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DES ÉVOCATIONS

V évocation était, dans le principe, l’art de forcer, au moyen de certaines pratiques, les ombres ou les mânes des décédés à paraître devant ceux qui les évoquaient. Cet art chimérique existait dès l’antiquité la plus reculée : Circé, Médée, Théoride, Timcethe, Thessala, etc., possédaient des secrets infaillibles pour évoquer les morts et transformer les vivants en bêtes de toute espèce. Plus tard, l’évocation s’étendit aux dieux, déesses et demi-dieux. On commençait par invoquer les dieux tutélaires dans les temples ; on leur immolait des victimes, on offrait des présents, puis on les évoquait. Ces fonctions étaient dévolues aux ministres des temples ; nul autre ne pouvait les exercer. Les magiciens-goêtiens et magiciennes, s’a—

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dressaient presque toujours aux divinités infernales, et particulièrement à la triple Hécate.

L’évocation se pratiquait avec un appareil aussi lugubre qu’effrayant; le magicien opérait la nuit dans une profonde caverne, à la lueur de flambeaux de résine à flammes rougeâtres. Devant lui, se trouvait un autel entouré d’asphodèles, sur lequel était la figure d’Hécate en cire de trois couleurs : rouge, blanche et noire ; il immolait tantôt des hibous, des chauvessouris et tantôt un chevreau ou un coq noirs ; quelquefois c’était un enfant à la mamelle qu’on sacrifiait !.. . Après avoir brûlé sur l’autel le foie de la victime et de l’assa-fœtida, le magicien traçait, avec sa baguette, un cercle autour de l’autel, l’aspergeait de sang; puis, élevant sa baguette en l’air, décrivait par trois fois le même cercle et prononçait ces mots :

«Parle Styx etle.Phlegélhon,parle sang dont fume ton autel, puissante Hécate, je t’adjure d’enchaîner Cerbère et d’ouvrir les portes du sombre empire aux mânes dont voici les noms, pour qu’ils se présentent ici, à nos yeux. Au nom de la puissante Hécate, mânes, paraissez!!! »

Quelques magiciennes employaient des moyens bizarres, des pratiques aussi folles que hideuses, pour faire réussir leurs évocations. Lucrèce rapporte que la fameuse magicienne llermonide commençait ses évocations en se piquaut la veine du bras et mélangeait son sang avec celui d’un vieux hibou ; puis, elle

pirouettait, Faisait décrire à sa baguette différents tours et prononçait du gosier des paroles barbares. Ces préambules terminés , elle jetait le sang sur un bûcher d’asphodèles et de cyprès, où elle avait déjà sacrifié une brebis noire. Si l’évocation était sans succès, elle vociférait d’horribles imprécations et renvoyait à la nuit suivante ceux qui étaient venus la consulter.

La personne présente pour laquelle le magicien opérait, déjà frappée par le sombre appareil de l’évocation, attendait en silence, et le plus souvent son imagination lui représentait l’ombre désirée; en d’autres termes, elle était sous l’influence d’une hallucination. Si, par hasard, l’évocation manquait son effet, on renvoyait la personne à un autre jour. Alors on prenait des informations sur son caractère, son tempérament et ses habitudes ; si elle était impressionnable à un haut ou faible degré ; si elle croyait au pouvoir du magicien, ou si elle ne lui accordait point sa confiance; dans ce dernier cas, on mettait en jeu les ficelles du métier. Il était rare qu’à la seconde évocation l’ombré demandée ne parût pas. Le magi cien disait posséder d’autres formules pour forcer les mânes et même les divinités infernales à exécuter sa volonté; il avait scs compères, qui, au signal donné, faisaient apparaître sur la paroi de la caverne une forme humaine vaporeuse, indécise ; une ombre chinoise, en un mot. De plus, pour peu que le mngi- :-f cien fût ventriloque, il interrogeait l’ombre et faisait

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lui-même les réponses ; de telle sorte que le consultant payait le magicien et s’en allait satisfait et émerveillé.

Il existait en Thessalie des psychagogues qui, au moyen de lustrations et d’incantations, attiraient ou chassaient les ombres. Les Lacédémoniens firent venir à Sparte deux de ces psychagogues ou magiciens, pour chasser l’ombre de Pausanias qui apparaissait toutes les nuits dans le temple de Minerve, et remplissait de terreur tous ceux qui en approchaient. ,

Chez les Assyriens, les Égyptiens, les Grecs et les Romains, le nombre des magiciens-goétiens était très-considérable ; ce qui prouve que la croyance aux évocations, non-seulement s’étendait sur les masses, mais que beaucoup d’hommes éclairés n’avaient pu s’en affranchir.

L’évocation, chez ces peuples, était devenue une industrie lucrative, comme aujourd’hui chez nous les consultations somnambuliques : on courait chez l’évocateur, comme on court chez le magnétiseur La soif de connaître les secrets de l'avenir altérait les petits comme les grands ; il fallait la satisfaire : les grands et les riches allaient consulter les oracles qui se payaient plus cher, les petits ou les pauvres allaient donner leur obole au goétien. Cette folie avait ses phases de croissance, de paroxysme et de décroisr sance. Ce fut peqdant un de ces paroxysmes que Moïse décréta la peine de mort contre quiconque

s’adonnerait à la magie ou irait consulter l’esprit de Python.

Nos lecteurs nous permettront de faire ici une digression sur la fameuse Pythonisse à'Endor, qui a donné lieu à tant de suppositions contradictoires.

La Pythonisse d’Endor joue un rôle important dans le texte sacré ; il y est dit que le roi Saül alla consulter, incognito, cette magicienne; mais, celle-ci l’ayant reconnu, lui répondit :

— « Je suis ta servante ; que me veux-tu? »

— « Par Ob ! devine mon nom et fais apparaître à mes yeux les morts que je vais te désigner? »

Aussitôt, la magicienne invoque Python Une

apparition a lieu : c’est l’ombre irritée de Samuel qu’elle feint de voir. .. Elle entre en convulsion et se jette la face contre terre, Saül est effrayé, muet... Alors, la Pythonisse s’écrie :

— « Saül ! pourquoi m’as-tu trompée ; car tu es le roi Saül. »

Le roi, dont le trouble ne fait qu’augmenter, interroge la magicienne sur ce qu’elle aperçoit.

— « Je vois un vénérable vieillard qui sort de la tombe ; son front est chauve, sa bouche et ses yeux annoncent un juge sévère. »

Saül, à ce portrait, reconnaît Samuel, et dit en frissonnant :

— « Femme, demande-lui ce qui doit m’arriver ; fais-le parler. » »

Au même instant, une voix qui semblait venir de dessous terre, prononça ces mots :

— « Saül et le camp d’Israël seront la proie des Philistins. »

Après un moment de silence, la voix ajouta :

— « Toi , Saül et tes fils serez demain avec moi!... »

Dans cette évocation, qui a donné lieu à tant de disputes pour et contre, qui ne reconnaît aujourd’hui un de ces étonnants effets de ventriloquie? Du reste, plusieurs autorités profanes et sacrées ont émis l’opinion que la Pythonisse d’Endor excellait dans l’art de la ventriloquie ou engastrimisme.

D’un autre côté, il est bien étrange que ce mot Python , essentiellement grec, se trouve implanté dans la langue hébraïque, précisément au temps de Saül? Quelques archéologues ont conclu de ce fait, que l’histoire de la Pythonisse d’Endor ne fut écrite qu’au temps où les Juifs entrèrent en communication avec les Grecs, c’est-à-dire sous les Ptolémées.

Une magicienne de Samothrace évoqua l’ombre de Protésilas, mort aux rivages troyens, sur la demande réitérée de son épouse. L’ombre parut, en effet, et sa fidèle compagne se précipita, dans les flammes que la magicienne avait allumées, pour aller rejoindre celui qu’elle adorait.

L'empereur Basile eut recours à un thaumaturge

célèbre pour revoir son fils, mort depuis six mois. Ses vœux furent eiaucés; il revit ce fils bien-aimé monté sur un cheval et accourant à sa rencontre ; mais, lorsque Basile ouvrit les bras pour le recevoir, l’ombre avait disparu.

A Rome, les évocations, incantations et autres pratiques de magie devinrent si générales, qu’on fut forcé de tirer le glaive des Jois contre les magiciens et magiciennes. Une proscription fut lancée contre eux dans tout l’empire, et ils furent presque tous exterminés. Ce fut sous le règne de Valens, ainsi qu’on Jçi verra au chapitre où nous parlerons des Sorciers, que ce massacre eut lieu.

A la décadence de l’empire romain, la goétie, qui avait été comprimée pendant quelque temps, se développa de plus belle ; ce fut pendant le moyen âge, cette époque de rêveries théologiques, de superstitions et d’attentats contre la raison humaine, que la magie noire fit d'immenses progrès. Les évocations et apparitions avaient lieu de tous côtés ; ce n’étaient plus des goétiens isolés qui opéraient dans les ténèbres ; on voyait des bandes de magiciens parcourir le pays, sous les noms de bohémiens, de zîgueners, de tziganis, etc. L’effronterie d’un côté, et la crédulité de i’autre, étaient arrivées à leur comble. 11 est à remarquer que plus un individu, plus un peuple est curieux, plus il est crédule; il semblerait que la crédulité et la superstition sont en raison directe de la eu—

riosité ; voilà pourquoi les femmes sont plus crédules que les hommes. Une ordonnance chassa de Paris ces troupes de bohémiens, qui n’avaient d'autre moyen d’existence que de tirer les horoscopes, d’ér Yoquer les morts et d’apprendre leur art à qui voulait les payer ; elles se réfugièrent dans les vilT les de province. Vers le milieu du seizième siècle, les bandes de bohémiens s’étaient multipliées en France, au point de donner des inquiétudes. Les États d’Orléans erurent qu’il étaif de leur devoir d’en purger le royaume. En coinséquence, ils les condamnèrent au bannissement perpétuel, soqs peine des galères et do la hart, en cas de récidive. Forcés de quitter la France, ils allèrent rejoindre leurs corelir gionnaires d’Jtalie, d’Allemagne et de Hongrie. Mais ces bohémiens avaient laissé des élèves dans les différentes villes de France qu’ils avaient habitées, et ces élèyes continuèrent l’industrie de leurs maîtres. Il faut dire, à la louange de la classe moyenne, que les magiciens de bas étage, appelés sorciers, sortirent dû peuple, et que c’était le peuple ignorant qui pliait les consulter; la portion éclairée de la nation ne donnait point dans ces travers. Les tribunaux ayaqt condamné au bûcher quelques sorciers comme poupables de maléfices, les sorciers se multiplièrent tout § coup d’une manière effrayante ; ce fut une épidémie.

Cet état de choses dura jusqu’à ce que des philo-

sophes philanthropes répandissent les lumières sur le peuple ; alors, l’absurde croyance à la magie noire s’effaça peu à peu, et la nouvelle génération commença à rire de ce qui avait effrayé ses aïeux.

Vers la fin du dix-huitième siècle parut, en France, un adroit charlatan nommé Cagliostro. Ce n’était pas un homme ordinaire; il avait l’esprit cultive et beaucoup de savoir-faire. Il se donna comme médecin alchimiste possédant des secrets infaillibles pour guérir les maladies jugées incurables par ses confrères. Son arrivée à Paris fit sensation. Il logea à l’hôtel du marquis Delaunay, chez qui le cardinal de Rohan et M. de Flammarens allaient le voir; car ces deux personnages furent ses zélés protecteurs. La biographie de Cagliostro étant connue, nous n’en extrairons que ce qui est relatif à notre sujet.

Cagliostro, à l’instar des magiciens de l’antiquité, évoquait les morts et les faisait passer devant les yeux de ceux à qui il voulait bien accorder cette faveur. A Varsovie, à la prière du prince Poninsky, il avait évoqué l’ombre de Képinska, maîtresse adorée du prince, morte depuis six ans. Le prince avait largement récompensé le magicien pour lui avoir procuré ce doux enchantement. Le cardinal de Rohan voulut aussi revoir sa maîtresse, décédée depuis près d’une année. Après quelques difficultés, Cagliostro y consentit ; mais il ne put réussir aussi promptement que le désirait le prélat; il lui fallut plusieurs séances. Le

nouvel Orphée, désirant revoir son Eurydice, respirait à peine, épiait, avec angoisse, l’instant fugitif

où l’ombre allait voltiger Cagliostro, armé de sa

baguette magique, reculait celle douce illusion, en déclarant qu’il se passait dans la nature quelque chose qui s’opposait à la puissance de son art. Enfin, un jour, le prodige se réalisa; Cagliostro vint annoncer au cardinal que les auspices étaient favorables, et qu’il espérait réussir; il recommanda le plus religieux silence; il défendit d’éternuer, de se moucher et de manifester aucune approbation ni improbation. Tout à coup, une figure à peine ébauchée vint se dessiner sur la muraille et s’évanouit promptement. Les yeux fascinés du cardinal eurent à peine le temps de la contempler; il poussa un soupir passionné et remercia le magicien de lui avoir procuré ce court instant de bonheur. D’après une personne amie du cardinal, qui était présente à cette séance, l’imagination fortement surexcitée du prélat fut pour beaucoup dans cette apparition, qui n’était autre chose qu’une scène d’ombres chinoises.

Le bruit de cette évocation se répandit rapidement dans la capitale. Une foule de hauts personnages des deux sexes vinrent supplier le magicien d’évoquer les ombres qui leur étaient chères; mais Cagliostro était avare de ses séances ; il n’accorda qu’à un petit nombre ce qu’il appelait une faveur. Néanmoins, il gagna beaucoup d’argent à cette industrie. Lorsqu’il

eut acquis la fortune qu’il désirait, il eut la malheureuse idée d’aller à Rome : là, il fut arrêté, jugé et condamné à une réclusion perpétuelle.

SECTION II

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