DE L'IMAGINATION ET DE SON ACTION SUN L'ORGANISATION HUMAINE
L’imagination, cette faculté que possède l’homme de se représenter mentalement les objets sensibles et d’en modifier les images selon sa fantaisie, est, sans contredit, la plus riche, la plus étendue de toutes ses facultés. A strictement parler, l’imagination ne crée rien, puisqu’elle n’est que l’écho des sensations; mais elle combine les impressions reçues de tant de manières ; dans sa course vagabonde, elle nous entraîne quelquefois si loin du point de départ, qu’on peut la considérer comme la mère des créations fantastiques.. En effet, l'imagination donne aux objets des proportions et des couleurs qui ne lui appartiennent point ; elle les grandit ou les rapetisse, les revêt de mille et mille formes sérieuses, comiques, vraies, fausses, régulières ou bizarres ; elle étouffe la raison, ne tient aucun compte des lois de la nature, franchit les
limites du possible et va bien souvent s’égarer au séjour des mensonges.
C’est ordinairement dans la première jeunesse que les impressions sont plus vives, plus retentissantes, et que l’imagination offre son plus large développement. Le flambeau de la raison ne brûle pas encore, celui de l’imagination, au contraire, jette son plus vif éclat. L’adolescent accepte tout sans réflexion, le vrai, le faux, le possible comme l’impossible, pourvu que son admiration soit mise en jeu. Tous ces contes de fées, d’esprits, de revenants, d’enfer, etc., piquent sa curiosité, excitent son amour du merveilleux et le disposent à la crédulité; il se complaît à les entendre raconter, il les saisit avidement, les accommode à sa nature, les amplifie, leur donne des formes et des couleurs en rapport avec la vivacité de son imagination. Le monde physique devient fort peu de chose pour lui parce que tout s’y passe naturellement, tandis que dans le monde des fables tout est miraculeux; sa raison languit, chancelle à mesure que l’imagination acquiert de la vigueur, et, arrivé à l’âge de décadence, il finit par croire à toutes les absurdités dont a été nourrie sa jeunesse.
On conçoit que l’éducation, ainsi dirigée dès la jeunesse, pousse les hommes à l’amour du merveilleux, à la crédulité aveugle, au fanatisme; et les thaumaturges qui parlaient de ce principe, dit M. Salverte, ne laissaient point l’imagination oisive : ils
faisaient presque toute l'instruction départie au vulgaire et disposaient d’avance les yeux à tout voir, les oreilles à tout entendre et les esprits à tout croire.
Selon le tempérament et les causes agissantes, l’imagination se monte et parcourt différents degrés, depuis la simple excitation jusqu'au délire, et de celui-ci jusqu’à la folie. Les degrés intermédiaires sont la contemplation , l’exaltation ou enthousiasme, l’extase et l’hallucination qui touche à la manie.
La contemplation est un état de recueillement, d’immobilité physique pendant lequel toute sensation venant du dehors se trouve suspendue. Le6 contemplatifs arrivaient à cet état par la puissance de la volonté et en évitant tout stimulus extérieur; leur histoire offre des traits aussi singuliers que bizarres : plusieurs de ces contemplatifs ont passé leur vie dans une maison sans connaître les personnes qui les entouraient ; ceux-ci traversaient une mare, un ruisseau, sans le savoir, ceux-là s’égaraient dans les rues d’une ville sans se douter qu’ils y étaient entrés.
On cite comme exemple frappant de recueillement et de contemplation, l’exemple d’un jeune artiste que les récits mythologiques avaient exalté au point d’offrir à ses regards tous les caprices de son imagination. Il restait des heures entières immobile, assis dans la campagne, les yeux fixés vers le ciel et ne vivant plus que de la vie de l'Âme. Il éprouvait on ravissement suprême à voir passer les nuages ,
au milieu desquels il distinguait mille choses séduisantes. Tantôt c’étaient de magnifiques palais aux sveltes colonnes d’argent et de vermeil ; tantôt des temples, des arcs de triomphe , de superbes édifices empreints de toutes les splendeurs architecturales. D’autres fois, les nuages lui représentaient une mer silencieuse sur laquelle glissaient des vaisseaux, des gondoles, d’élégantes baîancelles et des cygnes, d’une blancheur éblouissante qui les suivaient, et de légers alcyons qui battaient du bout de 'leurs ailes le flot immobile. Ici, les Cyclopes frappaient à coups redoublés sur les enclumes de Yulcain; là, les Titans, aux corps gigantesques, aux bras puissants, déracinaient les montagnes et les entassaient les unes sur les autres pour escalader les cieux ; mais les foudres de Jupiter sillonnaient aussitôt l’empyrée; les montagnes retombaient sur eux et les écrasaient en punition de leur sacrilège audace. — Plus loin, c’étaient de riantes collines, leurs découpures étincelantes se dessinaient sur un fond d’azur, et les flots de rayons dorés qui les inondaient faisaient croire à une nature enchantée. — La scène changeait : les vapeurs condensées prenaient une teinte sombre, un immense nuage s’avançait de l’horizon et couvrait bientôt toute l’étendue du firmament; les vents déchaînés sifflaient, l’éclair brillait et la voix du tonnerre faisait retentir les cieux et la terre de ses notes formidables; la foudre partait de tous côtés, tantôt rouge, tantôt livide ; les
coups de tonnerre se succédaient avec une telle violence que la terre en était ébranlée jusque dans ses entrailles. Au bout de quelque temps l’orage s’apaisait, la brise du soir emportait les nuages, l’azur se montrait dans les interstices, et le calme renaissait enfin dans la céleste plaine. L’artiste apercevait de nouveau d’attrayantes images, des formes à faire délirer de bonheur et d’amour. C’étaient les Muses qui entrelaçaient leurs danses nobles et charmantes à la fois; près d’elles étaient groupées les Grâces dans leurs poses ravissantes. — A quelque distance, Vénus siégeait au milieu de sa cour enivrante de beauté ; toutes les divinités païennes s’offraient à ses regards, parées comme pour une fête olympienne. Mais, hélas! le soleil disparaissait trop tôt, la nuit arrivait et enveloppait dans son noir manteau ces mille et un caprices d’une imagination exaltée. Tout s’évanouissait... et l’artiste s’en retournait au logis le cœur plein de ces merveilles, et attendant le lendemain pour s’en nourrir encore.
Exaltation. — Tout ce qui porte une irritation sur le système nerveux et principalement au cerveau, tout ce qui imprime une plus grande vitesse à la circulation et amène une plus grande quantité de sang artériel à la tête, produit l’état nerveux qu’on dénomme exaltation.
Les thaumaturges connaissaient mille moyens pour exalter le physique et le moral de l’homme ; outre
ceux qui sont consignés dans la pharmacopée ma giqite, ils se servaient d’agents moraux , tels que l’espoir, la crainte, l’effroi, la colère, l’enthousiasme, etc., développés par des récits merveilleux, par des scènes féeriques et autres mensonges. Ces divers moyens obtenaient toujours le résultat désiré.
L’exaltation se présente sous deux formes : l’une, exclusivement concentrée au cerveau , est due aux récits merveilleux, aux lectures et contemplations ascétiques, au violent désir des suprêmes jouissances d’une autre vie; enfin, au fanatisme religieux. Cette exaltation devient contagieuse et a souvent causé de graves ravages au sein des sociétés. C’est elle qui soutient les derviches, les fakirs , les santons, los bonzes, les talapoins et autres fanatiques orientaux, au milieu de leurs folles pratiques et de leurs exercices aussi étranges que barbares. Tantôt on voit ces insensés endurer avec impassibilité d’affreux supplices, des tortures inouïes , rester les bras en croix ou se tenir sur une jambe des mois, des années entières ; tantôt ' ils se font griller les pieds, rôtir les mains, la poitrine, et d’autres fois, ils se font écraser sous les roues du char qui porte leur idole, afin d’obtenir une récompense dans l’autre vie.Chez les Grecs, Codrus, et Décius chez les Romains, se précipitant au fond d’un gouffre pour le salut de la patrie; Mutius Scœvola plongeant sa main dans un brasier ardent pour la punir d’avoir manqué son coup;
Cléombrote d’Ambracie qui se jeta du haut d’une tour; les élèves du philosophe Hégésias, qui se noyèrent pour savoir plus tôt si Pâme était immortelle, sont autant d’exemples de cette exaltation.
Mais c’est surtout l’exaltation religieuse qui porte l’individu à des actes les plus incroyables, les plus barbares, soit contre sa personne, soit contre celle d’autrui. C’est cette exaltation qui, aux siècles passés, fit tant de victimes, et, quoiqu’elle soit tombée devant les lumières de notre siècle, elle se réveille de temps en temps et donne lieu à des actes qui font frémir. Le fait suivant, publié par le docteur Ruggieri, de Venise, en fournira la preuve au lecteur :
«Matthieu Lovât, cordonnier à Venise, naturellement d’un esprit faible, se mutila d’une horrible façon et pansa lui-même sa plaie ; la guérison se fit promptement sans être arrêtée par aucun accident. Quelques mois après, toujours dominé par des idées mystiques, il se persuada que Dieu lui ordonnait de mourir en croix. Pendant deux années entières, il réfléchit sur les moyens d’exécuter seul son projet, et fabriqua lui-même les instruments de son supplice. Le jour arrivé, Lovât se couronne d’épines,, qu'il s’enfonce dans la peau du crâne; un mouchoir rouge est serré autour du bassin ; le reste de son corps est nu. Il s'assied sur le milieu de la croix, croise ses pieds l’un sur l’autre et les traverse d'un clou de six pouces de longueur, qu’il enfonce à
grands coups de marteau. Il traverse successivement ses deux mains avec des clous bien acérés en frappant la tête des clous contre le sol, puis élève ses mains ainsi transpercées au niveau des trous qu’il a pratiqués aux deux extrémités des bras de la croix et y fait entrer les clous, afin de fixer ses mains. Avant de clouer la main droite, il s’en sert pour se faire, avec un tranchet, une large plaie au côté gauche. Lorsqu’il croit sa crucification parfaitement semblable à celle du Christ, à l’aide de cordages préparés et de mouvements du corps, il fait glisser la croix qui s’échappe de la croisée, et reste suspendue sur la façade de la maison. Lovât demeura dans cette position toute la nuit, jusqu’au lendemain matin, sans pousser le moindre soupir, sans donner le moindre signe de douleur. Des ouvriers ayant aperçu, vers la pointe du jour, ce malheureux, s’empressèrent de le détacher de la croix et de le transporter à l'hôpital. Lovât guérit de ses blessures ; mais son délire persista et, malgré les prières et les menaces de son confesseur, il s’épuisa en jeûnes austères et finit par mourir de
; faim.
< Dans l’autre forme de l’exaltation, le cerveau et toute la sensibilité générale sont mis en jeu, et, comme elle pousse à d’horribles excès les personnes qui en sont atteintes, on peut la nommer exaltation homicide. En effet, les exaltés de cette catégorie ne connaissent plus de frein ; leur visage s’enflamme, leurs
yeux étincellent, la fureur et la rage s’emparent d’eux et se manifestent par des mouvements convulsifs, des grincements de dents, des cris féroces et des transports frénétiques.
Les Bacchantes ou Ménades de Thrace, qui, non satisfaites d’avoir tué Orphée, déchirèrent son corps et en dispersèrent sur le mont Rhodope les membres palpitants, étaient en proie à cette exaltation homicide. — Les filles de Prœtus, auxquelles on avait probablement fait prendre certaines drogues, furent saisies d’une exaltation si furieuse, qu'oubliant toute pudeur elles se mirent à courir le pays nues et hurlant comme des tigresses; on parvint, non sans difficulté, à s’en rendre maître, et un breuvage donné par des thaumaturges les guérit complètement. — Les anciens Scandinaves, au moyen d’une bière forte, exaltaient leur ardeur guerrière jusqu’à la fureur délirante; ils frappaient de leurs armes tout ce qui se présentait à eux, les êtres animés et les matières inertes ; ils brisaient de rage leurs épées contre les remparts qu’ils ne pouvaient escalader ; ils avalaient des charbons ardents et se précipitaient dans les flammes; l’accès terminé, ils s’affaissaient sur eux-mêmes; plus l’excitation avait été longue et violente, plus était profond l’épuisement de forces qui s’ensuivait. — Les Huns s’exaltaient aussi par des chants de guerre, par le cliquetis des armes et par l’odeur du sang des victimes; ce h’étaientplus des hommes, mais des tigres al-
téréS âè sang et de carnage, des brutes furibondes qui taaiênt tout, massacraient tout : enfants, femmes et vieillards. ^ Les peuplades sauvages, en général, s’exaltent mutuellement à l’assassinat, à l’anthropophagie : hommes et femmes hurlent à pleins gosiers pour s’échauffer au carnage. Une espèce de rage s’empare de la peuplade entière qui, par un épouvantable hurrah, donne le signal de la tuerie. Le sdüvage de l’Océanie, prisonnier de guerre, insulte, avec une férocité inouïe, son vainqueur, qui le fait rôtir à petit feu 2 « J’ai mangé ton père, lui crie-t-il, j’ai bu le sang de tes fils dans le crâne de leur mère, et je t’aurais dévoré toi-même si la fortune n’eût trahi ffion courage. Je me ris de tes tortures et te défie de m’arracher un soupir de douleur. Entends mon chant de mort au milieu des flammes qui me consument, je meurs en Vainqueur, car je me suis moqué de ton bûcher.» Ce mépris de la douleur, ou mieux cette insensibilité physique, n’est-il pas un fait des plus remarquables? ■“*- Les Samoïèdes, les Tschutchis et àutrès peuplades polaires éprouvent une exaltation furibonde à la moindre émotion. L’abus des liqueurs alcooliques et de certaines boissons préparées leur fait perdre l’usage de la raison; dans cet état, ils sont agités d’une fureur terrible; ils saisissent leurs armes et se jettent sur les personnes qui ont encouru leur haine ; s’ils ne peuvent les atteindre ou les frapper, ils se roulent par terre et hurlent comme des enragés.
-- C’est généralement dans l'exaltation que les peuplades sauvages cherchent le courage et le mépris de la mort. — Enfin, tous les faits de cette nature prouvent que c’est de la classe des fanatiques, dont on a travaillé l’imagination, que sortent les grands criminels, les régicides.
Extase. — L’éîtase Oü troisième degré de l'exaltation est due à la violence d’une idée, qui absorbe tellement l’attention que les sens se trouvent frappés d’une inertie momentanée ; les mouvements volontaires sont arrêtés ét l’action vitale est elle- même ralentie; en d’autres termes, l’extase est un ravissement de l’âme, une béatitude ineffable causée par une méditation profonde ou lés élans du coeur, sans cesse répétés, vers Un objet ravissant ou divin. Nui écrivain n’a peut-être mieux décrit l’extase que sainte Thérèse : « Â force de méditations pour isoler l’âme du corps et s’élever à la divinité, les facultés intellectuelles prennent un énorme développement, et l’on arrive à cet état do quiétude céleste , de ravissement inconnu à ceux qui vivent de is Vie ordinaire. Pendant l’extase, on éprouve une sorte de sommeil des puissances de l’âme, de l’entendement, de la mémoire ét de la volOtité, qui ressemblé assez à cette volupté ressêntie par les personnes agonisantes qui meurent dans le sein de Dieu. La personne en extase ne sait ce qu’elle fait; elle ignore si elle parle ôu si elle se tait ; si elle rit ou si elle pleure ;
c’est une heureuse extravagance, une céleste folle dans laquelle elle s’instruit de la véritable sagesse et se sent inondée d’une inconcevable consolation. Peu s’en faut, alors, qu’elle ne se sente entièrement défaillir de bonheur; elle est comme évanouie, à peine peut-elle respirer ; toutes les forces corporelles sont si affaiblies qu’il lui faudrait faire un grand effort pour remuer seulement les mains. Ses yeux se ferment d’eux-mémes, et, s’ils demeurent ouverts, ils ne voient rien ; ses oreilles n’entendent rien ; toutes les forces extérieures l’abandonnent, et celles de son âme s’augmentent, pour pouvoir mieux posséder la gloire dont elle jouit. »
Une dame contemporaine a eu, pendant plusieurs années, des extases quotidiennes, au milieu desquelles elle se complaisait beaucoup. C’était, selon elle, des effusions d’amour divin, une béatitude inexprimable ; lorsque cet amour la pénétrait, elle éprouvait un délicieux ravissement qui s’irradiait du cœur à tout le corps. On trouve dans Sennert une multitude d’exemples semblables, plus ou moins curieux, offerts par des femmes appartenant à des sectes religieuses.
J’ai connu un jeune poëte que la lecture des Mille et une Nuits et autres livres féeriques jetaient dans une. délicieuse extase. Sa pensée était pleine de nymphes, de houris, de sylphides; son imagination les lui représentait dans toute leur beauté fantastique,
dans toute leur divine coquetterie ; il les voyait, leur tendait les bras, leur adressait de douces paroles, de tendres soupirs, et sa figure épanouie exprimait une céleste ivresse. Il y avait une si grande pureté de sentiments dans ses chastes adorations, tant de poésie dans son amour, que bien des femmes, venues * pour le voir et l’écouter, eussent désiré trouver un aussi harmonieux langage sur les lèvres de ceux qu’elles aimaient. L’extase terminée, notre jeune homme rentrait dans le prosaïsme de la vie ; tout lui devenait monotone, insipide ; il languissait dans la tristesse et l’ennui, jusqu’à ce qu’un nouvel accès vînt lui ouvrir les portes du ciel mythologique.
La fameuse Mme Guyon prétendait avoir des extases pendant lesquelles sa poitrine se trouvait tellement gonflée par la grâce, que ses robes et môme sa peau, ne pouvant se dilater assez, se déchiraient ! Il fallait se hâter de la délacer ; car cet état de plénitude l’aurait infailliblement fait crever de tous côtés.
« Mais, s’il se trouvait auprès d’elle quelques personnes qui en fussent dignes, elle leur communiquait * l’excès de sa grâce et se sentait aussitôt dégonfler. » Ce sont ses propres expressions.
Inspiration. — L’inspiration était une espèce d’extase pendant laquelle l’âme de l’individu se détachait du corps et allait communiquer avec les âmes célestes. Parmi les inspirés, il y en avait qui tombaient dans des états léthargiques avec insensibilité
complète; c’est pendant cet état que leurs âmes, débarrassées des liens corporels , traversaient les régions étbérées et pénétraient aux cienx.
Le pauvre Hermodorus fut victjrne de ses inspirations ; car, tandis que son âme faisait un de ces .voyages célestes , son corps inerte tomba au pouvoir d’un ennemi qui le mutila si horriblement, que l’âme, de retour de son voyage, ne trouva plus place pour l’habiter.
Les individus que nous avons précédemment cités étaient sujets à des inspirations le plus souvent mystiques, provenant d’un dérangement périodique des fonctions cérébrales, Dans ces moments de paroxysme, il surgit dans les tètes inspirées des idées tantôt folles et tantôt sublimes ; le vulgaire qui les écoute prend ces rêveries pour des oracles.
Hallucination. — L’hallucination est une sensation qui ne reconnaît point pour cause un stimulus extérieur, un objet réel ; c’est le délire d’un ou de plusieurs sens ; elle est regardée comme le plus haut degré d’exaltation du système nerveux et précèdp souvent les atteintes de la folie. On divise les hallucir nations en sensorielles ou affectant les sens, et en psychiques ou provenant directement du cerveau, Les hallucinés sont, en général, d’une constitution impressionnable et leur cerveau est dans un état permanent d’excitation. Les devins, toute cette classe d’hommes se disant illuminés pu inspirés, étaient h
proprement parler des hallucinés, doués d’une conviction si entière, qu’ils jugeaient, raisonnaient et agissaient en conséquence de leurs hallucinations, Les thaumaturges ont connu beaucoup de sobstan*ces et de moyens pour développer des hallucinations de différentes espèces, gaies, tristes, douces, agréa-blés, haineuses, terribles, etc.
Au fond dœ temples, les prêtres s’en servaient pour provoquer des illusions sensorielles et psychiques qui inspiraient aux initiés une haute idée de la puissance des ministres des dieu*. Parmi ces substances et cef moyens, nous l’avops déjà yu, figurent la belladone, la jusquiaine, le datura-stramonium , l’opium, lp chanvre oriental ou hachisch, }a noix vomique, l’aconit, le camphre, l’eau de laurier-cerise, les émana,tions azotées, etc. La pression exercée sur certaines parties du corps, l’augmentation ou la diminution de la lumière, rabaissement considérable dp la tempérrature ou son élévation extrême, divers procédés physiques, l’isolement, la terreur, les passions tristes, etc,, prédisposent ap} hallucinations.
Le phjlpsopffe Dérnocrite ayant aspiré, pendant un quart d’heure, la fumée du datura-strarnonium, brûlé sur une plaque de fer rougie au feu, ressentit d’abprd UU vjolent mal de tête, ses yeux s’ensanglantèrent et toutcç qui l’environnait lnj parut couleur de sang ; ses oreilles étaient fatiguées d’un bruit continuel qui ressemblait au j vents déchaînés de la tempête ; peu
à peu, ce bruit roula avec force et simula les éclats du tonnerre. Il vit la pluie ruisseler à flots de tous côtés et se sentit transpercé jusqu’aux os ; un instant après, il aperçut au fond de son appartement un rat qui se tenait debout sur ses pattes de derrière ; ce rat grandit peu à peu et prit la forme d’un renard, ensuite celle d’un ours qui se mit à sauter lourdement. Bientôt l’ours disparut et fut remplacé par une nymphe ; deux autres nymphes sortirent de terre, puis trois, et trois autres encore. Les neuf nymphes entrelacèrent leurs bras en souriant et exécutèrent devant le philosophe enchanté la noble danse des Muses. Ces gracieuses images s'évanouirent à leur tour; le jour s’assombrit, d’épaisses ténèbres enveloppèrent tous les objets et, par intervalle, des jets de feu s’élancaient du sol, suivis de tourbillons de fumée, comme dans une éruption de volcan ; alors les monstres du Tartare envahirent l’appartement : ils commencèrent une ronde infernale avec des contorsions et des grimaces si hideuses que le philosophe détourna la tête; mais les noirs esprits du séjour plutonien s’approchèrent de lui, l’entourèrent en hurlant, et redoublèrent leurs grimaces. Enfin les tourbillons de fumée devinrent si épais et l’odeur que les esprits répandaient si infecte, que le pauvre Démocrite, faisant un dernier effort, ouvrit une croisée qui donnait sur le jardin et s’y laissa choir, pour briser les anneaux de cette effrayante hallucination. Le grand air et les se-
cours que lui prodiguèrent ses disciples le firent sortir de l’espèce d’ivresse où l’avait plongé la fumée du datura-stramonium. De ce moment, le philosophe se rendit compte des visions singulières que lui racontaient avoir éprouvées ceux qui étaient descendus dans l’antre de Trophonius.
Le célèbre Van Helmont raconte ainsi les effets d’une petite dose d’aconit qu’il avala , dans un but d’expérimentation : .
« Je sentis mon crâne comprimé par un bandeau de fer ; il m’arriva ce que je n’avais jamais éprouvé auparavant. Je ne comprenais, je ne distinguais, je ne concevais rien dans ma tête à la manière accoutumée ; mais je sentis clairement et d’une manière posititive que toutes ces fonctions se faisaient dans la région précordiale et se développaient autour de l’orifice de l’estomac. La faculté de penser était donc exclue de la tête et- s’exerçait, momentanément, à la région précordiale comme si c’eût été là que l’âme fût venue se réfugier. Je reconnaissais parfaitement que mon intelligence, dans ce nouveau domaine, agissait avec plus de perspicacité qu’à l’ordinaire ; j’éprouvais une grande joie de cette lucidité intellectuelle, car je ne dormais pas, je ne rêvais pas et je me portais bien. Je pouvais donc me rendre compte de tout ce que je sentais, et je sentais fort bien que ma tête était vide, que l’imagination l'avait totalement abandonnée pour aller s’établir et exercer avec solennité ses fonctions à la région pré-
çprdiale ; et cependant, au milieu de ma joie, je craignais que cet accident insolite ne me conduisît à la. folie, ayant pour cause un poison ; mais le peu d’aconit que j’avais pris me rassurait. Enfin, après environ deux heures, je ressentis deux fois un léger vertige; la première fois je sentis que la faculté de penser par la tête m’était revenue : la seconde me fit reconnaître que je comprenais à ma manière ordinaire. Dans la suite, je n’ai rien éprouvé de pareil. » Le philosophe Cardan, si connu par ses excentricités, pouvait se procurer à volonté des hallucinations gaies ou tristes au moyen d’un mélange d’opium et de jeunes pousses de chanvre. Lorsque la dose d’opium était supérieure à celle de chanvre, l’hallucination naissait douce, agréable; au contraire, elle se déroulait affreuse, horrible, lorsque la quantité de chanvre dépassait celle de l’opium. « Je puis, dit-il, m’ouvrir le ciel et y contempler, dans leur gloire, les bienheureux qui le peuplent; j’entends les sublimes harmonies dont il retentit ; je sens les parfums suaves que les anges brûlent autour de l’Éternel et je m’enivre de l’air embaumé qu’on y respire Je puis
aussi descendre au fond des gouffres de l’enfer, où je distingue les épouvantables figures de :e$ habitants ; je suis témoin des horribles tortures infligées aux méchants ; mes oreilles sont étourdies du bruit des tenailles, des scies, des marteaux, des roues, auquel succède les longs gémissements, les cris et les grince-
ments affreux qui remplissent cet effroyable abîme ; je sens la chaleur des flammes ; je suis presque étouffé
par l’odeur des brasiers de soufre »
Relativement aux hallucinations qui surviennent à la suite de récita jpgrycijlgux, id’ijpe vive impression ou d’une forte contention d’esprit, nous renvoyons le lecteur à notre ouvrage sur les Mystères du sommeil, où se trouvent l’explication physiologique des hallucinations et une série d’observations les plus curieuses sur cet état remarquable de la vie humaine.