CARACTÈRE SCIENTIFIQUE DE L'ŒUVRE MILITAIRE DE
Non seulement Napoléon a été, sans aucune espèce de comparaison, le plus grand capitaine des temps modernes, mais on peut dire qu'il a changé l'art de la guerre. Il en a fait un jeu précis qui ne fut plus soumis aux obstacles des saisons. Les généraux les plus habiles s'étaient toujours conformés jusqu'à lui aux indications d'almanachs, et il avait toujours été d'usage en Europe, d'affronter sans crainte les canons et les mousquets depuis les premiers beaux jours du printemps jusqu'aux derniers beaux jours de l'automne; puis on posait de chaque côté les armes devant la pluie, la neige et le froid
pour occuper ce qu'on appelait des quartiers d'hiver. Pichegru, en Hollande, avait donné le premier un exemple du dédain des intempéries, ou plutôt il les avait mises à profit en allant prendre avec sa cavalerie la flotte néerlandaise emprisonnée au milieu des glaçons de la mer du Nord. Bonaparte à Austerlitz affronta la glace du mois de décembre de Tannée 4805. Cela lui réussit et le soleil se mit de la partie pour célébrer son audace. Il en fit de même aux approches de l'hiver de 1806 à 1807. Son génie militaire et son incroyable activité semblèrent redoubler de puissance. Il se détermina une seconde fois à entamer une campagne hivernale sous des climats allemands, plus rigoureux que ceux de l'Autriche. Il fallait que les hommes enchaînés à sadestinée pussent braver les vents du Nord, comme ils avaient bravé le plomb du soleil d'Egypte. Le 14 octobre, il remporte la grande victoire d'Iéna qui pèse toujours sur la Prusse et il se précipita au devant de l'armée russe pour l'empêcher de passer la Vistule. Mais hélas! ce mépris des saisons rigoureuses devait le perdre quelques années plus tard. C'est avec raison que Bourrienne rapporte que l'opinion de tous les hommes sages, avant môme les désastres inouïs qui marquèrent la plus épouvantable retraite dont l'histoire ait à conserver le souvenir, fut unanime sur ce point que Napoléon aurait dû passer l'fiiver de 1812 à 1813 en Pologne; y fonder môme ne fut-ce que provisoirement, comme une grande succursale de son empire, afin de continuer au printemps suivant le cours de sa vaste entreprise. Lui qui connaissait si bien la valeur du temps, ne savait pas assez quelle est sa puissance et que souvent Ton gagne à attendre. Il aurait pourtant dû voir
dans les Commentaires dont il faisait sa lecture favorite, que César ne fit pas en une seule campagne la conquête des Gaules. Lui qui ne voulait pas l'inutile effusion du sang et ne pardonnait pas la faute de laisser derrière soi des places non prises ou non gardées, dut souffrir cruellement dans son orgueil de trouver les frimas supérieurs à sa volonté. Dans l'art militaire comme dans la pratique des affaires, l'exécution rachète tout ; elle fait échouer les meilleures combinaisons, réussir les plus mauvaises, mais à la condition de ne pas être paralysée par les forces vives de la nature.
C'est ce qui arriva à Napoléon pendant la néfaste Expédition de Russie, malgré toute la science qu'il y avait dépensée.
Nous ne prétendons pas défendre son œuvre militaire tout entière. Dans les quatorze campagnes qui la constituent, des fautes ont été commises, parce que l'impatience de son caractère le poussait en avant, pour ainsi dire à son insu, comme s'il eût été soumis à l'influence d'un démon invisible plus fort encore que son génie. Ce démon était l'ambition. Mais il est juste d'isoler la personnalité scientifique de Napoléon de toute la passion politique qui s'est attachée à son nom et à ses actes. Ce qui frappe chez lui c'est l'identité des procédés, sa connaissance profonde des hommes et des choses, et fait très remarquable, son talent à diversifier l'application des grands principes de la guerre, suivant les circonstances, en cherchant toujours à ce que son armée fût au moins égale en force riumérique,et surtout supérieure en force morale, à celle qui lui était opposée. Voici le tableau récapitulatif et par ordre de date de l'œuvre militaire de Napoléon Bonaparte :
i. — 4793. — Armée d'Italie. — (Avignon, Toulon, Marseille.)
2. — 4796. — Première campagne d'Italie. — (Monlenotle, Dego, Lodi, Casliglione, Arcole, Mondovi, Rivoli, Tagliamento, Léoben, Campo-Formio.)
3. — 1798. — Egypte. — (Alexandrie, Chebreiss, les Pyramides, Mansourah, Le Caire, Aboukir.)
4. — 1799. — Syrie. — (Jaffa, Haïffa, Mont Thabor, Saint- Jean-d'Acre.)
5- — 1800. — Seconde campagne d'Italie. — (Passage du Saint-Bernard, Turbigo, Montebello, Marengo, Milan.)
6. — 1805. — Moravie et Autriche. — (Elcbingen, Ulra, Vienne, Austerlitz, Presbourg.)
7. — ■ 1806. — Prusse. — (Saalfeld, Auerstedt, Iéna, Erfurth, Berlin, Leipsig, Magdebourg.)
8. — 1807. — Pologne. — (Varsovie, Eylau, Dantzig, Friedland, Tilsitt.)
9. — 1808.— Espagne. — (Espinosa, Tudela, Somo-Sierra, Madrid, Ucclès.)