième siècle , j’ai beaucoup

(i) Sans aucun doute les corporations Savantes présentent dé grands avantages ; elles peuvent faire ce que des hommes isolés sont hors d’état d’accomplir. Mais il faut qu’elles puissent se multiplier indéfiniment, qu’elles soient complètement libres de leur direction,, et exemptes de tout patronage, de toute protection gouvernementale; car l’administration n’entend ordinairement rien aux sciences ; ce quelle a de mieux à faire:, c’est de consulter ceux qui les possèdent. ( N. du Rédact.)

ai. .

insisté sur l’établissement des universités, qui n’étaient destinées qu’à l’enseignement, où chaque maître n’avait pas pour devoir de chercher à ajouter aux connaissances acquises , mais avait suffisamment rempli ses obligations lorsqu’il avait transmis ces connaissances. Le but des sociétés académiques était totalement opposé : elles n’avaient point à s’occuper d’enseigner ce qui était connu; leurs membres devaient uniquement appliquer leurs efforts communs aux observations, aux expériences, aux inductions, en un mot, aux progrès des sciences. Bacon, comme je vous l’ai fait connaître, avait tracé le plan de ces sociétés, dans son ouvrage intitulé : Nouvelle Atlantide. Par nouvelle Atlantide, il entendait une maison destinée à recueillir les personnes ainsi dévouées à l’avancement des connaissances, et à leur fournir tous les histriimens et lotis les autres moyens nécessaires pour atteindre leur but. Mais bien avant que le plan de Bacon eût paru , il existait en Italie une académie instituée dans des vues tout-à-fait semblables. Cette corporation portait le nom d’ Académie des Lyncées , parce que l’objet des membres de cette société (i) était d’observer par eux-mêmes la nature sous toutes ses faces. Ils avaient pris pour emblème le lynx, qui, selon les anciennes opinions, est, de tous les animaux, celui qui voit le mieux , puisque les anciens prétendaient qu’il voyait même à travers les murailles. Celte académie fut

(i) Il avait voulu qu’il portassent un anneau d’or où était sertie une grosse émeraude, sur laquelle avait été gravée la figure d’un sphinx. Une médaille eût mieux valu pour des savans, s’il leur faut absolument quelque signe de distinction. (N. du Rédact.)

fondée par le prince Cési , membre d’une famille très illustre et très puissante, qui possédait de vastes propriétés, soit dans l’État romain, soit dans le royaume de Naples. Cési n’avait que dix-buit ans lorsqu’il conçut l'idée de celte institution, à laquelle il consacra la plus grande partie de sa fortune. Il forma pour elle un cabinet d’histoire naturelle, un jardin botanique, et tint à sa disposition plusieurs peintres. Il lui acheta de tous côtés des manuscrits utiles, et recevait dans son palais tous les hommes qui voulaient s’occuper de ses idées , tous ceux qui, abandonnant l’autorité, l’aveugle confiance aux anciens, observaient la nature elle-même. Les principaux membres de cette société furent : Fabius Columna, dont j’ai eu occasion de vous parler dans l'histoire de la botanique pendant le seizième siècle (il est même le premier qui ait pris le litre de lyncée dans ses ouvrages), Galilée, Porta, Stclluli, Severinus, dont je vous ai parlé aussi dans l'histoire de l’anatomie; Vesling, Belge, professeur d’anatomie à Padoue, après Spigel ; Térentius et Faber, tous deux médecins allemands, mais qui étaient établis à Rome ; car il y avait alors entre l’Allemagne et l’Italie beaucoup plus de liaisons qu’il n’en exista depuis. Térentius fut à la Chine, comme missionnaire; Faber resta à Rome, en qualité de botaniste du pape Urbain VIII. Ce sont eux qui furent chargés, avec Fabius Columna , de la publication de l’ouvrage de Hernandez sur le Mexique, dont le prince Cési avait fait l’acquisition. Ce prince fit tenir les premières réunions de la société qu’il avait fondée, dans son hôtel à Rome (1); il établit

(i) Il eut de vives discussions à ce sujet avec son père, qui

une ramification à Naples, et avait ie projet de former ainsi diverses sociétés correspondantes dans les principales villes. Ce projet ne réussit pas : le roi d’Espagne Philippe II , qui était alors maître du royaume de Naples, conçut des craintes de cette institution, et en ordonna la suppression dans ce pays. A Rome même elle ne survécut pas long-temps à son fondateur, qui mourut en i63o, âgé seulement de quarante-cinq ans. Cési ne laissait qu’une fille, mariée à un Sforce ; il n’avait pas doté l’académie lyncéenne : privés de sa munificence, les membres finirent par se disperser. Cette académie fut , il est vrai , protégée quelque temps par le cardinal Barberini, neveu du pape Urbain VIII ; mais après la mort de Barberini, sa destruction fut complète. Elle n’a pas produit d!ouvrages collectifs , mais elle a été très utile en encourageant les publications particulières de ses membres , et en leur fournissant les moyens de les améliorer. La science lui est d’ailleurs redevable du perfectionnenent de plusieurs inslrumens. Le prince Cési lui-même travailla beaucoup à celui du télescope ; mais c’est surtout dans les changemens qu’il apporta au microscope qu’il obtint de grands succès. C’est lui qui donna à ces deux puissans auxiliaires de notre vue les noms par lesquels nous les désignons. Il faisait fabriquer de ces instrumens, en faisait cadeau aux savans qu’il savait pouvoir s’en servir utilement; en unmot, il

était loin d’éprouver pour ses projets un enthousiasme égal au sien. On rapporte même que Cési le père voulut faire assassiner Jean Eckius, médecin hollandais, qui avait donné à Cési fils le goàtde l’histoire naturelle. Par suite de cette intention, Eckius s’absenta de l’Italie pendant plusieurs années. (N. du Bn'dact.)

n’cst rien de ce qui se peut faire avec de la fortune , pour concourir aux progrès des sciences, que ce prince trop rare ne se soit empressé d'effectuer. On peut trouver l’histoire de son académie , qui fut la première de toutes, car sa fondation remonte à i6od, époque bien antérieure à l’apparition de la Nouvelle Atlantide de Bacon ; on peut en trouver , dis-je , l’histoire dans le Phytobasanos de Fabius Colurana, donné par Alexis Plancus , en 1664. De nos jours, un professeur de physique de Rome, l’abbé Scarpellini, avait essayé de rétablir l’Académie des Lyncées ; des réunions eurent lieu à Rome ; mais j’ignore quelle suite elles ont eue 5 je n’en ai plus entendu parler.

La seconde académie qui ait été fondée pour le progrès des sciences, est la Société royale de Londres, qui est en pleine vigueur , et est organisée de manière à faire espérer qu’elle subsistera autant que les sciences ellesmêmes. Elle doit sa naissance aux chagrins et aux dégoûts que plusieurs hommes d’esprit éprouvèrent des querelles théologiques qui ensanglantaient alors l’Angleterre. Ce fut à l’époque des plus grands troubles du règne de Charles I", que quelques-uns des membres qui l’établirent s’assemblèrent pour la première fois. Robert Boyle, homme illustre, originaire d’une grande famille d’Irlande , Jean Wallis et Thomas Willis , étaient du nombre de ces premiers membres} ils se réunissaient sous les auspices de Wilkins, évêque de Chester. D’abord ils s’assemblèrent à Londres , ensuite à Oxford , lorsque les troubles forcèrent à sortir de Londres tout ce qui tenait en quelque manière au parti royaliste. Eu 1688, sous le midi de la domination de Cromwell, ils se dissémi*

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nèrent, et ne reparurent qu’à l’époque de la restauration.

Un college de Londres, fondé par un orfèvre de cette ville , leur servit de lieu d’assemblée. Us obtinrent, en 1660 , par l’entremise de Clarendon , des lettres-patentes du roi Charles II. Depuis cette époque, ils n’ont pas cessé de travailler au progrès des sciences et de composer cette grande collection de mémoires , connue sous le nom de Transactions philosophiques. Elle commença par paraître en cahier , tous les trois mois, ensuite elle fut publiée par demi-volume et par volume *, mais, en définitive, elle a été disposée de manière que le nombre des volumes est égal à celui des années écoulées depuis la fondation légale de la société.

Les premiers membres, et les plus illustres d’alors, furent Robert Boyle, qui perfectionna et appliqua le plus la machine pneumatique ; Robert Hooke, inventeur des montres de poche , qui perfectionna le microscope , et donna le premier de belles figures des objets qu’il avait observés avec cet instrument $ Thomas Willis , célèbre médecin , qui appliqua les premières découvertes de la chimie pneumatique àla physiologie; Jean Mayow, qui, comme nous allous le voir tout à l’heure, découvrit, pour ainsi dire, la chimie pneumatique , telle que noiis l’avons vue renaître de notre temps. Ces hommes et quelques autres, tels que Ent, Digby , Petty , etc. , donnèrent une impulsion extraordinaire aux sciences en Angleterre, et firent tomber , pour ainsi dire, dans le discrédit toutes les querelles qui l’avaient troublée pendant si long-temps dans le dernier siècle. A côté de ces hommes célèbres vinrent

les grands géomètres, comme Barow et l’immortel Newton , dont nous n’aurons à parler qu’en commençant notre nouvelle période scientifique.

Robert Boyle fit surtout sur la chimie des travaux ijui donnèrent à cette science un caractère original. Hook publia le premier des tables d’observations météorologiques, telles qu’on les fait encore depuis lui. Hook donna aussi des modèles d’observations astronomiques ; enfin , la société établit des correspondances avec les savans des autres pays. L’instrument principal du succès de cette académie fut son premier secrétaire , l’Allemand Henri Oldemburg , qui fut chargé de la publication des premiers cahiers des Transactions philosophiques. La publication en commença en i665 , et depuis ce temps elle n’a pas éprouvé d’interruption remarquable. Aucune collection n’est aussi riche, soit en ouvrages de mathématiques, soit en observations d’histoire naturelle, de physique et de chimie $ c'est , avec la collection des Mémoires de l' Académie des Sciences de Paris, la publication qui a le plus enrichi les connaissances humaines, sur la nature et ses divers phénomènes.

L’Italie nous offre une troisième académie ; mais , comme celle des lyncées , elle subsista peu de temps. Elle était nommée l’Académie del Cimento, ou de l’Expérience, et avait été fondée à Florence, sous Ferdinand II, en i65i , par des élèves de Galilée, tels que Borrelli , l’auteur du traité sur le mouvement des animaux ; Reddi, à qui l’on doit tant d’observations microscopiques sur les animaux et sur la chimie, et d’autres hommes semblables. Quelques Danois , comme Stenon , Bartholin , qui avaient été attirés par la pro-

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tection que les Médicis accordaient aux sciences , firent aussi partie de cette académie. Elle avait pour protecteur spécial le cardinal Léopold do Médicis , frère du grand-duc FerdinandlI. La branche des Médicis quia régné à Florence sous le titre de grand-duc , et qui a fini en 17.^7 , était une branche collatérale, cadette, de celle qui, pendant le seizième siècle , a tant fait pour les sciences; elle ne descendait ni de Côme, surnommé le père de la patrie, ni de Laurent de Médicis, mais du frère de Côme ; cependant elle s’est fait gloire aussi pendant toute son existence de protéger les sciences, et a laissé de beaux établissemens.

La Société de l’Expérience montra un très grand zèle au premier moment, et fit des travaux précieux qui ont été déposés dans un recueil in*4° , que Musschenbroek, vers la fin du dix-septième siècle, a traduit en latin (t). Ces travaux sont relatifs surtout à la chimie et à la physique ; quelques expériences semblent avoir pour but de prouver que les liquides ne sont pas élastiques. Ce recueil est le seul qu’ait publié l’Académie de l’Expérience.

Après la mort du cardinal Léopold de Médicis , qui eut lieu en i665, cette académie se trouva dans le cas de celle des lyncées, et n’eut plus, comme elle, qu’une faible existence. En 1667 , ses membres cessèrent com-

( i) Cette traduction vaut beaucoup mieux que l’original, à cause des notes que Musschenbroek y a jointes et des nombreuses additions qu’il y a faites.

Dans une de ces additions, Musschenbroek a décrit un pyromètre de son invention : c'est le premier instrument de cette nature qui ail paru. (IV. du Rédact.)

plètement de s'assembler (i). On a cherché à rétablir cette société dans ces derniers temps , mais il n’en est pas résulté de nouvelles publications.

La quatrième société scientifique, qui lut aussi fondée vers le milieu du dix-septième siècle, est \' Académie impériale des Curieux de la nature. Les académies dont je viens de vous parler avaient un lieu assuré et déterminé de réunion ; ainsi, celle des lyncées avait son siège à Rome, et avait établi une société correspondante à Naples , qui ne dura que peu de temps ; celle d’Angleterre, la Société royale de Londres , se réunissait dans cette ville 5 enfin celle del Cimento , s’assemblait à Florence. En Allemagne, une pareille concentration était difficile , parce que ce pays était divisé en un nombre de principautés plus considérable encore qu’il ne l’estaujourd’hui. Les sa vans, et surtout ceux qui exerçaient la médecine (car ces derniers ont toujours fourni le plus de membres aux sociétés qui s’occupaient des sciences physiques), étaient trop disséminés ; il n’aurait pas été facile d’en rassembler un grand nombre dans un même lieu ; cette société ne se forma donc que par correspondance, et n’eut jamais d’assemblées à Vienne, qui, du reste, n’a dans aucun temps été pour l’Allemagne le centre des sciences, et où, aujourd’hui même, il n’a pas encore été possible de former d’académie.

La fondation de la Société des Curieux de la nature fut conçue par Ëausch , médecin d’une petite ville de Franconie , nommée Schweinfurt. C’était en i65a,

(1) Il parait que leur dispersion fut aussi le résultat de quelques discordes. (N. du Rédact.')

quatre ans après la paix de Westphalie , à la suite de l’affreuse guerre qui avait dévasté toute l'Allemagne, ruiné ses villes et plongé toutes ses provinces dans uu état très malheureux. La tranquillité avait reparu ; on en profita pour reprendre l’étude des sciences, qui avaient fait des progrès dans les autres pays, favorisés d’une situation un peu plus calme ; car peu d’entre eux avaient joui d’une paix entière.

Bausch s’adressa à tous les médecins de l’Allemagne; il eut pour adjoint un nommé Fehr, qui ensuite lui succéda à la présidence de la société. Cet usage de l’Académie des Arcades, de donner à chaque membre un nom grec, tiré de l’ancienne histoire littéraire, fut aussi adopté parles membres de Y Academie des Curieux de la nature: les associés prirent les noms des Argonautes, et leurs successeurs ont continué d’adopter des nomt particuliers. Ils commencèrent par publier séparémentquelquesouvragesde plusieurs d’entre eux, comme l’avait fait l’Académie des Lyncées. Le premier qu’ils livrèrent au public parut en 1661 ; c’est le Vitis vinifera de Saxe, composé par un médecin de Breslaw. En 166a , ils publièrent leurs statuts, et adressèrent une épître invitatoire à tous les savans, pour les prier de prendre part à leurs travaux.

Le fondateur et le premier président de cette société, Bausch, mourut en i665; son adjoint, Fehr, qui lui succéda , publia un nouveau programme pour ranimer le zèle des correspondans. Il établit un certain nombre de collecteurs, chargés de rassembler les mémoires que ces correspondans pourraient envoyer. Je vous prie de remarquer qu’ils ne demandèrent la protection de personne : l’empereur Léopold 1" leur accorda seulement

la permission de prendre le titre de société impériale , et ordonna qu’on leur communiquât les curiosités que pouvaient renfermer ses cabinets. Le premier volume de leurs Mémoires parut en 1670, et est intitulé : Miscellanea Academiœnaturœ Curiosorum, seuEphemerides medico - physicœ (annus primus). Le recueil de ces mélanges est connu sous le nom d’ Éphémérides des Curieux de la nature ; il en paraissait un volume chaque année : dix années faisaient une décurie. On commençait ensuite une seconde décurie; il en a paru trente-sept volumes sous cette forme. Plus tard ces mémoires ont été continués sous le nom de Nova acta Academiœ Curiosorum ; il en a été publié neuf volumes sous cette dernière forme. Puis, tout à coup, l’académie s’est éclipsée. Elle subsista beaucoup plus de temps que les académies d’Italie, parce qu’elle n’avait pas eu recours , comme je vous l’ai dit, à la protection des princes dans son origine. Ses membres étaient d’ailleurs éloignés les uns des autres ; chacun faisait ses observations séparément. Il en résultait sans doute beaucoup moins de force et de rapidité dans les progrès , mais en revanche il y avait beaucoup d’indépendance.

Depuis un certain nombre d’années , cette société a repris ses travaux sous une nouvelle forme. Son siège principal est à Bonn. Elle a publié , depuis sa réapparition , plusieurs volumes plus intéressans et plus précieux que les premiers, parce qu’ils sont faits ptfr des hommes plus instruits. Cependant on trouve dans ceux-ci des observations médicales assez importantes , mais surtout beaucoup d’expériences de chimie qui ont trait à l’alchimie. On y voit aussi des ob-

servations sur un grand nombre de monstres ; mais comme les mémoires n’étaient pas examinés dans le sein de la société, que chacun les envoyait simplement au président, ils ne subissaient pas cet examen et cette critique qu’éprouvent les mémoires des académies qui ont des réunions : aussi y remarque-t-on des choses qui n’ont pas toute l’authenticité que présentent les faits consignés dans les collections des autres académies. Les dix ou douze derniers volumes , quoique faits de la même manière que les premiers, leur sont de beaucoup supérieurs, parce qu’alors les lumières étaient plus répandues, la critique plus générale. Ils sont presque exclusivement relatifs à l’histoire naturelle 5 les travaux mathématiques y sont rares. Plusieurs hommes de mérite se montrèrent dans cette société vers le dixhuitième siècle 5 nous y verrons l’admirable Leibnitz, dont nous aurons à nous occuper , quand nous en serons arrivés à celte révolution qui marque le commencement du dix- huitième siècle. Les membres ajoutaient le mot curieux à tous leurs ouvrages particuliers ; ainsi ils firent paraître, pendant la seconde moitié du dix-septième siècle, plusieurs petits traités intitulés : Lagographia curiosa , Elephantographia curiosa, Salamandrologia curiosa, Astrologia curiosa ; en général , il entrait dans leur plan de composer ainsi des traités sur diflérens sujets que chacun d’eux se proposait. Mais ces traites sont encore empreints des habitudes des temps antérieurs ; ils sont mêlés de beaucoup de compilations , d'idées mvstiques ; en un mot , les travaux des curieux de la nature, pendant le dix-septième siècle, et même pendant le dix-huitième, n’approchent pas, pour la perfection , de ceux des autres sociétés.

L’Académie des Sciences de Paris , quoique très ancienne , n’est cependant que la cinquième , si l’on considère la date de sa fondation légale ; car cette date ne remonte qu'à 16665 mais de même que la Société royale de Londres, dont les lettres-patentes institutives ne sont que de 1660, bien qu’elle existât quinze ans auparavant, c’est-à-dire en 1 645, l’Académie des Sciences de Paris a une origine de beaucoup antérieure à 1666. L’Académie françaiseavaitétéfondéeparlecardinal de Richelieu, en i633, d’élémens préexistans , c’est-à-dire d’hommes de lettres qui se réunissaient pour s’occuper de littérature, bien avant que leur réunion reçût une sanction légale 5 il en a été ainsi de l’Académie des Sciences. A côté de ces littérateurs, de ces poètes , de ces historiens, de ces philosophes, qui ont fini par former l’Académie française, il se réunissait des médecins, des physiciens, des chimistes, qui se communiquaient mutuellement leurs observations. Il y avait des assemblées de cette nature chez un maître des requêtes nommé Montmort , chez un autrehomme assez fameux par ses voyages, Thévenot , et chez un médecin célèbre de ce temps, appelé Bourdelot. On y lisait des mémoires, et lorsque des savans étrangers arrivaient à Paris, ils s’y présentaient pour communiquer leurs expériences. Je vous ai parlé de quelques Danois qui finirent par s’établir à Florence , par exemple de Sténon. Avant d’aller à Florence , où il se fit catholique, et où il devint professeur des fils du grand-duc, il avait passé à Paris, et avait démontré dans ces sociétés l’anatomie du cerveau d’après une méthode nouvelle. Un nommé Boccone, moine sicilien, qui avait fait beaucoup d’observations sur les coraux r sur les coquillages et sur les poissons de la Sicile,

les communiqua à ces mêmes assemblées. Ainsi lorsque Colbert suggéra à Louis XIV de composer une compagnie des différens hommes qui s’occupaient , soit des mathématiques, soit de l'astronomie, sciences que l’on croyait uniquement se rapporter à la médecine, à la botanique et à la chimie, les élémens, comme je l’ai dit , en étaient tous préexistans , et se composaient en grande partie d’hommes très distingués.

Les premières séances de l’Académie des Sciences se tinrent à la bibliothèque du roi, qui avait aussi reçu de Colbert un nouveau local et une nouvelle étendue. Le roi abandonna à l’académie les animaux de la ménagerie qu’il avait établie à Versailles, pour que ses membres pussent faire des observations anatomiques. Ils nommèrent pour leur secrétaire Duhamel, qui a écrit un volume de leur histoire en latin. Leurs travaux ne furent pas recueillis sous forme de mémoires; ils les composaient et les publiaient séparément. Ainsi les uns, c’étaient les astronomes , s’occupaient de la méridienne, opération qui a donné lieu à la carte de France, connue sous le nom de carte de Cassini ; d’autres s’occupaient de l’anatomie humaine ou comparée : ceux-ci ont publié trois volumes in-4° de discussions sur les animaux, et qui ont pour litre : Mémoires pour servir à l'histoire des animaux. Perrault, habile architecte, est un des auteurs de ces mémoires ; Joseph Guichard Duverney , fameux anatomiste, y travailla aussi. Les dessins furent faits par le géomètre Lahire , membre de l’académie. Tons ces savans se transportèrent sur les côtes de France et y firent beaucoup d’observations sur l’anatomie despoissons ; leurs manuscrits et leurs dessins existent encore. Ce fut sous leurs auspices, et d’après les dessins de

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Claude Perrault, l’un d’eux, qu’on éleva l’Observatoire.

Le roi, excité toujours par Colbert, attira aussi en France des savans étrangers, tels que Dominique Cassîni, célèbre astronome italien , natif du pays de Nice; Reœmer, de Hambourg, également astronome, et à qui l’on doit la découverte des mouvemens de la lumière. Pour Cassini , ses découvertes en astronomie d’observation sont innombrables. Homberg, chimiste allemaud, fut également retenu en France par les bienfaits de Louis XIV, et il était un des premiers chimistes de l’académie. Des Français, comme Dodart, Bourdelin et Duclos, s’appliquèrent à l’observation des plantes et à l’analyse des eaux minérales : c’est par leurs travaux que se forma le recueil des Plantes du roi, qui furent gravées d’après les dessins de Robert , dont je vous parlerai quand nous en serons à l’histoire de la botanique. Ces premiers académiciens de 1666 montrèrent un grand zèle, mais ils travaillèrent à des ouvrages collectifs, qui portaient sur différens sujets, et ils ne formèrent pas un recueil de mémoires, comme ceux de l’Académie royale de Londres.

Vers la fin du dix-septième siècle, Louis XIV, sur la proposition de l’abbé Bignon , conseiller d’état fort en crédit , parce qu’il était neven du chancelier de Ponchartrain , donna une nouvelle forme à l’académie ; il la divisa en un certain nombre de classes , dont chacune devait s’appliquer à une science particulière. Il lui donna pour secrétaire le célèbre Fontenelle, qui, par la manière claire, lucide, dont il exposait les travaux de l’académie , concourut à répandre le goût des sciences plus peut-être qu’aucun de ceux qui en traitèrent à cette époque. '

ai

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Depuis cette nouvelle disposition, c’est-à-dire depuis 1699, l’académie a publié chaque année, jusqu’en 179a, un volume de mémoires. Ils renferment tous des travaux très précieux sur les diverses parties des mathématiques, de l’anatomie, de la chimie, de la botanique et de l’histoire naturelle. C’est certainement, de toutes les collections , celle qui est la plus digne d'étre mise à côté des Transactions philosophiques : on peut dire même qu’aucune ne l’a surpassée. Il est vrai que l’académie a toujours joui de la protection du gouvernement français, et que les divers établissemens groupés autour d’elle, tels que le Jardin-des-Planles, l’Observatoire , et autres semblables, qui se sont formés successivement, ont encore ajouté aux moyens d’étude de ses membres. Quoi qu’il en soit , la grande réputation qu elle acquit promptement, surtout par l’élégance et la clarté des analyses que Fontenelle donnait de ses travaux , lit qu'il n’y eut , pour ainsi dire , pas d’état un peu considérable qui ne voulût avoir son académie des sciences. En 1700, dès que l’électeur de Brandebourg prit le titre de roi de Prusse, sous le nom de Frédéric I*', ce prince conçut le projet de former l’académie de Berlin , qui , depuis le commencement du dix-septième siècle, s’est mise à côté des plus grandes sociétés de ce genre. Elle fut fondée sur un plan donné par Leibnitz lui - môme, et qui, ensuite, fut consulté lors de la composition de l’Institut ; il consistait surtout dans la réunion de compagnies différentes, destinées, les unes aux sciences malhématiqu'es, physiques et historiques, les autres, à la littérature, à la philosophie et aux sciences politiques. Mais cette académie appartient tout entière an dix-huitième siècle : j’en parlerai plus tard.

Celle de Pétersbourg est dans le même cas ; elle fut projetée par Pierre I*r, qui était membre de l’Académie des Sciences de Paris*, mais elle ne put pas être établie de son vivant , ni même pendant le règne de Catherine, sa veuve, qui lui succéda. Ce ne fut que sous le règne de Pierre II, qui mourut presque enfant, qu’elle commença à se former. On fut obligé de faire venir des savans de presque toutes les parties de l’Europe, principalement de l'Allemagne. Protégée depuis par l’impératrice Anne, elle s’est mise au niveau de toutes les grandes académies , et l’on peut dire que la Société royale de Londres, les Académies des Sciences de Paris, de Berlin, de Pétersbourg et de Stockholm, sont celles <jui , pendant le plus de temps , et par les efforts les plus soutenus , ont concouru aux progrès des sciences d’observation $ mais l’académie de Stockholm fut la plus tardive.

L’Institut de Bologne qui, pendant un certain temps, a tenu un rang distingué parmi les sociétés savantes , appartient encore au dix-huitième siècle *, il ne date que de iyo3. Il fut fondé par le comte Marsigli.

Ces diverses sociétés , quoique peu nombreuses, donnèrent aux sciences d’observation et d’expérience une impulsion prodigieuse. Toutefois l’Académie des Sciences de Paris conserva encore pendant trente ans les explications cartésiennes, surtout en chimie. Sous ce rapport , elle n’a pas marché aussi vite que la Société royale de Londres, qui suivit toujours la voie de l’observation. Néanmoins les Homberg , tes Duclos , les Bourdelin et leurs successeurs n’ont pas laissé d’enrichir la science de la chimie de beaucoup d’observations, de découvertes et de procédés nouveaux. La Société royale de

Londres avait en un modèle si parfait dans la Nouvelle Atlantide du chancelier Bacon, et avait trouvé pour exécuter ce plan un homme d’un génie si élevé, dans Robert Boyle, que la chimie prit sur-le-champ un tour particulier , propre à l’Angleterre, qui n’a produit tout son effet que de nos jours, mais qui, dès lors, s’il n'avait été éclipsé momentanément par le système de chimie des écoles allemandes, aurait changé la face entière des sciences.

En Allemagne, c’étaient les idées de Paracelse qui dominaient, ses cinq principes chimiques du sel, du soufre, de l’esprit, de la terre et de l’eau. Très longtemps les sociétés secrètes des roses-croix subsistèrent dans ce pays à côté de celle des Curieux de la nature, et il est très probable que plusieurs membres de celle-ci appartenaient également aux premières. Les idées de Paracelse furent importées en France par ceux qui y apportèrent la chimie; et vous pouvez vous rappeler ce que je vous ai dit dans une dernière séance, que cette science , dans ses applications à la médecine, fut repoussée avec une violence ridicule et fanatique par la Faculté de médecine de Paris. Nous avons vu que Turquet de Mayerne, par exemple, fut expulsé de celte Faculté , par un décret qui interdisait à tous les médecins de Paris de jamais consulter avec lui (i), parce qu’ilayaitadopté des remèdes de Paracelse et de Van-Helmont. J’ai relu depuis ce décret; on y invite non-seulement les médecins de Paris, mais ceux de toute la terre , ubique terrarum, à repousser un pareil monstre. Cependant

(i) Voir notre note, à la quatrième leçon, page 102. (N. dx Xédact.)

les gens qui voulaient être guéris, ou qui se trouvaient bien de ses remèdes, ne laissaient pas de s’eu servir. Nous voyons des chimistes même parmi les médecins des rois de France. Ducliêne, en Latin Quercetanus , était médecin d’Henri IV, et les premiers élémens de chimie ont été écrits par un nommé Béguin, médecin de ce même roi. Mais les chimistes français étaient tellement en butte aux tracasseries de la Faculté de médecine, que ceux qui introduisirent la chimie à Paris étaient des Allemands. Un des premiers démonstrateurs de cette science au Jardin-du-Roi , fut Glaser, qui a donné des Elémens de chimie, mais toujours d’après les cinq principes. Celui qui écrivit après lui sur ce sujet est Nicolas Lernery •, et pendant tout le dixseptième siècle les chimistes de Paris suivirent les mêmes systèmes que ceux d’Allemagne, c’est-à-dire les idées de Paracelse modifiées par celles de Van-Helmonl.

On peut diviser la chimie en trois espèces : la chimie anglaise, la chimie allemande et la chimie française. Cette dernière était un mélange delà chimie allemande et du système de Becker, et elle n’est pas la partie la moins curieuse de l’histoire de cette science ; c’est par elle queje commencerai la leçon prochaine.

La chimie ayant eu assez d’itifluence sur la physiologie et sur l’anatomie , je suivrai un ordre inverse de celui que j’ai adopté jusqu’à présent. Je commencerai par la chimie et par l’anatomie, et j’arriverai ensuite à la minéralogie, à la botanique et à la zoologie, par laquelle je terminerai ce cours cette année; car je compte le finir avec le dix-septième siècle, et remettre à l’année prochaine histoire du dix-huitième.

TREIZIÈME LEÇON

Messieurs ,

Nous avons vu , dans la dernière séance , l’influence qu’exercèrent sur les esprits , dans les sciences naturelles , les principes généraux de philosophie présentés par Bacon et par Descartes, et les exemples de Galilée, de Képler , de Toricelli et des autres grands observateurs. Nous avons parlé du goût général qui en résulta pour les expériences et pour les observations positives , des différentes sociétés qui se formèrent afin de réunir le plus de moyens possibles de satisfaire ce désir de découvertes, enfin des secours que plusieurs états accordèrent à ces sociétés.

L’influenee de ces divers moyens de perfectionner les sciences fut plus ou moins sensible , suivant que celles-ci étaient plus ou moins avancées. La chimie et l’anatomie , par exemple , avaient le plus, besoin, d’expériences et d’observations ; nous avons vu que dès l’établissement des sociétés savantes , la chimie fit de grands pas ; elle se répandit plus généralement h elle prit la tournure et le langage d’une science véritable , au lieu de ces apparences mystiques et secrètes qu’elle avait conservées jusque là. Ce ne fut

pas sans quelque peine cependant et sans quelque résistance •, crtr nous avons vu qu’au commencement du siècle que nous explorons, la faculté de médecine de Paris déclarait encore les chimistes des imposteurs , des espèces d’empoisonneurs avec lesquels un médecin honorable ne pouvait pas même consulter. Toutefois, dès ce temps même, il s’introduisait dans Paris, et jusqu’à la cour , des médecins chimistes. La raison en était très simple , ainsi que nous l’avons vu ; c’est que les remèdes nouveaux avaient une grande force , un grand ellèt ; ils produisaient des guérisons auxquelles les remèdes galéniques ne pouvaient suffire, et il était naturel que lorsqu'on était abaUdonné des médecins ordinaires , on recourût à ceux qui employaient d’autres moyens. C’est ainsi que, de nos jours , on s’abandonne aux charlatans quand on a épuisé tous les secours de la médecine rationnelle.

La doctrine chimique ne laissa pas d’être exposée dans plusieurs ouvrages. Pour preudre les différens pays dans lesquels ces ouvrages parurent , nous dirons qu’en France, dès le temps de Henri IV, il y avait des professeurs et des auteurs d’ouvrages de médecine chimique; car la chimie n’était pas précisément dans leurs mains une science distincte de la médecine : c’en était en quelque sorte une brancha nouvelle. A la vérité, presque tous les chimistes étaient aussi alchimistes et croyaient à la possibilité de la transmutation des métaux ; mais ce n’était pas là l’ôbjet ostensible de leurs leçons et de leurs ouvrages.

Le premier des médecins chimistes qui écrivit en France, et qui donna un livre élémentaire, est Jean Béguin, qui fut médecin de Henri IV, et qui ensuite,

( Sa6 )

s’étant fait prêtre, devint aumônier de Louis XIU. Il fit paraître, en 1608, des Élémens de Chimie , qui furent traduits en latin quelque temps après , sous le titre de Tyrocinium chimicum , etc. Ils furent imprimés en I0i8 (1). Cet ouvrage présente un abrégé assez élégant de la chimie du temps, c’est-à-dire de la chimie de Valentin et de Paracelse, fondée sur les cinq principes. *

Il en est de même de la Pliilosophia pyrotechnica ( Philosophie du feu) , ouvrage composé par Davisson, Anglais établi à Paris, et qui parut en i635. Davisson, alors qu’il faisait imprimer sou livre, était professeur public de chimie, et les élèves de la Faculté allaient à ses leçons*, de sorte qu'on peut juger, que, dès i63o, les difficultés qui avaient été opposées dans l’origine à la médecine chimique étaient vaincues. En effet, Nicolas Lefèvre, quelques années après, fut aussi professeur public de chimie , et finit par imprimer ses cours sous le titre de Traité de Chimie• Cet ouvrage parut en 1660 , et était tellement estimé , qu’il fut ensuite traduit dans la langue de l’Allemagne , pays originaire de la chimie- Il parut à Nuremberg , en 1667 V sous le titre de Bijoux d'or ou Élcmens de Chimie.

Cependant le meilleur , le plus clair de tous les ouvrages élémentaires de ce genre fut fait par un Allemand qui était venu s’établir à Paris , Christophe Glazer. Il donna en i663, sous le titre de Traité de

(1) Il parut aussi une édition de cet ouvrage en i6«4- {N. dit Hcdact.)

la Chimie, le cours qu’il faisait au Jardin-du-Roi. Il avait été introduit dans cet établissement par Vallot, premier médecin de Louis XIII, et même de Louis XIV dans le commencement de son règne. En qualité de premier médecin , Vallot était aussi surintendant du Jardin - des - Plantes , parce que ces deux fonctions étaient alors constamment liées. Ce fut lui qui plaça au Jardin-du-Roi un premier démonstrateur de chimie dans la personne de Christophe Glaxer , dont je vous entretiens. Le cours de ce dernier forme un petit volume in-8°, où tout est exposé très simplement. Peut-être est -ce le premier ouvrage qui soit débarrassé des termes mystiques qui dérivaient de l’alchimie et où chaque chose soit appelée par son nom.

La plupart des explications y sont encore cartésiennes. L’auteur enseigne le pur système de Paracelse , exprimé en ternies simples et clairs et dans un ordre méthodique. Ainsi il compte cinq principes en chimie, savoir: trois principes actifs et deux principes passifs. Les principes actifs , comme je vous l’ai dit dès le temps de Valentin , sont toujours , i° le mercure ou l’esprit, c’est-à-dire le principe de la volatilité \ 2° l’huile ou le soufre, c’est-à-dire le principe de la combustibilité ; 3° les sels, ou le principe de la saveur. Les principes passifs sont la terre et l’eau, qui se nomment aussi le flegme.

11 serait difficile d'expliquer pourquoi il appelait ceux-ci passifs plutôt que les autres j mais il est probable que c’est parce qu’ils avaient moins d’activité apparente , moins d’action sur le corps humain.

Après avoir établi ces différens principes , Glaxer

décrit purement et simplement les diverses préparations chimiques; ce qui prouve que la chimie n’était considérée que comme une branche de la médecine et non point comme une science universelle qui domine toute la nature sublnnaire , ainsi que nous la concevons aujourd’hui. Il reprend donc successivement leB préparations de l’or et des autres métaux , puis les sels, les soufres, les végétaux et les sobstancesani males. Il fait remarquer les différentes manières dont il faut s’y prendre pour en obtenir les combinaisons qui étaient usitées alors en médecine ou dans les arts. Les idées de combinaisons d’élémens au moyen de la force d’affinité n’existaient pas encore. L’idée de l’affinité chimique comme dérivant de la gravitation universelle, comme étant une espèce d’attraction , ne devint générale qu’après Newton. C’est lui qui, le premier, l’introduisit en chimie; mais elle eut beaucoup de peine à pénétrer dans les esprits ; et c’est une anecdote très remarquable , que ce fait rapporté par Fontenelle en faisant l’éloge de Geoffroi, qui avait le premier donné des tables des affinités, que ces tables firent beaucoup de peine aux savans du temps, parce qu’ils croyaient y voir des attractïbns cachées , des attractions masquées. Ceci se passait en c’est-à-dire vers le tiers du

dix-huitième siècle : alors on répugnait encore à l’idée de l'affinité chimique.

Glazer indique les vertus de chacune de ses préparations. Quoiqu’il y eût alors des professeurs publics, payés, par l’état et donnant des leçons dans des établissemens publics , la chimie était pourtant encore tellement suspecte, qu’un certain Exili fut poursuivi pour avoir enseigné à la marquise de Brinvilliers l’art de faire

des poisons (i). Glaser, cependant, 11e fut pas inquiété.

Il n’en est pas de même de Homberg , qui fut soupçonné d’avoir pris part à des empoisonncmens fameux. Cette défiance tenait probablement à l’état singulier de la science chimique , à son langage mystérieux et au secret dont elle avait été enveloppée pendant longtemps.

Lorsque l’Académie dea Sciences s'établit, en 1666, elle eut une section de chimie *, plusieurs de ses membres , entre autres Duclos , Bourdclin , Marchand , Dodard et Homberg même , y lurent des travaux de

(l) La marquise de Brinvilliers avait appris cet art de Sainte- Croix , son amant , qui l’avait' appris lui-même de l’Italien Exili , alors qu’ils étaient enfermés ensemble à la Bastille. Elle empoisonna, par vengeance et par cupidité, son père et toute sa famille. Elle faisait des essais des poisons que composait Sainte- Croix , en empoisonnant des biscuits qu’elle donnait aux pauvres ; elle allait même distribuer de ces biscuits à l’Hôtel-Dieu , et s’informait de l’effet qu’ils avaient produit. La vie de son mari ne fut pas respectée ; mais comme elle ne voulait s’en défaire que pour épouser son amant , et que celui-ci ne voulait pas d’une femme aussi méchante que lui- même, il donnait du contre-poison au marquis de Brinvilliers. « De sorte qu’ainsi balloté, dit » madame de Sévigné, tantôt empoisonné, tantôt désempoi- » sonné, il est demeuré en vie. »

Par une singularité qui tient à l'histoire du cœur humain , la marquise en vint jusqu’à commettre des crimes qui n’avaient pas même pour principe l’intérêt personnel. Si l’on osait écrire le mot de bienveillance lorsqu’il s’agit d’une telle femme et de ses atrocités, on pourrait trouver quelques traces de ce sentiment dans le fait suivant.

Elle aperçut un jour , dans un couvent , une jeune novice qui

chimie. Vous vous rappelez qu’alors cette académiene travaillait pas à l’avancement des sciences par desmémoires isolés, comme elle l'a fait depuis sa rénovation, c’est-à-dire depuis 1699, mais qu’elle avait des commissions auxquelles était assigné un certain ordre de travail. Ainsi, Duclos et quelques autres furent chargés de faire l’analyse des eaux minérales 5 Dodard fit des analyses de beaucoup de végétaux. On croyait pouvoir déterminer les vertus des plantes au moyen de leur analyse chimique ; mais ces analyses étaient tellement grossières qu’elles ne conduisaient à rien. C’était seulement par la voie sèche qu'on analysait les corps organisés : on les mettait dans un alambic ; on recueillait successivement les difierens produits,

lui parut plongée dans une affliction profonde , et elle apprit que ses parens exigeaient qu’elle se liât aux autels par des vœux irrévocables, pour que toute leur fortune fût assurée à son frère aîné. La marquise la consola et lui promit de faire des démarches en sa faveur auprès de sa famille, ayant pour réussir, disait-elle , des moyens infaillibles. Quelque temps après la novice apprit que son père, sa mère et son frère venaient de mourir subitement, et elle' rentra dans le monde sans avoir le moindre soupçon sur la cause desévènemensqui luirendaient la liberté. Une dévotion apparente couvrait les crimes de Brinvilliers; et, ce qui est presque inexplicable , c’est que cette piété extérieure n’était pas de l’hypocrisie : elle se confessait, et c’est même une confession générale, écrite de sa main, qui fut une des principales pièces de conviction contre elle ; car tous ses forfaits furent découverts et elle fut décapitée et, brûlée.

On montre son crâne au Muséum de Versailles. Le cœur de, cette fameuse empoisonneuse avait été de bonne heure accoutumé, à la dépravation ; elle déclara qu’elle avait perdu son innocence à, sept ans, et brûlé une maison. (IV. du Rédact.),

tels que l’eau , les esprils , les huiles volatiles, après quoi l’on trouvait le caput mortuum, c’est-à-dire ce qui n’était pas de nature à s’élever. De cette manière de décomposer les principes immédiats des corps, il résultait celte conséquence singulière, ou qui , du moins, le paraissait à tous les chimistes de cette époque, que toutes les plantes donnaient les mêmes élémens, excepté celles qui contenaient de l'azote , d’où l’on retirait de l’alcali volatil; mais c’était le moins grand nombre.

Les travaux de chimie devinrent de plus en plus généraux , et Nicolas Lemery , qui fut aussi professeur public de chimie après Glazer, enseigna cette science sans jamais avoir été l’objet d’aucun soupçon.

Lemery était né à Rouen , en i645. Fils d’un procureur , il étudia à Paris sous Glazer , et fut , après lui, démonstrateur de chimie au Jardin-du- Roi. Il croyait encore à la possibilité de l’alchimie. Ses leçons publiques avaient lieu en i6ya (i), et son Cours parut pour la première fois en i6y5. Il fut persécuté, non pas comme chimiste , mais comme protestant, en 1681, et obligé de se retirer en Angleterre. Cependant il revint à Paris et abjura en 1686. Ayant voulu reprendre l’exercice de sa profession , il eut encore quelques procès à soutenir ; cependant sa place lui fut rendue. En 169g, lors de la formation de l’Académie des Sciences, il en fut nommé

(1) Tournefort fut un de ses élèves, et quarante Écossais vinrent exprès à Paris pour l’entendre, tant sa réputation fut rapide et brillante. (N. du Rédact .)

membre et il y resta jusqn’en iyi5, époque de s* mort.

Lemery passe pour être le premier qui ait expliqué la chimie en termes intelligibles , sans employer ce langage énigmatique que Paracelse, Valentin et les Roses-Croix avaient toujours mis en usage; mais cette opinion n’est pas exacte (t) : Glazer est tout aussi intelligible que Lemery ; Glazer est peut-être même plus simple, en ce qu’il ne donne pas autant d’explications. La philosophie de Descartes , qui voulait rendre compte de tout par la mécanique, par les lois apparentes du choc des corps, avait accoutumé à toutes ces hypothèses, à toutes ces suppositions sur la forme des molécules , qui pouvaient donner des explications quelconques dechaque phénomène. On rencontre cette doctrine dans presque tous les chimistes de ce temps , et dans Lemery autant que dans aucun autre. Il adopte les mêmes principes que ses prédécesseurs, c’est-à-dire trois principes actifs : le mercure ou l’esprit, l’huile ou le soufre, et le sel ; puis deux passifs, l’eau et la terre. L’esprit ou le mercure est défini clairement par lui, tout -ce qui est volatil ; mais il fait observer que le mercure métal , celui que nous employons dans nos expériences, n’est pas le seul qui existe. L’huile ou le soufre est pour lui tout ce qui est combustible, et le sel, tout ce qui est salé. L’esprit donne le mouvement, le sel préserve de la corruption ; voilà pourquoi le sel et l’esprit sont dans tous les animaux et dans tous les végétaux, qui sont des mixtes dans lesquels un mouvement doit

(i) Cadet-Gassioourt avait celte fausse opinion. (If. du Rédact.)

«voir Heu , el où la composition multiple doit produire la décomposition et la corruption plus facilement que <lans les minéraux où l’on ne rencontre pas toujours le sel et l’esprit.

Il donne beaucoup d’explications sur la forme des molécules qui composent les minéraux. Dans le sel, par exemple, où Lemery distingue les acides et les alcalis, les acides ont la forme de petites pointes qui pénètrent dans les corps qu’ils dissolvent; les alcalis ont des formes différentes ; en un mot, toutes les hypothèses cartésiennes qu’il est tout-à-fait inutile de rappeler, puisqu’elles sont aujourd’hui entièrement abandonnées, se trouvent encore dans les ouvrages de Lemery, qui, cependant, ont eu une certaine vogue, car il en a paru quinze éditions, jusque vers le milieu du dix-septième siècle. Le traité de chimie de Lemery était dans ce temps un ouvrage classique pour tous les pharmaciens , pour les médecins ; en un mot, pour tous ceux qui avaient besoin d’étudier la chimie. Il y avait plus de quarante ans que Becker avait présenté sa nouvelle théorie» développée par Stahl ; il y avait encore plus long-temps que les expériences de Boyle sur la chimie pneumatique avaieut été publiées, et cependant rien de tout cela n’entrait encore dans l’enseignement général de la chimie, du moins en F rance. Les chimistes italiens commençaien t seulement à s’en occuper , et la théorie de Stahl ne s’est introduite parmi eux que beaucoup plus tard. Dans Lemery il n’est question ni des attractions chimiques, ni du phlogistique, ni d'aucunes de ces idées qui ont dominé dans la chimie italienne. Il n’a aussi ancun égard aux gaz, quoique Yan-Helmont en eût fait mention, et que leurs différentes espèces eussent été déter-

minées dans le seizième siècle et au commencement du dix-septième.

Un chimiste de la même école, qui a été plus utile à la science par ses découvertes et les expériences particulières qu’il a publiées , c’est Guillaume Homberg. Homberg était d'origine allemande, car il était fils d’un gentilhomme-saxon ; mais son père étant au service des Hollandais comme militaire, il naquit à Batavia, eu i65u. Il retourna en Allemagne , fut avocat à Magdebourg et devint, dans cette ville, l’ami et l’élève de Otto de Guericke, dont je vous ai cité les expériences sur la pesanteur de l’air, expériences qu’on a appelées depuis des globes de Magdebourg. Homberg se rendit ensuite en Angleterre , où il fit la connaissance de Robert Boyle. Il voyagea encore dans d’autres pays, et Colbert, qui eut occasion de le connaître à Paris, en 1682, le fixa dans cette capitale au moyen des bienfaits du roi. A la mort de Colbert , il fut presque abandonné >. et il sc rendit à Rome, où il exerça la médecine. Mais en 1691 , il fut rappelé à Paris, par l’abbé Bignon. En 1702, il fut employé à l’instruction du duc d’Orléans, qui devint régent du royaume de France, après la mort de Louis XIV. Le duc d’Orléans prit, dans les leçons de Homberg, un si grand goût pour la chimie, qu’il se forma un laboratoire , et y travailla avec Homberg à toutes sortes d’expériences ; ce fut là ce qui le rendit suspect , pour ainsi dire , à toute la France , lorsqu’on vit mourir successivement les princes de la famille de Louis XIV , surtout le duc et la duchesse de Bourgogne, et le duc de Bretagne, leur fils. Une rougeole et un pourpre très pestilentiels avaient été la cause de leur mort ; mais cette mort fut si rapide, qu’elle

servit de fondement aux soupçons qui s’élevèrent contre le duc d’Orléans , lequel, après la mort du duc d’Anjou qui, depuis, a régné sous le nom de Louis XV, aurait été l'héritier de la couronne. Ces soupçons furent même si prononcés, que Homberg, qui était le collaborateur du duc d’Orléans, crut devoir aller à la Bastille1 poür se soumettre à tous les examens qu’on jugerait à propos de faire de sa conduite ; mais il n’y fut pas reçu. D’ailleurs le roi , qui avait des notions plus exactes de la probité de son neveu , ne donna pas foi aux allégations avancées contre lui ; et puis , la preuve la plus claire de son innocence , c’est que Louis XV , le dernier de ceux qui restaient à disparaître pour lui frayer le chemin au trône, vécut long-temps après le duc «l’Orléans, bien que, pendant sa régence, sa position lui donnât tous les moyens imaginables d’agir sur cet enfant , s’il en avait eu la volonté.

Quoi qu’il en soit, Homberg a rempli les Mémoires de l’Académie, depuis sa restauration, d’une multitude d’expériences sur toutes les branches de 1# éhimie , sur les sels, sur les métaux, par exemple, et de' beaucoup d’expériences physiques. Il «jst un de ceux qui ont * les premiers, employé les miroirs concaves pour ptaïduire une grande chaleur, et l’ont appliquée à des expériences de chimie. Plusieurs de ses travaux servent encore aujourd’hui de fondement à la science; néanmoins il ne s’éleva à aucun système nouveau : ses explications sont tirées en partie des hypothèses cartésiennes et en partie du système de Paracelse et de Valentin. Ainsi , on ne peut pas dire qu’il ait fait faire des pas à la chimie considérée comme science générale, quoiqu'il l’ait enrichie de plusieurs expériences de détail.

Après ccue revue des chimistes qui ont écrit et ensoigné à Paris ou çn France, nous pouvons examiner aussi ceux qui ont écrit et enseigné en Allemagne. Cette contrée avait été la patrie des hommes qui s'étaient livrés à la chimie. Valentin passe pour avoir été moine à Erfurt , et son origine allemande est du moins incontestable. Paracelse était suisse à la vérité , mais de. la Suisse allemande; d’ailleurs, dans ce temps, la Suisse n'était . pas autant distinguée de l’Allemagne qu’elle l’a été depuis. Van-Helmont, comme Belge, appartenait aussi à l’Allemagne ; il a donné à la chimie un caractère différent de celui qu’elle avait reçu dans les mines et dans les opérations métallurgiques , puisqu’il est un de ceux qui pnt commencé à y introduire la connaissance des lluides élastiques et celle des gaa. Néanmoins, dans presque toute l’époque dont nous nous occupons, nous ne trouvons que des ouvrages élémentaires, écrits d’après le système des cinq principes , d’après la doctrine de Paracelse.

Le premier auteur. d’Allemagne est postérieur à celui de France. Cet auteur est Zacharie Brendel, qui écrivit à léna , en 1 63o‘ , une Chimie réduite en forme d’art, Chimia in artis formant redacta.

Un autre chimiste professeur à léna , Guerner Roifiuck (t), que nous reverrons dans la botanique et dans d’autres parties de l’histoire naturelle, donna également, sous le même titre , en i64« , un traité de chimie.

(i) Il occupa la première chaire de chimie fondée en Allemagne, et détermina la construction d’un amphithéâtre d’anatomie. (N. du Rédact.)

Pins tard , on en rencontre un autre d’un nommé Juncken , qui est intitulé : Chimia experimentalis cu~ riosa.

Un des ouvrages qui ont duré le plus long-temps dans l’enseignement est celui de Michel Ettmuller, intitulé : Chimia rationaKs ac experimentalis curiosa ; car il fallait toujours que le mot curiosa accompagnât tous ces écrits. Ce dernier est de 1684 (i) } ainsi nous voilà très près de la fin du siècle.

Un professeur de Leipsik , Rivin , que nous reverrons en botanique (car l’enseignement de la botanique était réuni clans les universités d'Allemagne à celui de la chimie), donna, en 1690, une Manuductio ad Chimiam pharmac. C’est Rivin qui , de tous ceux que nous avons nommés , est le plus clair et rappelle le moins le style des roses-croix. Il a cherché aussi à s’élever à quelques principes généraux , mais plutôt par la voie de l’abstraction et de la supposition que par celle de l’expérience. Il parle déjà d’un sel universel qui serait le principe fondamental des saveurs , et dont tous les autres sels particuliers tireraient leurs propriétés et leurs qualités. Ensuite il divise tous ces sels particuliers, comme nous le faisons maintenant , en acides et en alcalis , et les alcalis en alcalis fixes et en alcalis volatils. Il montre déjà leur opposition , leur neutralisation , et fait voir que c’est de leur combinaison que résultent les sels salés et les sels

(1) Il a été publié par Jean-Christophe Aussfeld ; Ettmuller était mort en i683, des suites d’une expérience de clumie, suivant divers biographes. (N. du Rédact.)

neutres. On voit dans l’ouvrage de Rivin quelques généralisations un peu plus élevées que dans ses prédécesseurs.

Un auteur plus clair encore, et du même temps, de 1689 à peu près, est Jacques Barner, médecin du roi de Pologne. Son ouvrage eut assez de succès et fut suivi pendant une vingtaine d’années dans les écoles, comme un livre élémentaire ; il est intitulé : Chimia philçso phica. Barner avait un mérite particulier, c'était d’avoir beaucoup étudié les Anglais et de reconnaître positivement Boyle comme le prince des chimistes : ce sont ses propres expressions. Néanmoins il garde encore les anciens principes ; il cherche à les expliquer. Ainsi , les esprits sont, suivant lui, des sels dissous, et les sels sont des esprits concrets. Déjà il annonce que le soufre contient un acide : c’est le principe de Becher , et de Stahl , qui se représentent le soufre comme composé de l’acide sulfurique et du phlogistique. Barner voyant l’acide sulfureux naître de la combustion du soufre, en tira cette conclusion, que le soufre est un acide masqué, ou contient un acide. J1 pense que le feu est la cause efficiente en chimie et dans toutes les opérations qui s^ font au moyen des sels. C’est le priucipe des menstrues.

Déjà beaucoup de choses sont en germe dans tous ces ouvrages; mais elles n’y sont pas encore assez débarrassées de l’enveloppe qui les masquait , pour faire une science tout-à-fait philosophique et réduite à des principes très simples.

Toutefois il se faisait alors de belleWécouvertes, des expériences et des travaux inléressans qui, sans altérer, sans changer le système général, ni la doctrine phi-

losophique de la chimie , enrichissaient pourtant la science.

Dans le nombre, je citerai seulement la découverte du phosphore , qui est due à Jean Kunckel , né en i63o , à Hutten , dans le duché de Sleswig. Kunckel s’était fort attaché à l’étude des procédés chimiques employés dans les manufactures 5 il donna des leçons de chimie à Wiltemberg, en 1676. Ce fut là qu’il découvrit le phosphore ; et il le découvrit de cette manière : un chimiste allemand , nommé Brand , travaillait sur l’urine , dans la vue de découvrir la pierre philosophale, ce remède qu’on croyait applicable au corps humain comme au perfectionnement des métaux. En général , les idées que les alchimistes de cette époque, et surtout les roses-croix, s’étaient faites de ce principe, étaient qu’il devait consister en un menstrue capable de traverser tous les corps , de les purifier , d’en enlever les immondices et tous les principes nuisibles ; de sorte que l’urine étant considérée comme une extraction de plusieurs principes fâcheux du corps , semblait pouvoir contenir ce principe universel de santé que l’on cherchait. Ces idées peuvent vous paraître bizarres aujourd’hui; mais, envisagées sous le point de vue des alchimistes, elles le seraient beaucoup moins. Quoi qu’il en soit, Brand travaillait sur l’urine, et dans une de ses expériences il trouva au fond de son récipient une matière très lumineuse dans l’obscurité. Il la fit voir à Kunckel , cl mourut quelque temps après , sans lui avoir communiqué son secret. Kunckel , qui avait vu travailler Brand , se douta que l’urine formait la base de cette matière lumineuse , et parvint à en retrouver la composition. Il communiqua sa décou-

yertc aux savans , et il en retira une célébrité qui le 6t nommer professeur à Berlin en 1679. Il fut ensuite appelé à Stockholm en i6g3 , et y fut anobli, sous le nom de Loewenstern 5 car c’était l’usage de la Suède , quand on faisait passer un homme de la bourgeoisie dans la noblesse , de lui donner un nom nouveau. Kunckel mourut à Stockholm , en 1702.

Il a laisse des recherches sur l’or et sur l’argent potables, sur les sels fixes et volatils, sur la couleur et sur 1 odeur des métaux et des autres substances minérales. Vous voyez par ces titres qu’il était toutà - fait entiché des idées alchimiques ; son livre est de 1676. Il prétendait avoir la recette d’une teinture au moyen de laquelle l’électeur de Saxe avait changé 1 argent en or ; mais s’il est vrai qu’il possédât cette teinture , il est étonnant qu’il n’en ait pas fait plus d'usage ; car on ne voit pas qu’il fût plus riche que ses contemporains. On a de lui un autre ouvrage intitulé : Observations chimiques , et imprimé eu 1677. Ce sont toujours des recherches snr les sels qu’il reproduit partout.

Son troisième ouvrage est de 1678; il concerne le phosphore et les pilules lumineuses. Celaient des pilules dans lesquelles le phosphore entrait ; car dans ce temps on ne pouvait rien trouver en chimie, qu’on n’en essayât l’emploi dans la médecine.

Un ouvrage plus important encore, c’est son Art de faire le verre , publié en 1679.

Tous ces ouvrages sont écrits eu un allemand assez grossier , assez incorrect 5 mais ils contiennent des procédés de chimie neufs pour le temps. On peut dire que de tous les auteurs dont nous avons parlé, Kunckel est

Diqiti.

celui qui a le plus introduit dans la science de faits nouveau*. 1 ‘

Dans son art de faire le verre , 'il découvre déjà plusieurs secrets qu’il avait recueillis de tous côtés. L’Allemagne était pleine de fabriques ; c’était peut-être le pays où les manufactures étaient le plus nombreuses et le plus variées, où il y avait le plus de secrets, surtout pour l’emploi des métaux. Tous les arts chimiques n’én étaient presque pas sortis; peut-être seulement avaient-ils été introduits à Venise par plusieurs Allemands qui s’étaient transportés dans cette ville à cause de son commerce avec les villes anséatiques ; car le commercé d’Alexandrie conserva une grande activité à Venise, jusqu’à ce qu’on eût découvert le nouveau chemin dés Indes ; cette activité s’étendait dans tout le nord , par le moyen des differentes villes placées à travers l’Allemagne , qui constituaient la ligue anséatique. ;; d*' ■ - !! i

En résnmé, les découvertes de Kunckel sont pltüs réelles que celles de la plupart des auteurs élémentaires dont je vous ai parlé.

Mais un homme qui publia à la fois de grandes découvertes et beaucoup de procédés nouveaux, qui changea la théorie de la chimie, ou du moins qui cti prépara le changement, fut Jean-Joachim Becher. Vous avez pu remarquer que dans le dernier siècle la plupart des chimistesétaient des hommes aventureux ; ils avaient passé une partie de leur vie dans des sociétés secrètes , où on n’était admis qu’après des initiations ; ils avaient voyagé beaucoup, et dans leurs voyages avaient été exposés à une foule d’aventures plus ou moins singulières. Ainsi nous avons VU qü’Hombcrg, qui était né à Batavia.

avait long-temps habité l’Allemagne •, qu’il était allé en Angleterre et en France; qu’il avait quelque temps exercé la médecine À Rome; qu’il était revenu en France et avait été regardé comme un empoisonneur et comme complice d’un grand conspirateur. Bccher donnelieuàla même remarque. Il naquit à Spire , en 1628, d’un ministre protestant , qu’il perdit à l’âge de treize ans. La précocité de son esprit était telle, que déjà il était capable de donner des leçons assez fructueusement pour nourrir sa mère et ses frères. Il voyagea beaucoup, se rendit en Hollande et en Italie. Dans ce dernier pays, il pénétrait dans les ateliers , s'informait des secrets qui étaient possédés par les ouvriers ou autres personnes. C’était l’usage universel des chimistes de ce temps; il avait commencé à Paracelse qui, comme vous l’avez vu, allait d’auberge en auberge, s’informant auprès des vieilles femmes si elles ne savaient rien de particulier dont il pût faire son profit. Bccher fut nommé professeur à Mayence et médecin de l’électeur en 1666. Ce n’est pas seulement en chimie qu’il était instruit ; il s’était, pour ainsi dire, occupé de toutes les sciences humaines, de philosophie, de droit, de politique, d’administration et de commerce. Il a écrit sur presque tous ces sujets ; dans chaque gouvernement où il se rendait, il présentait quelque projet. Il fut aussi, pendant quelque temps, premier médecin de l’électeur de Bavière; ensuite il se rendit à Vienne, où il avait été appelé par le comte de Zenrodolf, alors président de la chambre des finances. Il donna dans cette ville toutes sortes de projets de finances, et celui de l’établissement d’une compagnie des Indes pour l’Autriche qui, alors, ne possédait pas les Pays-Bas, et n’avait de port que celui de 1 rieste. Pen-

liant quelque temps il fut en faveur à la cour de Vienne-, mais au bout d’un certain nombre d’années son humeur acariâtre le brouilla avec le ministre, et il fut obligé de quitter la capitale de l’Autriche. Il se rendit à Harlem, où il inventa une machine à dévider la soie, qui n'eut pas de succès ; ensuite il passa en Angleterre, et y mourut, âgé de cinquante-sept ans , en i685. Malgré ce que son caractère avait d’extraordinaire, on ne peut lui contester un génie véritable, un esprit tendant à généraliser et disposé à apercevoir les causes des phénomènes , particulièrement des phénomènes chimiques, d’une manière plus plausible , plus conforme à la généralité de ces phénomènes et plus directe qu’aucun des auteurs des systèmes proposés jusque là dans l’école allemande et dans l’école de Paris 5 car c’est toujours là qu’il faut nous en tenir, pour juger les chimistes dont nous parlons maintenant, et dont les idées sont très différentes de celles des chimistes anglais, que nous allons bientôt examiner. V

La doctrine de Becher est surtout exposée dans son livre intitulé : Physica subterranea , ou Procès-verbal des opérations des laboratoires chimiques de Munich. Pendant qu’il était médecin de l’électeur de Bavière, qui , comme la plupart des princes de ce temps, croyait à l’existence de secrets utiles dans la chimie , et ne désespérait pas d’arriver à la découverte de l’art de transmuer les métaux, Becher eut à son service un laboratoire très bien fourni et la faculté d’y faire toutes les dépenses nécessaires à ses expériences. Le résultat de ses recherches est considérable et est consigné dans son livre ci-dessus mentionné, qui parut pour la première fois en 1669. Il y propose d’abord l’idée d’un

acide primitif qui serait un élément de tous les autres acides , dont la différence spécifique ne tiendrait qu’à quelques mélanges ; mais il y donne surtout ufié nouvelle théorie des mélattx , de la métallisation. Selon lui, un métal se compose toujours d’une substance terreuse commune d’un principe combustible aussi identique , et d’une substance particulière , dite mercurielle. Les substances mercurielles sont encore, dans cette doctrine , une espèce d’héritage de la chimie de Valentin et de Paracelse. Le principe combustible , commun avec ce que Stahl a appelé le phlogistique , était le résultat des nombreuses expériences dans lesquelles il avait vu les métaux reprendre leur forme métallique par l’addition, soit du charbon, soit de la graisse, soit d’une résine, en un mot, de toute espèce de matières combustibles pures, non pas du Soufre, mais des autres matières combustibles qui ne donnaient pas un acide apparent. Ce phénomène dut naturellement lui faire juger qu#la forme métallique tenait à ce principe combustible commun que l’on admettait dans tontes les chaux métalliques. Ainsi l’étain fondu se calcineà la surface, et si vous couvrez cette surface d’une poussière de résine, comme le fait le moindre ferblantier, l’étain reprend sa forme métallique; il en est de même du plomb. Becher voyait aussi les élémens du fer se changer en métal par l’addition du charbon ; il était naturel d’en conclure que tous les métaux avaient un principe combustible commun. Ce raisonnement était d’autant plus plausible qu’il voyait les métaux brûler. Quant à leurs chaux métalliques, il voyait bien dans toutes une apparence terreuse , mais il y Voyait aussi des différences. Alors c’étaient les différentes proportions de

la substance mercurielle qui devaient constituer les dit— férences des métaux. 11 avait presque entièrement négligé le fait , déjà bien connu dès le temps de Libavius, que le métal privé de son plilogistique, loin de diminuer de pesanteur, augmente en poids. Il ne connaissait pas probablement la théorie que Jean Hey avait donnée de ce phénomène , et dans laquelle il avait énoncé positivement que c’élail parce que 1 aii s' embarrassait dans les molécules du métal et en augmentait ainsi le poids, que la chaux métallique augmentait aussi de pesanteur. Cet effet , consigné dans des ouvrages connus de tout le monde, ne frappa ni Bechei ni Stahl, ni aucun de ceux qui adoptèrent, qui préparèrent, et qui maintinrent leur théorie pendant plus de soixante-dix ou quatre-vingts ans. '1 elle est cependant l’origine du fameux système du plilogistique, qui a si long-temps dominé.

D’après celte théorie de la métallisation , vous comprenez que Becher devait croire à la possibilité de transmuer les métaux. Comme ils avaient beaucoup d élémens communs, s’il eût été possible de faire passer le principe mercuriel de l’or à un autre métal , en conservant sa masse, la transmutation aurait été effectuée. Aussi , n’a-t-il pas douté de la possibilité de cette transmutation , quoiqu’il n’ait pas prétendu la posséder , comme l’avait fait Kunckel. C’était d ailleurs la croyance générale du temps : personne en Allemagne ne doutait alors de la possibilité de la transmutation , ni même de son existence. Toutes les fois qu’un chimiste était en grande réputation , on croyait si fermement qu il était possesseur du secret de la transmutation, qu il est arrivé à des princes de retenir en prison des chimistes

jusqu’à ce qu’ils eussent fait de l’or (t). L’électeur de Saxe, par exemple, ayant appris que Bœlicher possédait l’art de faire de l’or, le fit enfermer dans la forteresse de Kônigstein , en lui annonçant qu’il ne le relâcherait qu’après qu’il lui aurait fourni des produits de son secret. Bœticher chercha , fit toutes sortes d’expériences, et ce fut dans ces travaux qu'il inventa la composition de la porcelaine, qui a valu à la Saxe autant au moins que la pierre philosophale, surtout si le secret de faire de l’or s’était répandu facilement.

Le livre de Bœticher a été reproduit en 1738, par Stahl , qui y a joint son Specimen Becherium , dans lequel il explique la théorie de Becher mieux que luimême ; car celui-ci n’a pas cette clarté et cette, simplicité sans lesquelles une théorie quelconque ne saurait devenir générale. Il est encore très obscur, fort désordonné ; il n’expose ses principes que par- ci par-là , et il faut, pour ainsi dire, les extraire pour les rendre sensibles au public.

Néanmoins c’est ici que nous terminerons l’histoire de la chimie pendant le dix -septième siècle; car elle ( reprend ensuite dans le dix-huitième par les ouvrages' de Stahl et de ses successeurs, et en 1770, par la théorie de l’oxigène, sortie des expériences de Lavoisier. Ce qu’il y a d’extraordinaire , c’est que cette théorie existait déjà au temps dont nous parlons, qu’elle était presque tout entière dans les ouvrages des chimistes

(1) C’est-à-dire que ces malheureux chimistes sont morts en prison ; car aucun n’a fait d’or. (N. du Rédact.)

anglais , particulièrement dans ceux de Boyle et de Mayow. i .

Robert Boyle, dont je vous ai déjà parlé comme de l’un des principaux fondateurs de la Société royale’ de Londres et comme d’un grand physicien de son épçjque, était né en Irlande , à Lisu»ore,,,en t6a6, d’^ue famille illustre. Il était le septième fils de Richard , comte de Cork. Naturellement faible , il voyagea , comme la plupart des Anglais de condition le faisaient alors et ont continué de le faire. Il étudia à Genève , où ses compatriotes se rendaient de préférence pour apprendre la langue française , parce que cette ville était protestaute. En i64t , il fut en Italie , et revint en Angleterre en i644- Quoique cadet de famille , il avait assez d’aisance. Il forma, en i(>45, le premier noyau de la Société royale de Londres, qui se nommait encore College philosophique , et avait été créé , comme je vous l’ai dit, pour mettre en pratique le, projet d’expériences tracé par le chancelier Bacon.

Le principe delà machine pneumatique existait alors, comme nous l’avons vu, dans l’expérience de Magdebourg; mais Boyle perfectionna beaucoup cette machine } il la rendit bien plus commode au moyen de la cloche de verre , du plateau et de la pompe.

Boyle rejeta la philosophie d’Aristote, comme Descartes, comme Bacon l’avaient déjà rejetée 5 mais il suivit bien plus fidèlement que Descartes ne l’avait fait le précepte de Bacon. Ces systèmes , ces hypothèses bizarres par lesquels Descartes cherchait à rendre compte de tout, répugnèrent tellement à Boyle, qu’il ne voulut pas même lire les ouvrages où ils étaient consignés. Il s’en tint rigoureusement aux préceptes de Bacon ,

c’est-à-dire à l’expérience pure et simple et à la généralisation de ses résultats.

La chimie était, de toutes les sciences physiques, celle qui avait le pins besoin de l’application d’une méthode rigoureuse ; Boyle le comprit, et c est pour cela qu’il s’attacha de préférence à cette science. Il reconnut bientôt que le système du soufre, des sels, du mercure, en un mot, que toute l’alchimie n’était pour ainsi dire qu’un tissu d’hypothèses , et il le donna à entendre dans son Sceptical chjmist, or chymico - pliysical doubts and paradoxes , etc. Cet ouvrage parut à Oxford en 1661 ; il chercha à y ramener toute la chimie aux principes de la physique ordinaire. On y voit déjà des expériences tout -à -fait remarquables et auxquelles les chimistes ne firent pas attention, parce que, dans ce temps, ils n employaient ordinairement que l’alambic, la retorte ou cornue , le feu, etc.

Au moyen de la cuve pneumato -chimique, cette même machine qu’emploient les chimistes d’aujourd hui, lorsqu’ils agissent sur les gaz , et qui consiste en un vase contenant un liquide qui peut monter dans une cloche à mesure que l’air y existant diminue , Boyle se fit des idées très nettes de la combustion de l’air et de sa corruption par la respiration. 11 vit très bien que lorsqu’on brûle un corps dans de 1 air, la quantité de cet air diminue , et que son résidu ne peut plus servir à la combustion j il remarqua le même résultat dans 1 acte de la respiration ; il reconnut qu’au bout d’un certain temps la même quantité d’air ne peut plus servir à entretenir le jeu des poumons*. La nécessité de l’air pour la combustion lui était également connue ; elle l’était , au reste, .

généralement, mais il s'en rendit compte par scs expériences.

Comme Libavius, il vit que les métaux devenaient pins pesans en se calcinant ; seulement il en donna une autre raison que celle de Rey qui, passée inaperçue, a été retrouvée depuis. Il imagina que c’étaient le feu et la flamme qui pénétraient dans les métaux, et les rendaient ainsi plus pesans; d’où il conclut naturellement que le feu était pesant de sa nature et pouvait se fixer dans les corps. Il publia ses expériences sous ce titre : Experiments to rnake fire and Jiame stable and pondérable. Il aurait été assez -facile de réfuter ces erreurs , et alors on serait arrivéau vrai dèè» ce temps, car Boyle était tout-à-fait sur la voiede la théorie anti-phlogistiqne.

Ce chimiste a, d’ailleurs, bien connu difTérêntés espèces d’air. Ainsi, le gaz acide carbonique, que Van- Helmoni appelait gaz sylvestre, a été connu de Boyle; il a encore connu l’air inflammable. Il savait les circonstances dans lesquelles ces deux airs se produisent. 11 avait même observé qu’en brûlant de l’alcool on obtenait de l’eau, ce qui aurait pu le conduire assez facilement à la connaissance de la composition de cette substance. Ce fait essentiel de la théorie antiphlogistique, et beaucoup d’autres expériences qui tiennent plus à la physique qu’à la chimie , et donnil n’est pas nécessaire que je vous parle ici, sont consignés dans une multitude de Mémoires qu’il a publiés, les uns séparément, elles autres dans les Transactions philosophiques. L’édition de ce grand ouvrage, publiée à Genève, en 1680 , en 5 volumes in-4°, contient tout ce que Boyle a fait. On y lit, entre autres , ses diverses erpè-

rieneessur la force élastique delair, effectuées au moyen de la machine pneumatique : cnsuile celles où il remarqua les rapports delà flamme et de l’air puis les expériences dont je vous ai parlé plus haut, et desquelles il conclut que les parties du feu et de la flamme pouvaient être rendues stables et pondérables.

Boyle publia aussi des expériences sur les couleurs. Il fit encore des mémoires sur la différence du charbon brûlé et du bois pourri ; sur l’origine et les vertus des pierres précieuses ; sur des sujets de minéralogie, de physique et de technologie, dont je ne vous parlerai pas en ce moment, parce qu’ils n’appartiennent pas à notre objet, qui est principalement de vous montrer la proximité des expériences de Boyle avec toute la théorie moderne, et combien peu il s’en est fallu qu’il n’y soit arrivé directement.

Un autre phénomène moral très singulier, c’est que , bien que Boyle ait eu des disciples, il n’ait produit aucun effet sur les chimistes de l’école de Paracelse , ni sur ceux de l’école de Slahl , et que même au bout de peu de temps la chimie de Stahl soit revenue en Angleterre et s’y soit établie, quoique les principes contraires eussent été développés par les chimistes anglais (il faut cependant excepter Mayow qui , comme nous le verrons, appliqua les priucipcs de Boyle à la physiologie).

Nous remarquerons que les expériences sur les airs ont continué, entre les mains de Haies et autres , jusqu’à celles de Priestley, qui oui fini par amener la théorie anti- phlogislique, malgré leur auteur; car, contrairement à ses propres expériences, Priestley a toujours combattu en faveur de la théorie du phlogislique.

Tels sont, messieurs, les principaux travaux faits sur

la chimie proprement dite, dans le siècle dont nous nous occupons.

Il y eut des applications de cette chimie , non pas simplement à la médecine considérée comme art de guérir, à la médecine thérapeutique ou pharmaceutique, mais encore à la théorie de la physiologie.

Descartes, dans son Traité de l'homme, avait cherché à ramener la physiologie aux lois générales de physique et de mécanique auxquelles il prétendait soumettre toute la nature. Il avait imaginé des hypothèses pour le corps humain, comme pour le système du monde. Il employait aussi sa matière subtile, sa matière branchue et sa matière cannelée pour expliquer les phénomènes des mouvemens musculaires, des sensations, de la digestion et de la circulation du sang 5 il comparait le mouvement du cœur à une fermentation. Toutes ces hypothèses mécaniques étaient d’autant plus nécessaires à Descartes que , d’après ses idées métaphysiques sur la nature de l’àmc, qu’il considérait toujours comme essentiellement pensante, il était arrivé à cette conclusion, que les animaux n’ont pas d’âme et sont de pures machines. Il avait été obligé, pour arriver à ce résultat, de raffiner, pour ainsi dire , toutes ses hypothèses de physiologie. La philosophie de Descartes ayant acquis un ascendant assez grand , on chercha à la perfectionner. On trouvait dans les phénomènes chimiques beaucoup de moyens d’expliquer plusieurs phénomènes du corps humain. Mais la prétention de les expliquer tous de cette manière passa par la tète d’un homme fameux alors, François Sylvius, appelé en hollandais Leboë, et en français Lebois. Ses parens, d’origine française, s'étaient établis à Hanau, près de Francfort, où il na-

quit, en i6i4- Leboë étudia à Leyde, et fut reçu docteur à Bàle ; c’était dans ce lieu que les principes de la chimie s’étaient le plus conservés depuis Paracelse. Il fut institué professeur à Leyde, en i658, et y exerça la médecine.

Lebois avait une très belle ligure, était très éloquent, en un mot, avait tant d’attraits extérieurs, qu'on lui avait donné le surnom de Médecin gracieux; aussi avait-il attiré une foule d<; malades de toutes les parties de l’Europe, et un grand nombre d’élèves à l’université de Leyde. Cette université, peu ancienne alors , avait eu des hommes très savans dans tous les genres ; Sylvius est un de ceux qui contribuèrent beaucoup à augmenter sa réputation ; il y occasions le concours de malades qui s’accrut encore sous Boerhaave , et qui ne cessa que lorsque les connaissances de la médecine fureut plus répandues et que la célébrité fut partagée entre un plus grand uombre d’hommes.

Sylvius avait surtout étudié la chimie d’après les principes cartésiens ; il chercha principalement à l’appliquer à la médecine, et, dans celte vue, il dut commencer son application par la physiologie , qui est nécessairement le principe et la base de la médecine. Vau-Helmont avait aussi employé la chimie pour l’explication des phénomènes physiologiques, mais il avait été conduit par un principe particulier qu’il avait imaginé, et auquel il attribuait des qualités demi-rationnelles et demi - mécaniques. Ce principe, il l’appelait archce, c’est-à-dire le prince des corps animés , principe dont les traces sont déjà dans les chimistes antérieurs , dans Paracelse, par exemple.

Sylvius rejette entièrement l’archée do Van-HeliuonL;

il réduit tout k la pure chimie. La digestion stomacale est le produit d’une fermentation : comme toute fermentation a un ferment, le ferment est soulevé; celui-ci contient un sel et un principe spiritueux ; le sel est un acide masqué par un alcali. Vient ensuite l’action du pancréas , qui produit un acide , et h chacune de ces opérations chimiques il rattache un Certain nombre de maladies, suivant que les principes qui devaient les produire étaient trop ou trop peu exaltés. Ainsi, quand le suc du pancréas devenait trop acide , il fallait y remédier par des substances contrai res. La bile qui existe dans la vésicule du foie e3t aussi le produit d’une fermentation, etlorsquelesangarriveau foie, cettebilefaitfermenter le sang, comme le levain fait fermenter la pâte. Sylvius pensait que les produits de presque toutes les sécrétions, entre autres la bile, étaient alcalins deleur nature. Ces produits étaient le principe de beaucoup de maladies dont la cause était alcaline, et qu’il fallait combattre autrement que celles qui venaient du pancréas, organe sécréteur d’un acide. Lorsque la bile entrait dans les intestins , elle séparait le chyle des alimens, par une fermentation douce ; le chyle rencontrait la lymphe dans le canal de Pecqnet. Lorsque cette lymphe acquérait de l’acidité, elle était encore la cause de nouvelles maladies, au nombre desquelles Sylvius plaçait la goutte. Le sang du corps rentrait dans le cœur, où il rencontrait celui qui venait du foie par la veine hépatique. Dans le foie, le sang s’était combiné avec la bile ; il avait pris, par conséquent, uneqtialité alcaline. Le sang du corps , au moyen de la lymphe, avait pris une qualité acide ; quand ces deux sangs se rencontraient dans la veine cave , il s’effectuait une fermentation qui était la cause du mouvement du cœnr et

de toute la circulation. De cette fermentation résultait encore beaucoup de maladies. Les esprits animaux dont Descartes faisait les agens de la volonté sur les muscles et sur la sensibilité , étaient d’une nature spiritueuse. Sylvius n’ignorait pas que la respiration avait des rapports avec la combustion , et cependant dans son système, l’air inspiré est destiné à rafraîchir le sang et à calmer les vapeurs qui s’en élèyent ; c’est une contradiction. Il supposait que c’était par le moyen d’une espèce de nilre, que l’air produisait cet effet. Nous verrons dans Mayowqueles chimistes anglais admettaient bien un principe nitro-aérien qui jouait un grand rôle dans la respiration , mais dans le système de Mayow il produisait la chaleur •, c’est le véritable oxigène des modernes. Sylvius n’a donc pas bien combiné ses deux ordres d’expériences ; il s’en tenait encore, entre autres, à la chimie de Paracelse, dans laquelle il ne pouvait pas trouver tous les élémens qui auraient été nécessaires pour donner à son système une plus grande apparence de vérité. Le sang artériel contient, selon lui, un acide; toutes les sécrétions sont produites , comme celles de la bile , par un certain ferment qui existe dans les glandes. Chacune de ces glandes contient un ferment particulier; ce ferment transforme tout le sang qui arrive dans la glande en sa propre substance , comme le levain , en faisant lever la pâte, la transforme tout entière en levain. Ces divers principes de physiologie servaient aussi à Sylvius de règle pour sa pratique médicale ; il regardait l’acidité comme la cause du plus grand nombre des maladies : aussi les alcalis et les huiles volatiles étaientils ses plus ordinaires médicamens. Comme les malades arrivaient à lui après avoir épuisé toutes les autres rcs-

sources , ceux d’entre eux qui , par des remèdes nouveaux, avaient obtenu du soulagement, répandaient sa réputation dans toute l'Europe.

Les ouvrages de Sylvius ne sont pas très nombreux ; l’un d’eux est intitulé : De motu animali ejusque lœsione ; un autre : De Febribus, un troisième : Disputationurn medicarum. decas ; un quatrième : Praxeos medicœ idea nova (i).

Les autres consistent principalement en thèses qu'il faisait soutenir par ses élèves ; mais comme ceux - ci étaient très nombreux, sa doctrine se répandit prbmptement. Elle subsista tellement, que ce. n’est guères que Boerhaave qui l’a détruite.

Toutes les expériences de ce médecin sur les substances animales et végétales avaient pour objet secret* de détruire les préjugés établis par la théorie de Sylvius 5 aussi son premier soin , lorsqu’il traitait une substance quelconque, était -il de remarquer qu’elle n’était ni acide ni alcaline. ' »'

Néanmoins, comme je l’ai dit, la théorie de Sylvius subsista pendant très long-temps. L’un de ses principaux soutiens était un nommé Olton Tackenius, né à Herford , en Westphalie, mais qui passa une grande partie de sa vie en Italie et aussi en France. Il donna encore plus de simplicité à la théorie de Sylvius ; et comme tout ce qui était nouveau pénétrait difficilement, il tâcha de la revêtir du manteau d’Hippocrate. 11 voulait

(1) Dans ce dernier, son bizarre système est exposé méthodiquement par des divisions et subdivisions faites â l’infini. (N. du pédact.)

faire voir que cette théorie était réellement celle des anciens , et que ceux-ci ne différaient des chimistes de l’école de Sylvius que par le nom des substances. Son livre, qui parut en 1678 , est intitulé : Antiquissimœ medicinœ H ippocratis clavis, c’est-à-dire, Clef de l'ancienne médecine (T Hippocrate. Il donna un autre ouvrage intitulé : Hippocrates chimicus ; dans celui-ci, il simplifie beaucoup les principes de Sylvius ; tout y est réduit à l’acidité et à l’alcalinité : le feu est un acide et l’eau un alcali. L’acide est la chaleur innée des anciens*, l’alcali est leur humide radical.

Vous voyez , messieurs , qu’en transportant ainsi les noms, il n’est aucun système qu’on ne puisse soufenir. Ce dernier obtint malheureusement trop de crédit. Toutes les fois qu’on donne à la physiologie, qui est la science la plus compliquée, la plus mystérieuse , la plus inintelligible pour l’homme , une apparence de simplicité, on est $ûr d’obtenir pendant quelque temps une assez grande vogue 5 nous voyons ce fait se renouveler à toutes les époques ; les jeunes gens ae jettent aussitôt sur les systèmes simples, parce que l’étude leur est ainsi rendue plus facile. Le système bizarre de Tackenius a régné dans l’école de Montpellier jusqu’au milieu du dix- huitième siècle. Nous verrons dans Fizes et dans d’autres médecins de Montpellier des théories semblables, tant il est vrai qu'il n’y a pas de système qui ne puisse réussir jusqu’à un certain point , et dominer dans les matières où l’on n’a pas la ressource du calcul et des expériences directes. Fréd. Hoffmann et Boerhaave rendirent le plus grand service à la science en combattant cette doctrine au commencement du dixhuitième siècle.

D’autres doctrines avaient aussi produit , en Angleterre, des systèmes physiologiques-, nous pouvons les considérer principalement dans Mavow et dans Willis.

Jean Mayow était né dans le comté de Cornouailles, en ï645 ; fl exerçait la médecine à Bath , où il mourut âgé de trente-quatre ans. Cette mort prématurée a probablement empêché sa physiologie pneumatique de faire plus de progrès ; mais tout son livre principal , qui parut â Oxforl , en t674 , en un volume in-folio, est une physiologie entièrement analogue à celle que nous avons aujourd’hui , en ce qui concerne la respiration et la chaleur animale. Cet ouvrage renferme cinq traités : i° De Salnitro-, a0 De Respirât ione; 3° De Respiralione fœtus in utero et 000 ,• 4° Motu musculari et spiritibus animalibus ; 5° De Rachitide. Les principaux sont les deux premiers ; ils présentent l’application des expériences de Boyle à la physiologie. L’auteur montre que, par la combustion, l’air diminue, se corrompt et n’est plus propre à la combustion. Il établit que la respiration diminue également l’air et le rend impropre â cet usage ; que l’animal qui a consumé la partie respirable de l’air périt dans le résidu , et que le même eflet a lieu quand on transporte un animal dans de l’air épuisé de son principe de combustibilité, par la combustion d’un corps. En un mot, l’analogie entre la combustion et la respiration est établie dans Mayow par des expériences semblables à celles que l’on fait aujourd’hui : i) avait un grand vase rempli d’eau,, sur ce vase était une cloche ; on y avait mis une lumière , ou un métal qu’on calcinait an moyen d’un verre; au moment delà calcination , l’eau montait dans

la cloche, comme dans les expériences les plus élémentaires de la chimie d’aujourd’hui.

Quant à ce sel nitreux que Mayow admettait dans, l’air et qui répond à ce que nous appelons maintenant oxigène , cette opinion était alors assez naturelle. On voyait le nitre se former, pour ainsi dire, par l’action de l’air , et employé à la combustion , fournir un grand principe de combustibilité 5 il était assez simple de supposer que cette substance tenait sa facilité à brûler d’une partie de l’air; et même, au fond, il y a la quelque chose de vrai pour certain acide.

Le sel nitro-aéricn était considéré comme la cause de l’acidité, de la combustion et de la mobilité animale ; car c’était, selon Mayow, par l’acte de la respiration que le sang acquérait les qualités nécessaires pour mettre les muscles en état de se contracter et de se mouvoir ; et à côté de toutes ces vérités, qui sont palpables aujourd’hui, et qui, alors, étaient aussi bien connues , on rencontre des théories qui y sont tout-à-fait étrangères. Ainsi , selon Mayow et les chimistes anglais , le soufre contien t une partie saliue et une autre partie métallique. Agitées, frappées parle principe nitro-aérien, elles prennent la forme pointue, et deviennent ainsi acides. On était toujours embarrassé dans ces idées cartésiennes qui voulaient que l’action des substances fût détermiminée par la figure de leurs molécules. C’est ainsi qu’au moment d’arriver aux plus grandes vérités, on en était cependant encore écarté par des idées obscures et des principes opposés.

Thomas Willis, dont je reparlerai en anatomie, et qui fut l’un des premiers membres de la Société royale de Jjondres , a adapté à l’économie animale, dans son traité

De animd brutorum , tontes ces idées de la théorie de Mayow , tout le résultat des expériences de ce dernier et de celles de Boyle. Dans son traité , Descartes avait bien établi que les animaux n’avaient pas d’âme ; ceux qui ne voulaient pas adopter la totalité du système de Descartes , excluaient seulement l’âme raisonnable ; ils retenaient les idées anciennes de trois sortes d’âmes, celle qui produit le mouvement , celle qui produit le sentiment et l’âme raisonnable. Ils accordaient l’arae vitale et sensitive aux brutes-, mais commeâl fallait, d’après le système de Descartes, trouver un principe matériel à ces âmes, ce principe était, pour ainsi dire, tout donné par les expériences pneumatiqùes. C’était le principe nitro-aérien, ou, comme on l’appelle aujourd’hui , l’oxigène, qui devait produire la sensibilité et la motilité animales , par conséquent animer les fibres des muscles et des intestins. Tel est le résultat de l’ouvrage de Willis, dont j’ai rapporté le titre tout à l’heure. C’est du reste un livre fort remarquable par l’esprit qui y règne et par beaucoup d’observations. On y trouve consignée toute la physiologie pneumato- chimique de ce temps.

Vous voyez, messieurs, que dans les trois ouvrages dont je vous ai donné l’analyse se trouvent tous les germes des doctrines des chimistes ; ils y sont demeurés ensevelis pendant près de cent ans , jusqu’à ce qu’ils aient été renouvelés par un homme qui ne les avait pas connus ; car Lavoisier fut fort étonné lorsqu’on réimprima, dans des ouvrages faits par ses adversaires , les deux premiers traités de Mayow et de Willis, dont je viens de vous parler, et qu’on lui montra que sa théorie y était au moins en germe ; il l’ignorait , à ce qu’il paraît, lorsqu’on 1777 il arriva à sa théorie.

Telle est l'histoire de la chimie, des applications *3 u on en fit à la physiologie pendant la période dont nous traitons. «4

Mais pendant ce temps il se fit beaucoup de découvertes en anatomie proprement dite, et les plus belles peut-être remontent à cette époque ; tant il est vrai, comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, que le dix-septième siècle est plutôt le siècle des sciences qu’aucun autre. Nous traiterons des ouvrages d’anatomie dans la prochaine séance.

Erratum de la onzième Leçon.

Page a83, ligue si , au lieu de : qui servirent d’argument & Copernic, lisez : qui servirent d’argument en faveur du système de Copernic.

QUATORZIÈME LEÇON

Messieurs ,

Nous avons vu que c’est vers le milieu du dix-septième siècle que s’est introduite la méthode de l’observation et de l’expérience ; nous avons vu ensuite que , sous l’influence de cette méthode , la chimie a graduellement changé de marche et s’est enrichie d’un grand nombre d’expériences et de produits nouveaux 5 nous avons parlé enfin des efforts que l’on avait faits pour appliquer, soit la physique générale, soit la chimie, à la physiologie des corps animés, et parti-culièrement des malheureuses tentatives mécaniques de Descartes, et des tentatives également malheureuses, quoique chimiques , de Sylvius ou Leboë.

Maintenant nous allons passer à l’anatomie proprement dite , ainsi qu’à la physiologie purement expérimentale, et non pas hypothétique.

Vous vous rappelez qu’Harvey avait commencé à enseigner la circulation du sang dès i6tg ou 1620; qu’il 1’ avait produite publiquement en i633 , mais que cette doctrine fut assez long-temps un objet de discussion entre les anatomistes. Nous rappellerons

en peu de mots les principaux auteurs qui ont écrit pour et contre.

Le premier antagoniste de Harvey fut Jacques Primerose , qui était né à Bordeaux d’un ministre écossais* et qui fut médecin de Charles I". Il avait été à Paris élève de Riolan , et à peine les opinions de Harvey eurent-elles été rendues publiques , qu’il les combattit dans son livre intitulé : Exercitationes et animadversiones de motu cordis et circulatione sanguinis ; cet ouvrage est rempli de subtilités scolastiques et ne renferme pas d’expériences. Riolan même, en faveur duquel il avait été écrit , ne l’approuva pas.

Le premier défenseur de Harvey fut George Ent, médecin anglais , qui écrivit un ouvrage intitulé : Apologia pro circulatione sanguinis, et imprimé en 1641. L’année précédente, il avait déjà été soutenu à Leyde , par Jean Walœus , professeur dans celte ville, uue thèse en faveur de la circulation du sang, et le même auteur écrivit, en s64i , une lettre sur ce sujet à Thomas Bartbolin, dont je vous parlerai tout à l’heure.

Willis a été aussi un des meilleurs défenseurs de la circulation. Il fit des expériences analogues à celles de Harvey, mais plus perfectionnées et plus exactes. Il lia des veines dans toutes les parties ; il fit même une ligature des veines du poumon, chose très difficile , sur un animal vivant. Il expliqua très bien le mouvement des ventricules et des oreillettes dans leur état naturel ; il mesura la vitesse du sang ; en un mot , il fut un de ceux qui concoururent le plus à faire adopter l’opinion de Harvey sur la circulation.

Nous avons vu que Descartes l’adopta aussi dans

son traité de l’homme, et que sa philosophie ayant obtenu un assentiment presque universel, ayant domine tous les esprits, la théorie de la circulation devint générale. Ce fut sous son empire que se firent la plupart des découvertes qui ont rempli la première moitié du dix - septième siècle ; car la seconde moitié peut être considérée comme le temps où l’anatomie a fait le plus de progrès.

Déjà , quelques années auparavant , il avait paru des ouvrages que nous devons ajouter à la liste de ceux dont nous avons parlé dans l’histoire de l’anatomie pendant l’époque précédente. Telles sont les Observations médicales de Tulp ou Tulpius , qui parurent en 164.1.

Tulpius était médecin à Amsterdam (1) , et il s’y trouvait bourguemestre précisément à l’époque où les armées de Louis XIV, conduites par Turenne et par Condé, vinrent tout près d’Amsterdam, à Narden. Ce fut lui qui, par son éloquence et par son courage, détermina les habitans d’Amsterdam à se défendre. Cette détermination obtint le succès le plus complet ; car les écluses de Muyden , situé à une lieue d’Amsterdam , ayant été ouvertes , l’armée ennemie fut obligée de s’arrêter, et ensuite différens événemens la forcèrent de rétrograder.

Tulpius est un des premiers qui aient fait des observations d’anatomie comparée. Il a décrit le pied de taupe, ainsi que l’orang-outang, non pas le chimpanzé , l’orang - outang des Indes orientales , mais

(1) C’est lui qui y a fondé le collège de médecine, où il donna long-temps des leçons d’anatomie. (N. du Rédact.) ,

celui du Congo : il l’a vu vivant et a décrit ses habitudes.

Il a vu aussi l’un des premiers les vaisseaux lactés de l’homme, en i63g. On ne connaissait pas alors le canal pancréatique , par lequel l’humeur du pancréas se rend dans l’intestin. Cette découverte fut faite en 164* , un peu avant l’époque où j’ai terminé, pour ainsi dire, l’ancienne période; mais toutes ces découvertes furent faites suivant la méthode nouvelle indiquée par Bacon , c’est-à-dire d’après des expériences.

Le canal du pancréas , dont je viens de parler , fut découvert par un" Bavarois , nommé Wirsung , qui était prosecteur de Vesling , professeur à Padoue. Il communiqua sa découverte à quelques personnes ; mais il fut assassiné la même année (t) , et l’on dit, quoique sans aucnn fondement , que c’est par jalousie de l’éclat que cette découverte jetait sur lui.

Elle lui fut disputée : un professeur d’Altorf , nommé Maurice Hoffman , qui demeurait à Padoue chez Wirsung et ne mourut qu’en i6g8, prétendit avoir découvert ce canal dans les oiseaux , ce qui est très possible , et l’avoir montré à Wirsung , qui l’aurait ensuite découvert dans l’homme. Mais il en résulterait toujours que ce fut Wirsung qui , le premier , fit cette découverte dans l’espèce humaine. Néanmoins Maurice Hoffman s’en fit tant d’honneur , qu’on célébrait cette découverte tous les ans à Altorf, comme

(i) On rapporte qu’il fut tué d’un coup de pistolet , dans son cabinet , par un médecin dalniate qu’il avait réduit au silence dans une discussion publique. (A. du Rédact.)

appartenant à un des professeurs de cette université. Il y avait une fête et un repas en l’honneur de la découverte du canal pancréatique dans l’homme, tant on attachait d’importance à cette découverte anatomique.

La plus grande découverte de l’époque dont nous parlons, et qui se fit de i65o à i65a, est celle des vaisseaux lymphatiques. Ou n’avait connu dans l’autiquité, je vous l’ai dit lorsque j’ai exposé l’histoire d’Érasistrate, que les vaisseaux lactés, c’est-à-dire ceux qui portent le chyle dans la masse du sang , qui se trouvent remplis d’une matière blanche et opaque , formée immédiatement après le repas. On les avait observés dans les animaux herbivores , où le chyle a une couleur blanche et où il se voit très bien immédiatement après que l’animal a mangé ; mais ces vaisseaux lactés avaient été oubliés ou négligés par les modernes pendant quelque temps. Asellius les avait reproduits; il avait fait connaître les glandes du mésentère, au travers desquelles ils passent ; mais il ne les conduisait que dans le foie : on avait toujours l’idée que c’était dans le foie que les vnisseaux qui portent le chyle entraient, et que c'était là que se faisait le sang. Dans tous les ouvrages des anciens et dans ceux des modernes jusqu'au moment dont nous parlons maintenant, on trouve celte opinion.

La découverte contraire fut faite par un médecin de Dieppe, nommé Pecquet.

Ensuite la découverte des vaisseaux lymphatiques qui mènent la lymphe par tout le corps, et non pas seulement à l’intestin , comme les vaisseaux qui portent le chyle , fut faite par un chimiste suédois et

par un chimiste danois , Olaüs Rudbcck et Th. Bartliolin, qui se la sont disputée, comme je tous le dirai tout à l’heure.

Pecquet était né à Dieppe, vers 1620 ; il avait été reçu docteur à Montpellier , et s’établit à Paris, où même il avait assez de célébrité. Il fut médecin de Fouquet , surintendant des finances, et il en est très souvent question dans les lettres de madame de Sévigné. Lors de la formation de l’Académie des Sciences, en 1666, il fut nommé l’un de ses premiers membres 5 mais il se retira à Dieppe , où il mourut en 1674.

Il n’était encore qu’étudiant en 1647 , lorsque , disséquant un chien , il aperçut le réservoir du chyle , formé par une dilatation des vaisseaux lactés qui est très sensible chez les animaux, mais qui n’existe pas au même degré dans l’espèce humaine.

Ensuite il aperçut le canal qui conduit au travers de la poitrine le chyle et la lymphe , dans le sang , dans la veine sous-clavière.

Il ne publia ces découvertes qu’en i65i, sous le titre d 'Expérimenta nova anatomica, etc., ou Nouvelles expériences anatomiques, par lesquelles on découvre un réceptacle du chyle, inconnu jusqu’alors, et un vaisseau qui le conduit jusque dans la veine sous-clavière. Il crut même qu’il y avait deux canaux thorachiques ; qu’à cet égard il y avait la même symétrie que dans les autres vaisseaux ; qu’il y en avait un pour chaque sous-clavière. C’est une structure qui , diton , existe quelquefois, mais qui est extraordinairement rare.

L’année suivante , en i65a, Pecquet publia un livre intitulé : Dissertatio de circulatione sanguinis et chyli

motu, c est-à-dire Z)e la circulation du sang et de la marche du chyle. Il se rattache , dans cet ouvrage à la théorie de la circulation; il y montre que toute! le! idees quon avait sur la formation du sang dans le foie sont fausses; que le chyle ne va pas au foie, mais bien au cœur, par la sous-clavière, et qu’ensuite il est conduit avec la masse du sang dans les poumons.

En i654, il donna encore une dissertation De Tho~ racicis lacteis, dirigée contre Riolan. Nous avons vu que Riolan , vieux professeur d’anatomie , avait combattu la decouverte de la circulation du Sang ; il -s’opposa également à ceüe du canal thorachique, toujours dans ses vieilles idées galéniques. Pecquet se défendit avec succès mais il avait une idée très singulière, c’est qu’une portion du chyle allait directement aux reins. Celte opinion venait de ce qu’il avait aperçu une partie des vaisseaux lymphatiques qui se rendent vers les reins ou qui en viennent. Il s’expliquait ainsi le transport subit des liquides alimentaires et leurs effets sur l’urine • cette erreur est fort excusable dans un homme qui ’venait

de faire une grande découverte qu’il n’avait pu corn pléter.

Un professeur d’Amsterdam, Jean Van-Horn P„ blia immédiatement après Pecquet un traité sur le même sujet, intitulé : Nouas ductus chylifenis. Cet ouvrai fut imprimé à Leyde , en ,65a. Van-Horn avait fait aussitôt des observations sur le canal de Pecquet ; il l’avait fait dessiner et graver mieux qu’il ne l’avait été, si toutefois Pecquet en avait donné d’abord une figure II prouva par une ligature le sens de la marche du chyle et de la lymphe, et concourut à corroborer la décou verte de Pecquet. Nous reverrons Van-Horn pour d’au-

très travaux anatomiques, lorsque le temps en sera arrivé.

Maintenant nous allons parler de la découverte des vaisseaux lymphatiques , c’est-à-dire de vaisseaux semblables à ceux du chyle, organisés de la même manière, formés aussi de tuniques minces et grêles, ayant des valvules très multipliées , traversant également des glandes conglobées , en un mot semblables en tout à ceux du chyle, si ce n’est qu’ils ne viennent pas des intestins, qu’ils ne portent pas, par conséquent, le premier extrait des alimens, et qu’ils rapportent, au contraire, de toutes les parties du corps , la lymphe , ou le résidu de la nutrition. Ce sont ces vaisseaux qui complètent le système lymphatique, système inconnu des anciens et même des modernes, à compter de Vesale jusqu'à Riolan.

Celte découverte , comme je vous l’ai dit , fut disputéeentreOlaüsRudbeck, suédois, et Th. Bartholin, danois. La famille Bartholin est une famille anatomique qui a eu plusieurs membres dont je vous ferai connaître les principaux travaux , avant de traiter spécialement de celui-ci. Elle commence par Gaspard Bartholin , né en i585, à Malmoë, en Scanie. Dans ce temps la Scanie, qui est une province de Suède, appartenait au Danemarck. Gaspard étudia à Padoue, sous Fabricius , car toutes les découvertes du dix-septième siècle sont dues à des élèves de cette école. Fabricius lui-même a beaucoup enrichi la science dans le seizième et le dix-septième siècles , et si ses élèves ont fait encore plus que lui , c'est toujours .en suivant sa méthode. La découverte de la circulation du sang est une suite des premières observations de Fabricius sur les valvules des veines. ...

Gaspard Bartholin étudia ensuite à Naples, sous Jasolinus, et à Bâle, sous Félix Plater. Il devint professeur de médecine à Copenhague, puis professeur de théologie, et mourut en i63o. Son livre est intitulé : Anatomicœ Jnstitutiones ; il fut imprimé à Vittemberg, en 161 1. Comme de raison, il n’y est pas parlé de la circulation, puisqu’elle n’était pas encore découverte.

On a de lui encore quelques observations sur le cerveau , et des opuscules dans lesquels il traite de diflerens animaux, tels, par exemple, que la licorne, et les pygmées dont il est question dans les anciens. Son ouvrage a été assez long-temps un livre classique; son fils, Thomas Bartholin, en a donné plusieurs éditions, dans lesquelles il a inséré successivement les découvertes nouvelles ; de sorte qu’il se trouve au niveau de la science, quoiqu’il n’y fût pas lors de sa première apparition.

Thomas Bartholin , troisième fils de Gaspard , est né à Copenhague, en 1619. Il a été l’un des hommes les plus actifs et les plus célèbres de son temps , par le grand nombre de ses ouvrages et de ses élèves , par la correspondance étendue qu’il avait avec tous les savans et par les voyages qu’il avait faits dans toutes les parties dé l’Europe. Il était au courant de toutes les découvertes ; il les a recueillies avec beaucoup de disposition à les reconnaître; c’était précisément la disposition contraire à celle de Biolan et de quelques autres qui les repoussaient presque toutes. Aussi est-il un des principaux partisans de la circulation.

11 a fait des -ouvrages sur des sujets déjà traités par son père, par exemple, sur la licorne; mais le travail

principal dont nous ayons à nous occuper, et dans lequel il a exposé sa découverte , si toutefois elle est de lui, est intitulé : Do lacteis thoracicis in homine, brutisque nuperrimè inventis historia anatomica. On voit, par cet ouvrage, imprimé en i65a, qu’il a découvert des vaisseaux lactés dans la poitrine , et qu’il les a suivis dans le canal ihorachique. Dès ce temps ou connaissait des vaisseaux lactés qui ne sortaient pas des intestins, qui, par conséquent, n’étaient pas de véritables vaisseaux lactés , mais des vaisseaux lymphatiques.

L’année suivante Bartholin montra toutes les découvertes du canal thorachiquo, le chemin suivi par le chyle-, il le fit dans un ouvrage dont le titre est assez singulier et que voici : Fasa fymphatica nuper Hafnice in animantibus inventa et in homine, et hepatis exequiœ, c’est-à-dire que le foie était, dans ce livre, tout- à -fait dépouillé de sa fonction de faire le sang, puisque le chyle ne s’y rendait plus; qu’il allait directement an cœur, et que du cœur, au moyen de la circulation , il passait par les poumons. Cette opinion fut attaquée vivement par Riolan, qui soutenait toujours le système de Galien ; de sorte que Thomas Bartholin, en i655 , fut obligé de défendre sa théorie, ses vaisseaux lactés, son canal thorachique et toute la marche de la lymphe et du chyle, contre Riolan , dans un livre intitulé : Defcnsio vasorum lacteorum et lymphaticorum , etc., et imprimé en i655. On a fait la collection de ses dissertations et de quelques autres de ses écrits, à Copenhague, en 1670.

Thomas Bartholin a publié plusieurs autres ouvrages remarquables , entre autres , un sur la substance des poumons et sur leur mouvement, qui parut à

Copenhague , en i663 •, puis un grand recueil intitulé : Historiarum anatomicarum et medicarum sex cenluriœ ; c’est un recueil d’une foule d’observations, parmi lesquelles plusieurs très intéressantes , appartiennent à l’anatomie comparée et à différens animaux rares. On y voit pour la première fois l’anatomie de la main du lamantin, et plusieurs autres choses analogues. On consulte encore aujourd’hui ces ouvrages avec fruit pour quelques observations médicales et chirurgicales; il a paru à Copenhague, de 1 654 à 1661.

Th. Barlholin fut ensuite le promoteur d’une société qui publia à Copenhague cinq volumes in- 4" de Mémoires intitulés : Acta, medica et philosophica, Hajniensa (Mémoires médicaux et philosophiques de Copenhague); ils parurent depuis 1671 jusqu’à 1673. Ce recueil est également très précieux pour l’anatomie comparée ; il s’y trouve principalement une foule d’observations sur l’anatomie des animaux , qui sont ducs à Barlholin et à ses collègues, entre autres, à Simon Paulli, professeur d'anatomie au collège deFiuck à Copenhague, etàStenon, dont je vous parlerai bientôt. Thomas Barthulin employait pour ses observations le scalpel de Michel Lyser , de Leipsick , qui , lui -même, est auteur d’un petit ouvrage intitulé : Culter anatomicus, et imprimés Copenhague, en 1 653- C’est le premier ouvrage dans lequel on ait décrit des procédés, des instrumens d’anatomie, et la manière de s’en servir. Mais il est très imparfait, très défectueux ; on n’y trouve rien sur les injections et tous les autres procédés découverts à la fin de la période qui nous occupe maintenant.

Un troisième Barlholin , nommé Gaspard , le

deuxième de ce nom, et médecin du roi de Danemarck , a laissé plusieurs petites dissertations , entre autres un traité sur la structure du diaphragme , imprimé à Paris en 1676, et un autre traité sur l’emploi des muscles. Il y montre que les muscles agissent indépendamment du cerveau •, et de leur liaison avec la moelle épinière ; qUe dans' les grenouilles , par exemple, lorsque le cerveau, le cœur et toute la moelle épinière ont été détruits, les muscles sont encore susceptibles de mouvement lorsqu’on les irrite.

Il y avait encore un Bartholin , nommé Thomas , le deuxième de ce nom , qui a écrit un ouvrage intitulé : De vermibus in aceto et semine. C’est pour pouvoir distinguer ces difiérens auteurs que j’ai dû vous en tracer l’histoire.' J’y joindrai celle.de Nicolas Stenon, fils d’un orfèvre et leur allié. Il fut élève de Thomas Bartholin , le premier de ce nom et le plus célèbre ; il résida à Paris (1), à Padoue et à Leyde. Pendant qu’il était dans cette ville, il découvrit le canal salivaire parotidien qui porte le nom de Stenon, et qui lui fut disputé par Blasius. H travailla beaucoup sur le cerveau. En 1664* il lut sur la structure de cet organe et sur la direction de ses fibres intérieures, un mémoire dans l’asseihbiée tenue chez Thévenot , assemblée dont je vous ai parlé comme de l’une de celles qui ont précédé l’Académie des Sciences. Il se

(1) Pendant son séjour dans cette ville, Bossuet essaya de le convertir à la religion catholique. Stenon résista , mais en conservant des doutes qui germèrent bientôt dans son esprit, puisque en 1G69 il abjura la religion de ses pères. (iV. duRédact. 1,

rendit ensuite à Florence, où vivaient alors plusieurs grands hommes, entre autres, Redi, dont il devint un des disciples. L’Académie del Cimento l’admit au nombre de ses membres, et il travailla avec zèle aux expériences qu’elle a faites. L’un des premiers, il a fait connaître les ossemens fossiles , qui sont en si grande abondance dans le val d’Arno en Toscane. Il se fit catholique , et après être resté long-temps à Florence, il retourna en 1672 à Copenhague, où il fut nommé professeur d’anatomie. Mais son changement de religion lui ayant attiré des désagrémens , il repartit pour la Toscane, et y devint professeur des enfansdu grand-duc Côme III. Il fut même fait prêtre, évêque in partibns et vicaire apostolique dans les contrées du nord, où il remplit les fonctions d’un véritable missionnaire. Il vint à Hanovre auprès d’un duc d’Hanovre de ce temps, qui se fit catholique 5 mais en 1679, ce prince étant mort et son successeur n’étant pas de la même religion, il quitta ce pays, fut à Mecklembourg , puis à Schwerin, où il mourut le 25 novembre 1686. Il est fort difficile d’avoir une vie aussi aventureuse , surtout pour un anatomiste. Le grand-duc Côme, son élève, fit revenir son corps et enterrer convenablement dans l’église Saint-Laurent à Florence (1).

On a de Stenon des observations anatomiques sur l’iris des yeux, sur les vaisseaux des narines, sur les glandes, sur les muscles, et des élémens de myologie

(1) Il fut enseveli dans le tombeau de la maison régnante, (Pf. du Rédact.)

Dk

dans lesquels il indique la manière dont les fibres sont distribuées dans les muscles. Il a essayé , dans ces Élémens , de calculer les forces mécaniques des muscles ; c est un premier essai du système de physiologie que nous verrons bientôt se perfectionner entre les mains d Alphonse Borelli, l’auteur de ce système médical qu on a appelé celui des Iatro- mathématiciens ou médecins-mathématiciens, parce qu’ils ont essayé d’appliquer le calcul des forces mécaniques à l’anatomie. Stenon a terminé sa vie par beaucoup d’ouvrages théologiques qui ne nous concernent pas.

A l’histoire de la découverte des vaisseaux lymphatiques je dois ajouter Olaüs Rudbeck , parce qu’elle lui appartient véritablement, quoiqu’il ne l’ait pas publiée le premier.

Rudbcck était né en i63o, à Westeras, ville épiscopale de la Suède propre. Son père était évêque de cette ville. Gustave- Adolphe fut son parrain. Il voyagea pour son instruction aux frais de la reine Christine. Il assure avoir découvert les vaisseaux lymphatiques du foie en 1649. Poursuivant son travail, il découvrit les vaisseaux lymphatiques du thorax et des lombes, en i65i , et trouva le réservoir du chyle vers i65a. Dès la fin de i65i , il le montra à la reine Christine. Au commencement de l’année i65a , ses découvertes sur les vaisseaux lymphatiques furent publiées dans une dissertation sur la circulation du sang. Déjà dans cette dissertation il ôte au foie le pouvoir de produire le sang , comme le fit Barlholin la même année -, car vous avez pu remarquer que c’est de cette année que date la publication de Barlholin, relativement aux vaisseaux lymphatiques du thorax , et que c’est de

i653 que datent ses Obsèques du foie ; de sorte que ces deux auteurs écrivaient à peu près en même temps. Ils auraient pu avoir fait leurs découvertes séparément; mais ce qui accuse Thomas Barlholin , c’est que Rudbeck prétendait avoir communiqué la sienne à des jeunes gens qui pouvaient l’avoir fait connaître à Barlholin. Au reste, quand on ôterait à Rudbeck la gloire d’avoir découvert les vaisseaux lymphatiques (1), il lui en resterait encore beaucoup ; car c’est un des auteurs les plus féconds de cette époque.

Il a été le fondateur du jardin botanique d’Upsal et le premier professeur de botanique de cette ville. Ce fut en t65g qu’il établit le jardin; il y enseigna depuis cette époque jusqu’en 170a , époque de sa mort. Il mourut de chagrin de ce qu’un incendie avait dévoré un grand travail manuscrit qu’il avait fait sur les plantes. Son fils lui succéda dans sa chaire, et à celui-ci Linnée, le plus grand botaniste de son siècle et peut-être de tous les siècles.

Rudbeck est célèbre par un ouvrage sur l’origine et sur l’espèce des hommes et des sociétés , par son Atlantide , composée de quatre volumes in-folio qui furent publiés à Upsal en i6y5. Cet ouvrage n’est pas tout-à-fait étranger à nos recherches. L’auteur y prétend que l’origine de l’espèce humaine est dans le nord ; que la véritable Atlantide de Platon était dans la Suède. Il soutient que c’est de là que toutes les na-

(1) Springel a très bien éclairci cette question. La découverte des vaisseaux lymphatiques appartient indubitablement à Rudbeck. (N. du Ré duc t.)

tions sont sorties , et fonde cette hypothèse sur une foule de recherches pleines d’érudition , quoiqu’au total la critique ait fini par la détruire. Il prétend encore faire dériver de la langue suédoise presque toutes les autres langues de la terre (i). C’est probablement sur ce système de l’Atlantide que reposent d’autres systèmes analogues, entre autres, ceux de Bufifon et de Bailly , desquels il résulterait que tous les êtres créés , tous les hommes , tous les animaux , ont commencé à se montrer dans le nord et sont venus dans le midi à mesure que la terre s’est refroidie.

Les anciens ne connaissaient point le système lymphatique; les vaisseaux lactés leur étaient seuls connus. Asellius n’avait fait que reproduire ces vaisseaux lactés et les glandes qu’ils traversent; il avait montré que, dans les carnassiers, ces glandes sont réunies en un seul corps et forment le pancréas appelé depuis d' Asellius. Pecquet , en i647 , fit la découverte du canal thorachique , et montra que les vaisseaux lactés conduisent le chyle, non pas dans le foie, mais dans le système delà circulation veineuse. En 1649, à ce qu’il paraît , Rudbeck découvrit des vaisseaux lymphatiques qui ne venaient pas du canal intestinal , qui n’ap-

(1) D prétendait aussi retrouver dans la langue suédoise tous les noms des anciens dieux de la Grèce et de Rome , d’où il concluait que la mythologie et la théologie y avaient été apportées de sa patrie.

L’Atlantide de Rudbeck est un prodige d’érudition ; mais en revanche U serait assez difficile de citer un ouvrage qui renfermât lin plus grand nombre de paradoxes étranges. (Ar. du jtédact.)

partenaient pas par conséquent aux vaisseaux chylifères. Cette découverte fnt faite aussi vers le même temps, par Thomas Bartholin , et étendue par Stenon et d’autres anatomistes qui s’attachèrent immédiatement à cette partie de la science , pour laquelle on éprouvait un grand attrait et un grand intérêt ; car on sentait qu’il était impossible qu’un système aussi généralement répandu dans toutes les parties du corps que le système lymphatique , composé d’organes aussi délicats et où la nature semblait s’être efforcée de produire tout ce qu’il y avait de plus fin et de plus subtil , b’eût pas d’influence sur l’économie. Il y eut à cet égard plusieurs systèmes , entre autres, un de Louis de Bits, qui n'était pas médecin , mais simple amateur d’anatomie, et seigneur et bourguemestre d’une petite ville de Hollande. Possédant des richesses , il faisait pour son plaisir des collections d’anatomie ; il avait même découvert des moyens curieux d’embaumer les cadavres 5 au moyen d’une liqueur , il conservait leur souplesse sans qu’ils se corrompissent , et ils ponvnient ainsi servir à la dissection après un long temps (1). Il tenait cette découverte fort secrète , et voulait la vendre 120,000 florins. Pour montrer seulement ses corps embaumés, il prenait 20 florins. Ceux qui les ont vus prétendent qu’ils avaient une grande souplesse , que toutes les formes en étaient conservées. Il vendit sa collection 22,000 florins à l’université de Louvain.

L’ardeur avec laquelle il travaillait sur les cadavres

(1) Il prétendait aussi avoir découvert uneméthodédë disséquer les animaux vivans sans effusion de sang. (N. du Rédaet.)

paraît avoir nui à sa santé; il mourut assez jeune et sans donner son secret. Sa liqueur embaumante n’eut pas une propriété perpétuelle comme il l’avait prétendu , car la putréfaction atteignit ses cadavres quelque temps après sa mort, et il ne fut pas possible de conserver ces espèces de momies, qui avaient obtenu tant de célébrité de son vivant. • ' • np

Je ne vous rapporte ces faits qu’en passant ; car ce qui nous intéresse réellement de Bils, c’est son petit livre intitulé : Epistolica dissertatio quâ verus hepatis , etc. Il avait imaginé différens systèmes pour établir jusqu’à un certain point les idées des anciens sur les fonctions du foie. 11 prétendait , par exemple, que les veines du mésentère absorbaient du cbyle; cette opinion fut rejetée dans le temps; mais ce qui prouve qu’elle n’était pas si méprisable, c’est qjuç nous la voyons reproduite de nos jours. Plusieurs auteurs, entre autres M. Magendie, prétendent que l’absorption des liquides et des alimens se fait autant par les veines que par les vaisseaux Lymphatiques. Si cette opinion était vraie, vous concevez qu’il en résulterait que l’action du foie serait plus étendue, puisque les veines du mésentère se rendent au foie par la veine-porte»

Bils prétendait encore qu’il y avait au bas du cou une espèce d’anneau duquel parlaient des vaisseaux qui se répandaient partout . pour porter la lymphe dans les glandes conglomérées, et y produire la sécrétion de toutes les humeurs que ces glandes séparent. Cette doctrine était tout-à-fait erronée, et l’on ne peut concevoir par quelle fausse direction Bils y était arrivé. Aussi fut -il bientôt réfuté par tous les anatomistes qui avaient recherché son espèce d’anneau

et ne l'avaient point découvert. Il fut reconnu que la lymphe arrivant de toutes les parties du corps, et le chyle venant des intestins , étaient portés en entier, par le canal thorachique , dans le système veineux , dans la veine sous - clavière. La crovance à l’opinion que les veines concourent à l’absorption , exécutent une espèce d’absorption , est tout- à -fait moderne \ pendant près d’un siècle, elle n’avait pas prévalu parmi les anatomistes.

Vers le milieu du dix-septième siècle, les anatomistes s’occupèrent aussi beaucoup du système nerveux. On ne l’avait jusqu’alors observé que d’une manière assez grossière ; il était naturel que les anatomistes s'occupassent d’abord des grandes parties du corps, du système osseux et des viscères. Ce qu’on connaissait du cerveau avait été observé au moyen de quelques coupes qui ne montraient pas la direction de ses ûbres intérieures, ni toutes leurs liaisons avec les nerfs. A mesure que les observateurs se portèrent sur les parties les plus délicates de l’anatomie, ils durent donc s’attacher davantage au système nerveux, qui était le plus intéressant de tous , puisqu'il établit la liaison de l’àme avec le corps , et qu’il a une influence directe sur le mouvement des viscères et des muscles.

Ou avait toujours cru que les ventricules du cerveau communiquaient avec les narines , au moyen de la lame cribleuse ou cribliforme de l'ethmoïde ; c’était l’idée de Gallien , qui avait été conservée par tous ses successeurs, et vous pouvez vous rappeler que dans ce temps , ainsi que le prouvent les comédies d’alors, on Croyait que le tabac aspiré dans le nez allait au cerveau, purgeait des catarrhes, en un mot que toutes les humeurs

qui sortaient par le liez venaient du cerveau. La fluxion des narines s’appelait, comme on l’appelle encore vulgairement rhume de ceiveau, cette fausse opinion fut renversée à l’époque qui nous occupe, époque si favorable aux sciences anatomiques et physiologiques. Ce furent quelques médecins allemands qui s’occupèrent de ces travaux.

L’un d’eux, Jean-Jacques Wepfer, de Schaffouse en Suisse, était né en 1621 , et mourut en i6g5. Il a été un des grands praticiens de son époque ; nous avons de lui un livre de i658 , intitulé : Observationes anatomicœ ex cadaveribus eorum quos sustulit apoplexia. C’est proprement un traité sur le siège de l’apoplexie : l’auteur y donne beaucoup de détails sur l’anatomie du cerveau 5 il y établit, entre autres vérités, que le crâne est fermé de toutes paru , qu’il n’existe pa9 de canal qui réunisse les ventricules du cerveau aux narines. Il réfute toutes les opinions émises par Riolan, touchant les esprits animaux qui, selon ce dernier, auraient eu leur siège dans les ventricules. Très certainement cette opinion n’est pas soutenable ; cependant elle a été introduite de nos jours , par M. Soemmering. Cet anatomiste prétend que le fluide nerveux aboutit aux ventricules du cerveau , que tous les nerfs y conduisent leurs racines , que l’humeur qui remplit ces ventricules est le véritable siège de l’âme, et qu'enfin c’est là qu’arrivent les sensations et que réside la puissance qui commande l’action des muscles. Mais je dois dire que cette opinion de iM. Soemmering est présentée sous un point de vue nouveau, et est différente; de ce que les anciens avaient pensé, et (de ce qui avait été rejeté par Wepfer.

Ce dernier auteur a donné à Bâle, en 1679, un ou-

vrage sur la ciguë, intitulé : Cicutœ aquaticcc historia et noxœ, et beaucoup d’observations anatomiques qui n’appartiennent pas précisément à l’histoire du système nerveux, mais qui sont importantes pour celle des intestins. Le mouvement péristaltique de ceux-ci, leurs glandes, les valvules du pylore, la possibilité de rétablir les mouvemens du cœur par l’insuffiation des poumons, bien d'autres faits, qui sont d'une grande importance en anatomie et eu physiologie, sont rapportés dans ce travail.

Wepfer établit aussi une espèce de dominateur du système nerveux, assez analogue à l'archée de Van-Helmont. La difficulté de ramener les phénomènes physiologiques aux lois de la physique a fait chercher quelque principe immatériel par les auteurs qui ont voulu pénétrer jusqu’aux forces fondamentales des corps animés j l’archée de Van-Helmont est une espèce d’âme, différente de l’âme raisonnable, qui a été reproduite sous des formes différentes $ car le principe vital de Barthez de Montpellier , l ame de Stahl , sont, jusqu’à un certain point, dans les ouvrages de Wepfer.

Un autre médecin allemand qui a travaillé absolument avec les mêmes idées et dans le même genre que Wepfer, est Conrad-Victor Schneider, professeur à Wittemberg. Le premier germe de ses idées est consigné dans un petit traité qu’il publia à Wittemberg sous le titre de Osse crihliformi et sensu ac organe odoratus, etc. , c’est-à-dire : De l’os cribleux, du sens de l’odoràt et de son organe. Cette multitude de petits trous qui existe dans la partie de l’os ethmoïde qui fait le sommet de la voûte des narines, et qui est au-dessous

de la partie antérieure du cerveau , était considérée des anciens, ainsi que je vous l’ai déjà dit, comme une véritable communication du cerveau avec les narines. Schneider commença par démontrer qu’il n’existait pas de communication au travers de l’os cribliforme ; que la dure-mère, sauf les ouvertures par lesquelles passent les filets du nerf olfactif, enveloppait complètement le cerveau. Il démontra aussi que le nerf olfactif n’était pas creux dans l’homme, comme le croyaient lesanciens. Cette erreur de leur part venait de ce qu’ils ne disséquaient que des animaux , et que dans les animaux herbivores et même dans les carnivores , il n’existe pas de nerf olfactif semblable à celui de l’homme, mais une grosse protubérance d'où partent les filets olfactifs, laquelle protubérance est creuse , et communique avec le ventricule supérieur du cerveau (x).

Schneider développe ses idées, ses découvertes et ses nouvelles vues dans un ouvrage en quatre volumes iu-4° intitulé : De catarrhis, etc. 11 y examine tout ce qui a rapport à la membrane pituitaire ; c’est même lui qui lui a donné ce nom. Il démontre sa liaison avec le canal intestinal et avec la trachée - artère , et fait voir que la glande pituitaire n’a pas de communication avec la gorge. Vous savez qu’au-dessous du cerveau , der-

( i ) Gall ne doute pas que le nerf olfactif ne soit aussi creux chez l’homme. Scemmering dit que dans les embryons de trois mois le nerf olfactif est creux , et que l’air , soufflé par cette cavité , pénètre dans le cerveau. Cette expérience réussit aussi, suivant Gall, mais très rarement, dans des sujets adultes. ( Anatomie et Physiologie du Système nerveux, par Gall, Ier volume, page 86. (N.duRédact.)

rïèrc la commissure du nerf optique , il y a une petite protubérance creuse qui communique avec les ventricules et que tous les anatomistes connaissent sous le nom d 'infundibulum ou petit entonnoir 5 elle se termine par un globule de matière grise, qu’on appelle glande pituitaire, et elle occupe la cavité de l’os sphénoïde, qu’on appelle la selle pituitaire. Les anciens croyaient, comme je l’ai dit, que l’humeur des ventricules qui, suivant eux, sortait déjà en partie par l’os cribleux et les narines, avait passé aussi par cet entonnoir, et par la glande pituitaire , bien qu’elle n’ait pas de trous pour conduire la pituite dans la gorge.

Schneider parle , dans son Traité des catarrhes , de beaucoup d’autres sujets anatomiques , particulièrement de toutes les glandes qui existent dans la gorge. 11 décrivit l’un des premiers les amygdales. Le premier volume de son ouvrage parut en 1660; le second e$t de la même année : le troisième et le quatrième sont de 1661. Il en a donné un résumé en 1664. qui est intitulé : De catarrhis liber specialissimus . Les découvertes anatomiques qui y sont exposées auraient pu être renfermées dans un très petit volume; mais il y déploie une érudition prodigieuse et décrit avec diffusion. Ge livre est très fatigant à lire, à cause der sa grande étendue ; néanmoins il mérite une place distinguée, malgré ses défauts , parmi les ouvrages dont nous avons à parler maintenant , puisqu'il contient une réfutation complète d erreurs qui avaient dominé pendant longtemps et qui changeaient la. .véritable fonction >du cerveau. /

Un auteur' de la même>époqué>, qui ne s’est pas seur lenicnt occupé du cerveau;; mais a dirigé ses travaux

stir le système des nerfs , est Thomas Willis' , le même dont je vous ai parlé à l’occasion de l’application de la chimie à la physiologie. Vous avez vu qu’il èst un de ceux qui ont adopté la chimie pneumatique, le système de Boyle et de Mayow sur l’influence de l’air sur la respiration , sur ce principe de l’atmosphère qu’ils appelaient nitro ■ aérien , et qui , comme je vous l’ai dit , est l’oxigène dans la chimie conçue comme elle l’est aujourd’hui. Willis doit être cité en anatomie, à cause de son livre intitulé : Cerebri an atome , cui accessit nervorum dcscriptio et usus , qui parut à Londres en 1664. Il place les facultés animales dans le cerveau, d’après le système qu’on se croyait toujours obligé de présenter à cette époque dans les ouvrages. Il met l’imagination dans le corps calleux, la mémoire dans les replis des hémisphères. C’est, comme vous froyez , le premier germe du système de Gall : car ce dernier représente d’abord les hémisphères comme étant les replis d’une grande membrane qu’on peut éteïidre * et place dans les diverses régions de cette membrane les diiférentes facultés de l’homme ; mais il M’explique pas rationnellement la possibilité de localiser ces facultés. Il ne l’explique qu’en supposant 'que la mémoire a différens ordres de sensations et produit différons effets , émanés du sang qui est luimême localisé dans le cerveau. Cette proposition de Willis , que c’est dans les replis du cerveau qu’existe Ih mémoire, est , comme je le disais, un premier germe duquel on pourrait fait-e sortir le système de Gall tout entier. Willis place la perception dans le corps strié -, ifiais ce qu’il a fait de mieux que tout cela , ce sont ses découvertes sur la structure des mêmes parties dont

j'ai parlé. Ainsi il a décrit le premier d’une manière nette ce qu’on a nommé le centre nerveux , les éminences pyramidales, qui sont la communication , d’après le système de Gall , du cerveau avec la moelle épinière , et dont le croisement , décrit par Santorini , fournit l’explication de l action d’une partie du cerveau sur les nerfs du côté opposé. Willis a démontré que le rete mirabile , observé par les anciens dans les animaux ruminans, n’existe pas dans l'homme. Il a décrit les différentes paires de nerfs avec plus de soin que scs prédécesseurs ; c'est même sa manière de les compter qui est employée aujourd’hui. Il nomme les nerls olfactifs la première paire; on ne les comptait pas de son temps pour une paire. Les nerfs optiques, qu’on comptait pour la première paire , il les compte pour la deuxième. 11 a ajouté la sixième et la neuvième paires, que les anatomistes qui l’ont précédé ne comptaient pas. Willis a fait beaucoup de recherches sur les différens ganglions ; il les a suivis dans tous les endroits où on les trouve ; il a donné une figure générale du squelette nerveux, pour ainsi dire, bien supérieure à celle que Vesale avait laissée : car celle-ci était un peu grossière , et il s’en fallait de beaucoup que tous les nerfs y fussent représentés avec exactitude. Plus lard , on a donné des figures représentant aussi les parties où se rendent les nerfs.

Willis s'est fait sur la méthode de disséquer le cerveau des principes différens de ceux qui étaient connus ; ils ont servi à GaflL. Les anatomistes antérieurs avaient fait des coupes du cerveau, comme Vieq d’Azir et Vesale. Varole avait pris le cerveau par sa > base cl avait cherché à en écarter les parties qui iMfve-

loppent les jambes, les productions qui vont de la moelle allongée à l’intérieur du cerveau et du cervelet. Il avait dégagé les parties enveloppées, et avait montré ainsi bien mieux que Vesale la continuation des jambes de la moelle allongée au travers de la protubérance annulaire, qu’on a nommée depuis le pont de Varole, et jusque dans les corps cannelés et les autres parties du cerveau auxquelles ces jambes aboutissent. Willis prit le cerveau autrement; il souleva les hémisphères, les écarta de dessus le cervelet et détacha toute la partie supérieure du cerveau de la partie inférieure, qui comprend les couches optiques , le cervelet et ce qui est sous la moelle. Il montra ainsi avec avantage le dessous du corps calleux, la voûte des hémisphères et la manière dont toutes ces parties se joignent ensemble. Scs méthodes de démonstration ne sont pas à mépriser ; car dans un organe aussi compliqué que le cerveau , composé de parties tellement repliées et enroulées , jointes ensemble par tant de petits liens , chaque méthode de développement est utile pour arriver à une plus profonde connaissance de sa structure.

On doit savoir gré à Willis des différons efforts qu’il a faits encore pour montrer la connexion des parties du cerveau , bien qu'ils ne puissent pas être comparés avec ceux qu’on a faits depuis. Vicq d’Azir a porté plus loin que lui la méthode des coupes. Gall a porté plus loin encore la méthode de Willis et celle de Varole.

Malgré tous ces travaux sur le cerveau, nous sommes loin d'avoir une connaissance parfaite de cet admirable organe.

Willis a fait un traité intitulé : Do animd brutorum.

dans lequel il applique ia théorie chimique de Mayovv. Vous avez vu que l’âme des bêles , le priucipe de la facullé sensitive et de la faculté locomotive, ainsi que le principe des mouvemens intérieurs qui concourent à la nutrition y sont attachés à celte partie de l’air qu’il nomme principe nitro-aérien, c’est - à - dire à l’oxigène. Son livre doit encore être noté comme utile à l’anatomie, en ce qu’il reproduit les différentes méthodes selon lesquelles -il a examiné le cerveau, et surtout en ce qu’il offre l’anatomie de quelques animaux à sang blanc. II est le premier dans lequel il ait été question de l'anatomie de ces animaux ; car celui de Malpighi sur les vers à soie était le seul où l’on eût traité l’anatomie d’un animal sans vertèbre* Lë premier est de 167a, et le second de 1669. Willis donne l’anatomie de l’huitre , de l’écrevisse et du lombric ; son livre est beaucoup plus considérable que celui de Malpighi , puisque ce dernier n’avait parlé que d’un seul animal. Du reste , nous verrons bientôt les différens travaux de Malpighi , parmi lesquels nous traiterons particulièrement del’ouvrage dont je viens de parler. Les anatomies de Willis ne sont pas complètes 5 ainsi , pour l’huître, il ne montre que le cœur, il ne montre pas le cerveau. Quant à l’écrevisse, il montre bien son cœur , son système nerveux et son système circulatoire. Il donne beaucoup de choses sur les systèmes musculaire et ifbrveux du lombric.

Il était nécessaire de prendre date de ces premiers essais; nous verrons que dans ce siècle même ils ont été suivis de beaucoup d’autres observations bien plus précieuses.

Je m’aperçois que le temps de la leçon est écoulé , et

je remets la suite de ces découvertes anatomiques à la séance prochaine. Nous verrons encore plusieurs autres observations qui ne sont pas moins importantes que celles dont je vous ai parlé aujourd’hui, et qui prouveront ce que j’ai avancé , que c’est pendant la seconde moitié du dix -septième siècle que l’anatomie a reçu, peut - être , le plus d’accroissemens et le plus de richesses. -d «• ' >i • • • *

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QUINZIÈME LEÇON. ' ; , '

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Nous avau* montré dan* la dernière séance comment l'anatomie avait pris une nouvelle vigueur dans la seconde moitié du dix-septième siècle. Nous avons indiqué quelques-uns des principaux anatomistes qui Tant enrichie de leurs découvertes ; nous avons particulière* ment traité des différons travaux qui ont eu pour objet les vaisseaux lymphatiques. Nous sommes passés ensuite aux découvertes relatives an cerveau ; nous avons spécialement parlé de celles de Wepfer et de Schneider.; des observations par lesquelles ils avaient changé entièrement les idées anciennes sur l'emploi des ventricules du «erveau, sur la nature du nerf olfactifet sur la prétendue communication .du cerveau avec la cavité des narines. Nous avons aussi parlé des observations de Willis, et de la manière dont il a disséqué le cerveau, dont il en a développé les différentes parties, pour les reconnaître plus commodément qu aU. moyen de la .méthode indiquée par Yesale.

Nous devons ajouter. aux anatomistes qui se sont. occupés de travaux de cette dernière nature , pendant la

seconde moitié du dix-septième siècle, celui de tous qui a fait faire le plus de progrès à cette partie de nos connaissances ; c’est Raymond Vieussens , piédecin à Montpellier , où il est mort seulement en 17 1 5 , et qui a , par conséquent, vécu jusque dans le commencement du dixhuitième siècle.

Sons le rapport de la physiologie il était encore sectateur des idées de Sylvius , des idées chimiques. C’étaient des sels, des acides, des alcalis, qu’il recherchait dans les humeurs du corps humain ; mais sous ce rapport il ne doit pas nous occuper beaucoup, carr son système est tombé comme les autres.

Son mérite réel réside dans ses observations et ses discussions sur le système nerveux. Ses découvertes sont consignées dans un livre intitulé : Nevrographia uni versalis , qui parut à Lyon , en i685. A la vérité il veut encore y défendre la structure glanduleuse du cerveau telle que Malpigbi l’avait soutenue , et telle qu’elle l’avait été par Ruysch , opinion qui n’est pas soutenable ; mais il eut le mérite de disséquer le cerveau d’après la méthode de Va rôle. .1 :<i s. ;

- Toute la continuation des pyramides , avec les jambes du cerveau , des faisceaux fibreux de celles-ci avec les couches optiques , les corps cannelés , en un mot , toute la charpente intérieure du cerveau , autant qu’il est possible de la découvrir, de la juger à l’œil, avait déjà été représentée par Vieussens bien avant Gall , ainsi que cet anatomiste a été obligé de le recon naître lors de l’examen de ses travaux par l’académie des sciences. Mais Gall a beaucoup perfectionné la méthode de disséquer le eerveau par-dessous et par-dessus, en suivant la direction des fihres, elil en a tiré desconclusiouspariiculières.

C’est Vieussens qui a donné le nom decentre ovale(i) à cette partie blanche qu’on aperçoit lors qu’on a enlevé toute la partie supérieure des hémisphères , jusqu’au ni* veau de la surface supérieure du corps calleux. Il a donné beaucoup de détails nouveaux sur toutes les parties de l’encéphale qui se trouvent entre le cerveau et le cervelet , et où sont ces différentes productions , ces différentes stries qui semblent être le résultat des diverses directions des libres. Au surplus , la nature de ces fibres reste problématique, encore aujourd’hui même, après les dernières observations qui ont été faites sur le cerveau. Ce n’est qu’en ajoutant à ce que l’on voit, en faisant des hypothèses sur ce qui se passe dans l’intérieur de ces fibres, qu’on peut se rendre raison de leurs fonctions et de leurs effets. Il faut néanmoins connaître les faits ; la connaissance de la structure des organes est la base de toute bonne physiologie , et tous les progrès qu’on lui procure doivent être recueillisavec reconnaissance , surtout dans une science aussi difficile que celle-là ; car le cerveau, malgré les différens efforts que l’on a faits pendant le dix -huitième siècle pour parvenir à sa connaissance, est presque resté inconnu , est encore à peu près une lettre close. , , -/j p :" .

Willis offre un très grand mérite pour la distribution des nerfs ; mais le squelette nerveux de Vieussens est supérieur au sien 5 il est fait d’après l’homme , tandis que Willis a mêlé différentes observations faites sur les

(1) Ce centre ovale n’existe pas réellement, car il n’est nullement distinct du reste de la substance médullaire du cerveau. (JV. du Rédact.) . !

animaux à celles qu’il avait prises sur l’espèce humaine. Il entre aussi dans beaucoup plus de détails 5 toutefois sa méthode de disséquer les nerfs , ou plutôt de les représenter, est tout aussi fautive que celle de Willis et que celle de Vesale. Vieussens présente les nerfs comme un squelette à part de l’organe où ils se rendent, ce qui n’en donne pas une idée juste et nette.

Aux découvertes importantes que nous venons de citer, Vieussens joignit d’autres observations qui étaient dignes d’être remarquées à cette époque.

J’arrive maintenant à un troisième ordre de découvertes anatomiques, à celles qui concernent la structure intime des parties. On ne s’était encore occupé qu’eu masse, pour aiusi dire, des viscères, des muscles et des os. On n’avait pas recherché quels étaient leurs éléraens mécaniques, du moins on ne l’avait fait que d’une manière très superficielle. Cet examen exact des particules qui composent un organe était impraticable à l’égard du cerveau, il n’élail applicable qu’à 'ln substance corticale, au moyen des injections. C’est à l’époque dont nous parlons qu’on commença à examiner celte structure intime des parties dont la connaissanceest nécessaire pour rendre compte de leurs fonctions. Il fut aisé d’apercevoir, dès qu’on voulut un peuapprofondir l’anatomie du corps vivant, que chaque masse glanduleuse, chaque viscère, n’exerçaitpas ses fonctions par son ensemble seulement, mais que chacun des petits vaisseaux , des petites fibres, des petites glandes , des moindres élémens qui s’y trouvaient , concourait à son action , et qu’ainsi celte action était plus détaillée, plus profonde, plus délicate qu on n’aurait pu l’imaginer d’abord.

Les hommes qui s’occupèrent de cette étude avec le

plus de succès sont Malpighi , Ruysch et Lecuwenhoeck.

Le premier de tous, Marcel Malpighi, est né en 1 628, àCrevalcuore, près de Bologne; il fut d’abord professeur à Messine ; ensuite il revint à Bologne , où il fut nomme professeur en 1666. H fut aussi professeur à Pise , puis il devint médecin du pape Innocent XII, en ï6gi , et mourut à Rome , en 1694, âgé de soixantesept ans. C’est un des hommes qui se sont adonnes avec le plus de suite et le plus d’ardeur à toutes les parties les plus fines et les plus délicates de l’anatomie des animaux ét des plantes; il passait la plus grande partie dé sa vie à la campagne, uniquement entouré de corps qu’il préparait de toutes les manières ,’ pour tâcher de découvrir leur structure ; il faisait usage de la macération, de l’ébullition et quelquefois même de l’inieçtion, quoiqu’il n’en possédât pas les procédés au même degré que Ruysch/: " • ; '"■*

Malpighi est un des premiers qui aient appliqué lé microscope à la découverte de la structure intime des parties; il avait aussi adopté, physiologiquement parlant, un système chimique analogue à celui de Sylvius ; mais ce n’est pas sous ce rapport que nous le considérons. Ses travaux sur la structure iritime des parties le conduisirent à composer presque toutes ces parties de petites glandes ': la raison en était qu’il ne poussait pas les injections assez loin ; ensuite qu’il employait beaucoup trop l’ébullition : tous les parenchymes lui paraissaient ainsi se réduire en petits globules , et ces globules être de nature glanduleuse. Cette opinion domine dans près-1 que tous ses ouvrages; elle n’a pas de fondement réel, et il l’a beaucoup trop généralisée. Néanmoins chacun

de ses livres renferme des choses très précieuses et qui, encore aujourd’hui , appartiennent essentiellement à l’ensemble de l’anatomie délicate, à l'anatomie de structure intime.

Son premier ouvrage est un écrit sur les poumons, qu’il adressa à Borelli et qui est de 1661. Dans les animaux à sang chaud, comme les mammifères et les oiseaux, où la quantité de sang qui se rend dans les poumons est immense, et où les cellules dont les parois doivent loger les vaisseaux qui contiennent ce sang sont infiniment petites , il est assez difficile de les découvrir clairement. Mais dans les animaux à sang froid , comme les grenouilles, les serpens, où il n’y a qu’une petite partie de sang, à chacune des pulsations du cœur, qui se rend dans les poumons , et où les cellules sont beaucoup plus larges et moins nombreuses, puisqu’il n’était ,, pas besoin de parois aussi étendues pour loger les petits vaisseaux sanguins , la structure cellulaire des poumons est plus facile à distinguer; aussi est-ce d’après la grenouille que Malpighi a décrit la structure des poumons, sur laquelle on n’avait encore que des idées un peu vagues ; il en a appliqué la théorie aux animaux à sang chaud. .... . ,

Un autre de ses traités est intitulé : Tetra Epistola, etc.

La première de ces épîtres traite du cerveau , et il y examine les fibres de la moelle et les vaisseaux de la matière corticale. Il considère encore cette dernière substance comme composée d’un tissu glanduleux.

Il fait connaître dans la même épitre une structure très singulière du nerf optique d’un certain poisson. On a reconnu quelenerfoptiqueades structures différentes : dans divers animaux il ne consiste qu’en un certain

nombre de canaux remplis de moelle, de sorte que, quand on a ôté cette moelle, le névrilème n’est plus qu’un crible. Mais il y a des poissons dans lesquels le nerf optique est un ruban assez large, plié sur lui-même, et enveloppé de la dure-mère ; c’est ce que l’on voit dans le xiphias, par exemple. Malpighi en faisant connaître le premier cette singularité, renversa la théorie de Descartes sur le passage des rayons lumineux au travers du nerf optique, pour arriver au cerveau ; car il n’y a absolument rien ici qui ressemble à un tube. C’est par des moyens difiérens que le nerf optique porte les images de la vision jusque dans le cerveau j la preuve en est dans cette structure si extraordinaire et si peu concevable à priori, qu’on observe dans quelques poissons. ^

La seconde épitre de Malpighi traite delà langue. Nonseulement il décrit ses nerfs, ses vaisseaux, mais il observe aussi ses tégumens •, il considère la langue en tant qu’organe du goût et comme une partie du sens général du tact : c’est là qu’il a analysé tout ce qui constitue la peau , l’épiderme , le tissu cellulaire , le réseau de Malpighi , qui porte encore ce nom , et le derme proprement dit. Il a découvert toutes ces parties non -seulement dans la langue de l’homme, mais aussi dans celle des animaux, surtout de ceux où l’organisation de la langue est plus développée que dans l'homme. Malpighi a employé principalement la macération et l’ébullition pour diviser toutes les parties de l’enveloppe générale, que les anatomistes précédens ne considéraient que comme une simple tunique. Des expériences de même nature ont été reproduites dans ces derniers temps et perfectionnées par Bichat; mais le principe, comme vous voyez, en existe déjà dans les auteurs de la période que je parcours.

Le troisième des petits traités de Malpighi est relatif à l’ Epiploon ou à VOmentum et aux dill’érens dépôts de graisse. Il y examine la manière dont la graisse se dépose dans le tissn cellulaire ; et l’analyse de ce tissu, eu tant qu'il compose des membranes légères, comme l’épiploon , y paraît pour la première fois ; mais dans cet ouvrage il a peut-être encore trop généralisé.

La quatrième épître de Malpighi est consacrée à l’organe extérieur du tact; il y montre les analogies de l’enveloppe de la langue avec l’enveloppe générale du corps. Il fait voir ce qu’ Albin us a démontré ensuite, que la couleur des nègres ne réside pas dans leur épiderme proprement dit, qui est tout aussi blanc que le nôtre, mais^fans la sécrétion du tissu muqueux, qui est audessus de la peau et au-dessous de l’épiderme. U en est de même pour tous les animaux colorés ; c’est d’une mucosité analogue que tout ce qui paraît à leur peau ou la recouvre , comme les écailles et les poils , tire sa oouleur.. .

Malpighi a suivi son tissu muqueux sous les écailles des pieds des oiseaux, du dindon , par exemple , et jusque sous le sabojt des quadrupèdes, entre autres, sous les ongles du .cochon. 11 traité aussi , dans le même ouvrage, de beaucoup de petites glandes de la peau , auxquelles i| attribue . la sueur. Il montre encore le tissu des parties cornées dont la nature tient de près à celle de l’épiderme. ... ; , .. . .. ■ :

Ces ouvrages de Malpighi sont de i665; vous voyex que nous avançons toujours dans l’histoire du dix-septième siècle,, et qu’à chaque pas nous rencontrons de grandes découvertes ; car, comme je vous l’ai dit plu-

sieurs fois , le dix-septième siècle a été le plus fécond pour les sciences.

En 1666, Malpighi donna un petit traité intitulé : De la structure des Viscères. Il y applique sa théorie des glandules aux glandes conglomérées, particulièrement au foie ; ainsi le foie lui paraît être un tissu corapQsé définitivement de petites glandes dont chacune aurait son canal excréteur ; le canal hépatique serait le canal excréteur général. Mais une vérité qu’il établit, c’est que la bile ne se forme pas dans la vésicule du foie, comme le disait Sylvius, mais dans le tissu même du foie. Il revient dans cet ouvrage à la structure de l’enveloppe du cerveau ; il soutient de nouveau qu’elle se compose de petites glandes. La rate lui paraît être formée de petites cellules dans lesquelles le sang se répand , et qui contiendraient aussi de petites glandes.

Celte idée de glandes est une sorte d’idée fixe que Malpighi n’a jamais abandonnée; il a même, en 1689, donné encore un petit traité intitulé : De glundulis conglobatis, dans lequel il expose peut-être plus d’hypothèses que d’observations réelles ; il y mentionne des cellules , des fibres , des muscles ; il prétendait même alors avoir trouvé nn canal excréteur aux glandes surrénales , qui bien certainement n’en ont pas -: mais c’est déjà un ouvrage de sa vieillesse. ; j ■. -

Trois ans après la publication du Traité des Viscères, Malpighi donna l’anatomie du ver à soie et du papillon dece ver. C’est le premier essai d’uneanatomie d’insectes, car il a précédé l’ouvrage du même genre dont je vous ai parlé dans la séance dernière. Tout y, parut en quelque aorte nouveau ; ce fut alors qu’on apprit que les insectes respirent par des trous ou stygmales «existant

aux deux côtés de leur corps ; que chacun de ces orifices, divisé extrêmement, aboutit à des vaisseaux élastiques, contournés en spirales, qu’on a appelés trachées des insectes ; et que ces trachées , au lieu de se rendre dans un organe particulier, comme les poumons, se distribuent dans toutes les parties du corps. On y vit aussi mentionné pour la première fois, le prétendu cœur des insectes, ce canal qui règne tout le long de leur dos, qui effectue des contractions et des dilatations, à peu près comme un véritable cœur, mais d’où l’on s’est convaincu qu’il ne sort pas de vaisseaux. On y trouva encore , pour la première fois, le double cordon nerveux, les petits ganglions, le cerveau, le tissu de l’œsophage ou le collier qui l’entoure, et les cordons qui régnent dans le fœtus et qui , d'espace en espace , ont des ganglions renflés qui se rapprochent de l’endroit d’où sortent les nerfs allant aux parties de la vie auimale.

Malpighi fit connaître les vaisseaux qui servent à la sécrétion de la soie, dans le ver à soie. Il donna une idée assez exacte de l’anatomie de ces singuliers animaux; il alla plus loin , il les suivit jusque dans leur transformation en papillons. Il montra les organes nouveaux qui existent dans cet état, comme les ovaires, les vésicules séminales , et il fit voir les changemens qu’éprouvent les organes qui ne sont pas nouveaux , tels que le système nerveux et le système digestif. En disant organes nouveaux tout à l’heure, j’ai voulu dire qui se montrent pour la première fois , car ces organes ont existé en germe dans les chenilles.

L’observation des développemens qui font voir quels sont les degrés par lesquels la nature conduit le ver à soie d’une première forme à sa forme définitive , et qui

paraîtraient incroyables, si l’on ne les avait pas suivis pas à pas , car il n’y a rien de plus différent que la chenille et le papillon; cette observation , dis-je, conduisit Malpighi, à peu près dans le même temps, à examiner de la même manière les animaux vertébrés. Il fit sur le poulet des observations analogues à celles de Fabricius et de Harvey. Son ouvrage sur le ver à soie est de 166g, et celui qui a trait au poulet est de i6y3.

Ni Aristote, ni Fabricius, ni même Harvey, n’avaient appliqué le microscope à l’observation du développement du poulet. Malpighi se servit beaucoup de cet instrument ; aussi ses représentations du foetus du poulet dans ses différentes phases sont-elles plus exacte# que celles de ses prédécesseurs ; ses figures sont seulement encore un peu grossières.

On ne pourrait comparer son travail avec ceux qui ont été faits dans ces derniers temps ; mais l’ouvrage de Malpighi a été , pour ainsi dire, le type de ceux qui l’ont suivi, et l’ouvrage classique dans son genre, jusqu’à celui de Haller. Haller a fait des observations plus précises, plus détaillées que Malpighi, mais n’ayant pas pu y joindre des figures, son ouvrage est très difficile à lire. Wolf a ensuite fait d’autres expériences; mais elles appartiennent au milieu du dix - huitième siècle, et ne doivent pas, par conséquent, nous occuper encore.

Le traité de Malpighi peut être considéré, après ceux de Harvey et de Fabricius , et après les premières observations d’Aristote , comme faisant date pour presque tout le dix-septième siècle. Les ouvrages de Malpighi dont je viens de parler, et quelques autres encore, sont réunis en deux volumes in-folio , qui furent publiés à

( 4oo )

Londres, en/. 1686, sous le titre de : Opéra omnia Malpighi* ...

Il existe en outre un volume d’œuvres posthumes, publié par Régis, à Londres , en 1697. On y trouve , entre autres choses , la vie de Malpighi écrite par lui-mème , ouvrage très curieux parce qu’il y indique les progrès de ses idées et de ses découvertes; de quelle manière, il est arrivé à chaque pensée , comment il l’a suivie , et les cas où ses expériences n’ont pas toujours répondu a ce qu’il avait auguré. C’est une espèce de traité de psychologie expérimedtale qui , écrit par un homme du mérite de Malpighi , en offre aussi beaucoup.

Ruysch , le contradicteur de Malpighi presque en toutes choses , et dont les travaux ont singulièrement concouru aux progrès de cette partie de l’anatomie qui s’occupe de la structure intime des parties, lui a survécu long-temps , quoiqu’il fût moins jeune que lui.

Ruysch était né à ln Haye, en i638. Il fut d’abord garçon apothicaire et s’établit même en cette qualité ; mais son goût pour les injections , pour toutes les préparations anatomiques l’emporta ; il se livra à la médecine et à la chirurgie, et fut nommé professeur d’anatomie à Amsterdam, en 1665, dans l’établissement qu’on appelle le Collège des Chirurgiens. Il demeura dans ce collège uniquement occupé à faire des préparations anatomiques et à en publier les résultats jusqu'en 1781, époque à laquelle il mourut, âgé de quatre-vingt-treize ans. Il était aidé surtout dans ses injections et dans l’arrangement de ses préparations par sa femme et par ses filles, qui avaient toutes le même goût que lui. Il formait ainsi des collections très curieuses qu’il vendait à différées établissemens ou à des souverains ; mais à peine

tn avait-il placé une , qu’il en reformait aussitôt de nouvelles. Chacune de ces collections était publiée dans un petit traité à part, qu’il appelait trésor. Toutes les fois qu’il obtenait quelque chose de nouveau, il en consignait la description dans ces trésors ou catalogues raisonnés, et y joignait des figures fort bien gravées. Il a aussi continuellement enrichi l’anatomie de ses découvertes. On sait que Pierre-le-Grand, empereur deRussie, acheta à haut prix une des collections de Ruysch, qu’il envoya à Pétersbourg , mais qui n’y existe plus aujourd hui. On conserve cependant encore avec le plus grand soin, dans plusieurs cabinets d’Europe, des préparations de Ruysch : Lcyde et Amsterdam , par exemple, en possèdent de très précieuses ; toutes en général sont admirables pour leur finesse.

A force de pratiquer ce genre de travail , il paraît que Ruysch avait découvert des secrets qu’aucun de ses successeurs n’a possédés ; il parait aussi qu’il les cachait à ses contemporains, et que personne n’a pu les retrouver, car certaines préparations de Ruysch n'ont jamais été imitées. Ses injections, par exemple, avaient le mérite de remplir exactement tous les vaisseaux qui, dans l’état naturel, contiennent un fluide coloré, comme le sang, et en même temps de ne les exagérer aucunement ; de sorte qu'il donnait aux cadavres la couleur de la nature, et la leur conservait pendant un temps très long (i).

(i) En 1666, Ruysch entreprit, par l’ordre des États-Généraux , d’injecter le corps de l’amiral anglais Bercley , qui avait été tué dans une action entre les flottes anglaise et hollandaise. Ce corps, quoiqu’en fort mauvais état lorsqu’on le remit à Ruysch, fut renvoyé en Angleterre aussi habilement préparé que si c’eût

Le résultat des recherches de Ruysch a été tout contraire à celui de Malpighi ; il pensait que jamais les organes n’avaient de glandes ; tout, suivant lui, se résolvait en vaisseaux. Scs injections étaient telles , que les dernières parcelles solides du corps animal en étaient pénétrées, et qu'on voyait les dernières ramifications des vaisseaux comme terminant pour ainsi dire tout, jusqu’au point où les artères reviennent sous forme de veines et de vaisseaux sécrétoires ; de sorte que ces petites glandules que Malpighi avait supposé former les derniers tissus, les derniers nboutissans des vaisseaux sanguins dans les glandes conglomérées et dans beaucoup d’autres organes , sont pour Ruysch des êtres de

raison. ,

Ruysch a soutenu sa thèse avec succès maigre les

antagonistes les plus habiles, qui , sous tous les autres rapports, lui auraient été bien supérieurs , car il avait peu de lettres. Il avait commencé, comme- je l’ai dit, par être simple garçon apothicaire ; il n’nvait pas fait d’études et employait même des plumes étrangères pour écrire ses observations, pour rédiger en latin ses ouvrages. Souvent il eut de grandes discussions avec Boerhaave , l’homme le plus lettré et le plus éloquent de son temps , l’un de ceux qui ont montré le plus de génie dans toutes les discussions relatives à la physiologie. Cc-

été le cadavre d’un enfant. Les Étals-Généraux récompensèrent convenablement l’habileté de l’artiste.

Lorsque Pierre-le-Grand visita le cabinet de Ruysch, il remarqua surtout un petit enfant auquel sa grâce naïve était si bien conservée , qu’il ne put s’empêcher de lui donner un baiser. {N . du Rédact.)

pendant Boerhaavc a souvent été obligé de céder à Ruysch. Haller qui, sans contredit, est le juge le plus compétent sur presque toutes choses, a donné raison à Ruysch dans un grand nombre de cas. Haller était plus jeune de beaucoup que Ruysch et que Bocrhaave ; il avait été leur élève et avait été témoin des expériences de Ruysch, et l’auditeur des raisonnemens de Bocrhaave; de sorte qu’il possédait tous les ëlémens nécessaires pour, les bien juger.

Les diflerens écrits de Ruysch, qui équivalent à deux volumes in-4°, ont paru par petites dissertations, de même que ceux de Malpighi ; mais les dissertations de Ruysch sont moins relatives à un objet concentré ; elles se composent principalement de questions isolées et des conclusions qu’il en tirait immédiatement.

Le premier de tous ses ouvrages est de i665 ; vous voyez que tous les grands anatomistes dont je vous parle étaient, pour ainsi dire , contemporains. C’est l'époque peut-être où toutes les parties de l’anatomie ont été cultivées avec la plus grande émulation : de tous les points de l’Europe on correspondait à ce sujet, et aussi tôt qu’un auteur avait fait une découverte , il la consignait dans un écrit qu’il envoyait à toutes les universités , et auqueL celles-ci faisaient une réponse. L’étude de l’anatomie excitait absolument la même émulation que nous avons vue il y a quarante ans parmi les chimistes; c’était l’époque où la science croissait à vue d’œil et où les travaux s’exécutaient avec le plus de zèle. Le premier traité de Ruysch, disais-je, est de i665; il est relatif aux valvules des vaisseaux lymphatiques, qui étaient alors un objet d’études, etil est intitulé : Dilucidatio V alvulannnin vasis lymphaticis et lacleis.

Ensuite parut un premier catalogue de son cabinet* Ruyscb avait alors un grand nombre de squelettes de foetus qu’il avait rassemblés pour étudier l’ostéogénie , l’une des parties les plus intéressantes de l’anatomie.

Bidloo, qui était professeur d’anatomie àLeyde, mais qui n’était pas autant anatomiste praticien que Ruysch, attaqua ses travaux. Bidloo avait des systèmes plutôt que des connaissances positives, et souvent ses élèves adressaient à Ruysch des questions auxquelles il répondait ; cette circonstance a donné lieu à seize épîtresou réponses de Ruysch aux élèves de Bidloo , dans lesquelles il le traite assez légèrement. Presque toutes ces épîtres , du reste , sont remplies de choses intéressantes pour l’anatomie.

Nous rencontrons maintenant les Trésors de Ruysch : il en a paru une douzaine environ, depuis 1701 jusqu’à 1715. Il continua de donner de nouveaux catalogues , entre autres un sous le titre de Curœ posteriores seu Thésaurus anatomicus, qui parut en 1724, et un autre sous le titre de Curce rénovâtes, seu Thésaurus anatomicus novus, qui est de 1728. Dans chacun de ces catalogues raisonnés, Ruysch donne des représentations de préparations anatomiques d’une délicatesse extrême, et qui toutes font naître des idées infiniment supérieures à celles qu’on avait pu se former auparavant sur l’admirable structure intime des parties du corps. Aucun ouvrage ne donne une idée aussi complète que ces travaux de Ruysch , de cette analyse qui va jusqu’à l’infini , qui poursuit, pour ainsi dire, les corps jusqu’à leurs atomes, et qui trouve toujours tout organisé en petits vaisseaux , en vaisseaux microscopiques, de sorte que ni l’imagina -s tion ni la vue ne s’arrêtent jamais.

Dans son traité particulier sur la structure des glAndes du corps humain , Ruysch combat à la fois et les idées de Malpighi et celles de Boerhaave ; c’est à ce dernier lui-même que son écrit est adressé , mais sans aucune espèce d’aigreur; il parut en i^aa.

Son dernier ouvrage, qui est de iya6, est moins satisfaisant^que les autres : il y prétend avoir découvert un muscle dans le fond de l’utérus (i).

En iy3a,un médecin d’Amsterdam, nommé Schreiberg Jean - Frédéric , publia sa vie en un petit volume in~4°, dans lequel il existe une analyse fort soignée des découvertes dont Ruysch a enrichi la science. Cet ouvrage est fort instructif, quoiqu’il le soit beaucoup moins que l’ouvrage analogue de Malpighi sur lui-même, puisqu’il est bien plus aisé de faire connaître ses propres pensées que de donner celles d’autrui. Schreiberg ne trouve de remarquable dans les travaux de Ruysch que son ostéogénie suivie jusque dans les plus petits fœtus ; puis tout ce qui regarde la structure proprement dite des vaisseaux lymphatiques et de leurs valvules ; enfin la réfutation de toutes les erreurs de Bils, dont je vous ai parlé dans ma dernière séance.

( i ) De son temps les sages-femmes étaient fort ignorantes ; elles n’attendaient pas que le placenta sortît naturellement, elles l’arrachaient presque immédiatement après l’accouchement , et les femmes en mouraient très souvent. Ruysch leur prescrivit de discontinuer cette pratique , parce que , disait-il , il existait au fond de l’utérus un muscle orbiculaire destiné à expulser le placenta. L’existence de ce muscle n’est pas démontrée et ne le sera probablement jamais, car on ne comprend pas que la nature ait placé un muscle dans un organe qui, lui-méme, n’est qu’un muscle. ( N.duRédact .)

Chose assez singulière! Ruysch est le premier qui ait bien fait connaître la distribution de l’aorte dans l’homme, qui est destiné à marcher debout. Dans les mammifères, qui sont destinés à marcher d’une manière différente, l’aorte est autrement disposée, tant il est vrai qu’il y a un rapport intime entre le rôle que doit jouer un animal et son anatomie; cependant presque tous les anatomistes avaient décrit l’aorte de l’homme d’après les animaux, et c’est de là qu’était venue, depuis Gallien, la distinction d’aorte ascendante et d’aorte descendante..

Je ne crois pas que personne ait poussé l’injection plus loin que Ruysch , sans enfler les vaisseaux les plus ténus, sans les distendre, sans changer leurs rapports apparens. Il a fait voir, au moyen de l’injection, les vaisseaux de l’arachnoïde et jusqu’à ceux des petits osselets de l’oreille. Il a montré aussi la diversité qui existe dans la terminaison des vaisseaux , dans la communication mutuelle des artères et des veines , suivant les organes dans lesquels elle a lieu et les sécrétions qui doivent s’opérer dans ces organes.

Ruysch a démontré que la substance corticale du cerveau était presque entièrement composée de vaisseaux, et que le parenchyme de Malpighi était , comme ses glandules, un être de raison.

C’est lui qui a donné le motif de la division formée par Boerhaave en cryptes, lacunes, utricules, qui existent bien réellement, quoiqu’ils ne composent pas le tissu des glandes conglomérées.

Dans l’œil , Ruysch a découvert une glande particulière, dont le nom est tiré du sien et qu’on appelle la Ruyschienne; cette glande est plus sensible dans les animaux que dans l’hommo. Ruysch a fait plusieurs

autres découvertes qu’il serait beaucoup trop long de développer ici; qu’il me suffise de vous dire qu'il est, avec Malpighi , et même avant Malpigbi , l’auteur qui , le premier, a bien fait connaître toutes les merveilles de l'anatomie , qui a bien fait comprendre jusqu’à quel point le corps de l’animal et celui de l’homme sont compliqués dans leur structure, comment d’admirables dispositions y existent jusque dans les plus petits espaces, jusque dans ceux qui sont imperceptibles à la vue et qui exigent, pour être aperçus, les plus forts microscopes.

Uu autre Hollandais, contemporain deRuysch, s'est adonné également à différentes questions d’anatomie, et a porté ses recherches plus loin , toujours par l’emploi du microscope. Ce Hollandais est Antoine Leeuwenhoeck , habitant de Delft, ville de Hollande. Il n’était ni médecin ni professeur d’aucune science ; il avait très peu d'instruction etétaitencoremoinslettréqueRuysch. Il était né en i633 ; Ruysch avait reçu le jour en i638 : vous voyez qu’ils étaient presque contemporains. Leeuwenhoeck a vécu aussi fort long-temps, car il n’est mort qu’en 1723 , c’est-à-dire à l’âge de quatre-vingt-dix ans. Il s’occupa , à litre d’amusement , à polir des verres , et à force de se perfectionner dans ce genre de travail , il parvint à faire des lentilles plus parfaites qu’aucune de celles qui avaient été employées jusqu’à lui. Pendant les cinquante années qu’il employa à ce travail, il se servit de ses lentilles avec une patience admirable pour faire des observations microscopiques sur toutes sortes de corps. Il envoyait ses observations à la Société royale de Londres , à mesure qu’il les faisait. La Société royale de Londres , comme je l’ai déjà dit , excitait dès ce temps

ïoogle

une sorte d'émulation parmi tous ceux qui , dans les différentes parties de l’Europe, pouvaient agrandir le domaine des sciences naturelles. Plusieurs écrits de Malpighi lui furent adressés, et les œuvres deMalpighiont même été publiées en totalité à Londres, parce que, dans cette ville , on trouvait plus facilement qu’en Italie les moyens nécessaires à cette publication. Cependant plusieurs des traités de Malpighi ont paru en Italie séparément.

Les premiers ouvrages de Leeuwenhoeck , composés de cinquante ou soixante lettres, ont donc tous été adressés à la Société royale de Londres ; la plupart de ces lettres sont insérées dans les Transactions Philosophiques. On les a recueillies en latin et mises ensemble ; elles forment ainsi 4 volumes in-4°, auxquels ont été ajoutés plusieurs autres travaux qui n’étaient pas compris dans ces lettres. Ce recueil n’est pas complet ; des lettres existant dans les Transactions philosophiques ne s’y trouvent pas 5 mais on y remarque plusieurs travaux , relatifs h l’histoire naturelle proprement dite , et à cette structure intime des parties qui était alors l’objet de l’étude générale. Ainsi c’est Leeuwenhoeck qui , le premier , a fait connaître les globules des fluides qui appartiennent essentiellement à toute la physiologie animale. C’est aussi lui qui a fait voir le premier les animalcules spermatiques; en un mot, tous les animalcules ont été découverts par le microscope de Leeuwenhoeck: c’est un règne tout entier , pour ainsi dire , qu’il a révélé au monde savant. v.

C’est à Leenwenhoeck qu’on doit encore la connaissance de la structure des poils, des fibres musculaires et des lames et des fibres du cristallin qui jusque là.

avait été considéré comme une substance homogène, gélatineuse ou cartilagineuse, tandis qu’en réalité il est composé de lames s’enveloppant les unes les autres, et dont chacune est formée de fibres disposées en rayons.

Leeuwenhoeck a fait aussi des recherches sur le fœtus ; il prétend avoir découvert des formes de quadrupèdes dans un germe de brebis huit fois plus petit qu’un pois. 11 paraît que dans ce cas il s’est tout-à-fait laissé entraîner par son imagination , car ce fait n’a pas été retrouvé par les modernes.

Leeuwenhoeck a découvert les pores de l’épiderme, qui ne laissaient pas que d’offrir une certaine importance pour les physiologistes. Il a aussi observé le premier , au moyen du microscope , la circulation du sang dans les animaux transparens. C’est sur des têtards qu’il a fait ses observations. Il a soumis au microscope la queue de têtards de grenouilles et des branchies de têtards de salamandres, et il a vu distinctement les globules de sang, entraînés par le mouvement rapide de la circulation , passer des artères dans les veines ; en un mot , tous les détails de la circulation et ses dernières preuves ont été fournis par les observations microscopiques de Leeuwenhoeck.

Cet observateur infatigable a remarqué que les pucerons se reproduisent sans accouplement ; il a vu le polype à bras se multiplier par bourgeons 5 mais ce qui prouve jusqu’à quel point il y a du hasard dans les découvertes , c’est que ce même homme qui a observé avec tant d’attention les objets microscopiques , qui a connu le polype à bras, eta remarqué les petits polypes qui naissent sur les côtés de son corps comme des branches 6ur

( 4io )

un arbre, n’a pas eu l’idée de couper cet animal, et qu’ainsi sa multiplication par section lui est restée inconnue. Ce n’est que vingt-huit ou trente ans après qu’elle a été découverte par Abraham Trembley, comme nous le verrons au dix-huitième siècle.

La texture de la rate, la cellulosité qui enveloppe la fibre musculaire, en un mot, tout ce qui , dans le corps animal , 11e peut être bien vu qu’au moyen du microscope, a presque été découvert et introduit dans la science physiologique par les observations de Leeuwenhocck : cet auteur mérite donc d’être placé à un très haut rang parmi ceux qui ont enrichi l’anatomie , quoiqu’il ne fût pas précisément anatomiste, quoique la science générale, la connaissance de l’ensemble des parties du c^rps, lui fût assez peu connue , à raison de son défaut d’études préliminaires.

Après avoir exposé les découvertes essentielles en anatomie , des trois grands auteurs qui ont illustré le dixseptième siècle , nous allons parler de quelques autres recherches qui appartiennent à l’anatomie humaine proprement dite ; puis nous indiquerons les travaux d’anatomie comparée par lesquels on a cherché à éclaircir l’anatomie de l'homme 5 enfin nous verrons les conclusions qu’on en a tirées pour la physiologie.

Parmi les recherches qui ne concernent que certains organes, on doit placer surtout celles de Warton sur les glandes. Thomas Warton était un médecin anglais qui, le premier , s’occupa de la structure des glandes dans toutes les parties du corps et sous tous les rapports. Son livre est intitulé : Adenographia , etc., et parut à Londres en i656. .

Beaucoup plus tard il fut publié un ouvrage sur lo

même sujet, par Antoine Nuck , Allemand et professeur à Leyde. Nuck est aussi un de ceux qui se sont occupés de l'injection des vaisseaux lymphatiques au mercure. Il parait qu’il avait dessiné toutes ses injections , et qu'ainsi il avait devancé Mascagni d’un siècle. Boerhaave prétend avoir vu les figures de Nuck : elles n’ont pas été publiées , et l’on ignore ce quelles sont devenues.

Nous possédons de Nuck un autre traité sur les glandes, intitulé : Adenographia curiosa , etc. , qui a paru à Leyde en 1691.

Nous avons sur les enveloppes du fœtus un excellent ouvrage de Needham Gautier, médecin de Londres, qui est intitulé : Disquisitio anatomica de formato fætu , et qui porte la date de 1667.

Needham appartient tout-à-fait à ces savans qui composèrent dans l’origine la Société royale de Londres et apportaient une ardeur extrême à tous les genres de recherches. L’ouvrage de Needham contient déjà , peutêtre avec un peu moins* de détails, presque toutes les découvertes faites sur le même sujet dans ces derniers temps. Les diflërentes variétés de structure des enveloppes du fœtus , l'allantoïde , les vésicules ombilicales, la détermination des animaux dans lesquels l’allantoïde enveloppe les vésicules ou ceux dans lesquels les vésicules enveloppent l’allantoïde; tous ces faits, qni ont paru étonnans à des anatomistes des derniers temps, sont dans l’ouvrage dont je parle. Needham y traite aussi de la respiration du fœtus.

Il a laissé un autre traité intitulé : La flamme de la vie, où sont répétées toutes les théories qui dominaient alors , qui avaient déjà été misés en honneur et qui oui

presque été étouffées par les travaux et le système de Stahl.

Enfin nous avons sur le même sujet des ouvrages de Reiner de Groaf (i) , de Charles Drelincourt, qui était un Français réfugié en Hollande et professait à Leyde, et de Bidloo Godefroi , professeur à la même université de Leyde.

Tous ces écrits, qui ont paru sous forme de dissertation, forment douze petits volumes in - ia, et constituent une masse de connaissances qui a laissé peu à faire sur tout ce qui a rapport aux organes particuliers.

Je ne vous parlerai pas de différens traités généraux d’anatomie qui parurent à cette époque. Chacun des auteurs qui les écrivaient ne les publiait que pour lesélèves; il y consignait l’état dans lequel se trouvait la science, et ce n'était pas là que se rencontraient les grandes découvertes. Cependant parmi ces ouvrages je dois nommer celui de Bidloo. Nous avons vu les grands ouvrages de Vesale, d’Eustache, de Wesling, de Spigel et d’autres , qui parurent à la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième. A l’époque dont nous parlons, l’ouvrage de Bidloo fut le seul qui offrit quelque importance.

Godefroi Bidloo, professeur à Leyde, qui a écrit quelques dissertations contre Ruysch , était né à Amsterdam, en 1649. Il devint médecin de Guillaume III,

(1) On est redevable à de Graaf d’une invention de la plus grande importance en anatomie, c’est celle de la seringue à injection. (iV. du Rédact.)

qui étaitalors stathouder, et qui, depuis, devint roid’ Angleterre. Il retourna ensuite à Leyde, où il mourut en 1713.

Son ouvrage est intitulé : Anatomia corporis humani , etc. ; il est orné de cent cinq planches dessinées par un peintre célèbre, Guillaume de Lairesse,: connu par beaucoup d’autres ouvrages. Ces planches sont très élégantes, la gravure en est très belle ; elles surpassent de beaucoup toutes celles données précédemment. Cependant elles ne sont peut-être pas d’un goût convenable à un ouvrage scientifique ; les muscles y sont trop déjetés, trop déplacés. Lairesse n’a pas suivi cette méthode rigoureuse de se rapprocher des objets autant que possible ; de sorte que, malgré l’excellence de la gravure et la beauté du dessin , l’ouvrage de Bidloo est inférieur à celui d’Albinus , dont nous aurons à parler dans l’histoire du dix-huitième siècle. Je l'ai nommé seulement parce qu’il est le principal ouvrage accompagné de figures qui ait paru à l’époque dont je m'occupe. Il fut l’objet d’un singulier plagiat : les cuivres qui avaient servi à en faire les figures furent employés par un médecin anglais nommé Guillaume Cowper, pour un autre traité d’anatomie qui parut en Angleterre , également in-folio , sans que Bidloo fut cité , sans qu’il fût fait mention que les planches étaient celles de son ouvrage. Aussi celui-ci fit-il un écrit dans lequel il réclama avec violence contre Cowper. Il le cita comme plagiaire devant le tribunal du public. Cowper répondit que les planches dont il avait fait usage n’appartenaient pas plus à Bidloo qu’à un autre ; qu’elles étaient l’ouvrage d’un artiste ; mais tout le monde sait que, quel que soit le talent de l’artiste, le principal mérite de ce genre de Ira-

vail appartient au savant qui l’a dirigé , et il fut jugé que les planches étaient la propriété de Bidloo , puisqu’il en avait dirigé le dessin.

Voilà, messieurs, pour ce qui concerne l'anatomie humaine ; mais dans ce siècle les corps humains n’é* taient pas assez communs pour que la science fit de grands progrès. On avait senti que l’économie animale présente une série de phénomènes qui n’est pas res* treinte au corps humain ; que pour bien comprendre les lois qui y président , pour y appliquer les lois générales de la physique ou de la chimie, il fallait considérer les phénomènes dans leur totalité. La vie est un phénomène dont le corps humain n’est qu’un cas particulier. Beaucoup d’auteurs, soit par nécessité, soit par l’influence d’une meilleure philosophie , consacrèrent donc lenr temps à combiner l’anatomie humaine avec l'anatomie des animaux , et à en tirer des explications générales. Ces auteurs sont très nombreux , je ne vous les nommerai pas tous ; je citerai seulement ceux qui méritent le plus d’être consultés, à cause de la foule de faits importans d’anatomie comparative et de vues diverses qu’ils contiennent et qu’on est exposé à reproduire comme nouvelles ; car il n’est pas de science où l’on présente plus souvent comme inédites, des choses qui se trouvent depuis plus d’un siècle dans diffère ns auteurs, que dans l’anatomie et la physiologie. La raison en est dans la difficulté de lire et de suivre les nombreuses observations dont sc composent les corps de doctrines de ces sciences.

Un des principaux auteurs que je dois vous faire connaître est François Redi, né à Arrezzo, en 1636 , et qui mourut en 1697. Il fut premier médecin du grand-duc

de Toscane Ferdinand II et de Cômc III. Il n’était pas seulement médecin, il était encore poète, physicien, naturaliste ; il appartenait à l’école de Galilée et était inspiré de l’esprit de l’académie del Cimento, dont il faisait partie. 11 s’est attaché à examiner l’histoire et l’anatomie d’un grand nombre d’animaux , pour en tirer des conclusions générales.

On a de lui, à la date de 1664, belles recherches sur les vipères et leurs venins , et, ce qui est fort étonnant pour cette époque , c’est qu’on trouve dans son ouvrage non-seulement une description de la glande qui produit le venin et de la dent qui introduit ce venin dans la plaie, mais aussi des expériences sur le venin luimème, particulièrement celle-ci, que le venin peut être avalé sans danger, pourvu qu’il ne soit pas introduit dans le sang par une blessure, expérience qui a été répétée par d’autres auteurs.

Ce livre de Redi renferme encore des expériences sur la génération spontanée des insectes. C’était une question fort agitée parmi les physiologistes de ce temps, que celle de savoir si la génération spontanée par le concours d’élémens divers pouvait avoir lieu; si elle était réelle, ou s’il n’y avait que transmission de vie d’un individu vivant à un autre. Beaucoup d’auteurs soutenaient à cet égard la doctrine péripalétique ; c’était dans les petits animaux qu’ils allaient en chercher les fondemens. Ils prétendaient que la corruption engendrait des insectes, des vers ; voyant des matières putréfiées së couvrir de petits vers , ils croyaient que ces êtres étaient sortis de la substance corrompue elle-même. 11 n’y avait que des expériences fort exactes qui pussent résoudre ce problème. Parmi les auteurs qui ont le plus concouru

à sa solution , on doit compter Redi. Ses expériences sont de 1668 ; elles ont entraîné l’opinion générale, et ont détruit presque toutes les hypothèses qu’on avait adoptées touchant la génération spontanée.

Dans un autre petit ouvrage intitulé : Expériences sur diverses choses naturelles, et qui est de 1671, Redi fait connaître l’anatomie de la torpille ; on attribuait alors les effets qu'elle produit à une impulsion mécanique.

En 1684, Redi fit un autre ouvrage, le pendant de ses Expériences sur la génération des insectes , intitulé : Observations sur les animaux vivons dans les autres animaux vivons j il est particulièrement relatif aux vers qui vivent dans le canal intestinal. Les hommes qui soutenaientle système de la génération spontanée s’appuyaient de l’existence de ces vers ; voyant des animaux naître dans le canal intestinal d’un homme ou d’un quadrupède, ils n’imaginaient pas la possibilité que leurs parens y eussent porté leurs œufs ou leurs germes , et ils admettaient qu’ils naissaient de la putréfaction , de la réunion d’élémens qui se trouvaient dans les matières alimentaires. Redi a montré que , parmi ces animaux , il y en avait de mêles et de femelles et qu’ils avaient aussi des œufs pour principes.

On a encore du même auteur des épîtres sur diiférens sujets intéressans d’anatomie , particulièrement sur le gésier des oiseaux , sur la vessie qui remplit leur corps et dans laquelle l’air se répand après avoir traversé les poumons , enfin sur la manière de respirer des poissons.

Vous voyez, messieurs, l’esprit de Redi : sa manière est , en général , de traiter les questions de physiologie

'sons nn point de vue général , et de comparer à cet effet les différentes classes d’animaux.

Le même esprit se montre , mais sous d’autres formes, dans les ouvrages de Claude Perrault. Perrault , né en x6i3, est très célèbre comme architecte; tout le monde sait qu’il fut médecin d’abord, et qu’il abandonna presque cette profession pour l’arcbilecture. Son talent comme aitiste est encore évident ; nous en voyons les preuves dans les deux grands monumens qu’il a élevés, l’Observatoire et la colonnade du Louvre. Mais il fît pourtant des observations d’anatomie, tout eu se livrant à l’architecture. Il fut un des collaborateurs de l’Académie des Sciences , dans ses Recherches sur l'anatomie des animaux de la Ménagerie. Perrault a été, avec Lahire , un de ceux qui ont dessiné presque toutes les planches de ce célèbre ouvrage ; il fut même victime de son zèle pour l’anatomie comparée, car il mourut en 1688, des suites d’une maladie qu’il avait contractée en disséquant un chameau attaqué de la gale.

Nous avons de lui un ouvrage en deux volumes in-4°, intitulé : Essais de Physique, dans lequel il examine toutes les parties du corps de l’homme ou des animaux, dont le jeu peut être expliqué d’une manière simple par la mécanique ordinaire , en admettant quelques forces particulières dans les fibres et dans les autres élémens vivans.

Le premier livre de ces Essais traite du mouvement péristaltique des intestins, des valvules des veines, et de la contraction des fibres, comme cause du mouvement général des animaux.

Le second est consacré tout entier à l’ouïe : l’auteur y donne de bonnes figures ; il fait connaître la lame spirale

du limaçon , qu’il présente comme devant être l’organe propre de l’ouïe , à cause de ses fibres de diverses longueurs , qu'il suppose analogues aux cordes des instrumens de musique.

Le troisième livre tout entier a rapport à la mécanique des animaux ; il est rempli de choses sur les dents et sur les divers organes de la respiration. Déjà l’on y trouve l’emploi de l’âme pour agit1 sur les muscles, même à leur insu. C’est la base de tout le système des animistes, de toute la théorie de Stahl, dont le principe se trouve déjà dans ce livre de Perrault, qui est de 1680, tandis que Stahl n’a donné son système qu’à la fin du dix-septième siècle et au commencement du dix-huitième.

Le quatrième livre des Essais traite des sens ; il est de 1688 , de l’année même delà mort de l’auteur. Dans ce livre , Perrault conçoit l’âme comme habitant le corps tout entier.

Nous avons encore plusieurs auteurs à citer avant d’arriver aux physiologistes proprement dits , à ces hommes qui ont cherché à employer les règles générales de la philosophie , pour expliquer tous les faits recueillis par les anatomistes dont j’ai parlé jusqu’à présent. Mais l’heure est passée; je suis obligé de réserver cette suite pour la séance prochaine , après quoi je traiterai de l’histoire de la zoologie.

Erratum de la quinzième Leçon.

Page 390 , ligne» 18 et 19, au lieu de : telle qu’elle l'avait été par Ruysch , opinion qui n’est pas soutenable, lisez: telle qu'elle avait iti combattue par Ruysch, opinion qui, en effet, n'est pas soutenable.

SEIZIÈME LEÇON

Messieurs ,

Je tous ai fait connaître , dans la leçon précédente , les principaux auteurs qui ont concouru au perfectionnement de l’anatomie, en s’attachant au détail des formes et à la structure intime des parties du corps humain. J’ai commencé aussi à vous indiquer quelques-uns des hommes qui ont embrassé l’anatomie sous un point de vue plus général, qui l’ont étudiée dans tous les êtres vivans , afin de connaître les phénomènes anatomiques sous toutes les formes que la nature leur a imprimées. Nous avons vu que, parmi ces hommes, François Redi d’Arezzo est un de ceux qui ont le plus concouru à éclairer l’histoire des animaux par la comparaison des différens phénomènes que présentent toutes les classes. Nous avons vu ensuite que Claude Perrault considéra l'anatomie des divers animaux surtout sous le point de vue physique et mécanique, en montrant comment les muscles et les autres parties attachées aux différens organes remplissent leurs fonctions.

Plusieurs autres auteurs de travaux de même nature doivent encore nous occuper. Nous examinerons prin-

cipalement Guichard-Joseph Duverney , qui a été pendant soixante ans professeur d’anatomie au Jardin-du- Roi , et qui , pendant ce Japs de temps , a eu pour élèves presque tous les anatomistes de la plus grande partie du dix-huitième siècle.

Duverney était né à Feurs, en Forest , en 1648 ; il fut nommé professeur au Jardin-du-Roi en 1670, et mourut à Paris en iy3o. Toute sa vie fut consacrée à l’observation des différens phénomènes anatomiques ; il négligea la médecine pour ce genre d’étude. R eût été certainement un des hommes qui auraient le plus avancé la science , s’il n’avait pas eu un esprit disposé à chercher toujours des choses nouvelles , à passer d’une observation à une autre, avant d’avoir complété la première et de s’être mis en état de la bien rédiger. Aussi a-t-il laissé une foule de manuscrits qui renferment des choses précieuses , mais qui tous sont trop informes et trop incomplets pour être imprimés.

Le premier ouvrage que publia Duverney est un traité de l’organe de l’ouïe, contenant la structure, les usages et les maladies de toutes les parties de cet organe ; il est de i683. Duverney a découvert les glandes céruminenses qui sont dans le tuyau extérieur de l’oreille ; il a suivi le nerf dur de l’oreille mieux qu’aucun de ses prédécesseurs, ainsi que la corde du timpan, et toutes les particularités de cette partie de l’oreille.

On a de lui beaucoup d’observations qui furent insérées dans les Mémoires de l’Académie des Sciences. H est aussi un des principaux auteurs des Mémoires relatifs à l’histoire des animaux , qui furent publiés par l’Académie des Sciences et qui avaient presque tous été rédigés avant la nouvelle organisation de cette académie,

effectuée en 1699. Les dissections avaient été faites par Duverney, comme je vous l’ai dit précédemment, et c’étaient Perrault et Lahire qui avaient exécuté les dessins.

Cet ouvrage , publié en partie aux frais du roi , d’une manière assez magnifique, ne fut pas continué; mais il fut reproduit ensuite sous un format un peu moindre , en trois volumes in-4°. Les premiers cahiers étaient infolio.

Ces mémoires contiennent beaucoup de choses intéressantes sur la circulation dans le foetus. Une discussion s’était élevée entre Duverney et Mery au sujet de cette circulation , et pour appuyer leurs opinions , ils avaient cherché des analogies dans les animaux, particulièrement dans les tortues; car les reptiles en général ont, dans la manière dont les vaisseaux sont dirigés vers le poumon , quelque chose qui ressemble un peu à ce que présente le fœtus humain.

Duverney s’occupa vers la fin de ses jours à suivre les limaçons dans tous les détails de leur vie (1) ; il fit une foule d’observations curieuses qui n’ont pas été publiées, mais dont les manuscrits existent encore dans les archives de l’Académie des Sciences. On voit qu’il avait dès lors découvert beaucoup de choses qui , depuis , ont été vues par d’autres. On remarque aussi dans ses écrits des idées très précieuses sur la circulation dans les poissons et dans les reptiles. Ce travail n’a pas été publié,

(1) Il passait les nuits dans le Jardin-du-Roi , couché sur le ventre, pour observer les allures de ces animaux, (N. du Rédacl.)

( 4aa )

mais Duverney en a fait connaître les résultats. C’est à lui que l’on doit de savoir exactement quelles sont les parties des branchies des poissons, quel en est le nombre, quel est le jeu de ces parties et celui des opercules.

Jean de Mery était le contemporain de Duverney, et, à quelques égards, son rival. Il était né en i645, à Vatau en Berry. Il fut chirurgien de la reine Marie- Thérèse , femme de Louis XIV , ensuite premier chirurgien des Invalides, et enfin premier chirurgien de l’Hôtel-Dieu , où il mourut en 1722. Il était très habile anatomiste et faisait partie de l’Académie des Sciences. On a de lui des travaux sur une partie des mêmes matières traitées par Duverney : ainsi il a donné une description de l’oreille de l’homme , un autre ouvrage sur l’âme sensitive, en 1677. Ce fut lui qui donna un nouveau système de la circulation du sang dans le fœtus : ce système est exposé dans les Mémoires de l’Académie de 1700. Selon Mery, le sang passait de l’oreillette droite dans le ventricule droit, d’où il allait au poumon par l’artère pulmonaire , et ensuite dans les veines pulmonaires qui le conduisaient dans l’oreillette gauche. Là il se divisait en deux colonnes : l’une parvenait à l’artère aorte qui la distribuait à toutes les parties du corps ; l'autre colonne aboutissait à l’oreillette droite, au moyen du trou ovale, descendait dans le ventricule droit, et revenait dans l’artère pulmonaire. C’est pour soutenir cette hypothèse qu’il fit des recherches sur le cœur de la tortue.

Après ses observations sur la circulation du sang dans le fœtus , il donna beaucoup d’autres observations sur les monstres et sur les causes de la monstruosité. Ce travail fut occasioné par une dispute qu’il eut encore avec

Duverney , et dans laquelle chacun d eux soutenait une hypothèse particulière sur les causes de la monstruosité. L’un pensaitqu’il existaitdes germes monstrueux, l’autre que la monstruosité était due à des accidens survenus pendant la gestation. Duverney cherchait des monstres, des circonstances , des détails de monstruosité plus ou moins extraordinaires , tandis que l’autre cherchait a les expliquer. Il résulta de cette lutte la description de plusieurs monstres très remarquables.

Nous devons encore à Mery l’anatomie de la moule 5 c’est l’une des premières qui aient été faites d un mollusque , d’un coquillage.

En Angleterre vivait dans le même temps Néhémie Grew , né à Coventry , en 1628, et qui mourut en 1711. Long-temps il fut membre de la Société royale de Londres 5 il en a été pendant quelque temps aussi le secrétaire. Dans cette académie , il concourut à la rédaction d’un certain nombre de volumes des Transactions philosophiques.

Il a donné deux ouvrages qui lui sont propres : l’un est une anatomie des plantes, à laquelle nous reviendrons en traitant de l’histoire de la botanique •, l’autre, qui va nous occuper en ce moment , est une description du Musée de la Société royale de Londres , qui parut dans cette ville , en 1 68 1, in-folio, et dans laquelle sont figurées plusieurs des pièces anatomiques qui existaient alors dans ce musée 5 c’étaient différens squelettes. L’os hyoïde de l’alouale paraît pour la première fois dans cet ouvrage; mais ce que nous devons mentionner dans ce moment, c’est que l’auteur y donne une anatomie comparée des estomacs et des intestins d’une grande quantité d’animaux. C’était un travail assez important pour

servir de base aux diverses théories de la digestion qui furent proposées alors.

Tels sont, messieurs, les auteurs qui ont pris l’anatomie comparée dans un sens très général, qui l’ont employée concurremment avec l’anatomie ordinaire pour arriver à la détermination des fonctions des organes.

D’autres auteurs de la même époque ont concouru avec un grand zèle à des dissections particulières d’animaux, c’est-à-dire à faire, pour certaines espèces de ceux-ci, ce que les anatomistes ordinaires avaient fait pour l’espèce humaine. C’était un moyen plus sûr encore d’arriver à une connaissance générale de l’organisation animale , et à des conclusions légitimes 5 car il reste quelque chose de douteux , ou du moins qui peut conduire au doute , lorsqu’on ne prend qu’un organe isolé et qu’on ne le considère pas dans ses rapports avec tous les autres organes qui composent un animal.

Parmi ces auteurs nous devons citer surtout Étienne Lorenzini, médecin toscan, qui donna à Florence, en 1678, une anatomie de la torpille. En général l’école de Florence avait alors beaucoup de goût pour les recherches de ce genre; Redi l’avait inspiré, et plusieurs des personnes qui le partageaientont donné des ouvrages qui, encore aujourd’hui, sont précieux. Celui de Lorenzini sur la torpille est bon en ce qui concerne la simple anatomie de cet animal ; mais quant à la physiologie des organes au moyen desquels il donne des commotions, il est facile de comprendre que Lorenzini n’a pas pu l’exposer , puisque l’électricité n’était presque pas connue dans ce temps , que surtout on n’avait encore aucune idée de l'électricité galvanique , de cette électri-

cilé qui résulte du rapprochement de corps de différentes natures. Aussi les auteurs de cette époque, et même ceux de la première moitié du dix-huitième siècle, attribuaient-ils les effets singuliers que produit la torpille à un choc purement mécanique ; Caldesiet Réaumur sont de ce nombre.

Jean Caldesi , aussi médecin toscan , donna une anatomie des tortues de mer , des tortues d’eau douce et de celles de terre ; elle parut en 1687 , avec des planches, et elle est si détaillée que Haller déclare qu’il n’est aucun animal, après l’homme, qui soit aussi bien connu anatomiquement que la tortue. Je crois que l’éloge est un peu exagéré, et qu’aujourd’liui on ferait cette anatomie d’une manière plus exacte.

Caldesi a donné le squelette de toutes les parties connues : c’était alors l’usage. Les auteurs anatomiques donnaient des squelettes séparés des artères , des veines, des nerfs de chaque groupe d’organes, en isolant ces parties, en les détachant de celles auxquelles elles aboutissent. On ne peut ainsi que se former des idées très fausses de chaque système ; néanmoins Caldesi est d’une exactitude remarquable.

Un Anglais du même temps, Edward Tyson, membre de la Société royale de Londres, donna aussi plusieurs monographies anatomiques , plusieurs de ces examens dans lesquels on passe en revue tous les organes d’une seule espèce. Il fit connaître pour la première fois l’anatomie du serpent à sonnette, du lama, du marsouin, du sarigue, mais surtout de l’espèce de singe qui se rapproche le plus de l’homme après l’orang-outang, c’est-à-dire du chimpanzée , que Buffou a appelé jocko , et qui habite dans le Congo ,

tandis que l’orang - outang se trouve dans les Indes orientales.

L’orang-outang , dans sa jeunesse , a plus de rapports avec 1 homme que le jocko; mais, plus tard, celui-ci en a également beaucoup avec l’homme $ de sorte qu’il est impossible de dire quel est celui qui s’en rapproche le plus.

L anatomie du jocko était très importante pour certains organes dont il s’agissait de connaître la limite de conformation, notamment pour le cerveau ; aussi l’ouvrage de Tyson eut-il une grande célébrité. Toutefois on l’a beaucoup cité pour une erreur : pour la ressemblance du cerveau du cbimpanzée avec celui de l’homme. Tyson n’y avait pas vu de différences ; cependant elles y sont très marquées, ainsi que Vicq d’Azir l’a exposé et que Gall l’a aussi démontré dans ses ouvrages.

Nous devons encore mentionner parmi ceux qui ont fait des recherches sur des animaux isolés, Jean Murait ou Muralto, de Zurich, et Schelhammer , qui était médecin de Helmstaedt, et fut long-temps professeur à Kiel. Les travaux de ces deux zootomistes ont été insérés dans les Mémoires des Curieux de la Nature.

Un ouvrage très remarquable par le grand nombre de ses planches , et même jusqu’à un certain point par leur beauté, qui parut à la même époque, c’est-à-dire en i685, est le Système anatomique de Samuel Collins, imprimé à Londres en deux volumes in-folio. Cet ouvrage est assez rare. Le premier volume est un traité d’anatomie générale un peu sec et même assez superficiel ; mais le second volume est remarquable par soixantetreize planches de figures d’intestins et de cerveaux d’un grand nombre de quadrupèdes , d’oiseaux et particuliè-

rement de poissons. Pendant assez long-temps, jusqu’à Vicq d’Azir, pour ainsi dire, on n’a guère eu, sur la comparaison du cerveau des animaux des classes inférieures, notamment des poissons, que l’ouvrage de Collins.

Après ces premiers auteurs de monographies d’animaux vertébrés, nous allons voir les zootomistes qui publièrent à la même époque des descriptions d’animaux invertébrés.

Nousciterons d’abord MartinLister, médecin d’Yorck, qui fut médecin de la reine Anne et qui mourut en 1712. On a de lui, sous le litre A' Exercitatio anatomicu, des recherches anatomiques sur les limaçons terrestres, sur les limaces, sur les univalves marins, sur les bucins, sur les petits univalves d’eau douce et aussi sur les bivalves. Ce sont là les commencemens de l’anatomie des mollusques, commencemens qu’il était nécessaire de noter ici.

Mais l'auteur le plus étonnant sur toute l’anatomie des petits animaux sans vertèbres est Jean Swammerdam, qui naquit à Amsterdam en 1637. Il fit ses études à Leyde, voyagea en France et s’y lia avec une personne mystique appelée madame Bourignon. Il devint lui-même tout-à-fait mystique , tomba dans une dévotion extraordinaire, qui le conduisit à une sorte de mélancolie et lui fit négliger ses affaires domestiques ; il négligea même les places qu’il aurait pu obtenir, et finit par mourir de pauvreté à l’âge de quarante -trois ans, en 1680 , après avoir vendu à vil prix l’ouvrage auquel il avait travaillé presque toute sa vie.

Il avait donné sur les insectes , de son vivant, sous le titre d 'Histoire générale des Insectes, une espèce de pro-

gramme du travail qu’il avait préparé. C'est un très petit volume iu-4° ; mais il y avait ajouté une petite dissertation sur l’éphémère, insecte bien connu par la singularité de ne paraître à l’état parfait que pendant un jour ou pendant quelques heures. L’ouvrage véritable de Swammerdam contenait infiniment plus de choses. 11 fut acheté par M. Thévenot, homme savant, qui tenait des assemblées à Paris, même avant l’existence de l’Académie des Sciences. Il passa ensuite dans les mains de Boerhaave.

Lorsque nous en serons arrivés à l’histoire du dixhuitième siècle , nous verrons que Boerhaave , au commencement de cette époque, remplissait un rôle très remarquable et très honorable , en employant à la protection des sciences la grande fortune qu’il avait acquise au moyen de sa célébrité. Non-seulement il soutenait de ses libéralités ceux qui cultivaient les sciences, mais il consacrait aussi une partie de son bien à la publication des ouvrages utiles.

C’est ainsi qu’il fit paraître l’ouvrage de Swammerdam en 1737, juste cent ans après la naissance de l’auteur, en deux volumes in - folio , sous le titre de Biblia naturæ. Le texte est en latin et en hollandais (1)5 il contient toute la doctrine de l’anatomie des insectes et de quelques mollusques , et tout ce qui regarde la métamorphose de ceux-là et leur division en classes fondées sur cette métamorphose. H y a, de

(1) Cet ouvrage existe aussi en anglais, 1758, et même en français , dans les tomes IV et Y de la Collection académique de Dijon, partie étrangère. (A. du Rédact.)

plus , des détails anatomiques infinis et extraordinairement précieux.

L’auteur divise les insectes d’abord en insectes qui n’ont pas de métamorphose, ensuite en insectes qui subissent une demi - métamorphose , c’est-à-dire qui ne font que prendre des ailes , comme les sauterelles, les cigales, et enfin en insectes qui subissent une métamorphose complète, c’est-à-dire en insectes dans lesquels la chenille se change en chrysalide ou nymphe immobile, et ensuite prend la forme d’un insecte ailé. Ceux-ci sont subdivisés ensuite selon la forme des chrysalides.

Après avoir ainsi distribué les insectes , il prend dans chaque classe quelques individus et en fait l’anatomie. Ce travail dut paraître merveilleux , car on ne savait pas encore comment Swammerdam avait pu arriver à l’observation qu’il décrivait. Le microscope n’était pas alors fort en usage, et c’est à peine si l’on ajoutait foi à ce que Swammerdam avait exposé. Depuis lors il a été bien constaté , par les observations de beaucoup d’autres auteurs, qu’il n’a rien avancé qui ne soit très exact. Swammerdam commence l'anatomie des insectes , par celle du pou , dont il montre tout l’intérieur , le canal intestinal , les organes de la respiration et jusqu’au système nerveux. Il mêle aux animaux qui n’ont pas de métamorphoses les mollusques, qu’il n’avait pas encore suffisamment distingués des insectes : ainsi , il donne l’anatomie du limaçon , par exemple ; il en fait connaître toutes les parties, le cœur, les viscères, le foie; il en décrit tous les muscles, et explique toutes les manières dont cet animal est attaché à sa coquille. Il fait connaître

ses yeux leur cristallin , le nerf optique qui s’y rend au travers des cornes ; toutes choses si délicates, qu’elles parurent une sorte de merveille, de miracle, tant de la part de celui qui les avait observées , que de la nature qui les a faites.

Le bernard-l’ermi te est aussi décrit par Swa mmerdam . Il donne encore l’anatomie du grand scarabée nasicorne qui vit dans le tan ; il le montre dans son état de larve, où ses intestins sont très gros , puis à l’état de chrysalide. Il fait voir qu’à l’état parfait ses intestins sont plus grêles, ont une tout autre forme et ne sont plus disposés pour une nourriture grossière. Comme il mêlait scs idées mystiques à toutes ses observations , il conclut de ce fait que l’homme, avant sa chute, avait des intestins plus petits, qu’il avait, par conséquent, moins de besoins grossiers et matériels.

L’histoire des abeilles vient ensuite ; il y décrit leurs diverses espèces, leur œil singulier, qui se compose d’une multitude de petites lentilles disposées sur la même surface et à chacune desquelles aboutit un petit nerf optique. Il fait connaître aussi l’anatomie des abeilles ; il montre que ce qu’on appelait leur roi est, au contraire, une reine ; que les abeilles ouvrières sont des femelles avortées, des femelles dans lesquelles les organes de la génération n’ont pas pris leur accroissement.

Il passe à un examen semblable pour le papillon et la chenille. Son traité de la chenille a été infiniment surpassé par Lyonnet, qui est venu plus tard : l’ouvrage de ce dernier sur la chenille du saule est un des produits les plus étonnans de l’industrie humaine ; mais à l’époque de Swammerdam, ce que ce naturaliste donnait était un très admirable travail.

Swammerdam décrit aussi les mouches , le taon $ il en donne l’anatomie , ainsi que celle de sa larve.

Son ouvrage est terminé par une anatomie de la sèche, où il ne laisse pas que d’y avoir des choses curieuses , quoiqu’elle ne soit pas complète.

Swammerdam expose le développement de la grenouille et indique comment elle sort de l’œuf sous forme de têtard, de quelle manière elle perd sa queue , comment elle prend des pattes, enfin quelles sont les différentes phases par lesquelles passe la forme de cet animal.

Tout l’ouvrage de Swammerdam a un résultat général, c’est la comparaison du développement des animaux avec le développement des plantes. Il montre surtout qu’à partir de l’œuf jusqu’à l'état parfait il se développe, chea les insectes, des organes qui préexistaient en eux. Ce fait particulier , que la métamorphose n’est qu’un développement , que la différence entre les insectes et les animaux plus élevés dans l’échelle ne consiste qu’en ce que le développement de ceux-là part de plus loin , est une> vérité capitale que Swammerdam a , le premier, bien fait connaître. Il a montré que la chrysalide contient déjà le papillon ; en effet, en examinant une chrysalide, on voit à travers l’espèce de croûte dont elle estenveloppée, les linéamens qui forment les ailes du papillon, ses pieds , scs antennes , repliés les uns sur les autres et ne manquant que d’un plus grand développement. En prenant une chenille au moment où elle va se changer en chrysalide, il prouve aussi que la chrysalide est dans la chenille. Bien que dans le premier instant on n’aperçoive rien qui ressemble à la chrysalide, il apparaît bientôt entre la peau et les muscles de la chenille,

une enveloppe grêle qui préexistait probablement , et qui constitue l’enveloppe de la chrysalide. Il suffit alors d’ouvrir la peau de la chenille pour distinguer dessous toutes les formes nouvelles de cet animal.

Ainsi les observations de Swammerdam ont constaté l’emboîtement d’un même animal sous trois formes caractéristiques. C’était une vérité d’une grande nouveauté et d’une grande importance pour la théorie du développement du fçetus , de la génération, et de tout ce qui y a rapport ; aussi inüua-t-elle beaucoup sur le système de l’évolution , qui régna pendant tout le dix -huitième siècle, malgré les efforts renouvelés de Bnffon pour le renverser.

Swammerdam avait fait quelques autres ouvrages sur l’anatomie humaine seule. Il avait publié à Leyde, en 1667 , un petit traité concernant la respiration, dans lequel il fait connaître que les poumons s’affaissent lorsqu’on introduit de l’air entre eux et la plèvre. Il montre aussi le mouvement de la lymphe.

Les uombreux travaux de Swammerdam, dont je viens de vous donner une idée très légère , avaient paru, pour la plupart, dans les mémoires des académies dû temps, dans différens journaux et autres ouvrages périodiques. On s’occupa de les rassembler , et il en résulta deux collections qui comprennent presque tous les petits travaux dont je viens de vous entretenir.

Une de ces collections est celle de Gérard Blasius, intitulée : Anatomia compilatitia animalium, etc. , qui parut en un volume in-4°, en 1681. Blasius y a réuni presque tout ce qui a été fait depuis Severinus et Harvey jusqu’à Bartholin et Malpighi, sur l’anatomie des animaux. On n’y trouve pas cependant tout ce que con-

tiennent les Mémoires de l’Académie des Sciences, parce qu’il n’en avait paru encore qu’une partie, JLe surplus n’a été imprimé que dans le dix-huitième siècle, quoique appartenant au dix - septième. Ce recueil rend presque inutiles toutes recherches dans les grands ouvrages dont il a été extrait.

Un professeur de Giessen , Michel-Bernard Valentini ou Valentin, publia en 1720, sous le titre d eAmphitheatrum anatomicum, une collection à peu près semblable à celle de Blasius 5 les figures en sont moins bonnes , mais elle renferme quelques ouvrages qu’on ne trouve pas dans celle de Blasius. Cette dernière, il est vrai , en contient aussi qui n’existent pas dans celle de Valentin ; mais les deux ensemble peuvent tenir lieu des auteurs d’anatomie comparée du dix-septième siècle.

Blasius a donné des ouvrages qui lui sont propres et dont j’aurais pu vous parler à propos de chacun des traités relatifs à l’anatomie humaine. Il existe de lui surtout «ne anatomie la moelle épinière et quelques autres petites dissections. Il a concouru avec Swammerdam et quelques autres à un petit recueil intitulé : Collegium privatum amstelodame/Be, et formant deux petits vof lumes in- 12, l’un de 1667 , l’autre de 1673. On y trouve de bonnes observations d’anatomie comparée, notamment en ce qui concerne les poissons 5 leurs appendices pancréatiques , par exemple , y sont décrits pour la première fois d’une manière assez complète.

Voilà, messieurs, une idée sommaire des observations particulières qui ont été faites sur les diiférens animaux à l’époque que nous parcourons, n Tout pe qui avait été découvert sur l’homme et sur les animaux avait produit des idées plus générales, plus

élevées, sur l’anatomie humaine elle-même et sur tous les phénomènes organiques ; il était donc naturel qu’on continuât de s’occuper de ces phénomènes en s’élevant à des principes généraux. On revint sur ce que les anciens avaient dit du pouvoir de la fibre, de ses contractions dans toutes les parties de l’économie.

Plusieurs philosophes qui considéraient la physiologie sous un point de vue extrêmement général traitèrent ces matières.

Parmi eux , je citerai François Glisson , professeur de Cambridge, qui mourut à Londres, en 1677, et qui a donné quelques ouvrages particuliers , entre autres un sur le foie, qui est de i654- Il y existe plusieurs observations anatomiques nouvelles , particulièrement sur la tunique qu’on appelle encore aujourd’hui la capsule de Glisson. L’auteur achève de démontrer , dans cet ouvrage , que ce n’est pas le foie qui produit le sang , ce qui , à cette époque , pouvait encore être un objet de controverse.

On doit aussi à Glisson un traité sur l’estomac et les intestins, qui est de 1667. Celni qui est le plus remarquable est de 1672 , et a pour titre : De la nature de la substance énergétique , ou de la vie de la nature et de ses trois premières facultés.

Glisson est le premier qui ait beaucoup médité sur la nature de la fibre , qui ait rejeté tous les systèmes purement physiques d’après lesquels on lâchait de l’expliquer , qui lui ait attribué une qualité propre à son emploi , une propriété tout-à-fait à elle , et qu’il a nommée irritabilité , expression qu’on a conservée depuis. Il a ainsi fait counaître en même temps la nature de l’objet

et sa dénomination. Il a, d’ailleurs, très bien analysé ce qui se passe , soit dans la contraction des muscles destinés aux mouvemens extérieurs, soit dans celle des fibres musculaires des viscères ; et par conséquent il a établi la base sur laquelle presque toute la physiologie du dix-huitième siècle a été fondée.

C’est des recherches de Glisson , et aussi de Gorter , que nous verrons dans l'histoire du dix-huitième siècle, que Haller a tiré ses idées sur l’électricité , qu’il a si fort développées , sur lesquelles il a appuyé tant d’explications relatives aux corps organisés.

Cette matière, qui était d’une très haute importance, occupait en même temps les physiologistes italiens. Parmi ceux de l’école de Florence qui, alors, était si brillante et qui étudiait sous tant d’aspects les forces de la nature , on doit principalement remarquer Alphonse Borelli , né à Naples en 1608. Il fut professeur à Florence et à Pise , ami particulier de Malpighi , et mourut à Rome en 167g. Le premier il appliqua d’une manière sérieuse les mathématiques au calcul des forces qui se manifestent dans le corps des animaux. Son traité De motu animalium qu’il avait dédié à la reine Christine, ne parut à Rome qu’immédiatement après sa mort, , en 1680 et 1681, en deux volumes in-4°. Il perfectionna la connaissance des muscles, et surtout celle des fibres qui les composent 5 et leur action commune fut étudiée et développée de nouveau par lui mieux qu’elle ne l’avait été par Slenon et par Lower.

Borelli s’attacha à montrer un fait qui n’était pas généralement connu de son temps : c’est que la nature n’a pas disposé les muscles de m.anière à économiser les forces ; qu’au contraire ces leviers sont attachés aux os qu’ils

doivent mouvoir de la façon la moins avantageuse, et consomment, pour remuer un membre , beaucoup plus de forces qu’il n’en faudrait s’ils étaient attachés plus loin du point d’appui , ou s’ils s'inséraient dans les os d’une manière perpendiculaire. Il montre ensuite pourquoi la nature est réduite à les disposer ainsi , pourquoi il ne lui est pas possible de les placer plus avantageusement. Après avoir établi ces principes généraux, Borelli examine chacun des mouvemens qui sont propres aux différons membres, fait le calcul des forces qu’ils exigent, et arrive à ce résultat, que pour remuer le bras, par exemple , la nature emploie une force qui équivaut k un poids considérablement plus grand que celui de ce membre. Il fait le même calcul pour toutes les autres parties du corps ; puis il traite des mouvemens généraux, examine tout ce qui est relatif à la station de l’animal , soit sur deux pieds, soit sur quatre, quelles sont les conditions nécessaires au maintien de son équilibre, quels sont les mouvemens partiels d’où résulte le mouvement * général, tel que le saut, la course, la marche ordinaire.

Après avoir fait cet examen pour l’homme et pour les quadrupèdes , il passe aux autres mouvemens exécutés dans les autres cUsses , par exemple, au vol, dans les oiseaux, à la natation, dans les poissons. Il montre quels sont les muscles qui agissent dans le vol , et comment l'animal parvient , en agitant ses ailes , à se soutenir et à s’élever dans l’air c’est-à-dire dans un milieu qui a une pesanteur spécifique moindre que lui-même.

Il calcule la quantité de force qui doit être employée pour celte nature de mouvemens , la vitesse avec laquelle l’aile doit frapper l’air. Cette partie de son travail était '

la plus difficile , aussi est-ce celle où il s’est le moins approché d’un calcul exact : mais c’était un sujet curieux et important à présenter à l’esprit des physiciens:

Borelli poursuit ses recherches dans les poissons ; il examine quels sont les mouvemens au moyen desquels ils s’abaissent ou s’élèvent dans l’eau. Ces explications • étaient plus faciles, parce que le poisson a moins besoin de moyens violens pour se maintenir dans l’eau que l'oiseau pour se soutenir dans l’atmosphère. Les poissons n’ont qu’à vaincre la résistance du fluide , car ce fluide suffit à les soutenir.

Telles sont les parties de l’ouvrage de Borelli qui se rapportent aux mouvemens extérieurs.

Il a examiné aussi les mouvemens intérieurs ; il a cherché à calculer les forces du coeur , à découvrir avec quelle puissancecet organe pousse le sang dans les artères et comment ce fluide revient au cœur par les veines. Il prétend que la force que les fibres musculaires du cœur exercent est prodigieuse.

Il examine également la force qui se développe dans l’action du gésier des oiseaux , dans le mouvement péristaltique des intestins. Enfin il examine ce qui sc passe dans les fibres lors de leur contraction. Ici il entre un peu dans des hypothèses ; il suppose que leur raccourcissement est produit par un gonflement résultant de l’afflux d’un fluide. Cette partie de son travail n’est pas aussi louable que la portion purement mathématique.

L’ouvrage de Borelli est un de ceux qui ont le plus excité à appliquer les mathématiques à la physiologie; il a fait naître , en médecine et en physiologie , une secte particulière , appelée la secte des iatro-mathematiciens, ou médecins mathématiciens. Cette secte, quia

été suivie en Italie et en partie aussi dans d’autres pays de l’Europe , avait pour objet le calcul rigoureux detoutes les forces qui s’exercent dans les corps animés , soit extérieurement , soit intérieurement ; elle cherchait à établir sur ce principe une physiologie nouvelle en opposition à la physiologie chimique dont je vous ai parlé, et qui a été en vogue pendant la première moitié du dixseptième siècle.

Vers la fin de ce même siècle, les travaux de Borelli, de Laurent Bellini , qui était son contemporain et son disciple, et ceux de Pilcarne, médecin d’Édimhourg , avaient fait penser qu’il était possible de calculer toutes les forces du corps humain , comme on calcule celles des machines les plus simples. C’étaient cependant des moyens assez grossiers que ceux qu'on employait dans cette vue. Ainsi , pour calculer les forces de l’estomac des poissons, on y niellait divers corps qui y étaient désagrégés , et l'on cherchait quel était le poids qui aurait été nécessaire pour produire l’écrasement (i) de ces memes corps. On oubliait la différence des forces vives avec les forces mortes qui ne résultent que de la masse. D’autres expériences étaient encore plus grossières : on calculait que , puisqu’un muscle de tel volume et de telle pesanteur exerçait telle force , un muscle double ou triple eu volume et en pesanteur devait produire une force double ou triple ; ces conclusions n’étaient nullement fondées.

(ï) L’estomac, suivant Pilcarne, déploie sur les matières alimentaires une force équivalente à douze mille neuf- cent -çinquautc-uuc livres. (N. du Kédacl.)

La physiologie prit une direction meilleure dans le dix-huitième siècle. Nous verrons dans Y Hémostatique de Haies , des expériences dirigées d’après des vues bien plus conformes à la physique et à la mécanique que toutes celles dont je viens de parler.

Le second médecin mathématicien que j’ai nommé plus haut , Laurent Bellini , était né en i643 ; il avait été professeur à Pise, et mourut en 1704. Nous avons de lui d’autres ouvrages que des ouvrages mathématiques; il a laissé un traité sur l’organe du goût, et un autre traité, sur la structure et la fonction des reins, qui est de 166a. Ces ouvrages sont dans le genre de ceux de Malpiglii , dont les idées dominaient en Italie. L’auteur y a décrit les glandules ou/ollicules des Teins, les vaisseaux qui portent l’urine dans le bassin , et ces organes qui , depuis , ont été appelés vaisseaux de Bellini. „qû4i

Ce médecin a donné, en outre, un traité sur l’urine * et sur le pouls, dans lequel on retrouve davantage ses idées mathématiques. Il y prétend que le sang, poussé par le cœur dans les artères, va jusque dans les nerfs ; mais évidemment c’est une erreur. Il cherche aussi à donner une explication physique ou mécanique du gonflement de la fibre , analogue aux différentes explications que Borelli avait proposées.

Enfin nousavons de Bellini un recueil intitulé : Opuscula aliquot ad Archibaldum Pitcame \ il fut imprimé à Pisioïa , en i6g5. C’est là qu’il expose les principes des iatro-mathématiciens de la manière la plus complète ; il fait connaître la force des mouvemens du cœur , en fait le calcul , et représente le cœur comme l’organe général de tous les mouvemens de l’animal.

Le troisième des iatro-malhématiciens que j’ai cités, Pitcarne , était né à Édimbourg , en i65a ; il fut professeur à Leyde en 1692 , et plus tard dans sa patrie, où il mourut en 1 7 1 3 .

Son ouvrage est intitulé : De circulatione sanguinis in animalibus genitis et non genitis ; il est de i6g3 , et imprimé à Leyde. Il en a publié un autre intitulé : De motu quo cibi digeruntur in stomacho, etc. , qui est aussi de 1693. Il cherche encore à tout expliquer par des actions mécaniques , et il attribue au cœur une force immense.

Pitcarne a même tenté de faire une médecine entièrement mathématique ; son ouvrage sur ce sujet est intitulé : Elementa medicinœ pliysico-mathematiea, etc.

Il n’a paru qu’après sa mort , à Londres, en ty 17. Nonseulement il y donne à la médecine des principes mathématiques , mais il lui assigne aussi des formes mathématiques 5 tout y est présenté sous forme de théorèmes, de lemmes, de problèmes, de scolies.

Mais ce n’est pas des noms que dépend la nature des choses ; des démonstrations rigoureuses pourraient seules donner un caractère mathématique à un ouvrage de physiologie. Or il s’en faut de beaucoup que Pitcarne soit arrivé à cette certitude qui pouvait justifier les titres qu’il a donnés à ses ouvrages.

Vers le même temps vivait Georges Ernest Stahl , dont je vous ai déjà tant parlé en chimie, pour avoir fait de cette science une théorie toute nouvelle qui a ré- gné dans le dix-huitième siècle pendant fort longtemps, et qui consistait à attribuer à l’âme humaine les fonctions que Van-Helmont avait attribuées à 1 Archée.

Stahl fait voir que la théorie chimique n’est pas ap-

plicabld â beaucoup de phénomènes physiologiques, notamment à ceux des sens, à ceux de la volonté, et pas même aux mouvemens intérieurs par lesquels la nature se subvient à elle-même en résistant à des actions délétères et en rétablissant quelquefois la santé de l’individu malgré l’influence funeste de ces actions.

Il démontre que la théorie mathématique est également inapplicable à la physiologie, et il n'emploie, pour tout expliquer , que l’âme raisonnable ; l’archée de Van- Helmont qui ne lui servait à rendre compte que de ce qui, précisément , est inexplicable , ne paraissant â Stahl qu’un esprit secondaire difficile à établir dans le corps à côté de l’âme elle-même.

Partant de ce fait que nous exécutons beaucoup de mouvemens sans nous en apercevoir , comme , par exemple, lorsque nous faisons un faux pas, et qu’aussitôt nous exécutons un mouvement contraire pour nous empêcher de tomber , il s’imagina que l’âme raisonnable pouvait ainsi opérer ce qui est nécessaire à notre conservation , sans s’en rendre compte , et sur ces idées il établit tout un système de physiologie et de médecine. Mais ce système, quoique Stahl , qui était né en 1660, l’eût enseigné long-temps , quoiqu’il eût aussi été soutenu dans les thèses de ses élèves , ne reçut sa forme complète que dans son ouvrage capital intitulé: Theoria tnedica vtira, etc. , et imprimé à Halle en iyo8. Cette théorie de Stahl appartient , par conséquent , au dixhuitième siècle plutôt qu’au dix-septième, où ont régné les théories des physiologistes chimistes et mathématiciens.

Dans le dix-septième siècle nous ne voyons que trois théories : d’abord celle des formes, c’esl-à-dirc celle des

anciens ; ensuite celle des forces occultes , comme l’archée de Van-Helmont; et enfin celle des iatro-mathémaliciens tels , que Borelli , Bellini et Pitcarne.

Au commencement du dix-huitième siècle nous rencontrerons la physiologie psychologique, introduite par Stahl , et bientôt après celle de Boerhaave, qui fait abstraction des quatre ou cinq autres , et a été perfectionnée par Haller.

Ces différens degrés qu’a parcourus la science physiologique , ces formes diverses qu’elle a revêtues , appartiennent à une époque postérieure à celle que j’examine. Je m’arrêterai donc ici pour l’histoire de l’anatomie et de la physiologie, pendant la seconde moitié du dix-septième siècle.

Vous voyez, messieurs, que cette histoire est très riche en faits*, qu’à cet égard les anatomistes excités, en quelque sorte , par les découvertes de Harvey et par celles qui en ont été la conséquence , ont à peu près découvert tout ce qui concerne l’économie animale. On n’y a ajouté, dans le dix-huitième siècle, que des détails minutieux.

Quant à la théorie, on n’a eu que des systèmes qui n’ont considéré les choses que sous un point de vue , et qui n’ont pu, par conséquent, subsister long-temps.

Il ne me reste qu’à tracer l’histoire de la zoologie , de la botanique et de la minéralogie, pendant le même espace de temps que je viens de parcourir. Dans la séance prochaine, je traiterai de la zoologie, et j’arriverai probablement jusqu’à la botanique.

ale

DIX-SEPTIÈME LEÇON

Messieütis ,

Nous avons cherché à vous donner une idée, dans les séances qui ont précédé celle-ci , des grands progrès de la chimie, de l’anatomie et de la physiologie pendant la seconde moitié du dix-septième siècle. Nous allons passer maintenant à l’histoire de la zoologie, de la botanique et de la minéralogie pendant le même espace de temps. Mais, de même que nous avons traité, pour l’époque précédente, de quelques ouvrages généraux, de quelques voyages faits dans l’intérêt de ces sciences, nous devons aussi dire quelques mots de ceux qui .ont été faits dans le même but pendant l’époque dont nous traitons. • . .

Dès qu’on s’était aperçu que c 'était par l’observation immédiate, par l’expérience, par la comparaison des objets, et non pas en suivant les auteurs anciens, que l’on pouvait arriver à des connaissances exactes des matières qui font l’objet des sciences dont nous parlons, on avait commencé à former des collections. Nous en avons déjà vu quelques-unes dans la période précédente : Clu- 8ius et Aldrovandc avaient formé des cabinets. L’utilité

de ces collections , pour l’étude , s’étant fait sentir de plus en plus , elles se multiplièrent. Nous pouvons citer quelques-uns do leurs auteurs : d’abord, Calceolari, médecin à Padoue, qui avait formé dans cette ville un assez beau muséum ; ensuite Besler, pharmacien à Nuremberg , dont j’ai déjà eu occasion de vous parler , lorsque j’ai traité de la formation des jardins botaniques. Il était le directeur de celui d’Aichstædt, qui a donné lieu au premier livre contenant de belles figures.

Olaüs Wormius, professeur à Copenhague, et mort en i654, avait aussi formé une collection d’objets d’histoire naturelle. Elle fut décrite par son fils , précisément an commencement de la période dont nous parlons maintenant, en- 1655 , sous le titre de : Musasum JVormianum.

Dn Italien, nommé Moscardi, avait à Vérone un muséum qui fut décrit vers le même temps.

Alofs aussi existait à Tortone le muséum d’un autre Italien, nommé Settala Manfred 5 il fut décrit, en 1664, par Terzago (1),

. Mais une collection plus importante était celle du duc de Holstein-Gottorp , qui fut décrite par Olearius. Vous vous rappelez que, dans l’histoire des voyages faits pendant la période précédente , je vous dis que celui de

(1) Ce livre est recherché, parce qu’on y trouve la description d’une aérolithe tombée dans le couvent de Notre-Dame-de-la-Paix à Milan , qui tua un religieux. C’est le premier exemple connu d’un homme tué par un accident de ce genre ; la défaite des Gabaonites, sous Josué, rentrant dans la classe des évënemens miraculeux. Foyet la Bibliothèque universelle (de Genève). {N. du ftédaet.)

Mandelslo , au travers de la Russie et de la Perse , avait été déterminé par le duc de Holstein qui avait le projet d’établir un canal de communication avec la mer Baltique et la mer du nord , afin de faire prendre la route de la mer Baltique au commerce de la Perse et des Indes : ce prince avait de grands projets de plusieurs sortes \ il était très favorable aux sciences, et avait formé, à Hambourg , une belle collection d’histoire naturelle , qui fut confondue avec celle du Danemarck , lorsque cette partie du Holstein fut réunie à ce pays.

Dans le même temps , les jésuites qui tenaieut le collège romain , avaient formé à Rome une belle collection dirigée par Athanase Kircher. Je vous ai déjà parlé die cet auteur pour d’autres travaux exécutés pendant la période même dont nous nous occupons. Il fut directeur de cette collection ou musée, qui subsiste encore aujourd’hui dans le collège romain , et qui fut décrit , un peu avant sa mort, sous le titre de : Muséum colle gii romani. Celte première description a été imprimée à Amsterdam, en 1678 ; il en existe une autre édition, publiée à Rome, en 1709, par Buonanni, sous le titre de ; Muséum Kircherianum. :

; , La Société royale de Londres avait aussi établi un musée très important. Il était naturel qu’instituée pour l’observation et l’expérience, elle se procurât le principal moyen d’atteindre ce déuble but. Son musée a été décrit par Néhémie Grew , en 1681.

Le roi de Danemarck en avait formé un à Copenhague, qui fut décrit, en i6g5, par un professeur de cette ville, nommé Jacobœus Oliger, sous le titre de : Muséum regium.

Ce ne sont encore là que de bien faibles essais : on

ne possédait guère de moyen de conservation que le dessèchement; à peine employait-on l’alcool; ce n’est que quelque temps après que l’usage en devint général, et ce fut seulement alors que se formèrent des collections véritablement belles. Il n’en exista de cette nature que pendant le dix-buitième siècle, car dans le dix-septième on se bornait presque aux objets que l’on peut dessécher. Ainsi , on ne trouve , dans la description des musées dont nous avons parlé, que des dépouilles de reptiles et de poissons , et quelques objets d’ostéologie comparée. Rarement y existe- 1 -il des figures suffisantes pour bien faire connaître les caractères des oiseaux, des quadrupèdes et autres animaux, dont la conservation absolue exige des secrets de préparation qu’on ne possédait pas à cette époque. Toutefois on doit des louanges aux hommes qui ont commencé ces musées.

Un apothicaire de Londres, nommé Jacques Petiver, qui fut membre de la Société royale de Londres et mourut en 1718, a laissé un ouvrage intitulé aussi Muséum, qui n’est pas de la même nature que les précédens. C’est un recueil de vues de presque toutes espèces de choses , partout recueillies par l’auteur. Il publiait par centurie la description et la figure de tous les objets qu’il pouvait obtenir; cette collection a été continuée jusqu’en 1717. Elle renferme un très grand nombre de petites figures , car l’auteur en réunissait beaucoup sur une même planche. * . ■

On y trouve encore aujourd’hui des objets qui ne sont pas représentés ailleurs ; c'est un ouvrage nécessaire à consulter : malheureusement il est devenu très rare, et l’auteur ne l’ayant distribué que d’une manière très

irrégulière , les exemplaires complets sont fort difficiles à trouver.

Voilà , messieurs , une idée des principaux catalogues des cabinets de la seconde moitié du dix-septième siècle ; car ce sont plutôt des catalogues que des descriptions qui furent publiés à cette éppque.

Ce temps a produit des ouvrages d’un autre genre sur l’histoire naturelle comparée. Ils ont été faits par des savans de la classe de ceux qu’on nomme descripteurs-topographes, c’est-à-dire qui, s’attachant à l’histoire naturelle de certains pays , font l’énumération de tout ce qu’ils renferment. Ces ouvrages sont très utiles , en ce qu'on y voit des objets de tous genres ; et puis leurs auteurs ayant porté leurs regards sur un moins grand nombre d’espèces, ils ont pu les approfondir davantage. Enfin les espèces étant sous leurs yeux , ils ont pu aussi les faire connaître d'une manière plus complète.

Les hommes qui se livrent aujourd’hui à cette branche de la science sont bien supérieurs à ceux dont nous parlons ; néanmoins les ouvrages de ces derniers contiennent des objets qu’on ne retrouve pas à présent : c’est une observation que j’ai déjà faite au sujet des voyageurs précédens, tels que Marggraf et quelques autres ; ceuxlà me fournissent l'occasion de la répéter.

C’est maintenant surtout que commencent les histoires particulières des animaux et des plantes de l’Europe. Je m’en tiendrai aujourd’hui aux auteurs qui n’ont compris dans leur énumération que les animaux de certains pays. Dans une ou deux leçons, je traiterai de ceux qui ont décrit les plantes.

Le premier descripteur-topographe est Schwenkfeld Gaspard , médecin de Silésie ; son livre , intitulé : The-

riotrophœum Silesiœ, et imprimé à Leipsick, en i663, contient la description des animaux de Silésie qu’il connaissait.

Nous avons une histoire de l’Irlande , publiée par Boate* en 1666, et une histoire de l’Angleterre composée par un nommé Childrey , ecclésiastique. Celte dernière histoire se rapporte tellement aux principes de la nouvelle philosophie introduite par Bacon , qui reposait sur l’observation et l’expérience , quelle est intitulée : Britannia Baconica or the natural, etc. ; elle parut à Londres, en 1660. Cet ouvrage fut traduit en français, sous le titre de -. Singularités naturelles de V Écosse, de f Angleterre et de la principauté de Galles, et fut publié à Paris , en 1667.

Un autre ouvrage sur l’histoire naturelle de l’Angleterre , est celui de Christophe Merrett , médecin de Londres ; il fut imprimé aussi en 1667 , et est intitulé : Pinax rerurn naturalium Britannica-

rum ou Tableau des objets naturels de la Grande-

Bretagne.

En 1680, il parut une histoire naturelle de là Suisse, composée par Jean-Jacques Wagner et intitulée : ffistoria naturalis Helvetiœ curiosa. A cette épithète euriosa, vous devez remarquer que Wagner était membre de la société des Curieux de la Nature. Son ouvrage fut

imprimé à Zurich. '' J '

Mais l’ouvrage de Robert Sibbald , médecin et professeur à Edimbourg , est préférable , pour son étendue, à tous ceux que je viens de citer. Il fut imprimé à Edimbourg, en i684, et a pour titre : Scotia illustrata.JX y est traité de l’histoire naturelle de l’Écossé'. Ce pays y est aussi décrit sous plusieurs autres rapports ; mais

quant à l’histoire naturelle, il renferme des documens très précieux.

Voilà, comme vous voyez, messieurs, des descriptions de presque toutes les contrées de l’Europe, ou du moins de la plupart des plus intéressantes , à joindre aux catalogues des collections décrites topographiquement pendant l’époque précédente.

Nous avons aussi des ouvrages estimables sur des pays plus éloignés , à ajouter à ceux que je vous ai indiqués déjà.

Pour les Indes particulièrement, il «ciste celui de Jean Nieuhof, ou Nieuwbof, né à Usen, daus le comté de Bentheim, en Westphalie, qui fut employé en diverses qualités par la compagnie des Indes orientales , qui fut même gouverneur deCeylan , et mourut dans l’Indoustan , en 167 1 . Son ouvrage est intitulé : Voyages par mer et par terre dans les Indes orientales , avec une description de la ville de Batavia, qui ne fut imprimé qu’après sa mort, en 168a. ,/ •

On a encore de lui un voyage au Japon, qui contient des documens précieux sur les poissons de la mer des Indes. La plupart de ces documens ont été empruntés par Willugby pour son histoire des poissons.

Les Français s’étaient établis dans les Antilles, particulièrement à la Martinique et à Saint-Domingue ; une histoire générale de ces lies fut faite par un dominicain nommé Dutertre, Jean-Baptiste , qui était missionnaire. Elle est intitulée : Histoire générale des Antilles habitées par les Français, et fut imprimée à Paris, en i654, en un volume in-4°. Il en parut une autre édition en 1669, composée de quatre volumes in-4. Les Antilles y sont considérées sous tous les rapports -, dans les chapi-

très consacrés à l’histoire naturelle, on remarque des détails précieux sur les usages, sur les moeurs et les habitudes des animaux ; sur la culture des plantes , qui commençait alors à s’établir. Cependant l’auteur n’était pas naturaliste , ainsi que la plupart de ceux dont je viens de parler. • . ■

II a emprunté plusieurs de ses détails à Marggraf ; beaucoup même en sont copiés. Malgré cela, le livre de Dutertre a été, à son tour , presque entièrement pillé par Rocheforl, ministre protestant à Rotterdam, qui a donné, en 1668, une Histoire naturelle et morale des Antilles.

Tels sont les auteurs qui méritaient le plus d’être cités dans la période qui nous occupe 5 ils ne sont cependant ni bien importans, ni bien précieux.

Nous alloqs .maintenant tracer en peu de mots l’histoire des auteurs zoologistes proprement dits. Ici , nous ne pourrons plus nous en tenir aux ouvrages simplement généraux , car il n’y en a pas dans la période actuelle. L’ouvrage de Jonston, publié à la fin de la dernière période ou au commencement de celle-ci , a été, comme je vous l’ai dit, le seul ouvrage général dans lequel tous les animaux aient été décrits, ejt il a conservé cette qualité jusque dans le dix-huitième siècle , et presque jusqu’aux ouvrages de Linnée.

Mais on s’est occupé spécialement de plusieurs classes d’animaux à l’époque dont nous parlons , et ce sont ces travaux séparés qui ont produit les principaux progrès de la zoologie.

Nous examinerons successivement les travaux relatifs aux quadrupèdes , aux oiseaux , aux poissons , aux crustacés, aux insectes et aux mollusques.

Pour les quadrupèdes, nous verrons surtout Jean Ray; pour les oiseaux, François Willughby,et Jean Ray encore, qui était le compagnon de travail deWillughby, pour les poissons. Ce sont aussi Willughby et Jean Ray qui dominent pour les insectes. Nous verrons d’autres auteurs , Swammerdam et Jean Goedart , par exemple ; mais Ray sera toujours pour son époque le principal , le plus grand classificateur. Ce n’est guère qu’à l’égard des coquilles qu’il n’a pas exercé son esprit méthodique, son génie classificateur.

Jean Ray était ecclésiastique anglais ; il était né à Black-Nolley , près de Braintree, dans le comté d’Essex , en 1628. Son père était forgeron ; il étudia à Cambridge en même temps que Barrow et Newton , les plus grands géomètres de ce temps. Il devint membre d’un collège , comme c’était alors l'usage en Angleterre, et y enseigna le grec et les mathématiques. Son goût était surtout dirigé vers les classifications, vers la méthode, vers l’arrangement des objets d’histoire naturelle; car c’est principalement dans cette science que la méthode a le plus d’objets pour s’exercer. Dès 1660 , Ray avait commencé à faire un catologue des piaules des environs de Cambridge.

Il fut ordonné en 1660 ; mais en 1662 il renonça à l’état ecclésiastique, à cause de l’acte d’uniformité (1)

(1) Cet acte, rendu par le parlement, en 1662, prescrivait 4 tous les ecclésiastiques de souscrire 4 certaines propositions qui avaient pour but d’écarter les presbytériens. Ce n’est pas que Ray fût presbytérien ; il est toujours resté attaché 4 l’église anglicane; mais la mesure du parlement lui semblait contraire 4 la liberté religieuse. (N. du Rédact.)

qui fut rendu à cet égard par Charles II , au commencement de sa restauration. Privé alors des moyens que son état aurait pu lui fournir pour exister plus commodément, Ray futsoutenupar un homme qui était un peu plus jeune que lui, et qui avait été son élève pour les sciences; c’était Francis Willugby, qui appartenait à une grande maison , à une famille de pairs d’Angleterre qui subsiste encore aujourd’hui.

Willugby était né en i635, il avait, par conséquent, sept ans de moins que Jean Ray ; il mourut cependant avant lui, en 167*. Mais pendant le temps qu’ils vécurent ensemble , tous leurs travaux furent communs , et les ouvrages qui portent le nom de Willugby portent aussi l’empreinte de l'esprit de Jean Ray. Ils voyagèrent constamment ensemble depuis i663 jusqu’en 1666, en France , en Allemagne et en Italie , et ils ne négligèrent aucune occasion de recueillir et de décrire les objets intéressans qu’ils découvrirent. Willugby s’occupait principalement des animaux et Jean Ray des plantes; mais, comme je l’ai dit, l’un et l'autre confondaient leurs études, et ils s’aidaient réciproquement. Willugby laissa même à Ray , en mourant , le soin de l’éducation de ses fils. Le premier mourut jeune , le second devint pair sous le nom de lord Middleton.

Nous verrons tout à l’heure les ouvrages de Willugby; nous devons parler d’abord de celui de Jean Ray sur les quadrupèdes.

Les quadrupèdes n’avaient été divisés jusque là que d’après la méthode d’Aristote , qui était fondée sur les pieds. On distinguait ceux qui avaient les pieds enveloppés dans des sabots, ceux qui avaient les doigts simplement garnis d’ongles, et ceux qui étaient disposés à

la natation , comme les phoques. Jean Ray adopta bien ces premières divisions , mais il les poussa plus loin.

J’oubliais de vous dire qu’ Aristote avait divisé encore les quadrupèdes en vivipares et en ovipares. Jean Ray adopte aussi celte distribution ; il divise les vivipares couverts de poils, les mammifères, en solipèdes, c’està-dire qui n’ont qu’un seul sabot , et en bisulques , ou qui ont deux sabots. Ceux-ci sont subdivisés suivant qu’ils sont ruminans et qu’ils ont des cornes creuses, comme le bœuf, le mouton, la chèvre, ou bien suivant qu’ils sont ruminans et qu’ils ont des cornes solides qui tombent , comme les cerfs ; ou enfin suivant qu’ils ne sont pas ruminans, comme les porcs. Viennent après ceux qui ont des sabots en plus grand nombre, comme le tapir , le rhinocéros , l’hippopotame ; puis ceux qui n’ont que des ongles au lieu de sabots , à la tête desquels se trouve l'éléphant , dont le pied n’est pas divisé. Le chameau, qui a un petit ongle sur le bout du doigt , est ramené dans cette classe. Ensuite viennent les animaux qui ont les doigts multiples, qui ont les pieds très divisés , dont les ongles sont tantôt plats , tantôt comprimés. Ceux qui ont les ongles plats sont les singes ; ceux qui ont les ongles comprimés sont subdivisés d’après leurs dents.

Des dents incisives nombreuses sont le caractère des carnassiers ; deux longues incisives caractérisent les rongeurs. Les animaux qui ont lemuseau avancé elles dents irrégulières, etquine rentrent pas dans les deux familles précédentes, sont les insectivores , comme les hérissons et les taupes ; Ray y joint les tatous. Les animaux qui n’ont pas de dents sont les fourmiliers. Ray termine par ceux qui ont le museau court , et qu’il appelle ano-

maux : les uns marchent , ce sont les paresseux , les autres volent , ce sont les chauves-souris.

Voilà une division dans laquelle on reconnaît tous les germes de celles qui ont été faites depuis ; car, il faut l’avouer, ce n’est qu’en retournant de diverses façons ces différens ordres de caractères , que les auteurs du dix-huitième siècle ont formé leur classe. Linnée , en particulier , a presque pris tous ses caractères dans ceux que Ray avait indiqués, ainsi que vous le verrez pour toutes les autres classes d’animaux. On doit à Ray d’avoir été l’auteur primitif, le modèle de tous les classificateurs qui sont venus après lui : tant il avait de disposition à cet exercice de l’esprit qu’on nomme la méthode.

Les quadrupèdes ovipares sont si peu nombreux qu’il est assez simple qu’il ait trouvé la même distribution que celle qui a été faite depuis. Il distingue les- grenouilles, les tortues et les lézards ; seulement il joint encore aux lézards les salamandres que, depuis, on a rapportées aux grenouilles. C’est à peu près le seul changement que les méthodistes aient fait à sa classification.

Ray traite ensuite des serpens, car il avait très bien saisi leur analogie avec les quadrupèdes ovipares.

Dans le même temps parut un ouvrage de Robert Sibbald , qui habitait l’Ecosse , et avait ainsi plus d’occasions que personne de voir beaucoup de physales, de baleines, de grands cétacées, qui venaient échouer sur la côte de ce pays. Son livre est intitulé : Phalœnographia. Il est encore à présent assez fondamental pour l’histoire des animaux que nous avons cités ; mais il est un peu rare.

Nous allons parler maintenant de6 progrès que fit

l’histoire naturelle des oiseaux , dans le même intervalle. Ce sont encore Jean Ray et Willughby que nous avons à citer.

Willughby , mort fort jeune , n’a presque rien publié de son vivant; c’est Ray qui a pris, pour la mémoire de son ami , le soin de la publication de tous ses ouvrages. Le premier est son ornithologie, Omithologiæ libri très , qui parut quatre ans après sa mort, en 1676; mais Ray , qui en avait disposé toutes les parties , qui y avait appliqué sa méthode, en publia un abrégé en 17 13, sous le titre de Synopsis methodica avium (1). Les oiseaux y sont divisés en terrestres et en aquatiques ; les oiseaux terrestres sont subdivisés d’après leur bec et d’après leurs ongles ; ceux qui ont le bec et les ongles crochus sont distingués de ceux qui les ont moins crochus, moins courbés. Les premiers sont carnivores ou frugivores ; les carnivores sont diurnes ou nocturnes : ce sont les genres faucon, chouette, vautour, de Linneus. Les frugivores sont les perroquets. Quant aux oiseaux qui ont les ongles moins crochus, l’auteur les divise d’après leur grandeur , ce qui n’est pas dans les règles de la méthode , telle qu'elle doit être observée. Les plus grands sont les autruches ; viennent ensuite ceux de moyenne grandeur, qui ont le bec grand et fort, ou plus petit et plus faible. Les oiseaux à becs forts sont les corbeaux, les pies ; ceux qui les ont faibles sont à chair blanche ou

(1) Cet ouvrage est posthume, comme on le voit par sa date, de même que le Synopsis piscium, qui sera mentionné plus loin. Ces deux ouvrages furent publiés par les soins de Derham, qui s’acquitta envers l’auteur du même devoir que Ray avait si bien rempli envers Willughby. (N. du Rédact.)

à chair noire. Les premiers sont les gallinacés , les autres sont les pigeons, les colombes ; mais c’est encore là un caractère qui n’est pas fondé sur les bonnes règles de la méthode.

Enfin , les plus petits oiseaux sont divisés suivant que leur bec est grêle ou épais : ceux à bec grêle sont les insectivores ; ceux qui ont le bec épais sont les granivores, comme les moineaux, les gros-becs.

Les oiseaux aquatiques sont divisés selon qu’ils vivent le long des eaux ou qu’ils nagent sur leur surface.

Les premiers sont les échassiers, les oiseaux de rivage, qui sont subdivisés d’après leur grandeur ; les plus élevés sont les grues , les moindres sont les bécasses.

Les seconds , ou ceux qui nagent sur les eaux et qui sont les palmipèdes d’aujourd’hui, ont, ouïes pieds fendus jusqu’à un certain point, comme les foulques, ou entièrement palmés , et marchent sur de longues jambes ou sur des jambes courtes. Ceux qui sont portés sur de longues jambes sont les avocettes, les flamans $ ceux qui se meuvent sur des jambes courtes sont subdivisés selon qu'ils ont trois ou quatre doigts ; ceux à quatre doigts réunis dans la même membrane sont le cormoran, le pélican j ceux qui les ont divisés, c’est-à-dire qui ont le pouce libre, sont les oiseaux nageurs, lesquels sont encore distingués suivant qu’ils ont le bec grêle ou large. Ceux qui ont le bec grêle sont les hirondelles de mer 5 ceux qui l’ont large sont les canards , les cignes, les oies.

Ce premier jet d’une classification ornithologique nous donne à peu près toutes les grandes divisions que nous conservons aujourd’hui. Linnée y a fait très peu de changemens ; on pourrait même dire que sa division

des oiseaux est empruntée à celle de Ray. Celle-ci est tellement supportable , qu’elle a été suivie par les Anglais jusqu’à ce jour $ car presque tous ceux qui ont écrit sur les oiseaux ont cru devoir ne pas changer la méthode de Ray.

L’ouvrage de Willughby , dont celui de Ray n est qu’une sorte d’abrégé , occupe le premier rang en ornithologie.

Les reptiles n’ont pas été le sujet d’ouvrages particuliers, si ce n’est de celui de Ray.

Mais sur les poissons , nous avons encore un travail commun de Willughby et de Ray. L 'Historia piscium de Willughby a été imprimée par la Société royale de Londres , en 1686 , et forme deux volumes , dont un de planches. Ce fut aussi Ray qui le mit en ordre. Cet ouvrage est bien plus parfait que celui qui concerne les oiseaux , en ce sens qu’il y a beaucoup plus d’observations qui appartiennent à son auteur. Dans le premier, Willughby a surtout emprunté ses figures à Gessner, à Aldrovande et à d’autres auteurs qui ont écrit sur l’ornithologie. La plupart de ses descriptions n’ont pas non plus été faites d’après nature, parce qu’il n’a pu disposer que des oiseaux de l’Angleterre, et de quelques autres qu’il avait rassemblés dans ses voyages. Mais pour les poissons, comme il s’était établi dans différens ports de la Méditerranée , à Gènes , à Livourne et à Venise surtout, où il séjourna long-temps, il put rédiger des descriptions très exactes d’un grand nombre de poissons. Cependant son ouvrage nous donne encore occasion d’admirer le soin avec lequel Rondelet avait recueilli ses observations.

Willughby n’a presque pas trouvé de poissons qui ne

fussent déjà dans Rondelet ; mais son ouvrage est cependant très utile, parce que les descriptions de Rondelet ne sont pas exactes. Cet ichtyologiste n’a donné que des figures de bois, et au lieu de descriptions , résultat d’observations personnelles , il a compilé tous les articles des ouvrages des anciens : de sorte que souvent il rapporte à une espèce de poisson , des passages extraits d’Aristote, de Pline, d’Elien, qui n’appartiennent pas à cette espèce , et qui , même , pourraient s’appliquer à plusieurs autres. Si l’ouvrage de Rondelet n’eût pas été accompagné de figures, il n’aurait été d'aucun secours : ce sont véritablement ses figures qui lui donnent un caractère précieux.

Wiilughby , en retrouvant toutes les espèces de Rondelet, les a décrites avec soin , avec détails et avec assez d’élégance; dirigé par l’esprit méthodique de Ray, il les a classées d’une manière très utile à ses successeurs. Sa méthode est assez simple : il commence par les cétacées; car alors ces animaux, quoique étant à sang chaud, produisant des petits vivans et les allaitant avec desmammelles, n’étaient pas séparés des poissons et rapprochés des mammifères comme aujourd’hui. Les poissons sont divisés en cartilagineux et en osseux ; les cartilagineux sont leschondroptérigiens, comme les raies, les squales. Il les subdivise suivant qu’ils sont longs ou larges : les longs sont les squales, les lamproies ; les larges sont les torpilles.

Les poissons osseux sont aussi divisés d’après leur forme : les uns sont plats, comme les turbots, les soles, les plies ; les autres sont ronds ou comprimés. Ceux qui sont ronds sont les anguilliformes; ceux qui onllc corps comprimé sont divisés suivant qu’ils ont ou n’ont pas

de nageoires ventrales. Les premiers , c’est-à-dire les poissons à ventrales, sont subdivisés d’après la nature des rayons de leurs nageoires ; ceux qui ont les rayons mous sont les malacoptérygiens ; ceux qui ont des rayons épineux sont les acanthoptérygiens.

Cette classification est la seule bonne qu’on ait faite; on est encore obligé de la suivre, sauf à la modifier. Elle a été adoptée par Artedi qui , dans le milieu du dixhuitième siècle , a donné le premier ouvrage complet sur les poissons. Artedi , qui a servi de modèle à Linnée et à tous les icbtyologistes postérieurs , a même pris la plus grande partie de sa doctrine et le fond de son ouvrage dans l’ichtyologie de Willughby qui, comme je l’ai dit en commençant, a le mérite de descriptions fort exactes , fort détaillées et très suffisantes quant à l’anatomie.

Dans chacun des ordres de sa classification) Willughby a aussi rapproché les poissons en genres, de manière qu’ Artedi n’a eu qu’à donner dès noms génériques à ces groupes que Willughby et Ray avaient assez bien formés.

Le second volume de l’histoire des poissons de Willughby , qui est composé de planches, contient des copies de toutes les figures de Rondelet , d’Aldrovande , de Belon , de Marggraf , en un mot de tous les naturalistes qui avaient écrit sur les poissons. Le grand nombre de dessins originaux qu'il y a joints sont marqués d’un signe particulier. Toutes ses planches furent gravées aux frais de la Société royale de Londres et de différens particuliers amateurs des sciences. L’ichtyologie de Willughby a été un ouvrage capital pour cette partie de la science, jusqu’à Linnée; l’on pourrait même direprcs-

que jusqu’à nos jours ; car lorsque MM. d’Aubenton et Haüy se réunirent pour faire l’article Ichtyologie, dans l’Encyclopédie méthodique, ils ne firent, pour ainsi dire, que traduire les classifications de Willughby, et les placer sous le nom et la phrase de Linnée, avec la synonymie prise de Pallas et de quelques autres ; le traité de Willughby fait , dans la réalité , le fond de leur article. C’est aussi la méthode de cet ichtyologiste qui a été suivie en Angleterre , jusqu’au moment où l’on y a introduit celle de Linnée. En général, les méthodes zoologiques de Linnée, non pas pour leur mérite intrinsèque, mais à cause de la facilité que leurs nomenclatures procuraient à l’étude, ont, sur la fin du dix-huitième siècle, été substituées à toutes les autres. Mais ce n’a pas toujours été à l’avantage de la science ; car si Ton ne veut pas s’écarter des méthodes naturelles , si l’on ne veut pas séparer des poissons qui doivent être compris dans le même cadre , il faut revenir à une classification plus voisine de celle de Willughby et d’Artedi que de celle de Linnée. • f?ï* e^qwo ia

Ray donna, en 1^13, un abrégé de l’Histoire des poissons de Willughby , intitulé : Synopsis methodica piscium , comme il en avait donné un de l’ornithologie.

Indépendamment de cet ouvrage général , il parut quelques ouvrages particuliers sur les poissons, pendant la même période ; ainsi, on eut une ichtyologie des côtes du Holstein , composée par un médecin de Hambourg, nommé Etienne de Schoeneveld (1)5 elle est même an-

(1) Il ne faut pas confondre ce médecin, comme on l’a fait quelquefois, avec Schoenfcld Victorien, qui était médecin à Bautzen et mourut en lüqi. (V. du Rédact.) t

térieure à l’époque dont noos parlons, car elle parut en 1624. Il y existe quelques bonnes figures de poissons qui n’avaient pas été représentés dans Rondelet ni dans Gessncr, et surtout de poissons de la mer du Nord , que Rondelet n’avait pas eu Occasion d’explorer.

En 1664 , un traité particulier sur les harengs fut publié par Paul Neucrantz. ’

Mais ces ouvrages ne sont pas d’une grande importance ; celui de Willughby rassemblait tout ce qu’il était possible de désirer A cette époque.

Passons maintenant aux insectes. Ces animaux réclamaient beaucoup plus d’observations nouvelles que tous les autres ; c’était encore une classe presque vierge.

Nous avons vu les travaux de Moufet sur les insectes^ et ce que Jonstan et Àldrovande y avaient ajouté. Cet ensemble ne formait encore qu’une espèce de chaos*, les divisions étaientmal établies: on ne connaissait pasd’une manière générale les rapports des larves et des insectes ; de sorte que dans les ouvrages de Moufet , il arrive que les insectes parfaits sont dans un chapitre et les larve9 dans un autre , sans que la nature paraisse avoir été le moins du monde consultée é»**i*p. i Hf.Vh i 1 . r *èO<Jo 1* *lfl Les naturalistes de l’époque que nous explorons travaillèrent avec beaucoup plus d’activité, et obtinrent plus de fruits de leurs recherches. . J

Jë vous ai parlé déjà de Redi pour s’ètre occupé- des insectes sous diiférens points de vue , par exemple , sous le rapport de leur génération. Il établit qu’il n’y a pas de production spontanée d’animaux 5 que toutes les fois qu’un insecte vient à naître , c’est qu’un œuf a été déposé au lieu où il est éclos. i.ui

Ce même auteur a fait un ouvrage sur les insectes,

dons lequel il les considère comme des animaux parasites. Il traite dans ce même livre des vers de l’intérieur du corps. '

Mais tout cela ne constitue pas encore une histoire générale ni une méthode naturelle, basée sur des faits positifs et surtout sur des observations exactes de la métamorphose des insectes. On ignorait toujours les rapports de la chenille avec le papillon , de la larve avec l’insecte parfait. >, ;(

Les meilleurs travaux entomologiques de cette époque furent publiés par un peintre de Middelbourg , en Hollande , nommé Jean Goedart. Son livre est intitulé : Metamorphosis historia naturalis insectorum ; il fut publié à Middelbourg, en 1662. On en a une traduction française, imprimée à Amsterdam, en 1700. En qualité de peintre , Jean Goedart avait à sa disposition le talent le plus nécessaire peut-être pour traiter des insectes -, il dessinait exactement les larves , les chenilles , et les faisait ensuite fort bien graver. Son livre est le premier où l’on ait donné de bonnes figures en taille-douce sur les insectes. Il les avait suivis dans toutes leurs métamorphoses, et avait dessiné ces métamorphoses, de sorte qu’on peut avec sûreté suivre l'histoire d’un insecte dans ses diffère ns états.

Une femme allemande , Marie-Sybille Mérian , travailla dans le même genre , quelques années après. Elle était de Bâle, et avait épousé Jean-André Graf, Hollandais (1). Elle publia, en Hollande, un ouvrage in-

(1 ) Graf était un peintre habile de Nuremberg j mais après quelques années de mariage il fut obligé de prendre la fuite, s’étant

lîtulé : Erucarum ortiis, alimentum et paradoxa rnetamorphosis. Il fut imprimé a Nuremberg, en 1679. La chenille et le papillon y sont décrits avec beaucoup de talent, et de belles figures en taille-douce en donnent des idées fort exactes.

Madame Mérian voulut aussi faire connaître les insectes étrangers ; elle se rendit à cet effet à Surinam , où elle passa quelques années avant de mourir, âgée de soixante -dix ans. Son ouvrage sur les insectes de Surinam est un ouvrage de luxe : toutes les planches ensont magnifiqnes.il ne parut qu’après sa mort, à Amsterdam, en 1719.

Mais le principal auteur de ce temps, celui qui a porté la lumière la plus parfaite sur l’histoire des insectes, c’est le naturaliste dont je vous ai parlé dans ta dernière séance pour ses travaux anatomiques sur cette même classe d’animaux. Jean Swammerdam , en effet, a publié, en 1669, à Utrecht, une histoire générale des insectes, dont nous avons une traduction française de 1682. Il décrit, dans cet ouvrage, les diverses métamorphoses des insectes ; il y distingue d’abord ceux qui n’éprouvent pas de métamorphose, puis ceux qui n’ont qu’une demi-métamorphose , c’est-à-dire dont le changement ne consiste qu a recevoir des ailes , comme il arrive aux cigales, aux sauterelles, qui n’ont pas d’intervalle où elles soient dans un état de torpeur. Enfin il distingue les

attiré de mauvaises affaires; c’est pour cette raison que Marie-Sybille garda son nom de Mérian.

Elle maniait l’aiguille avec autant de perfection que le pinceau. Ses broderies approchent beaucoup de la peinture. (iV. du Ré~ dact.)

insecles qui éprouvent une métamorphose complète, qui subissent, en d’autres termes, une phase d’immobilité pendant laquelle l’animal est appelé nymphe ou chrysalide : c’est, par exemple, ce qui arrive aux papillons, qui, alors, sont enveloppés d’une espèce d’écorce empêchant tout mouvement.

Swammerdam montra encore la différence des nymphes entre elles; il fit voir que les unes se forment par le dessèchement de la peau de la larve , et de celle - ci elle - même qui devient l’enveloppe de la nymphe , comme dans les mouches et les insectes à deux ailes ; et que dans d’autres les larves se dépouillent de leur peau, sous laquelle existait l’enveloppe de la nymphe. Swammerdam a parfaitement connu et très bien décrit toutes ces métamorphoses , et il a montré les dill'érens aspects de chacune d’elles.

Mais on n’avait pas encore donné de méthode générale : c’est à Ray qu’on en est redevable, comme on lui doit d’autres méthodes pour le règne animal et , comme nous le verrons par la suite , pour le règne végétal. Son livre sur les insectes ne parut qu’après sa mort. De même qu’il avait pris le soin de publier les ouvrages de Willughby, ses amis se chargèrent à leur tour de publier ses travaux sur les insectes. Ce fut la Société royale qui en ordonna l’impression. Quoique fait depuis long-temps, son livre sur les insectes ne parut qu’au commencement du dix-huitième siècle, en ryio.

Ray prend à peu près pour bases de Ses divisions les métamorphoses telles que les avait expliquées Swammerdam. Il parle d'abord des insectes sans métamorphose, puis des insectes à métamorphose.

Les insectes sans métamorphose sont, les uns sans pieds, les autres pourvus de pieds. Parmi ceux qui sont sans pieds, il y en a de terrestres et d’aquatiques.

Parmi les terrestres, les uns vivent dans la terres comme les lombrics , et les autres vivent dans l’intérieur des animaux. Vous voyez que les vers intestinaux étaient encore considérés comme des insectes.

Quant aux insectes aquatiques , il y introduit une division basée sur la grandeur et sur la petitesse , méthode que nous avons déjà eu occasion de blâmer.

Les insectes pourvus de pieds sont divisés d’après le nombre de ces pieds. Les uns en ont six , les autres huit, dix , comme les scorpions , les araignées ; les autres en ont quatorze, comme les cloportes 5 d’autres en ont encore davantage.

Ensuite viennent les insectes à métamorphose complète et ceux qui n’éprouvent que des demi -métamorphoses , comme les demoiselles , les sauterelles.

Il subdivise les insectes à métamorphose d’après la nature de leurs ailes , subdivision qui avait déjà été faite par Aristote. Dans les uns , les ailes sont couvertes par des étuis ; dans les autres, elles sont dépouvertes : alors elles sont farineuses ou membraneuses. Les farineuses sont celles des papillons. Les membraneuses peuvent être au nombre de deux ou au nombre de quatre. Chacune de ces subdivisions est elle - même sous-divisée en genres autour desquels les espèces connues sont groupées ; de façon que les auteurs subséquens ont pu prendre cette distribution pour base de leurs travaux. . ..

Vous voyez, messieurs , qu’au commencement du dixhuitième siècle , Hay était à peu près le dominateur de

• toute la zoologie. Il avait donné une méthode pour les quadrupèdes , il en avait donné une pour les oiseaux , du moins il avait aidé Willughby à faire son grand ouvrage 5 il avait publié un abrégé, un synopsis des reptiles avec son synopsis des quadrupèdes ; il était aussi un auteur principal en ichtyologie , car c’était bien lui qui avait fait la division introduite dans les travaux de Willughby ; enfin , son histoire des insectes était un ouvrage capital , puisque c’était le seul méthodique qui eût paru. Il y avait rassemblé tout ce qui, existait dans les auteurs précédens, et y avait joint une foule de descriptions faites sur nature. J insiste sur ces faits , parce que les ouvrages de Ray font véritablement l'époque principale de la zoologie, et qu’après lui on peut suivre les progrès de cette science jusqu’à Linnée.

Pendant les cinquante premières années qui suivirent Ray, il parut deux ouvrages français, rédigés d’après sa méthode : l’un est de 1750, l’autre de 1760. Nous verrons que l’ornithologie de Salerne n’est presque qu’une traduction de Willughby, conforme à la méthode de Ray ; et que les insectes de Frisch sont aussi à peu près distribués d’après la méthode de ce naturaliste.

Ray n’a pas écrit sur les coquilles et sur les mollusques ; mais il a été suppléé à cet égard par un de ses compatriotes , nommé Martin Lister. Je vous ai déjà parlé de Lister, pour avoir donné des anatomies de mollusques. On lui doit l’histoire des coquilles la plus complète qui ait été faite alors; aujourd’hui même elle est > encore précieuse pour le grand nombre de ses figures, dont il a paru différons cahiers de i685 à 1693. Elle

agle

n’est presque composée que de ces figures ; seulement au bas de chaque planche sont des phrases qui indiquent l'ordre, la famille, le genre, auxquels la coquille appartient. Cet ouvrage et ses planches ont élé réimprimés dans le dix-huitième siècle, avec une espèce de catalogue qui donne la nomenclature de Linnœus. Mais les éditions faites plus récemment ne sont pas aussi précieuses que celle-là, parce que les cuivres en étaient un peu effacés. Lister mourut en 1711 ; il eut presque pour contemporain le jésuite Buonanni , professeur à Rome, qui était né en i638, et qui mourut en 1725.

Ce jésuite a donné presque en même temps que Lister, en 1684, un ouvrage intitulé : Recreatio mentis et oculi in observatione animalium testaceorum; c’est un volume in -4°, où il y a des figures de coquilles, mais qui n’approchent pas de celles de Lister, car elles sont assez mal faites , et ne sont pas toujours exactes.

Je ne suis pas entré dans les détails des divisions et subdivisions établies par Lister, parce qu’elles ne sont pas très importantes. L’histoire naturelle des mollusques embrasse non-seulement ceux qui portent des coquilles, mais encore les espèces nues. On les considère, non plus d’après les pièces de leur coquille, mais d’après les caractères de l’animal qui habite cette coquille ; les anciennes divisions, formées d’après les coquilles, sont donc de peu d’usage aujourd’hui.

Voilà , messieurs, une idée sommaire des travaux zoologiques qui ont été exécutés pendant la seconde moitié du dix-septième siècle. Ce sont, en quelque sorte, les appendices des travaux beaucoup plus grands et bien

plus nombreux qui ont eu pour objet, pendant le même espace de temps , l’anatomie humaine et comparée , et la physiologie générale.

Je ferai l’histoire de la botanique dans la prochaine leçon. , •

DIX-HUITIÈME LEÇON

Messieurs ,

Les quatre dernières séances ont été consacrées à l’exposition des progrès des connaissances relatives au règne animal, pendant la seconde moitié du dix -septième siècle. Nous avons passé en revue les grands anatomistes qui se sont occupés de la structure intime des animaux, ceux qui ont étudié les animaux étrangers , enfin ceux qui ont cherché à les classer, à les distribuer d’après des méthodes régulières.

Nous allons considérer, sous les mêmes points de vue, les progrès des connaissances relatives au règne végétal, pendant le même espace de temps. Nous commencerons donc par l’anatomie et la physiologie végétales , c’est-àdire par ce qui concerne la structure intérieure des plantes et les fonctions de leurs diverses parties 5 ensuite nous considérerons la distribution méthodique et les autres moyens par lesquels les botanistes ont cherché à faciliter la connaissance des espèces ; enfin nous examinerons les voyageurs , les établissemens des jardins et les autres auxiliaires au moyen desquels le nombre des espèces connues a été augmenté.

Pour la connaissance de la structure intérieure des végétaux, il n’y avait presque rien à faire tant que le microscope n’était pas devenu d’un usage facile ; aussi les anciens n’avaient-ils pu examiner que d’une façon assez grossière cette structure. Il n’existe pas dans les plantes de viscères apparens , d’organes très visibles et dont les fonctions soient aisées à distinguer, indépendamment de leur structure intime ; cbez elles tout s’exécute, ou par des organes extérieurs, tels que les racines , les feuilles , les fleurs , ou bien par la structure intime de l’intérieur, par des agens dont l’analyse délicate ne peut être donnée qu’au moyen de la décomposition et du microscope. Or, le microscope n’avait été inventé que vers 1620. Drebbel, d’une part, et les membres de l’Académie des Lyncées de l’autre, furent ceux qui l’employèrent les premiers. Le microscope de Drebbel ne fut même pas d’abord d’un grand usage ; il ne fut réellement utile qu’après avoir été perfectionné par les premiers membres de la Société royale de Londres , et surtout par Robert Hook. Je vous ai fait connaître ces faits lors de l’histoire des académies , immédiatement après les ouvrages du chancelier Bacon ; ainsi nous ne nous étendrons pas davantage à cet égard. Je dirai seulement que Henshaw, qui était membre de la Société royale de Londres, fit, en t66t, à l’aide du microscope, une très belle découverte, celle des trachées des plantes. Ces trachées sont des vaisseaux formés par un tube élastique qui ressemble à un filet métallique enroulé en spirale. On lésa comparées à la trachée-artère des animaux des classes supérieures, et aux trachées des insectes. Nous verrons les diverses opinions émises sur les usages de ccs parties ; re-

marquons seulement que c’est Henshaw qui les découvrit.

Hook, qui avait tant perfectionné le microscope, parle dans sa Micrographie , où il a consigné les observations qu’il avait faites avec cet instrument , de cette structure intérieure des plantes ; il y fait aussi connaître leur tissu cellulaire et les mailles qui le composent. Il entre même dans certains détails sur la structure intérieure des parties délicates des plantes , particulièrement à l’égard des mousses, dont il décrit très bien la petite urne qui contient la semence, et l’axe intérieur qui se nomme columelle. 11 avait vu aussi les petits filets qui bornent l’extérieur de l’urne des mousses, et qu’on appelle leur péristome.

Mais les deux hommes qui ont traité le plus complètement et avec le plus de succès celte partie de l'histoire naturelle, à l’époque dont nous parlons, sont Grew et Malpighi ; leurs travaux même sont si supérieurs qu’il faut arriver jusqu’aux temps actuels pour rencontrer des découvertes qu’on puisse comparer aux leurs.

Néhémie Grew, dont je vous ai déjà parlé plusieurs fois, soit comme ayant été l’un des principaux membres de la Société royale de Londres, soit pour avoir décrit des cabinets , soit enfin comme ayant fait connaître les viscères d’un grand nombre d’animaux, doit surtout sa grande réputation à son ouvrage sur l’anatomie des plantes. Il avait été chargé de très bonne heure, par l’Académie royale , de faire des cours publics de physiologie végétale, et il recevait un traitement à cet effet. Ces cours devaient reposer sur l’expérience ; ils devaient être conformes à ce grand système de philosophie expérimentale pour laquelle la Société royale avait été fondée.

Les résultats en furent consignés dans un ouvrage infolio intitulé : Anatomie des plantes , qui est écrit en anglais et imprimé à Londres en 1683, avec quatrevingt-trois planches. Ca livre est écrit avec une chaleur et un esprit remarquables ; l’auteur y a mis aussi une élégance dont il aurait semblé que le sujet n’était pas susceptible. Cet ouvrage est d’ailleurs rempli des observations les plus vraies , les plus exactes , les plus complètes.

Grew y traite d’abord du tissu végétal tel qu’on le voit sans microscope ; il montre que ce tissu est essentiellement composé dans l’origine , abstraction faite des fibres ligneuses, de petites cellules ou celiulosités ; que la moelle du végétal en particulier est essentiellement composée de cellules et non pas de vaisseaux , et qu’il n’y existe pas de valvules. Ensuite il décrit les différées vaisseaux et les différentes fibres qui sont engagés d’une certaine façon dans la cellulosilé qui fait le fond du tissu végétal. Il distingue les vaisseaux qu’on appelle vaisseauV propres, parce qu’ils contiennent les sucs nécessaires à la nourriture de la plante , de l’ensemble des vaisseaux qui portent la sève : dans les plantes qui donnent du lait, par exemple , et dans celles qui produisent un suc jaune, d’où découlent la poix, la résine, la gomme, ces sucs sont contenus dans les vaisseaux propres. Grew a remarqué que ces vaisseaux sont formés de cellules déchirées qui deviennent contiguës les unes aux autres. Il a très bien connu les trachées, telles que Henshaw les avait découvertes ; il en a même distingué des espèces particulières, entre autres celles qu’on nomme vaisseaux scalaires, parce qu’elles ressemblent à des intervalles d’échelons.

Grevr a décrit aussi une partie capitale des plantes , les pores corticaux qui , depuis , ont été décrits de nouveau avec plus d’attention par MM. de Saussure et de Candolle. Il pensait que ces pores servaient à absorber les vapeurs de l’atmosphère ; et c’est même d’après ses découvertes microscopiques que quelque temps après, dans les Mémoires de l’Académie des Sciences , Reneaulme , anatomiste français, donna un Mémoire sur l’usage des feuilles, où il montre comment elles servent alternativement à la transpiration , à l’absorption et à la nutrition de la plante.

Grew est encore le premier des auteurs de physiologie végétale qui ait défendu , qui ait soutenu les sexes des plantes , et l’importance des anthères , comme organes de fécondation.

Cette découverte avait déjà été indiquée par un professeur d’Oxfort nommé Millington 5 et Bobart , qui était directeur du jardin botanique d’Oxfort, l’avait mise hors de doute par des expériences sur le lychnis dioïca, où les étamines et le pistil sont sur des individus séparés. Il avait eu la facilité de tenir isolés des lychnis femelles , et il avait remarqué que lorsque la poussière des anthères n’avait pas été répandue sur le pistil , la graine n’était pas arrivée à maturité. Cette première expérience date de 1681.

La théorie du sexe des plantes, que Ray soutint aussi dans son histoire qui parut en i685, appartient donc aux Anglais , et c’est à tort qu’on l’a attribuée à Rodolphe- Jacques Camerarius , professeur à Tubingue, qui n’en parla que dans une thèse sur les sexes des plantes, soutenue en i6g4- Camerarius a néanmoins le mérite d’avoir ajouté de nouvelles preuves à celles qui existaient déjà.

par ses expériences sur le chanvre. Il avait isolé des individus de cette plante qui n’avaient que des pistils, et ainsi soustraits à l’action de la poussière des étamines, il y avait eu absence de fécondation ; leur graine n’avait point germé.

Les anciens n’avaient point eu connaissance de la constance de ce phénomène : ils savaient bien que les dattiers femelles avaient besoin d’être fécondés par la poussière des spathes des dattiers mâles ; mais c’est à peu près à ce fait et à un ou deux autres , que se réduisait ce qu'ils connaissaient ; ils n’en avaient point tiré de conséquences générales.

Une nouvelle expérience fut faite sur le palmier par Boccone, naturaliste sicilien ', dont j’aurai occasion de vous parler tout à l’heure. C’était en 1697 ; de sorte que la preuve palpable de l’existence des sexes dans les végétaux, était tout-à-fait acquise à l’époque dontnous parlons.

Un botaniste allemand, Jean-Henri Burckhard , dans une lettre adressées Leibnitz, en 1702, sur les véritables principes dont on pourrait partir pour établir des classifications dans le règne végétal , adopta entièrement cette doctrine ; il indiqua même une distribution de végétaux analogue à celle que Linnée proposa ensuite en 1735; c’est-à-dire qu’il exprima l’opinion que le nombre des étamines, leur position , leurs rapports avec les pistils , pourraient servir de base à une distribution de jardin botanique.

Cependant Tournefort , qui fut le botaniste dominant à la fin du dix-septième siècle et au commencement du dix-huitième, repoussa toujours cette idée; il ne cessa de considérer les anthères comme de simples organes d’excrétion.

L’aide-démonslrateur du Jardîn-des-Plantes, Sébastien Vaillant, qui était assez mal avec Tournefort, à cause de leur différence d'opinion à ce sujet, a écrit un traité exprès sur ce point de physiologie végétale ; mais il n'a paru qu’en 1718, et ainsi on ne peut point, comme quelques-uns l’ont fait , lui attribuer la découverte dont nous parlons.

La doctrine des sexes des plantes se répandit davantage par le système de Linnée ; mais elle ne fut définitivement adoptée par tout le monde qu’en 1761, lorsque Kôlreuler, botaniste allemand, établi à Pétersbourg, eut fait des expériences directes pour produire ce qu’il appelait des mulets végétaux ; il fécondait une espèce par une espèce voisine , obtenait des êtres intermédiaires entre les deux espèces , et les semences de ceux-ci étant fécondées, il transformait ainsi successivement une espèce dans une autre par la seule puissance de la poussière des étamines.

Marcel Malpigbi, auteur capital en anatomie et en physiologie végétales , a rejeté comme Tournefort , malgré toutes les expériences dont je viens de parler, la doctrine des sexes dans les plantes; il considérait aussi les étamines et les anthères comme de simples organes d’excrétion. Mais ses ouvrages sur l’anatomie végétale n’en sont pas moins dignes d’une grande estime pour la quantité de vérités importantes qu’ils contiennent.

Malpighi a observé le tissu intime des plantes avec autant de soin que le tissu intime des animaux. Il a employé, pour ses observations, le microscope , la macération et tous les autres moyens qu’il avait appliqués aux tissus des animaux. Pour cette partie de ses travaux, il

a été aussi favorisé par la Société royale de Londres , à qui il les communiquait à mesure qu’il les terminait. Malpighi, comme je vous l’ai dit, fut professeur à Bologne ; il y demeura jusqu’à sa mort, qui survint en i6g4 ; c’était de cette ville qu’il envoyait ses ouvrages à Londres. Il en a fait imprimer quelques-uns en Italie ; mais le plus grand nombre a été publié à Londres, par les soins de la Société royale.

Cet auteur s’occupa d’anatomie végétale un peu plus tard queGrew ; cependant son ouvrage parut un peu plus tôt que celui deGrew, qui ne fut publié qu’en 1682. Les manuscrits de la première partie de l’ouvrage de Malpighi avaient été envoyés à Londres dès le mois de décembre 1671. et ceux delà deuxième le furent en 1674*

Malpighi s’est attaché surtout aux semences j il en a examiné la structure intérieure et le développement. Il a aussi examiné avec le plus grand soin les cellulosités qui constituent le tissu fondamental des végétaux ; il a vu les petits conduits, les petites ouvertures intercellulaires qui ont été reproduits dans ces derniers temps. Il a observé avec le plus grand soin la petite chaîne de cellules , qui constitue dans beaucoup départies, notamment dans les corolles, des espèces de vaisseaux. Mais il s’est trompé sur la nature des trachées des végétaux, qui ont tout- à-fait la même apparence que celles des insectes. Il crut, d’après cette ressemblance extérieure , que les trachées des végétaux étaient leurs organes de respiration. Cette opinion a même dominé pendant presque tout le dix-huitième siècle. Ce n’est guère que sur la fin de ce siècle qu’on s’est convaincu que les trachées sont des vaisseaux contenant des liquides, qu’ils ne sont pas remplis d’air

d’une manière plus spéciale que les autres vaisseaux 5 en un mot, que ce sont des organes de nutrition et non pas des organes de respiration.

Malpighi a considéré les vaisseaux propres comme des vaisseaux de circulation*, il leur a même attribué des valvules , parce qu’il cherchait à établir une espèce d’analogie entre eux et les veines des animaux. C’est encore une erreur à laquelle il s’est laissé aller par des idées systématiques.

On peut aussi lui reprocher d’avoir comparé l’accroissement du tronc des arbres à celui des os. Mais celte erreur était plutôt relative à l’anatomie animale qu’à l'anatomie végétale ; car Malpighi a très bien montré que l’accroissement du tronc des arbres se fait au moyen de couches successives qui viennent, entre l’écorce et le bois, s’ajouter à l’une et à l’autre, et augmenter ainsi l'épaisseur des deux. Les dents , les ongles, les cornes des animaux croissent, il est vrai, de cette manière; mais les os croissent par une intus-susception plus intime.

La partie la plus essentielle , la plus capitale des travaux de Malpighi, est celle qui a pour objet la germination ; il l’a observée avec beaucoup de succès.

Malpighi et Grew ont été, pendant tout le dix-huitième siècle, les auteurs capitaux en physiologie végétale; et cependant leurs découvertes ont eu tant de peine à s’établir, qu’en ijn, quelques personnes doutaient encore de l’existence des trachées. Dans le» Mémoires de l’Académie des Sciences, on en trouve un où l’auteur dit , à ce sujet, que le microscope fait voir à peu près ce que l’on veut.

Ün troisième auteur, dont nous avons aussi parlé.

concourut, avec Grew et Malpighi, à perfectionner l'anatomie végétale, comme il avait concouru, avec Malpighi seulement , à perfectionner l’anatomie animale dans ce qu’elle a de plus microscopique : c’est le grand micrographe Antoine Leeuwenhoeck, né à Delft en i63a, et mort en i^a3.

I! a observé, avec un zèle infatigable , tout ce qui ne se voit qu’à l’aide du verre grossissant. Aussi le tissu des feuilles et de toutes les autres parties du végétal sont- elles le sujet principal des différentes lettres qu’il adressait à la Société royale de Londres, et dont se compose la collection de ses ouvrages. Comme il écrivait ces lettres aussitôt qu’il avait fait une observation nouvelle , sans y mettre autrement d’ordre , ses diverses découvertes sont éparses, et il faut les chercher dans les différentes parties de son livre ; mais, à part ce pêle-mêle, il y en a beaucoup de précieuses. Par exemple, Leeuwenhoeck avait déjà aperçu cette distinction , qui , de nos jours , est regardée comme essentielle , des plantes monocolylédones et des dicotylédones. Vous savez que M. Desfontaines, et quelques autres , ont fondé une division dans le règne végétal sur cette circonstance , que dans les dicotylédons, les fibres sont disposées encercles concentriques liés ensemble par des rayons qui viennent du centre de la moelle ; de sorte que quand on a coupé un arbre ordinaire, comme un sapin ou un chêne, on y distingue autant de cercles concentriques qu’il a vécu d’années (1). Les arbres monocotylédons, au

(i) Il est bien entendu qu’il faut couper l’arbre tout-à-fait à sa base. (N. du Rcdact .)

contraire , comme les palmiers , par exemple , n’ont que des fibres longitudinales, sans tissu cellulaire qui soit disposé par rayons ; il ne présentent pas de couches concentriques ; la coupe d’un palmier n’offre à la vue que des points qui répondent à chacune des fibres coupées, sans que ces points soient distribués en cercles.

Leeuwenhoeck, qui avait fait cette observation, ne la généralisa pas; il 11’arriva point à ce degré de précision qu’exige un théorème scientifique : dans les plantes des Indes, dit-il seulement, il n’existe que des filets; on n’y remarque pas les rayons que présentent les arbres que nous nommons dicotylédons.

Les observations de Leeuwenhoeck sur les semences ne se répandaient pas facilement, parce que, n’étant point botaniste de profession , il ne savait pas les établir d’une manière générale. Il eut beaucoup de peine à faire croire que la petite plante était contenue dans la graine : elle n’y est pas, à la vérité, sous les formes qu’elle doit avoir plus tard, mais ses parties y sont emboîtées les unes dans les autres. En général , on fait cette objection contre le système de l’évolution des germes, qu’on ne voit pas dans le germe l’être parfait avec toutes ses parties comme elles doivent se montrer dans la suite. En effet, on ne voit dans la semence qu’une seule feuille pour les monocotylédons, et deux feuilles pour les dicotylédons ; les autres doivent sortir de celles-là , mais elles n’y existaient pas moins avant leur sortie.

Ce n est que d’une manière historique que je traite ce sujet en ce ihoment ; je voulais seulement dire que les antagonistes du système de l’évolution le repré-

sentent d’une manière contraire à ce qu’il est dans la nature , et que c’est ainsi qu’ils ont beau jeu pour le combattre.

Vous pouvez reconnaître , messieurs , par l’histoire que je viens de vous présenter des principaux auteurs du dix-septième siècle en anatomie et en physiologie végétales, que leurs découvertes formaient déjà un ensemble très complet, une masse très respectable de connaissances ; aussi verrons-nous plus tard que Duhamel et quelques autres qui ont fait beaucoup d’expériences sur les plantes vivantes, ont fort peu ajouté à l’anatomie proprement dite de la plante, à la connaissance de sa structure. Ce n’est que dans ces derniers temps, et par des botanistes qui vivent encore, que cette partie de la science a été fortement augmentée. , .

Quant à la physiologie de la plante , on s’en était aussi occupé à l’époque dont je parle : Claude Perrault, cet architecte, cet anatomiste, ce médecin, ce dessinateur tout-à-la-fois , dont je vous ai entretenu , traite, dans ses oeuvres physiques , de la marche de la sève. 11 a même constaté un point capital de physiologie, par des expériences directes , celui de la sève descendante. En effet, les sucs des végétaux n’ont pas seulement un mouvement ascendant , ils ont aussi un mouvement descendant, qui est prouvé par le boursouflement qui résulte d’une ligature faite à un arbre, car ce boursouflement se manifeste au-dessus de la ligature.

Denis Dodart était aussi, avec Perrault, Duverncy, Lahire et tous les autres savans dont je vous ai parlé , un des premiers membres de l’Académie des Sciences. Il était né à Paris, en i634, et mourut en 1707. Il fut célèbre de bonne heure par la grande science qu’il mon-

ira dans tous ses exercices pour arriver au doctorat ; cette célébrité est consignée dans les lettres de Gui-Patin. Do» dart passa une grande partie de sa vie à faire des expériences de physiologie végétale : mais il s’attacha spécialement à l’analyse des plantes par le feu, ce qui lui prit beaucoup de temps assez peu utilement pour la science, puisque, comme je l’ai expliqué dans la dernière séance, chaque plante donnait à peu près les mêmes résultats à l’alambic.

Il s’occupa aussi d’expériences sur les causes de la direction constante des tiges de la plante vers le ciel, et de celle de la racine vers la terre. Cette direction a toujours été une des grandes questions de la physiologie végétale 5 ou peut même dire qu’elle n’est pas encore complètement résolue. Celui qui est approché le plus de sa solution est M. Dutrochet , qui a publié , il y a seulement deux ans, son opinion sur ce phénomène. Si l’explication qu'il propose est admise, elle sera entièrement nouvelle.

Dodart a toujours vu qu’une branche détournée par un ohstacle de sa direction primitive , lorsqu’elle continue à croître , ne le fait pas dans la nouvelle direction quelle a reçue , mais se fléchit pour se diriger de nouveau vers le ciel (1). Il a vu aussi que les feuilles se retournent pour reprendre leur sens naturel , quand on leur en a imposé un autre ; de sorte que le végétal a en lui - même la force nécessaire pour revenir à la

(1) Les plantes parasites , et particuliérement celle qu’on nomme gui , font exception à cette loi de la vie des végétaux : celle-ci croît à merveille la tête en bas , implantée sur les branches îles arbres où elle puise la vie. (N, du Rcdact.)

forme et à la direction qui sont essentielles à son existence.

Marîotte , aussi membre de l’Académie des Sciences de ce temps , qui s’était surtout adonné à l’hydraulique, à toutes les parties de la physique qui tiennent au mouvement des liquides, devait s’occuper de celte expérience, car c’était un des cas particuliers de la science qu’il cultivait ; aussi en traita-t-il 5 mais il rendit un plus grand service à la science en engageant les botanistes à abandonner les analyses par le feu, dont il leur montra la vanité.

On ne connaît pas l’époque de la naissance de Mariotte ; on sait seulement qu’il mourut en 1684.

Un physicien du même temps , et que nous verrons reparaître en géologie, pour un système très remarquable, est Jean Woodward. Il était professeur au collège de Gresham, à Londres, et était né en 1 665 ; il ne mourut qu’en 1728, de sorte qu’il est un peu jeune comparativement aux auteurs dont nous avons parlé jusqu’à présent. Il reproduisit les expériences remarquables par lesquelles Van-Helmont avait prouvé que les végétaux peuvent subsister avec de l’air et de l’eau seulement. Van-Helmont, dans ses expériences sur le gaz acide carbonique et autres, avait été conduit à examiner la nutrition des végétaux , et il était parvenu s nourrir des plantes semées dans du sable pur en ne leur donnant que de l'eau, et les laissant du reste tirer de l’atmosphère tout ce qu’elle renferme de propre à leur accroissement. U avait conclu de ce fait que les végétaux ont la faculté de décomposer l’acide carbonique. Ce n’était pas ainsi qu’il l’expliquait , car de son temps on ne connaissait pas le carbone 5 mais

toujours est-il que les expériences desquelles on a conclu dans ces derniers temps que la végétation décompose l’eau et l’acide carbonique pour en extraire le carbone et l’hydrogène , avaient déjà été faites par Van-Helmont dans le seizième siècle, et par Woodward dans le dixseptième.

L’anatomie et la physiologie végétales étaient donc déjà arrivées , je le répète , à un degré de perfection assez remarquable à la fin de l’époque dont nous parlons : tellement même que ce degré de perfection a suffi à presque tous les botanistes du dix-buitième siècle ; car très peu d’entre eux ont cherché à ajouter à ce qu’avaient fait Grew et Malpighi.

Nous passons maintenant au second article que nous ayons à considérer , c’est-à-dire à la distribution des végétaux , distribution qui suppose aussi l’étude de toutes leurs parties.

Pour les végétaux comme pour les animaux , une méthode , un système , est un moyen d’arriver , par des divisions graduées, à la connaissance des espèces ; c’est l’inverse d’un dictionnaire : dans celui-ci , les noms sont rangés par ordre alphabétique, et quand on sait l’un d’eux, on trouve aussitôt sa valeur, sa signification ; mais le naturaliste ignore le nom des plantes qu’il recueille ; pour le découvrir on a imaginé un dictionnaire inverse, où, par des circonstances d’organisation, on remonte jusqu’à ce nom. Une méthode en histoire naturelle est un arrangement dans lequel les espèces sont divisées d’abord en grandes masses , d’après de certaines propriétés ou de certaines circonstances d’organisation , et ensuite subdivisées en masses plus petites, d’après d’autres circonstances ; de telle manière que de

division en division, on arrive jusqu’au genre et jusqu'à l’espèce. Alors on voit à côté du caractère de cette espèce le nom qu’elle doit porter.

La nécessité de cette méthode a été sentie par les botanistes plutôt que par les cultivateurs des autres branches de l’histoire naturelle, parce que la botanique est la première science dans laquelle on ait eu un très grand nombre d’espèces à étudier , et où l’on se soit aperçu de la difficulté de retrouver les espèces dont les anciens avaient donné seulement le nom , sans avoir laissé une méthode pour arriver à sa connaissance.

Nous avons vu que la plus ancienne des méthodes fondées uniquement sur des circonstances visibles , sur des caractères que l’ètre porte en lni-mème, est celle de Césalpin , qui parut à la fin du seizième siècle ; je vous en ai rendu compte dans le temps ; elle est contenue dans son livre des plantes, imprimé à Florence en i583. Malgré cet exemple encourageant de Césalpin , la nécessité d’une méthode ou d’un système ne fut pas sentie immédiatement. Ainsi les Bauhin, qui ont dominé en botanique pendant le commencement du dix -septième siècle, n’ont pas adopté d’arrangement méthodique : dans leurs ouvrages, les plantes sont distribuées par groupes un peu vagues ; il n’y existe pas de divisions et subdivisions qui conduisent jusqu’à l’espèce. Les Bauhin rangeaient les plantes d’après leur ordre alphabétique , comme avait fait Gessner pour les animaux.

Néanmoins beaucoup de botanistes finirent par sentir la nécessité d’une méthode, et essayèrent même d’en tracer les règles. Tel fut, entre autres , un pro-

fesseur de Hambourg, nommé Joachim Jung, qui était né à Lubeck, en 1 58^, et qui mourut à Hambourg en 1657. On publia, après sa mort seulement , en 1679, un livre de lui, intitulé : Isagoge phjtoscopica, dans lequel est démontrée non-seulement la nécessité des méthodes, mais encore où est indiquée la manière convenable de les établir. L’auteur fait voir que tous les caractères propres à faire reconnaître la plante doivent être tirés de l'individu lui-même et non point de ses usages ou de propriétés qu’il ne manifeste pas à l’instant et dans tous les temps. Il donne , à cet égard , beaucoup d’autres règles qui font de ce livre une espèce de précurseur du fameux ouvrage par lequel Linnœus a débuté dans l’histoire naturelle , c’est-à-dire de sa Critica botanica, dans laquelle il donne des règles analogues à celles de Jung , mais plus fines encore. Nous en parlerons en traitant des progrès des sciences naturelles pendant le dix-huitième siècle ; car cette Critica botanica est la source de ce qui a été fait par Linnée, par ses élèves et par tous ceux qui ont suivi la même méthode.

Mais, pour en rtvenir aux auteurs de systèmes , il faut passer près de cinquante ans pour en trouver un second après Césalpin. On le doit à Robert Morison , botaniste écossais qui a habité la France pendant une grande partie de sa vie. Il était né à Aberdeen en i6ao ; il prit part aux guerres civiles de l’Angleterre, du temps de Charles I" , et y fut blessé; c’est alors qu’il passa en France, en 1648. Après s’être fait recevoir docteur eh médecine à Angers , il vint à Paris , où il se lia avec Robin, dont je vous ai parlé en traitant des jardins botaniques au seizième siècle.

Morison aidait Robin à diriger ses cultures. Il fut

présenté par lui à Gaston, duc d’Orléans, qui était grand amateur de fleurs et avait à Blois, dont le château de campagne était sa résidence ordinaire , un jardin très beau dans lequel il avait fait disposer beaucoup de plantes étrangères. Gaston en confia la direction à Morison , qui y demeura pendant dix ans. Ce fut alors qu’un fameux peintre de miniature, nommé Robert, fut attaché à ce jardin, et que sous la direction de Morison il commença celte belle suite de peintures de plantes sur vélin , qui est aujourd’hui conservée à la bibliothèque du Jardindu-Roi, et dont Louis XIV fit faire plus tard de grandes gravures.

Charles II, qui était neveu de Gaston, avait vu très souvent Morison chez son oncle, dans son château de Blois. Lorsqu’il fut de retour dans ses états, il l’appela et le fit intendant de son jardin. En 1679, Morison devint aussi professeur à Oxford 5 mais il fut frappé dans une rue du timon d’une voiture, en i683, et mourut de cet accident.

Ses ouvrages sont assez nombreux ; il a donné d’abord, en 1669, une description du jardin de Blois intitulée : Hortus Blescnsis; ensuite, en 1672, une nouvelle distribution des ombellifèrcs ; mais surtout on a de lui une histoire universelle des plantes, dont une partie seulement a paru de son vivant *, la fin de cette histoire a été terminée par Bobart, directeur du jardin d’Oxford , dont je vous ai parlé, et publiée en 1699.

• Ce livre de Morison contient un système, mais un' système qui se rapproche plus de la méthode naturelle que des distributions tout-à-fait rigoureuses et dichotomiques. La division des plantes en ligneuses et en herbacées, que Césalpin avait admises dans son livre, y est

conservée. Les plantes ligneuses sont subdivisées en arbres, en arbrisseaux et en sous-arbrisseaux. Vous voyez que ce système est indépendant de la fleur , quoique dans ce temps l’ouvrage où Conrad Gessner avait montré que c’est sur la fleur qu’on doit établir les rapports réels des végétaux, eut déjà paru et fût généralement connu.

Les plantes herbacées sont divisées en grimpantes, en légumineuses , en siliqueuses , en tricapsulaires , en tétra ou pentacapsulaires, en corymbifères , en lactescentes. Ces deux dernières sont les plantes composées d’aujourd'hui. Ensuite viennent les culmifères, celles qui sont chauves ou les gramens ; puis les ombcllifères, les baccifères , les capillaires et les hétéroclites. 11 existe d’autres classes dont je ne vous donnerai pas les détails, ÿarce que cette méthode n’est pas rigoureuse comme celle que nous allons voir dans Ray.

J’ai eu occasion de vous parler de ce naturaliste , à propos de plusieurs classes d’animaux -, car son esprit méthodique s’est porté sur toutes les branches de l’histoire naturelle. Il a été le modèle des méthodistes pendant toute la durée du dix-huitième siècle : Linnée l’a suivi à plusieurs égards. On le voit surtout par son histoire générale des plantes.

Ray divise les plantes en imparfaites et en parfaites ; par celles-là il entend les plantes qui n’ont pas de fleurs et de semences visibles , comme les champignons , les fudus ; c'est toujours une division dichotomique ou à peu près.

Les plantes parfaites, qui forment le plus grand nombre, ont ou une semence très petite et presque invisible, comme les fougères , que Ray met en dehors , ou une se-

raence très apparente , et alors ce sont les plantes ordinaires. Celles-ci sont divisées en dicotylédones eten monocotylédones; c’est-à-dire en plantes dont le germe se développe par deux petites feuilles, et en espèces dont l’embryon ne produit d’abord qu’une seule feuille.

Ces trois divisions ont été conservées jusqu’à nos jours, sont reproduites dans les familles naturelles de Jussieu , et forment la base de toutes les classifications des botanistes , quoique Linnée n’y ait pas eu égard dans son système sexuel.

Dans les dicolylédons , ou les fleurs sont imparfaites ou elles sont parfaites : les fleurs imparfaites sont celles qui manquent de quelques parties, de pétales, par exemple 5 les fleurs parfaites sont celles qui ont toutes leurs parties. Celles-ci sont ou composées ou simples. Les fleurs composées sont celles qui, dans le mèml^ calice, contiennent plusieurs petits fleurons. Elles sont subdivisées suivant qu'elles se composent uniquement de fleurons ou de demi - fleurons , ou bien que leur centre est occupé par des fleurons et leur circonférence par des demi - fleurons. Ce sont les divisions adoptées encore pour les corymbifères ou synanthérées.

Dans la division des fleurs simples et à semences nues dans le fond du calice, il a égard au nombre des semences. Ou il n’y en a qu’une , ou il y en a deux, trois, quatre ou davantage. S’il n’y en a qu’une, il n'y a pas lieu à subdiviser ; lorsqu’il y en a deux , il fait une subdivision suivant que la fleur a cinq pétales, ou est monopétale; on arrive ainsi à des genres naturels. Les fleurs à cinq pétales et à deux semences sont les ombellifères ; les fleurs monopétales à deux semences sont lea

plantes étoilées. Il fonde la division des fleurs à quatre semences sur l’opposition ou l’alternement des feuilles : c’est une (amille naturelle. Les aspérifeuilles , comme les échinm, etc. , ont les feuilles alternes. Les verticillées , comme la garance , etc., ont les feuilles opposées. Ce sont encore , comme vous voyez , des espèces de familles naturelles. Lorsque la fleur a plus de quatre semences , Ray ne fait pas de subdivision.

Voilà les plantes à fleurs simples et à semences nues. Nous allons passer maintenant aux plantes à fleurs simples et à semences revêtues d’un péricarpe ou fruit.

Ou ce péricarpe est mou , grand et charnu , et alors il appartient aux pomifères , ou plantes qui portent des pommes ; ou il est petit et juteux , et alors il constitue des baies, comme les groseilles.

Lorsque le péricarpe n’est pas mou , qu’il est plus sec que dans les groseilles, ou il est multiple, ou il est seul. S’il est multiple, il en résulte une classe, c’est celle des siliqueuses; s’il est seul, la subdivision a lieu d’après la forme des fleurs. Celles ci sont ou monopétales ou tétrapétales, ou pentapétales , ou même ont un plus grand nombre de divisions. Les monopélales sont régulières ou irrégulières; les tétrapétales sont aussi ou régulières ou irrégulières. Les tétrapétales régulières sont , par exemple , les crucifères , telles que les giroflées, les eboux; les irrégulières sont les papillonacées , comme les haricots, les pois, le faux acacia. On arrive ainsi définitivement aux familles naturelles.

Vous voyez que cette division des plantes dicotylédones et à fleurs parfaites est régulièrement faite en

deux, en trois ou en quatre branches; de sorte qu’il est impossible , quand on examine la fleur et le fruit d'une plante , qu’on n’arrive pas à reconnaître la classe à laquelle elle appartient , et ensuite son genre. Pour vous faire arriver à cette dernière division, il me faudrait vous donner un cours de botanique en entier; mais par ce que j’ai dit , vous pouvez , je pense , prendre une idée suffisante de ce qui constitue la méthode naturelle en botanique.

Ray divise les plantes monocotylédones d’après les mêmes considérations que les dicotylédones, c’est-à-dire suivant que leur fleur est parfaite ou qu’elle est imparfaite. Dans les plantes à fleurs imparfaites, il range les gramcns, les joncs et autres végétaux semblables ; dans les plantes à fleurs parfaites , il comprend les palmiers, les liliacées.

Parmi les auteurs qui imitèrent Ray et le perfectionnèrent , je citerai Christophe Knaut , médecin à Halle , en Saxe , qui , dans une énumération des plantes des environs de Halle , publiée à Leipsick en 1687, c’est-àdire l’année qui suivit celle où l’ouvrage de Ray parut, donna le système de Ray en quelque sorte retourné. Il divise comme lui les plantes en herbes et en arbres ; mais ensuite les herbes sont distribuées suivant que leurs fleurs ont des pétales ou qu’elles n’en ont pas. Les fleurs imparfaites sont à la fin, tandis que dans Ray elles sont au commencement. Les fleurs parfaites ou à pétales sont divisées suivant que leur fruit est charnu, membraneux ou nu. Chaque classe est ensuite distribuée suivant que les fleurs sont monopétales, tétrapélales régulières, tétrapétales irrégulières, penta pétales, hexapétales ou polypétales. Les autres plantes sont divisées

d’après des considérations semblables. Il est inutile que j’insiste davantage -, je dois vous donner seulement l'idée mère de chaque système. Vous trouverez au surplus l’indication complète de ce dernier système dans la Philosophia botanica de Linnée.

Rivinus Augustus Quirinus , qui a été un des grands botanistes de cette époque , un des hommes qui ont le mieux connu et apprécié les plantes, qui les ont considérées sous les aspects les plus philosophiques , a donné un système botanique plus parfait que celui deKnaut.Le véritable nom de Rivin était Bachmann, c’est-à-dire homme de rivière, d’où son père, qui était médecin, en latinisant son nom, avait tiré celui de Rivinus. Auguste Rivin, celui qui nous intéresse, était né en i65a, et mourut en iy a5. Son livre est intitulé -.Historiageneralis ad mm herbariam, et fut imprimé à Leipsick en 1690. Au lieu de passer alternativement , comme Ray et comme Knaut, du fruit à la fleur et de la fleur au fruit, il s’attacha simplement à la fleur. Dans sa première division il plaça d’abord les plantes à fleur régulière, les plantes à fleur composée , les plantes à fleur irrégulière, et ensuite les plantes à fleur imparfaite. Vous voyez que voilà une première division en quatre branches qui est très claire ; puis, pour chaque branche, il prit le nombre des pétales. Ainsi , pour nous en tenir aux plantes à fleur régulière , il les divisa en monopétales , dipétales , tripétales, tétrapétales, en un mot, d'après le nombre des pétales. Il procéda de même pour les plantes à fleur composée : il les divisa suivant que leurs floscules étaient régulières ou irrégulières.

Rivinus est le premier qui ait mis dans les mêmes classes les plantes ligneuses et les plantes herbacées ,

qui ne les ait distinguées que d’après leur structure et ne se soit pas attaché à la consistance de leur tronc. Le mélange de ces deux sortes de plantes a été imité ensuite parLinnœus; mais, jusqu’à ce grand homme, beaucoup de botanistes y avaient répugné. Tournefort, entre autres, a continuellement conservé la division des plautes en ligneuses et en herbacées.

Il parut dans le même temps plusieurs autres systèmes, entre autres celui de Knaut Christian, qu’il ne faut pas confondre avec Christophe , dont nous avons parlé tout à l'heure.

Hermann Paul, qui était né à Halle en Saxe, en 1646, qui demeura pendant un certain temps à Ceylan, comme médecin de la Compagnie hollandaise des Indes, fut nommé à son retour, en 1679, professeur à Lcyde, où il mourut en 1695. On a de lui un catalogue du Jardin public de cette ville , qu’il avait considérablement enrichi par ses récoltes à Ceylan.

Il a donné aussi une Flore des environs de Leyde, dans laquelle il présente un système de botanique entièrement fondé sur les graines, en premier lieu du moins. Celui de Rivinus est essentiellement fondé sur les corolles, les pétales et les fleurs. Hermann prend l’autre partie de la fructification ; il divise les plantes suivant que leurs graines sont nues ou qu’elles sont revètnes d’un péricarpe. Ensuite il fai tune autre classe des plantes apétales ou imparfaites. Dans les plantes parfaites à graines nues , ou gymnospermes , il établit une division fondée sur le nombre des graines, d’où résultent les monospermes , les dispermes , les tétraspermes , etc. Parmi celles qui ont les graines revêtues d’un péricarpe, et qu’il appelle angiospermes , il établit une division ba-

sée sur la nature de ce péricarpe. Ainsi , les lis, les tulipes et autres plantes semblables, s'appellent bulbeuses tricapsulaires. Les graines qui ont une seule capsule sont divisées suivant le nombre des loges que contient cette capsule ; les unes sont univasculaires , d'autres bivasculaircs , trivasculaires, etc. Viennent ensuite les graines qui ont une silique, celles qui sont un légume, comme les pois, celles qui ont plusieurs capsules, celles qui constituent des baies, comme les groseilles, enfin celles qui ont le fruit charnu, dans lesquelles sont comprises les pommes, les poires.

Les fleurs apétales sont divisées d’après la nature de leur calice.

Enfin il passe aux arbres , qu’il subdivise d’après des règles analogues ; car Hermann n’a pas non plus réuni les plantes herbacées et les plantes ligneuses ; il les a tenues séparées , comme tous lesbotanistes de son temps.

Vous voyez que chaque botaniste avait urte méthode à lui : Rivinus se fondait sur les corolles, Hermann s’attachait aux fruits , Ray combinait les corolles, les fruits, et même quelques autres circonstances tirées des feuilles. Mais pour établir ces méthodes, quel que fût leur mérite , il fallait étudier beaucoup toutes les plantes ; il en résulta des observations qui enrichirent la science jusqu’au temps où parut la méthode de Tournefort , laquelle domina en Europe tous les botanistes, et fut, à son tour, effacée par celle de Linnée.

Joseph Pitton de Tournefort était né à Aix en Provence, en i656 ; il était d’une famille noble , et avait été destiné d’abord à l’état ecclésiastique ; mais sa passion pour l’histoire naturelle l’emporta. Son père étant mort en 1677, il se livra à la médecine; il alla à Mont*

pellier eu 1679, et de là fit diverses excursions dans les Pyrénées, et en Catalogne, en 1681. Fagon , son oncle, qui était premier médecin de Louis XIV, avait en cette qualité l’intendance du Jardin-du-Roi ; il y appela son neveu Tournefort comme professeur, en i683. Celuici s’y établit , et fit plusieurs voyages pour enrichir le jardin 5 il alla en Espagne et en Portugal en 1688. Il fut nommé membre de l’Académie des Sciences en 1691, et en 1700 le roi Louis XIV, à l’instigation du chancelier de Pontchartrain , l’envoya dans le Levant pour recueillir des plantes. Il s’y transporta avec Aubriet, peintre habile qui avait succédé à Robert pour la collection des plantes sur vélin , et avec un médecin allemand, nommé Gundelsheimer . Ce voyage dura deux ans. Revenu en France en 1702, Tournefort reprit la publication de ses ouvrages et les leçons qu’il donnait au Jardin-du- Roi. Il fut blessé mortellement par une voiture dans la rue Saint- Victor, et mourut ainsi de la même mort que Morison , l’un de ses prédécesseurs. Il légua au roi le cabinet qu’il avait formé , et qui consistait en coquilles. C’est cette collection, assez peu considérable, mais qui l’était beaucoup pour le temps , qui a formé , avec quelques fruits secs , la base du cabinet actuel du Jardindu-Roi.

Les ouvrages de Tournefort sont d’abord ses 1 Siemens de botanique, écrits en français, qui parurent en 1694 et forment trois volumes in-8° ; ensuite un livre sur le même sujet, écrit en latin et intitulé : Institutio rei herbariœ-, il est de 1700, et se compose de trois volumes in-4°. A celui-ci succéda son voyage au Levant, qui est très intéressant, non-seulement pour les botanistes , mais encore sous le rapport des observations de

mœurs , et sous celui de l’érudition , en ce que l’auteur avait à appliquer différens passages des anciens.

Dans ces Jnstitutiones rei herbariæ , après avoir donné un traité général sur les différentes parties de l’organisation des plantes, il distribue celles-ci en un certain nombre de genres. Sa méthode est essentiellement fondée sur les corolles. Les classes qu’il établit sont d’abord les arbres, les herbes, comme dans tous les autres botanistes. Ensuite il distribue les herbes suivant que leur fleur est parfaite ou imparfaite. Les fleurs parfaites sont ou composées ou simples. Les fleurs parfaites composées forment les mêmes familles qui déjà avaient été bien senties par Morison , par Ray et autres. .

Les fleurs simples sont divisées d’après la forme de leur corolle. Les campanif ormes, ou fleurs en forme de cloche, ‘composent la première classe. La deuxième est formée des infundib ulif ormes , ou en forme d’entonnoir, comme le tabac. Viennent ensuite les irrégulières , comme les personnées, qui imitent la forme d’un casque antique. La quatrième classe est formée des labiées , ainsi nommées parce que leur limbe est comme divisé en deux, lèvres ; ce sont les gymnospermi s de Linnée. La cinquième classe est composée des cruciformes , qui ont quatre pétales disposées eu croix*, la sixième des rosacées, oufleurs disposées comme une rose ; la septième des ombellfbres, où obaque fleur est bien rosacée, mais où la totalité de celles: qui sont portées par un même pédoncule est disposée en ombelle ; la huitième des caiyophjllées , ou fleurs semblables aux œillets ; la neuvième des liliacées, composées de six pétales, comme les tulipes , les narcisses, les

jacinthes, les lis; la dixième des papilionacées ou légumineuses, qui ont une fleur en forme de papillon , comme les pois , les haricots et beaucoup d’autres ; enfin la onzième, des anomales-, elle comprend la violette, la capucine, etc.

Les arbres sont divisés en apétales, ou dont les fleurs n’ont pas de corolle, comme le pistachier, le lenlisque, et en amentacces, dont les fleurs sont disposées en chaton, comme le châtaignier, le sapin, le saule.

Chaque classe est ensuite subdivisée suivant que l’ovaire est inférieur au calice ou qu’il est dans le calice.

Vous voyez, messieurs, que cette méthode a le mérite d’une grande clarté; qu’elle est fondée sur la forme de la fleur, et par conséquent sur des considérations agréables à saisir. Elle n’était cependant supérieure ni à celle de Rivinus, ni même à celle d'Hermann; mais elle pouvait être mise à côté de l’une et de l'autre. Ce qui en fit le succès, c’est que Tournefort joignit à sou ouvrage une figure de fleur et de fruit appartenant à chacun de ses genres. L’élude de la botanique était ainsi rendue facile, du moins jusqu'aux genres; car il n’y avait qu’à feuilleter un certaiu nombre de planches et à consulter le texte.

Quoique Tournefort, sous plusieurs rapports, fût inférieur à ses devanciers; quoiqu’il eût examiné avec moins de soin qu’eux l’intérieur des fruits, la structure intérieure des graines; bien que sur la physiologie végétale il n'eût pas des idées aussi parfaites que celles de quelques-uns d’entre eux , puisqu'il a rejeté les sexes des plantes; quoique, enfin, sa nomenclature des espèces fût difficile, il obtint cependant une domination

presque exclusive par la clarté «le ses considérations et l’heureuse idée, comme je l’ai dit, d’avoir donné une figure de fleur et de fruit qui faisait reconnaître facilement chacun de ses genres.

Linnceus est le seul qui , par d’autres avantages supérieurs, soit parvenu à le débusquer du premier rang des botanistes qu’il conserva depuis 1700, année où parut son livre, jusqu’assez long -temps même après la publication des ouvrages deLinnoeus; car celui-ci publia son premier travail en 1735, et ce n’est qu’en 1760 que sa méthode et ses nomenclatures furent généralement adoptées.

Nous voilà, messieurs, arrivés, pour ce qui concerne la méthode, à la fin de l’exposition de ce qui fut fait dans la période dont nous nous occupons. Nous avons maintenant à traiter des botanistes qui ont augmenté, par des voyages ou par des collections, les connaissances du règne végétal. J’en ferai l’objet du commencement de ma prochaine leçon ; après quoi je traiterai du petit nombre de minéralogistes géologues qui ont existé pendant la même période. Je terminerai ensuite mon cours de cette année par un résumé général. L’année prochaine seulement je traiterai en détail lhistoire des sciences naturelles pendant le dixhuitième siècle. Ce siècle a été si riche, qu’il fournira, lui seul , une carrière presque aussi considérable que tous les siècles qui l’ont précédé.

DIX- NEUVIÈME LEÇON

Messieurs ,

Dans la dernière séance nous avons conduit l’histoire de la botanique, pour ce qui concerne les systèmes, les méthodes de distribution, jusqu’à l’époque de Toumefort. Pour terminer cette histoire, nous avons seulement à ajouter quelques mots sur les voyageurs qui ont enrichi la science de leurs découvertes*

Nous placerons en première ligne Charles Plumier, religieux minime, qui était né à Marseille en 1646. Il avait de l’habileté dans presque tous les arts ; il était bon peintre, bon opticien et exerçait même l’art du tour. Son instruction en botanique lui avait été donnée à Rome par Boccone. Il était l’ami de Toumefort et de Garidel. Ses premières recherches furent faites dans son propre pays -, il visita les îles d’Hyères, les côtes de la Provence et celles du Languedoc. En 1690^ il fut envoyé par Louis XIV dans les Antilles , où il resta quelques années ; il y fit deux autres voyages. En 1704, il était au port de Sainte-Marie, près de Cadix, sur le point, d’en commencer un quatrième, lorsqu’il fut atteint d’une pleurésie dont il mourut.

De son vivant il a donné plusieurs ouvrages précieux, entre autres une description des plantes d’Amérique , qui est de 1693 ; un second ouvrage intitulé : Nova plantarum A mericanarum généra, qui parut en ijoi, et forme un supplément de Tournefort; enfin' un superbe ouvrage sur les fougères d’Amérique, qui est de 1705, et qui-, par conséquent, ne pamt qu’après sa mort. .* ! ■ v ■ >-

Plumier avait laissé un très grand nombre île manuscrits dont plusieurs Paient fort précieux ; mais ses confrères d’ordre, parmi lesquels il n’y avait ni botaniste, ni naturaliste, en firent très- peu de cas. A l’époque de la révolution , lorsqu’on visita les oouvens et qu’on enleva les bibliothèques des moines, ou trouva quelquesuns de ces manuscrits qui leur servaient de tabourets auprès du feu. M. de Jussieu les fit transporter au cabinet du Jardin - du - Roi et déposer dans la bibliothèque. ' . : . 1 ' 11 1 1 , ■

Plumier ayant décrit les fougères arborescentes, dont les analogues, les espèees les plus voisines, se trouvent dans les très anciennes mines- de houille, ses recherches ont été utiles non - seulement à la botanique , mais aussi à la partie de la géologie qui traite des plantes fossiles. •*>•»*« • -I, I

Le voyageur qu’on peut mettre à côté de -Plumier* pour la science , mais qui doit être mis au - dessus ■ delui à cause de l’importance de l’ouvrage qu’il a publié,! e*v Henri Van-Rhecde, de Draakenstein , noble de là province d’Utreoht, qui fut gouverneur des établisse*: mens hollandais sur la côte du Malabar. Il publia à son retour de ce pays un recueil de plantes, en douze volumes in-folio , intitulé ; Hortus indiens Malabaricàs.

c 5oo )

Pendant tont le temps qu’il avait exercé son autorité de gouverneur il s’était fait apporter des plantes, les avait fait peindre sous ses yeux, s’était fait donner par les bramines tout ce qu’ils savaient à leur égard , et avait fait traduire par des interprètes intelligens tous ces documens. Ils furent, ensuite confiés, en Europe, à des botanistes savans qui rédigèrent les descriptions et firent du tout un corps d’ouvrage qui , aujourd’hui encore, est le plus précieux que nous ayons pour la connaissance des plantes de l'Inde. Toutes les monocotylédones , si brillantes dans ce pays , sont représentées dans l'ouvrage de Yan-Rheede sous un très grand format, et souvent avec beaucoup de détails : cependant il n’y existe pas cette précision qu'on désire aujourd’hui.

Hans Sloane est le troisième voyageur dont nous parlerons. Il était né en 1660, à Killileagh , dans le comté de Down , en Irlande. Médecin , en 1687 , du duc d’Albcmarle, gouverneur de la Jamaïque, il y passa une année , et pendant ce court espace de temps il fit plusieurs collections de plantes, d’animaux, en un mot, de tout ce qui se rattachait à l’histoire naturelle de cette grande île. Après son retour il continua de recevoir, par ses correspondans , des matériaux pour l’ouvrage qu’il publia sous le titre d 'Histoire naturelle de la Jamaïque. On y remarque plus de trois cents planches, représentant une foule d’arbres et autres plantes de la zone torride.

Hans Sloane mourut en tq5i, âgé de quatre-vingttreize ans. Il avait été membre de la Société royale de Londres, et son président pendant trente ou quarante ans.

L;* ouvrages dont je viens de parler sont les prinev-

( Soi )

paux qui furent publiés à l’époque que nous explorons, sur les productions des pays étrangers’, mais il en parut un plus grand nombre sur diverses parties de l’Europe. Chaque pays eut , en quelque façon, son botaniste : ainsi l’on vit paraître en Allemagne des flores pour presque toutes les universités ; il en fut publié aussi en France de très importantes, surtout pour le midi de la France, que nous devons à Barrelier, et qui forment un recueil très précieux contenant mille trois cent quatre - vingtdouze figures. Barrelier était médecin à Paris, mais il s’était fait dominicain , et c'est en cette qualité qu’il fit ses nombreux voyages dans tout le midi de l’Europe.

Un autre dominicain dont j’ai parlé en zoologie , Sylvius-Paul Boccone, de Palerme, qui était botaniste du grand-duc de Toscane et voyagea dans presque toute l’Europe, a donné un recueil des plantes rares du midi de cette partie du monde , qui peut être rais à côté de. l’ouvrage de Barrelier. On prétendit qu’il avait pillé une partie des observations de ce dernier botaniste, qui ne furent publiées qu’après sa mort; mais je reviendrai sur ce sujet lorsque je traiterai de l’histoire de la botanique pendant le dix-huitième siècle. Nous reverrons aussi tous ces ouvrages, qui ont formé la base et les principaux matériaux de ceux du siècle suivant.

Je vais maintenant vous dire en peu de mots ce quia été fait pour la minéralogie et la géologie à la fin du dixseptième siècle.

Ce temps a fourni peu de minéralogistes proprement dits, et même, à parler rigoureusement, il n'en a pas produit de véritables. Le système de Césalpin et ceux de quelques minéralogistes allemands et suédois furent adoptés, et l’on n’en fit pas d’autres. La connaissance

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des différentes espèces de minéraux a aussi été fort peu augmentée à l’époque dont nous parlons. Mais on s’y est beaucoup occupé des pierres figurées , des pétrifications et des fossiles. • [ ' . . •

Vous vous rappelez que le premier qui ait soutenu que les coquilles fossiles, les ossemens fossiles et les autres objets terrestres qui représentent par leur figure, par leur tissu , des parties d’animaux , provenaient réeller meut d’êtres organisés ,, est Bernard de Palissy , ce potier de terre qui, le premier aussi en France, fit des livres sur l’histoire des minéraux. Son opinion fut combattue long-temps, même pendant le dix-huitième siècle; mais dans le dix-septième, à l’époque dont nous parlons, elle fut soutenue avec beaucoup de force par Augustin Scilla, peintre napolitain qui était en même temps poète, dans un ouvrage intitulé : La vana speculazione disingannata dal senso : luttera risponsiva circa i cotpi mariai, che petrijîcati si ritrovano in varii luoghi 1er res tri (les vaines hypothèses détrompées par l’observation). Cet ouvrage, qui parut à Naples en 1670, est extrêmement remarquable , quoiqu’il ne soit pas d’un naturaliste de profession. Comme l’auteur était artiste, il y a représenté avec beaucoup d’exactitude les parties des animaux qu’il prétendait être les originaux et les analogues des fossiles dont il traitait. Il y a repiésenté, par exemple, des dents de requin cl de différentes espèces de squales ; il a placé à côté, des figures de glossopètres , ces espèces de pétrifications auxquelles ôn donnait le nom de langues de serpens, et il a prouvé que c’étaient des dents de squales. 11 a agi de même à 1 egard de plusieurs autres matières tirées des corps organisés , et son ouvrage a acquis ainsi une grande importance.

Cependant il s’en faut de beaucoup que Scilla ait alors convaincu tout le monde. Lister, par exemple, quoique grand anatomiste et grand naturaliste , du moins pour la partie des coquilles , puisque son ouvrage est encore aujourd’hui un des plus parfaits qu’on ait sur ces objets, Lister croyait que les coquilles pétrifiées n’étaient que de simples minéraux ; et même un compatriote de Lister, Edward Lbuyde, qui a donné , en 1699, un «■ailé sur les pétrifications de la Grande-Bretagne /Intitulé : Lithoplylacii Britannici ichnographia, y énonça d’une manière, pour ainsi dire positive, que les semences des êtres vivans pouvaient être transportées parles eaux ou par les airs dans des lieux humides où se rencontraient toutes les autres circonstances favorables à leur développement, et produire ainsi, non pas des êtres tout-à-fait parfaits, comme ceux dont elles émanaient, mais des ébauches de ces êtres. C’est par ce système ridicule qu’il cherchait à expliquer l’existence des coquilles fossiles dans l’intérieur de la terre. Mais vous comprenez qu’on était beaucoup trop avancé alors pour que de pareilles explications fussent admises généralement. Les recherches de Palissy, d’Aldrovande et de Scilla avaient clairement établi que les pétrifications avaient appartenu à des êtres vivans.

Cette dernière opinion étant adoptée' par les philosophes , il était naturel qu’on se jetât dans des hypothèses , dans des suppositions, pour expliquer comment des débris innombrables de corps organisés se trouvaient enfouis dans les couches de la terre les plus élevées, comme celles des hautes montagnes, et dans les plus grandes profondeurs. Ces recherches -firent naître la géologie. ’ • . - . i ,.::r .

Jusque là les minéraux avaient été étudiés en euxmêmes 5 tout au plus avait - on cherché à déterminer les lois de leur position. Ainsi , lorsque je vous ai fait l’analyse des travaux d’Agricola, dans lesquels il traite des minéraux utiles à l’homme, vous avez vu que parmi les règles qu’il prescrit aux mineurs il en est qui tiennent à la position des minéraux; qu’il leur apprend que dan* telle ou telle espèce de terrain il est inutile d’en cherche?^* puisqu’on n’y en trouve pas; que l’expérience a démontré que tel ou tel genre de montagnes, telle on telle disposition de couches sont , au contraire, une indication suffisante de recherche : c’est bien là de la géognosie, c’est-à-dire l’histoire de la position relative des minéraux dans la terre; mais on n’avait pas encore eu l’idée de chercher comment ces minéraux y avaient été placés. On supposait, en quelque façon , que la terre avait été formée de toutes pièces et simultanément, et que chaque minéral était toujours resté à la place où il avait été mis à son origine. L’idée de succession dans l’arrangement des couches n’était pas encore générale ; tout au plus l’appliquait-on aux couches tout-à-fait récentes. Mais à cet égard même on avait déjà été devancé par les philosophes de l'antiquité, puisque nous avons vu des idées d’alluvion et autres de ce genre dans les ouvrages de Platon.

A l’époque dont nous parlons , le sujet devint plus profond, plus compliqué ; il ne s’agissait plus d’expliquer seulement les petits changemens qui pouvaient avoir eu lieu à la surface, par suite des pluies et des autres causes agissant encore actuellement , il y avait à pénétrer dans les profondeurs du globe , à considérer l’arrangement respectif des minéraux et à rocher-

cher comment cet arrangement avait pu s’effectuer.

Déjà, à la fin de cette époque, nous trouvons plusieurs systèmes de ce qu’on a nommé géologie par opposition à la géognosie. Mais cette dernière science, qui doit servir de base à la première, était si peu avancée qu’elle n’existait pour ainsi dire pas , si ce n’est par rapport aux veines des montagnes. Il était donc uaturel que la géologie fût encore fort grossière. C’est aussi ce que l’on voit dans une des premières théories de la terre, dans celle de Thomas Burnet, qui était secrétaire et chapelain de Guillaume III. Burnet naquit en i635, et mourut en tyi5. Sa théorie de la terre, qui date de 1681 , est tout-à-fait fondée sur l’historique du premier chapitre de la Genèse ; elle est intitulée : Telluris theoria sacra. Elle comprend l'origine du globe, les modifications qu’il avait éprouvées de son temps et celles qu’il éprouvera un jour. Elle est divisée en deux parties ; la première est subdivisée en deux livres. Dans la première partie, Burnet traite du déluge ; dans la seconde, de la conflagration future du globe. Selon lui, la terre fut d’abord fluide ; les matières solides et pesantes se précipitèrent vers le centre et formèrent le noyau; les matières plus légères entourèrent ce noyau , et c’est dans l’eau qui enveloppait cet ensemble que se formèrent successivement les différons animaux dont les dépouilles sont aujourd’hui dans les couches de la terre. La plupart de ces animaux sont, en effet, des animaux marins. L’eau • fut elle-même enveloppée d'une couche d'huile , et cette couche étant consolidée par des parcelles de matière qui étaient restées dans l’atmosphère et qui retombèrent , il en résulta une espèce de croûte de nature terreuse.

Tel fut le premier séjour de l’homme; la terre alors

était plate, il n’y avait ni montagnes, ni rochers 5 sa nature huileuse la rendait fertile én biens de tous genres; c'était le séjour le plus heureux qu’on puisse imaginer, le paradis terrestre en quelque façon. Mais enfin ce n’était qu’une mince croûte suspendue sur l’ablme ; le soleil fendit cette croûte ; elle tomba dans l’eau qui était dessous; et il en résulta ce qu’on a appelé le déluge. Les fragmens de la croûte du globe se trouvèrent placés d’une manière fort irrégulière après celle révolution. Ce fut l’origii\e des montagnes qui laissèrent entre elles des vides, des cavités où les liquides s’écoulèrent; ce sont ces cavités qu’on appelle la mer. Mais le soleil pompe sans cesse les eaux ; il dessèche le globe peu à peu ; lorsque toutes les eaux en auront ainsi été enlevées, le feu central se fera jour et produira la conflagration générale. :';q>4Mafe

H est inutile de s’arrêter à réfuter ces suppositions ; Vous voyez combien elles sont peu appuyées sur les faits.

Cependant un homme d’un grand mérite dans un antre genre, et dont j’ai souvent parlé en traitant des diverses branches de l'histoire naturelle, Jean Ray , suivit à peu près des idées de cette nature dans ses trois discours physico- théologiques sur la création du monde, sur le déluge universel , sur la dissolution du globe et sa future conflagration. Mais c’était plutôt comme ecclésiastique que comme naturaliste qu’il avait écrit ces discours. Le premier a été publié à Londres, en 169a, et les autres en 1697. ; •'*

Ln géologie occupait alors tellement les esprits qu’un des plus grands philosophes de cette époque, le 6eul même qui : puisse mériter d’ôtre mis à côté de Newton,

Leibnitz, donna aussi une théorie de la terre qni est intitulée : Protogœa, c’est-à-dire la terre primitive. Cette théorie formait l’introduction de l’histoire que Leibnitz devait donner du pays d’Hanovre et de celui de Brunswick, dont il était alors bibliothécaire. 11 faisait, comme vous voyez, remonter sou histoire bien haut ; il fallait qu’il donnât les changemens que le globe avait éprouvés avant que l’espèce humaiue l’habitât. Celte petite dissertation est imprimée dans les Actes de Leipsick de i683. Elle est remarquable en ce que, d’nne part, elle dérive des hypothèses de Descartes, et que, de l’autre, elle a donné naissance à celles de Buffon ;,car le système de ee dernier est presque entièrement fondé sur celui de Leibnitz,

- Ainsi que je vous l’ai déjà dit , Descartes se représentait les planètes comme des soleils éteints ou encroûtés ; il supposait que des matières qui n’étaient plus susceptibles de combustion s’étaieut accumulées à la surface d’un certain nombre d’astres ; que la chaleur qui les enflammait d’abord était restée au «entre, et constituait le feu central des planètes. On peut même dire qu’à cet égard Descartes est le plus ancien des géologistes, puisqu’ils précédé Burnet; mais il n’a pas poussé son hypothèse plus loin pour les détails.

Leibnitz partit de ces idées de Descartes pour expliquera composiliou du noyau terrestre qui, autant qu’on peut le savoir par les grandes profondeurs auxquelles on est descendu, est d’une nature qu'on a appelée vitrifiée. Mais ce mot n.’cst pas juste, car les granits, les quartzs, sont bien vilrifiables, mais ils ne sont pas vitrifiés. Cette erreur, cependant, s’est perpétuée jusque dans les ouvrages de Buifon.

Le globe, suivant Leibnitz , étant enveloppé d’une matière qui n’était plus combustible , sa superficie dut se refroidir par degrés, carie feu central n’était pas assez puissant pour empècber ce refroidissement. Les vapeurs qui avaient été élevées dans l’atmosphère par l’excessive chaleur du globe lorsqu’il était soleil, retombèrent alors sur sa surface et formèrent les mers. Celles-ci , en attaquant les différentes parties du noyau vitrifiable , changèrent successivement de natureetdéposèrentles montagnes secondaires. C’est aussi dans l’intérienr de ces mers qu’ont vécu tous les animaux dont les dépouilles ont été enveloppées par les dépôts dont je viens de parler.

Ces hypothèses sont ce qu’on pouvait imaginer de mieux dans l’état des connaissances de ce temps. On y voit le germe des divisions des terrains en terrains primitifs et en terrains secondaires, divisions qui sont une des bases de la géognosie, et de la géologie, par conséquent.

Un élève de Newton, mais qui n’était pas doué de toute la rigueur de son esprit et de son raisonnement, William Whiston , donna quelque temps après Leibnitz une nouvelle théorie de la terre intitulée : A ne w theory ofthe earth ; elle futimprimée à Londres en 1698. Comme toutes celles de ce temps , cette théorie prétend embrasser non-seulement l’explication des phénomènes que la terre nous présente, mais encore l’explication des phénomènes qui sont racontés dans la Genèse. L’auteur suppose donc que le chaos , dont la terre est sortie , était l’atmosphère d’une comète qui , marchant dans une ellipse très allongée, et étant exposée à de grandes chaleurs et à de grands froids , ne permettait pas l’existence d’êtres organisés. Mais la main du tout-puissant l’ayant contrainte de se renfermer dans une orbite plus

circulaire , il en résulta que la différence des saisons ne fut plus aussi grande, et que la vie commença. Les matières se rangèrent d’après leur pesanteur et le noyau conserva une partie de sa chaleur ; car l’idée du feu central était alors tellement adoptée, que c’était une condition nécessaire de tout système. Ce noyau fut entouré du fluide le plus pesant, puis d’eau, puis d’air. Les matières les plus légères formèrent des élévations qui donnèrent lieu à de petits lacs avant l’existence de l’océan , qui ne fut formé qu’après le déluge.

Ce système est plus raisonnable que celui de Burnet : on ne peut pas concevoir comment celui-ci a pu imaginer que les phénomènes de la végétation auraient été possibles dans l’état où il suppose la terre. La théorie de Whiston est un progrès ; les petits lacs, les élévations , les parties basses et un certain mouvement dans les eaux permettent l’existence d'êtres organisés.

Mais le bonheur dont jouissaient ces êtres les rendit tous criminels, et ils furent noyés par la queue d’une seconde comète, qui produisit le déluge.

L’abitne qui était sous la croûte terrestre , en s’ouvrant, éleva les montagnes, surtout vers l’équateur; mais par cela même cette enveloppe fut dilatée, et elle put recevoir les eaux du déluge dans les cavités qui en résultèrent, quand la comète fut retirée.

Les comètes jouent un grand rôle dans toutes les théories géologiques de cette époque, parce que la comète de 1681 avait frappé tous les esprits et avait donné lieu à des écrits et à des spéculations de la part des astronomes et des physiciens : ils avaient voulu découvrir quels seraient les effets de cette comète sur la terre , si elle en approchait trop. Le système de Whiston

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est uniquement fondé sur ce phénomène astronomique.

En 1 699 , presque immédiatement après cette théorie, parut celle de Woodward, sous le titre d’Essais sür l’histoire naturelle de la terre et des corps terrestres. Son objet est encore d’expliquer l’état actuel des choses conformément aux récits de la Genèse. Ainsi, selon Woodward, le déluge résulta de ce que les eaux qui étaient contenues dans l'abîme se répandirent à là voix de Dieu. Elles délayèrent toute la masse du globe, et les corps Organisés qui existaient alors trouvant ainsi les masses des minéraux amollies comme une bouillie , pénétrèrent dans eetle masse pâteuse.

Mais il était naturel de se demander comment, puisque tout avait été ramolli , les corps organisés ne l’avaient pas été ; comment ils avaient pu conserver une dureté que les granits et les autres roches n’avaient pas conservée. A cette objection Woodward répond que les corps organisés ont une force de cohésion différente de celle des corps inorganiques. Cette hypothèse de Woodward est moins soutenable que toutes les autres.

Mais ce géologiste eut le mérite de bien développer l’histoire des couches de la terre, et il établit peut-être mieux que ses prédécesseurs que les pétrifications ne sont pas des jeux de Janature. Néanmoins il a commis quelques erreurs de faits dans son système ; il ne distingue pas les montagnes primitives des montagnes secondaires , ut croyait qu'il existait des pétrifications dans toutes. C’est uu côté faible par lequel il était possible de 1 l’attaquer., : , •: .

Nous voilà, messieurs, tout- à-fait à la fin de l'es-

pce qne uous avons consacré à ce cours. Si nous voulons porter nos regards en arrière, nous reverrons d’une manière très abrégée l’histoire que j’ai l’honneur de vous exposer depuis sept ou huit mois.

Vous avez pu remarquer que l’espace pndant lequel les hommes se sont occupés des sciences d’une manière qui ait laissé des traces , se réduit à quatre mille ans ; que même dans ces quatre mille ans , il y en a plus de deux mille dont nous n’avons guère de monumens positifs , et dont l’histoire ne nous est presque connue que par des conjectures.

Ainsi , nous avons vu les sciences naître dans l’Inde ; nous les avons vues se propager en Égypte , en Chaldée, en Perse; nous avons remarqué même que leur partie pratique , c’est - à - dire ce qui tient à l’astronomie, à la géométrie, aux arts chimiques, et tout ce qui peut servir à l’embellissement des demeures , des vètemens de l’homme, en un mot, aux agrémens de sa vie, avait fait des progrès assez rapides; qu’il s’y était joint quelques idées d’anatomie et d’histoire naturelle; mais que le tout était lié par une théorie métaphysique et panthéistique dont les prêtres paraissent s’être réservé le secret, et qu’ils avaient exposée au peuple par des emblèmes et comme formant sa religion. Cette religion populaire fut la seule que transportèrent dans les pays où elles s’établirent les colonies qui partirent, soit de l’Égypte, soit des autres contrées où régnait le même système de sciences.

Mais nous ne connaissons pas les colonies que doiveut avoir formées les Indiens et les Assyriens.

Nous avons vu que les colonies connues datent, d’après les diverses chronologies des peuples, de mille cinq

cents ans avant J.-C. ; c’est l’époque de Moïse, de Zoroastre, de Cadmus, qui venait, non pas d’Egypte, mais de Phénicie. Tous les hommes qui ont commencé à porter les germes de la civilisation parmi les sauvages de la Grèce et de l’Italie’datent de cette époque, et sont tout au plus à deux siècles de distance les uns des autres.

Ils n’apportèrent pas avec eux les systèmes philosophiques qui paraissent avoir régné parmi la caste héréditaire des prêtres dans les pays d’où ils venaient. Cette singularité ne peut s’expliquer qu’en supposant que dans ces pays les prêtres s’étaient réservé , comme nous le voyons encore aujourd’hui dans les Indes, le privilège de lire les livres sacrés, et qu’ils n’en donnaient des idées au peuple que sous des emblèmes grossiers et monstrueux à divers égards. Les premiers colons égyptiens n’emportèrent , comme je l’ai dit , que la religion populaire. Il n’exista de corps de sciences parmi ces peuples que lorsqu’elles leur eurentété apportées par des philosophes, des pays où elles avaient été conservées.

L’intervalle existant entre les premiers germes de civilisation , qui remontent à mille cinq cents ans avant J.-C. , et la naissance en Grèce de la vraie philosophie, qui eut lieu six cents ans avant J.-C. , est un intervalle dans lequel l’esprit des peuples de la Grèce se développa d’une manière particulière, et qu’on peut nommer poétique. Ce ne fut pas la philosophie des sciences qui les occupa , mais les arts qui contribuent aux jouissances de la vie; L’observation des principaux phénomènes de la nature donna chez eux naissance à des ouvrages poétiques , qui n’en sont pas moins très dignes de remarque, que tout le monde con-

naît , et qu’il est , par conséquent , inutile de rappeler.

A la dernière époque dont nous venons de parler, c’est-à-dire six cents ans avant J.-C. , de nouvelles révolutions arrivées en Égypte ouvrirent ce pays aux Grecs. Ceux-ci , qui avaient acquis beaucoup de développement , qui avaient déjà de grands poètes, qui avaient aussi une agriculture assez étendue , dont le commerce était considérable , enfin qui formaient une nation assez riche , quoiqu’ils ne se fussent pas encore occupés d’études philosophiques , se transportèrent avec empressement dans des contrées où ils croyaient pouvoir puiser des connaissances plus profondes. La réputation des prêtres égyptiens était très grande parmi eux, et remontait à l’époque même où ils en avaient reçu leur religion.

Ce fut Thalès qui , environ six cents ans avant J.-C., apporta le premier en Grèce les doctrines philosophiques de l’Égypte. Cette époque est aussi à peu près celle de Pylhagore et de quelques autres philosophes qui répandirent ces doctrines dans la Grèce italienne ou grande Grèce. Elles furent communiquées à tous ceux qui voulurent s’en instruire ; car il n’y avait point, dans ce pays de caste héréditaire , d’ordre particulier de prêtres, jouissant de grands privilèges et se réservant le secret des connaissances ; il n’y avait que quelques endroits où, d’après les idées égyptiennes, quelques familles étaient chargées spécialement de certains cultes.

De cette propagation sans restriction des connaissances acquises naquirent plusieurs systèmes pins ou moins bizarres; mais de là aussi résulta une liberté entière dans l’invention et dans l’exposition du dogme, et des progrès qui auraient été impossibles en Égypte ,

comme ils le sont encore aujourd’hui dans les Indes, où l’ordre sacerdotal domine avec privilège.

Les différentes sectes philosophiques vous ont été énumérées ; vous avez vu que les unes s’attachèrent davantage à la physique, et les autres aux questions de métaphysique absolue. Parmi celles qui se livrèrent à des spéculations de physique, vous avez pu remarquer la secte ïonique, fondée par Thalès. Au lieu de s attacher à étudier la nature par des expériences, ou à en constater les lois par des inductions, les membres de cette école se jetèrent presque tous dans des hypothèses plus ou moins bizarres , dans des principes généraux dont ils prétendirent ensuite déduire , par le raisonnement , les premiers phénomènes particuliers. L’un faisait tout sortir de l’air, un autre de leau, celui-ci du feu , celui-là de la terre.

Anaxagore apporta , un peu plus de quarante ans après , le dogme de la philosophie ïonique à Athènes. Dans le même temps, les philosophes de la grande Grèce y apportèrent les principes et les opinions des philosophes pythagoriciens. De la combinaison de ces deux philosophies et des nouvelles idées quelles purent faire naître, résulta ce qu’on appellerait improprement l’école de Socrate ; car ce grand homme n’a pas créé de philosophie; il a plutôt comparé tous les systèmes des philosophes , et a laissé la liberté du choix à ses auditeurs.

De la combinaison dont nous venons de parler résultèrent aussi plusieurs sectes nouvelles, parmi lesquelles nous avons distingué celle des platoniciens , qui avait en partie les idées des pythagoriciens quelle avait combinées avec d’autres , mais qui , pour ne parler que de ce

qui nous concerne , s’était encore beaucoup trop livrée à des hypothèses dans toutes les parties de la physique. Ainsi , vous avez vu le premier système d’histoire naturelie proprement dite dans le Timée de Platon ; vous y avez vu la physiologie , la géologie , toutes les parties de la physique disposées méthodiquement ; mais tout cela était déduit d’hypothèses métaphysiques qui sont aujourd’hui insoutenables.

Cependant l’impulsion que donna le Timée fut telle qu'immédiatement après cet ouvrage, le premier élève de Platon , le premier philosophe qui ait écrit après lui, composa un traité presque complet sur toutes les parties des sciences philosophiques. Aristote, qui était né en 384 et mort en 3aa avant J.-C. , donne en effet dans ses ouvrages une physique, une astronomie, une physiologie , une zoologie et une botanique , et même plusieurs lambeaux de toutes le° autres sciences physiques. La méthode en est tout-à-tait contraire à celle de son maître, parce que ses idées métaphysiques étaient aussi entièrement opposées aux siennes. Platon attribuait aux idées générales une existence absolue, indépendante des idées que nous acquérons par l'expérience et par l’observation , ce qui le conduisait presque nécessairement au panthéisme. Aristote, au contraire, faisait dériver toutes les idées générales de la comparaison des idées particulières. De ces deux systèmes opposés devaient naître des méthodes de recherches tout-à-fait dif-. férentes.

Aristote est le premier qui ait introduit la méthode de l’induction , de la comparaison des observations pour en faire sortir des idées générales, et celle de l’expérience pour multiplier les faits dont ces idées gène-

raies peuvent être déduites. Il est ainsi parvenu à fonder la zoologie sur des bases qui sont encore celles qu’on adopte aujourd’hui. Mais j’avoue que dans les autres sciences il n’a pas aussi bien réussi. Cela tient à ce qu'il n’avait pas pu recueillir un grand nombre d’expériences $ et toutefois, lorsqu’on perfectionna ses travaux, ce fut en suivant la méthode d’induction qu’il avait donnée le premier /jDans les sciences mêmes où ses idées ont été renversées , c’est par sa méthode qu’elles l’ont été ; ainsi le mérite lui en appartient encore jusqu'à un certain point.

Le corps de doctrine physique qu’on appelle philosophie péripatéticienne , a été à peu près complété par les élèves immédiats d’Aristote. Théophraste s’est occupé de la botanique ; l’anatomie a été traitée par Érasistrate , qui était son neveu et son élève , et par Hérophile, qui était contemporain d’Erasistrate.

Après ces premiers travaux, qui s’étaient annoncés d’une manière si brillante , qui avaient fait faire un pas si grand aux sciences positives dans l’espace de soixante ou quatre-vingts ans, on remarque une nullité presque absolue jusqu’au seizième siècle. A l’exception de la médecine qui a toujours marché , parce qu’elle est un besoin immédiat de l’espèce humaine , et de l’anatomie, qui est une partie essentielle de la médecine, toutes les autres sciences sont restées, jusqu’au seizième siècle , précisément au point où Aristote les avait laissées.

Les Ptolcmée leur accordèrent bien quelque protection , mais on ne voit pas que les sciences naturelles en aient profité autrement que pour les recherches d'anatomie qui furent faites immédiatement après Aristote ;

car au-delà d’Érasistrate et d’Hérophile on ne trouve plus d’anatomistes.

Quant aux autres philosophes de l’école d’Alexandrie, si l’on excepte les géomètres et les astronomes , on ne voit parmi eux que des compilateurs et pas un seul observateur, soit pour la botanique, soit pour la zoologie.

Il en fut de même en Grèce, à cause des troubles qui naquirent lors de l’invasion des Macédoniens. Les troupes que répandirent sur ce pays les successeurs d’Alexandre rendirent impossibles les études qui demandent do la tranquillité. Quelques-uns de ces successeurs d’Alexandre , établis dans l’Asie-Mineure , essayèrent bien de protéger les sciences, mais quand on a lu le petit ouvrage de Nicandre et quelques autres semblables, on voit que les progrès de ce temps furent très peu remarquables , que presque rien ne fut ajouté à ce qu’Aristole avait fait , et qu'on fut surtout fort éloigné d’employer la méthode rigoureuse qu’il avait recommandée.

Après la conquête de l’Egypte, le pouvoir universel fut établi à Rome ; les sciences y furent aussi transportées , mais elles y prospérèrent fort peu. Nous ne trouvons à Rome aucun observateur, si ce n’est quelques médecins, dans le nombre desquels je vous ai recommandé Gallien 5 mais pour toutes les autres parties des sciences ou ne rencontre que des compilateurs.

Dans Cicéron , on voit quelques passages dans lesquels il paraît faire allusion à des faits d’histoire naturelle, et l’on reconnaît la source où ils ont été puisés.

Pline tout entier n’est qu’une vaste compilation, et

tout ce qu’il renferme de bon est copié dans Aristote.

Élien, Oppien, ne présentent que des faits recueillis aussi dans Aristote, dans leurs contemporains et dans quelques voyageurs. Nulle part, dans leurs ouvrages, on n’aperçoit une méthode.

Si le second siècle en était réduit là , le troisième, qui était celui des révolutions et de l’anarchie dans tout l’empire, ne put, à fortiori , rien produire de meilleur.

Bientôt après , tous les efforts des hommes de génie se dirigèrent vers les discussions religieuses ; le grand combat qui eut lieu entre le paganisme et le christianisme occupa tous les esprits supérieurs.

Parmi les premiers pères de l’église, dont les ouvrages sont si remarquables à d’autres égards, on aurait pu trouver des philosophes observateurs , s’ils avaient dirigé leur talent vers les sciences naturelles ; mais dès quela religion chrétienne fut établie, que l’ordre sacerdotal fut devenu dominant, ces hommes furent, je le répète, continuellement occupés de querelles théologiques ; ils appliquèrent toutes les subtilités de l’esprit grec à raisonner sur le sens plus ou moins étendu qu’on devait donner à telle ou telle expression de l’écriture sainte. Les pères de l'église, les savans, n’étaient pas seuls occupés de ces discussions, les princes s’y intéressaient aussi ; ils employaient leur puissance à sou tenir alternativement telle ou telle des opinions qui partageaient la chrétienté. Parmi les auteurs du cinquième siècle , s’il en est quelquesuns qui parlent d’histoire naturelle, c’est pour faire un commentaire sur les premiers chapitres de la Genèse ; l’ Hcxameron de Saint- Ambroise, et celui d’Eustathius, sont des ouvrages de cette nature. L’idée d'examiner

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les faits, d’observer, pour étendre la science , ne venait alors à personne : c’était une sorte d’aveuglement toutà-fait extraordinaire. >

Alors surviennent les conquêtes des barbares : l’empire romain qui , par la tournure que les affaires avaient prise, présentait de toutes parts une surface accessible ou attaquable aux nations voisines, est, en effet, attaqué au sixième siècle , par les peuples du nord , par les peuples de la Germanie, qui le dépècent entièrement et qui, vers la fin du sixième siècle, avaient déjà jeté le fondement de royaumes qui existent encore aujourd’hui.

Dans le septième siècle , ce même empire est attaqué au midi et à l’orient ; les barbares envahissent toute la côte d’Afrique, et descendent même jusqu’en Espagne. L’empire romain se trouve réduit à la ville de Constantinople, aux provinces qui composent aujourd’hui la Turquie d’Europe, et à la Grèce; celle-ci même est envahie par des peuples venus du nord-est, et par les Turcs des parages de la mer Caspienne.

L’intervalle de ce septième siècle à la renaissance des lettres est ce qu’on appelle le moyen âge. Vous avez pu remarquer que les corps de doctrine qui, de l’Égypte , étaient passés dans la Grèce et de là à Rome , s’étaient continués , n’avaient fait qu’une seule masse, dont toutes les grandes parties se communiquaient. Dans le moyen âge, ces connaissances furent divisées en trois branches principales, en trois grandes séries de travaux. (Nous n’avons aucune connaissance de l’état de la science , à celte époque , chez les Indiens et chez les Chinois.)

La première est la continuation de l’ancien ordre d’i-

dées qui se maintint dans l’empire de Bysance, mais avec tous les affaiblissemens qu’il avait déjà éprouvés par

suite des évènejnens des quatre premiers siècles de 1ère chrétienne. ]W maintien de cet ordre d’idées fut dû à

ce que les ouvrages des anciens Grecs et des anciens Romains étaient conservés dans des bibliothèques, et mis à la disposition de tous ceux qui voulaient les consulter. Quoiqu’on n’en ait pas fait un emploi très utile, on remarque cependant, dans les écrivains de Bysance jusqu’au quatorzième siècle, jusque vers la prise de Constantinople , comme un résultat de la tradition qui subsistait encore, quelques traces des anciennes connaissances, quelques faits qui se rapportent aux doctrines de temps meilleurs.

Il n’en est pas de même dans les deux autres corps de nation , celui des Latins et celui des Arabes. L’Europe occidentale , partagée entre les différées gouvernemeus qu’avaient formés les peuples germaniques, constituait cependant un ensemble, par sa communauté de religion et de langage. La suprématie du pontife de Rome, jointe à l’attention qu’il avait eue de conserver l’usage de la langue latine pour la lithurgie , avait fait que dans toutes les parties gouvernées par ces peuples germaniques, il existait des hommes qui avaient conservé quelques exemplaires des anciens auteurs romains, qui étudiaient la langue latine, et qui pouvaient correspondre entre eux. Mais la conservation de ces anciens auteurs romains, que l'on attribue aux moines de l’occident, a été bien imparfaite; car à l’époque où l’on recherchait avec avidité ce qui pouvait subsister d’anciens manuscrits , ou ne trouva presque que des ouvrages incomplets, que des volumes souvent à moitié rongés ;

c’était la preuve palpable de l’horrible incurie des moines à l’égard de ces précieux restes de l’antiquité.

Pendant les horribles révolutions, pendant les guerres intestines qui agitèrent les peuples germaniques, durant tout le temps de leur établissement, et long- temps après, lorsque le gouvernement féodal eut formé de petits états qui se faisaient la guerre les uns aux autres, il n’y eut guère que les cloîtres qui offrirent le repos et la sécurité nécessaires pour se livrer à l’étude. Aussi les hommes savans, depuis le septième siècle jusqu’au quatorzième, sont-ils presque tous des moines ou des ecclésiastiques , des évêques qui avaient été moines dans leur jeuuesse. Il en résulta que toutes leurs idées, même celles de philosophie , furent mises en rapport avec la théologie. De là naquit une philosophie particulière, qu’on a nommée la scolastique ; mais cette espèce de philosophie n’exista pas aussitôt qu’on pourrait le croire, car pendant long-temps il n’y eut aucune philosophie. La scolastique commença à naître lorsque la branche si isolée des chrétiens latins, dont nous venons de parler, commença à entrer en rapport avec les Arabes et les Bysantins.

Les Arabes, établis par Mahomet, après avoir fait des conquêtes immenses en très peu de temps , sous l’influence d’un fanatisme extraordinaire, voulurent, lorsqu’ils se fixèrent, prendre quelque connaissance des sciences. Leurs califes firent dans cette vue de grandes dépenses, et sc donnèrent beaucoup de peines pour se procurer des ouvrages grecs. Ils furent favorisés à cet égard par les persécutions qui furent exercées dans l’empire de Bysance contre les sectes dissidentes. Celle des nestoriens , en particulier , fut condamnée à de telles

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souffrances, que presque tous ceux qui en étaient membres furent obligés de se retirer dans les pays dominés par les Arabes. Ils apportèrent avec eux une partie des connaissances des Grecs. Ces connaissances y germèrent , et produisirent un ordre de recherches propre à la nation arabe.

Les travaux astronomiques furent considérables. Les études de botanique , relatives à la médecine , ne le furent pas moins. Nous avons vu que c’est parmi les Arabes qu’ont été faites les découvertes de la plupart des remèdes fournis par le règne végétal. La chimie fut aussi l’objet de beaucoup de recherches, et les découvertes des Arabes en ce genre sont, même encore, une partie précieuse de notre science chimique. Enfin vous avez vu que l’art de la distillation , plusieurs opérations chimiques sur les minéraux et un grand nombre de noms usités en chimie, nous viennent des Arabes.

Néanmoins le développement des connaissances que les Grecs avaient apportées chez les Arabes fut limité par des causes d’une nature religieuse. En effet, nous avons vu que la religion mahométane leur rendait impossible l'étude de la zoologie et surtout de l’anatomie, puisqu’elle leur inspirait pour les cadavres une horreur superstitieuse. Les progrès des sciences naturelles, chez les Arabes , se bornèrent donc à la botanique et à la chimie ; mais aussi ces progrès ne laissent pas , comme je viens de le dire, d'avoir été très grands, et ils l'eussent été bien davantage , s’ils n’avaient pas été écrits dans un langage mystérieux.

Les rapports des occidentaux avec les Arabes eurent Heu par l'Espagne, où les écoles de médecine arabe se perfectionnèrent tellement que tous les occidentaux fu-

rent obligés de s’y rendre pour faire de bonnes études dans cette science. D’autres rapports entre ces peuples eurent lieu par la Sicile et le royaume de Naples. A l’époque des croisades ils se multiplièrent encore. Cette époque fut aussi le renouvellement des liaisons qui avaient existé entre les Latins et les Grecs ; de sorte que la propagation de plusieurs connaissances relatives aux sciences naturelles fut due à ces grandes guerres religieuses , connues sous le nom de croisades.

Elles eurent encore cette utilité de rendre quelque chose à l’orient et d’exciter à de grands voyages, desquels résulta pour nous la connaissance des pays les plus reculés de cette partie du globe. Ainsi , nous avons vu les voyages de plusieurs moines , qui avaient été envoyés vers les khans de Tartarie dont la puissance s’étendait depuis la mer Caspienne jusqu’à la Pologne et à la Silésie. Nous acquîmes , sur la grande étendue de l’Asie orientale , des idées tout-à-fait nouvelles , et qui étaient absolument inconnues aux Grecs et aux Romains. Il parait que ces voyageurs apportèrent aussi de l’orient des procédés scientifiques que les Grecs et les Romains ne possédaient pas , et que la connaissance de la poudre et de la boussole, dont les effets ont été si prodigieux , arriva en Europe par leur entremise.

Le mouvement dans les esprits , occasioné par les croisades, fut ce qui donna le plus d’impulsion à la philosophie scolastique , et , en général , aux études qui se faisaient dans l’occident et qui étaient propres à l’ordre de choses qui y dominait alors.

Vers le même temps naquirent les universités, qui furent des foyers d’instruction.

A celte époque aussi furent fondés les ordres de re-

ligieux mendians qui , n’ayant pas, comme les ordres religieux plus anciens du sixième siècle, des richesses telles qu’ils pussent se soutenir sans frapper l'opinion publique, se livrèrent à l’enseignement et à l’étude, et produisirent les hommes les plus remarquables de ce temps. Vincent-de-Beauvais , Albert-le-Grand, Saint- Thomas-d’ Aquin et plusieurs autres, remirent en circulation non-séulement les faits des sciences naturelles qui se trouvaient dans les ouvrages des anciens, mais en découvrirent de nouveaux ; et ils augmentèrent ainsi les trésors incomplets qu’ils possédaient : je dis incomplets, parce qu’ils n’avaient pas les ouvrages des Grecs dans leur état primitif, mais de mauvaises traductions latines, et souvent même de simples traductions arabes. Les auteurs du treizième siècle n’ont guère cité Aristote, par exemple, que d’après des traductions faites sur celles des Arabes ; car bien peu d’entre eux ont connu assez le grec pour lire cet auteur dans l’original.

Toutefois il y eut alors des génies assez remarquables. Les ouvrages de Roger Bacon nous ont offert le télescope , la poudre à canon et plusieurs autres phénomènes de physique et de chimie qui pouvaient servir de base à des doctrines entières sur ces matières. C’était un premier germe qui aurait plus tôt produit ses fruits , sans les horribles guerres qui agitèrent l’Europe pendant le quatorzième siècle , et qui furent plus violentes que toutes celles que la féodalité avait fait naître auparavant. Toutefois, pendant ces temps mêmes, se répandaient successivement des inventions qui produisirent un effet définitif. Nous avons vu l’histoire de ces differentes inventions, les unes faites par les Européens et les autres

importées par les premiers voyageurs qui s'étaient rendus dans l’intérieur de l’Asie.

La première et la plus efficace de toutes fut l’invention des armes à feu, et particulièrement de l’artillerie qui , en concentrant les pouvoirs , mit un terme à ces petites guerres intestines que se faisaient les difiërens seigneurs. Les autres inventions furent encore beaucoup plus directement utiles aux sciences. Une des plus importantes est celle du papier de chiffon, qui date du quatorzième siècle. Avant cette dernière invention, on n’avait de matière commode pour écrire que le parchemin 5 mais il était si cher, que très souvent ceux qui voulaient écrire des ouvrages nécessaires à l’usage commun étaient obligés de gratter d’anciens manuscrits; et ainsi ont peutêtre disparu les plus précieux ouvrages de l’antiquité. Du moment que le papier de chiffon fut inventé (et il paraît que cette invention est une de celles qui furent importées de l’orient), on put écrire à bon marché tout ce qu’on avait besoin de conserver. Ce fut un avantage immense, car la difficulté de se procurer des matières propres à recevoir l’écriture avait été une des causes principales qui avaient empêché les progrès de l’antiquité. L’invention du parchemin ne date que des successeurs d’Alexandre. Celle du papyrus, très incommode d’ailleurs, qui est due aux Égyptiens , était employée par eux seuls ; les autres peuples n’avaient que des écorces, des planchettes, ou d’autres matières à écrire très incommodes et peu faciles à transporter. Cet état de choses était , je le répète, un obstacle immense à l’avancement des connaissances de l’esprit humain , et l’invention du papier, qui le fit disparaître, fut véritablement une acquisition admirable.

Mais l'imprimerie , qui date du milieu du quinzième siècle, la surpasse encore, en ce qu’elle donna les moyens de multiplier à peu de frais les exemplaires des livres. Les conséquences de la révolution que produisit cette belle invention ne sont peut-être pas encore toutes développées.

Une invention contemporaine de l’imprimerie, et qui fut d’un avantage inexprimable pour l’histoire naturelle, est celle de la gravure. Les formes sont une partie si essentielle dans l’étude des objets naturels, que les moyens d’en conserver le dessin sont aussi de la plus haute importance. Les anciens n’ont pu avoir beaucoup de naturalistes, parce qu’ils étaient obligés de copier les figures pour les transporter d’un manuscrit à un autre , ce qui était encore beaucoup plus difficile et bien plus long que de copier l’écriture. Au moyen de la gravure, il fut aisé de multiplier, de répandre et de conserver les dessins d’histoire naturelle; et pour nous, comme je l’ai dit, celte invention est non moins précieuse que celle de l'imprimerie.

Parallèlement k ces inventions, se répandait celle de la boussole, qui préparait les grandes découvertes géographiques de la fin du quinzième siècle. Sans elle , ni l’Amérique , ni le chemin des Indes , ni le tour de l’Afrique n’auraient pu être découverts, et, par conséquent , tous ces différens pays auraient été perdus pour les naturalistes.

Ainsi un seul fait de physique a multiplié , pour ainsi dire, à l’infini, la connaissance de tous les autres.

Mais toutes ces inventions furent secondées par le mouvement qui multiplia la connaissance des livres grecs , devenus presque étrangers à l'occident, et elles-

mêmes, à leur tour, secondèrent ce mouvement. Les conquêtes des Turcs sur l’empire de Bysance contraignirent beaucoup d’hommes qui possédaient les sciences à se réfugier dans les pays latins ; ils y apportèrent les manuscrits qu’ils possédaient, et se mirent en état d’en donner des traductions. Dès la fin du quinzième siècle, nous eûmes ainsi des versions d’Aristote plus parfaites qu’auparavaut. La prise de Constantinople acheva ce que la conquête des premiers Turcs avait commencé ; car alors tout ce qui restait d’hommes de lettres dans l’empire de Bysance , fut obligé de se réfugier en Italie, et, pour y subsister, d’enseigner la langue et la philoso* phie des Grecs. Ces connaissances s’étendirent doncalors très rapidement.

Un de leurs premiers effets fut la réformation qui introduisit de grandes différences dans les églises de l’Europe latine, et qui, par conséquent, établit aussi nécessairement une plus grande liberté de penser et de publier ses opinions, parce que ceux qui auraient pu être persécutés dans une église se réfugiaient dans une autre.

Cette liberté de penser, résultat immédiat de la réformation, l’imprimerie antérieurement, et les lettres grecques, changèrent entièrement la marche des esprits.

L’invention du microscope et la construction du télescope ajoutèrent encore à tous ces progrès.

Le télescope donna le moyen de pénétrer , pour ainsi dire, dans l’intérieur des cieux, et vous connaissez toutes les grandes découvertes qui résultèrent des réflexions des astronomes sur les faits constatés au moyen de cet instrument.

Le microscope multiplia le monde des infiniment petits , et donna le moyen de pénétrer dans la structure intime des corps organisés.

Tels furent, messieurs, les différens évènemens qui, pendant les treizième, quatorzième et quinzième siècles, préparèrent la révolution des esprits survenue dans le seizième.

Dans ce siècle, toutes les branches des connaissances humaines devinrent l’objet de recherches entièrement nouvelles. Des hommes de tous les pays , avides de s’instruire, voyagèrent, Communiquèrent les uns avec les autres. Celte époque fut, peut-être, plus féconde qu’aucune autre, si l’on examine le point dont on était parti. Les découvertes scientifiques se multipliaient alors en progression géométrique ; aussi le nombre de celles qui ont été faites pendant le dix-huitième siècle n’estil pas aussi étonnant que celui des découvertes qui appartiennent an seizième.

Nous avons vu quelle a été, dans ce siècle, la direction des travaux anatomiques. Galien fut commenté , et, en général, dans toutes les branches de nos connaissances on commença par ce qu’il était naturel de prendre pour premier objet de travail , par chercher à expliquer les anciens , en les comparant à la nature. Vesale se débarrassa des langes de l'antiquité, observa le corps humain sut lui -même, et procéda ainsi-aux plus grands progrès anatomiques. Près de lui Eustacbe, Fallope, travaillèrent de la même manière, et créèrent le corps de l’anatomie moderne, entièrement différente de l’anatomie ancienne , qui ne reposait que sur les animaux.

Toutefois, vers le milieu du seizième siècle, l’anato-

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mie remonta , pour ainsi dire, à sa source ; elle reprit les animaux pour objets d’observation ; mais alors ce n'était plus pour arriver à la connaissance de l’espèçe humaine, c’était dans uue vue beaucoup plus philosophique, beaucoup plus élevée : c’était pour faire sortir de la comparaison de la structure de l’homme et de celle des animaux des idées générales qui embrassassent j 'organisation en elle-même, indépendamment des espèces dans lesquelles elle dillère. Les Ingrassias, les Bo ta I , les Varole, toute l’école d'Italie, travaillaient dans ce but. Mais ce fut surtout Fabricipsd Aquapendente qui donna à l’anatomie cette direction philosophique; aussi sortit-il de son école les plus belles découvertes du dix-septième siècle- On peut dire que c’est de l’école de Fabricius que sont nées, par exemple, les deux grandes decouvertes de Harvey , pelle de la circulation du sang , qui a changé la face de la physiologie , et celle du développement de l’œuf dans la génération , ou de ce principe que jtou,t être vivant vient d’un œuf, laquelle découverte a également influé d’une manière remarquable sur toutes les opinions physiologiques.

Dans le même temps, l’histoire des animaux prenaitun igrand élan. Non-seulement,on étudiait Aristote et Pline et l'on cherchait à les commenter, mais aussi on se transportaitdans difl’éreus pays pour en recueillir les productions. Nous vous avons parlé des voyages de Belon , de Rondelet, de.Salviani, de, ceux de Conrad Gessuer, qui -a .réuni toutes les connaissances zoologiques dans un seul ouvrage admirable d'érudition.

La fixation des espèces que les .anciens n’avaient pu établir , surtout parce qu’ils ne connaissaient pas l’art de la ^gravure, le fut alors par des descriptions et par

des figurés. Grâce à l’emploi de ce dernier moyen, chaque espèce est désormais facile à reconnaître, et l’on peut toujours savoir de quel être un auteur a voulu parler.

Bientôt des pays nouvellement découverts donnèrent lieu à de nouveaux voyages -, nous avons vu les relations de ceux de Marggraf , de Pison et autres ; nous avons remarqué combien ils avaient enrichi l’histoire naturelle des animaux et des plantes, d’espèces nouvelles par leur structure , par leurs usages, par leurs propriétés, et dont les anciens n’avaient pu avoir la moindre idée , puisque les contrées qui les produisent leur étaient entièrement inconnues.

Alors on s’appliqua aussi à la connaissance des plantes intérieures, et la gravure servit encore à en fixer les espèces.

A la fin du seizième siècle, Césalpin établit le premier système méthodique qui ait paru , non-seulement en botanique, mais même dans toute l’histoire naturelle.

Les minéraux furent également étudiés à cette époque. Les mines de la Saxe avaient produit beaucoup d’hommes habiles à distinguer les différentes espèces de minéraux et leur gisement dans le sein de la terre. Nous avons vu les observations de ces hommes consignées dans les ouvrages d’Agricola.

Palissy, dans ce même temps , étudiait les pétrifications et jetait les premières bases de la géologie.

Césalpin , qui avait donné la première méthode de botanique, donna aussi le premier une méthode minéralogique qui fut la base primitive de toute notre distribution isystématique d’aujourd’hui.

La chimie suivit une marche à part. Cette science

était toute nouvelle ; les anciens n’en avaient point eu d’idée réelle ; née parmi les Arabes, elle avait été transportée à Bvsance, et de là dans l’Europe, par des voies singulières. Ce n’étaient pas des philosophes ordinaires qui la cultivaient et la répandaient ; elle était, au contraire, pratiquée par des sociétés secrètes qui ne la communiquaient pas, ou qui ne la transmettaient qu’au moyen d’un langage mystérieux, figuré, métaphysique. Des cérémonies, des sermens étaient nécessaires pour être admis à l’initiation de celte science.

Dans le seizième siècle, les voiles qui l’enveloppaient furent écartés ; ce qui était demeuré secret parmi les sociétés des quatorzième et quinzième siècles, fut publié dans les ouvrages de Basile Valentin et de Paracelse. Il s’établit même alors une théorie, celle des cinq élémens, le soufre , le sel , la terre , l'eau et l’esprit , qui a subsisté pendant deux cents ans , et est en ébauche dans les ouvrages de Paracelse. Elle prit une forme plus développée dans les ouvrages de Van-Helmont , où la chimie des gaz commença à se moutrer.

Tout ce que l'esprit humain pouvait faire avec les moyens légués par l'antiquité, et avec ceux que le moyen âge et le quinzième siècle avaient découverts , a été exécuté dans le seizième siècle. Mais on y manquait d’un instrument important , c’était de la véritable logique, de la logique d’induction, qui est indispensable aux sciences dont nous nous occupons. Les philosophes scolastiques ne s’étaient attachés qu’à la partie de la philosophie d’Aristote qui repose sur le syllogisme 5 ils partaient d’un certain principe établi par l’autorité et non par l’observation , et au moyen d’une série de syllogismes, ils prétendaient établir tout le système de

leur doctrine. Bacon vint * et il leur fit voir que l'autorité est un principe tout- à -fait illusoire dans le9 sciences de faits , et d’nn autre côté que c’est uniquement par l’induction , par la comparaison des faits particuliers et leur résolution en propositions générales , que les sciences peuvent faire des progrès.

Tandis que Bacon instruisait ainsi le monde en théorie , Galilée l’instruisait en mettant la même méthode en pratique, et en faisant les découvertes les plus admirables, soit en physique, soit en astronomie. Il découvrait l’égale durée des oscillations du pendule, la balance hydrostatique , la théorie du mouvement uniformément accéléré, le thermomètre, le télescope, les montagnes de la lune, ses librations, les phases de Vénus, les satellites de Jupiter, les taches et la rotation du soleil ; il établissait, par analogie, le mouvement de la terre , indiqué déjà par Copernic.

Kepler marcha sur les traces de Galilée et de Copernic ; il découvrit les lois du mouvement des planètes, qui ont servi de base à toutes les découvertes de Newton.

Toricelli, Pascal, au moyen du baromètre, découvrirent la pesanteur de l’air.

Dans le même temps, Descartes, Sans faire d’aussi belles découvertes en physique qü’en géométrie, et bien qu’introduisant un esprit d’hypothèse , de supposition gratuite, tout-à-fait opposé à la véritable philosophie des sciences naturelles, produisait cependant un effet admirable, par la grande impulsion qu’il donnait aux esprits , et surtout par la destruction absolue de la philosophie scolastiqtie qui, encore dans la forme qu elle avait reçue au treiziéme siècle, était plutôt un obs-

tacle qu’un admlnicule pour le progrès des sciences.

L’état des esprits changea donc, à beaucoup d’égards : on ne s’en tint plus à l’autorité ; on voulut fonder la science sur l’expérience et l’observation.

De là naquirent, dans tous les pays un peu heureux de l’Europe, des sociétés savantes dans lesquelles des hommes de mérite combinèrent leurs différens moyens , réunirent leurs efforts et leurs travaux pour enrichir le domaine des sciences d’expériences et d’observations nouvelles. Je vous ai exposé l’histoire de ees différentes sociétés; vous les avez vues naître en Italie, se propager en Allemagne, en Angleterre, en France, et enfin dans tous les pays. Dès leur origine, elles marchèrent sur les traces que leur avait indiquées Bacon; quelques-unes même prirent son nom et son système pour devise, et yous avez vu qu’alors toutes les sciences naturelles firent des progrès extrêmement rapides. Ainsi la chimie, qui semblait être un secret révélé par les dieux , qui ne se transmettait qu’à des adeptes, prit tout-à-coup le langage d’une science, et fut réduite à des règles générales. Ses progrès furent singuliers, car les théories du dixhuitième siècle se trouvent en germe dans Boyle et dans Mayow. Ces théories auraient prévalu dès leur origine, si un autre système, résultat des cinq principes de Paracelse et perfectionné par Stahl et Becher, ne s’était emparé de tous les chimistes du continent, et n’avait imposé, pour ainsi dire, une espèce de silence à la théorie des gaz ou des airs , née en Angle-» terre.

La minéralogie continua ses classifications ; elle s’occupa avec ardeur des pierres figurées, et fit tous ses ef-

forts pour découvrir les vestiges des êtres organisés que renfertnent les couches du globe.

Mais l’anatomie particulièrement suivit une marche nouvelle ; elle ne s’en tint plus aux grandes parties du corps humain ; au moyen du microscope , elle chercha à en pénétrer la structure intime, à distinguer les différentes molécules dont ses tissus se composent. Ainsi vous avez vu qu’immédiatement après les travaux des sociétés savantes, on découvrit les vaisseaux lymphatiques et le canal thorachique, dont les vaisseaux lactés, connus des anciens, n’étaient qu’une partie. On acquit également des notions sur le développement du fœtus, et sur les moyens par lesquels il communique avec l’extérieur. Willis , Vieussens et Malpighi firent connaître les détails de la structure du cerveau. Malpighi , aux observations microscopiques duquel on doit la connaissance de la structure intime du corps humain, porta aussi ses recherches , en même temps que Grew, sur l’intérieur du tissu végétal. Ils découvrirent le tissu cellulaire qui enveloppe les fibres ligneuses, reconnurent les trachées , ces mêmes vaisseaux que Swammerdam avait découverts dans les insectes ; ils découvrirent aussi les vaisseaux propres ; en un mot, ils firent en anatomie végétale autant de découvertes qu’on en avait fait dans l’anatomie animale. Ces travaux n’ont été surpassés que de nos temps mômes.

L’application du microscope h la science de l’organisation embrassa les plus petits des êtres , et nous avons vu toute l’anatomie des insectes portée à sa perfection dans les ouvrages de Swammerdam.

D’après de pareils progrès en anatomie , ceux de la physiologie ne pouvaient qu’être aussi fort remarqua-

blés ton rejeta toutes les idées purement hypothétiques; les systèmes mécaniques de Descartes pour tout le jeu de l’intérieur des corps furent bientôt entièrement abandonnés. Les systèmes de chimie grossière qui existaient alors furent aussi rejetés. La chimie plus délicate de Willis et de Mayow prit beaucoup de crédit. Cependant Stahl eut alors une influence pernicieuse ; il introduisit son système psychique, duquel il résille que l’âme raisonnable produit même les mouvemcns du corps humain dont elle n’a aucune connaissance. Ce système subsista quelque temps , pour être abandonné à son tour dans le dix-huitième siècle.

Mais sous son empire même naquirent les premières idées des forces vitales, entre autres, de l’irritabilité, qui fut établie par Glisson. Cette irritabilité peut être considérée comme le germe de la physiologie plussainc, plus rationnelle qui s’est introduite et est devenue générale pendant le dix-huitième siècle.

L’histoire naturelle proprement dite ne fit pas moins de progrès. De tous côtés se faisaient des voyages ; les princes , pénétrés de leur utilité , même relativement au bien-être de la vie , envoyaient des hommes rechercher les productions diverses des pays étrangers. On rassembla ces productions dans des cabinets , et on les reproduisit ou on les conserva dans des jardins et dans des ménageries. Leur grand nombre excita les naturalistes à former des méthodes pour en retrouver la nomenclature. Fondées sur chacune des parties organiques , ces méthodes exigèrent une étude spéciale de ces différentes parties, et il en résulta naturellement une connaissance plus parfaite des corps organisés euxmêmes.

Vous voyez, messieurs, qu’à partir de l’introduction de la méthode inductive dans les sciences naturelles , que depuis qu’on eut reconnu que ces sciences ne pouvaient être conduites que par l’observation et parle raisonnement, et que c’est de la généralisation des espèces particulières que dérive toute certitude -y vous voyez, dis- je, que les progrès scientifiques furent très considérables. Ils l’oi^encore été davantage dans le dix-huitième siècle , comme nous le verrons dans l’histoire que nous comptons en faire l’année prochaine , parce que la même méthode y fut plus généralement adoptée.

Ce n’est pas seulement, messieurs, par les faits historiques que j’ai rapportés dans cette suite de leçons qu’ elles ont pu vous être utiles, c’est surtout par les conclusions qui en ressortent relativement aux méthodes que l’on doit suivre dans les sciences naturelles. Nous avons mis, pour ainsi dire, l’esprit humain en expérience, ou il s’y est mis lui-même à quelques égards pour nous. Nous avons vu quels sont les travaux qui survivent à l’action du temps depuis trois ou quatre cents ans avant J.-C. , et quels sont ceux qui ont passé sans utilité pour la science.

Qu’on recherche , par exemple , ce qui nous reste des hypothèses antérieures à Platon , de celles même de Platon dans les sciences physiques , de ses systèmes dérivés du pythagorisme.

Voyez aussi ce qui subsiste de l’antiquité, pour les sciences physiques et naturelles : une partie des ouvrages d’Aristote et de Théophraste est le seul héritage que nous ayons pu recueillir. Le reste intéresse tout au plus notre curiosité. Toutes les hypothèses, toutes les idées systématiques doivent ainsi tomber dans l’oubli.

Et pour parler de temps plus rapprochés des nôtres , qui se souvient maintenant des cinq principes dé Paracelse , de toutes les hypothèses du moyen âge , et même d’autres plus modernes , qui ont exigé des efforts de génie plus considérables? La curiosité seule peut connaître les tourbillons de Descartes, sa matière subtile et sa matière cannelée, ses idées sur la marche des esprits animaux , sur le siège de l’âme, qu’il place dans la glande pinéale, sur le mouvement des muscles ; sur la mécanique des animaux qui, suivant lui , n’ont ni âme ni raisonnement , et sont mus comme des machines ordinaires. Tout cela ne peut servir h quoi que ce soit pour le progrès dés sciences positives , et la connaissance n’en est guère plus utile que ne le serait celle des petites révolutions dont de petits états peuvent avoir été le théâtre dans les temps les plus reculés de l’antiquité.

Je pourrais vous rappeler aussi tontes les hypothèses qui ont été faites en géologie ; et si je voulais suivre celles qui sont relatives à la physiologie , vous les verriez de même être successivement culbutées les unes par les autres.

Cependant toutes ces hypothèses n’ont pas été sans utilité ; elles ont fait faire des recherches à ceux qui les soutenaient et à ceux qui voulaient les combattre; elles ont produit de l’émulation , du mouvement dans les esprits, et de cette action de la pensée il résulte toujours quelque chose d’utile. L’envie même d’attaquer une réputation extraordinaire peut avoir des résultats heureux.

Quoiqu’il en soit, je le répète, toutes les hypothèses dont j’ai parlé sont tombées, et probablement il en »

esl beaucoup d’autres qui disparaîtront à leur tour.

Les faits , au contraire , les vérités réelles , fondées sur l’expérience, sont restées et resteront immuables. Aussi , dans les milliers d’auteurs dont je vous ai exposé la vie et dont j’ai analysé les ouvrages, les seuls que l’on consulte chaque jour sont -ils ceux qui renferment des faits. Le plus humble de ces faits, une simple description d’espèce, à laquelle personne n’attache de gloire, exige que les hommes qui s’occupent de la science aillent consulter l’ouvrage où ce simple fait est consigné.

J’espère que je fonderai d’une manière plus rigoureuse cette conclusion , que les véritables connaissances ne sont données que par les faits.

Ce sera, messieurs, l’année prochaine , si ma santé me le permet, que je reprendrai cette histoire au point où je la laisse aujourd’hui , c’est-à-dire au commencement du dix-huitième siècle. Les travaux de ce siècle sont si nombreux, leurs auteurs sont tellement remarquables, et les détails de leur vie et de leurs ouvrages si importans, que j’y consacrerai probablement un temps égal à celui que j’ai employé cette année à vous exposer l’histoire des siècles précédens.

( D’unanimes applaudissemens succèdent aux dernières paroles du célèbre professeur. )

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