RÔLE DE L'EMPEREUR NAPOLÉON A L'INSTITUT
Dès que Napoléon fut proclamé Empereur, il déclara qu'il tenait à ce que son nom fût maintenu sur la liste des membres de l'Institut. Une députation composée des bureaux réunis des quatre classes vint le féliciter au Palais de Saint-Gloùd le 29 floréal an xn (29 mai 1804) de son élévation au trône. Il y répondit par les paroles suivantes :
J'agrée les sentiments que le Président de l'Institut national me témoigne. Je me fais gloire d'être membre de ce corps célèbre. Toutes les fois que j'ai assisté à ses séances,
j'ai eu occasion de me convaincre des talents et du bon esprit de ceux qui le composent. Je vous accorderai toujours la protection qui vous sera nécessaire pour maintenir la nation française dans l'état d'élévation où elle est parvenue sous le rapport des sciences, des lettres et des arts.
Napoléon voulut faire plus encore et laisser une marque durable de sa protection. Il donna à l'Institut national par décret du 29 ventôse an xiji (20 mars 1805) le palais des quatre Nations pour lieu de son installation définitive en place des locaux du Louvre.
Plein de reconnaissance, l'Institut tout entier dans la séance générale du 7 brumaire an xiv (29 octobre 1805), réclama la nomination d'une commission qui serait chargée de rédiger une adresse à S. M. l'Empereur et Roi pour le «féliciter sur la continuité de ses victoires et les merveilles opérées en quelques instants. » Un membre proposa ensuite un moyen plus durable d'affirmer la gratitude de l'Institut et demanda d'élever la statue de l'Empereur dans le nouveau local que disposait déjà l'architecte Vaudoyer. Cette motion fut adoptée par acclamation et une adresse fut rédigée dans ce sens, séance tenante.
On lit le passage suivant :
Gomme citoyens, comme Français, nous célébrons avec tous nos compatriotes, le restaurateur, le législateur, le défenseur de l'Empire, mais les membres de l'Institut doivent un hommage particulier au prince qui encourage les sciences par son exemple, les lettres par ses conseils, les arts par ses bienfaits; au général qui, au milieu du tumulte des armes, maintient le repos dans les asiles consacrés à
l'étude; au guerrier dont le bras puissant préserve les nations civilisées d'une nouvelle irruption de l'ignorance et de la barbarie.
Cette adresse fut portée à Joseph Bonaparte pour être transmise sans délai à Napoléon. Le 10 nivôse an xiv (31 décembre 1805), l'Institut se réunit extraordinairement pour déclarer que contrairement aux termes de ses règlements les frais de la statue de l'Empereur seraient acquittés par une retenue faite sur le traitement de chacun de ses membres. Philippe- Laurent Roland, de laclasse desBeaux-Arts, fut chargé de son exécution. Il se mit immédiatement à l'œuvre et termina sa statue au mois de novembre 1807. L'inauguration en eut lieu le 3 octobre suivant dans la séance tenue par la classe des Beaux-Arts pour la distribution des grands prix de peinture et de sculpture. Les Elèves du Conservatoire de musique furent convoqués pour y exécuter un chant lyrique composé par Arnault pour les paroles et par Méhul pour l'accompagnement musical. La statue très belle fut d'abord érigée dans la salle des séances, sous le dôme du palais, à l'endroit précis où se trouve actuellement le bureau d.es Académies, les jours de séance publique. Précédemment, cette salle était une chapelle.
Au retour des Bourbons, cette statue a été mise au fond du vestibule d'entrée au lieu même qu'occupait le tombeau de Mazarin aujourd'hui au Louvre.
En 1807, nous voyons Napoléon intervenir pour faire placer d'accord avec l'Institut la statue de d'Alembert dans la galerie de la salle des séances. Par l'intermédiaire de Ghampagny, il fait écrire le 2 avril 1807; que d'Alembert est celui des mathématiciens fran-
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çais qui dans le siècle dernier, a le plus contribué à l'avancement de cette première des sciences.
Il fait ajouter : qu'il désire donner par cette détermination une preuve nouvelle de son estime pour l'Institut et de sa volonté constante $ accorder des récompenses et de l'encouragement aux travaux de cette Compagnie qui importent tant à la prospérité et au bien de ses peuples. A cette époque, Napoléon intervint directement dans deux créations vraiment importantes : les Prix décennaux et le Concours sur le croup.
La première de ces créations fut instituée par un r décret daté d'Aix-la-Chapelle le 24 fractidor an xn, et qui fondait de grands prix à décerner de dix en dix ans, le jour anniversaire du 18 brumaire. Tous les ouvrages de sciences, de littérature et d'arts, toutes les inventions utiles, tous les établissements con- C sacrés aux progrès de l'agriculture et de l'industrie \ nationales, publiés, connus ou formés dans une pé- <*. " riode décennale dont le terme précéderait d'un an o l'époque de la distribution, pouvaient concourir pour > N ces grands prix. Il y avait neuf grands prix* de la > valeur de dix mille francs chacun et treize de la
valeur de cinq mille francs.
*\ ^ j Par un second décret daté du Palais des Tuileries * île 28 novembre 1807, Napoléon élargissait la fon- V v idation des grands prix, en portant leur nombre à ^ v 35 pour ceux de dix mille francs et à 16 ceux de cinq ! mille francs. Il étendait leur application aux inventeurs des machines les plus importantes pour les arts et manufactures, aux fondateurs des établisse- » ments les plus avantageux à l'agriculture, les plus ^ utiles à l'industrie. Gomme on le voit, le champ ' ^ était vaste. Outre le prix, chaque auteur devait rece- '>> voir une médaille frappée à son nom.
Le premier concours eut lieu en octobre 1810. Il est curieux de connaître les lauréats des grands prix proposés par la première classe de l'Institut, les seuls qui furent distribués. Les trois autres classes avaient terminé leurs rapports peu après^sur les prix décennaux, mais les événements ne permirent pas de les décerner. Voici cette liste instructive .
4© Au meilleur ouvrage de géométrie et d'analyse pure.
— Lauréat : Lagrange.
2° Au meilleur ouvrage dans les sciences soumises aux calculs rigoureux. — Lauréat : Laplace.
3o Au meilleur ouvrage de chimie. — Lauréat : Berthollet.
4° Au meilleur ouvrage sur l'histoire naturelle. — Lauréat : Cuvier.
5° A Tinventeur de la machine la plus importante. — Lauréat : Montgolfier.
6° A l'établissement le plus avantageux à l'agriculture.
— Lauréat : Etablissement de la Mandria, de Chivas, département de la Loire.
7° Au fondateur de l'établissement le plus utile à l'industrie. — Lauréat : Oberkampf.
8° A l'ouvrage qui est l'application la plus heureuse des principes des sciences mathématiques ou physiques à la pratique. ■— Lauréat : La base du système métrique décimal.
9° A l'ouvrage topographique lé plus exact et le mieux exécuté. — Lauréat: Carte topographique de la Guyenne par Belleyme.
Il est piquant de noter que parmi les commissaires choisis pour l'étude des ouvrages proposés, on trouve le nom d'Arago qui avait alors vingt-quatre ans à peine et qui venait d'être élu membre de l'Institut à l'âge où lçs hommes commencent seulement leur*-
études sérieuses. J.-A. Barrai qui fut le confident intime de ce grand homme a reçu de lui l'impression de trouble et d'orgueil, lorsqu'il se sentit, non pas encore par la science, mais par le rang, l'égal des Monge, Delambre, Prony, Malus, Vauquelin, Haûy, Halle, etc. Bien souvent l'illustre astronome a raconté à notre père son émotion et sa joie à cette époque solennelle de sa vie.
L'histoire du concours sur le croup est touchante. Le 5 mars 1807, le fils aîné de Louis Bonaparte et de Hortense de Beauharnais, frère de Napoléon III, mourait enlevé subitement par une atteinte de ce terrible mal. L'Empereur fut profondément affligé de cet événement. Bien qu'il fût à Pavant-veille d'une grande bataille, de celle qui devait être la victoire deFriedland, il prit le temps d'adresser à Champagny, ministre de l'intérieur, les prescriptions nécessaires pour qu'un concours fût établi en vue de rechercher les moyens d'arrêter les progrès du croup et d'en prévenir l'invasion. Conformément à ces ordres le 21 juillet 1807 un arrêté ministériel était adressé à l'Institut, fondant un prix de douze mille francs pour le meilleur ouvrage sur le traitement du croup, les caractères de cette maladie, les altérations qui la constituent ; les circonstances extérieures et intérieures qui en déterminent le développement; ses affinités avec d'autres affections, etc. Il fallait encore établir, d'après une expérience constante et comparée, le traitement le plus efficace et indiquer les moyens d'en arrêter les progrès et d'en prévenir l'invasion.
[ Tous les médecins nationaux et étrangers étaient îappelés au concours proposé pour le traitement curatif et préservatif du croup. Du 25 juillet 1809, le
concours fut prorogé au 31 du même mois. Le prix ne fut décerné que le 15 mai 1811. Il fut partagé entre Jurine, de Genève, Jean- Abraham Albert, de Brème; Vieusseux, de Genève ; Caillau, médecin àBordeaux; Double, médecin àBordeaux.
Les événements se précipitaient rapidement en hâtant l'Empire vers son écroulement. Quelque terribles et absorbantes que fussent les occupations et les préoccupations de Napoléon, nous le voyons malgré tout, garder le souci du progrès intellectuel. C'est ainsi qu'en juillet 1807, rentrant à Paris, après la paix de Tilsitt, il fait rappeler à l'Institut, qu'aux termes de l'arrêté consulaire du 13 ventôse an x (4 mars 1802), il doit rendre compte au Gouvernement des progrès accomplis en France dans les sciences, les lettres et les arts depuis 1807, par une suite de cinq Rapports, Discours ou Traités consacrés aux sciences mathématiques, aux sciences physiques, à la Littérature française, à l'Histoire et à la Littérature ancienne, auxBeaux-Arts. Le 6 février 1806, la première classe de l'Institut, toujours la plus zélée à répondre aux ordres de Napoléon, est reçue en audience solennelle à la barre du Conseil d'État. Bougain ville, son président y prononce un discours important dans lequel il annonce que Delambre et Guviervont faire seulement la lecture de la préface de leur ouvrage sur la période 1789 à 1808 qui en même temps qu'elle sera pour les événements politiques et militaires une des plus mémorables dans les fastes des peuples, sera aussi une des plus brillantes dans les fastes du monde savant.
Après avoir entendu ce discours et la date du Rapport de Delambre et Cuvier, Napoléon prononça les paroles suivantes :
Messieurs les Présidents, Secrétaires et Députés de la première classe de l'Institut, j'ai voulu vous entendre sur les progrès de l'esprit humain dans ces derniers temps, afin que ce que vous auriez à médire fût entendu de toutes les nations et fermât la bouche aux détracteurs de notre siècle, qui, cherchant à faire rétrograder l'esprit humain, paraissent avoir pour but de l'éteindre.
J'ai voulu connaître ce qui me restait à faire pour encourager vos travaux, pour me consoler de ne pouvoir plus concourir autrement à leur succès. Le bien de mes peuples et la gloire de mon trône sont également intéressés à la prospérité des sciences.
Mon ministre de l'intérieur me fera un Rapport sur toutes vos demandes. Vous pouvez compter constamment sur les effets de ma protection.
Nous touchons aux années 1809, 1810, 1811, 1812 ; aux désastres de 1813, aux événements de 1814, à l'effondrement de 1815. Napoléon n'a plus guère le temps ni la présence d'esprit suffisante pour s'occuper d'une façon courante de l'Institut ; mais l'Institut ne l'oublie pas et saisit toutes les occasions de lui rappeler son dévouement et son admiration. Au lendemain de la bataille de Wagram, l'Institut présidé alors par Boissy d'Anglas, est reçu en audience particulière par Bonaparte le 16 novembre 1809 et lui dit :
Sire, l'Institut de France vient offrir à Votre Majesté, le tribut de fidélité et de respect, d'amour et d'admiration que lui apportent de toutes parts les nombreux sujets qui lai obéissent. C'est à l'ombre de votre auguste protection que se développent avec le plus d'éclat toutes les lumières de l'esprit humain et que ses progrès reçoivent une activité nouvelle. Votre voix fait naître les succès, vos institutions les assurent, vos encouragements les honorent. Tou-
tes les parties des connaissances humaines sont favorisées par Votre Majesté, toutes les créations du génie sont récompensées par Elle. Elle daigne appeler auprès de son trône les savants les plus justement célèbres et faire rejaillir sur eux une partie de sa splendeur; elle associe leurs théories aux hautes conceptions du Gouvernement ; elle les consulte, elle les écoute, et souvent en partageant leurs travaux, elle prouve qu'aucun genre de gloire ne devait lui rester étranger.
Le 2 avril 4810, le jour du mariage de Napoléon avec l;archiduchesse Marie-Louise, l'Institut veut prenne part à cet événement considéré alors comme une habileté politique et comme une assurance de longue paix, et il prescrit à son architecte Vaudoyer de lui faire un devis d'illumination qui s'élève à 8392 fr. 60. L'effet fut très beau et tout Paris accourut pour voir le Palais de l'Institut enguirlandé de cordons de feux avec des transparents de lumières où étaient peints le buste de Minerve et les attributs des Lettres, des Sciences et des Arts.
Voici Tannée 1813. Du 22 mai, au lendemain des . victoires de Lutzen, de Bautzen, remportées sur les Prussiens et les Russes, à 4 heures du matin, sur le champ de bataille de Wurtschen, de son camp impérial, Napoléon dicte un décret par lequel il ordonne qu'un monument sera élevé sur le Mont-Cenis, un monument magnifique pour transmettre à la postérité la plus reculée le souvenir de cette époque célèbre où en trois mois 1200,000 hommes ont couru aux armes pour assurer l'intégrité du territoire de l'empire et de ses alliés. Napoléon prescrit à Marie- Louise, Impératrice, Reine et Régente, d'inviter l'Institut de France, celui du Royaume d'Italie, les Académies de Rome, d'Amsterdam, de Turin et ■'*
Florence pour présenter un projet pour l'exécution duquel vingt-cinq raillions seront dépensés.
Nous aimons àrappeler ce fait parce qu'il marque bien la constante préoccupation de Napoléon de donner un caractère scientifique à tous ses actes. Ce décret fut notifié à Delambre, chevalier de l'Empire, secrétaire perpétuel de la première classe de l'Institut impérial de France (pour les sciences mathématiques), et la quatrième classe celle des Beaux-Arts fut spécialement chargée de veillera sa composition. Le 24 juin 1813, l'Institut tout entier désigna les Commissaires suivants: Monge, Prony, Carnot,Regnaud de Saint- Jean d'Angély, de Ségur, Raynouard, Quatremère deQuincy,deLaborde, Visconti, Fontaine, Denon, Percier, Dufourny, Peyre, Lemot. Le projet reçut un commencement d'exécution. Malheureusement les événements allaient se presser terribles et universels et le 3 avril 4814, le Sénat consomme la défection générale en déclarant que Napoléon est déchu du trône, le droit d'hérédité aboli dans sa famille, le peuple français et l'armée déliés du serment de fidélité.
Le 5 avril suivant l'Institut est dans la consternation d'être mis en demeure, en sa qualité de corps constitué, d'adhérer à la déchéance du plus puissant, mais non pas du plus grand de ses membres. Se rappelant que Napoléon non seulement est leur collègue, mais qu'il a été aussi un bienfaiteur constant, un procès- verbal timide est rédigé, le secrétaire perpétuel prononce un discours qui est vivement interprété et pour la pudeur de la gratitude humaine et de l'histoire, l'assemblée arrête que ce discours qui faisait une soumission servile à l'acte du Sénat, ne sera pas inscrit au procès- verbal.
Napoléon avait amassé contre lui bien des passions violentes au dehors, en France, et à l'étranger; hélas, au sein même de l'Institut, il s'était élevé même contre lui les rancunes les plus persistantes. Les premières dataient surtout du 5 nivôse an xiv (26 décembre 1805), époque à laquelle Napoléon avait fait convoquer spécialement l'Institut par Champagny, ministre de l'intérieur, pour faire donner à la Compagnie lecture d'une lettre écrite de Schœnbrunn le 22 frimaire précédent (13 décembre). Cet incident pénible pour l'Institut, douloureux pour le grand savant qu'elle visait, affligeant pour la mémoire de Napoléon dépeint trop bien l'état psychologique de son caractère absolu pour que nous le passions sous silence. Voici cette lettre relative à Jérôme Lalande :
Monsieur Champagny,
C'est avec un sentiment de douleur que j'apprends qu'un membre de l'Institut, célèbre par ses connaissances, mais tombé aujourd'hui en enfance n'a pas la sagesse de se taire et cherche à faire parler de lui, tantôt par des annonces indignes de son ancienne réputation et du corps auquel il appartient, tantôt en professant l'athéisme, principe destructeur de toute organisation sociale, qui ôte à l'homme toutes ses consolations et toutes ses espérances. Mon intention est que vous appeliez auprès de vous le Président et le Secrétaire de l'Institut et que vous les chargiez de faire connaître à ce corps illustre dont je m'honore de faire partie, qu'il ait à mander à M. Delalande (sic) et à lui adjoindre, au nom du corps, de ne plus rien imprimer et de ne pas obscurcir dans ses vieux jours ce qu'il a fait dans ses jours de force pour obtenir l'estime des savants ; et si ces invitations fraternelles étaient insuffisantes, je serais obligé de me rappeler aussi que mon premier devoir est d'empA
cher que l'on n'empoisonne la morale de mon peuple. Car l'athéisme est destructeur de toute morale, sinon dans les individus, du moins dans les nations.
Sur ce je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.
Napoléon.
Cette lettre fut lue en présence de Lalande qui répondit qu'il se soumettrait au désir de l'Empereur. Et à partir de ce jour le grand savant ne donna plus une seule marque publique d'athéisme.
Nous sommes loin de l'époque, encore voisine cependant de la proclamation de l'Empire, où les actes officiels portaient la formule célèbre : « Napoléon par la grâce de Dieu et les constitutions de la République, Empereur des Français, etc. » A l'heure actuelle, arrivé à l'apogée d'une puissance incontestée et d'une gloire incomparable, sur le fait de l'absolutisme le plus complet, l'arbitre de l'Europe avait ainsi modifié ses titres : « Napoléon, Empereur des Français, Roi d'Italie, Protecteur de la Confédération du Rhin, etc. » La grâce de Dieu, les constitutions de la République, tout avait disparu pour faire place au bon plaisir, à la volonté d'un seul homme, lequel avait laissé échapper récemment cette parole qui le représentait tout entier, à propos de ses difficiles relations avec Pie VII : « Le Pape est encore plus fort que moi. J'ordonne aux Rois, mais lui, il commande aux consciences ! »
Les esprits, les consciences, les cœurs, il en était arrivé à vouloir tout dominer — même l'insaisissable.
histoire de la demission de napoleon membre de
l'institut*
On parle souvent des vicissitudes des choses de ce monde. On ne doit pas oublier la trahison si commune aux hommes, non plus que la fragilité des sentiments des corps constitués. L'Institut attendit à peine l'abdication de Napoléon, signée le 11 avril 1844 à Fontainebleau, pour demander successivement à être reçu par le Roi de Prusse, l'Empereur d'Autriche et l'Empereur de Russie. Ce qui fut accordé. Nos vainqueurs ne voulant pas demeurer en reste avec de telles avances rendirent une visite solennelle, le 21 avril, au premier Corps savant du monde. La première fois le Président avait dit à Alexandre I er : « Notre bonheur est votre bienfait, votre conquête. Vous avez appris aux héros une nouvelle manière de triompher. On se trompe sur la grandeur, les malheurs du monde ne l'ont attesté que trop souvent ; mais quel cœur peut se tromper sur la magnanimité? Désormais on se défiera de toute admiration que l'épouvante accompagne. L'admiration n'est légitime que lorsqu'elle est mêlée d'amour. La nôtre est bien pure : nous ne louons pas, Sire, nous bénissons. » — La seconde fois le Président en s^adressant au Roi de Prusse n'hésita pas à féliciter théritier du grand Frédéric. Combien en 1871 l'attitude de l'Institut fut plus noble, plus
digne, plus patriotique, en ordonnant la clôture de ses séances, en mettant en berne son drapeau, le jour de l'entrée des Prussiens à Paris. Combien la conduite de son doyen d'âge, de gloire et d'ancienneté, le très illustre M. Chevreul, avait été grande et courageuse pendant le bombardement qui n'épargna pas le Muséum d'hjstoire naturelle, l'antique Jardin des Plantes de Buffon et de Daubenton.
Du 4 mai 1814 au 1 er mars 1815, l'Institut resta silencieux, hésitant, comme regrettant ses palinodies. Lorsque le 20 mars, on apprit comme un coup de foudre, le départ de l'île d'Elbe et l'arrivée triomphale de Napoléon à Paris, l'Institut tout entier sentit renaître son affection d'autrefois. Carnot qui venait de recevoir le portefeuille de l'intérieur prend habilement les devants et profitant de ce changement favorable, l'accentue encore, en adressant au Président la lettre suivante :
Monsieur le Président,
Les premiers corps de l'Etat s'empresseront sûrement, dans cette circonstance, d'adresser des félicitations à l'Empereur sur son heureux retour. La gloire de notre belle patrie revient avec ses aigles; mais Sa Majesté, oubliant les conquêtes que «nous devions à son génie, ne veut plus s'occuper que du bonheur de son peuple, en lui donnant des institutions fondées sur la liberté, sur l'égalité des droits et en faisant fleurir le commerce et les arts. Ne nous enorgueillissons pas d'avoir été les maîtres de l'Europe. Plus de flatterie : elle doit être écartée d'un trône relevé par un grand homme.
L'Institut, ce foyer de lumière, répondra à ces idées libérales pour lesquelles nous avons combattu pendant vingtcinq années et qu'un Gouvernement élevé par la Fore,
usé, vieilli et détruit en moins d'une année, voulait faire disparaître.
Je vous prié, Monsieur le Président, de me faire parvenir immédiatement l'adresse de l'Institut. Vous jugerez facilement dans quel sens elle doit être rédigée.
Le Ministre de l'Intérieur, comte de PEmpire.
Cabnot.
L'Institut réuni aussitôt en assemblée générale, arrêta la rédaction de l'adresse demandée, dans les termes que voici :
Sire,
Les Sciences que vous cultiviez, les Lettres que vous encouragiez, les Arts que vous protégiez, ont été en deuil depuis votre départ.
L'Institut attaqué dans son heureuse organisation, voyait avec douleur la violation imminente du dépôt qui lui était confié, la dispersion prochaine d'une partie de ses membres.
Nous appelions avec toute la France un Libérateur, la Providence nous Ta envoyé.
Vous êtes venu au secours de la nation inquiète sur tous ses intérêts, blessée dans ses plus chers sentiments, offensée dans sa dignité, et la route que vous avez parcourue des bords de la Méditerranée jusqu'à la Capitale a offert l'image d'un long triomphe. '
Une dynastie abandonnée par le peuple français, il y a plus de vingt ans, s'est éloignée devant le monarque que le vœu du peuple français avait appelé au trône par la toute-puissance de ses suffrages trois fois réitérés.
Vous allez nous assurer, Sire, l'égalité des droifs de citoyen, l'honneur des braves, la sûreté de toutes les propriétés, la liberté de penser et d'écrire, enfin une constitution représentative. Bientôtnous verrons terminer ces grands monuments des arts dont nos villes s'enorgueillissaient et
ceux qui devaient répandre d'une extrémité de l'Empire à l'autre, la vie et la prospérité.
Sire, hâtez le moment où placé entre votre Epouse et votre Fils, entouré des représentants d'un Peuple libre et fidèle, qui vous apporteront de tous les départements le vœu national/ le résultat d'une expérience de vingt-cinq années de révolution, vous renouvellerez avec la France le contrat auguste et saint qui est resté gravé dans tous les cœurs français, et qui, fortifié par toutes les stipulations, par toutes les garanties qu'appelle l'opinion publique et que promet votre sagesse, attachera pour jamais la nation à votre personne et à votre dynastie.
Cette adresse fut insérée au Moniteur du 3 avril 1815. Une seule voix s'éleva contre les termes de la rédaction. Ce fut celle de Suard, qui était secrétaire perpétuel de la deuxième classe (langue et littérature françaises), et qui le fit de la manière suivante :
Messieurs, c'est avec une extrême répugnance que je prends la parole pour proposer une objection à l'adresse qu'on vient de lire et que l'assemblée paraît disposée à adopter sans discussion.
Je déclare d'abord que j'approuve l'esprit dans lequel elle a été rédigée ; que j'adopte les principes politiques qui y sont très bien exposés et que je me joins aux justes éloges qui y sont donnés à S. M. l'Empereur; mais j'aurais désiré que suivant l'invitation faite à l'Institut par Son Excellence le Ministre de l'Intérieur, aucune flatterie ne se joignit à la louange. J'appelle flatterie tout ce qui a pour but de plaire à la puissance en blessant la vérité.
Je trouve dans l'adresse quelques lignes qui me paraissent blesser la vérité et la justice, et je ne puis y donner mon assentiment. Je n'insisterai pas sur ce passage, parce que je ne veux pas provoquer une discussion qui pourrait avoir de l'inconvénient sans aucune utilité.
Je prie rassemblée de ne pas regarder mon opinion comme acte d'opposition au Gouvernement, ce qui, de ma part, ne serait qu'une ridicule forfanterie. Je n'ai jamais eu qu'un principe en gouvernement. C'est celui de Saint Paul, que toute puissance vient de Dieu. Je me soumets volontairement à toute autorité établie, et c'est avec sincérité que je voue soumission et obéissance au gouvernement de l'Empereur.
L'Assemblée se montra étonnée, inquiète, hésitante, et au procès-verbal on ne trouve pas trace du passage incriminé par Suard. Huzard, membre de la première classe, présidait la séance. Il a laissé des détails sur cet incident dans des pièces qui appartiennent aujourd'hui à la Bibliothèque de l'Institut. D'après M. Ernest Maindron qui a consulté ces précieux documents auxquels il fait allusion dans son ouvrage sur l'Académie des Sciences, les observations présentées par Suard portaient spécialement sur cette phrase de l'adresse : « Nous appelions avec toute la France un libérateur, la Providence nous l'a envoyé. » Cette assertion doit être la vérité, car le fils d'Huzard l'aîné, Huzard jeune, mort en 1882, et qui était membre et trésorier perpétuel de la Société nationale d'agriculture de France, dont notre père a été le Secrétaire perpétuel, a relaté en notre présence ce fait historique en citant la phrase de Suard indiquée par M. Ernest Maindron.
L'incident est assez intéressant pour que nous insistions en ce qui le concerne, d'autant plus que porté à la connaissance de Napoléon, il devait le décider plus encore à mettre à exécution le projet qu'il avait formé à l'île d'Elbe, sinon d'abandonner l'Institut, tout au moins de lui donner une leçon pour ses avances envers les alliés et envers Louis XVIII.
L'Empereur en entendant le 2 avril 1815 la lecture de cette adresse ne parut pas touché. Il resta froid et impénétrable, et le 10 du même mois, il faisait adresser par Garnot la lettre suivante :
Monsieur le Président,
L'Empereur a reconnu l'inconvénient qu'il y a de laisser vacante, dans la section de mécanique de la première classe de l'Institut, la place que Sa Majesté est obligée de laisser inactive de fait. Sa Majesté tient cependant à honneur d'avoir dû cette distinction scientifique, comme simple particulier, aux suffrages de ses anciens collègues; mais aujourd'hui en sa qualité d'Empereur, le titre de Protecteur de l'Institut est celui qu'il convient de lui donner dans les listes qui seront imprimées, sans cependant oublier d'y rappeler qu'il a été élu le 5 nivôse an vi.
Je vous invite, Monsieur le Président, conformément à l'ordre de Sa Majesté, à faire nommer le plus tôt qu'il vous sera possible à la place réputée vacante, dans la section de mécanique, en voiis conformant d'ailleurs à ce qui est prescrit par les règlements.
Agréez, monsieur le Président, l'assurance de ma haute considération
Paris, le 10 avril 1815.
Cajinot.
C'était là, bel et bien, non pas seulement une démission, mais un abandon déguisé sous le nom dédaigneux de Protecteur. L'Institut fut désolé. Il sentit le coup cruellement et se conforma sans mot dire aux ordres qui lui étaient transmis par Carnot, la victime du coup d'Etat de fructidor de Tan ^, l'illustre expulsé de l'Institut et dont la place avait été donnée à Napoléon. Le 8 mai 1815,1a première classe choisit Molard comme successeur de l'Empereur.
La fauteuil académique de Napoléon qui avait appartenu avant lui à Vandermonde et â Garnot a été occupé successivement depuis le décès de Molard, par Gambey, Combes et Tresca. M. Marcel Deprez en est le titulaire actuel.
Garnot avait repris sa place à l'Institut dès 1799.