‹ Histoire des sciences occultesChapitre 47 sur 67 · ABR · texte numérisé non relu

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Le docte Basilidès jugea le redoublement inutile ; l’essentiel était dans la composition de l’enere, dans la nature de la plume et dans les cérémonies cabalistiques dont usaient ceux qui fabriquaient ce puissant

phylactère. V Abracadabra fait par un profane ne possédait aucune vertu ; il était de toute nécessité qu’il fût composé par certains hommes privilégiés qui en avaient le monopole, et ces hommes-là se faisaient payer fort cher.

La maladie des talismans se répandit chez les chrétiens avec la rapidité d’une épidémie : les villes chrétiennes voulurent , à l’instar des villes païennes, avoir leurs talismans. Constantinople se fabriqua, la première, un serpent d’airain ayant des yeux en rubis, pour se mettre à l’abri des moucherons et des reptiles. On raconte à ce sujet que Mahomet II , à la prise de cette ville , ayant eu l’imprudence de briser les dents de ce serpent talismanique, les rues furent aussitôt inondées de reptiles ; mais les habitants en furent quittes pour la peur, car tous les serpents se trouvaient édentés. — La ville de Tolède, en Espagne, était préservée des moustiques par une amulette placée au sommet d’un clocher. — Une mouche d’or, à ailes de diamant, rendait le même service à la ville de Naples. — La bonne ville de Paris jouit pendant fort longtemps d’une immunité contre l’incendie , les serpents et les rats. Cette immunité lui était acquise par deux talismans d’airain, ayant la forme d’un reptile et d’une souris. Sous le règne de Childéric II la fatalité voulut que l'arche d’un pont, oji ils se trouvaient cachés, s’écroulât, et que des larrons fissent fondre ces talis-

mans; de ce moment l’immunité cessa complètement; l’incendie fit des ravages et les souris envahirent le domicile des bons Parisiens. C’est Grégoire de Tours qui débite sérieusement ce conte.

SECTION IV

ÀMDI.EITEB.

Mais les mots Talisman , Phylactère et autres ne pouvaient subsister longtemps chez les néo-religion naires ; tout ce qui venait des païens était profane ; on leur substitua donc le mot Amulette , Agnus, etc.

La fureur des amulettes fut poussée jusqu'au délire; elle envahit la noblesse, le populaire, la société encore tout entière plongée dans l’ignorance. Alors on vendit des amulettes pour tous les bonheurs et contre tous les malheurs , pour ouvrir les portes du Ciel, et surtout pour préserver des démons qui, pendant plus de quinze siècles, jouèrent un si grand rôle sur la terre. Rien ne résistait à la vertu de ces nouveaux talismans ; fis détournaient les orages ou faisaient tomber la pluie dans les temps de sécheresse ; ils chassaient la peste et les esprits malins ; ils guérissaient l’épilepsie, les écrouelles, la teigne, la pustule et autres maux semblables ; ils rendaient fécondes les femmes stériles, ils faisaient descendre dans le coeur glacé de l’agonisant un sang plein de

chaleur, et le cadavre qu’allait engloutir la tombe, se levait, aux yeux de la foule élqnnée, et recommençait le cours de sa vie; enfin, on cite quelques raros amulettes dont le pouvoir alla jusqu’à ressusciter les morts.

Les agnus se fabriquaient ordinairement avec de l’huile, de la cire et des os de saints réduits en poudre ; on donnait à cet amalgame la forme qu'on voulait. Nous dirons, en passant, que la foi d’une foule d’individus dans les vertus d’un agnus, leur donnait un courage dans les entreprises, une assurance du succès, qui les conduisaient presque toujours au but.

Nous relaterons dans les pages suivantes quelquesunes des principales amulettes et formules habilement données à la crédulité publique, et dont les inventeurs surent tirer un bon profit.

On attribuait à certains mots indiens, chaîdéens, phéniciens, hébreux, etc. , le pouvoir de dompter les démons, de guérir les maladies, de préserver do tout danger et de réussir en toutes choses. Les mots sabaoth et adonaï passaient pour les plus puissants. — Les noms d’ Abraham, d’isaac et de Jacob, prononcés dans leur langue primitive, produisaient, disait-on, des effets miraculeux.

Dans les premiers siècles de l’Église, une foule d’individus se disant privilégiés guérissaient toutes les maladies au moyen de paroles mystérieuses, d'attouchements et de gestes.

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On était préservé de la peste en portant sur soi un papier où se trouvaient écrits ces mots barbares séparés par des croix : ma/alhron + caladafron + coroban + sabaoth + berboroth +.

Les attaques d'épilepsie se guérissaient en plaçant sur la poitrine de l’épileptique les noms des trois rois mages.

On guérissait de la lièvre tierce en assistant à trois messes le même dimanche et dans trois églises diffé* rentes.

Une épingle piquée dans un morceau de linceul bénit préservait de la peur et faisait fuir les revenants.

Les médailles de saint Loup et de saint Hubert préservaient de la rage et la guérissaient. Plus tard, on eut recours à une autre amulette ainsi fabriquée : sur neuf petits carrés de papier, disposés en rond autour d’une table, on écrivait à l’encre rouge ces neufs mots : Izioni, Kirioni, Ezeza, Fezze, Kudder, Max, Fax, Max, Adimax. Ces papiers étaient roulés comme des billets de loterie et placés dans une petite gourde que l’on portait sur soi. Avec cette amulette, on pouvait marcher sans crainte au milieu des chiens et des hommes enragés.

Les mots suivants mettaient l’homme à l’épreuve du feu , du mousquet et même du canon : lbtl + Cliabel ■+■ Mabel + Rabel +. On guérissait les blessures ainsi que la brûlure, et

l’on arrêtait l’incendie en récitant cette formule î

Feu, perds ta chaleur.

Comme Judas fit sa couleur En trahissant Notre- Seigneur.

Pour procurer une heureuse et prompte délivrance à la femme en mal d'enfant, il fallait attacher la ceinture de cette femme au battant d’une cloche d’église et sonner V Angélus.

Pour faire disparaître ces hideuses verrues qui affligent parfois de jolies mains, il s’agissait tout simplement d’envelopper dans un linge autant de petits pois qu’on avait de verrues, et de jeter le tout sur la voie publique. Aussitôt qu’une personne curieuse avait ramassé et déplié ce petit paquet, on était débarrassé des verrues qui soudain poussaient aux mains de cette personne.

On se préservait des puces en prononçant ces trois mots : och, astoch, pérochl Et, si l’on en était couvert, ces insectes importuns se jetaient sur la personne qui se trouvait le plus près.

Ces trois autres mots attachés au poignet faisaient gagner au jeu : Abu, Alhui, Âbafroih.

Le soufre, l’asphalte, la poix et l’eau de mer étaient employés en fumigations contre le diable.

Une branche de buis bénit le dimanche des Rameaux, à laquelle on attachait des grenadilles (fleurs

de la passion), forçait les- bons anges à rester près de vous.

La queue d’une souris coupée le Vendredi-Saint possédait la vertu d’ empêcher les enfants de pisser au lit.

On conjurait les démons en suspendant à son cou une racine de pivoine et en s’appliquant un saphir sur la région du cœur.

Le sang de bouc brisait la pierre dans la vessie.

Le poumon desséché du renard était un remède infaillible contre l’astbme et la pneumonie.

On guérissait la cécité avec un emplâtre de fiente de vautour. L’eau distillée de têtes de mouches et d’yeux d’écrevisses guérissait la surdité.

Le mouron des oiseaux, incorporé dans l’onguent des sorciers, apaisait la rage.

La fiente de loriot faisait disparaître rapidement la jaunisse.

Le foie en poudre d’un enfant non baptisé calmait les douleurs dentaires.

La cervelle d’un pendu portait à l’amour.

L'épilepsie se guérissait avec un clou pris à un crucifix.

L’image de saint Basile, suspendue à la houlette d’un berger, préservait ses troupeaux de la dent du loup.

L’œuf d’une poule noire, pondu le Vendredi- Saint, possédait l’inappréciable vertu d’éteindre l’in-

cendie. Cë même œuf garantissait des inondations.

La poudre provenant de la statue de saint Guignolet passait pour un puissant génésiaque; aussi les femmes bretonnes allaient en foule lui demander la fécondité. A Montreuil, la statue de saint Guignolet opérait les mêmes miracles qu’à Brest.

Dans le Berry, saint Guerlichon rendait le même service aux femmes stériles et aux hommes impuissants. — En Normandie, la statue de saint Gilles se comportait de la même manière ; — saint René en Anjou, saint Renaud en Bourgogne, saint Arnaud dans le Bourbonnais, etc., etc.

Les moines d’un couvent de la Flandre française distribuaient, moyennant une honnête rétribution, une médaille qui préservait des indigestions et qui faisait engraisser les personnes maigres. L’énorme embonpoint des frères chargés de ce petit commerce témoignait des vertus de la médaille et donna lieu au proverbe : — Gras comme un moine.

Mais, assez d’exemples comme cela, nous craindrions d’abuser de la patience du lecteur; on doit néanmoins lui faire observer qu’un grand nombre de savants et d’hommes illustres ont attesté le pouvoir des talismans et des amulettes, et pour en citer quelques-uns, nous nommerons Alexandre d’Àphrodisée, Porphyre, Jamblique , Marcile Ficin, Albert le Grand, Porta, Cardan, Pic de la Mirandole, etc.

Les légendes et chroniques du moyen âge sont

remplies des faits les plus curieux en ce genre; tantôt c’est une bague qui a le pouvoir de rendre invisible, et de préserver des embûches du diable ou des hommes ; tantôt c’est une rose qui, étant secouée, laisse tomber des pièces d’or ; ici c’est un fragment d’os qui assure toutes sortes de bonheurs ; là c’est une relique éprouvée contre la migraine, la névralgie dentaire, la rage, la morsure des reptiles, etc. ; une autre fois c’est un braeelet comprimant le bras de la femme infidèle, avec une violence qui lui arrache de hauts cris de douleurs; ou bien c’est un médaillon, rare trésor, qui force à la constance l’être le plus volage ; enfin rien n’était impossible à une bonne amulette, dans ces bons temps où l'on croyait au pouvoir des démons, des fées, sylphes, farfadets, ondins, loups-garous et autres créations imaginaires de cette sorte.

Parmi le nombre incalculable des amulettes jouissant d’une aveugle confiance, il s’en trouvait qui portaient de singuliers noms : la clavicule de Salomon, la rotule de saint Genou, le nombril de saint François , la virilité de saint Guignolet et une multitude d’autres que la décence nous défend de nommer. Lorsque le sage M. de Noailles fit enlever et jeter au feu la relique du saiut nombril, il y eut une véritable émeute dans la ville de Cbâlons } mais le savant évêque parvint bientôt à l’apaiser

en démontrant aux Châlonnais le ridicule d’une pareille dénomination.

Il nous reste donc à conclure avec Lamotte le Vayer : « Que l’homme est un animal si crédule qu’il ne faut, pour établir les plus grandes faussetés, qu’avoir la hardiesse de les dire ou de les écrire. » Et, avec l'auteur de Y Art de penser : « Qu’il n’y a point d’absurdités si énormes qui ne trouvent des approbateurs ; que le charlatan qui désire piper le monde est assuré de trouver des personnes qui seront fort aises d’être pipées ; les sottises les plus ridicules trouvent toujours des esprits auxquels elles sont proportionnées. »

Pour récréer un peu le lecteur, fatigué sans doute de cette longue énumération, nous citerons l’anecdote suivante, racontée par le pèreThiers, homme de bon sens , et, par conséquent , ennemi des pratiques absurdes :

« Une vieille femme de Louvain avait les yeux rouges et chassieux ; on lui assura qu’elle se débarrasserait facilement de cette infirmité en portant sur elle trois mots mystérieux qui avaient la vertu de rendre nets et brillants les yeux bordés de chassie. Elle alla de suite trouver un jeune écolier qu’elle connaissait, et lui promit une récompense s’il voulait lui écrire les trois mots qu’elle allait lui dicter. Le jeune espiègle accepta, écrivit sous la dictée de la vieille et lui remit le papier cacheté, en lui recom-

mandant bien de ne l'ouvrir que lorsqu’elle serait guérie. La vieille chassieuse donna la récompense promise et se retira.

« Au bout de quelque temps, ses yeux rouges et chassieux se guérissent. Enchantée de sa guérison, la vieille fît part de sa cure à sa voisine qui avait les yeux dans un état semblable aux siens. La voisine s’empressa de porter le papier à son cou et se trouva également guérie, après quelques mois d’épreuve. Émerveillées de leurs succès, les deux vieilles voulurent connaître le secret et ouvrirent le papier. Qu’y trouvèrent-elles?... Cette phrase que le malin écolier avait substituée aux trois mots qu’on lui demandait : « Que le diable t’arrache les deux yeux, vieille sor- « cière, et en bouche les trous avec deux crottins. »

Nous terminerons ce long chapitre en donnant un fragment très-minime de la liste des hommes canonisés dont on invoquait le patronage et le secours dans les diverses circonstances de la vie ; car, nonseulement chaque corporation, chaque métier, chaque état voulait avoir son patron ; mais chaque homme, chaque femme, chaque infirme ambitionnait le sien ; enfin, cet engouement fut tel qu’on en donna même aux animaux les plus immondes. Demandez à une bonne femme quel saint protège les pourceaux? Elle vous répondra sans hésiter : Saint Antoine.

Saint Yves, patron des avocats.

Saint Eustache, patron des procureurs.

Saint Benoît, patron des notaires.

Y Saint Cassien, patron des greffiers.

Saint Thomas, patron des secrétaires.

Saint Luc, patron des peintres.

Saint Léonard, patron des graveurs.

Saint Sébastien, patron des merciers

Saint Pantaléon, patron des culottiers et gantiers.

Saint Chef, patron des chapeliers.

Saint Bonnet, patron des bonnetiers.

Saints Crépin et Crépinien, patrons des cordonniers.

Saint Éloi, patron de tous les ouvriers sur métaux. Saint Fiacre, patron des jardiniers.

Sainte Luce, patronne des cochers.

Saint Vincent, patron des vignerons.

Saint Barthélémy, patron des tanneurs.

Saint Alhanase, patron des messagers.

Saint Eustache, patron des aubergistes.

Saint Sylvestre, patron des cabaretiers.

Saint Joseph, patron des charpentiers.

Saint Grégoire, patron des maçons.

Saint Michel , patron des boulangers.

Saint Blanchard , patron des blanchisseuses.

Saint Liénard, patron des prisonniers.

Sainte Barbe , patronne des armuriers.

Saint Cyr, patron des ciriers.

Saint Just, patron des cuisiniers.

Saint Victor, patron des meuniers.

Les infirmes invoquaient aussi des patrons différents pour les débarrasser de leurs maux.

Les teigneux invoquaient saint Aignan.

Les lépreux , saint Lazare.

Les étiques, saint Boniface.

Les obèses, saint Léger.

Les aveugles, saint Tobie.

Les borgnes, saint Clair.

Les boiteux , saint Claude.

Les hydropiques , sainte Eutrope.

Les épileptiques , saint Jean.

Les gens pourris , saint job.

Les goutteux , saint Genou.

Les sourds , saint Ouen.

Les pestiférés , saint Roch.

Les bossus, saint Plat.

Et pour en finir :

Saint Cloud guérissait les furoncles Saint Médard guérissait les maux de dents.

Sainte Avoye guérissait les maux d’yeux.

Saint Fiacre guérissait les héraorrhoïdes.

Saint Fort guérissait les faiblesses.

Saint Mathurin guérissait la folie.

Saint Gai guérissait les boutons de la peau.

Saint Mammard guérissait les douleurs de mamelles.

Saint Marcoul guérissait les maux de cou.

Saint Ouen guérissait les oreillons.

Saint Jérôme guérissait les indigestions.

Et le bon saint Agapet , de même que le dieu Cre~ pilus des Romains, chassait bruyamment les coliques venteuses.

Ces croyances populaires , toutes singulières qu’elles étaient, traversèrent de longs siècles, étayées du puissant appui de ceux qui avaient intérêt à les soutenir. Malheur à quiconque aurait osé en plaisanter! Mais le jour arriva, enfin, où la foi se refroidit: les talismans, amulettes, etc., eurent le sort de toutes les choses de fabrication humaine, ils s'usèrent ; l’immense abus qu’on en avait fait les jeta complètement en discrédit, et les peuples, s’éclairant aux lumières de la raison, finirent par s’en moquer. Il existe bien encore quelques obscurs charlatans qui, de temps à autre, essayent de frapper les imaginations faibles, les esprits crédules par les inappréciables vertus d’un talisman miraculeusement retrouvé; mais les temps sont mauvais, partout règne une désespérante incrédulité. Aujourd’hui il n’y a réellement que quelques vieilles bonnes femmes, et quelques paysans épais qui veuillent bien croire à leurs magiques influences.

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